Visite du pape et « verrou cléricaliste ».

Stultitia s’étonne : « Tu n’as pas écouté un seul discours ni une seule homélie du pape ! Toi qui te piques de te tenir au courant des affaires du monde ! ».

Je le reconnais. Et je reviendrai sans doute à tête reposée sur quelques-uns de ces messages dont je ne doute pas qu’ils contiennent certainement des choses intéressantes.

Et même si la papolâtrie n’est certes pas de mon ressort, en témoignent nombre de mes productions sur le sujet (cf. aussi étiquette « pape » ci-contre), j’adhère à bien des propos de Léon XIV, comme à ceux de son prédécesseur François, lorsqu’il s’agit de la défense des migrants, de la critique d’un capitalisme mortifère et irresponsable, et je salue le courage de Léon lorsqu’il remet en place son concitoyen Trump ou lorsqu’il déboulonne cette nouvelle idole que constitue l’IA.

Mais voilà : je suis, peut-être à tort, allergique à un certain sensationnalisme, surtout lorsqu’il s’agit du religieux.

Il me semble que Dieu, s’il existe, n’a que faire de tels débordements.

Je suis autrement sensible à l’image qu’en donne le premier livre des Rois (19, 11-13) :

Le SEIGNEUR dit à Elie :  » Sors et tiens-toi sur la montagne, devant le SEIGNEUR ; voici, le SEIGNEUR va passer.  » Il y eut devant le SEIGNEUR un vent fort et puissant qui érodait les montagnes et fracassait les rochers ; le SEIGNEUR n’était pas dans le vent. Après le vent, il y eut un tremblement de terre ; le SEIGNEUR n’était pas dans le tremblement de terre. [12] Après le tremblement de terre, il y eut un feu ; le SEIGNEUR n’était pas dans le feu. Et après le feu le bruissement d’un souffle ténu.

Alors, en l’entendant, Elie se voilà le visage avec son manteau ; il sortit et se tint à l’entrée de la caverne.

Ou encore l’Evangile selon Saint Matthieu (6, 6-6) :

Et quand vous priez, ne soyez pas comme les hypocrites qui aiment faire leurs prières debout dans les synagogues et les carrefours, afin d’être vus des hommes. En vérité, je vous le déclare : ils ont reçu leur récompense. Pour toi, quand tu veux prier, entre dans ta chambre la plus retirée, verrouille ta porte et adresse ta prière à ton Père qui est là dans le secret. Et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra.

Pour moi, la foi aurait plutôt à voir avec le secret de la montagne, ou du désert.

Question de sensibilité, peut-être…

Autant je respecte et admire la foi discrète des simples, autant la démesure de certaines manifestations me révulse et m’effraie du fait de son ambiguïté.

D’autant plus que je ne crois pas que le triomphalisme serve en quoi que ce soit la cause d’une religion, et du catholicisme en particulier.

Il ne faudrait pas que des moments émotionnels d’exaltation collective et de communion affective servent à cacher la réalité.

La persistance de dysfonctionnements structurels et systémiques imposera un retour à plus de lucidité et de modestie.

Certes, les abus désormais reconnus après bien des luttes ont fini par être pris en compte par l’Institution, même si on a pu contester les modalités et insuffisances de cette reconnaissance.

Mais à l’évidence, il reste bien du chemin à faire pour rendre plus présentable le visage de l’Église catholique.

Le diagnostic que porte la théologienne Marie-Jo Thiel est imparable :

Si les causes présidant aux violences dans l’Eglise ne sont pas traitées, les mêmes réalités aboutiront aux mêmes résultats.

Malgré une indéniable avancée de l’institution catholique dans la reconnaissance des violences sexistes et sexuelles, le verrou cléricaliste « pouvoir, sexe, genre » rend encore possibles de nombreuses dérives en son sein

« Pouvoir, sexe, genre », donc.

Pour ma part, quelques engagements malheureux au cours de mon existence m’ont rendu particulièrement sensible à la cohérence d’un discours.

Et je ne me vois pas acclamer une personne – et une Institution – qui dénoncent, à juste titre dans le meilleur des cas, les discriminations, tout en laissant perdurer un système qui discrimine indiscutablement les femmes. « Pouvoir, sexe, genre »…

Ou qui contribuent à maintenir des structures cléricales qui tiennent à l’écart les laïcs – et laïques – des responsabilités essentielles dans l’Église. « Pouvoir, sexe, genre »…

Ou qui prétendent – après bien des errements et des ambiguïtés…- dénoncer les abus tout en maintenant un abus de pouvoir infantilisant sur les âmes de celles et ceux qui veulent décider de leur fin de vie de manière adulte et responsable. « Pouvoir… ».

Sans doute, après bien des défaites (avortement, mariage pour tous, etc.), le périmètre d’un pouvoir sur les âmes qui était jadis sans partage se restreint-il, entraînant un report pathologique de ce pouvoir sur ce qu’il est encore possible de tenir.

J’avais dans un post précédent rappelé cette belle définition de la santé et de la maladie que nous donnait G. Canguilhem, en fonction de la capacité ou de l’incapacité pour un organisme vivant – mais cela vaut aussi pour une institution – de produire de façon dynamique de la normativité face au renouvellement et à l’évolution de son environnement :

« Parmi les allures inédites de la vie, il y en a de deux sortes. Il y a celles qui se stabilisent dans de nouvelles constantes, mais dont la stabilité ne fera pas obstacle à leur nouveau dépassement éventuel. Ce sont des constantes normales à valeur propulsive. Elles sont vraiment normales par normativité. Il y a celles qui se stabiliseront sous forme de constantes que tout l’effort anxieux du vivant tendra à préserver de toute éventuelle perturbation. Ce sont bien encore des constantes normales, mais à valeur répulsive, exprimant la mort en elles de la normativité. En cela elles sont pathologiques ». (Le normal et le pathologique, Paris, PUF 1998 (7) p. 137).

Un système institutionnel qui présente les manifestations pathologiques mentionnées ci-dessus mérite-t-il vraiment de recevoir l’acclamation inconditionnelle des foules ?

Et de telles acclamations ne révèlent-elles pas une complicité tacite, un certain penchant lui-même éventuellement quelque peu pathologique ?

J’avais cité dans un post précédent l’opinion de Benoist de Sinety, qui stigmatise ce qui pourrait participer d’une telle « pathologie », portée vers les « valeurs répulsives » de retour à une idéologie maurassienne qui veut se croire, et se faire croire, catholique :

« Pour nombre d’essayistes, de politiques et de médias, la défense d’une prétendue identité chrétienne est désormais un combat. Une obsession violente. Nous serions dans une guerre de civilisation ».

On sait hélas combien de prétendus catholiques et parmi eux de néo-baptisés partagent désormais ce type d’obsession et se montrent particulièrement virulents dans les manifestations d’enthousiasme.

Souhaitons donc à l’Église de France de ne pas se laisser éblouir par quelques éclats ambigus autant que passagers, et de remettre courageusement l’ouvrage sur le métier.

Car les défis structurels et institutionnels demeurent immenses.

Dans l’Eglise catholique, le verrou cléricaliste « pouvoir, sexe, genre » maintient de nombreux dysfonctionnements qui s’alimentent réciproquement de manière systémique : le pouvoir lié à l’obligation de célibat, les ministères ordonnés réservés à la seule gent masculine détenant donc quasiment tous les pouvoirs (législatif, exécutif et de gouvernement), des femmes invisibilisées pour l’essentiel… Malgré certaines bonnes volontés, le système rend toujours possibles de nombreuses dérives (…).

Le travail ne manque pas dès lors que l’on veut prendre au sérieux l’Évangile du Christ et l’infinie dignité de chaque être humain !

            (Marie-Jo Thiel, article cité).

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