Inquisition, croisades et bisounourseries pontificales

Oui, je sais, je ne colle pas particulièrement à l’actualité ! Sans doute parce que mon amour invétéré des courses en montagne m’empêche de garder les yeux rivés sur les écrans..
Mais Stultitia, ma fidèle compagne, qui pallie certaines de mes carences, m’a récemment signalé ce blog, datant déjà de l’an dernier, et qui m’a laissé bien émerveillé.

Il s’agit de: http://www.linquisitionpourlesnuls.com

Comme je fais partie du « cœur de cible » auquel se réfère le titre, me voilà derechef tout émoustillé. D’autant plus que le but avoué – et louable – du site est de rétablir la « vérité historique » malmenée par la série « Inquisitio », diffusée sur France2 à l’été 2012. Série à laquelle, à ma grande honte, j’ai totalement échappé, du fait de mon incurable tropisme montagnard…
Mais rétablir la vérité historique, cela ne se refuse pas !

J’ai donc abordé avec sympathie ce blog, et sincèrement applaudi à la réhabilitation de Catherine de Sienne, vilipendée par de grotesques accusations.
Mais voilà que bientôt, des doutes ont assailli mon esprit : aux contre-vérités grossières et démagogiques de la série, ne chercherait-on pas, une fois encore, à opposer des « vérités », qui, tout en évitant habilement bassesses et autres vulgarités, ne véhiculeraient pas moins des affirmations bien problématiques ?

Passons sur quelques bévues un peu trop flagrantes pour être vraiment délibérées : celle par exemple qui fait du « mouvement vaudois » un « avatar » des « hérésies » bogomiles et cathares (voir la rubrique « Qu’est-ce que le catharisme »). Stultitia, qui fut une intime de Pierre Valdo, qui connaissait bien ses profonds désaccords avec les cathares, et qui a par ailleurs de nombreux amis vaudois, a failli s’étrangler de surprise en pensant qu’on pouvait encore, au XXIème siècle, assimiler les « pauvres de Lyon » à des mouvements de pensée issus du dualisme. N’existe-t-il donc pas un mouvement appelé « œcuménique », et les Vaudois n’appartiennent-ils pas désormais à l’Alliance Réformée Mondiale comme à la Conférence des Églises protestantes ? Ou bien ces organismes seraient-ils eux-mêmes de pitoyables « avatars d’hérétiques » ? Je n’ose concevoir que les auteurs du site aient voulu propager de telles incongruités…

Ou encore (rubrique « Hérésies cathares : polémiques et petites phrases ») : « Les cathares ne sont pas de doux innocents qui se sont laissé massacrer sans rien dire. Le Comte de Toulouse massacre les habitants de Pujols en 1213 ». Tudieu ! Il était donc cathare, et qui plus est Bonhomme, sans doute ! Et il a fallu attendre « l’Inquisition pour les nuls » pour en être assuré. Oh le scoop !

Car il s’agit bien de « rétablir la vérité historique », n’est-ce pas ?

Mais venons-en à du plus subtil (rubrique « Église et Catharisme ») :

« Pour éviter les jugements expéditifs, voire les lynchages populaires, une juridiction spéciale, l’Inquisition, est mise en place. Elle est confiée aux frères prêcheurs, dominicains et franciscains.
Il faut se remettre dans le contexte du 12ème siècle, et dans le contexte médiéval de manière plus générale, pour appréhender la gravité que représente une hérésie pour la société ».

On continue d’ailleurs en précisant les arguments juridiques (rubrique : « les juges français sont les héritiers de l’Inquisition ») :

« L’Inquisition n’a pas complètement disparu du système juridique français. En effet, le système français est dit inquisitorial [sic], il est l’héritier de l’Inquisition et de la révolution juridique que celle-ci a apportée. Dans ce système l’accusé est présumé innocent, c’est à l’accusation d’apporter les preuves de sa culpabilité (…). Le fondement de ce système c’est l’enquête (« inquisitio » en latin), qui doit conduire à démontrer la culpabilité de l’accusé pour que celui-ci puisse être condamné».

Et voilà ! L’Inquisition s’inscrit non seulement dans le « contexte médiéval » (la fameuse « mentalité de l’époque »), mais, de plus, elle représente même une avancée, une véritable « révolution juridique » qui permet d’éviter « les jugements expéditifs, voire les lynchages populaires ».

C’est aller bien vite en besogne ! Sans nier l’intérêt de l’apparition de la procédure inquisitoire dans l’histoire du droit (« inquisitoire », et non « inquisitoriale », tout de même… !) on est en droit de penser que si « révolution » il y eut avec l’apparition de l’Inquisition, c’est avant tout parce qu’elle a constitué l’une des premières traces d’institutionnalisation du délit d’opinion. « Avancée » dont la postérité, comme on le sait, a été immense…
Sur ce point, les « lynchages populaires » étaient certes préférables, car ils avaient au moins le tact de ne pas associer de manière monstrueuse l’autorité institutionnelle (religieuse qui plus est !) à la condamnation et à la sanction. Que quelques individus excités malmènent les Pussy Riots – autres grandes amies de Stultitia -, c’est certes grave parce que cela montre que l’imbécillité n’a pas de frontière. Que ce soit une institution gouvernementale ou religieuse qui les condamne, et se produit alors un saut qualitatif de l’individuel à l’institutionnel dont il est bien difficile de nier le caractère effrayant et profondément pernicieux. On passe du lynchage privé, de la faute privée, au lynchage institutionnel, à la faute instituée en système de gouvernement, en crime d’État, ou d’Église, ce qui est encore bien pire.

« Révolution » tellement pernicieuse qu’elle ne semble même pas être perçue comme telle par les auteurs du site ! Serait-ce parce que « l’habitus » en demeurerait finalement bien inscrit dans une certaine mentalité « catholique », ce qui soulèverait des soupçons légitimes quant à l’éthique qui la sous-tend ?

Car il n’en a pas toujours été ainsi. Le grand Saint Martin de Tours était, lui, bien conscient des enjeux éthiques d’une telle perversion des valeurs et des esprits. Dans l’affaire du jugement de « l’hérétique » Priscillien d’Avila, le chroniqueur Sulpice Sévère nous rapporte sa lutte acharnée contre ses frères évêques et l’empereur, parce que ceux-ci voulaient appliquer la peine de mort à Priscillien et ses disciples. Nous sommes alors au IVème siècle.

« Martin se trouvant alors à Trêves ne cessait de presser [l’évêque] Ithace pour qu’il abandonnât l’accusation; il suppliait aussi [l’empereur] Maxime de ne pas répandre le sang de ces malheureux: une sentence épiscopale, expulsant les hérétiques des églises, suffirait, et au-delà; ce serait une infraction cruelle à la loi divine, une nouveauté inouïe, monstrueuse, que de constituer le pouvoir séculier juge dans une cause ecclésiastique ». (Chronique de Sulpice Sévère, traduction et commentaire, par André Lavertujon, Paris, Hachette 1899, Livre II, XLIX-LI. Disponible sur Internet. Traduction revue par Stultitia pour cause de coquilles).

Le texte ajoute que Martin alla jusqu’à refuser la communion avec ses frères évêques qui prônaient la peine de mort contre les hérétiques. Priscillien et ses disciples furent pourtant exécutés, à la grande désolation de Martin. La justesse de l’attitude du saint fut pourtant reconnue ultérieurement par le pape Sirice, qui désavoua le parti des évêques responsables de l’exécution de Priscillien.

Quel contraste donc avec l’acharnement d’un Innocent III, l’un des instigateurs de l’Inquisition et artisan de la croisade contre les Albigeois, lorsqu’il déclare :

« Nous ordonnons aux princes , aux comtes, à tous les barons et grands des provinces , et nous leur enjoignons pour la rémission de leurs péchés, de traiter favorablement nos envoyés , et de les assister de toute leur autorité contre les hérétiques , de proscrire ceux qu’ils excommunieront, de confisquer leurs biens , et d’user, envers eux, d’une plus grande rigueur, s’ils persistent à vouloir demeurer dans le pays, après leur excommunication.
Nous avons donné à nos envoyés, plein pouvoir de contraindre les seigneurs à agir de la sorte, soit par l’excommunication, soit en jetant l’interdit sur leurs terres.
Nous enjoignons aussi à tous les peuples de s’armer contre les hérétiques, lorsque nos légats jugeront à propos de l’ordonner, et nous accordons, à ceux qui prendront part à cette expédition pour la conservation de la foi, la même indulgence que gagnent ceux qui visitent l’église de Saint-Pierre de Rome, ou celle de Saint-Jacques.
Enfin, nous avons chargé nos légats d’excommunier solennellement tous ceux qui favoriseront les hérétiques dénoncés , qui leur procureront le moindre secours; ou qui habiteront avec eux ».
(Innocent III, lettre XCIV de 1198, Patrologie Latine 214 col.81-83 ; traduction de Dom Devic et Dom Vaissette dans L’Histoire Générale du Languedoc, Paris 1737, III, p.130).

Ce texte s’inscrit dans une opposition frappante, terme à terme, avec ce qui nous est dit de Martin : là où ce dernier prône la bienveillance pour les hérétiques et excommunie de son propre chef ses frères évêques qui prêchent la peine de mort, Innocent, lui, excommunie les hérétiques et leurs partisans, et c’est pour ceux qui les tuent ou les dépossèdent qu’il proclame l’indulgence !

De quoi nous faire réfléchir à la pertinence de l’éternel poncif invoquant le « contexte » ou la « mentalité de l’époque ».
Que ce soit au IVème, au XIIIème ou au XXIème siècle, une enquête historique sérieuse et documentée découvrira toujours plusieurs « mentalités de l’époque », dont certaines sont en conflit :
celle d’Ithace et celle de Martin ;
celle d’Innocent ou de Grégoire IX, son successeur en Inquisition, et celle des populations de Toulouse, Albi et de tant d’autres lieux qui, au dire par exemple du dominicain Guillaume Pelhisson, dans sa Chronique (éditée par J. Duvernoy, Ousset, Toulouse 1958) s’unirent dans leur réprobation des Inquisiteurs :

« En ce temps-là [1235] les corps de ceux qui étaient morts hérétiques furent traînés par la ville et brûlés (…). Toute la ville [de Toulouse] s’en émut et fit des troubles contre les Frères [il s’agit des dominicains] à cause de l’Inquisition » (op. cit. p. 31).

Alors certes, il convient de « se remettre dans le contexte », des XIIème et XIIIème siècles. Mais encore faut-il faire l’effort d’en percevoir la complexité.
Si ce contexte-là est bien en effet celui de papes qui n’ont de cesse d’en appeler au glaive des « champions de la milice chrétienne » contre les délits de croyance, c’est aussi celui de Guilhem Figueira qui, devant les excès de l’Inquisition, s’emporte contre Rome :

« Vous jetez par folie des chrétiens au martyre. En quel livre est-il dit que vous devez occire, Rome, les bons chrétiens ? » (trad. H. Gougaud, Poèmes politiques des troubadours, Paris, Bélibaste 1969, p. 137) ;

celui de Guilhem Montanhagol qui dénonce des

« Inquisiteurs [qui] jugent selon leur caprice. J’accorde qu’on fasse police, qu’on pourchasse même l’erreur, et par bonté en discours sans horreur, que les errants dedans la foi reviennent. Le repenti, qu’on l’accueille sans haine » (id. ibid. p. 125).

Si ce contexte-là est certes celui de la piété guerrière d’un Simon de Montfort, c’est aussi celui de l’Anonyme de la Chanson de la Croisade, dont on connaît l’épitaphe qu’il lui fit :

« Tout droit à Carcassonne ils le portent pour l’ensevelir, pour célébrer le service au moutier Saint-Nazaire. Et on lit sur l’épitaphe, celui qui sait lire : qu’il est saint, qu’il est martyr, qu’il doit ressusciter, avoir part à l’héritage céleste et fleurir dans la félicité merveilleuse, porter la couronne et siéger dans le royaume de Dieu. Et moi j’ai ouï dire qu’il en doit être ainsi : si, pour tuer des hommes et répandre le sang, pour perdre des âmes, pour consentir à des meurtres, pour croire des conseils pervers, pour allumer des incendies, pour détruire des barons, pour honnir Parage, pour prendre des terres par violence, pour faire triompher orgueil, pour attiser le mal et éteindre le bien, pour tuer des femmes, égorger des enfants, on peut en ce monde conquérir Jésus-Christ, il doit porter couronne et resplendir dans le ciel ! » (Traduction P. Meyer, reprise dans : R. Nelli et R. Lavaud, Les Troubadours, Paris DDB 2000, II p. 589).

Et que dire des « spirituels franciscains », dont plusieurs, à la suite de Bernard Délicieux, moururent en prison ou sur le bûcher pour expier leur principal péché, celui de s’opposer à l’Inquisition comme à l’hypertrophie exorbitante du pouvoir pontifical ?

On peut certes invoquer l’autorité de Régine Pernoud (Rubrique : « Pourquoi une vision si négative du Moyen-Âge ? »), qui inspire nombre d’arguments développés sur le site. Mais on ne voit pas pourquoi les grands érudits et autres chartistes devraient être a priori exonérés d’un possible soupçon de parti pris parfois bien idéologique. « Il est si facile en effet de manipuler l’Histoire, consciemment ou inconsciemment, à l’usage d’un public qui ne la connaît pas » (R. Pernoud, Pour en finir avec le Moyen-Âge, 1977, réed. Points Histoire, p. 123). Sans doute la série « Inquisitio » l’a-t-elle fait de façon grossière. Mais que dire de ceux qui avancent que « sous bien des rapports, l’Inquisition fut la réaction de défense d’une société pour laquelle, à tort ou à raison, la préservation de la foi paraissait aussi importante que de nos jours celle de la santé physique » (R. Pernoud, op. cit. p. 103), en omettant simplement de signaler que la dite « société » était extraordinairement diverse, et qu’elle portait en son sein des foyers de résistance tellement forts à cette « pensée unique » qu’il a justement fallu des siècles d’Inquisition pour essayer de les réduire ? Que dirait-on d’une histoire de l’Union Soviétique qui ferait du consensus communiste la caractéristique de la « mentalité de l’époque » en oubliant de mentionner Pasternak, Soljenitsyne et d’autres acteurs de la dissidence ?

Et que penser, une fois encore, en voyant que de telles omissions, qu’une approche aussi délibérément partielle continuent de nous être proposées sans remise en question apparente ?
L’apologétique historique de l’Église catholique est pleine de lectures qui font de l’Inquisition une « nécessité sociale », un « progrès pour l’époque », etc. Comment peut-on continuer à véhiculer au XXIème siècle de telles visions, sans percevoir combien elles peuvent constituer un contre témoignage par rapport aux valeurs qu’elles prétendent servir ?
Ou bien serait-ce le signe que les « valeurs » en question demeurent, dans le fond, plus proches de celles d’Innocent que de celles de Martin ?

L’Histoire, on le sait, est le plus souvent écrite par les vainqueurs. Y compris l’Histoire des Églises. Fort heureusement, les traces de l’Esprit ne s’effacent pas si facilement. Il reste toujours possible d’en reconstruire le cheminement à partir de « l’envers de l’Histoire », selon le mot du théologien G. Gutierrez (par ex. La force historique des pauvres, Le Cerf, Paris 1999, p. 163).
Cette face de l’Histoire patiemment occultée par les Puissants dans leur effort acharné pour instituer certains modèles de pouvoir, et dans laquelle on retrouve les Martin, Sirice, et leurs héritiers Bernard Délicieux, Guilhem Montanhagol, et bien d’autres.
Fort heureusement, des historiens s’attachent de plus en plus à leur faire justice (je pense en particulier au livre de M. Aurell, Des chrétiens contre les croisades, XIIème XIIIème siècle, Fayard 2013, dans lequel j’ai eu la joie de trouver mention de Peire Cardenal et Guilhem Figueira).

Cela n’a pas manqué de réjouir Stultitia, qui aime à penser que l’un des plus grands pèlerinages de la Chrétienté, celui de St. Jacques de Compostelle, s’est peut-être établi sur le lieu de sépulture de Priscillien et de ses disciples, qui ont été les premiers « hérétiques » à être mis à mort sur l’instigation d’autorités ecclésiastiques. Ces mécréants dont Martin avait pris la défense au point de rompre la communion avec ses frères « orthodoxes », mais néanmoins meurtriers (voir à ce sujet J. Chocheyras, Saint Jacques à Compostelle, Ouest France 1997).

Belle marque d’un humour divin, que devraient méditer ceux qui s’attachent à perpétuer des argumentations bien contestables et bien dépassées.

Car s’ils prétendent défendre les valeurs du christianisme, les promoteurs de « l’Inquisition pour les nuls » seraient peut-être bien inspirés de se réclamer de Martin et de ses disciples plutôt que d’essayer, une fois de plus, de justifier ce qui est bien difficilement justifiable. Il en va de la crédibilité de leur intention, et de l’éthique, tout simplement.

Et puisque notre périple historique nous ramène dans les Espagnes, peut-être faut-il rappeler une actualité qui aurait bien besoin de la fibre des Martin et des Délicieux, s’il en existe encore.

Je n’ai rien contre les papes gentils et sympathiques, même si ce qui a pu être dit récemment (sur les homosexuels, les divorcés, etc.) témoigne d’un charisme de prophétie plutôt discret. « Ce qu’a exprimé le pape, communiquant hors pair, n’importe quel citoyen de bonne foi et de bon sens en est convaincu en cet an de grâce 2013 » (J. Bérard, dans un Courriel du Monde des 29-30/09/2013).

Je trouve fort étrange cependant qu’une telle gentillesse quelque peu pateline cautionne sans même en interroger l’ambiguïté la béatification massive de certains « martyrs de persécutions religieuses ».

L’Espagne des années 30 a certes été marquée par la persécution et la mort de bien des ecclésiastiques et de bien des chrétiens. Il ne faut pas oublier cependant que la bénédiction en 1936 du coup d’État militaire franquiste et des « croisés du Christ et de l’Espagne » par la quasi totalité du corps épiscopal, ainsi que l’engagement de la grande majorité de la hiérarchie catholique dans cette « croisade chrétienne » (cf. l’action du cardinal Isidro Gomá, et la Carta colectiva de los obispos españoles, 1er juillet 1937) qui a causé des centaines de milliers de morts, a pu susciter, de la part de chrétiens revendiqués, une indignation qui n’a rien à envier à celle de Peire Cardenal devant la Croisade des Albigeois.

Sans contester la légitimité de commémorer les victimes proches du camp nationaliste, on aurait aimé qu’il soit au moins fait mention de ces quelques centaines de milliers de morts des « grands cimetières sous la lune », de ces centaines de milliers d’emprisonnés ou d’exilés qui n’avaient pas la grâce d’être « du bon côté ». Le christianisme y aurait gagné. Et aussi, tout simplement, l’humanité.

Et Martin de Tours, Bernard Délicieux, Peire Cardenal s’en seraient réjouis, autant que Mauriac ou Bernanos.

N’oublions pas que la loi de 2007 de réhabilitation des victimes du franquisme a été jusqu’au bout violemment combattue par la majeure partie de l’épiscopat espagnol…

Je m’arrête là, car Stultitia m’invite à revoir l’extraordinaire « Viva la muerte », d’Arrabal. Et nous prolongerons peut-être, comme à notre habitude, par « l’Ange exterminateur » ou « La voie lactée » de Buñuel. Après tout, cela vaut bien des bisounourseries pontificales…

A propos de la théorie du genre (2). Réflexions sur l’article « Défendons les études de genre à l’école ». Le Monde du 16/09/2011.

Il m’arrive souvent de commenter à mes élèves des écrits d’Axel Kahn.
Tels que celui-ci :

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« A. Kahn […]
Revenons sur cette affirmation féministe, que je crois fausse, selon laquelle le genre précède et domine le sexe. Bien entendu, à considérer l’objectivation du corps de l’homme, conquérant, dominateur, et du corps de la femme qu’il convient pour l’homme de posséder et faire jouir, on ne peut qu’admettre qu’il s’agit là d’une construction mentale collective aux racines symbo-liques, sociales et culturelles, construction qui se surimpressionne sur le sexe biologique. Il en va de même avec l’essentiel des spécificités alléguées des manières d’être masculines et féminines dans la vie intellectuelle publique et familiale.
Mais de là à affirmer que la différenciation sexuelle serait un épiphénomène sans aucune influence réelle sur le psychisme des comportements, il y a un saut qu’il ne faut pas faire. On comprend le pouvoir et la justification militante d’une telle position, elle n’est cependant pas crédible. En tant que mammifères, nous sommes mâles et femelles, avons aussi hérité de certains déterminismes biologiques, même si nous avons la capacité de nous les approprier, de les humaniser.

C. Godin – Comment les idéologues du genre peuvent-ils expliquer non seulement l’universalité de la dualité sexuelle mais surtout l’importance universelle que cette dualité a pu avoir dans les représentations du monde ?
Sans aller jusqu’aux yin et yang chinois bien connus, on sait que, pour tous les peuples, la dualité des principes masculin et féminin gouverne la totalité des choses de l’univers. D’où viendrait cette conjonction si, au départ, il n’y avait strictement aucune espèce de base biologique ?

A. Kahn – Je crois que le pouvoir militant du slogan l’emporte sur la qualité de l’analyse.

C. Godin – En fait on rabat complètement l’être sexuel à un rôle, un jeu social. On raconte cette anecdote, je ne sais pas si elle est vraie. Les femmes, vous le savez, étaient interdites sur les navires. Lors d’une grande expédition maritime au XVIIIe siècle, du temps de Cook et de Bougainville, une femme s’était déguisée en homme et avait réussi à s’intégrer à l’équipage sans être démasquée, ce qui, étant donné la promiscuité qu’on imagine dans les cales, représentait un véritable tour de force. Un jour l’équipage accoste sur une île, je crois que c’étaient les Hawaï, et, paraît-il, immédiatement les indigènes ont reconnu la femme parmi les marins étrangers.
Cette histoire pourrait servir d’objection à la théorie selon laquelle l’image sexuelle ne serait qu’un stéréotype socialement construit.

A. Kahn – La seule formulation correcte serait de reconnaître que les sociétés ont modifié en profondeur des mécanismes qui, au départ, sont de nature biologique : de ce fait, lorsque nous parlons d’universalité en matière anthropologique, nous nous rendons coupables de simpli-fication. Si par exemple la société patriarcale est très largement dominante, il y a eu des exceptions notables.

C. Godin – En outre, derrière ce qu’il est convenu d’appeler la domination masculine, il faudrait analyser de manière beaucoup plus fine qu’on ne l’a fait jusqu’à présent la façon dont les femmes ont acquis et exercé une influence et un pouvoir réels mais de manière souvent cachée et indirecte.
Pour revenir à la question du genre, est-ce que vous ne croyez pas que se profile de façon plus ou moins implicite, secrète ou inconsciente, un désir inavoué et inavouable d’en finir avec la dualité sexuelle ? Parce qu’à partir du moment où le sexuel est totalement artificiel, totalement construit, il n’est plus assuré d’un avenir infini.

A. Kahn – À mon sens, il s’agit d’un dessein très minori-taire au sein de courants qui désirent en finir de manière radicale avec l’oppression dont les femmes ont été vic-times dans presque toutes les sociétés. La dénonciation selon laquelle la domination masculine est socialement construite et dépourvue de toute base naturelle débouche sur la conclusion que la sexualité a représenté le moyen de cette domination. La meilleure manière d’en finir avec l’oppression des femmes ne reviendrait-elle pas à dénon-cer non pas seulement celle-ci mais aussi ce qui l’a rendu possible, c’est-à-dire la différenciation sexuelle ?

C. Godin – Vous ne pensez pas que cette idée-là peut jouer un rôle pionnier, au-delà même de sa force straté-gique et militante ?

A. Kahn – Je n’en ai pas le sentiment. Je ne vois pas que cette théorie du genre puisse entraîner une modification profonde des valeurs de notre civilisation.

C. Godin – Vous accordez toute l’éternité à la sexualité humaine telle qu’elle se manifeste de nos jours ?

A. Kahn – Sans doute oui.

C. Godin – Vous ne pensez pas que dans ce domaine un effondrement massif est possible ?

A. Kahn – Je ne le crois pas. Au-delà des évolutions cultu-relles, des protestations et des revendications, des indignations, il persiste une humanité indivise qui procède des manières complémentaires, féminine et masculine, d’être humain. C’est le même type de réponse qui m’a conduit à vous dire que je ne craignais pas, quand bien même le désir en existerait, que la technique de reproduction par clo-nage se répandît dans le monde au point que la manière traditionnelle de procréer disparaîtrait. »
A. Kahn et C. Godin, L’homme, le Bien, le Mal, Hachette Pluriel 2008, p. 367-370.
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Mais je me pose désormais des questions sur la pertinence des mes références :
Comment un scientifique qui a tenu de tels propos peut-il co-signer un texte qui résume « l’état des savoirs sur l’identité sexuelle [à] un chapitre dont l’intitulé (« devenir homme ou femme ») fait clairement écho à Simone de Beauvoir (« On ne naît pas femme, on le devient ») ». (Le Monde du 16/09/2011).

http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/09/16/defendons-les-etudes-de-genre-a-l-ecole_1573255_3232.html

En tant que professeur de philosophie, cela fait bien des années que je parle du « Deuxième Sexe » de Simone de Beauvoir, et donc de la « théorie du genre », tout comme je parle de la « Domination masculine » de Pierre Bourdieu, ainsi que des théories anthropologiques de Claude Levi-Strauss ou de Françoise Héritier.
Et je pense le faire avec rectitude et honnêteté.

Mais je n’enseigne pas les « Sciences de la Vie et de la Terre », et je m’astreins donc aussi, par rigueur méthodologique, à bien distinguer l’épistémologie des sciences expérimentales de celle des sciences humaines.

« Si nous restons silencieux aujourd’hui, nous dira-t-on demain que l’évolution n’est qu’une idéologie ? A quand les pressions pour imposer l’enseignement du créationnisme, au nom de la liberté de conscience », dit encore l’article signé par le collectif en citant une tribune du monde du 14 juin.

Voilà bien le problème : l’argument que j’ai toujours utilisé pour lutter contre le créationnisme dans mon enseignement est celui de la confusion, en l’occurrence ici entre discours scientifique et discours théologique.

Or, lorsqu’on fait de Simone de Beauvoir la représentante privilégiée de « l’état des savoirs sur l’identité sexuelle », c’est bien une confusion du même genre qu’on nourrit.
Attention : même si la distinction entre épistémologie des sciences expérimentales et épistémologie des sciences humaines est plus complexe que celle entre sciences expérimentales et théologie, elle existe toutefois bel et bien, et ne pas la respecter est tomber dans la confusion.
Une confusion que n’aurait certainement pas cautionnée Simone de Beauvoir elle-même, qui savait parfaitement « d’où elle parlait ».

Or, dans cette affaire, la confusion ne vient pas de la « présidente du parti chrétien-démocrate », ni des « associations catholiques conservatrices » ou du « Conseil pontifical pour la famille ».
Certes, il est tentant de tirer contre des épouvantails pour montrer à peu de frais combien on est bon tireur.
Mais même les épouvantails peuvent parfois défendre au moins des fragments de vérité.
Dans ce cas précis, on est tout de même obligé de reconnaître que l’indispensable distinction épistémologique entre sciences expérimentales et sciences humaines se trouve de leur côté.
Et donc que la confusion « idéologique » se trouve bien de l’autre.

Il serait alors bien venu de ne pas persévérer outre mesure dans de telles incohérences, qui, en plus du ridicule dans lequel elle les plonge, ne pourrait que jeter le discrédit sur le caractère scientifique des travaux de ceux qui les soutiennent ; et donner raison, preuves à l’appui désormais, à ceux qui dénoncent le caractère idéologique de ce genre d’intervention.

J’en suis sincèrement désolé, mais je doute de pouvoir continuer à commenter des textes d’Axel Kahn dans mes cours de philo..

A propos de la théorie du genre

L’enseignement est vraiment une chose extraordinaire !

A peine a-t-on fini  – et encore ! – de pourfendre les obscurantistes créationnistes que voilà une nouvelle bataille qui se profile.

Grâce au recours à des références reconnues, parmi lesquelles Pascal Picq ou Axel Kahn, j’avais fini par faire comprendre à mes élèves quelques principes épistémologiques de base, parmi lesquels la nécessaire distinction entre une approche scientifique et une hypothèse métaphysique ou théologique.
Le créationniste confond les niveaux en affirmant que l’observation de la nature démontre nécessairement, au niveau scientifique, l’existence d’un principe créateur divin.
Tout comme certains athées, soit dit en passant, tombent dans le panneau en affirmant que cette même observation démontrerait son inexistence.
Distinguons donc, distinguons ! Et les élèves, ainsi que le principe de laïcité de l’enseignement, seront bien gardés !
Car la croyance religieuse, tout comme la croyance athée, relèvent d’interprétations métaphysiques, peut-être indispensables au fonctionnement de l’esprit humain et à sa quête de sens, mais qui n’ont pas à interférer avec la recherche scientifique.

Mais, sans doute pour rompre l’ennui, on vient juste de remettre le couvert, et vous m’en voyez tout émoustillé : une nouvelle fois, les Lumières de l’Enseignement vont pouvoir dissiper l’obscurité des doctrines réactionnaires !

La belle « théorie scientifique du genre », car il s’agit bien d’elle, se voit en effet attaquée par les papes, évêques et autres émanations du passé dont on ne saurait bien sûr trop souligner le caractère foncièrement anti-laïc.

Il importe donc de revenir aux données des sciences dures, telles qu’elles nous sont exposées par exemple par l’éminente scientifique Simone de Beauvoir, dans le « Deuxième Sexe », ou les non moins scientifiques Joan Scott dans « Gender and the politics of history », ou Judith Butler dans « Trouble dans le genre ». Car notre perception purement culturelle du genre ne peut à l’évidence qu’amener à neutraliser le sexe en tant que réalité biologique : « Au moment où nos perceptions culturelles ancrées au quotidien échouent, lorsqu’on n’arrive pas à lire avec certitude le corps que l’on voit, c’est précisément que l’on n’est pas sûr de savoir si le corps perçu est celui d’un homme ou d’une femme » nous dit la dernière. Fort heureusement, l’esprit progressiste de la science est capable de « créer de tels concepts en laboratoire », puisque le genre « n’est pas une théorie , c’est un concept scientifique », nous dit encore Irène Jami (« La fabrique de l’histoire », France Culture, 09/09/2011).
Car en effet, quelqu’un qui se réclame des sciences humaines ne peut, par définition que « construire des concepts scientifiques ». CQFD. Soulignons au passage le caractère particulièrement élaboré d’une telle approche épistémologique.

Fi donc de l’obscurantisme d’un Pascal Picq lorsqu’il affirme que : « C’est là qu’une partie des sciences humaines pose problème. En raison d’un antibiologisme radical, elles refusent cette réalité biologique qui fait que nous sommes dans le groupe des espèces les plus déterminées biologiquement pour (sic. mais sans doute faut-il lire « par » plutôt que « pour ») le sexe. C’est inepte d’un point de vue scientifique, stupide d’un point de vue philosophique et ouvert à toutes les idéologies » (Le Monde du 4/5 09).

http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/09/03/le-sexe-n-est-pas-que-construction_1567378_3232.html
Les réactionnaires ont de ces arguments !
Et ils ne s’arrêtent pas là : « revenons sur cette affirmation féministe, que je crois fausse, selon laquelle le genre précède et domine le sexe (…) De là à affirmer que la différenciation sexuelle serait un épiphénomène sans aucune influence réelle sur le psychisme des comportements, il y a un saut qu’il ne faut pas faire » nous dit de son côté Axel Kahn, qui rajoute, en obscurantiste macho rôdé aux basses polémiques : « Je crois que le pouvoir militant du slogan l’emporte sur la qualité de l’analyse » (A. Kahn et C. Godin, L’homme, le Bien, le Mal, Hachette Pluriel 2008, p. 367-368).

Mais voilà qu’on me signale une incohérence dans mon propos : mes « références scientifiques reconnues » du début sont devenues d’infâmes obscurantistes dans la deuxième partie. Diantre, j’en conviens !
Mais alors, rétablir la cohérence impliquerait-il de transformer en retour mes spécialistes des sciences humaines de la deuxième partie en obscurantistes ?
Le « trouble dans le genre » introduit-il du trouble dans mon esprit ?

Il vaut donc mieux que je m’arrête là, en revenant à quelques considérations plus consensuelles.

Différentes disciplines sont enseignées dans les lycées :
Des disciplines scientifiques (maths, physique, SVT) ; des disciplines qui ont à voir avec les sciences humaines (Histoire, géographie, économie, sociologie), auxquelles il faut encore rajouter l’éducation civique (ECJS) et la philosophie.
Ne pourrait-on concevoir que des thèses qui relèvent de l’histoire des idées, de la sociologie et de la philosophie soient présentées comme telles et discutées en histoire, en sociologie, en éducation civique ou en philosophie et que les cours de sciences soient réservés aux questions scientifiques ?
Sinon, au lieu de la suppression d’un enseignant sur deux, on se demande si nos concitoyens, au vu de telles prouesses, ne pourraient pas en venir à se montrer favorables à la suppression de tous les enseignants. On pourrait alors difficilement leur donner tort.

Peut-être les économies budgétaires imposent-elles en effet une réduction du nombre des fonctionnaires.
Mais ne pourrait-on pas alors commencer par réduire le nombre de ceux qui se montrent capables, « en haut lieu », de produire de telles absurdités, et de les imposer aux pauvres soutiers de l’enseignement que nous sommes ?