Du ridicule (bis). Et de la bouffonnerie en politique, et sur ceux qui perdent de bonnes occasions de se taire. Ou encore, qu’il devient de plus en plus urgent de renouveler le paysage.

Le philosophe Paul Ricœur, dont la culture et la lucidité sont désormais reconnues dans le monde entier, eut un jour cette phrase :

« Je ne peux m’empêcher de penser qu’il y a quelque chose de bouffon dans le fait qu’une fille chrétienne puisse à l’école montrer ses fesses tandis qu’une fille musulmane n’a pas le droit de cacher sa tête » (La critique et la conviction. Entretien avec François Azouvi et Marc de Launay, Calmann-Lévy, Paris 1995, p. 204).

Nous le savions déjà, nous voilà entrés dans l’ère de la bouffonnerie en politique.

Qui se redouble d’ailleurs de l’ignorance et du mépris de la loi.

Mais peut-être faut il penser, à décharge (ou plutôt à charge ?) que cette ignorance et ce mépris sont conditionnés par la posture politique qu’on a choisie de cultiver en période électorale ?

Car que signifie, devant la loi, qu’on « soutient » les maires ayant interdit le « burkini » ?

http://www.lemonde.fr/religions/article/2016/08/17/manuel-valls-soutient-les-maires-ayant-interdit-le-burkini_4983667_1653130.html

http://abonnes.lemonde.fr/religions/article/2016/08/17/valls-s-empare-de-la-polemique-du-burkini_4983860_1653130.html

Si, comme le confirment les juristes, « la seule chose (…) interdite en France, depuis la loi de 2011, est la dissimulation intégrale du visage dans l’espace public« ,

http://www.la-croix.com/France/Justice/Interdire-le-Burkini-est-ce-legal-2016-08-12-1200781924

alors, le fait de « soutenir » les maires qui interdisent le « burkini » équivaut à soutenir des personnes qui contreviennent à la loi.

Il faut avouer que la prouesse est un peu forte de la part d’un premier ministre !

Ou bien alors, disons-le clairement : « Il faut changer la loi », règlementer la façon de s’habiller, et, contre la loi laïque de 1905, « imposer » en France des pratiques vestimentaires, « imposition » qui rapprochera enfin notre nation des magnifiques exemples offerts par l’Iran, l’Arabie Saoudite et autres chefs d’œuvres des « valeurs universalistes » « imposées » au nom du bien commun.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2016/04/03/cachez-ce-voile-que-je-ne-saurais-voir-ou-encore-sur-quelques-incoherences-de-mme-badinter-et-sur-la-necessite-de-penser-de-facon-moins-sommaire-le-rapport-relativismeuniversalisme/

 

Allons, un peu de courage, M. Valls ! Allez sans faiblir jusqu’au bout de votre pensée !

Car « soutenir » les partisans de l’interdiction tout en « se refusant à légiférer », cela s’appelle la schizophrénie, me rappelle Stultitia.

« Déjà que certains accusent nos ministres de tendances paranoïaques » ajoute-t-elle…

Je lui laisse la responsabilité de ses allégations.

Mais on peut toutefois comprendre qu’une fois de plus, notre « exception française » fasse l’objet de réactions plutôt malicieuses à l’étranger.

http://www.lemonde.fr/religions/article/2016/08/16/espagne-italie-etats-unis-l-interdiction-du-burkini-en-france-vivement-critiquee-dans-les-medias-etrangers_4983527_1653130.html

http://www.liberation.fr/planete/2016/08/17/inutile-ridicule-la-presse-internationale-reagit-au-debat-sur-le-burkini_1472970

Mais peut-être va-t-on alors évoquer, avec une rouerie qui frise le cynisme, le fait que certains vêtements (dont le port est donc parfaitement conforme à la loi française), peuvent être cause de « troubles à l’ordre public », le dit trouble étant alors effectivement répréhensible.

L’argument est tout de même extraordinaire, et bien à la mesure de la manipulation des esprits qu’affectionnent de plus en plus certains qui se targuent de « politique ».

Car, si « trouble à l’ordre public » il y a effectivement, n’oublions tout de même pas que les responsables en sont ceux qui, ignorant ou méprisant la loi, estiment qu’une personne n’a pas le droit, en France, de porter un vêtement qui est autorisé par la loi française, et qui, contre toute prescription de cette même loi donc, causent du trouble en exigeant que ces personnes se plient à une « loi » qui n’existe pas ou à des pratiques qui n’ont rien à faire avec la définition de notre laïcité.

J’évoquais dans mon post d’avant-hier le cas particulièrement pervers de personnes qui, photographiées contre leur assentiment (ce qui est en France hors la loi) alors qu’elles ne font rien qui contrevient à la loi, se voient sanctionnées illégalement par une interdiction de plage, alors que des « photographes » qui affectent de considérer leurs concitoyennes et concitoyens comme des bêtes curieuses ne sont, eux, aucunement réprimés ni sanctionnés.

C’est, en rigueur de terme, le monde à l’envers.

Comme le dit M. Chevènement, qui, en tant que bon politique, tombe toutefois dans la même incohérence :

« Chacun doit faire un effort pour que, dans le cadre de la république laïque, ce soit la paix civile qui l’emporte ».

http://abonnes.lemonde.fr/religions/article/2016/08/16/chevenement-partage-entre-liberte-de-porter-le-burkini-et-necessite-d-ordre-public_4983340_1653130.html

Certes, mon cher Monsieur ! Entièrement d’accord.

Mais si on commençait par dire cela à ceux qui, par leurs exigences hystériques et leur phobie à fleur de peau, contreviennent à la loi française, plutôt qu’à ceux qui ne font que la respecter et qui ne souhaitent que vivre en paix et profiter de la mer et des vacances, vous ne pensez pas que cela simplifierait bien des choses ?

 

PS : je ne reviens pas sur les habituelles allégations concernant la théologie de l’islam, l’assimilation intégrisme-djihadisme, etc., allégations dont l’indigence et l’ignorance – ou le caractère purement démagogique – ont été déjà soulignées dans bien des posts précédents.

Si, à juste titre, on ne demande pas à un premier ministre d’être théologien, on est tout de même en droit d’attendre qu’il ne prenne pas exclusivement ses informations sur le sujet chez des Mmes Fourest ou Badinter, dont les assertions sont loin de relever le niveau de l’islamologie française.

(cf. encore là dessus bien des posts précédents).

Ajout: l’opinion de l’un des plus grands spécialistes français de la laïcité:

http://www.liberation.fr/france/2016/08/16/burkini-on-peut-etre-choque-sans-pour-autant-interdire_1472826

Et un éditorial intéressant à propos de ceux qui recommandent une « discrétion » à plusieurs vitesses:

http://www.la-croix.com/Debats/Editos/Discretion-2016-08-17-1200782871

Un article intéressant, mais bien contestable:

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2016/08/18/philippe-d-iribarne-pourquoi-le-burkini-est-inacceptable_4984393_3232.html

et la « réaction » qu’il m’a inspirée:

Article intéressant, mais qui n’a pas la franchise de  formaliser ouvertement la question qu’il soulève: doit-on, au prétexte de risques essentiellement fantasmés, renoncer à l’équilibre des lois de 1905 pour s’engager dans l’aventure bien ambigüe d’un autoritarisme jusqu’alors inédit en Occident? Pensons au profil de ceux qui l’exigent. Burkini et voile en valent-ils la chandelle ?

 

Note du 18/08: Ubu à la plage.

Aux dernières nouvelles, la « rixe de Sisco », en Corse, serait liée à une banale affaire de « logique de caïdat » de la part de certains qui se prétendent maîtres des lieux.

Soit.

Une nouvelle question est alors à poser à l’intelligence tourmentée de nos chers Pères Ubu:

Quand certains « petits caïds » prétendent faire la loi dans les cages d’immeubles, la réponse adéquate est-elle d’interdire aussitôt le port du hijab ?

Vous ne voyez pas le rapport ? Tranquillisez-vous! Moi non plus…

 

 

http://www.courrierinternational.com/article/vu-de-letranger-burkini-la-france-se-trompe-de-combat

 

Ajout du 31/08:

Après l’invalidation logique des arrêtés « anti-burkini » par le  Conseil d’État (il y a tout de même encore en France un état de droit…) et leur retrait penaud par les communes, laissons le dernier mot à l’ONU en ce qui concerne la dangereuse « stupidité » de telles réactions hystériques:

http://www.lemonde.fr/port-du-voile/video/2016/08/30/burkini-l-onu-critique-une-interdiction-discriminatoire-et-stupide_4990021_4987696.html

 

10 commentaires sur “Du ridicule (bis). Et de la bouffonnerie en politique, et sur ceux qui perdent de bonnes occasions de se taire. Ou encore, qu’il devient de plus en plus urgent de renouveler le paysage.

  1. Si on peut comprendre la souffrance, l’inquiétude des français sur la situation que traverse aujourd’hui la société française, on ne peut que dénoncer l’hystérie de la classe politique. Cette dernière, au prétexte de répondre à cette préoccupation, rivalise de propositions aussi absurdes que ridicules et frisent même le racismes ( droit du sol uniquement pour les ressortissants européens, arrêt du regroupement familial…) L’état de droit, les valeurs fondamentales de la Républiques sont perçues comme des « arguties juridiques ». L’islam à tort ou à raison cristallise aujourd’hui tous les rejets et en cela on oublie souvent que les musulmans sont aussi victimes du terrorisme ( à Nice 30 personnes d’origines musulmanes sur les 85 victimes ). Les musulmans de France sont des citoyens comme les autres qui ne demandent dans leur grande majorité qu’à vivre comme tout le monde. Il y a des règles dans ce pays, appliquons les pour tout le monde, sanctionnons lourdement tout ceux qui ne les respectent pas et cela d’où qu’ils viennent. Il est grand temps d’arrêter cette hystérie de cette classe politique de tout bord qui par ses propositions met à mal le vivre ensemble, incapable de s’attaquer aux souffrances des citoyens, se fourvoie dans des propositions indignes d’une République dont les principes et valeurs sont de plus en plus bafoués par ceux là mêmes censés les défendre.

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  2. J’apprécie la qualité de l’argumentaire.

    (à l’attention de Sellal: j’accepte sans problème qu’on m’insulte à moi. Mais je ne publierai pas sur ce blog des commentaires qui relèvent de l’islamophobie, de l’antisémitisme, du racisme ou de l’insulte à l’égard d’autrui.
    Merci de le comprendre).

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  3. Si vous en avez le temps, je vous renvoie aux commentaires que j’ai pu faire passer sous mon nom (C. Stenger) suite à cet article :

    http://abonnes.lemonde.fr/religions/article/2016/08/17/manuel-valls-soutient-les-maires-ayant-interdit-le-burkini_4983667_1653130.html

    Inscrire un débat dans un dilemme, c’est la meilleure manière de l’empêcher. A vous de savoir combien de temps vous espérerez débattre rationnellement (ou démocratiquement) à partir de postulats prétendant transcender la raison (et impliquant de fait une théocrature).

    Pour ma part, je n’ai toujours pas trouvé réponse à cette question :
    « Que répondre à un homme qui vous dit qu’il aime mieux obéir à Dieu qu’aux hommes, et qui en conséquence est sûr de mériter le ciel en vous égorgeant ? »
    [Voltaire, Dictionnaire philosophique]

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  4. Bonjour,
    Je suis bien d’accord avec vous sur le fait que la question que vous posez n’a pas de réponse, et qu’il faut donc s’attendre à de nouvelles manifestations terroristes de la part de djihadistes.

    Le problème étant de savoir ce que le port ou non du « burkini » a à voir là-dedans.

    Si on en fait, comme certains veulent faire du hijab, le symbole même de la terreur djihadiste, et qu’on voit en toute femme voilée ou portant le « burkini » une égorgeuse en puissance, alors on peut établir une relation avec votre question.

    Mais si on se contente d’y voir, à la rigueur, une certaine manifestation d’intégrisme religieux qui ne dépasse pas ce que la loi française autorise à toute revendication militante (dans la plupart des cas, cela ne va sans doute même pas jusque là: on peut aussi penser que certaines femmes – j’en connais! – manifestent simplement un attachement, certes particulièrement condamnable, j’en conviens – cf. photos dans le post précédent-, à la pudeur!), je pense qu’il est urgent d’arrêter de fantasmer sur ces peccadilles.
    Cordialement.

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  5. Bonsoir Désidérius,
    Je trouve la citation de P Ricœur excellente !
    Je suis ce matin tombé sur un graphique (paragraphe le sondage du jour dans http://abonnes.lemonde.fr/elections-americaines/article/2016/08/19/presidentielle-americaine-j-80-donald-trump-exprime-ses-regrets-pour-ses-derapages_4984957_829254.html) qui m’a interpellé.
    Il fait apparaître un clivage, un fossé.
    Je pense que nous avons actuellement en France, un clivage, un fossé, sur le sujet du Burkini et de la laïcité (cf articles, tribunes et commentaires du Monde.fr).

    J’estime qu’il est important d’arriver à appréhender le fond du différent qui nous oppose, de caractériser ce clivage pour faire avancer ce débat pour l’instant figé.
    Je propose pour définir ce clivage les deux propositions suivantes :

    – La société française est composé d’individus qui ont chacun des valeurs différentes, des identités différentes, on doit se doter « d’outils » qui nous permettent de vivre ensemble. Lorsque le « vivre ensemble » est en crise il faut interroger la pertinence de ces outils et l’ensemble des relations sociales, économiques, culturelles qui relient l’ensemble des individus pour sortir de la crise.

    – La société française a des « valeurs », une « identité » que chaque individu doit s’approprier pour permettre de vivre ensemble. Lorsque le « vivre ensemble » est en crise, c’est parce que des individus refuse de s’approprier ces valeurs et cette identité.

    Quelle est l’utilité de cette caractérisation ?
    Elle permet, à mon avis, de mieux expliquer l’option dans laquelle on se reconnaît, de l’affirmer avec plus de clarté, de réfléchir à des actions pour convaincre le plus grand nombre,etc. Elle permet aussi d’interroger les partisans de l’autre option, pour mieux la comprendre et pour tenter d’en démontrer les limites, les contradictions, etc.

    Par exemple, si je débat avec un partisan de la deuxième option, je lui demanderai quelles sont ces valeurs, cette identité que l’on doit s’approprier ? Qui les définit ? Sont-elles immuables ? Nos valeurs, notre identité de français de 2016 sont-elles les mêmes que celles d’un français de 1950, 1900 ?
    Je ne sais pas si cette caractérisation est pertinente, suffisante. C’est le résultat de ma réflexion qui cherche les moyens de convaincre le plus grand nombre, la majorité, de ne pas se laisser aspirer par des tentations auto-destructrices.
    Bien à toi,
    Thierry

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  6. Bonjour Qear,

    Il me semble que les « options » que tu proposes soulignent bien la difficulté qu’il y a à « articuler » le niveau des « identités » individuelles et de la diversité qui les caractérise nécessairement, avec ce qui serait une « identité » supra-individuelle, que certains nommeraient une « identité nationale ».

    Tu connais bien sûr les polémiques qui ont entouré (et qui entourent encore) cette notion.

    Tu mentionnes la citation que je fais de Paul Ricœur.
    Il se trouve que c’est un penseur qui a beaucoup travaillé la question de l’identité. Et, s’il a surtout pris en considération l’identité individuelle, ses réflexions sont aussi très éclairantes pour ce qui est – ou plutôt qui pourrait être – la question de la reconnaissance d’une appartenance commune qui est en jeu dans la « conscience nationale ».

    Dans ses travaux, Ricœur met en œuvre des notions qui me paraissent essentielles, même si les termes peuvent paraître rébarbatifs, en particulier la distinction entre « mêmeté » (qui correspond à ce que le latin conçoit sous le terme « idem ») et « ipséité » (qui correspond à ce que le latin conçoit sous le terme « ipse »). Ces deux termes étant en jeu lorsqu’il s’agit de parler d’identité.
    Ricœur ajoute à ces deux termes la notion « d’identité narrative » (en particulier dans le troisième volume de son grand ouvrage « Temps et Récit »).

    De quoi s’agit-il ?
    Simplement de penser la question de la constitution de l’identité d’un sujet individuel (mais aussi, je pense, d’une entité « nationale »), non pas comme le maintien et la répétition d’un « même » (ce qui constitue en fait une attitude névrotique), mais comme la constitution, à partir d’un principe dynamique assez mystérieux d’intégration, de « récapitulation » (Ricœur prend, dans « Soi-même comme un Autre », un autre de ses importants ouvrages, l’image de la constitution physiologique d’un organisme, qui se construit en intégrant en permanence des éléments extérieurs, hétérogènes – nourriture, etc.- qui ne sont pas lui, tout en demeurant mystérieusement lui-même : je n’ai plus grand-chose en moi de ce que j’étais à ma naissance, mais je reste « moi »). Mais ce moi « idem », se perd en permanence dans la constitution du soi « ipse », en même temps qu’il se constitue aussi en permanence au cœur de cette dynamique toujours en cours.

    Et ce qui porte cette constante construction, c’est le récit, la narration :

    « C’est l’assignation à un individu ou à une communauté d’une identité spécifique qu’on peut appeler leur identité narrative. » (…)
    Qu’est-ce qui justifie qu’on tienne le sujet de l’action, ainsi désigné par son nom, pour le même tout au long d’une vie qui s’étire de la naissance à la mort ? La réponse ne peut être que narrative. Répondre à la question « qui ? », comme l’avait fortement dit Hannah Arendt, c’est raconter l’histoire d’une vie. L’histoire racontée dit le qui de l’action.
    L’identité du qui n’est donc elle-même qu’une identité narrative. Sans le secours de la narration, le problème de l’identité personnelle est en effet voué à une antinomie [une contradiction] sans solution: ou bien l’on pose un sujet identique à lui-même dans la diversité de ses états, ou bien l’on tient, à la suite de Hume et de Nietzsche, que ce sujet identique n’est qu’une illusion substantialiste [ici, « fixiste »,formelle, identitaire au sens statique du terme], dont l’élimination ne laisse apparaître qu’un pur divers de cognitions, d’émotions, de volitions. Le dilemme disparaît si, à l’identité comprise au sens d’un même (idem), on substitue l’identité comprise au sens d’un soi-même (ipse) ; la différence entre idem et ipse n’est autre que la différence entre une identité substantielle ou formelle et l’identité narrative. (…)
    À la différence de l’identité abstraite du Même, l’identité narrative, constitutive de l’ipséité, peut inclure le changement, la mutabilité, dans la cohésion d’une vie. Le sujet apparaît alors constitué à la fois comme lecteur et comme scripteur de sa propre vie, selon le vœu de Proust. Comme l’analyse littéraire de l’autobiographie le vérifie, l’histoire d’une vie ne cesse d’être refigurée par toutes les histoires véridiques ou fictives qu’un sujet raconte sur lui-même. Cette refiguration fait de la vie elle-même un tissu d’histoires racontées.
    (…)
    La notion d’identité narrative montre encore sa fécondité en ceci qu’elle s’applique aussi bien à la communauté qu’à l’individu. On peut parler de l’ipséité d’une communauté, comme on vient de parler de celle d’un sujet individuel : individu et communauté se constituent dans leur identité en recevant de tels récits qui deviennent pour l’un comme pour l’autre leur histoire effective ».
    (Temps et récit 3. Le temps raconté, Paris, Seuil 1985, p. 442-444).

    Je me risque à un commentaire « politique » de ce texte très riche :

    Certaines tendances « identitaires » considèrent que la seule France (avec un très grand F…) serait celle de Clovis, Jeanne d’Arc, etc… et sans doute surtout Charles Martel.
    On est là en plein dans la réduction de l’identité à la « mêmeté » (l’idem).

    D’autres (c’est la remarque qu’il fait à propos de Hume et Nietzsche), pourraient considérer que la France n’est que ce qu’elle est ici et maintenant, sans continuité avec ce qu’elle a été, et que cet ici et maintenant n’est lui-même en relation avec rien de ce qu’elle sera.

    Mais, à l’instar d’un code génétique qui assure la continuité d’un organisme et qui lui permet de ne pas devenir bœuf ou légume alors même qu’il se nourrit de bœuf et de légumes, le récit permet d’assurer la cohérence dynamique d’un individu ou d’une nation, alors même qu’ils se renouvellent en permanence. Je peux avoir été athée et devenir croyant, ou inversement, avoir aimé le rock et ne plus le supporter maintenant, etc. Mais dans tous les cas, c’est « moi » qui suis « le lecteur et le scripteur » de cette vie qui demeure la mienne.

    De même, la France peut avoir été celle de Clovis et de Charles Martel, elle n’est en rien condamnée à une « identicité » mortifère du « même » (idem).
    La dynamique de « l’ipséité » lui permet d’intégrer dans le récit qu’elle compose en permanence sur elle-même la nouveauté, culturelle, ethnique, religieuse, etc. à laquelle elle ne cesse d’être confrontée, et de se « refigurer » là encore en permanence.

    Bien sûr, nous entrons là dans la question de l’interprétation.

    Car le « récit », l’interprétation que je fais, que nous faisons, de mon identité individuelle comme de celle de ma communauté, peut-être celui de la « mêmeté », statique (c’est celui des intégrismes, religieux ou autres, des « nationalismes » – à distinguer soigneusement des « patriotismes » légitimes – celui de l’apologie des « valeurs identitaire » et de l’exclusion de l’autre, de sa culture, de ses vêtements, etc. , récit que nous ne connaissons que trop).

    Mais il peut aussi être celui d’une « ipséité » assumée, de « L’odyssée interminable de soi à soi » (selon le titre d’un très bel article d’Yves Charles Zarka, qui commente Ricoeur).
    https://www.cairn.info/revue-cites-2008-1-page-3.htm

    Dans ce cas-là, les marqueurs de l’identité (Jeanne d’Arc, etc…) demeurent, mais l’interprétation les « refigure » en en extrayant le dynamisme : la France a des racines, certes, une langue (et des langues…), une histoire, une culture et des cultures, qu’elle gardera. Mais ces éléments constitutifs ne sont plus figés dans le formol des musées, mais servent de modèles et de déclencheurs culturels qui permettront d’intégrer dans le respect les nouvelles formes culturelles, religieuses, linguistiques, philosophiques, artistiques, etc. qui constitueront, dans leur diversité, la richesse et le patrimoine de notre France d’aujourd’hui et de demain.

    C’est un travail de ce genre qui s’est produit lors de l’intégration par la civilisation gréco-romaine (qui nous constitue en partie), des richesses des civilisations qui la précédaient (qui nous constituent en partie), puis de celles issues des peuples dits « barbares » (qui nous constituent en partie) puis de celles du judaïsme, du christianisme et de l’islam (qui nous constituent en partie), avant que n’interviennent encore la Renaissance, les Lumières, etc. (qui nous constituent en partie), les différentes immigrations (qui nous constituent en partie) etc. etc. etc.

    Pour ma part, c’est le fait d’assumer cette extraordinaire dynamique qui constitue mon « interprétation » de ce qu’Abd al Malik appelle la « spiritualité française », lorsqu’il dit « qu’être français, c’est être spirituel ».
    http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/03/14/pour-une-spiritualite-laique-une-lecture-dabd-al-malik-avec-paul-ricoeur-et-quelques-autres/

    On ne peut nier, ni éviter qu’il y ait bien sûr un « conflit des interprétations », pour reprendre encore le titre d’un ouvrage de Ricœur.

    Mais pour moi, il n’y pas photo : n’en déplaise à certains, la France, ce n’est pas Jeanne d’Arc, Louis XIV ou la Révolution Française conservés dans le formol. Ni Proust, Descartes, Hugo ou Camus rabâchés de façon purement abstraite et fétichiste. Je suis profondément attaché à l’histoire, aux auteurs, à l’art et à la culture. Mais si France il y a, elle ne peut-être que dynamique, sans cesse en chemin de constitution, de « refiguration », de relecture et de réécriture de ce patrimoine qui est le sien, et qui n’est, comme il l’a toujours été, que par l’ouverture à celui des autres…
    Et c’est dans une telle perspective que devrait se situer bien sûr le travail du politique.

    Cf. le beau poème d’Antonio Machado, « étranger » dont nous gagnons tant à accueillir l’esprit dans la constitution de notre « identité », comme nous avons gagné à accueillir celui de tant de réfugiés espagnols.

    Caminante, son tus huellas
    el camino y nada más;
    caminante, no hay camino,
    se hace camino al andar.
    Al andar se hace camino
    y al volver la vista atrás
    se ve la senda que nunca
    se ha de volver a pisar.
    Caminante no hay camino
    sino estelas en la mar…

    [Toi qui marches, ce sont tes traces le chemin, et rien de plus ; toi qui marches, il n’existe pas de chemin, le chemin, on le fait en marchant. En marchant on fait le chemin, et lorsqu’on regarde en arrière, on voit le sentier que jamais on ne foulera à nouveau. Toi qui marches, il n’existe pas de chemin. Seulement des sillages dans la mer…]

    Ou encore « l’esprit » de Stefan Zweig, errant magnifique, qui souligne la dimension d’inachevé et d’infini dans la recherche de toute patrie, et donc aussi de celle que nous faisons nôtre :

    « Peut être notre véritable destin est il d’être éternellement en chemin, sans cesse regrettant et désirant avec nostalgie, toujours assoiffés de repos et toujours errants.
    N’est sacrée en effet que la route dont on ne connaît pas le but et qu’on s’obstine néanmoins à suivre, telle notre marche en ce moment à travers l’obscurité et les dangers sans savoir ce qui nous attend ».

    Merci de m’avoir suivi jusque-là !

    Cordialement.

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  7. Bonsoir Désidérius,
    J’ai lu avec un grand intérêt ta réponse dans laquelle je me retrouve vraiment bien.
    Les réactions qu’elles m’ont procurées sont encore trop confuses pour que je les formalise par écrit.
    Au passage, as-tu lu cet article:
    http://www.francetvinfo.fr/societe/religion/laicite/polemique-sur-le-burkini/pour-les-femmes-qui-le-portent-leburkiniest-un-compromis-entre-la-modernite-et-la-foi_1593515.html
    Je le trouve intéressant. Le passage : »Si cette religion fait autant parler d’elle, c’est parce qu’il y a une conjonction entre une droite identitaire, qui définit le christianisme comme la religion fondatrice de la société française, et une gauche laïque et anti-cléricale.  » m’a interpellé. Je n’avais jamais vraiment réfléchi aux dérives que pouvaient engendrer l' »anticléricalisme ». ..
    Bonne soirée,
    Thierry

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  8. Bonsoir Qear,

    Merci pour cet article, que je n’avais pas repéré.
    Il est nuancé et lucide. Je suis d’accord sur l’essentiel, en particulier sur le contenu du passage que tu cites, qui me paraît très judicieux.

    Je pars à la montagne pour quelques jours.
    A plus tard donc.
    Bonne semaine.

    Cordialement.

    J'aime

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