« Ainsi le loup qui veut apprendre à lire »: De la nécessité d’un dépaysement judiciaire quand il s’agit du droit des peuples minorisés.

Ainsi le loup qui veut apprendre à lire.

Jamais aucun ne put lui faire dire

Ni A, ni B, ni D, ni O,

Mais seulement agneau, agneau, agneau…

(Peire Vidal, Troubadour occitan, vers 1180. Traduction H. Gougaud).

 

La décision sensée du tribunal régional supérieur du Schleswig-Holstein

http://www.lemonde.fr/europe/article/2018/04/05/la-justice-allemande-remet-puigdemont-en-liberte-sous-controle-judiciaire_5281270_3214.html

montre une fois de plus, à l’évidence, que lorsqu’il est question de droit des peuples minorisés, il n’y a pas grand-chose à attendre d’une juridiction, madrilène en l’occurrence, qui est à la fois juge et partie.

Comment concevoir en effet que la question tibétaine puisse être résolue par une Cour chinoise, ou la question kurde par un Tribunal turc ?

Ainsi, aucune chance que la question catalane soit résolue par une juridiction madrilène :

Le légalisme constitutionnaliste castillan a montré jusqu’au ridicule combien le juridisme « terrible, horriblemente cuerdo » (terriblement, horriblement raisonnable – au sens ici de conventionnel et sans imagination, cf. poème de León Felipe, post précédent) est incapable de sortir de la défense de l’intérêt à court terme et de l’habitus nationaliste.

Il faudrait qu’il y ait en Espagne quelque « loco », quelque « fou » capable de s’extraire des ornières du « Wiederholungzwang », de la pulsion morbide de répétition.

Mais selon toute apparence, le constat de Felipe reste valable:

“ya no hay locos, en España ya no hay locos”.

Depuis la disparition du « Manchego » magnifique (Don Quichotte), de tels fous, en Espagne, il n’y en a plus…

Aussi assiste-t-on aux conséquences de cette disparition :

« ahora (…) la justicia vale menos que el orín de los perros” (aujourd’hui, la justice n’a pas plus de valeur que la pisse des chiens).

Et il est quelque peu désespérant de constater que Felipe, disparu depuis cinquante ans, continue d’être d’actualité, tout comme Peire Vidal qui, lui, nous parle depuis le XIIème siècle :

Car jamais aucun ne put faire dire à un juge madrilène autre chose qu’union, union, union…

Le fait qu’il faille aller en Allemagne pour obtenir un jugement un peu plus équitable dans de telles affaires montre qu’il serait urgent, dans des cas de cet ordre, de recourir à un « dépaysement »,

https://www.legifrance.gouv.fr/affichCode.do;jsessionid=B810235C3B2E54B5A7961CB0839B4A04.tpdjo12v_1?idSectionTA=LEGISCTA000006138108&cidTexte=LEGITEXT000006071154&dateTexte=20080505

procédure qui a cours lorsque les conditions d’objectivité et d’impartialité ne sont pas garanties, du fait des risques que l’une des parties confonde ses intérêts (ou son habitus, donc) avec le droit.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2018/02/01/dune-mutation-frequente-qui-transforme-en-droit-la-raison-du-plus-fort-ainsi-que-dun-gene-de-limbecilite-qui-affecte-le-corse-le-catalan-et-autres-basques-ou-bretons-et-d/

Il serait bien difficile de prétendre que ce n’est pas le cas dans l’affaire qui nous occupe !

Or, s’il existe bien un « Tribunal permanent des peuples », il faut bien reconnaître que celui-ci souffre d’une confidentialité qui handicape les services que pourrait rendre un tel organisme.

Il serait donc souhaitable – et urgent – qu’une instance juridique internationale de ce genre, où pourraient être considérés et respectés sans discrimination les arguments des différentes parties et leur légitimé démocratique puisse se renforcer et voir affermie son autorité auprès de l’ONU.

Utopie ?

Sans doute.

Car il y a fort à parier que la Chine, la Turquie, pas plus que la France ou l’Espagne ne s’empresseront d’adhérer à un tel organisme.

Et l’Europe elle-même, terrifiée par le moindre risque inhérent à toute revendication de justice capable de bousculer son petit confort sagement conservateur, a toutes les chances de se montrer « terrible, horriblemente cuerda ».

Mais il s’agit pourtant là d’une des voies indispensables à la résolution non violente des conflits, que l’Europe s’honorerait de promouvoir.

La fonction de l’utopie étant de nous faire concevoir d’autres espaces possibles, même quand la « Realpolitik » a toutes les chances de l’emporter.

« Ne sois pas si pessimiste. On peut toujours espérer », me dit Stultitia,« c’est le printemps ! Souviens-toi du vers de Peire Vidal :

Mos cors s’alegr e s’esjau

Per lo gentil temps suau »

(Mon cœur sonne clair et beau:

Le temps est au renouveau).

(Traduction H. Gougaud, Poèmes politiques des Troubadours, Bélibaste, Paris 1969, p. 36-37).

C’est vrai que le XIIème siècle peut parfois être si proche…

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