Vacance de M. Hulot. Et si, plutôt qu’un ministre de l’écologie, il n’était pas désormais plus adéquat de nommer un gestionnaire de l’effondrement ?

Cette année, la vacance de M. Hulot correspond à mes « vacances », puisque je pars en rando déconnectée jusque vers la fin du mois de septembre.

Mais puisqu’il paraît que je suis prétentieux (cf. commentaire au post précédent), j’ai la prétention – bien modeste, tellement la chose est évidente – de dire que j’avais souligné depuis longtemps la faillite du « en même temps » en ce qui concerne l’articulation de l’incantation à la croissance économique et l’urgence du changement de cap écologique, ou, comme il a été dit, l’impossibilité de « ménager la chèvre écologique et le chou productiviste ».

Au-delà de l’habituel ministère-alibi d’une écologie purement cosmétique indispensable à toute ambition électoraliste, M. Hulot avait peut-être la déraisonnable prétention (encore un prétentieux, susurre Stultitia…) d’impulser le changement radical d’orientation dont tout écologiste digne de ce nom perçoit l’urgence.

En dépit de tout ce qu’on peut lui reprocher, rendons-lui cet hommage.

Or, une telle revendication semble bien s’avérer illusoire.

Car quel que soit le côté où l’on porte notre regard, nous le savons, l’inertie, voire le refus, alliés aux incohérences des partis écologiques institutionnels, nous rappellent combien une telle transformation implique un changement radical de paradigme à la fois au niveau des politiques nationales et européennes, mais aussi à celui d’une – inexistante – gouvernance internationale.

Pour ne citer que quelques exemples de ces résistances délibérées au changement :

http://huet.blog.lemonde.fr/2018/05/30/bilan-energetique-2017-du-g20-laccord-de-paris-oublie/

https://www.latribune.fr/entreprises-finance/industrie/energie-environnement/pour-ressusciter-le-charbon-trump-defait-une-nouvelle-loi-d-obama-788055.html

https://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2018/08/21/le-premier-ministre-australien-sauve-son-poste-mais-recule-sur-la-question-du-climat_5344495_3216.html

https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/08/28/les-paradoxes-du-charbon_5346826_3232.html?

https://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2018/08/28/la-chine-va-mettre-fin-a-sa-politique-de-controle-des-naissances_5347159_3216.html

https://actu.orange.fr/monde/au-mozambique-mariages-et-grossesses-d-adolescentes-au-coeur-de-l-explosion-demographique-CNT0000015EOLx/photos/des-femmes-et-futures-meres-attendent-de-recevoir-une-aide-medicale-a-la-maternite-de-murrupelane-le-5-juillet-2018-dans-le-nord-du-mozambique-0de51392ad72679f89ab606024869782.html

https://www.lemonde.fr/planete/article/2018/08/27/les-emissions-de-co2-menacent-l-alimentation-humaine_5346733_3244.html

https://www.lemonde.fr/climat/article/2018/08/30/le-rechauffement-favorise-le-ravage-des-recoltes-par-les-insectes-nuisibles_5348257_1652612.html?

https://www.lemonde.fr/planete/article/2018/08/07/la-terre-risque-de-se-transformer-en-etuve-a-cause-du-changement-climatique_5340233_3244.html

etc. etc. etc.

Face à un constat aussi massif, il serait bien difficile et bien naïf de garder quelque espérance…

Même si l’honneur et la dignité nous ordonnent de pas renoncer au combat, « l’optimisme de la volonté » dont parle Gramsci n’est pas de taille à lutter contre « le pessimisme de l’intelligence ».

« Les hommes politiques sont devenus des facilitateurs du commerce international » (D. Bourg, article mentionné en lien ci-dessus).

Nous avons affaire à trop forte partie, et désormais le temps manque.

Dans un commentaire à mon post du 28/08/2017 précédemment cité, contre toute raillerie et idéologie facile, je tentais de montrer combien de telles inerties et incohérences sont pathétiques et tragiques dans un monde où tout parti politique (y compris de « gauche », « d’extrême gauche », ainsi que la plupart des partis écologistes) ne jure – de façon en partie compréhensible – que par la « croissance », le maintien des emplois et du niveau de vie, des « avantages acquis » etc., à coup de « politique de relance », de « croissance verte », de voitures « électriques » (c’est-à-dire au charbon, au gaz ou au nucléaire…), de « terres rares », de « développement durable » imposant de recourir aux énergies fossiles pour palier l’intermittence des « renouvelables », et autres aberrations voire supercheries similaires.

Et la situation est hélas plus pathétique encore lorsqu’il s’agit des légitimes aspirations au « développement » des oubliés de notre « croissance », de ceux qui seront dans un avenir proche des milliards supplémentaires d’asiatiques ou d’africains qui – résidents ou migrants – ne rêvent que de consommer eux aussi les 2,7 Terres que gaspille le français moyen, ou les 5 que dilapide l’américain…

Étant donnée sa fonction purement accessoire et décorative, il est donc difficile de penser qu’un ministre de l’écologie, qui plus est de notre petite France, pourrait avoir une action efficace en ce qui concerne la réforme on ne peut plus urgente d’une vision du monde aussi massivement partagée, et dont la responsabilité est loin de seulement incomber au « néo-libéralisme » ou autre bouc émissaire.

Car il est trop facile et confortable de désigner de façon incantatoire le responsable universel de tous nos maux. Cela nous dispense de remettre en question de façon plus fondamentale et douloureuse nos orientations de vie.

Car si elle s’avère nécessaire, la seule critique de l’économie « néo-libérale » (et, au passage, à quelle critique se fier ? à celle du RN ? de LFI ? ou d’autres encore ?) n’aura pas raison de nos dysfonctionnements. Le mal est bien plus profondément enraciné.

Classique tension entre « conviction » et « responsabilité » (cf. post précédent).

Or, il serait illusoire de penser que la critique d’un système économique suffirait pour nous décharger de nos innombrables complicités quotidiennes : le problème étant que nous adhérons tous de façon explicite ou implicite – en actionnant le commutateur électrique, en consultant notre mobile, en prenant notre voiture, et jusqu’en mangeant nos chips ou en buvant notre coca, – à ce Moloch que nous aimons tant, au point que tout parti politique lui rend son culte, alors même qu’il est en train de dévorer notre environnement, et donc notre humanité.

Les modèles véritablement alternatifs – et pas seulement décoratifs et démagogiques – sont, eux, encore très loin de rassembler les électeurs du fait de leur indispensable radicalité.

Et cette désaffection est loin d’être nouvelle.

Bien avant 1979, des voix avaient déjà tout dit, comme celle de René Dumont lors de sa campagne électorale de 1974, qui reprenait des idées connues depuis au moins une décennie.

Si donc notre situation écologique n’a fait qu’empirer depuis 50 ans en dépit de tout constat scientifique et d’innombrables avertissements, c’est bien parce que des intérêts considérables sont en jeu.

Intérêts économiques, financiers et politiques, bien sûr.

Mais aussi – sortons du déni ! – les intérêts de chacun de nous, qui préférons le confort, le plaisir, la facilité et le fantasme de leurs illusoires promesses infinies à une frugalité bien rude mais plus durable.

« L’utopie ou la mort !» s’écriait justement René Dumont en 1973.

L’alternative n’a pas changé. Elle est simplement devenue plus urgente.

Mais bien des signes semblent attester que ce sera le déni qui, comme il l’a fait jusqu’à maintenant, triomphera encore durant quelques décennies supplémentaires.

Au terme desquelles il sera trop tard, ou peut-être est-ce déjà le cas, s’il faut évoquer une fois de plus J.P. Dupuy :

«Je n’ai encore rien dit de la nature de l’obstacle majeur qui se dresse ici. Admettons que nous soyons certains, ou presque, que la catastrophe est devant nous (…) le problème est que nous ne le croyons pas. Nous ne croyons pas ce que nous savons (…). Nous tenons la catastrophe pour impossible dans le même temps où les données dont nous disposons nous la font tenir pour vraisemblable et même certaine ou quasi certaine (…). Ce n’est pas l’incertitude, scientifique ou non, qui est l’obstacle, c’est l’impossibilité de croire que le pire va arriver (…). Non seulement la peur de la catastrophe à venir n’a aucun effet dissuasif ; non seulement la logique économique continue de progresser comme un rouleau compresseur ; mais aucun apprentissage n’a lieu. La catastrophe n’est pas crédible, tel est l’obstacle majeur. La peur de la catastrophe n’a aucune force dissuasive. L’heuristique de la peur n’est pas une solution toute faite, elle est le problème » (J.P. Dupuy, Pour un catastrophisme éclairé. Quand l’impossible est certain, Seuil, Paris 2002, p. 141-144. Notons le sous-titre…).

Et si, cessant enfin de nous payer de mots, nous avions désormais besoin, pour remplacer M. Hulot, d’un ministre de la lucidité et de la gestion de l’effondrement plutôt que d’un ministre de « l’écologie » purement décoratif ?

Car pourrons-nous continuer longtemps à nous cacher, due à notre absence de volonté réelle, l’évidence de notre échec à résoudre les problèmes que nous avons engendrés ?

Sans pour autant renoncer à sauver ce qui peut encore l’être, il s’agirait maintenant d’avoir l’honnêteté et le courage d’énoncer les inéluctables conséquences d’une telle faillite et de les affronter, en faisant en sorte de résister autant que possible à la barbarie qu’elles ne manqueront pas de susciter.

 

PS : déconnecté jusqu’en fin septembre, je ne pourrai donc publier avant quelques semaines les éventuels « commentaires » et les critiques.

Ne vous en privez pas pour autant !

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