Attention : un virus peut en cacher bien d’autres !

Loin de moi l’intention de nier la gravité de la pandémie qui nous concerne tous.

Les politiques et les médias en prennent fort heureusement la mesure.

Je voudrais simplement rappeler ici que bien des virus œuvrent depuis longtemps dans nos sociétés, qui expliquent en partie la virulence du dernier venu.

Le plus important étant peut-être celui du déni.

Il présente plusieurs variantes.

En premier lieu, celle du déni de la vulnérabilité.

Sans doute les grandes pandémies n’ont-elles pas attendu nos dérèglements démographiques et écologiques pour sévir avec une violence extrême.

[La peste noire] a tué de 30 à 50 % des Européens en cinq ans (1347-1352) faisant environ 25 millions de victimes. Ses conséquences sur la civilisation européenne sont sévères et longues, d’autant que cette première vague est considérée comme le début explosif et dévastateur de la deuxième pandémie de peste qui dura, de façon plus sporadique, jusqu’au début du XIXe siècle.

(source Wikipedia)

Pour une population européenne estimée au Moyen Âge entre 70 à 100 millions d’habitants le chiffre est considérable.

On pourrait bien sûr évoquer encore la grippe espagnole.

Même si un certain extrémisme écologique (ajout: et/ou nationaliste…) voudrait donc le croire ou le faire croire, l’ampleur de la crise liée au coronavirus est loin d’être une nouveauté dans l’Histoire humaine.

Ce genre de péril sévissait bien avant la pression démographique, la mondialisation et les désastres environnementaux que nous connaissons.

Mais sans doute ce qui fait son aspect inédit concerne plus l’anthropologie et la philosophie.

Car voilà : si les pandémies sont, depuis des siècles, le lot de notre humanité, la façon de considérer notre mort, notre finitude, elle, a considérablement changé.

L’homme du Moyen Âge européen, tout comme encore de nos jours celui d’autres cultures non occidentales, vivait bon gré mal gré avec la conscience permanente de sa finitude et de sa mortalité.

Or, comme nous le montre par exemple Jean Ziegler (Les vivants et la mort, Seuil, Paris 1975), notre société capitaliste et marchande, surtout depuis la Révolution industrielle et jusqu’aux délires récents du transhumanisme, nous a fait perdre cette fraternité coutumière avec la mort, nous installant dans un prométhéisme, une hubris ordinaire dont la mise en question par des événements pourtant ô combien prévisibles suscite l’affolement voire la panique.

Eh oui ! Nous sommes mortels. Étonnante découverte, n’est-ce pas ?

Et cette fragilité concerne nos corps, certes, mais encore bien sûr notre économie, nos systèmes boursiers si sensibles à l’hystérie et à l’affolement, nos réseaux informatiques dont la complexité est elle aussi à la merci de quelque virus de grande ampleur qui se manifestera quelque jour selon toute probabilité, et bien d’autres choses encore…

L’une des leçons de cette crise pourrait être alors, souhaitons-le, de nous faire prendre conscience de cette vulnérabilité et de cette finitude essentielles qui nous sont constitutives.

La conscience approfondie de sa propre mort est sans doute l’une des caractéristiques de l’humain dans le monde animal. Paradoxalement, elle est pour nous une chance incomparable.

« Notre propre finitude est une chance qui nous est offerte par la vie ou, si l’on préfère, par la mort. Cette chance est celle de l’existence destinale de l’individu. La mort, imposant une limite à notre existence, instaure une discontinuité, institue le temps. Elle confère une place et un sens à chaque instant de vie, d’où elle singularise chaque vie et lui donne sa signification. La mort instaure la liberté. (…) Le pouvoir immense de l’homme n’est efficace que parce qu’il est limité. Sans la limitation par la mort, ce pouvoir se dissoudrait dans l’indifférence. Rappelons encore Jankélévitch : ‘’Comme le levier prend appui sur un point fixe pour soulever ce qui pèse et qui résiste, ainsi le pouvoir contrarié prend appui sur un immodifiable destin pour allonger notre vie et distendre la sphère de notre liberté ; c’est donc la négativité et c’est l’invincibilité même de la mort qui donnent un sens, une vocation, une direction définie à notre activité transformatrice et progressiste’’ » (J. Ziegler, op.cit. Point Seuil 90, p. 297-298).

« Pouvoir immense », sans doute. Mais pouvoir dès toujours marqué par cette limite à notre fantasme infantile de toute puissance que constitue la mort.

Puisse notre actuel confinement, en nous rappelant l’évidence libératrice de notre finitude, nous ramener à un peu plus de sagesse.

Et c’est bien à ce niveau que nous retrouvons une indispensable et urgente réflexion sur l’écologie. Car le fantasme de toute puissance est un autre nom du fantasme de toute croissance, tout aussi infantile par sa prétention infinie, et tout aussi sujet au virus du déni.

*

Mais un autre virus que les urgences actuelles nous font opportunément oublier est celui de l’égoïsme.

Je suis admiratif et reconnaissant des efforts remarquables actuellement accomplis par le personnel de santé et autres professionnels ou bénévoles qui s’emploient avec générosité et altruisme pour nous défendre contre l’épidémie.

Mais il est une évidence qu’on ne peut que constater :

On le sait, ou on devrait le savoir, 97 % des Français appartiennent aux 30 % les plus riches du monde, 90 % aux 20 % de ces plus riches.

Notre système de santé est excellent, tant mieux. Nous ne pouvons que nous en réjouir et remercier toutes celles et ceux qui le font être ce qu’il est.

Mais il s’agit incontestablement, qu’on le veuille ou non, d’un système de santé de riches, pour les riches que nous sommes pour la grande majorité d’entre nous.

Or, la focalisation médiatique sur les urgences quotidiennes occulte trop souvent cette évidence.

Qu’en est-il alors de celles et ceux qui, chez nous, en tant que sans abris, ou à nos portes, en tant que victimes innocentes de conflits divers, n’en bénéficient pas ?

Légitimement préoccupés par nos craintes et nos angoisses devant la maladie, nous en oublions encore plus que d’habitude le sort des plus démunis, qui disparaissent de notre horizon ainsi que des radars de l’info.

Bien plus, pour beaucoup (cf. entre autres, les connotations stupéfiantes d’une bonne partie des « commentaires » au deuxième lien mentionné ci-dessus), un appel à l’altruisme et à la solidarité relèverait d’une « moraline » (Nietzsche raillait par ce terme ce qu’il considérait comme la pieuse indignation des bien-pensants…) ou autre « droit de l’hommisme » quelque peu névrotique et en tout cas dépassé.

« On ferme les écoles en France pour lutter contre le coronavirus, le système hospitalier est en tension et il faudrait ouvrir les frontières pour accueillir ces gens ? Non ! », peut-on lire suite à l’article mentionné, entre autres remarques édifiantes.

Après les horreurs de la guerre et les noyades, il faudrait donc en rajouter au délit de non-assistance à personne en danger, en laissant mourir de maladie à nos portes les personnes que le droit que nous avons-nous-mêmes édifié nous oblige à accueillir.

Comme s’il était inconcevable d’imaginer, sans pour autant contrevenir aux nécessaires mesures de prudence et de confinement, une prise en charge sanitaire des populations massées à nos frontières.

Prise en charge à la mesure des pays  exceptionnellement privilégiés que nous sommes.

En dépit de notre situation de plus riches du monde, nous sommes loin d’être à la hauteur de nos engagements pour ce qui est du respect des textes que nous avons signés concernant l’accueil des réfugiés.

Faut-il donc encore laisser à bien plus pauvres et bien moins équipés que nous la gestion d’une épidémie de cette importance, dont les répercussions sont mondiales ?

https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2016/07/18/moins-de-9-des-refugies-accueillis-dans-les-6-pays-les-plus-riches_4971222_4355770.html

[Chiffres de 2016. Les six pays en question sont : les États-Unis, la Chine, le Japon, l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni. À l’inverse, la Jordanie, la Turquie, le Pakistan, le Liban, l’Afrique du Sud et le territoire palestinien occupé, qui pèsent pour moins de 2 % dans l’économie mondiale, en accueillent plus de 50 %, soit près de 12 millions de personnes].

Rappelons donc une fois encore que s’il concerne certes l’éthique, le respect du droit d’asile relève avant tout, comme son nom l’indique, du droit, et du droit international qui plus est.

Le droit d’asile est « un droit ultime ». Il est internationalement reconnu et garanti par la Convention de Genève de 1951, inscrit dans la Constitution française et dans la Charte des Droits Fondamentaux de L’Union Européenne :

Article 18 : Droit d’asile : Le droit d’asile est garanti dans le respect des règles de la convention de Genève du 28 juillet 1951 et du protocole du 31 janvier 1967 relatifs au statut des réfugiés et conformément au traité instituant la Communauté européenne.

La très grave dérive vers des interprétations  minimalistes que l’on observe depuis quelques décennies de la part des États n’est pas une simple démission morale, elle met en péril la notion même de droit.

Jusqu’alors apanage des partis d’extrême droite allant jusqu’à remettre en question nos engagements internationaux, une telle démission fait désormais l’objet d’une banalisation préoccupante.

On ne peut accepter que les difficultés actuelles de notre pays, comme de l’ensemble de nos pays riches donc, constituent un prétexte de plus pour nous mettre délibérément hors la loi, pour enfreindre sciemment des engagements que nous nous sommes nous-mêmes donnés.

Car ne pas intervenir en ce qui concerne la situation sanitaire de personnes qui relèvent dans leur immense majorité du droit d’asile constitue bel et bien une trahison de ces engagements.

Or, le droit tel que nous le connaissons est lui aussi chose fragile et vulnérable.

On le constate, nombreux sont dans le monde les leaders politiques qui aspirent à être débarrassés de ses implications les plus gênantes, qu’elles concernent le respect des personnes, nos devoirs humanitaires ou nos obligations écologiques.

Face à leurs prétentions croissantes, un sursaut s’avère indispensable pour sauver, avant qu’il ne soit trop tard, un Droit qui reste digne de ce nom.

J’ai plusieurs fois cité H. Welzer [Les guerres du climat. Pourquoi on tue au XXIème siècle, Gallimard 2009].

« [Il] montre comment une société peut lentement et imperceptiblement repousser les limites du tolérable au point de remettre en cause ses valeurs pacifiques et humanistes, et sombrer dans ce qu’elle aurait considéré comme inacceptable quelques années auparavant. Les gens s’habitueront (et s’habituent déjà) aux événements climatiques extrêmes, aux épisodes de disette ou aux déplacements de population. Les habitants des pays riches s’habitueront aussi très probablement à des politiques de plus en plus agressives envers les migrants ou envers d’autres États, mais surtout ressentiront de moins en moins cette injustice que ressentent les populations touchées par les catastrophes. C’est ce décalage qui servira de terreau à de futurs conflits » (cité par Pablo Servigne et Raphaël Stevens, dans : Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, Seuil, Paris, 2015, p.208-209).

Nous y sommes. Incontestablement.

Voilà que se profile le triomphe du virus du chacun pour soi.

Spécificité américaine, la ruée sur les armes et sur les munitions constitue un effet plus inattendu de l’épidémie. Depuis plusieurs jours, les ventes progressent fortement, alimentées par diverses psychoses : la crainte de ne plus pouvoir s’approvisionner en cas de fermeture des commerces, la perspective de devoir se défendre soi-même si les forces de l’ordre, touchées par la maladie, ne répondaient plus et, surtout, la peur diffuse face à l’incertitude de ces prochains mois. Traditionnellement, le marché des armes fleurit lors des périodes d’instabilité économique ou de changements politiques.

https://www.lemonde.fr/international/article/2020/03/18/prisonniers-liberes-vente-d-armes-en-hausse-les-etats-unis-a-l-heure-du-coronavirus_6033591_3210.html

Il est encore temps de se réveiller.

*

Ajout du 23/03:

Ce lien, pour ce qui est de la situation catastrophique des sans abris:

https://www.politis.fr/articles/2020/03/sans-abri-et-precaires-en-grand-danger-41542/

Et en ce qui concerne l’hystérisation aux frontières de l’Europe:

https://www.liberation.fr/planete/2020/03/21/en-hongrie-les-etrangers-coupables-tout-trouves-de-l-epidemie_1782526

*

Et cet appel, à faire suivre:

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/03/10/que-vaut-l-europe-si-elle-se-fait-l-ennemie-du-droit-d-asile_6032516_3232.html

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