Brève missive à l’intention des enfants que je n’ai pas eus. Et que certains papes gagneraient à écouter Léo Ferré.

Encore une information qui révèle l’une de ces incohérences que se plait à épingler Stultitia :

« Vent de fronde chez les salariés laïcs du Vatican »

Et qui me fait penser, une fois de plus, à l’inoubliable « Monsieur Tout Blanc » de Léo Ferré.

Monsieur Tout-Blanc

Vous enseignez la charité

Bien ordonnée

Dans vos châteaux en Italie

Monsieur Tout-Blanc

La charité

C’est très gentil

Mais qu’est-ce que c’est ?

Expliquez-moi

Pendant c’ temps-là moi j’ vis à Aubervilliers

C’est un p’tit coin perdu au bout d’ la misère

Où l’on a pas tell’ment d’ questions à s’ poser

Pour briffer faut bosser, mon p’tit père

(…)

Monsieur Tout-Blanc

Si j’enseignais la charité

Bien ordonnée

Dans mes châteaux d’Aubervilliers

Monsieur Tout-Blanc

Ce n’est pas vous

Qu’ j’irai trouver

Pour m’indiquer

C’ qu’il faut donner

Quand on sait qu’évêques et autres cardinaux touchent un salaire qui, sans être mirobolant, est toutefois confortable, on s’étonne qu’une institution qui fait profession de charité ne se démarque pas, lorsqu’il s’agit du traitement des plus humbles, de pratiques qui sont hélas celles de nos jungles quotidiennes.

Mais dans le registre de l’incohérence, il y a plus grave.

Je pense souvent aux enfants que je n’ai pas faits.

Il me semble que faire des enfants doit être un acte d’amour par lequel on leur transmet un monde, ambivalent, certes, mais dont on espère qu’il émerveillera encore leurs yeux comme il a émerveillé les nôtres.

Un monde plein d’oiseaux, de libellules colorées, de forêts mystérieuses bruissantes de vie et d’animaux fascinants ; de ces gorilles, ces éléphants, ces baleines qui enchantaient mes livres d’images ; un monde plein de sources claires qu’on peut boire sans crainte dans des montagnes préservées. Un monde où l’existence des uns n’usurperait pas l’espace et les ressources nécessaires à l’existence des autres.

Or, ce monde-là, on le sait, est en train de disparaître sous nos yeux, du fait des ravages exercés partout par une économie soumise à la pression démographique et à la surconsommation de milliards d’humains déjà trop riches et d’autres milliards qui ne rêvent que de le devenir, en réaction à une injuste spoliation.

Avec le lot de prochaines violences inévitables qu’imposera la répartition, entre un nombre croissant d’humains, de ressources décroissant de façon inéluctable.

On peut alors comprendre la réticence à procréer de celles et ceux qui désireraient pour leurs enfants un monde juste et apaisé, dans lequel la beauté, la gratuité, le respect de la vie et de l’environnement conserveraient une place.

Réticence qui fut la mienne.

Car on peut être légitimement en droit de penser que la réduction de ce qui est simple grouillement démographique subi pourrait favoriser l’établissement d’un monde choisi pour être authentiquement plus humain.

Désolé, Monsieur Tout Blanc, mais il n’y a pas que l’égoïsme qui explique la baisse de la natalité.

Je n’ai pour ma part jamais pensé qu’il fallait faire des enfants parce « qu’il n’y a pas (…) de reprise sans explosion des naissances », ou parce que « d’ici 40 ans nous devrons “importer” des étrangers pour qu’ils travaillent et paient des impôts pour nos retraites ».

Je n’ai sans doute pas la prétention d’être un bon chrétien, mais considérer comme vous le faites que faire des enfants pour favoriser la reprise économique ou pour payer nos retraites me révulse.

Peut-être suis-je un rêveur incorrigible, mais je n’ai jamais pensé à cela en voyant un enfant.

Et si justement, plutôt que de courir après une « reprise » économique de toute façon illusoire et suicidaire, notre responsabilité était d’essayer de penser d’urgence un monde qu’une indispensable décroissance réduisant l’emprise idolâtre de l’économique rendrait plus habitable et aimable pour des enfants à naître ?

Si plutôt que de continuer à cautionner le parasitisme des riches, américains, français ou italiens que nous sommes, qui s’octroient entre deux et cinq planètes pour subvenir à leurs gaspillages, nous faisions en sorte de réduire un tel impact par une réelle politique de sobriété, indissociable d’une décroissance de la consommation des nantis (dont les italiens auxquels vous vous adressez font partie comme tous les européens) et une régulation de leur démographie ?

Bien sûr, nul ne nie les problèmes que poserait pendant quelques décennies une telle décroissance en ce qui concerne les « impôts » et les « retraites » qui semblent tellement vous tracasser.

Mais comme vous devriez le savoir, l’état des ressources de notre planète ne permet pas une croissance infinie.

Une telle croissance est tout bonnement impossible. C’est une simple question de physique. Alors que la résolution des problèmes liés à une décroissance choisie relève, elle, en dépit des difficultés, de l’ordre du possible.

Ce n’est donc pas de « reprise » que nous avons besoin. Ni économique, ni démographique.

Car il est tout de même temps de se résoudre à penser rigoureusement un monde où le culte des idoles de la « reprise », de la « croissance », de l’augmentation du « pouvoir d’achat » ou de la préservation des « retraites » ne nous fera plus considérer nos enfants comme des instruments ou des objets à sacrifier sur l’autel de cette religion dévastatrice, mais comme des êtres à part entière, dignes d’amour et de respect, conçus pour autre chose que la perpétuation de nos fantasmes économiques et des systèmes matérialistes qui vont avec.

Et, pour vous qui semblez prêcher le respect des migrants, quel problème y aurait-il si, dans une nécessaire phase de transition économique et démographique nous devions effectivement “importer” des étrangers pour qu’ils travaillent et paient des impôts pour nos retraites » ?

Des économistes autrement lucides que vous voient dans ces migrations l’un des moyens possibles parmi d’autres de réduire en partie des inégalités scandaleuses que nous ne devrions plus tolérer.

Réduction qui serait aussi la façon la plus efficace de permettre à bien des candidats à la migration de s’employer à améliorer chez eux leurs conditions de vie, plutôt que de courir après notre modèle occidental et son fantasme suicidaire en rêvant de consommer et gaspiller, eux et leurs enfants, autant de planètes que le font les américains, les européens et leurs enfants.

Si tant est qu’une charité bien ordonnée devrait pouvoir offrir à celles et ceux qui ne peuvent en jouir la planète unique à laquelle ils ont droit.

Cela impose à l’évidence de réduire les prétentions – économiques aussi bien que démographiques – et les gaspillages de ceux qui usurpent celle des autres, qu’ils soient américains, français ou italiens.

Je ne sais ce qu’il en est de la charité, mais la justice, elle, a un coût.

Et on ne peut se contenter de la prêcher sans assumer des conséquences qui peuvent nous déplaire, qu’il s’agisse d’une plus juste répartition économique ou d’une indispensable régulation démographique.

Alors, mon vieux Léo, même si je suis bien loin d’Aubervilliers, permets-moi encore de suivre tes pas et tes conseils.

Monsieur Tout-Blanc

Si j’enseignais la charité

Bien ordonnée

Dans mes châteaux d’Aubervilliers

Monsieur Tout-Blanc

Ce n’est pas vous

Qu’ j’irai trouver

Pour m’indiquer

C’ qu’il faut donner

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