Stultitia attire mon attention sur le dernier numéro du « Courrier International » (1869 du 27 au 2 septembre 2026) qui porte comme titre : « Sommes-nous devenus stupides ? ».
« Dans ton cas, c’est surtout l’âge qui est en cause », ajoute-t-elle.
« Ah ! qu’en termes galants ces choses-là sont mises ! », comme disait notre bon Molière.
Je ferais bien remarquer à l’impertinente que son propre nom, « Stultitia », s’il peut traduire cette folie dont Érasme fait l’éloge, peut aussi renvoyer à la stupidité. Mais passons…
D’autant plus que je suis bien obligé de lui donner raison.
Car aux effets incontestables de l’âge s’ajoutent la plupart des symptômes décrits par Lane Brown dans l’article qui fait la « Une » du journal mentionné :
« Dans les années 1990 encore, la plupart des gens n’interagissaient quotidiennement qu’avec leur famille, leurs collègues, leurs amis et, éventuellement, le présentateur du journal télévisé local.
Aujourd’hui, ces mêmes cerveaux hérités du paléolithique sont bombardés chaque heure par les pensées de centaines d’inconnus. Sous toutes ses formes, la communication moderne nous met en relation avec bien plus d’esprits que ceux que notre cerveau est conçu pour gérer. Et le nôtre semble commencer à ployer sous cette surcharge. »
Effectivement, je sens de plus en plus le poids d’une telle « surcharge ». Ces « centaines d’inconnus » dont on a tendance à vouloir connaître les idées tout en sachant qu’il y aura surtout bien du déchet accaparent notre attention plus qu’ils ne le devraient, et notre intelligence se perd dans le chaos. Ce que Lane Brown nomme une « lobotomie participative ». Avec l’âge sans doute, mais pas seulement, l’effort à produire pour surnager est de plus en plus épuisant, et je rêve d’une retraite permanente dans mes montagnes favorites, à simplement contempler le jeu des marmottes – quand il en reste – et écouter le murmure des ruisseaux – quand ils ne sont pas taris.
Mais je voudrais tout-de-même résister quelques temps encore à ce délit de fuite, et entretenir la prétention – bien dérisoire sans doute – d’exercer ce qui me reste d’intelligence à comprendre un peu mieux ce monde complexe.
Et ce numéro du « Courrier » peut sans doute m’y aider.
En portant en particulier le diagnostic sur certaines errances du politique, qui ne peuvent relever effectivement que de la stupidité :
“Nous avons basculé dans le monde à l’envers, où le faux est vrai, le mensonge est la vérité, la stupidité est l’intelligence.” Voilà comment Patrick Lagacé décrit sur le site de La Presse, à Montréal, l’attitude de Donald Trump dans les négociations commerciales avec le Canada (art.cité).
Après le « Golfe d’Amérique », nous voilà donc gratifiés d’un « Lac Amérique » par ce qui ne peut être qualifié que d’une oligophrénie agressive et militante.
Oligophrénie qui a ses représentant.e.s bien de chez nous, comme on le sait, dans les discours de celles et ceux qui ne rêvent que du retour de la « bête immonde ».
Avec Jean-Pierre Filiu et Olivier Mannoni, j’ai déjà à plusieurs reprises stigmatisé le basculement orwellien de la vérité dans le mensonge, et avec Philippe Biouix, Guillaume Pitron et autres les délires abrutissants de quelques « cornucopiens ».
Mais sans doute faut-il aller encore plus loin.
Malgré tout le respect qu’on doit à des politiciens dont on ne peut mettre en cause l’honnêteté, comment ne pas taxer de stupidité, ou du moins de grave cécité intellectuelle, des projets tels que ceux de Mario Draghi et de ses nombreux émules qui, dans un monde accablé par le réchauffement climatique et ses effets catastrophiques, menacé par la raréfaction rapide de toutes nos ressources minières, etc. ne conçoivent comme solution qu’une course à l’IA, à la robotisation, pour tenir tête à la Chine ?
Faut-il donc gaspiller l’eau précieuse dont nous disposons encore pour refroidir une IA générative dont les ambiguïtés et les méfaits sont d’ores et déjà dénoncés par des voix informées, dilapider les ressources en métaux dont nous disposons encore pour construire des robots dont la plus grande partie servira à notre divertissement ?
Faut-il investir des milliards d’euros en « parcs de loisir » « qui nous évitent d’avoir à supporter le moindre moment d’ennui » (art.cité) ?
Outre Pascal et le rapport Meadows (de 1972 !) peut-être serait-il temps de prendre au sérieux l’intelligence de Groucho Marx : « Même un enfant de cinq ans pourrait comprendre. Qu’on m’amène un enfant de cinq ans ! ».
Hélas, nos enfants de cinq ans sont désormais eux-mêmes contaminés par ce raz de-marée de la bêtise, du recul de ce que les psychologues nomment « l’intelligence fluide » : « c’est-à-dire la capacité à s’adapter à des situations nouvelles et à raisonner rapidement. Cette baisse apparaît dans toutes les catégories d’âge, de sexe et de niveau d’études » (art.cité).
Nombre de « situations nouvelles » nous sollicitent. Effectivement, nous semblons de moins en moins aptes à nous y adapter, et sans doute même à les concevoir.
L’heure est encore et toujours au « business as usual », mieux, à l’accélération pour rattraper la Chine et les États-Unis…
Déni, certes, qui nous évite d’affronter lucidement ce qui nous menace et nous effraie.
Mais aussi indéniablement carence de cette « intelligence fluide » qui nous permettrait d’envisager des solutions autres que la fuite en avant.
Et nous ne sommes pas prêts d’en sortir, s’il faut en croire l’article évoqué, qui se fonde sur nombre d’études scientifiques.
En juin [2025], le Reuters Institute révélait que les réseaux sociaux étaient devenus, pour la première fois, la principale source d’information des Américains, devant les médias traditionnels. À l’échelle mondiale, 17 % de la population considère désormais TikTok comme une source d’information digne de confiance (art.cité).
Et, on le sait, il n’y a pas que TikTok :
Et comme si cela ne suffisait pas, Donald Trump continue d’appliquer la stratégie popularisée par Steve Bannon, celle qui consiste à “inonder l’espace public avec de la merde”, saturant tous les canaux d’un bruit de fond permanent et poussant sans cesse le volume.
Pour faire émerger la moindre information intéressante de ce vacarme, ce dont on a besoin n’est plus l’expertise, le reportage ou la réflexion originale, mais la compression. Les grands gagnants sont ceux qui savent réduire des phénomènes complexes à leur expression la plus simple : un podcasteur résumant une anecdote racontée par quelqu’un d’autre ; un tiktokeur analysant la géopolitique en vingt-trois secondes ; un simple repost d’une capture d’écran contenant un extrait d’article ; le commentaire le mieux noté sur Reddit (art.cité).
Etc. etc.
Tout ceci créant une véritable dynamique de la déformation, qui va de pair avec la désinformation :
(…) Les déformations finissent par s’accumuler. Suivez le parcours d’un article scientifique, d’une déclaration de célébrité ou d’une information de dernière minute dans les entrailles d’Internet, et vous verrez son sens se désagréger au fil du trajet (art.cité).
Ceci donnant naissance à des « boucles de rétroaction » dont notre intelligence risque fort de ne pas sortir indemne :
Les grands modèles de langage [d’IA] ont besoin d’immenses quantités de textes de qualité rédigés par des êtres humains pour être entraînés. Pour les obtenir, les entreprises spécialisées aspirent le contenu d’Internet, souvent sans faire de distinction.
Le problème est qu’une part croissante des données disponibles en ligne est désormais elle-même produite par l’intelligence artificielle. Selon une estimation récente, près de la moitié des articles et des listes publiés sur Internet en 2025 auraient été rédigés par des agents conversationnels. Les futurs modèles apprendront donc à partir d’un savoir déjà compressé et dégradé par leurs prédécesseurs, tandis que leurs propres productions serviront ensuite à entraîner les générations suivantes. À terme, cette boucle de rétroaction risque d’altérer progressivement les données d’entraînement d’origine, les traces de la pensée humaine se retrouvant diluées dans un flot de prose machinique.
Pour observer ce phénomène, Shumailov a conçu une expérience consistant à entraîner dix générations successives de modèles presque exclusivement à partir des textes produits par la génération précédente. Sans surprise, leurs performances se dégradaient à chaque cycle. Imaginez une bibliothèque dont tous les ouvrages auraient été remplacés par des fiches de lecture rédigées par des lycéens, avant que celles-ci ne soient elles-mêmes remplacées, le lendemain, par des résumés de ces résumés écrits par des ratons laveurs. Peu à peu, les modèles perdaient le contact avec la logique des données sur lesquelles ils avaient été initialement entraînés, chacun héritant des erreurs du précédent tout en les amplifiant.
Et nous voici semblables à cet « étudiant capable de réciter par cœur les réponses à un examen blanc mais totalement désemparé face au véritable sujet » (art.cité).
Agonie de l’intelligence face aux enjeux cruciaux qui sont les nôtres, remplacée par une répétition non critique de résumés de résumés, répétition qui ne constituera jamais une réflexion. Pathologie déjà observée par nombre d’enseignants au temps, désormais antédiluvien, du seul Internet, mais qui se généralise à grande vitesse, et pas seulement chez les élèves et les étudiants ! Tant nombre de propositions politiques semblent tout droit sorties de quelque compilation de « solutions » irraisonnées qui n’ont de valeur que celle de la fréquence de leurs répétitions.
Nous sommes bien loin des Aristote, Pascal ou encore Galilée, Newton et autres Einstein, qui ne bénéficiaient, entre autres choses, ni d’Internet ni de l’IA…
Le diagnostic est lucide et douloureux.
Peut-on envisager alors une thérapie ?
Sur ce point, je ne peux que répéter le texte d’Oliver Mannoni, déjà cité lors d’un post précédent, extrait de Coulée brune. Comment le fascisme inonde notre langue (Editions Heloïse D’Ormesson, Paris 2024, p. 183-184) :
Nous devons reprendre la maîtrise de notre langage, récuser les phrases creuses de la politique, bannir la langue inepte du marketing, récuser la fatalité de l’IA qui prétend penser à notre place (…). Il nous faut mener un combat vital, dramatiquement urgent, pour la science, le savoir, la maîtrise de l’histoire, de la philosophie, des Lettres, en un mot : pour le retour aux Lumières. Tant qu’elles ne sont pas mortes dans nos cœurs et nos esprits, il n’est pas encore trop tard. Et le premier pas de ce chemin-là, c’est la réappropriation du sens véritable des mots, des phrases, des pensées qui forgent notre vie commune, la lutte contre leur dévoiement par des histrions illettrés et des apprentis dictateurs. Au bout de ce parcours, nous pourrons peut-être un jour, comme Canetti, célébrer notre langue sauvée.
En laissant une nouvelle fois le dernier mot à Orwell, guide incomparable :
« Si les gens ne savent pas bien écrire, ils ne sauront pas bien penser, et s’ils ne savent pas bien penser, d’autres penseront à leur place. »
Ces « autres » occupent déjà le terrain pour phagocyter par tous les moyens notre intelligence, afin de nous rendre stupides dans le but de faire de nous leurs sujets soumis et obéissants.
Ne leur abandonnons pas cette maîtrise !