Quelques remarques en complément du post précédent sur liberté d’expression et respect.

Ayant, suite à mon dernier post, quelque peu exploré plusieurs articles traitant du sujet que j’avais essayé d’aborder, celui de la difficile articulation de la liberté d’expression et de la question du respect, je ressens la nécessité de faire autant que possible le point sur cette exploration qui, une fois de plus, m’a étonné sans pour autant me surprendre outre mesure.

Pour tenter de maîtriser, au moins en partie, la confusion qui hélas le caractérise trop souvent, j’essaierai d’aborder le thème avec un minimum d’ordre et de méthode.

J’utiliserai en particulier comme objets de cette enquête partielle, qui n’a bien évidemment pas la prétention de constituer une étude exhaustive étant donnée la masse des parutions sur le sujet, les articles suivants (présentés dans l’ordre chronologique) ainsi que quelques-uns des nombreux commentaires qu’ils ont suscités.

https://laviedesidees.fr/Lettre-aux-professeurs-d-histoire-geo-Heran.html

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/11/02/william-marx-l-allergie-nationale-au-fait-religieux-est-une-erreur-intellectuelle-et-une-faute-politique_6058164_3232.html

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/11/03/les-defenseurs-de-la-caricature-a-tous-les-vents-sont-aveugles-sur-les-consequences-de-la-mondialisation_6058263_3232.html

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/11/09/caricatures-de-mahomet-nous-sommes-victimes-de-ce-qu-il-faut-bien-appeler-l-aveuglement-des-lumieres_6059037_3232.html

Pourquoi ce choix, bien évidemment réducteur ?

Essentiellement parce que ces articles me semblent présenter des approches communes, et donc aussi entraîner des réactions comparables. Cette communauté des approches ainsi que la tonalité des réactions provoquées me semblant dessiner un tableau assez complet de la façon dont la liberté d’expression est perçue, mais aussi, en corollaire, d’interprétations, on le verra conflictuelles, de la question de la laïcité.

  1. Claire condamnation des crimes des terroristes islamistes.

Bien entendu, tous ces articles condamnent sans équivoque les crimes terroristes. François Héran fait état de « Samuel Paty, odieusement assassiné », William Marx d’ « un enseignant (…) sauvagement assassiné dans l’exercice de ses fonctions », d’assassinat « ignoble » ; Olivier Mongin et Jean Louis Schlegel dénoncent « un assassinat abominable ». Quant à Jacob Rogozinski, il stigmatise un déchaînement de violence par lequel nous sommes tous concernés : « Sauvagement agressés, nous proclamons à la face du monde que nous ne céderons pas ».

Difficile de déceler dans de telles expressions une quelconque « complaisance », voire « compromission », selon des accusations sur lesquelles il faudra pourtant revenir tout-à-l ’heure.

2. Défense sans équivoque de la liberté d’expression et du droit à la caricature.

Sans surprise, tous les articles mentionnés défendent bien sûr sans ambiguïté la liberté d’expression, ainsi que le droit à la caricature qui en est l’une des composantes.

François Héran fait référence à l’arrêt dit Handyside, du 7 décembre 1976 de la Cour européenne des droits de l’homme : 

La liberté d’expression constitue l’un des fondements essentiels d’une société démocratique, l’une des conditions primordiales de son progrès et de l’épanouissement de chacun.

Avant de conseiller aux enseignants de : « faire un cours sur l’histoire de la caricature politique et religieuse en France ».

Pour O. Mongin et J.L. Schlegel, « la et les libertés d’expression ne sont guère mises en cause en France » et la dénonciation dans leur titre de la « caricature à tous les vents » ne les empêche aucunement d’affirmer que « la liberté de caricaturer est essentielle ».

Il en va de même pour William Marx, pour lequel « il est donc indispensable de préserver les espaces où la caricature peut se donner libre cours ».

Ainsi que pour Jacob Rogozinski, qui affirme : « Notre conception de la liberté, celle de dire et de rire, de dessiner et d’écrire sans entrave, s’est forgée dans un long combat contre toutes les censures et nous y tenons, parce qu’elle fait partie de notre identité ».

Bien sûr cette liberté d’expression et de caricature est soumise à la loi et chacun de nos auteurs sait parfaitement que son usage fait l’objet, en France comme en bien des parties du monde de ce nécessaire encadrement par le droit.

François Héran cite par exemple l’article premier de la constitution de 1958 qui stipule que la République « respecte toutes les croyances », l’article 10 de la Convention Européenne des Droits de l’Homme, énonçant que « L’exercice de ces libertés comportant des devoirs et des responsabilités peut être soumis à certaines formalités, conditions, restrictions ou sanctions, prévues par la loi », etc.

O. Mongin et J.L. Schlegel font état de la « liberté de réserve » d’ailleurs rappelée par les dessinateurs et l’avocat de Charlie Hebdo lors de la première publication des caricatures, ainsi que de l’existence en droit du « « contrat de lecture » qui exprime le principe qu’un journal, surtout s’il est satirique, s’adresse à un public particulier ».

Pour Jacob Rogozinski « nous avons des lois qui interdisent de tout dire : la diffamation, l’injure aux personnes, l’incitation à la haine raciale, la négation des génocides sont sanctionnées à juste titre par notre code pénal ».

Cependant, aucun ne remet en question pour autant le fait que « les journaux satiriques disposent, à ce titre, d’une « présomption humoristique », selon les termes de la Loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse et l’arrêt rendu en 1991 par la cour d’appel de Paris.

3. Le prétexte de la « lâcheté » et de la « complaisance » en vue de justifier une évolution vers une laïcité « offensive ».

Aucun des articles cités ne peut donc être accusé sans graves mensonges ou calomnies de remettre en question la liberté d’expression, encore moins l’indispensable lutte contre le terrorisme, ou de se faire le « procureur » de ses victimes.

Aucun ne récuse non plus la légitimité de la caricature.

On est alors en droit de se demander ce qui, dans les innombrables commentaires négatifs voire diffamants qu’ils ont suscités sur le web peut justifier les accusations rémanentes de « lâcheté », « compromission », « l’accusation infamante de ‘’complaisance’’ envers le djihadisme ou d’ ’’islamo-gauchisme’’ (F. Héran), ainsi que le déploiement d’un lexique et d’expressions tels que « démission », « Munich », « céder devant l’islamisme », « défaite face au terrorisme », « soumission » etc. etc.

Rien, dans le contenu des articles ne va dans le sens d’une quelconque « démission » devant le danger que constitue le terrorisme islamiste. Bien au contraire. Tous soutiennent la nécessité d’une lutte radicale.

Aucun ne prône par ailleurs la censure ou l’interdiction du blasphème.

Mais la question qu’ils posent – et qui constitue le centre du « conflit des interprétations » – est bien celle des moyens :

Dans la lutte contre le terrorisme, est-il légitime – et efficace – de manier sans limites, au nom de la « liberté d’expression », la dérision et l’irrespect envers une religion dont l’immense majorité des fidèles n’a rien à voir avec un tel terrorisme ?

(La question se poserait bien sûr dans les mêmes termes en ce qui concerne tout courant de pensée ou groupe humain, mais, faut-il le rappeler, c’est bien une religion que les circonstances actuelles mettent à l’évidence au centre de la problématique).

Ou bien ne serait-il pas plus recommandable, et plus efficace –et en l’occurrence aussi plus éthique – de mettre en œuvre, en plus de réformes socio-politiques de fond sur le long terme (celles qui viseraient en particulier à mettre fin à la ghettoïsation de populations entières) une politique de l’apaisement, du respect, de la connaissance mutuelle, tout en garantissant le droit à la liberté d’expression et à la caricature avec les possibilités, mais aussi les limites, que la loi lui reconnaît ?

Une telle politique contribuant à isoler et discréditer les éléments extrémistes violents plutôt qu’à justifier leurs arguments et favoriser leurs stratégies de recrutement ?

C’est sur cette deuxième approche que vont se déchaîner les critiques. Et il est plutôt inquiétant de constater que de tels appels au respect suscitent autant de condamnations et d’agressivité.

3.1 À propos d’un texte caricatural sur la défense des caricatures.

Les innombrables commentaires négatifs et diffamants mentionnés plus haut ne font en fait qu’exprimer de façon moins élaborée une idéologie que l’on voit se développer de façon plus « intellectuelle » dans certains milieux universitaires et politiques.

L’article « Vous enseignez la liberté d’expression ? N’écoutez pas François Héran ! » de Gwénaële Calvès, en fournit une illustration proprement … caricaturale.

Outre son titre même, qui évoque quelque chasse aux sorcières (car au nom de quoi n’aurait-on pas la liberté d’écouter sur le sujet l’avis d’un professeur au Collège de France ?), il donne corps à ce que je nommais dans mon post précédent « l’enseignement de l’irrespect ».

Car il y est entre autre affirmé que :

« Pour le dire tout net : il n’existe pas, en France, de droit au respect des croyances religieuses ».

(…)

« la disposition constitutionnelle qui énonce que « La République respecte toutes les croyances ». Introduite à la veille du référendum de 1958 pour rassurer l’électorat catholique, cette disposition, totalement marginale dans la construction laïque et dénuée de tout rapport avec la liberté d’expression, invite l’État à ne pas s’immiscer dans les questions religieuses. Elle ne signifie en aucun cas que « toutes les religions méritent le respect ».

Elle impose simplement à l’État et à ses agents de s’abstenir de tout jugement sur la valeur de telle ou telle croyance, dès lors que son expression ne contrevient pas à l’ordre public. Quant aux citoyens, ils sont bien sûr libres de critiquer à leur guise, y compris en des termes virulents ou blessants, la religion en général ou une religion en particulier. L’élève qui aura suivi un cours inspiré par les conseils de François Héran n’aura pas appris cela, ce qui est hautement regrettable. » (G. Calvès, article cité en lien).

On se demande alors pourquoi les rédacteurs de la Constitution, qui disposaient d’un lexique précis abondamment utilisé par ailleurs pour signifier cette indifférence par rapport aux « croyances » [rappelons que la Constitution fait ici référence aux croyances –dont l’athéisme, l’agnosticisme, etc.- et non simplement aux religions, comme l’article pourrait le laisser croire] comme bien évidemment le terme de « neutralité » ont précisément choisi ce terme de « respect » avec les connotations éthiques qui en sont indissociables.

Connotations qui se retrouvent dans maints autres textes juridiques (« respect universel et effectif des droits de l’homme et des libertés fondamentales » « respect des droits et libertés d’autrui » dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme ») qui emploient ce terme respect dans le sens éthique qui en est constitutif au moins depuis Kant, grand inspirateur de Constitutions aussi bien que de dictionnaires [Par exemple Robert : « Sentiment qui porte à accorder à qqn une considération admirative, en raison de la valeur qu’on lui reconnaît, et à se conduire envers lui avec réserve et retenue ». Renvois à « déférence, politesse, révérence, égard », etc…].

Même si on ne demande certes pas à l’État une « considération admirative » envers les croyances, religieuses comme philosophiques, on peut présumer que les rédacteurs de la Constitution qui connaissaient, eux, le français, avaient en tête le devoir de « se conduire envers elles avec réserve et retenue » en raison de « la valeur qu’on leur reconnaît ».

Et si, bien entendu, la Constitution reconnaît aux citoyens comme le signale Mme Calvès le droit « de critiquer à leur guise (…) la religion en général ou une religion en particulier » – mais pourquoi laisse-t-elle croire une fois de plus que le texte parle ici de « religions » et non de « croyances » ; une croyance agnostique ou athée serait-elle par essence au-dessus de toute critique ? – le faire « en des termes virulents ou blessants » n’est fort heureusement aucunement attesté dans les textes et cette « virulence » doit être soumise à l’entière appréciation de la loi, même si cela peut être considéré par Mme Calvès comme « hautement regrettable » pour l’éducation des élèves.

Par exemple, « Dans une décision rendue en 2007, la cour considère ainsi que les propos de Dieudonné – « Les juifs, c’est une secte, une escroquerie. C’est une des plus graves parce que c’est la première » – ne relèvent pas « de la libre critique du fait religieux, participant d’un débat d’intérêt général, mais constituent une injure visant un groupe de personnes en raison de son origine, dont la répression est une restriction nécessaire à la liberté d’expression dans une société démocratique ».

L’argumentation de Mme Calvès est donc bien légère, et pour tout dire, bien idéologique de la part d’une juriste.

Bien sûr, on me rappellera que « les termes virulents et blessants » dont il est question dans son article concerneraient la ou les religions, et non « un groupe de personnes ».

Mais c’est là qu’il convient d’interroger un peu la lecture aussi alambiquée que partielle que fait Mme Calvès de la caricature de Mahomet qu’elle mentionne dans son article, ainsi que les raison pour lesquelles elle se garde bien d’examiner quelques autres caricatures. Pourquoi précisément les occulter ?

François Héran a découvert, à l’occasion de l’assassinat de Samuel Paty, un des dessins de presse dont l’étude, en classe, a valu à notre collègue d’être condamné à mort. La découverte a dû s’opérer sur internet : seul derrière son ordinateur, François Héran a été confronté, en 2020, à un dessin publié en 2012 dans un numéro de Charlie Hebdo. De l’environnement immédiat du dessin (rubrique où il figure, textes et caricatures qui le précèdent et le suivent, thème du numéro), il ignore manifestement tout. Il ne connaît pas davantage l’actualité — cinématographique, en l’occurrence — que le dessin entendait commenter. Sans disposer du moindre outil nécessaire à la compréhension de ce qu’il voit sur son écran, il décide que le dessin « visait l’islam tout court », et affirme que cette caricature « est nulle, réduite à sa fonction la plus dégradante, sans dimension artistique, humoristique ou politique » (G. Calvès, article cité en lien).

La caricature en question, celle intitulée « Une étoile est née », « représentant Mahomet nu en prière, offrant une vue imprenable sur son postérieur » (F. Héran) ne brille certes pas par son intelligence et sa pertinence quant au sujet évoqué, et on ne voit pas en quoi « l’actualité — cinématographique, en l’occurrence — que le dessin entendait commenter » justifiait nécessairement une telle démonstration de grossièreté injurieuse et blessante, qui ne fait certes pas honneur à un art illustré par Daumier, Danziger, Chapatte, Dilem, Nadia Khiari et tant d’autres.

L’argumentation se révèle donc sans pertinence.

Mais passons. Nul n’est obligé d’avoir du génie.

Passons de même sur le fait que le dessin figurant le postérieur privé de Mahomet ne représentait pas la communauté musulmane dans son ensemble, en dépit du caractère évidemment blessant et humiliant pour celle-ci.

Mais il est tout de même étonnant – et significatif – que notre juriste passe sous silence un nombre impressionnant de dessins, dont on pourrait considérer à juste titre qu’ils « constituent une injure visant un groupe de personnes en raison de son origine, dont la répression est une restriction nécessaire à la liberté d’expression dans une société démocratique », comme le stipule la décision mentionnée plus haut, rendue fort justement à l’encontre de Dieudonné, en dépit de la « présomption humoristique » dont pouvait légitimement se targuer, au même titre que Charlie, celui qui se présente comme un comique ou un caricaturiste.

Dessins dont on pourrait dire encore qu’ils « outrepassent les limites de la liberté d’expression puisqu’il s’agit de propos injurieux envers une communauté et sa religion » selon les termes du jugement tout aussi légitimement rendu contre Éric Zemmour en septembre de cette année.

Car que dire lorsqu’une pleine page de Charlie fait l’apologie d’un dessinateur qui représente des imams (personnes concrètes à propos desquelles ne peut valoir l’invalidité du délit de blasphème) sodomisant des chèvres ou des jeunes filles voilées, une autre pleine page représentant des musulmanes (personnes concrètes à propos desquelles ne peut valoir l’invalidité du délit de blasphème) priant le « postérieur » dénudé tournées vers la « Mère Mecquerelle », une vice-présidente de l’Unef représentée sous les traits d’une débile mentale dont la bave dégouline (normal : une femme voilée ne peut être que débile), etc. etc. etc.

Pourrait-on au moins nous préciser en quoi de telles « caricatures » s’attaquent au terrorisme ?

Et si celui-ci n’est pas la cible, alors quelle est-elle donc ?

On dira bien sûr que la loi n’est pas intervenue contre elles.

Mais outre, en dépit de quelques courageux progrès (cf. condamnations d’E. Zemmour), un constant déni de l’islamophobie [alors même que la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme constate que le racisme culturel et religieux dépasse désormais le racisme ethno-racial], un biais cognitif, évident, que j’ai plusieurs fois dénoncé et qui sévit aussi au niveau juridique, fait que, lorsqu’une injure est proférée contre l’homosexualité, par exemple, le procureur considère à juste titre qu’elle concerne la communauté homosexuelle dans son ensemble, alors que « considérer que, par une dérive sémantique, parler de l’islam, c’est parler de la communauté musulmane est un pas que nous ne pouvons pas franchir » (Justification du non-lieu dans « l’affaire Houellebecq » par la procureure B. Angeli).

Il serait grand temps qu’une juriste prenne conscience d’un tel biais plutôt que de paraître le cultiver ou le dissimuler à grand renfort de « situations discursives » (G. Calvès) ou autres « dérives sémantiques ».

Car le dénoncer clairement serait un moyen majeur de lutter contre l’islamisme, en particulier ses manifestations de plus en plus « endogènes« . En effet, trop d’indifférence de la justice devant des provocations islamophobes évidentes alimente dans les cités un sentiment d’injustice, un ressentiment et une colère qui constituent pour les terroristes un pain béni pour faire de nouvelles recrues.

Et sanctionner de telles provocations serait sans aucun doute autrement efficace contre la violence que projeter des caricatures sur les Hôtels de Régions ou les « enseigner » dans les écoles.

Pas plus que dans les cités, et quelles que soient les justifications historiques, on ne devrait laisser sanctuariser des zones de non-droit dans les médias, ni donc dans l’humour et la caricature.

4. L’enjeu : d’un « paternalisme » irrespectueux fauteur de violence à une laïcité du respect.

Mais voilà : comme l’exprime excellemment François Héran, nous sommes là au cœur non seulement de la question de l’interprétation de la liberté d’expression, mais aussi de celle de la laïcité, et plus largement, de la démocratie :

Comme le souligne le politiste Denis Ramond (Raisons politiques 2011/4 et 2013/4), deux interprétations s’opposent : offensive ou tolérante. Dans la lecture offensive, celle de la Cour de Strasbourg, toute parole ou image, même offensante, alimente le débat public et, donc, sert la démocratie. Elle serait bénéfique pour tous, y compris pour la minorité offensée. Une telle position est typiquement « paternaliste » : l’auteur de l’affront sait mieux que ses victimes ce qui est bon pour elles ; il estime que la blessure sera effacée par le surcroît de lumières ainsi dispensé. À la limite, l’offensé devrait remercier l’offenseur de cette belle leçon de liberté, y compris quand le donneur de leçon est un chef d’État étranger.

Un tel « paternalisme », au besoin coercitif ou violent dans ses expressions orales, écrites, graphiques, judiciaires et bien entendu politiques, ressemble tristement, comme je le rappelais dans mon post précédent, aux techniques utilisées par nos bons évangélisateurs et/ou colonisateurs des siècles passés, quand ils s’agissait d’inculquer à des « indigènes » ignorants et autres « sauvages » un tantinet inférieurs et immatures la vraie religion, puis la vraie croyance laïque et républicaine et son scientisme naïf au besoin teinté d’un athéisme quelque peu simpliste et dogmatique, d’imposer règles vestimentaires et alimentaires, de faire l’apologie de nos ancêtres blancs à peau rose, etc. etc. etc.

Ne nous y trompons pas : l’enjeu que soulèvent ces controverses qui peuvent paraître surréalistes relève d’un profond choix de société.

Car la multitude des commentaires « offensifs » voire infamants à l’encontre de l’interprétation « tolérante » [pour ma part, je préfère la sémantique du respect à celle de la tolérance, qui reste emprise de condescendance paternaliste et d’inégalité entre celui qui tolère et celui qui est toléré], ainsi que leurs justifications « universitaires » témoigne de la vigueur d’un néo-obscurantisme, lequel, en se prétendant défenseur de la laïcité, ne fait jamais qu’en trahir les intuitions fondatrices, et avec elles, la démocratie et la République

Une telle idéologie doit être qualifiée de contre-productive, car elle ne fait hélas que le jeu de ceux qui nous menacent en provoquant, du fait de son agressivité et de son intolérance, les risques non négligeables d’une violence contre laquelle elle prétend lutter.

À l’encontre de prédications offensives et agressives, de proclamations purement incantatoires de « convictions », il est donc grand temps de promouvoir une « éthique de la responsabilité » qui sache incarner ces convictions dans la réalité en conférant toute sa place à la connaissance, à la considération et au respect de l’autre.

Cela ne peut être qu’œuvre d’enrichissement mutuel, et donc de paix et de fraternité.

« Notre avenir ne pourra se construire que sur la reconnaissance (…) et sur la sanctuarisation d’un espace public non offensif, accueillant à tous et apaisé, c’est-à-dire pleinement laïque ». William Marx, article en lien ci-dessus.

13 commentaires sur “Quelques remarques en complément du post précédent sur liberté d’expression et respect.

  1. Puisqu’en ce moment, nous ne semblons guère en état mental de pouvoir échanger intelligemment (au point que l’un de vous peut traiter l’autre de « stupide » pour avoir rappelé que l’histoire de la philosophie moderne s’inscrit dans une sécularisation permettant de distinguer philosophie et théologie), je vous propose un lien vers une analyse et des réflexions qui, je l’espère, vous sembleront peut-être mieux rendre compte de la complexité d’une situation que n’auront su le faire nos derniers échanges.

    https://lvsl.fr/david-djaiz-la-guerre-civile-naura-pas-lieu/

    Avec mes respects.

  2. Bonsoir Claustaire,

    N’auriez-vous pas une lecture quelque peu biaisée ?

    Sans doute le commentaire auquel vous faites allusion est celui à l’article de Jacob Rogozinski, où il n’était absolument pas question de rappeler « que l’histoire de la philosophie moderne s’inscrit dans une sécularisation permettant de distinguer philosophie et théologie » (ce qui d’ailleurs une assertion erronée, Aristote, Thomas d’Aquin et bien d’autres savaient parfaitement distinguer philosophie et théologie et n’avaient pas attendu la « sécularisation » pour cela), mais où vous déclariez (je cite) :

    « Toute l’histoire de la philosophie occidentale est justement celle de gens éduqués à croire en Dieu, donc de croyants, revenus peu à peu de ce qu’ils ont compris être leurs erreurs et y renonçant (grâce à la logique et aux Lumières d’un savoir dissipant les nuits de la superstition, du moins dès qu’on put échapper aux féroces répressions des pouvoirs théocratiques).
    Ne plus croire à qqch c’est juste ne plus croire… Renoncer aux explications racontées à notre enfance, nous donner des chances de comprendre le monde non par des croyances mais des doutes et des savoirs. Point n’est besoin d’un Être surnaturel pour comprendre qu’il y a de l’être en nous et autour de nous. Vouloir nous expliquer le monde par qqch d’aussi inexplicable qu’une telle Entité qu’il faudrait elle-même expliquer, c’est nous faire perdre la tête (sic)
    ».

    Il n’est plus question ici de distinguer philosophie et théologie, mais d’affirmer dans la ligne d’un positivisme caractéristique du XIXème siècle, que « toute l’histoire de la philosophie » tend à « dissiper les nuits de la superstition », à « Renoncer aux explications racontées à notre enfance, nous donner des chances de comprendre le monde non par des croyances mais des doutes et des savoirs ».

    Cela n’a rien à voir avec la distinction entre philosophie et théologie.

    C’est bien ce genre d’assertion (et non ceux qui la tiennent, car rassurez-vous, vous n’êtes pas le seul) que je qualifie de « stupide », effectivement.

    Il y a hélas quelques scientifiques (fort heureusement de plus en plus rares) ainsi que quelques philosophes (cf. mes posts sur M. Onfray en particulier) qui continuent à croire au mythe positiviste et à ses dogmes.
    Fort heureusement, la plupart ont enfin effectivement pris acte de la distinction entre philosophie et théologie, entre croyances religieuses, modèles métaphysiques (qui peuvent être positivistes, athées, nietzschéen marxistes, new-age, etc.) et savoir expérimental.

    Ceux qui n’opèrent pas cette distinction demeurent prisonniers d’un obscurantisme que les Lumières n’ont hélas pas éclairé, et qui consiste à croire que le « savoir », comme jadis la foi, aurait réponse à tout.

    Ce n’est pas le cas.

    Il y a déjà sept ans, je citais dans un post (que vous aviez commenté) Etienne Klein, qui en tant que physicien déclare :

    « Les scientifiques ont des difficultés particulières avec l’idée d’origine, que celle-ci concerne l’Univers dans son ensemble, ou la matière, le temps, la vie, l’homme. Car, en tant que scientifiques, ils s’occupent du comment du monde, non du fait qu’il soit. La science, pour se construire, a besoin d’un réel, c’est-à-dire d’un « déjà là ». Or l’origine ne fait précisément pas partie du « déjà là ». Elle correspond à l’émergence d’une certaine chose en l’absence de cette même chose (l’origine suppose la non présence dans la mise en présence même). Cette singularité-là, qui fait passer du néant à l’être, la science n’est pas capable de la saisir, ni même de lui donner un statut ». (E. Klein, Embarrassantes origines, La Recherche 304, Décembre 1997).

    Ou encore Hubert Reeves :

    « Le seul vrai ‘’problème’’, c’est celui de l’existence même de l’univers. ‘‘Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?’’ Sur le plan scientifique, nous sommes incapables d’y répondre. Après plusieurs millénaires, nous en sommes ici au même point que le premier chasseur préhistorique venu : au zéro absolu ». (H. Reeves, Patience dans l’azur, Point Sciences Seuil, 1988(2), p.68).

    Ou encore Christian Godin ;

    Le philosophe Christian Godin remarque que « l’univers a connu, au cours des dix ou quinze milliards d’années de son existence trois ‘sauts qualitatifs’ » (Court traité de Philosophie, Paris Ellipses, 1996, p. 6). Constat simple, essentiel, que j’ai souvent repris avec mes élèves. Le premier saut est le passage du néant (ou du moins du vide) à l’être. Le deuxième est le passage de l’être inerte à l’être vivant. Le troisième est le passage du vivant inconscient (ou partiellement conscient) au vivant doté de conscience réfléchie complexe, c’est-à-dire à l’humain, pour le moment seul être de l’univers connu capable de penser cet univers qui ne se pense pas lui-même, comme le disait magnifiquement Pascal.

    Or, d’aucun de ces trois « sauts », qui touchent chacun à la « question des origines », le moindre scientifique ou philosophe tant soit peu sérieux ne peut prétendre connaître le pourquoi ni le comment.

    Comme je ne m’estime pas plus malin qu’eux, je ne vois pas ce qui me permettrait de dépasser ce « zéro absolu » par quelque dogme philosophique ou scientiste plutôt simplistes.

    C’est l’une des raisons pour lesquelles je considère que les grands modèles et les hypothèses (mythologiques, religieux, métaphysiques) que l’humanité a produits en ce qui concerne l’interprétation de ces « sauts » sont dignes de respect, et dignes de susciter notre connaissance et notre intelligence critique.

    Et qu’il est en effet stupide et prétentieux de les réduire, du haut de notre obscurantisme dogmatique, à des superstitions ou des fables puériles.

    Quant à l’article de David Djaiz, il est informé et pertinent, quoique méritant la discussion sur quelques points.

    « Peu à peu les composantes de la société sont sommées de choisir, la polarisation est extrême. C’est exactement le but recherché par les terroristes : désolidariser les français de confession ou de culture musulmane du reste du corps social français. La mécanique est implacable ».

    Pour ma part, je considère que l’évolution vers la « laïcité offensive » dénoncée dans mes derniers posts fait le jeu de cette polarisation. Il n’est qu’à lire les commentaires aux articles de journaux, dont beaucoup ont déjà acté la guerre civile. Il est donc plus que temps de refuser cette « mécanique implacable ».

    Cordialement.

  3. Bonjour,

    J’espère que dans l’article d’E. Morin, paru hier dans le Monde.fr, et auquel vous aurez assurément applaudi, vous aurez aussi lu le passage où question laïcité (tout court) et évolution civilisationnelle de la théologie vers la philosophie et l’autonomie intellectuelle, il écrit :

    « Rappelons que la vertu essentielle de la Renaissance européenne fut de problématiser le monde, d’où la science, de problématiser Dieu, d’où l’essor de la philosophie, de problématiser tout jugement d’autorité, d’où l’esprit démocratique ou citoyen. C’est dans cette problématisation qu’est l’essence de la laïcité. »

    Avec mes respects.

  4. Bonsoir Claustaire,

    Je suis bien sûr en très grande partie d’accord avec ce beau texte d’Edgard Morin, modèle de lucidité d’un sage quasi centenaire !

    https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/11/20/assassinat-de-samuel-paty-pour-edgar-morin-le-plus-dangereux-est-que-deux-france-se-dissocient-et-s-opposent_6060444_3232.html

    Mais désolé, je ne vois toujours pas en quoi le mouvement évident qu’il décrit de « problématisation du monde », de « problématisation de Dieu » et « d’essor de la philosophie » aurait quoi que ce soit à voir avec la marche triomphale et dogmatique « d’un savoir dissipant les nuits de la superstition ».

    Contre notre besoin effréné et quelque peu infantile de certitudes, le monde et Dieu demeurent, fort heureusement, des problèmes féconds pour l’esprit humain.

    Un grand merci à M. Morin de nous le rappeler !

    Et tant que j’y suis, quelques autres beaux extraits.

    Ce credo, que j’aimerais faire mien :

     » Ne pas offenser ni humilier est mon credo éthique à valeur universelle : le respect d’autrui me demande de ne pas bafouer ce qui est sacré pour lui, mais je me donne le droit de critiquer ses convictions. Le respect de la liberté comporte ma liberté de parole ».

    Cette claire distinction entre « éthique de conviction » et « éthique de responsabilité » :

    « Selon ma conception, que je développe dans le tome V de La Méthode, l’éthique ne peut se borner aux bonnes intentions. Elle doit avoir le sens des conséquences de ses actions, qui souvent sont contraires aux intentions. Et surtout, toute décision prise dans un contexte incertain ou conflictuel comporte un risque d’effets contraires. Aussi les caricatures ne peuvent être jugées seulement selon les intentions libératrices ou libertaires de leurs auteurs et diffuseurs, mais aussi selon les possibilités de leurs néfastes ou désastreuses conséquences.
    La liberté d’expression ne saurait exclure toute prévoyance des malentendus, incompréhensions, conséquences violentes ou criminelles qu’elle peut provoquer. Est-ce que ces caricatures peuvent aider des êtres pieux et croyants à mettre en doute leur croyance ? Nullement. Est-ce qu’elles peuvent contribuer à affaiblir le djihadisme ? Nullement »
    .

    Et cette mise en garde contre les tentations permanentes du manichéisme, du délire et de l’hystérisation :

    « Ce qui est terrible, c’est que cette affaire amplifie le développement de la pensée manichéenne, unilatérale, réductrice. Toute résistance à une islamophobie croissante devient signe abject d’islamo-gauchisme – lequel a cette particularité de n’être ni partisan de l’islam ni gauchiste –, voire de complicité avec les assassins. Malheureusement, comme en 1914, en 1933, en 1940, puis comme à chaque délire collectif, il y a des philosophes au premier rang de l’hystérie ».

    Ajout: ces remarques concernant « la lutte sur deux fronts » et la « prévention ».

    « Dans les conditions de la France actuelle, je sens la nécessité de lutter sur deux fronts : celui de la résistance à la xénophobie, aux racismes, à l’islamophobie, à l’antisémitisme, qui sont des barbaries de civilisation moderne, et celui de l’action contre les fanatismes meurtriers qui portent en eux toute la vieille barbarie. Cette action comporte évidemment la répression de la violence meurtrière, mais elle comporte aussi la prévention qui elle-même comporterait une politique des banlieues, une réduction des inégalités sociales et économiques, et une éducation humaniste régénérée ».

    Cordialement.

  5. Un commentaire à cet article d’Edgar Morin:

    Comme chaque fois qu’une pensée lucide tente de sortir du « manichéisme », la même avalanche de commentaires stigmatisant la « démission », la « soumission », le « prêchi-prêcha » de celui « qui veut faire le sage au-dessus de la mêlée », etc.
    Mais quelle est donc la solution alternative à la lucidité de celui qui cherche à surmonter les tensions par le respect d’autrui et de la démocratie ? Faut-il donc des Trump qui exacerbent les tensions jusqu’à inciter à la guerre civile ? Faut-il une politique d’expulsions massives que certains seraient apparemment prêts à étendre à une partie de la population française sous le prétexte infondé que sa religion ne serait pas « compatible avec la démocratie » ? Au-delà des incantations faciles et d’une condamnation de la violence partagée par une immense majorité de français, quelles que soient les croyances, on aimerait avoir des renseignements précis sur le type de politique et de société alternatives auxquelles ce genre de commentateurs aspire. Dévoilez-vous !

  6. Bonjour Claustaire.

    Merci pour ce nouveau lien.

    Mais j’avoue une fois de plus que je ne comprends pas très bien où vous voulez en venir, et sur quel point vous cherchez à m’informer en me proposant ce long texte qui revient sur des points qui ont déjà été largement débattus, me semble-t-il, avec lesquels je suis en général d’accord, mais qui sont hors sujet par rapport à la problématique de fond.

    Pas plus que les auteurs que je cite dans le post ci-dessus, je ne me suis prononcé contre la « liberté d’offenser » ou contre la « liberté de blasphème ». J’ai toujours dit que « j’étais Charlie » et que « je restais Charlie », même si j’ai ajouté « qu’il y a Charlie et Charlie ».

    Que voulais-je dire par là ?

    Simplement, que toute chose est régie, en France, par un état de droit. Y compris Charlie Hebdo.

    Et qu’il est patent que Charlie, et il est loin d’être le seul, a, à maintes reprises, outrepassé impunément cet état de droit.

    Et c’est seulement sur ce point systématiquement occulté encore par ce dernier article (mais pourquoi donc ?), que je cherche à attirer l’attention, ainsi que sur les raisons d’une telle cécité délibérément entretenue.

    Je m’étais amusé il y a quelque temps
    https://stultitiaelaus.com/2015/12/18/de-christine-boutin-a-francois-en-passant-par-houellebecq-de-quelques-aventures-tragi-comiques-de-la-justice-et-de-la-semantique/
    à montrer comment deux délits parfaitement identiques (celui d’injure à une communauté donnée) étaient traités de façon totalement différente selon qu’il s’agissait de la communauté homosexuelle (auquel cas l’état de droit se trouvait fort heureusement respecté et la plainte était acceptée) ou de la communauté musulmane (auquel cas la plainte se voyait déboutée).

    Le même deux poids deux mesures est tout aussi évident dans d’autres cas.

    J’avais aussi montré comment une caricature injurieuse de Charlie qui outrepassait explicitement l’état de droit
    https://stultitiaelaus.com/2015/01/20/de-lequite-dans-la-caricature-et-du-kairos-car-il-y-a-un-temps-pour-tout/
    et qui aurait dû faire l’objet d’une procédure judiciaire pour manquement à l’article 32 de la Loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse, étant donné qu’il n’y avait pas « blasphème » mais diffamation d’une personne nommément mentionnée,
    https://www.bfmtv.com/societe/charlie-hebdo-une-caricature-de-l-eglise-en-une_AN-201211050112.html
    est passée comme si de rien n’était.
    Sans doute la personne concernée n’a-t-elle pas fait valoir son droit de porter plainte de peur d’être grassement ridiculisée par le genre de bien-pensance acquise à la cause Charlie.
    Mais je vous laisse imaginer ce qui se serait passé si une caricature aussi ordurière avait concerné l’homosexualité de Mme Fourest ou de Pierre Bergé…

    Les exemples de ce deux poids deux mesures sont hélas innombrables, mais, comme ce genre de discrimination fait partie de l’habitus de l’intelligentsia dominante, il n’est même pas perçu comme tel.

    Fort heureusement, pour des raisons diverses, historiques en particulier (ainsi la Shoa fait qu’outrepasser les limites du droit dans les caricatures antisémites est désormais fort légitimement perçu comme intolérable, ou se moquer des noirs ou des homosexuels est aussi devenu inacceptable) certaines communautés se trouvent préservées des dépassements illégaux de la liberté d’expression.

    Ne nous faisons pas d’illusions toutefois : l’eau qui dort ne demande qu’à être réveillée, et la bête immonde attend toujours son heure, comme elle nous le prouve à la moindre occasion (cf. USA, Allemagne, etc. et…France !).

    Mais la communauté musulmane n’a pas fait l’objet de cette préservation : il faut tout de même conserver quelques boucs émissaires aptes à désinhiber à moindres frais le pastis-parti.

    Ainsi, lorsque Danièle Obono est caricaturée en esclave dans Valeurs Actuelles, l’indignation est générale, alors que lorsque Maryam Pougetoux est représentée comme une débile mentale en couverture de Charlie, cela ne peut que soulever les rires gras du saucisson –parti.
    Normal : elle est voilée.
    Et rajoutons donc tant qu’on y est quelques imams qui enculent des chèvres ou qui imposent des fellations à des fillettes.

    Certaines caricatures de Charlie qui concernent la communauté musulmane (encore une fois, ne faisons pas du hors sujet commode : je parle de caricatures de personnes, ou de communauté de personnes, et non de croyances ou de religions, et je parle de musulman.e.s et non d’islamistes) ont outrepassé ou outrepassent encore de façon manifeste les lois régissant la liberté d’expression : la page consacrée à Gregorius Nekschot, dessinateur raciste et islamophobe, par Caroline Fourest est une ignominie pure et simple qui n’a rien à voir avec le « droit au blasphème » la « liberté d’offenser », ou la lutte contre le terrorisme, mais qui relève d’un droit commun qui fort heureusement sanctionne « Bagatelles pour un massacre » ou « L’école des cadavres » de L.F. Céline.

    Je ne vois donc pas de raison de maintenir une omerta qui maintient ce genre de provocation au-dessus des lois.
    Hélas, tout est fait pour maintenir de telles sanctuarisations illégitimes.

    Encore une remarque cependant :

    Je suis très étonné de la puissance de déni qui recouvre toute évocation de cette problématique, pourtant au cœur de l’état de droit.

    Je pense que l’une des raisons essentielles en est, nous en avons aussi débattu maintes fois, qu’il y a derrière cette facilité à s’accommoder d’infractions à la loi régissant la liberté d’expression une autre légèreté, par rapport aux lois de 1905 sur la laïcité, celle-là.

    Suite à un article du Monde, j’avais publié ce commentaire :

    « Une petite précision: lors du débat de la primaire socialiste entre MM. Hamon et Valls, ce dernier a reconnu ouvertement que deux conceptions de la laïcité se sont affrontées lors de l’élaboration des lois de 1905: celle d’A. Briand et J. Jaurès qui a été retenue, et celle de G. Clémenceau et E. Combes, qui a été rejetée. Or M. Valls reconnaît ouvertement adhérer à la ligne Clémenceau-Combes, tout comme le font, par ignorance, opportunisme ou idéologie, C.Fourest et autres tenants de la tendance « offensive » évoquée dans l’article. Il faut donc rappeler clairement que la dite tendance ne respecte pas la laïcité telle que l’ont voulue les lois de 1905, mais une autre orientation, en rigueur de termes «hors la loi». On peut bien sûr exiger d’abolir une loi pour la remplacer par « autre chose ». Mais il faudrait alors avoir le courage de le dire clairement, et de ne pas faire croire qu’on défend la « laïcité à la française » telle que la conçoit la loi de 1905. Ce ne serait que supercherie ».

    De la même manière que certains se complaisent en effet à maintenir au-dessus de la loi la vache sacrée qu’est devenue Charlie, les mêmes, souvent, cherchent à promouvoir une conception de la laïcité qui est effectivement « hors la loi » en France. Celle du « petit père Combes », qui verrait d’un bon œil une société ou toute affirmation religieuse, en tant que manifestation de superstitions et d’un obscurantisme bien évidemment dépassés par la Vérité et les Lumières du Progrès et de la Science, se trouverait réduite à sa plus simple expression en attendant sa disparition.

    Dans un cas comme dans l’autre, nous avons à promouvoir contre ces prétentions illégitimes un même respect de la loi et de l’état de droit.

    Cordialement.

  7. En estimant « patent que Charlie, et il est loin d’être le seul, a, à maintes reprises, outrepassé impunément cet état de droit », reconnaîtriez-vous que Charlie (pourtant maintes fois jugé après les nombreuses plaintes portées) n’aurait jamais été condamné par la Justice (française)… ce qui pourrait prouver ipso facto qu’il n’aurait justement jamais « outrepassé » le droit ?

    A moins que vous vous estimiez, vous, en droit de juger la Justice, ce que je crains de devoir craindre. Mais dans ce cas, confondant (votre) morale et (notre) droit, de quel droit particulier pourriez-vous encore faire appel à elle pour prétendre délimiter quelque « état de droit » ?

  8. Bonjour Claustaire,

    Il serait tout de même temps de revenir à un peu de sérieux et de bonne foi, et de sortir de finasseries un peu trop jésuitiques.

    Vous savez aussi bien que moi qu’il y a une histoire du droit, qui est justement celle de la façon dont des êtres humains, plus tard appelés « citoyens », ont passé leur temps à « juger le droit » et à « juger la justice ».

    Car si on doit effectivement obéir à la loi qu’on se donne, celle-ci est le fruit de l’élaboration d’êtres humains qui la remettent sans cesse sur le chantier, afin que ce qui en constitue l’intuition essentielle ne soit ni trahi ni étouffé.

    Le droit est fait pour l’homme et par l’homme, et non l’homme pour le droit.

    Ainsi, faut-il vous rappeler que ceux qui ont lutté contre la situation intolérable des indiens dans le Nouveau Monde se sont, en effet, « estimés en droit de juger la justice » de leur temps qui imposait la loi du plus fort ?

    Que celles et ceux qui ont lutté contre l’esclavage se sont, en effet, « estimés en droit de juger la justice » de leur temps qui estimait fondée dans le droit de nature cette ségrégation ?

    Que celles et ceux qui ont fait progresser le droit des ouvriers, des femmes, des noirs, des homosexuels, etc. se sont toutes et tous, en effet, « estimés en droit de juger la justice » de leur temps, en s’asseyant, par exemple, sur un siège que la loi réservait aux blancs dans un bus de Montgomery ?

    Que, contre une idéologie qui avait inscrit dans le marbre d’un droit présumé intangible des lois religieuses, certaines et certains se sont, en effet, « estimés en droit de juger la justice » de leur temps pour faire triompher les belles idées de laïcité et de liberté de conscience ?

    Que de nos jours certaines et certains « s’estiment en droit de juger la justice » lorsque celle-ci protège des auteurs de violences intolérables sous prétextes qu’ils appartiennent à la police ?

    Etc. etc. etc.

    Un peu de sérieux, donc.

    Pour une réflexion que j’essaie de mener en ce moment sur la question du mal dans l’art et la littérature, je relis les textes antisémites de Louis Ferdinand Céline. La loi les a fort légitimement interdits de republication en France, mais ils sont disponibles sur internet.

    Mais je dois dire que dans le ramassis d’ordures abjectes de ces ouvrages qui ont constitué les best seller de la bien-pensance française sous l’occupation, je n’ai pas trouvé, concernant les juifs, de représentations aussi ignominieuses que celles, entre autres, que se permet, concernant les musulmans, M. Nekschot, qui a ses entrées particulières à Charlie Hebdo grâce à la bienveillance de Mme Fourest.

    Alors oui, je persiste et je signe : même si vous craigniez de devoir le craindre, avec bien d’autres fort heureusement je « m’estime en droit – et surtout en devoir – de juger une justice » dont l’incohérence patente applique à un même délit des jugements diamétralement opposés selon qu’il s’agit d’islamophobie ou d’homophobie ; selon que les personnes concernées ou les requérants soient des bobos ou bobotes bien en cour dans la bien-pensance officielle ou les médias, ou qu’il s’agisse des pauvres et des humiliés négligeables de notre société.

    « Selon que vous serez puissant ou misérable,
    Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir ».

    disait quelqu’un de bien plus incisif que moi sur le sujet, qui « s’estimait en droit de juger la justice de son temps ».

    Le fait de devoir maintenir une vigilance particulière par rapport aux errements possibles de notre justice n’a donc rien d’un scoop.
    Et lui permettre d’éviter autant que possible ce genre d’errements incombe à la responsabilité de tout citoyen. La qualité des lois qu’on se donne a toujours été à ce prix.

    Et quand on se complaît à stigmatiser de façon incantatoire les « territoires perdus de la République », peut-être serait-il temps de se rendre compte que si les « jugements de cour » y étaient un peu plus équitables et moins méprisants, cela contribuerait à détourner bien des candidats potentiels d’embrigadements funestes.

    Cordialement.

  9. Vous le tournerez comme vous le souhaitez, mais question jésuitisme, c’est vous l’expert (et vous en donnez encore une fois la preuve).

    Vous confondez « outrepasser un état de droit » (commun) et « outrepasser votre morale » (particulière) : toute loi peut bien sûr être contestée ou critiquée pour être améliorée (mais en attendant, on lui obéit, si l’on est soucieux de l’état de droit, lequel permettrait justement qu’on se batte contre une loi estimée contestable), voire bafouée si on s’en estime le droit moral (mais le droit moral dont on se targue n’est pas la loi).

    Aussi, ce n’est pas Charlie qui outrepasse la loi, c’est celui qui prétend le condamner au nom d’une morale particulière (exactement ce que font les islamistes : leur loi supérieurement divine ou leur morale particulière leur paraît plus valable que la loi commune du pays où vivent leurs victimes). C’est au nom de votre morale particulière que vous condamnez la loi commune qui n’aurait pas condamné Charlie.

    C’est « votre » droit particulier (ou la loi d’internet, que vous condamnez par ailleurs) mais pas « le nôtre ».

    Céline a bien été condamné, la publication de ses pamphlets interdite en France (comme vous le rappelez, je n’ai pas vérifié. Si l’internet international la contourne, vous avez le droit de vous en réjouir ou vous en plaindre, mais internet ne fait pas encore tout à fait la loi en notre commune république).

    Diverses lois françaises (Pleven, Gayssot) nous ont permis de poursuivre légalement (et condamner) toutes sortes de propos, actes ou publications illégales (racistes, négationnistes, etc.). Charlie a plus d’une fois eu à se défendre au tribunal pour ce genre d’incrimination. Qu’il n’ait jamais été condamné (comme vous le rappelez, je n’ai pas vérifié) prouve seulement que Charlie peut paraître immoral sans être illégal. Ma propre morale (éclairée de toutes sortes de lumières écologiques supérieures voire prophétiques) pourrait me pousser à débarrasser la terre de bien de gens que je trouve gravement nuisibles de mon point de vue.

    Vous avez d’autant plus le droit de « juger la justice » (en notre pays) que vous n’y risquez rien. Le premier délinquant venu saura d’ailleurs être aussi bon sinon meilleur expert que vous dans l’art de condamner une loi qui le condamnerait lui et pas assez les autres qui font pourtant les mêmes ou pires crimes que lui…

    En cadeau, un lien vers le blog d’un pseudo Descartes qui par hasard évoque cette même question, à propos des black blocs et du droit de chacun de s’estimer plus apte à dire le droit que la loi.

    https://descartes-blog.fr/2020/12/14/pourquoi-tout-le-monde-deteste-la-police/

  10. Bonjour,

    Est-ce trop vous demander que de ne pas céder à la caricature outrancière et diffamante, même si vous paraissez vouloir à tout prix défendre la caricature outrancière et diffamante ?

    Et de faire preuve d’un peu plus d’attention dans votre lecture, et aussi de discernement.

    Votre tentative de réduire l’exigence éthique essentielle, qui devrait être celle de tout citoyen face à des incohérences flagrantes du droit à un « point de vue des islamistes » ou « du premier délinquant venu » est totalement biaisée et infondée.

    Où donc avez-vous déniché dans ce que je peux écrire l’idée grotesque que je voudrais faire prévaloir « mon droit particulier » ou « ma morale particulière » sur le droit commun ?
    Pouvez-vous me le préciser, je vous prie ?

    Ayant passé quelques années à enseigner les subtilités de la philosophie du droit, les débats entre jusnaturalisme et positivisme juridique, entre Hans Kelsen et Léo Strauss, etc., je crois savoir un peu de quoi je parle.

    Il n’a jamais été question de privilégier quelque « droit particulier », mais tout simplement de demander que le droit « commun » français ne se laisse pas impressionner par certaines sacralisations, mais applique à Charlie ou à Michel Houellebecq la même mesure qu’il applique à Christine Boutin, Eric Zemmour ou Dieudonné, lorsqu’il est stipulé à juste raison que leurs propos « constituent une injure visant un groupe de personnes en raison de son origine, dont la répression est une restriction nécessaire à la liberté d’expression dans une société démocratique », ou bien qu’ils « outrepassent les limites de la liberté d’expression puisqu’il s’agit de propos injurieux envers une communauté et sa religion », etc.

    Le même droit doit s’appliquer à tous. Rien de plus, rien de moins.

    Toujours en défense de ce « droit commun », ayant une certaine connaissance des productions antisémites des années 30, j’aimerais que bien des juges qui, hélas, semblent les ignorer, se rendent compte à quel point des productions contemporaines leur sont étrangement similaires, voire les dépassent lorsqu’il s’agit d’islamophobie en particulier.

    Le même droit doit s’appliquer à tous. Rien de plus, rien de moins.

    J’ai été Charlie. Gébé, Wolinsky, Cabu, Reiser, et d’autres ont fait partie des compagnons de ma jeunesse.

    Je ne demande qu’à le rester.

    Mais je n’ai pas comme vous le culte de l’infaillibilité. Charlie n’est pas mon pape. À l’évidence, tout comme celui-ci, et indépendamment des épreuves qu’il a pu connaître, Charlie peut se fourvoyer, et même lourdement.

    Il est important de le faire savoir, et de ne pas participer de façon non critique à une sacralisation abusive qui ne peut que lui être préjudiciable.

    Je me permets donc une fois de plus de vous inviter à un peu plus de réflexion, de discernement et de mesure.

    Cordialement.

  11. Désole, mais loin de caricaturer ou outrer, je ne fais que vous lire et vous citer : ici, une fois de plus, vous déclarez que la justice française, (le « droit commun ») n’est pas juste, puisqu’elle ne juge pas selon vos voeux et « n’applique pas à Charlie ou à Michel Houellebecq la même mesure qu’il applique à Christine Boutin, Eric Zemmour ou Dieudonné ».

    Et cet individu (qui au nom de sa morale) se prétend meilleur juge que la justice, c’est bien vous. Est-ce ma faute s’il m’arrivait de mieux vous lire que vous-même ? Désolé. Mais bonne journée et bonne fin d’année.

  12. Bonjour.

    Merci pour vos bons vœux.

    Mais je constate que vous n’avez apparemment pas remarqué que, comme l’attestent une multitude d’études incontestables, nous vivons dans une société qui discrimine à l’embauche, à l’accès au logement, aux contrôles de police, etc. etc. en fonction de l’appartenance à certaines catégories de population. Rien de surprenant donc à ce qu’une telle discrimination existe aussi, comme en témoignent les faits, au niveau juridique. C’est bien le contraire qui serait étonnant !

    Et fort heureusement, il existe des gens qui contestent, au nom de la morale et du droit et dans le but d’y remédier, de telles insuffisances de notre justice. J’essaie simplement pour ma part, dans la mesure de mes faibles possibilités, de faire cause commune avec ces lanceurs d’alerte.

    Je vous souhaite aussi une bonne fin d’année. Et la capacité de sortir un peu de votre bulle pour envisager le monde tel qu’il est.

    Cordialement.

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