Avec celle de Netanyahou, l’écrasante responsabilité du Hamas dans la catastrophe palestinienne.

J’apprécie particulièrement la lucidité des analyses de Jean-Pierre Filiu, que j’ai souvent citées sur ce blog.

Mais je pense que le titre de sa dernière chronique « L’écrasante responsabilité du Hamas dans la catastrophe palestinienne » aurait mérité plus de nuances, du moins de précisions. C’est pourquoi je me suis permis de le corriger par le titre que j’ai donné à ce post.

Non pour contester le contenu de l’article de Jean-Pierre Filiu, une fois de plus parfaitement informé, lorsqu’il nous dit que la stratégie des islamistes est de « préserver le Hamas plutôt que Gaza » :

« Le Hamas inflige à Israël, le 7 octobre 2023, la journée la plus sanglante de son histoire. Les islamistes espèrent par ces massacres supplanter l’OLP pacifiste au sein du nationalisme palestinien. Ils sont conscients que les représailles israéliennes seront terribles et ils s’y sont préparés en protégeant leur appareil, mais sans égard pour la population laissée sans défense.

C’est pourquoi l’offensive israélienne vire très rapidement à la destruction de Gaza plutôt que du Hamas, qui profite même de la liquidation dans la société palestinienne des contre-pouvoirs universitaires, culturels et associatifs à la mainmise islamiste ».

Et lorsqu’il oppose l’attitude des dirigeants du Hamas à celle de Yasser Arafat en 1982 :

 « Lorsque les troupes israéliennes assiégeaient l’OLP dans Beyrouth, au cours de l’été 1982, son chef, Yasser Arafat, avait accepté d’être évacué avec des milliers de combattants pour abréger les souffrances des civils. En revanche, le Hamas, près de deux ans après avoir déclenché le conflit en cours, continue de faire passer ses intérêts de parti avant ceux d’une population aux abois. Nul doute que le verdict de l’histoire sera sans appel contre les islamistes palestiniens. Pour l’heure, cependant, ce sont les femmes, les hommes et les enfants de Gaza qui meurent ».

Il suffit de rappeler le courage et la lucidité – il y a dix ans déjà ! – d’Asmaa Alghoul dans son livre « L’insoumise de Gaza » (avec Sélim Nassib, Calmann-Lévy, Paris 2015, p. 228) lorsqu’elle s’interroge, en des termes qui n’ont rien perdu de leur actualité :

« Mais qui a gagné quoi dans cette guerre, et qui a perdu ? Le Hamas a lancé un caillou contre Israël et celui-ci a brûlé Gaza – voilà l’histoire ! Qu’ont gagné les Israéliens ? Leur folie leur a fait perdre l’opinion mondiale pour longtemps – même s’ils s’en fichent et considèrent que les États-Unis sont le seul et unique soutien dont ils ont besoin.

De l’autre côté, le Hamas n’a rien obtenu sur le terrain : à l’arrivée, Gaza était en ruine et le blocus plus hermétique que jamais. Mais peut-être l’objectif était-il autre : les combattants avaient pris les armes, fait la guerre, résisté et cela leur suffisait. Mission accomplie ! Certain étaient tombés, d’autres pas, et ces derniers avaient des histoires à raconter, des souvenirs de lutte et de bravoure. C’était leur choix, mais certainement pas celui des Civils morts sous les bombes ! (…) Nous sommes tous en train de regarder le spectacle du Hamas qui perd la partie, en dépit de toute son obstination. C’est peut-être triste pour lui, mais on ne peut s’empêcher d’éprouver de la joie devant la chute d’une dictature ».

Il est évidemment nécessaire de faire connaître de telles vérités.

Mais n’était-ce pas vous, M. Filiu, qui aviez rappelé la réaction de Moshe Dayan aux funérailles de Roï Rothberg, assassiné en 1956 par des Palestiniens infiltrés de Gaza :

« Aujourd’hui ne maudissons pas ses assassins. Que savons-nous de leur haine sauvage envers nous ? Ils vivent depuis huit ans [en 1956, désormais 77 ans, donc…] à Gaza dans des camps de réfugiés, tandis que nous nous emparons sous leurs yeux des terres et de leurs villages où ils vécurent et où vécurent leurs ancêtres. Ce n’est pas aux Arabes de Gaza qu’il faut demander le prix du sang, mais à nous-mêmes. » Le chef d’état-major adjurait alors ses compatriotes de ne jamais oublier que, « au-delà du sillon qui marque la frontière, s’étend un océan de haine avec un désir de revanche ».

Depuis le livre d’Asmaa Alghoul il y a dix ans – comme depuis vingt, trente, quarante, cinquante ou quatre-vingts ans – les données ne changent pas, même si l’ampleur des destructions et le scandale actuel de l’état de famine pousse la situation à son paroxysme.

Il est assurément indispensable de réagir contre celles et ceux qui, sous prétexte de résistance n’hésitent pas à faire l’apologie d’une dictature odieuse en particulier contre les femmes ; tout comme par ailleurs ils se plaisent à fustiger, d’une même voix avec Poutine, une prétendue illégitimité de Zélensky.

Incontestablement les dictateurs du Hamas à Gaza ont une part considérable de responsabilité dans la situation actuelle. Mais, pour ne pas prêter à équivoque, il faudrait aussi mentionner dans un même temps – comme vous l’avez fait bien des fois, certes – la part écrasante de M. Netanyahou et de l’extrême droite israélienne dans le drame actuel, le refus systématique de la solution à deux Etats, le délire récurrent du « Grand Israël » dans la plupart des politiques passées, ainsi que la complicité tacite d’une majorité de citoyens israéliens.

Car rares hélas sont ceux qui ont la carrure politique et la lucidité d’un Rabin et d’un Arafat…

Mais laissons un dernier mot d’espérance à Asmaa Alghoul :

« Israël, pas plus que le Hamas, n’a été capable de voler la vie des Gazaouis. Nous sommes le peuple qui subit les coups les plus durs et qui cicatrise le plus rapidement. Nous sommes parfois blessés jusqu’à l’os – mais nous nous retrouvons debout le lendemain à penser aux sorties, au maquillage, à l’amour… Les conservateurs nous critiquent sévèrement pour cela. Ils ne comprennent pas que c’est la réaction vitale de ceux qui ont regardé la mort dans les yeux. Nous voulons vivre la vie comme nous avons vécu la mort : à l’extrême. Ce sont les gens ordinaires qui ont gagné la guerre. Gaza a toujours été rebelle. Depuis Samson. Personne n’a pu la gouverner plus de vingt ans. C’est une ville folle, têtue, addictive. Je suis sa fille et je crois que je lui ressemble » (op. cit. p. 229).

Puisse l’avenir donner enfin raison à l’insoumise de Gaza, et à Gaza l’insoumise !

*

Ajout du 01/09 :

Plus de 150 médias d’une cinquantaine de pays participent lundi 1er septembre à une opération pour dénoncer le nombre de journalistes tués à Gaza, à l’appel de Reporters Sans Frontières (RSF) et de l’ONG Avaaz.

https://rsf.org/fr

En accès libre :

https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/09/01/que-veut-cacher-israel-en-imposant-le-huis-clos-a-gaza_6638009_3232.html

Ajout du 14/09 :

Un complément salutaire de Jean-Pierre Filiu à sa chronique précédente :

https://www.lemonde.fr/un-si-proche-orient/article/2025/09/14/la-guerre-israelo-americaine-contre-gaza_6641121_6116995.html?random=249612537

Ajout du 16/09 :

Sans commentaire :

https://www.lemonde.fr/international/article/2025/09/16/selon-une-commission-d-enquete-du-conseil-des-droits-de-l-homme-de-l-onu-israel-commet-un-genocide-dans-la-bande-de-gaza_6641360_3210.html

« L’absence de réponse ». Du « jour du dépassement » à Gaza et ailleurs, « la plus grande menace » pour l’humanité.

Ce titre m’a été inspiré par l’infographie du dernier numéro du Courrier International (1812-1813-1814 du 24/07 au 13/08 2025. p.49) qui traite du « jour du dépassement », et considère l’absence de réponse à cette menace croissante comme le plus grand danger pour l’humanité.

(voir aussi L’“ATLAS DES RESSOURCES” hors-série de cette même revue en vente actuellement).

Selon les calculs de l’ONG américaine Global Footprint Network, l’humanité a consommé le 24 juillet, « jour du dépassement », toutes les ressources que la planète peut régénérer en un an. Si nous continuions à ce rythme, il faudrait 1,8 Terre pour satisfaire notre consommation.

On le sait, certains pays, majoritairement en Afrique, ne génèrent pas de surcharge pour la planète, ou représentent une surcharge négative qui compense celle, effrayante, que font subir à notre planète des pays tels que le Qatar, dont la consommation annuelle représente 9,9 Terres, les États-Unis, la Norvège, la France, dont la consommation représente environ 3 Terres, et qui elle, a déjà épuisé toutes les ressources naturelles que la Terre peut lui offrir et vit « à crédit » depuis le 19 avril.

https://overshoot.footprintnetwork.org/newsroom/country-overshoot-days/

Ce Jour du dépassement mondial intervient chaque année un peu plus tôt : au début des années 1970 il survenait le 29 décembre. Il a donc régressé de près de 6 mois en 55 ans.

En dépit de toutes les mises en garde de personnalités pleinement conscientes dès cette époque des risques que courait notre humanité lancée dans une croissance dévastatrice, risques pour notre environnement et notre survie, nous sommes passés de 3,680 milliards d’humains en 1970 à plus de 8 milliards aujourd’hui, augmentant d’autant le nombre de consommateurs. L’extraction et le gaspillage de ressources irremplaçables a suivi cette évolution démographique incontrôlée. L’utilisation mondiale de matières premières – minéraux, métaux, combustibles fossiles, biomasse… – a plus que triplé depuis 1970, passant de 30 milliards de tonnes en 1970 à 106,6 milliards en 2024, entraînant la dégradation du climat, de l’environnement et de la biodiversité que nous subissons. Notre avenir est désormais menacé de façon toujours plus manifeste.

Voir aussi :

« Les ressources naturelles n’ont jamais été autant exploitées. À un rythme qui dépasse largement la biocapacité de notre planète ».

(…)

“Actuellement, l’humanité exploite la nature 80 % plus vite que les écosystèmes terrestres ne peuvent se régénérer ».

(…)

« Déforestation, érosion des sols, perte de biodiversité et accumulation de CO2 dans l’atmosphère… Les conséquences de notre consommation effrénée de ressources sont visibles, souligne Global Footprint. Et elles contribuent à une augmentation de la fréquence des phénomènes météorologiques extrêmes et à une baisse de la production alimentaire. “Au XXIe siècle la deuxième plus grande menace pour l’humanité est la surexploitation écologique, c’est-à-dire la surexploitation persistante des ressources de notre planète. La plus grande menace est l’absence de réponse”, conclut l’ONG. (Courrier International, art. cité).

Rappelons encore, comme nous le répète Guillaume Pitron (La guerre des métaux rares, Les liens qui libèrent, Paris 2019, p.232) que

nous allons consommer davantage de mine­rais durant la prochaine génération qu’au cours des 70 000 dernières années, c’est-à-dire des deux mille cinq cent géné­rations qui nous ont précédés. Nos 7,5 milliards de contem­porains [ajout : le livre date de 2019. Nous sommes aujourd’hui près de 8,3 milliards] vont absorber plus de ressources minérales que les 108 milliards d’humains que la Terre a portés jusqu’à ce jour ».

Cette « absence de réponse » est révélatrice d’une très grave carence dont fait preuve – à des degrés divers – notre humanité.

Le « jour du dépassement » est aussi celui d’une gigantesque faillite morale et politique.

Comment est-il possible en effet qu’en toute connaissance de cause (car devant l’accumulation des données il est désormais impossible de nier notre responsabilité face à ce qui est en train de nous arriver) nous ayons délibérément choisi, et continuons de choisir, l’aveuglement moral et le déni politique ?

Déni politique généralisé certes – surtout ne pas remettre en question l’impératif de la sacro-sainte « croissance » élevée au rang de mythe indiscutable – mais aussi complicité le plus souvent tacite des milliards de consommateurs que nous sommes.

*

Et qu’il me soit permis de faire un rapprochement :

Un tel déni inadmissible est du même ordre que la démission morale et politique qui a cours face aux conflits qui déshonorent en ce moment notre humanité.

L’ « absence de réponse » y est tout aussi manifeste…  

« Des gens meurent de faim, tandis qu’à quelques kilomètres de là, les supermarchés regorgent de nourriture », s’indigne l’UNRWA sur le réseau social X.

https://www.lemonde.fr/international/article/2025/07/24/dans-la-bande-de-gaza-les-ravages-de-la-famine_6623463_3210.html

« Tout le monde crève de faim à Gaza » : le témoignage bouleversant du poète Ziad Medoukh

Bien sûr, le premier responsable est le cynisme de politiques entretenant des conflits inadmissibles qui auraient dû être résolus depuis des décennies.

Mais comment ne pas évoquer « l’absence de réponse » appropriée de dirigeants capables d’envoyer des bombes sur l’Iran, mais qui légitiment et soutiennent d’autres bourreaux auxquels ils fournissent des armes,

mais aussi « l’absence de réponse » et le silence complice de ces millions de personnes capables d’élire ou de maintenir au pouvoir, aux États-Unis, en Israël, en Russie ou ailleurs des provocateurs irresponsables ou des fanatiques fauteurs de guerres.

« absence de réponse » de la « communauté internationale », d’une ONU renonçant lâchement à se doter d’un « conseil de sécurité » digne de ce nom, alors qu’une réforme serait parfaitement possible,

et encore silence complice et approbateur de celles et ceux qui se montrent capables de considérer des crimes de guerre comme un spectacle réjouissant

https://www.lemonde.fr/international/article/2025/07/21/le-cinema-de-sderot-ou-les-bombardements-sur-gaza-vus-d-israel_6622643_3210.html

sans oublier enfin l’ « absence de réponse », de nous tous, lorsque « nous ne cherchons pas à comprendre », comme le dit G. Bernanos dans La France contre les robots, ni à faire entendre notre voix, aussi humble soit-elle, comme l’exigerait notre devoir d’humanité.

Fort heureusement, face au suivisme sacrilège de celles et ceux qui déshonorent le judaïsme, quelques voix courageuses s’élèvent et répondent.

https://www.lemonde.fr/guerre-au-proche-orient/article/2025/05/30/jean-hatzfeld-ecrivain-en-detruisant-gaza-israel-detruit-le-judaisme_6609377_6325529.html

https://www.la-croix.com/religion/gaza-des-rabbins-interpellent-le-gouvernement-israelien-et-denoncent-une-grave-crise-morale-20250801

https://www.lemonde.fr/international/article/2025/07/28/deux-ong-israeliennes-se-prononcent-sur-l-operation-de-l-armee-a-gaza-il-faut-appeler-un-genocide-par-son-nom_6624845_3210.html

Tout comme d’autres s’opposent aux fastes liturgiques et monastiques d’une hérésie qui n’a plus « d’Orthodoxie » que le nom, donnant raison à l’opposante emprisonnée Anna Arkhipova : « Il vaut mieux être en prison que de contribuer à la machine répressive au prix de la liberté d’autrui ».

https://www.lemonde.fr/international/article/2025/07/29/le-proces-de-l-affaire-vesna-contre-la-jeunesse-russe-antiguerre_6624978_3210.html?random=1084925189

Ou d’autres encore sauvent l’honneur du christianisme face à l’arrogance d’un certain « catholicisme » ou « évangélisme » américain.

https://information.tv5monde.com/international/video/etats-unis-donald-trump-se-fait-sermonner-2759947

Nos remerciements à vous tous, qui, au prix de votre confort, de votre liberté, ou même de votre vie, nous conviez à lutter contre « l’absence de réponse ».

*

Ajout du 31/07 :

Ai-je été trop sévère ?

Car effectivement, en plus des manifestations populaires, des voix politiques s’élèvent enfin pour condamner les crimes d’Israël et exiger la reconnaissance d’un État palestinien :

https://www.vie-publique.fr/en-bref/299680-une-reconnaissance-prochaine-par-la-france-de-letat-de-palestine

https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/07/31/dominique-de-villepin-nous-avons-le-devoir-moral-absolu-de-nous-opposer-a-cette-folie-meurtriere-a-gaza_6625626_3232.html

https://www.lemonde.fr/international/article/2025/07/26/reconnaissance-de-la-palestine-pour-hubert-vedrine-il-devenait-deshonorant-de-ne-rien-faire_6624048_3210.html

https://www.lemonde.fr/international/article/2025/07/31/le-canada-promet-de-reconnaitre-l-etat-de-palestine-quitte-a-froisser-washington_6625775_3210.html

https://www.lemonde.fr/international/article/2025/07/31/le-portugal-envisage-la-reconnaissance-de-l-etat-palestinien-en-septembre_6625746_3210.html

https://www.lemonde.fr/international/article/2025/07/30/reconnaissance-de-l-etat-palestinien-le-royaume-uni-se-place-dans-le-sillage-de-la-france_6625502_3210.html

etc.

C’est certes mieux que rien. On peut toutefois s’interroger sur l’efficacité de telles déclarations quand on constate, outre le jusqu’au boutisme avéré d’un Netanyahou et l’adhésion explicite ou tacite qu’il suscite de la part d’une majorité de ses concitoyens, « l’absence de réponse » délibérée de celui qui aurait le pouvoir de changer la donne :

https://www.lesechos.fr/monde/etats-unis/reconnaissance-de-la-palestine-ce-que-dit-macron-importe-peu-et-ne-changera-rien-clame-trump-2178425

Ajout du 03/08 :

https://www.lemonde.fr/international/article/2025/08/03/david-grossman-celebre-ecrivain-israelien-qualifie-de-genocide-les-actions-d-israel-dans-la-bande-de-gaza_6626397_3210.html

Ajout du 04/08 :

« Nous avons le devoir de nous lever », alerte Ami Ayalon, ancien directeur du Shin Bet, dans une vidéo diffusée par le mouvement pour accompagner ce courrier. « Cette guerre a commencé comme une guerre juste, une guerre défensive. Mais une fois tous ses objectifs militaires atteints et une brillante victoire militaire contre tous nos ennemis, elle a cessé d’être une guerre juste. Elle conduit l’Etat d’Israël à la perte de sa sécurité et de son identité », estime M. Ayalon.

https://www.lemonde.fr/international/live/2025/08/04/en-direct-gaza-des-centaines-d-ex-responsables-de-l-appareil-securitaire-en-israel-demandent-a-donald-trump-de-faire-pression-pour-arreter-la-guerre_6624772_3210.html

Ajout du 07/05 :

https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/08/05/elie-barnavi-et-vincent-lemire-monsieur-le-president-si-des-sanctions-immediates-ne-sont-pas-imposees-a-israel-vous-finirez-par-reconnaitre-un-cimetiere_6626640_3232.html

« Un historien à Gaza ». Brève à propos d’un ouvrage de Jean-Pierre Filiu à paraître.

Comme je le disais dans mon post précédent, Jean-Pierre Filiu (auteur des paroles de la chanson de Zebda ci-dessus) fait partie des quelques personnalités essentielles qui nous permettent de mieux comprendre ce qui se passe dans notre monde contemporain tellement fracassé.

Étant l’un des meilleurs connaisseurs de la situation au Proche-Orient, et en particulier en Palestine, son ouvrage à paraître mercredi 28 mai aux Arènes, « Un historien à Gaza », où il relate son séjour d’un mois dans l’enclave, constituera à n’en pas douter un événement marquant.

https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/05/25/je-suis-a-peine-de-retour-a-gaza-que-me-submerge-deja-la-tragedie-de-ce-territoire-assiege-l-historien-jean-pierre-filiu-raconte-son-voyage-dans-l-enclave_6608283_3232.html

Je crois avoir suffisamment dénoncé le caractère intolérable de la guerre génocidaire que fait subir le gouvernement Netanyahou aux palestiniens (cf. post précédent)

https://www.amnesty.fr/actualites/rapport-genocide-palestiniens-gaza-commis-par-etat-israel

https://www.lefigaro.fr/international/gaza-les-actes-de-l-armee-israelienne-vont-dans-le-sens-d-un-genocide-alerte-le-conseil-de-l-europe-20250523

etc.

ainsi que l’illégitimité du colonialisme israélien

 pour ne pas être suspecté d’indulgence envers la politique d’Israël par des mouvements dont la stratégie politique est tout aussi intolérable et envers lesquels une complaisance affichée soulève bien des soupçons concernant celles et ceux qui l’entretiennent.

C’est pourquoi je me retrouve pleinement dans les analyses de Jean-Pierre Filiu sur le sujet (en particulier dans ce live important accessible gratuitement sur :

https://www.lemonde.fr/international/live/2025/05/26/en-direct-guerre-a-gaza-le-decalage-entre-les-epreuves-vecues-a-gaza-et-la-perception-du-monde-exterieur-est-sans-doute-ce-que-j-ai-vecu-de-plus-choquant-relate-l-historien-jean-pierre-filiu_6608186_3210.html

Analyses qui devraient être évidentes à quiconque accepte d’ouvrir les yeux, au-delà des manipulations et des approches partisanes.

« L’opposition au Hamas était déjà très forte à Gaza depuis de longues années, du fait du rejet de l’autoritarisme et du clientélisme du mouvement islamiste. Les élections programmées en 2021 auraient conduit à une défaite cinglante du Hamas dans les urnes à Gaza, mais les États-Unis et l’Union européenne ont accepté que l’Autorité palestinienne (AP) de Ramallah reporte ces élections sine die pour maintenir le président Mahmoud Abbas à la tête de l’AP. Il est pour moi incontestable que le Hamas, avec sa campagne terroriste du 7 octobre 2023, entendait aussi conforter sa mainmise sur la population de Gaza, qui paierait le plus lourd tribut aux représailles israéliennes. Les habitants de Gaza qualifient de « drones » les gros bras du Hamas qui font régner leur « ordre » dans l’enclave, leur châtiment préféré étant le tir dans les rotules de leurs opposants. L’enclave assiégée a été récemment le théâtre de manifestations populaires et spontanées contre le Hamas, qui a pu étouffer cette contestation inédite du fait de la poursuite, voire de l’intensification des bombardements israéliens ».

J’espère donc que la lecture de cet ouvrage à paraître permettra de vivifier de façon plus objective et informée les engagements qui s’imposent, et de ranimer nos raisons d’espérer :


C’est fondamentalement le courage et la dignité des femmes et des hommes de Gaza, même plongés dans une telle horreur, qui me donnent, malgré tout, des raisons d’espérer. Qu’ils soient parvenus à conserver leur humanité plus ou moins intacte dans un tel désastre force le respect. Mais reconnaissons que notre monde les a abandonnés durant beaucoup trop longtemps. Et cette tragédie, qui s’est littéralement déroulée sous nos yeux, va désormais nous hanter. Il n’en est que plus urgent d’agir pour un cessez-le-feu immédiat, avec libération des otages et retrait de l’armée israélienne. La clé de l’apaisement durable réside cependant dans la levée du blocus qui, imposé durant seize longues années, n’a pas épargné à Israël la journée la plus sanglante de son histoire, le 7 octobre 2023. Il est impératif que Gaza revienne au monde et que le monde revienne à Gaza. Alors tout sera possible, dans le cadre de la coexistence d’Israël avec un Etat palestinien pacifique et démilitarisé (Jean-Pierre Filiu, live cité).

Ajout du 29/05 :

https://www.amnesty.fr/presse/palestine-les-services-de-scurit-du-hamas-doivent-

Ajout du 31/05 :

https://www.lemonde.fr/guerre-au-proche-orient/article/2025/05/30/jean-hatzfeld-ecrivain-en-detruisant-gaza-israel-detruit-le-judaisme_6609377_6325529.html

Petit florilège orwellien en un temps d’invasion de la Novlangue.

Dans une de ses chroniques récentes, toujours remarquables, Jean-Pierre Filiu dénonce « une inversion orwellienne du langage » :

 « À propos de l’enclave palestinienne, où Israël mène une guerre dévastatrice, de nombreux termes signifient désormais leur contraire ».

La bande de Gaza n’est pas qu’un champ de ruines au sens littéral, avec la destruction totale ou partielle de près de 90 % des bâtiments, de plus de 80 % des commerces et de plus de deux tiers du réseau routier. L’enclave palestinienne est aussi un champ de ruines où gît une bonne partie du droit international, violé en toute impunité depuis un an et demi. Elle est également un champ de ruines pour les mots, qu’ils soient vidés de leur sens du fait de l’incapacité à rendre compte d’une telle catastrophe, même en abusant de superlatifs, ou, pire encore, du fait de leur mutation en leur exact opposé.

Ce processus d’inversion de la signification avait été admirablement anticipé, dès 1949, par George Orwell, lorsqu’il avait inventé la novlangue dans son chef-d’œuvre 1984. De même que « la liberté, c’est l’esclavage » sous la plume d’Orwell, certains termes en sont venus à désigner leur contraire dans la bande de Gaza dévastée.

Comment ne pas penser en effet à la « Novlangue » du génial auteur de 1984 quand on entend Benjamin Netanyahou qualifier de « victoire totale » ce qui apparaît comme un massacre insensé de milliers d’innocents, hypothéquant gravement tout espoir d’une paix future, ou encore de « respect par Israël de ses obligations humanitaires » quand les suspensions récurrentes de l’aide humanitaire se produisent en violation flagrante du droit international.

« La suspension de l’aide humanitaire à Gaza met en danger la vie de millions de palestiniens », prévient l’association Action contre la faim, donnant crédit à celles et ceux, y compris israéliens, qui n’hésitent pas à parler de dérive génocidaire.

https://www.amnesty.fr/actualites/rapport-genocide-palestiniens-gaza-commis-par-etat-israel

Sans parler de ce gag abject par lequel un chef d’État ose qualifier de « révolutionnaire et créative » la proposition de Donald Trump visant à transformer la bande de Gaza, une fois vidée de sa population, en « Côte d’Azur du Moyen-Orient »

Mais le comble du cynisme et de la manipulation du langage semble atteint lors de la visite de Netanyahou au démocrate bien connu Victor Orban :

“C’est important pour nous tous, pour toute notre civilisation, cette bataille que nous menons contre la barbarie”, a déclaré le Premier ministre israélien, flanqué d’ultranationalistes.

“Je suis convaincu que c’est la même bataille que nous menons pour l’avenir de notre civilisation commune, notre civilisation judéo-chrétienne.”

Car pour paraphraser Claude Levi-Strauss, il serait opportun de dire que le barbare, c’est d’abord celui qui nie sa propre barbarie.

De plus, l’emploi de l’expression « judéo-christianisme », si elle peut avoir une pertinence en ce qui concerne la théologie et la référence commune aux mêmes Écritures, relève, au dire de l’historienne Sophie Bessis, d’une « énorme imposture » idéologique dès qu’on veut en faire une utilisation politique (La civilisation judéo-chrétienne. Anatomie d’une imposture. Les liens qui libèrent, Paris 2025 p. 8 -version numérique-). Imposture de langage, « vérité alternative » (op.cit. p.12) dont le but est de créer une Sainte Alliance contre « la barbarie musulmane », alliance entre les droites et extrêmes droites prétendant se réclamer du christianisme dans les pays occidentaux et un ultranationalisme israélien prétendant se réclamer du judaïsme. 

Ajoutons pour déconstruire cette imposture langagière, en citant toujours Sophie Bessis, que l’islam « est plus proche du judaïsme qu’aucun des deux du christianisme » (op.cit. p.35).

[précision : j’ai moi-même utilisé le terme « judéo-chrétien » soit dans son sens biblique et théologique, soit en précisant « judéo-chrétien et islamique », par ex., pour bien marquer cette proximité culturelle du christianisme, du judaïsme et de l’islam. Et bien sûr lors de citations ou de références à des auteurs utilisant cette expression de façon non critique – Nietzsche, Kropotkine, Gauchet, etc.]

Certes, ce genre d’impostures n’est pas nouveau dans l’histoire de notre pauvre Monde et particulièrement de ses guerres.

Mais l’actualité de 1984 semble bien n’avoir jamais été aussi prégnante que dans ces temps que nous vivons, temps qui voient l’essor effréné de ce qu’il est convenu de nommer une « guerre cognitive », qui fait désormais rage au cœur même de nos smartphones et de nos ordinateurs.

LA GUERRE C’EST LA PAIX

LA LIBERTE C’EST L’ESCLAVAGE

L’IGNORANCE C’EST LA FORCE

Pouvait-on lire sur la façade du Ministère de la Vérité de l’Angsoc, régime qui règne sur l’Océania de 1984.

Et tant de preuves attestent désormais que la dystopie de l’Océania se rapproche.

Big Brother is watching you“ (Big Brother vous regarde) expérimentent désormais quelques centaines de millions de chinois soumis en permanence aux techniques de reconnaissance faciale qui s’exportent désormais vers tous les Etats, et spécialement ceux, de plus en plus nombreux, qui nourrissent des velléités autoritaires.

Et ce regard scrute désormais nos moyens de communication où de puissants algorithmes s’emploient subtilement à manipuler notre pensée.

Et c’est encore par une subversion du vocabulaire que de sanglantes guerres d’agression sont qualifiées « d’opérations spéciales », et que des manœuvres d’endoctrinement guerrier sont qualifiées « d’éducation ».

Triste héritage, il est vrai de nos propres opérations dites de « pacification », en Algérie, en Indochine, à Madagascar ou ailleurs, opérations récemment revenues sur le devant de la scène, et exposées dans toute leur horreur par de salutaires évocations.

On pourrait encore citer cette subreptice colonisation linguistique, qui transforme en Golfe d’Amérique le Golfe du Mexique.

Ainsi que les multiples attaques contre l’État de Droit d’un Trump qui paraît de toute façon inaccessible à toute admonestation judiciaire.

« Comme il a l’habitude de qualifier ses propres défaites de triomphes, on doute qu’il puisse se corriger… ».

À mettre bien sûr en relation avec l’impudente inversion de l’État de Droit suscitée par une condamnation bien de chez nous, on ne peut plus légale et légitime.

« La vérité, c’est le mensonge », nous disait Big Brother. Dont acte.

[pour une réflexion plus approfondie sur la question de la vérité, voir aussi :

*

Le décès du pape François m’incite à ajouter quelques lignes à cette chronique.

Loin de moi l’idée d’assimiler les propos d’un pape sympathique, attachant par sa simplicité et son humilité, et sous bien des aspects courageux – en particulier dans son engagement affirmé pour les pauvres, contre « la mondialisation de l’indifférence » qui frappe les migrants et les malheureux de ce monde – à cette « novlangue » qui régit l’univers de 1984.

Mais j’avoue que certains commentaires dithyrambiques sur son pontificat me paraissent tout de même relever de cette manipulation du langage que dénonçait Orwell :

« La révolution François : ces douze années où le pape a changé l’Église », peut-on lire dans le journal La Croix du 22 avril ; « Le pape François a voulu une révolution de l’Église qui attend encore ses résultats » titre Le Figaro du 21 avril ; ou encore « Le pape révolutionnaire qui a remodelé l’Église », annonce le New York Times, etc. etc.

Diantre, que de révolutions pour un seul homme !

Or, à moins d’altérer sérieusement le sens des mots, il faut bien reconnaître qu’un tel vocabulaire est proprement disproportionné pour rendre compte des faits.

Certes, il faut reconnaître à François un travail remarquable en ce qui concerne la réforme de la gouvernance du Vatican, l’assainissement de ses finances indignes, une action décidée, en dépit des résistances, contre la sclérose, la corruption, la « pétrification mentale et spirituelle » qui gangrène la Curie.

Et la bonté et la compassion dont il a fait preuve envers les démunis et les persécutés s’inscrit dans les attributs les plus essentiels d’une religion bien comprise, sans nul besoin qu’on les qualifie de « révolutionnaires ».

Mais la révolution de fond, la révolution théologique dont a besoin l’Église catholique et qui conditionne sa survie est bien loin d’avoir eu lieu !

Cette révolution qui aurait signé la fin de ce cléricalisme, souvent dénoncé en paroles, mais bien peu dans les actes, et toujours profondément imprégné dans les mentalités, y compris apparemment dans celle du pape…

Or, un retour à une théologie simplement évangélique aurait signé la fin de cet abus clérical systémique, dont on sait qu’il rend compte en grande partie des nombreux scandales désormais dénoncés. Scandale de l’usurpation par un cléricat mâle ayant confisqué aux fidèles leur dignité en les assujettissant à la domination d’une caste se prévalant d’un « pouvoir sacré » en totale contradiction avec cette révolution, elle fondamentale, apportée par le message évangélique.

Pensons entre autres que si, pour Saint Paul, l’épiscopos, l’évêque, tout comme le presbuteros, le prêtre, doit avoir fait la preuve de ses capacités par sa responsabilité dans le mariage, le fait d’avoir bien élevé ses enfants, etc… (première épître à Timothée, chap. 3, 2-5), les catholiques du XXIème siècle attendent toujours l’ordination de personnes mariées ; et que si le même Saint Paul nous affirme (Épître aux Galates 3, 26-29) qu’ « Il n’y a plus ni Juif, ni Grec ; il n’y a plus ni esclave, ni homme libre ; il n’y a plus l’homme et la femme », François a nommé, en 12 ans de pontificat, en tout et pour tout une femme à un poste de responsabilité dans l’Église !

Une certaine décence s’avèrerait donc de mise dans l’emploi du terme « révolution »…

[Sur tout cela, voir :

*

Dans son important petit livre Coulée brune. Comment le fascisme inonde notre langue (Editions Heloïse D’Ormesson, Paris 2024, déjà mentionné), Olivier Mannoni qui, en tant que traducteur du Mein Kampf d’Hitler, est particulièrement compétent en ce qui concerne les langages totalitaires, montre, nombreux exemples à l’appui

(depuis les dérives verbales de certains extrémistes des Gilets Jaunes, [op.cit. p.57ss], à l’assimilation de mesures sanitaires à la dictature nazie :  « Après les pancartes « Qui ? » qui désignaient les juifs comme coupables (on ne savait déjà plus si c’était du COVID-19 ou du vaccin), un nouveau et dramatique glissement symbolique apparaît : voilà que les opposants au pass sanitaire se mettent à porter l’étoile jaune en signe du traitement « ignoble » qu’on imposait aux non-vaccinés » [op.cit. p.98])

 comment

la montée [des] mouvements fascisants a partout été précédée d’un travail de sape lexical minutieusement agencé et mis en œuvre. Un travail dont le but à long terme est la dissolution de la rationalité, de la froideur de la raison. La plongée dans le lexique ésotérique et le retour aux réactions primitives, à la croyance pure, au culte de la sensation opposée à la raison, sont des techniques dont font usage toutes les dictatures (op.cit. p.23).

On pourrait bien sûr mentionner aussi sur le sujet l’ouvrage fondamental de Victor Klemperer LTI, la langue du IIIe Reich, Albin-Michel, Paris 1996.

(…)

À droite comme à gauche, les positions tenues depuis des siècles par les esprits éclairés et instruits sont en train de s’effriter. La raison politique devient aussi folle qu’une boussole prise dans un orage magnétique. Inculte, aveu­glée par des idéologies à géométrie variable, dépourvue de points de repère historiques, philosophiques et littéraires, elle tourne en tous sens et contribue à son tour à alimenter la déraison générale. Les mots perdent leur sens, les grands courants politiques qui ont fait le socle de notre pays se dissolvent au gré des circonstances. La confusion généralisée s’installe. Et elle donne le jour à un univers de pensée où les mots n’ont, littéralement, plus aucun sens (O. Mannoni, op.cit. p.131).

(…)

À tous les éléments que nous avons énumérés ici, confusionnisme, désarticulation du discours, haine de la science et du savoir, détestation de la culture et de ceux qui la portent, il y a un point commun : l’amour du pouvoir autoritaire et de la dictature. Rien d’étonnant si un Trump exprime son admiration pour Kim Jong-un, Zemmour pour Daech, le même et Marine Le Pen pour Poutine. C’est la passion du pouvoir brutal qui les porte, et qui, dans le meilleur des cas, les aveugle sur sa conséquence :le chaos. Nous sommes à ce carrefour. Si nous prenons le mauvais chemin, le pire est assuré et la novlangue d’Orwell ne sera qu’une plaisanterie par rapport à ce que nous devrons subir (op.cit. p. 182).

(…)

Nous devons reprendre la maîtrise de notre langage, récuser les phrases creuses de la politique, bannir la langue inepte du marketing, récuser la fatalité de l’IA qui prétend penser à notre place, refuser qu’on nous parle « d’expérience client » quand nous allons acheter une laitue, ne plus espérer un « choc de savoir » chaque fois que nous ouvrons un livre, ne plus admettre qu’on parle de « plan social » quand un groupe planétaire ultra bénéficiaire met un centre industriel à l’arrêt, une population entière au chômage et une région à l’agonie, ne plus accepter que des partis ressuscites des années 1930 envisagent la « remigration », c’est-à-dire, en clair, la déportation de populations entières, refuser les mots de la haine, de l’exclusion et de l’humiliation de l’autre. Il nous faut mener un combat vital, dramatiquement urgent, pour la science, le savoir, la maîtrise de l’histoire, de la philosophie, des Lettres, en un mot : pour le retour aux Lumières. Tant qu’elles ne sont pas mortes dans nos cœurs et nos esprits, il n’est pas encore trop tard. Et le premier pas de ce chemin-là, c’est la réappropriation du sens véritable des mots, des phrases, des pensées qui forgent notre vie commune, la lutte contre leur dévoiement par des histrions illettrés et des apprentis dictateurs. Au bout de ce parcours, nous pourrons peut-être un jour, comme Canetti, célébrer notre langue sauvée (op.cit. p. 183-184).

Et laissons le dernier mot à Orwell, notre guide incomparable :

« Si les gens ne savent pas bien écrire, ils ne sauront pas bien penser, et s’ils ne savent pas bien penser, d’autres penseront à leur place. »

Nous le savons, ces « autres » sont déjà là, à l’affût de nos incohérences.

***

Ajout du 08/05 :

Je répare un oubli important : celui de la référence au « 1hebdo » n° 538 du 26 mars, intitulé « Va-t-il [Trump] tuer la pensée ? », et contenant un important entretien avec Olivier Mannoni.

Ajout du 12/05 :

La victoire de la Novlangue n’a rien d’une fatalité :

https://www.lemonde.fr/societe/article/2025/05/12/des-personnalites-de-la-communaute-juive-francaise-prennent-position-pour-denoncer-la-situation-a-gaza_6605467_3224.html

Merci, Mesdames et Messieurs, de sauver l’honneur d’Israël et du judaïsme.

Ajout du 19/05 :

https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/05/15/c-est-au-nom-de-ces-valeurs-juives-qui-rencontrent-si-souvent-les-valeurs-universelles-qu-il-faut-denoncer-les-souffrances-des-palestiniens-et-y-porter-remede_6606244_3232.html

Il serait en effet grand temps de s’en rendre compte…

Ajout du 21/05 :

Une critique salutaire du « soutien pavlovien » de la diaspora juive au gouvernement d’Israël: https://lejournal.info/article/les-juifs-ont-ils-le-droit-de-critiquer-israel/

Ainsi qu’une nécessaire mise au point :

Et enfin du parler vrai qui échappe à la Novlangue :

https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/05/21/le-gouvernement-israelien-ne-doit-plus-beneficier-de-la-moindre-impunite_6607595_3232.html

*

Ajout du 22/05 :

Sans commentaires :

https://www.lemonde.fr/international/article/2025/05/21/en-israel-depuis-le-7-octobre-2023-la-banalisation-des-discours-aux-accents-genocidaires_6607612_3210.html

De la Mauvaise foi. À propos d’un refus de la dénonciation du colonialisme israélien qui ne fait que conforter la violence. Et encore quelques éclaircissements sur la question du sionisme.

J’ai plusieurs fois rappelé la grande figure de Zeev Sternhell, historien juif israélien qui n’hésitait pas à appeler un chat un chat, c’est-à-dire à parler de racisme, de colonisation et d’apartheid pour dénoncer la situation des palestiniens, et déplorait le caractère mort-né de

« L’ancien Israël, celui dont il ne restera que la déclaration d’indépendance, comme une pièce de musée qui rappellera aux générations futures ce que notre pays aurait pu être si notre société ne s’était moralement décomposée en un demi-siècle d’occupation, de colonisation et d’apartheid dans les territoires conquis en 1967, et désormais occupés par quelque 300 000 colons ».

C’est pourquoi j’ai été particulièrement dubitatif à la lecture de la Tribune de Thérèse Andrevon Gottstein, parue dans le journal La Croix, intitulée « Qualifier Israël d’État colonial est inexact et dangereux ». Tribune qui a d’ailleurs fort heureusement suscité un grand nombre de commentaires critiques de la part des lecteurs de ce journal, ainsi que ce qui peut être considéré comme une « réponse » et un correctif bienvenu de la sociologue Caterina Bandini, dont on connaît l’érudition et la compétence sur le sujet.

Quoi qu’il en soit des distinctions alambiquées de casuistes entre « colonialisme » et « occupation » [le terme utilisé en hébreu est hitnahalut » (התנחלות) pudiquement traduit par « implantation »] on a du mal à nier les réalités factuelles dénoncées à juste titre par Sternhell et bien d’autres.

Comment passer sous silence le fait que de telles « implantations » sont jugées illégales au regard du droit international, et que le Haut-Commissariat des Nations Unies aux Droits de l’Homme – qui les nomme officiellement « colonies » – considère qu’elles relèvent du crime de guerre ?

« L’établissement et l’expansion continue de telles colonies « équivalent au transfert par Israël de sa propre population civile vers les territoires qu’il occupe » et « de tels transferts constituent un crime de guerre pouvant engager la responsabilité pénale individuelle des personnes impliquées » (Haut-Commissariat des Nations Unies aux Droits de l’Homme, rapport du 08/03/2024).

Devant de telles évidences factuelles ainsi que face au large consensus des institutions internationales, affirmer, comme le fait Mme Gottstein, que le terme « colonisation » « n’est pas exact sur le plan historique » ne peut relever que de la mauvaise foi.

Car, on le sait hélas, la foi, qu’elle soit juive, catholique, protestante, musulmane bouddhiste ou tout autre, se transforme aisément en mauvaise foi dès lors qu’il s’agit de justifier quelque croisade des Albigeois,  quelque bûcher de Michel Servet, les massacres franquistes, l’interprétation terroriste du djihad ou le génocide des rohingyas.

Il en va donc de même en ce qui concerne la politique coloniale de dirigeants israéliens avec la complicité active ou tacite d’une partie de la population de leur nation.

Pourtant, si ce genre de mauvaise foi ne peut être toléré, il faut dans le même temps reconnaître qu’elle ne naît pas de rien.

Et je voudrais à ce propos revenir à quelques réflexions déjà développées sur la question du sionisme.

Car à ce sujet-là se manifeste aussi indiscutablement de la mauvaise foi.

Que le sionisme ait été, dès ses origines, contaminé par l’idéologie coloniale du XIXème siècle, comme le montre en particulier Caterina Bandini, cela est indéniable.

Mais en en soulignant les ambiguïtés, il faut se garder de faire le jeu d’idéologies dont le caractère génocidaire se révèle manifeste.

De façon caractéristique, la littérature du Hamas évoque la conquête de Khaibar par Mahomet en 628 de l’ère chrétienne – une oasis de la péninsule d’Arabie où les Juifs « traîtres » furent éliminés par le Prophète – comme source d’inspiration pour le combat actuellement mené pour détruire Israël.

(…)

Une littérature haineuse distribuée par les ONG arabes n’a pas répugné à représenter les Juifs avec les crocs dégoulinant de sang et coiffés de casques arborant des croix gammées. L’un des exemples les plus saisissants de cette orgie de haine est probablement une brochure présentée au Centre d’exposition de Durban [lors de la Conférence contre le Racisme de septembre 2001], montrant un portrait d’Adolf Hitler avec en légende : « Si j’avais gagné la guerre, il n’y aurait plus de… sang palestinien versé ». Robert S. Wistrich.

Etc. etc.

Or, l’équivalence du sionisme et du colonialisme est devenue un leitmotiv qu’il semble inconcevable de remettre en question dans les discussions sur le conflit israélo- palestinien. Y compris dans les articles pourtant informés de Mme Bandini, cette assimilation apparaît indiscutable.

 Elle ne manque pourtant pas d’être inquiétante.

Car comment comprendre dès lors qu’un militant tel que Zeev Sternhell, entre autres membre fondateur de Chalom Achshav [שלום עכשיו ] « La paix maintenant » qui revendique, outre le droit du peuple palestinien,

la création d’un État palestinien indépendant aux côtés de l’État d’Israël, dans la conviction qu’il s’agit de la seule solution viable au conflit:

  • Israël retournant à ses frontières de 1967
  • l’État palestinien recouvrant pour sa part les territoires occupés par l’Égypte et la Jordanie de 1948 à 1967 puis par Israël depuis la guerre des Six Jours. (de l’article « La paix maintenant sur Wikipedia)

puisse se définir lui-même comme un « supersioniste » ?

Je ne suis pas sioniste. Je suis un supersioniste. Pour moi, le sionisme était et est toujours le droit des Juifs de décider de leur destinée et de leur avenir. Tous les êtres humains ont le droit naturel d’être leurs propres maîtres, un droit dont les Juifs ont été privés par l’histoire et que le sionisme leur a rendu.

Si l’on s’en tient à l’équivalence devenue standard sionisme = colonialisme, il faut bien reconnaître que quelque chose ne « colle pas ».

Pour moi, le sionisme n’était pas un mouvement colonial. Il n’avait pas pour but d’asservir une population ou de contrôler la route des Indes. Seulement, pour exercer le droit des Juifs à vivre libres et en sécurité, il recherchait un coin de terre pour se poser. Avec l’occupation de 1967, le danger est réel de voir le sionisme devenir a posteriori un mouvement colonial. Nous sommes dans une situation semi-coloniale dont nous ne parvenons pas à nous libérer. Si nous n’avons pas le courage de nous retirer de larges parts de ce qui existe au-delà de la Ligne verte, nous courons à notre perte. Nous serons forcés de choisir entre le colonialisme intégral et le binationalisme [un État unique israélo-palestinien].
Or, chacune de ces deux options ne signifie ni plus ni moins que la liquidation du sionisme. Un État colonial débouchera à terme sur une révolte terrible de la population occupée et un État binational ne résoudra rien et débouchera sur un bain de sang. (…) (art. cité en lien).

Ce qui ne cadre pas, c’est que cette équivalence sionisme = colonialisme, tellement colportée à l’heure actuelle qu’elle est devenue lieu commun est en très grande partie une reprise non critique d’un narratif qui est en fait celui du Hamas et autres organisations similaires, en toute négligence – délibérée ou pas – de leur caractère proprement génocidaire.

Le « sionisme » qui est celui de Sternhell c’est celui du droit légitime des juifs à avoir leur propre terre, proche en fait de celui que défendait Martin Buber.

Notre souhait national de reprendre la vie du peuple d’Israël dans son territoire ancestral n’est toutefois pas dirigé contre un autre peuple. Au moment où nous réintégrons l’histoire mondiale, et où nous redevenons les porte-drapeaux de notre propre destin, le peuple juif, qui fut lui-même une minorité persécutée dans tous les pays du monde pendant deux mille ans, rejette avec horreur les méthodes de domination nationaliste dont il a lui-même si longtemps pâti. Nous n’aspirons pas à regagner la terre d’Israël avec laquelle nous avons d’indissolubles liens, historiques et spirituels à la fois, avec l’intention d’éliminer ou dominer un autre peuple (Martin Buber au XIIe Congrès sioniste, Karlsbad 1921).

Le « sionisme colonialiste » que stigmatise le Hamas en est effectivement la totale perversion.

Mais ne nous y trompons pas : la solution recherchée à la question israélienne par les organisations de ce genre est une issue « à l’arménienne », par l’éradication totale du peuple d’Israël, alors même que l’histoire chaotique des affrontements et discussions entre israéliens et palestiniens avait finalement abouti aux accords d’Oslo et de Taba, par lesquels l’OLP renonçait à toute idée d’éradication du peuple d’Israël dans une reconnaissance commune de deux États.

Perspective qui est parfaitement en accord avec le type de « sionisme » légitime que professait Zeev Sternell et autres militants de « La paix maintenant » et organisations similaires, mais totalement en désaccord avec l’éradication de « l’entité sioniste », tragique et insensé retour en arrière par rapport à Oslo proposé par l’idéologie du Hamas.

En dépit de ses confusions et de sa mauvaise foi, on comprend alors l’inquiétude exprimée par Mme Gottstein :

Ranger l’État d’Israël sous la rubrique de « colonisateur » est également dangereux. En premier lieu, cela revient à nier sa légitimité. En second lieu, cela laisse supposer – espérer pour certains – qu’il y aura tôt ou tard une décolonisation. Affirmer qu’Israël est un résidu de la période colonisatrice au Moyen-Orient revient donc à dire que l’indépendance palestinienne aurait pour corollaire la disparition d’Israël avec le départ nécessaire des quelque sept millions de juifs Israéliens… (art. cité).

Que conclure de tout cela ?

D’abord, avec Mme Bandini, que « parler de la colonialité de l’Etat d’Israël ne revient pas à souhaiter sa destruction » (art.cité).

Un malade ne peut espérer guérir en se cachant sa maladie. Avec Zeev Sternhell et autres juifs lucides et responsable, il faut reconnaître que le déni de l’évolution coloniale de l’histoire d’Israël avec son cortège de racisme et d’apartheid, trahison totale de l’esprit du sionisme bien compris, constitue le principal obstacle à l’établissement de la paix.

Et se résoudre à ce qui devrait être une évidence pour toute personne dotée d’honnêteté intellectuelle ayant à cœur la justice : parler de la colonialité de l’État d’Israël ne revient pas à souhaiter sa destruction, mais à en revendiquer une transformation radicale (Caterina Bandini, art. cité).

Cela signifie aussi qu’il est suicidaire pour les palestiniens autant que pour les israéliens de revenir « en deçà d’Oslo ». La nouvelle Nakba envisagée par les extrémistes du côté israélien, tout comme l’éradication totale marquée elle aussi par le racisme et un antisémitisme génocidaire, telle qu’elle est proposée par le Hamas du côté palestinien signifient une course à la mort.

Il faut repartir de la plateforme que constitue Oslo, en dépit de ses insuffisances et imperfections, et envisager à nouveaux frais une « transformation radicale » du processus de paix, c’est-à-dire de décolonisation.

Mais si toute entreprise de décolonisation est noble et légitime, on ne peut d’autre part tolérer qu’elle sympathise jusqu’à parfois se confondre chez certain.e.s avec le fantasme délirant d’organisations fascistes s’inspirant entre autres des « Protocoles des Sages de Sion » et soutenues par les pires dictatures, qui déshonorent la religion et les idéaux qu’elles prétendent défendre.

Car les intrigues des sionistes sont sans fin et, après la Palestine, ils convoitent de s’étendre du Nil à l’Euphrate. Ce n’est que lorsqu’ils auront entièrement absorbé la région sur laquelle ils auront mis la main qu’ils envisageront une nouvelle expansion, etc. Leur plan est exposé dans les Protocoles des Sages de Sion et leur actuelle [conduite] est la meilleure preuve de ce qui vient d’être exposé. (Article 32, Charte palestinienne du Hamas de 1988).

(…)

Les Juifs sont des Juifs ; ils n’ont pas changé depuis des milliers d’années : ils incarnent la trahison, l’avarice, la supercherie et le mépris des valeurs humaines. Ils dévoreraient la chair d’une personne vivante et boiraient son sang pour pouvoir lui voler son bien.

 (Lutfi abd al-‘Adhim, « Arabs and Jews : Who Will Annihilate Whom ? » Al-Ahram al-Iqtisadi, 27 septembre 1982. Voir le long extrait cité par Raphael Israeli dans sa brochure Arab and Islamic Antisemitism, op. cit., p. 14-15).

Etc. etc.

Il nous appartient donc d’œuvrer avec les personnes de bonne volonté qui s’efforcent de lutter contre l’emprise sournoise de telles idéologies, dont les ramifications nous impactent souvent sans que nous sachions les reconnaître.

*

Ajout du 14/08 :

Je reproduis ici un échange faisant suite à l’article cité plus haut de Caterina Bandini dans La Croix :

Helianthema 13/8/24 – 18h18

@desideriusminimus Merci de nous rappeler les fondements du projet sioniste tels qu’énoncés par Zeev Sternel ainsi que les mises en garde de Martin Buber contre les « méthodes de domination nationaliste ». Le problème c’est que, dans la pratique, la dimension coloniale a été dominante, tant dans les circonstances qui ont accompagné la création de l’état d’Israël que dans la gestion des territoires occupés depuis 1967 par tous les gouvernements successifs. Il est en effet très regrettable d’assimiler sionisme et colonialisme mais la politique israélienne vis-à-vis des Palestiniens est pour beaucoup dans cette vision réductrice. Pour tout le monde’, il est grand temps de changer de cap.

desideriusminimus 14/08/24 –

@Helianthema. Merci pour votre commentaire. J’y souscris bien sûr entièrement, ainsi qu’à votre précédent, lorsque vous dites : « Si l’état d’Israël veut avancer vers la paix, il faudra bien qu’il renonce à cette démarche coloniale et qu’il admette sa responsabilité majeure dans l’injustice faite aux Palestiniens depuis 75 ans. Sans cette démarche de vérité, on voit mal comment une réconciliation serait possible ». Mais si cette condition est en effet essentielle, il faut aussi que le discours palestinien ne soit plus confisqué par des Hamas, Hezbollah, et autres émanations de l’Iran qui, dans leur antisionisme explicitement génocidaire, continuent de prôner l’éradication pure et simple d’Israël. Le slogan « De la rivière à la mer », qu’il vienne du Hamas ou de l’extrême droite israélienne, ne peut être un mot d’ordre politique. L’OLP d’Arafat avait sagement reconnu à Oslo « les droits politiques mutuels et légitimes » des deux peuples, reconnaissance prônée par les « sionistes » de type Sternhell et Buber. Aucune paix ne sera possible si elle ne commence par une telle reconnaissance. Hélas les dirigeants actuels d’Israël en sont tout aussi loin que ceux du Hamas et il semble impossible d’en attendre quoi que ce soit de positif. De part et d’autre, il serait urgent de les évincer et de les remplacer par des acteurs (gauche israélienne ? Barghouti ?) disposés à revenir à une plateforme de type Oslo, soutenus par une mobilisation populaire. Mais celle-ci semble bien hypothétique, en Israël (la majorité de la population s’accommodant sans problème de la situation imposée aux palestiniens) comme du côté Palestinien (les exactions israéliennes entretenant des dynamiques de type Hamas). Seule une médiation internationale responsable et forte semblerait à même de résoudre de tels blocages. Mais en prend-on le chemin ?   

M. Klarsfeld avec Mme Sorin ? De l’importance de ne pas se tromper de combat.

Je n’ai pas grande envie de me jeter dans la foire d’empoigne de cette campagne des législatives.

Mais il y a des choses qu’on ne peut laisser passer.

Un militant RN de mes connaissances m’affirme, suite aux déclarations de Serge Klarsfeld – selon lequel le RN est un parti républicain et doit être classé dans l’arc républicain, et que lors d’un second tour entre le RN et le nouveau front populaire il voterait sans hésitation pour le RN – qu’il faut arrêter de « fasciser et nazifier » le RN, et qu’il ne faut pas confondre le contrôle de l’immigration de masse avec une idéologie raciste selon laquelle il y aurait des races supérieures et des races inférieures, etc.

Il devient de bon ton de dire que la « diabolisation » du RN est « contre-productive », que les personnes qui votent pour lui ne sont pas racistes, que leur préoccupation essentielle est le pouvoir d’achat, le déclassement, etc.

Soit.

Mais je ne vois pas en quoi il serait plus « productif » de masquer ou minimiser une réalité tant de fois confirmée.

Je pense moi aussi que de nombreux électeurs du RN ne sont pas spécialement racistes, mais se laissent prendre aux sirènes d’une « dédiabolisation » stratégique qui n’est jamais que de façade, cachant (à peine…) ce qui est le véritable fond idéologique de ce parti.

Ne nous y trompons pas : d’autres sont, au contraire, parfaitement conscients de ce fond idéologique, y adhèrent, et n’attendent que la désinhibition enfin rendue possible par l’accession au pouvoir de quelques figures qui, pour le moment, ont fait le choix de la discrétion.

J’en avais il y a quelque temps souligné le danger à partir de réflexions d’Aymeric Chauprade, excellent connaisseur de l’intérieur de ce qui était alors encore le FN.

Il est temps de le rappeler, à l’usage des électrices et électeurs de bonne foi qui n’en seraient pas conscients, et d’appeler un chat un chat.

https://www.francetvinfo.fr/politique/marine-le-pen/video-bonus-un-noyau-dur-du-fn-violemment-antisemite_2099985.html

https://www.francetvinfo.fr/politique/marine-le-pen/video-bonus-aymeric-chauprade-marine-le-pen-n-est-pas-libre_2101261.html

https://www.francetvinfo.fr/politique/front-national/video-aymeric-chauprade-ex-eminence-grise-de-marine-le-pen-denonce-l-emprise-de-son-entourage_2098575.html

https://www.francetvinfo.fr/politique/front-national/video-envoye-special-un-temoin-accuse-des-proches-de-marine-le-pen-d-etre-nostalgiques-du-nazisme_2098513.html

Mais point n’est besoin de remonter dans ce passé récent, puisque l’actualité nous offre de ces dangers  une démonstration éclairante.

Entre autres sources disponibles, le quotidien Libération du mardi 18 juin, recense quelques « perles » parmi les candidats RN.

Par exemple :

« Marie-Christine Sorin, investie dans la 1ère circonscription des Hautes Pyrénées [ (…) suit un paragraphe sur son négationnisme climatique]. Mais cette retraitée est surtout raciste.  »Non toutes les civilisations ne se valent pas », estime-t-elle le 11 janvier, ajoutant que certaines  »sont juste restées au-dessous de la bestialité dans la chaîne de l’évolution »».

« Parmi ses suppléants aussi, le RN a recyclé de vieux militants au passé chargé. À l’image d’Éric Miné (…) qui fut militant de la Fane, groupuscule néo-nazi des années 70 (…). Surtout, il a été le premier gérant, à la fin des années 90, de la Librairie nationale (…) qui publie écrits nationalistes et négationnistes »

« Françoise Billaud a rejoint le FN dans les années 80. En juillet 2021, la candidate de la 1ère circo des Côtes-d’Armor partage sur facebook un hommage à Pétain (…) Mi-mai, elle partageait une publication antisémite, faisant de Macron le pantin de Jacques Attali et George Soros. » 

« Patron de la fédération RN de la Mayenne et candidat dans la 2ème circonscription, Jean Michel Cadenas (…) aime beaucoup Génération Identitaire, dissous en 2021 pour son racisme et sa violence, dont il relaie la propagande sur X. Tout comme la Russie de Poutine qu’il dit ‘’attaquée’’ par l’Otan. Il apprécie aussi le général Challe, l’un des chefs de l’OAS, organisation terroriste d’extrême droite à laquelle sont imputés plus de 2700 morts pendant et après la guerre d’Algérie. Cadenas à aussi signé la fameuse ‘’Tribune’’ publiée en 2021 dans Valeurs actuelles par des étoilés qui réclament l’intervention de l’armée pour ‘’éradiquer’’ ‘’l’islamisme’’ ou ‘’l’antiracisme’’.

Etc. etc.

Il me paraît tout de même important de savoir pour qui on vote, et de ne pas trop se laisser prendre aux sourires du « gendre parfait » et autre candides bisounours.

Rappelons en passant que les nazis, s’ils considéraient les juifs, les noirs les slaves, etc. comme des infra-humains, ne sont jamais allés jusqu’à dire qu’ils ‘’sont juste restés au-dessous de la bestialité dans la chaîne de l’évolution’’.

Il a fallu attendre Mme Sorin, candidate RN de la 1ère circonscription des Hautes-Pyrénées pour l’apprendre.

Je partage certes les inquiétudes de M. Klarsfeld et suis tout aussi scandalisé que lui par les débordements indiscutablement antisémites de certain.e.s  candidat.e.s d’extrême gauche.

Mais il ne faut pas être naïfs : si le RN, héritier du FN et de ses innombrables antisémites et négationnistes, opère en ce moment un rapprochement stratégique avec les juifs, ce n’est que par pur opportunisme anti-arabe et antimusulman, en vertu du principe qui veut que « les ennemis de nos ennemis sont nos amis ». La totalité de son histoire et les liens que j’ai cités plus haut démontrent la prégnance de l’antisémitisme au cœur de son idéologie. Une fois la « question arabe » réglée à la manière RN, il est à prévoir que la ‘’préférence nationale’’ et autres mesures discriminatoires se retourneront contre ceux qui ont été, toujours et partout, la cible des extrêmes droites : les juifs.

Sans illusion, je suis donc en accord avec Raphaël Glucksmann lorsqu’il déclare :

« Je comprends le trouble de nombreux électeurs qui ont voté le 9 juin pour la voie sociale-démocrate, écologiste et pro-européenne que j’ai ouverte pendant la campagne des européennes. Je les croise dans la rue et je lis leurs lettres. Mais lorsque l’extrême droite est aux portes du pouvoir, hiérarchiser les périls devient une obligation. Et qui peut décemment croire que la principale menace sur la République vient d’une France insoumise divisée et diluée dans une large coalition électorale dont elle n’a pas la maîtrise quand le Rassemblement national seul peut conquérir la majorité absolue à l’Assemblée dans moins de trois semaines ? ».

Il y a effectivement une hiérarchie des périls.

Et dans « dans un moment de bascule aussi fondamental », qui risque de voir dans quelques semaines la France dirigée par « des petits télégraphistes du Kremlin », des islamophobes avérés et des antisémites attendant leur heure, nous sommes convoqués à un devoir urgent de discernement, de vérité et de courage.

Plus que jamais, la phrase de Brecht nous interpelle : « Le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde ».

***

20/06. Quelques ajouts :

https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/06/20/minimiser-le-danger-que-representerait-pour-les-juifs-l-arrivee-d-une-extreme-droite-au-pouvoir-est-naif-et-dangereux_6241557_3232.html

« Qui peut penser que les Israéliens vivront en paix après que l’irréparable a été commis » (Dominique Eddé). 

Un bref commentaire à cet article remarquable :

https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/12/28/guerre-israel-hamas-qui-peut-penser-que-les-israeliens-vivront-en-paix-apres-que-l-irreparable-a-ete-commis_6208026_3232.html

« Ce qu’une bonne partie de l’opinion israélienne s’obstine à ne pas comprendre, c’est qu’elle est en train d’approuver une politique qui, au prétexte de protéger son peuple, va le déposséder de son avenir« . Il est dommage qu’un texte d’une telle lucidité – en témoigne l’agressivité que mettent ses détracteurs à le calomnier – ne soit resté que quelques heures « à la Une » sur le site [du Monde]. Car loin d’être une apologie sommaire de la Palestine, comme le soutiennent tant de commentaires malveillants, il fournit les seules clés susceptibles de permettre la survie d’Israël: un désaveu populaire massif de ce qu’Élie Barnavi nomme « une politique israélienne imbécile« . Il serait urgent de donner au plus grand nombre la possibilité de le relire.

Antisémitisme : éviter les malentendus et l’instrumentalisation.

 « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde », disait Albert Camus dans une citation souvent reprise à juste titre.

Alors je voudrais revenir rapidement sur la difficulté que nous avons en ce moment à nommer correctement les choses, en particulier en ce qui concerne la notion d’antisémitisme.

Dans un bel article que j’évoquais lors de mon post précédent, Daniel Barenboïm, qui ne peut je pense être soupçonné d’antisémitisme, déclarait :

Même aujourd’hui, de nombreux Israéliens voient dans le refus des Palestiniens de reconnaître l’État hébreu un prolongement de l’antisémitisme européen. Ce n’est pourtant pas l’antisémitisme qui régit la relation des Palestiniens à Israël, mais leur opposition à la division de la Palestine lors de la création de l’État et au refus de leur accorder l’égalité des droits, à commencer par le droit à un État indépendant.

Tout comme l’antisémitisme reste présent dans notre Occident et, en dépit de stratégies hypocrites, dans notre France profonde où il guette les bonnes occasions pour se manifester, il ne faut certes en aucun cas sous-estimer l’ampleur de la dérive proprement antisémite dans le monde arabo-musulman. L’antisémitisme y a effectivement sévi, y sévit encore et y sévira à l’évidence sans aucun doute. Des études telles que celles de Robert S. Wistrich sont là pour nous le rappeler, n’en déplaise à quelques bisounours et autres « islamo-gauchistes » hors sol.

Cependant, des argumentations du genre de celle de Barenboïm restent pour l’essentiel justifiées : on ne comprendra rien au conflit israélo- palestinien si on s’obstine à n’y voir – ou à ne vouloir y faire voir – de façon proprement manichéenne, qu’une expression de l’antisémitisme arabo-musulman.

Alors qu’il s’agit essentiellement de cet « océan de haine avec un désir de revanche » tel que le suscite, hélas de façon fort classique, toute entreprise de domination coloniale.

Comme le reconnaissait encore avec lucidité Moshe Dayan, que je citais aussi dans mon post précédent :

 Que savons-nous de leur haine sauvage [celle des Palestiniens] envers nous ? Ils vivent depuis huit ans [75 ans désormais…] à Gaza dans des camps de réfugiés, tandis que nous nous emparons sous leurs yeux des terres et de leurs villages où ils vécurent et où vécurent leurs ancêtres. Ce n’est pas aux Arabes de Gaza qu’il faut demander le prix du sang, mais à nous-mêmes.

Il est certes rassurant et gratifiant de distinguer clairement les bons agressés que nous sommes ou que nous soutenons et les méchants agresseurs antisémites. Et de le montrer à grand renfort de manifestations.

Mais il l’est bien moins de reconnaître, encore une fois avec Moshe Dayan, que l’antagonisme fauteur de haine et de violence n’est pas avant tout celui de l’antisémitisme « classique », dirigé contre « le » juif racialisé ou essentialisé par « l’ » arabe, lui-même essentialisé, mais d’abord celui entre un peuple colonisé et ses colonisateurs, auxquels se joignent leurs complices actifs ou tacites.

Et pourtant, toute solution au conflit ne peut passer que par cette reconnaissance préalable.

Reconnaissance que permet justement d’éviter une instrumentalisation de l’antisémitisme qui occulte opportunément le fait colonial.

Or, bien nommer les choses est essentiel pour lutter contre le malheur de ce monde, devrait-on dire avec Albert Camus.

En l’occurrence faire la part entre antisémitisme (sans en nier certes la réalité prégnante) et anticolonialisme (sans en nier non plus la réalité tout aussi prégnante).

Dans le cas de ce lamentable conflit si méthodiquement et machiavéliquement entretenu, on est en droit de penser qu’un antisémitisme « classique », « racialiste », n’est en rien premier. C’est bien le colonialisme qui a fait à l’origine le lit d’un antisémitisme et d’un antisionisme en réponse, qui ont hélas de plus en plus gagné, au Proche-Orient et dans le monde entier, jusqu’à rejoindre désormais, attisées par les extrémismes, les pires expressions de l’antisémitisme et de l’antisionisme « classiques ».

Comme le reconnaît entre autres Zeev Sternhell (cf. posts précédents), le simple respect de la Déclaration d’Indépendance d’Israël de 1948, et du projet profondément humaniste de pères fondateurs du sionisme tel que Martin Buber, aurait pu éviter cette funeste évolution.

Renverser l’ordre des responsabilités est se complaire dans le déni. C’est instrumentaliser l’antisémitisme, à juste titre unanimement réprouvé, dans le but de faire oublier, pire, de justifier le colonialisme qui, dans le cas du conflit israélo-palestinien, en est en grande partie la source.

Je me souviens des annonces effrayantes des attentats du FLN et d’autres organisations terroristes lorsque j’étais petit, à la fin des années 1950, ainsi que des manifestations anti-arabes que suscitaient ces horribles crimes quasiment quotidiens, dont un grand nombre de civils étaient victimes.

Serais-je allé manifester si j’avais été plus âgé ?

A posteriori, je crois que je n’aurais pu le faire qu’en écrivant sur mon écriteau deux phrases indissociables, indispensables pour briser l’opposition manichéenne des bons et des méchants :

« Non au terrorisme du FLN. Non à la politique coloniale de la France en Algérie ».

La France a fini par se rendre compte de l’ineptie et de l’injustice que constituait une Algérie « département français ».

Une solution « à deux États » a mis fin à la guerre et à la haine réciproque du français et de l’arabe, émanation inévitable de la situation coloniale.

Pour l’Honneur de la France, et celui de l’Algérie.

Lutter contre « l‘océan de haine » que dénonçait Moshe Dayan il y a … 67 ans ! exige une affirmation semblable :

« Non à l’antisémitisme. Non à la politique coloniale d’Israël ».

Pour ma part, je suis douloureusement étonné que la résolution du conflit israélo-palestinien ne mette pas systématiquement en avant une telle évidence.

Et que tant de présumées « bonnes volontés » se laissent instrumentaliser par des stratégies pernicieuses qui, pour faire triompher de misérables calculs politiques, n’ont pour but que de dissocier ces deux propositions nécessairement inséparables.

Pour l’honneur de la Palestine, et pour l’honneur d’Israël, il est capital de tenir ensemble la lutte contre tout antisémitisme et l’exigence forte d’une dénonciation de toute entreprise coloniale.

C’est une question de survie, mais aussi un combat urgent contre la « décomposition morale » (Zeev Sternhell) et la « confiscation de nos âmes » (Delphine Horvilleur).

Pensons-y lors de nos manifestations !

*

Ajout du 15/11 :

https://www.lemonde.fr/international/article/2023/11/14/la-cisjordanie-le-chaudron-qui-menace-d-exploser_6200030_3210.html

Ajout du 25/11 :

Cet important article de Yagil Levy :

https://www.lemonde.fr/international/article/2023/11/24/yagil-levy-sociologue-le-systeme-politique-d-israel-est-completement-paralyse_6202081_3210.html?random=1467605591

(…)

Le grand silence de l’opinion israélienne sur les destructions de Gaza vous surprend-il ?

Ce silence, d’abord, est lié à la façon dont le conflit est mené. On ne peut pas commencer une guerre sans définir de buts clairs, avec, par conséquent, un plan de sortie. Or, nous n’en avons pas. Il n’y a pas de plan pour le « jour d’après ». De plus, dans les médias israéliens, il n’y a presque rien au sujet de l’impact des opérations à Gaza sur la population. Une forme de déshumanisation est à l’œuvre, mais elle n’est pas neuve.

Historiquement, depuis l’effondrement des accords d’Oslo [1993], nous avons déshumanisé les Gazaouis, non seulement en refusant de regarder le sort qui était le leur dans l’enclave, mais aussi par simple mépris. Le fait que nous n’accordions pas d’attention aux destructions là-bas est dans la continuité de ce que nous avons fait depuis vingt ans.

(…)

Je ne connais aucun exemple dans l’histoire militaire récente [depuis la seconde guerre mondiale] où l’on observe ce ratio de pertes entre soldats et civils. Côté israélien, les pertes se montent à environ 60 soldats, comparé à 14 000 personnes tuées dans Gaza, dont au moins 6 000 enfants. C’est un ratio de un contre cent.

On ne voit nulle part un tel rapport. C’est à ce prix qu’est économisée la vie des soldats, et cela entre en contradiction avec le besoin de légitimation vis-à-vis de l’extérieur. On n’entend pas en Israël de discours mettant en cause l’action militaire à Gaza, car dès que l’on prend en considération la morale, Israël ne peut plus se battre à Gaza, sauf à perdre plus de soldats. Si le coût humain de l’opération montait en flèche, elle deviendrait illégitime, mais cette fois aux yeux de la population.

(…)

Ajout du 27/11 :

Encore un excellent article de Jean-Pierre Filiu :

https://www.lemonde.fr/un-si-proche-orient/article/2023/11/26/jamais-la-palestine-n-a-autant-souffert_6202438_6116995.html

Avec Martin Buber, une petite leçon de judaïsme à l’usage des oublieux.

Un extrait de ce grand philosophe de la rencontre d’autrui et du dialogue, inspirateur d’Emmanuel Lévinas, qu’il serait urgent de redécouvrir en des jours où prévalent l’exclusion de l’autre et le nettoyage ethnique.

L’homme type de notre temps se tient pour incapable de croire à sa propre substance, car il ne connaît plus de base qui serait susceptible de la soutenir. Et ainsi, il se cramponne à sa foi en son Ego élargi, sa nation, qui constitue pour lui la plus haute instance à laquelle il soit possible d’avoir recours. Et comme il n’a aucune relation authentique et vitale à la vérité qui est au-dessus des nations, à la vérité qui exige des nations qu’elles la réalisent, il transforme la « personne » de sa nation en idole (…). Or comme il n’existe pour lui aucune sphère supérieure à celle de la nation, comme il n’est dans les cieux aucune cour d’appel, l’aboutissement fatal de tout cela est l’affrontement des peuples et de leurs princes les uns avec les autres, par tous les moyens dont ils disposent, sans crainte ni pudeur, et jusqu’à leur anéantissement mutuel.

(…)

Et qu’en est-il de nous autres juifs ? Nous parlons de l’esprit d’Israël et nous nous figurons que nous sommes différents de tous les autres peuples parce qu’il y a un esprit d’Israël. Mais si l’esprit d’Israël n’est rien de plus, pour nous, que la personnification synthétique de notre nation, rien de plus qu’une justification séduisante de notre égoïsme collectif (…) alors nous sommes en vérité semblables aux nations, et nous nous abreuvons avec elles à la coupe de la même duperie.

Martin Buber, Esprit d’Israël et monde d’aujourd’hui, conférence de 1947, dans Judaïsme, Verdier 1983, p. 148-149.

Si le document de 2017 exposant « Les principes généraux et la politique du Hamas » revendique bien en son article 2 l’inacceptable éradication de « l’entité sioniste usurpatrice » de la terre palestinienne

L’expulsion et le bannissement du peuple palestinien de sa terre et la création de l’entité sioniste sur celle-ci n’annulent pas le droit du peuple palestinien à l’ensemble de sa terre et n’y consacrent aucun droit pour l’entité sioniste usurpatrice (the usurping Zionist entity).

Ce sont bien des organisations israéliennes qui n’hésitent pas à qualifier de « nettoyage ethnique » la politique menée en particulier en Cisjordanie par les colons avec l’appui de Tsahal :

Depuis le début de la guerre, 545 personnes issues de 13 communautés d’éleveurs bédouins ont été contraintes au départ en Cisjordanie, selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies. Le 19 octobre, plusieurs organisations de défense des droits humains israéliennes ont adressé une lettre à des diplomates occidentaux les appelant à aider « à stopper le nettoyage ethnique de bergers et fermiers palestiniens dans la vallée du Jourdain ».

Ajoutant leurs voix à celle de la grande écrivaine libanaise Dominique Eddé , qui dénonce elle aussi, dans la politique suivie par les dirigeants d’Israël « une décennie après l’autre » une véritable « épuration ethnique ».

« Raisonnements tribaux », « long processus de décomposition » (Dominique Eddé), « Décomposition morale », « colonisation », « apartheid » (Zeev Sternhell), « épuration ethnique », nous sommes bien loin de cet « esprit d’Israël » dont Martin Buber rêvait pour honorer son peuple :

Notre souhait national de reprendre la vie du peuple d’Israël dans son territoire ancestral n’est toutefois pas dirigé contre un autre peuple. Au moment où nous réintégrons l’histoire mondiale, et où nous redevenons les porte-drapeaux de notre propre destin, le peuple juif, qui fut lui-même une minorité persécutée dans tous les pays du monde pendant deux mille ans, rejette avec horreur les méthodes de domination nationaliste dont il a lui-même si longtemps pâti. Nous n’aspirons pas à regagner la terre d’Israël avec laquelle nous avons d’indissolubles liens, historiques et spirituels à la fois, avec l’intention d’éliminer ou dominer un autre peuple (Martin Buber au XIIe Congrès sioniste, Karlsbad 1921).

Et pour terminer, l’avis du juriste :

En réponse aux événements et polémiques actuelles, le droit international humanitaire – l’ensemble de normes adoptées en réponse aux atrocités des conflits du XXe siècle et qui établit une architecture de règles visant à limiter les conséquences dramatiques des guerres – énonce un principe primordial : quelles que soient les circonstances et la nature des actes qui déclenchent des hostilités, une fois celles-ci déclenchées, toutes les parties sont tenues aux mêmes devoirs et obligations. (…)

Cette controverse s’avère peut-être même contre-productive en ce qu’elle remet au cœur du débat précisément ce que le droit international humanitaire vise à éviter : le jugement éthique quant au déclenchement des hostilités, qui invite à prendre parti.

Du reste, quand bien même le Hamas s’est lui-même montré peu intéressé à respecter le droit international humanitaire, cela ne permet pas à Israël de le négliger à son tour. Comme le soulignait la première ministre Élisabeth Borne : le groupe armé et l’État d’Israël ne peuvent pas être mis dos à dos. Cela signifie également qu’Israël, son gouvernement élu et ses forces armées ne peuvent répondre avec la même brutalité que le Hamas le 7 octobre – d’autant plus en raison de leur puissance de frappe nettement supérieure et, de fait, plus meurtrière.

Or ce principe essentiel semble s’être trouvé pour l’heure relégué au second plan. Assurant avoir coupé en eau, gaz, électricité, et livraisons de denrées alimentaires dans l’enclave Palestinienne de 2,3 millions d’habitants, ordonnant à près d’un million de civils de quitter leurs habitations, même en l’absence de tout refuge, certaines déclarations israéliennes ont également promis de traiter l’ennemi comme « des animaux ». En droit, ces actions, si elles se confirment, constitueraient des violations du droit international humanitaire, et potentiellement, elles aussi, des crimes de guerre.

S’il est donc légitime pour les alliés d’Israël d’exprimer leur émotion et leur soutien face aux attaques du Hamas ayant visé des civils, il est primordial de ne pas donner l’impression que l’horreur des attaques justifierait d’ignorer les règles de droit humanitaire applicables. Le soutien à Israël ne peut donc pas être aussi « inconditionnel » qu’on l’entend parfois.

Ajout du 04/11 :

Cette réflexion du grand chef d’orchestre israélien Daniel Barenboïm :

La déclaration d’indépendance du 14 mai 1948 affirme elle aussi que l’État d’Israël se consacrera au développement du pays au bénéfice de tous ses habitants ; sera fondé sur les principes de liberté, de justice et de paix enseignés par les prophètes d’Israël ; assurera une égalité de droits sociaux et politiques à tous ses citoyens sans distinction de religion, de race, ou de sexe ; garantira la liberté de conscience, de culte, d’éducation et de culture. La réalité, comme nous le savons tous, a pris une tout autre tournure.

Même aujourd’hui, de nombreux Israéliens voient dans le refus des Palestiniens de reconnaître l’État hébreu un prolongement de l’antisémitisme européen. Ce n’est pourtant pas l’antisémitisme qui régit la relation des Palestiniens à Israël, mais leur opposition à la division de la Palestine lors de la création de l’État et au refus de leur accorder l’égalité des droits, à commencer par le droit à un État indépendant. La Palestine n’était tout simplement pas un pays vide, comme la légende nationaliste israélienne le prétend. Elle correspondait bel et bien à la description qu’en firent deux rabbins qui avaient visité le territoire pour étudier la possibilité d’y établir un État juif: «C’est une fiancée superbe, mais elle est déjà mariée.» Cela reste aujourd’hui un tabou dans la société israélienne que de le reconnaître expressément: l’État a été fondé au détriment d’un autre peuple.

Il est donc plutôt malvenu, et quelque peu obscène, d’arborer une étoile jaune en vue de criminaliser les propos d’un haut responsable de l’ONU, qui ne fait jamais que redire, avec d’ailleurs moins de force et de précision, ce que soutiennent entre autres Buber et Barenboïm.

Un minimum de connaissance et de respect de « l’esprit d’Israël » serait plutôt de mise dans la situation tragique que nous connaissons.

Ajout du 05/11 :

Tirée de l’excellent article de Jean-Pierre Filiu, cette étonnante réaction de Moshe Dayan aux funérailles de Roï Rothberg, assassiné en 1956 par des Palestiniens infiltrés de Gaza :

« Aujourd’hui ne maudissons pas ses assassins. Que savons-nous de leur haine sauvage envers nous ? Ils vivent depuis huit ans à Gaza dans des camps de réfugiés, tandis que nous nous emparons sous leurs yeux des terres et de leurs villages où ils vécurent et où vécurent leurs ancêtres. Ce n’est pas aux Arabes de Gaza qu’il faut demander le prix du sang, mais à nous-mêmes. » Le chef d’état-major adjurait alors ses compatriotes de ne jamais oublier que, « au-delà du sillon qui marque la frontière, s’étend un océan de haine avec un désir de revanche ».

8 ans en 56, soit 75 ans en 2023.

Sans commentaire.

Ajout du 08/11.

Belle intervention de Dominique de Villepin ;

« Il n’y a qu’une réponse au terrorisme, c’est la justice. La justice passe par l’ouverture d’une solution politique aux Palestiniens ».

La totalité de l’Histoire le montre, depuis l’Irlande, l’Algérie, l’Euskadi, la Catalogne, dans l’attente de la Corse, du Kurdistan, de la Kanaki, etc. Combien de milliers de vie vont encore coûter le déni et l’aveuglement stupides ?

Amour et vérité se rencontrent, justice et paix s’embrassent (Psaume 85-84).

חֶסֶד-וֶאֱמֶת נִפְגָּשׁוּ; צֶדֶק וְשָׁלוֹם נָשָׁקוּ

Il ne suffit pas de le chanter, il est urgent de le comprendre, M. Netanyahou.

Israël et le Hamas. Ou, encore une fois, du déni des évidences.

Tellement, tellement prévisible, qu’on ne peut que s’étonner … de l’étonnement.

Et qu’on n’aille pas m’accuser d’apologie du terrorisme, encore moins certes d’antisémitisme, ni même d’antisionisme.

Je me suis depuis bien longtemps exprimé sur le sujet, et mon maître sur ces questions demeure le très regretté Zeev Sternhell.

Car il faut tout de même se résoudre à appeler un chat un chat.

D’où qu’ils viennent, les crimes terroristes indiscriminés doivent effectivement être qualifiés de crimes contre l’humanité. Cela ne devrait pas souffrir de discussion.

Mais le fait que des citoyens d’une nation soient victimes de tels crimes ne peut constituer pour autant une assurance de son bon droit.

Comme l’affirme à juste raison Elie Barnavie, « l’attaque du Hamas résulte de la conjonction d’une organisation islamiste fanatique et d’une politique israélienne imbécile ».

Le fait que des innocents turcs puissent être victimes d’attentats ignobles et inadmissibles de la part de terroristes kurdes ne cautionne aucunement la légitimité de la politique kurde du gouvernement d’Ankara, ni ne disqualifie la justesse de la cause kurde.

Pas plus que l’assassinat de chinois par des terroristes ouïgours ne justifie l’apartheid imposé par l’administration chinoise ni n’invalide la revendication des ouïgours.

Or, comme le rappelle Sternhell, la déclaration d’indépendance d’Israël est désormais « une pièce de musée qui rappellera aux générations futures ce que notre pays aurait pu être si notre société ne s’était moralement décomposée en un demi-siècle d’occupation, de colonisation et d’apartheid dans les territoires conquis en 1967, et désormais occupés par quelque 300 000 colons » (article cité en lien).

« Décomposition morale », « colonisation », « apartheid », au-delà de dénis regrettablement entretenus, ce sont bien de tels termes qu’il importe d’utiliser pour qualifier ce qui caractérise aujourd’hui la réalité mise en place par les politiques des dirigeants successifs d’Israël.

Tant il convient donc d’appeler un chat un chat.

Il est donc certes impératif d’appeler « crime contre l’humanité » les exactions inadmissibles du Hamas.

Mais il est tout aussi impératif, pour ne pas parler des victimes innocentes des nombreuses opérations de répression menées par Tsahal, d’appeler « colonisation » et « apartheid » les politiques suivies depuis des décennies par les responsables d’Israël, politiques qui, sauf rarissimes exceptions, ont fait l’objet d’une adhésion passive, voire d’une complicité tacite de la part de ce qui aurait dû être une opposition citoyenne résolue contre la « décomposition morale ».

Il y a certes un terrorisme révoltant d’un côté. Cela est indéniable.

Mais il conviendrait d’éviter de laisser croire, comme le font en ce moment tant de réactions et de médias, que c’est le bon droit qui serait de l’autre, et qu’il pourrait donc tout se permettre.

Un tel manichéisme hélas trop largement partagé ne fait qu’entretenir cette « décomposition morale » à l’œuvre depuis au moins 1967.

Tout cela sous les yeux d’une « pseudo-communauté internationale » selon le mot d’Hubert Védrine, communauté qui, après avoir engagé en 1947 juifs et palestiniens dans une utopie à la limite de ce qui est humainement concevable et qui aurait nécessité un soutien sans faille, s’est désengagée de ses responsabilités, par lâcheté ou par intérêt.

La liste innombrable des résolutions du Conseil de Sécurité de l’Onu non respectées par Israël, jusqu’à la passivité internationale devant l’agonie des accords d’Oslo, « processus de paix qui a été saboté systématiquement par des extrémistes des deux côtés » (H. Védrine, article en lien), ne fait qu’attester du caractère hélas totalement prévisible des événements actuels, et de ceux qui, hélas, vont leur succéder.

En paraphrasant la conclusion de mon post cité plus haut, il faut reconnaître que les crimes commis ces derniers jours sont intolérables, mais que les dirigeants d’Israël semblent avoir tout mis en œuvre pour que leur nation creuse elle-même sa propre tombe, « confisque elle-même son âme ».

Car tôt ou tard, la nouvelle Naqba qu’ils semblent vouloir imposer au peuple palestinien risque fort de se retourner contre le peuple d’Israël, après bien des souffrances de part et d’autre.

Comme beaucoup de gens, je suis effondrée et suis devenue totalement pessimiste, moi qui me suis toujours perçue comme quelqu’un d’optimiste, confiant en la paix possible. Ces grands idéaux, aujourd’hui, sonnent un peu creux à mes oreilles. J’ai le sentiment que le sol s’est dérobé sous mes pieds, que quelque chose s’est effondré.

Je pourrais m’exprimer en tant que juive ou que personne attachée à Israël, bien sûr. Mais en réalité, c’est en tant qu’être humain qu’il me faut simplement parler. Nous sommes projetés dans des images d’une telle inhumanité que la question qui m’habite, c’est de savoir comment préserver notre humanité, s’assurer les uns les autres que, dans les temps à venir, nous parviendrons à ne pas déshumaniser l’autre à un point qui confisquerait notre âme (Delphine Horvilleur).

*

Ajout du 19/10.

Cet excellent article, en accès libre, que je découvre tardivement.

Tout y est dit.

Malheureusement, si cette violence barbare est sans excuse mais elle n’est pas sans cause. J’ai vu et vécu un peu de l’injustice et de l’humiliation qui sont le quotidien des Palestiniens à Gaza et ailleurs dans des territoires que l’on ne peut décemment plus appeler Palestine, tant la colonisation d’état ou « sauvage » l’a méthodiquement morcelée au point de rendre désormais impossible une unité territoriale souveraine aussi modeste soit-elle. L’injustice historique et quotidienne, l’usage d’un rapport de force disproportionné, l’humiliation permanente, font le lit d’une violence qui n’a rien d’aveugle. Mais cela nous peinons à le voir.

Qui se souciait encore, avant ce coup de tonnerre, de l’abandon de tout processus de paix ruinant définitivement l’espérance d’un état palestinien viable plutôt qu’un régime de colonisation que l’on croyait appartenir à une époque révolue ? On n’entendait plus parler de rien, le couvercle semblait hermétique et tout allait bien pour nous.

Et aujourd’hui, nous indignons-nous avec la même indignation des paroles du ministre de la défense, israélien, quand il dit « nous sommes confrontés à des animaux et nous devons les traiter comme des animaux » pour annoncer la privation de toute une population d’eau, de nourriture, de gaz et d’électricité, justifiant ainsi aux yeux du monde et en toute bonne conscience un crime de guerre ? Animaux, le terme n’est inédit pour qualifier les Palestiniens. C’est ainsi qu’eux-mêmes se sentent traités lors du franchissement des innombrables checkpoints. Mais, à la différence des animaux, ils en ressentent l’humiliation.

https://www.la-croix.com/debat/Mgr-Jean-Paul-Vesco-violence-barbare-Hamas-sans-excuse-nest-pas-sans-cause-2023-10-16-1201287058

Ainsi que celui-ci, qui pose aussi les questions fondamentales:

https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/10/16/attaque-du-hamas-contre-israel-pour-defendre-la-paix-il-faut-d-abord-reconnaitre-qu-une-vie-vaut-une-autre-vie_6194667_3232.html?random=404177466

Et celui-là, qui fait le point sur un désengagement coupable, en grande partie à l’origine des violences actuelles:

La passivité, une forme de complicité, des Grands a ouvert un boulevard au chef de la droite israélienne, Benyamin Nétanyahou, au pouvoir depuis près de quinze ans. Les uns et les autres, de Washington à Bruxelles, tous ont fermé les yeux devant la colonisation du territoire occupé de Cisjordanie – et tant pis pour les résolutions de l’ONU.

L’Autorité palestinienne de Mahmoud Abbas s’en est trouvée humiliée et rabaissée quand, dans sa concurrence avec le Hamas, il eût fallu la renforcer jour après jour. Mais les grandes puissances ont tacitement accepté ce que leur demandait le chef du gouvernement israélien : laissez-nous seuls face à face avec les Palestiniens, et nous nous arrangerons.

https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/10/19/conflit-israelo-palestinien-pourquoi-ce-desengagement-des-grandes-puissances-cette-maniere-d-indifference-depuis-tant-d-annees_6195295_3232.html