Petit florilège orwellien en un temps d’invasion de la Novlangue.

Dans une de ses chroniques récentes, toujours remarquables, Jean-Pierre Filiu dénonce « une inversion orwellienne du langage » :

 « À propos de l’enclave palestinienne, où Israël mène une guerre dévastatrice, de nombreux termes signifient désormais leur contraire ».

La bande de Gaza n’est pas qu’un champ de ruines au sens littéral, avec la destruction totale ou partielle de près de 90 % des bâtiments, de plus de 80 % des commerces et de plus de deux tiers du réseau routier. L’enclave palestinienne est aussi un champ de ruines où gît une bonne partie du droit international, violé en toute impunité depuis un an et demi. Elle est également un champ de ruines pour les mots, qu’ils soient vidés de leur sens du fait de l’incapacité à rendre compte d’une telle catastrophe, même en abusant de superlatifs, ou, pire encore, du fait de leur mutation en leur exact opposé.

Ce processus d’inversion de la signification avait été admirablement anticipé, dès 1949, par George Orwell, lorsqu’il avait inventé la novlangue dans son chef-d’œuvre 1984. De même que « la liberté, c’est l’esclavage » sous la plume d’Orwell, certains termes en sont venus à désigner leur contraire dans la bande de Gaza dévastée.

Comment ne pas penser en effet à la « Novlangue » du génial auteur de 1984 quand on entend Benjamin Netanyahou qualifier de « victoire totale » ce qui apparaît comme un massacre insensé de milliers d’innocents, hypothéquant gravement tout espoir d’une paix future, ou encore de « respect par Israël de ses obligations humanitaires » quand les suspensions récurrentes de l’aide humanitaire se produisent en violation flagrante du droit international.

« La suspension de l’aide humanitaire à Gaza met en danger la vie de millions de palestiniens », prévient l’association Action contre la faim, donnant crédit à celles et ceux, y compris israéliens, qui n’hésitent pas à parler de dérive génocidaire.

https://www.amnesty.fr/actualites/rapport-genocide-palestiniens-gaza-commis-par-etat-israel

Sans parler de ce gag abject par lequel un chef d’État ose qualifier de « révolutionnaire et créative » la proposition de Donald Trump visant à transformer la bande de Gaza, une fois vidée de sa population, en « Côte d’Azur du Moyen-Orient »

Mais le comble du cynisme et de la manipulation du langage semble atteint lors de la visite de Netanyahou au démocrate bien connu Victor Orban :

“C’est important pour nous tous, pour toute notre civilisation, cette bataille que nous menons contre la barbarie”, a déclaré le Premier ministre israélien, flanqué d’ultranationalistes.

“Je suis convaincu que c’est la même bataille que nous menons pour l’avenir de notre civilisation commune, notre civilisation judéo-chrétienne.”

Car pour paraphraser Claude Levi-Strauss, il serait opportun de dire que le barbare, c’est d’abord celui qui nie sa propre barbarie.

De plus, l’emploi de l’expression « judéo-christianisme », si elle peut avoir une pertinence en ce qui concerne la théologie et la référence commune aux mêmes Écritures, relève, au dire de l’historienne Sophie Bessis, d’une « énorme imposture » idéologique dès qu’on veut en faire une utilisation politique (La civilisation judéo-chrétienne. Anatomie d’une imposture. Les liens qui libèrent, Paris 2025 p. 8 -version numérique-). Imposture de langage, « vérité alternative » (op.cit. p.12) dont le but est de créer une Sainte Alliance contre « la barbarie musulmane », alliance entre les droites et extrêmes droites prétendant se réclamer du christianisme dans les pays occidentaux et un ultranationalisme israélien prétendant se réclamer du judaïsme. 

Ajoutons pour déconstruire cette imposture langagière, en citant toujours Sophie Bessis, que l’islam « est plus proche du judaïsme qu’aucun des deux du christianisme » (op.cit. p.35).

[précision : j’ai moi-même utilisé le terme « judéo-chrétien » soit dans son sens biblique et théologique, soit en précisant « judéo-chrétien et islamique », par ex., pour bien marquer cette proximité culturelle du christianisme, du judaïsme et de l’islam. Et bien sûr lors de citations ou de références à des auteurs utilisant cette expression de façon non critique – Nietzsche, Kropotkine, Gauchet, etc.]

Certes, ce genre d’impostures n’est pas nouveau dans l’histoire de notre pauvre Monde et particulièrement de ses guerres.

Mais l’actualité de 1984 semble bien n’avoir jamais été aussi prégnante que dans ces temps que nous vivons, temps qui voient l’essor effréné de ce qu’il est convenu de nommer une « guerre cognitive », qui fait désormais rage au cœur même de nos smartphones et de nos ordinateurs.

LA GUERRE C’EST LA PAIX

LA LIBERTE C’EST L’ESCLAVAGE

L’IGNORANCE C’EST LA FORCE

Pouvait-on lire sur la façade du Ministère de la Vérité de l’Angsoc, régime qui règne sur l’Océania de 1984.

Et tant de preuves attestent désormais que la dystopie de l’Océania se rapproche.

Big Brother is watching you“ (Big Brother vous regarde) expérimentent désormais quelques centaines de millions de chinois soumis en permanence aux techniques de reconnaissance faciale qui s’exportent désormais vers tous les Etats, et spécialement ceux, de plus en plus nombreux, qui nourrissent des velléités autoritaires.

Et ce regard scrute désormais nos moyens de communication où de puissants algorithmes s’emploient subtilement à manipuler notre pensée.

Et c’est encore par une subversion du vocabulaire que de sanglantes guerres d’agression sont qualifiées « d’opérations spéciales », et que des manœuvres d’endoctrinement guerrier sont qualifiées « d’éducation ».

Triste héritage, il est vrai de nos propres opérations dites de « pacification », en Algérie, en Indochine, à Madagascar ou ailleurs, opérations récemment revenues sur le devant de la scène, et exposées dans toute leur horreur par de salutaires évocations.

On pourrait encore citer cette subreptice colonisation linguistique, qui transforme en Golfe d’Amérique le Golfe du Mexique.

Ainsi que les multiples attaques contre l’État de Droit d’un Trump qui paraît de toute façon inaccessible à toute admonestation judiciaire.

« Comme il a l’habitude de qualifier ses propres défaites de triomphes, on doute qu’il puisse se corriger… ».

À mettre bien sûr en relation avec l’impudente inversion de l’État de Droit suscitée par une condamnation bien de chez nous, on ne peut plus légale et légitime.

« La vérité, c’est le mensonge », nous disait Big Brother. Dont acte.

[pour une réflexion plus approfondie sur la question de la vérité, voir aussi :

*

Le décès du pape François m’incite à ajouter quelques lignes à cette chronique.

Loin de moi l’idée d’assimiler les propos d’un pape sympathique, attachant par sa simplicité et son humilité, et sous bien des aspects courageux – en particulier dans son engagement affirmé pour les pauvres, contre « la mondialisation de l’indifférence » qui frappe les migrants et les malheureux de ce monde – à cette « novlangue » qui régit l’univers de 1984.

Mais j’avoue que certains commentaires dithyrambiques sur son pontificat me paraissent tout de même relever de cette manipulation du langage que dénonçait Orwell :

« La révolution François : ces douze années où le pape a changé l’Église », peut-on lire dans le journal La Croix du 22 avril ; « Le pape François a voulu une révolution de l’Église qui attend encore ses résultats » titre Le Figaro du 21 avril ; ou encore « Le pape révolutionnaire qui a remodelé l’Église », annonce le New York Times, etc. etc.

Diantre, que de révolutions pour un seul homme !

Or, à moins d’altérer sérieusement le sens des mots, il faut bien reconnaître qu’un tel vocabulaire est proprement disproportionné pour rendre compte des faits.

Certes, il faut reconnaître à François un travail remarquable en ce qui concerne la réforme de la gouvernance du Vatican, l’assainissement de ses finances indignes, une action décidée, en dépit des résistances, contre la sclérose, la corruption, la « pétrification mentale et spirituelle » qui gangrène la Curie.

Et la bonté et la compassion dont il a fait preuve envers les démunis et les persécutés s’inscrit dans les attributs les plus essentiels d’une religion bien comprise, sans nul besoin qu’on les qualifie de « révolutionnaires ».

Mais la révolution de fond, la révolution théologique dont a besoin l’Église catholique et qui conditionne sa survie est bien loin d’avoir eu lieu !

Cette révolution qui aurait signé la fin de ce cléricalisme, souvent dénoncé en paroles, mais bien peu dans les actes, et toujours profondément imprégné dans les mentalités, y compris apparemment dans celle du pape…

Or, un retour à une théologie simplement évangélique aurait signé la fin de cet abus clérical systémique, dont on sait qu’il rend compte en grande partie des nombreux scandales désormais dénoncés. Scandale de l’usurpation par un cléricat mâle ayant confisqué aux fidèles leur dignité en les assujettissant à la domination d’une caste se prévalant d’un « pouvoir sacré » en totale contradiction avec cette révolution, elle fondamentale, apportée par le message évangélique.

Pensons entre autres que si, pour Saint Paul, l’épiscopos, l’évêque, tout comme le presbuteros, le prêtre, doit avoir fait la preuve de ses capacités par sa responsabilité dans le mariage, le fait d’avoir bien élevé ses enfants, etc… (première épître à Timothée, chap. 3, 2-5), les catholiques du XXIème siècle attendent toujours l’ordination de personnes mariées ; et que si le même Saint Paul nous affirme (Épître aux Galates 3, 26-29) qu’ « Il n’y a plus ni Juif, ni Grec ; il n’y a plus ni esclave, ni homme libre ; il n’y a plus l’homme et la femme », François a nommé, en 12 ans de pontificat, en tout et pour tout une femme à un poste de responsabilité dans l’Église !

Une certaine décence s’avèrerait donc de mise dans l’emploi du terme « révolution »…

[Sur tout cela, voir :

*

Dans son important petit livre Coulée brune. Comment le fascisme inonde notre langue (Editions Heloïse D’Ormesson, Paris 2024, déjà mentionné), Olivier Mannoni qui, en tant que traducteur du Mein Kampf d’Hitler, est particulièrement compétent en ce qui concerne les langages totalitaires, montre, nombreux exemples à l’appui

(depuis les dérives verbales de certains extrémistes des Gilets Jaunes, [op.cit. p.57ss], à l’assimilation de mesures sanitaires à la dictature nazie :  « Après les pancartes « Qui ? » qui désignaient les juifs comme coupables (on ne savait déjà plus si c’était du COVID-19 ou du vaccin), un nouveau et dramatique glissement symbolique apparaît : voilà que les opposants au pass sanitaire se mettent à porter l’étoile jaune en signe du traitement « ignoble » qu’on imposait aux non-vaccinés » [op.cit. p.98])

 comment

la montée [des] mouvements fascisants a partout été précédée d’un travail de sape lexical minutieusement agencé et mis en œuvre. Un travail dont le but à long terme est la dissolution de la rationalité, de la froideur de la raison. La plongée dans le lexique ésotérique et le retour aux réactions primitives, à la croyance pure, au culte de la sensation opposée à la raison, sont des techniques dont font usage toutes les dictatures (op.cit. p.23).

On pourrait bien sûr mentionner aussi sur le sujet l’ouvrage fondamental de Victor Klemperer LTI, la langue du IIIe Reich, Albin-Michel, Paris 1996.

(…)

À droite comme à gauche, les positions tenues depuis des siècles par les esprits éclairés et instruits sont en train de s’effriter. La raison politique devient aussi folle qu’une boussole prise dans un orage magnétique. Inculte, aveu­glée par des idéologies à géométrie variable, dépourvue de points de repère historiques, philosophiques et littéraires, elle tourne en tous sens et contribue à son tour à alimenter la déraison générale. Les mots perdent leur sens, les grands courants politiques qui ont fait le socle de notre pays se dissolvent au gré des circonstances. La confusion généralisée s’installe. Et elle donne le jour à un univers de pensée où les mots n’ont, littéralement, plus aucun sens (O. Mannoni, op.cit. p.131).

(…)

À tous les éléments que nous avons énumérés ici, confusionnisme, désarticulation du discours, haine de la science et du savoir, détestation de la culture et de ceux qui la portent, il y a un point commun : l’amour du pouvoir autoritaire et de la dictature. Rien d’étonnant si un Trump exprime son admiration pour Kim Jong-un, Zemmour pour Daech, le même et Marine Le Pen pour Poutine. C’est la passion du pouvoir brutal qui les porte, et qui, dans le meilleur des cas, les aveugle sur sa conséquence :le chaos. Nous sommes à ce carrefour. Si nous prenons le mauvais chemin, le pire est assuré et la novlangue d’Orwell ne sera qu’une plaisanterie par rapport à ce que nous devrons subir (op.cit. p. 182).

(…)

Nous devons reprendre la maîtrise de notre langage, récuser les phrases creuses de la politique, bannir la langue inepte du marketing, récuser la fatalité de l’IA qui prétend penser à notre place, refuser qu’on nous parle « d’expérience client » quand nous allons acheter une laitue, ne plus espérer un « choc de savoir » chaque fois que nous ouvrons un livre, ne plus admettre qu’on parle de « plan social » quand un groupe planétaire ultra bénéficiaire met un centre industriel à l’arrêt, une population entière au chômage et une région à l’agonie, ne plus accepter que des partis ressuscites des années 1930 envisagent la « remigration », c’est-à-dire, en clair, la déportation de populations entières, refuser les mots de la haine, de l’exclusion et de l’humiliation de l’autre. Il nous faut mener un combat vital, dramatiquement urgent, pour la science, le savoir, la maîtrise de l’histoire, de la philosophie, des Lettres, en un mot : pour le retour aux Lumières. Tant qu’elles ne sont pas mortes dans nos cœurs et nos esprits, il n’est pas encore trop tard. Et le premier pas de ce chemin-là, c’est la réappropriation du sens véritable des mots, des phrases, des pensées qui forgent notre vie commune, la lutte contre leur dévoiement par des histrions illettrés et des apprentis dictateurs. Au bout de ce parcours, nous pourrons peut-être un jour, comme Canetti, célébrer notre langue sauvée (op.cit. p. 183-184).

Et laissons le dernier mot à Orwell, notre guide incomparable :

« Si les gens ne savent pas bien écrire, ils ne sauront pas bien penser, et s’ils ne savent pas bien penser, d’autres penseront à leur place. »

Nous le savons, ces « autres » sont déjà là, à l’affût de nos incohérences.

***

Ajout du 08/05 :

Je répare un oubli important : celui de la référence au « 1hebdo » n° 538 du 26 mars, intitulé « Va-t-il [Trump] tuer la pensée ? », et contenant un important entretien avec Olivier Mannoni.

Ajout du 12/05 :

La victoire de la Novlangue n’a rien d’une fatalité :

https://www.lemonde.fr/societe/article/2025/05/12/des-personnalites-de-la-communaute-juive-francaise-prennent-position-pour-denoncer-la-situation-a-gaza_6605467_3224.html

Merci, Mesdames et Messieurs, de sauver l’honneur d’Israël et du judaïsme.

Ajout du 19/05 :

https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/05/15/c-est-au-nom-de-ces-valeurs-juives-qui-rencontrent-si-souvent-les-valeurs-universelles-qu-il-faut-denoncer-les-souffrances-des-palestiniens-et-y-porter-remede_6606244_3232.html

Il serait en effet grand temps de s’en rendre compte…

Ajout du 21/05 :

Une critique salutaire du « soutien pavlovien » de la diaspora juive au gouvernement d’Israël: https://lejournal.info/article/les-juifs-ont-ils-le-droit-de-critiquer-israel/

Ainsi qu’une nécessaire mise au point :

Et enfin du parler vrai qui échappe à la Novlangue :

https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/05/21/le-gouvernement-israelien-ne-doit-plus-beneficier-de-la-moindre-impunite_6607595_3232.html

*

Ajout du 22/05 :

Sans commentaires :

https://www.lemonde.fr/international/article/2025/05/21/en-israel-depuis-le-7-octobre-2023-la-banalisation-des-discours-aux-accents-genocidaires_6607612_3210.html

« Drill baby drill » et autres délires extractivistes et interplanétaires de grands enfants irresponsables. Quand Trump, Musk, Bezos et autres cornucopiens sont, à proprement parler, hors-sol.

« Cornucopiens, qu’es aquo ? », me demande Stultitia.

Ces derniers temps nous offrent de remarquables romans graphiques pédagogiques qui nous aident à réfléchir à l’avenir de notre planète. Ainsi, après « Le Monde sans fin » de Jean Marc Jancovici et Christophe Blain, voici le très recommandable « Ressources. Un défi pour l’humanité », de Philippe Bihouix et Vincent Perriot (Casterman, Paris 2024. Cité désormais B&P).

https://www.casterman.com/Bande-dessinee/Catalogue/ressources/9782203275980

[j’ai déjà plusieurs fois mentionné Philippe Bihouix, en particulier à propos de son livre « L’âge des low tech. Vers une civilisation techniquement soutenable » Seuil, Anthropocène, Paris 2014]

Sous forme aisément accessible, ces ouvrages n’en offrent pas moins quantité de données permettant de remettre à leur juste place quelques supercheries allègrement répandues par nos bouffons tragiques.

Et voila comment Bihouix et Perriot définissent les cornucopiens :

« Cornucopien, ça vient du latin : cornu copiae, la corne d’abondance. Son nom vient (…) du Royaume des Dieux. Rhéa, la mère de Zeus, craint pour la vie de son fils… Cronos, le père, a la fâcheuse tendance à dévorer ses enfants à leur naissance… Rhéa confie alors Zeus à la chèvre Amalthée… Mais quand le jeune Zeus arrache par mégarde la corne de sa nourrice, il se fait pardonner en dotant celle-ci d’un pouvoir surnaturel… celui de toujours abonder en fleurs et en fruits ! Elle devient la fameuse corne d’abondance.

Un cornucopien, c’est quelqu’un qui a la conviction que nous allons, grâce au progrès technique, vers un monde d’abondance » (B&P p. 21-22).

Ajoutons que cette abondance serait rendue possible par le mythe d’une croissance infinie fondée sur le caractère inépuisable de nos ressources matérielles et de notre énergie.

Or, il est tout de même grand temps de remettre les pieds sur terre, n’est-ce pas, MM. Trump, Musk, Bezos et autres cornucopiens ?

Le livre de référence que constitue « La guerre des métaux rares » de Guillaume Pitron (Les Liens qui Libèrent, Paris 2019, cité désormais GP), publie pour sa part dans ses « annexes » (Annexe 14 p. 310), une impressionnante infographie reprise au journal spécialisé dans l’industrie, l’Usine Nouvelle, de 2017, intitulé :

DUREE DE VIE DES RESERVES RENTABLES DES PRINCIPAUX METAUX NECESSAIRES A LA TRANSITION ENERGETIQUE.

(précisons que la notion de « réserves rentables » désigne le taux de retour énergétique, c’est-à-dire la quantité d’énergie nécessaire pour produire des matériaux ou de l’énergie. Suite à la baisse continuelle de ce taux – qui ne touche pas que les énergies non renouvelables, nous le verrons plus loin – et comme l’exprime G. Pitron (op.cit. p. 239), notre époque est engagée dans « une fuite en avant dont nous pressentons l’absurdité. Notre modèle de production sera-t-il encore sensé le jour où un baril permettra tout juste de remplir un autre baril ? » ou lorsqu’il faudra aller chercher du minerai de cuivre ou de fer à plusieurs kilomètres sous terre ou sous les océans ?

(cf. aussi P. B&P p.80ss, etc.).

En passant, cela veut dire tout simplement que la quantité de matériaux indispensables entre autres à la fabrication des gigantesques fusées dont rêvent MM. Musk et Bezos et autres pour transporter et installer des êtres humains vers d’autres systèmes stellaires, n’assurerait dans le meilleur des cas, que quelques misérables vols.

Dans le meilleur des cas, car outre les matériaux, c’est l’énergie, qui fera défaut :

« Les difficultés techniques qu’impliqueraient un voyage interstellaire sont énormes…À commencer par la propulsion d’un vaisseau de grande taille (…) Pour que l’accélération soit suffisante, il faudrait une puissance de 37 térawatts (milliards de kilowatts), soit deux fois la puissance actuelle utilisée par l’humanité, à maintenir pendant deux ans ! »

 Nous dit l’astrophysicien Roland Lehouc, (cité par B&P p. 58).

De « simples » transferts interplanétaires, tels que le projet d’Elon Musk d’un million d’habitants sur Mars, la planète B, transportés par des fusées Starship ou autres se heurtent déjà à des difficultés déraisonnables :

« Imagine son rêve : des générations entières devant se « terrer » sur la lune ou sur Mars à l’abri des radiations, car toutes deux n’ont pas de bouclier magnétique pour les arrêter (…) vivre au milieu d’un désert glacial, approvisionné chichement depuis la Terre au prix d’une dépense énergétique immense… » (B&P p. 61-62).

Exit donc les délires cornucopiens développés par l’inénarrable enfant gâté Elon Musk et son alter ego Jeff Bezos.

Ces gens-là croient-ils véritablement à de telles divagations invraisemblables ? On se le demande.

Ou bien ce type d’hubris ne constituerait-il pas, quoi qu’il en soit des croyances de ses promoteurs, un habile marketing ayant pour but de développer des business capitalistes rentables à court terme, « accélérant la pollution, le changement climatique et l’exploitation des ressources », tels que le tourisme spatial, les satellites Starlink, les voitures électriques et autres implants neuronaux ? (B&P p. 62).

La question reste posée…

Mais revenons à un autre type de délire cornucopien, celui qui concerne l’extractivisme, et donc plus précisément les rodomontades d’un Trump se faisant fort d’exploiter le maximum de ressources possibles, en énergies fossiles comme en matériaux divers, minerais, terres rares, etc. au besoin en employant la force et aux prix de dévastations environnementales sans précédents.

Drill, baby, drill ! [+ ou – « Fore, petit, fore ! »] a-ton entendu triomphalement ces derniers mois, que ce soit en ce qui concerne les forages pétroliers, gaziers, en zones jusqu’à maintenant préservées, ou l’exploitation des terres dites « rares » faisant l’objet de tractations nauséabondes sur fond de chantage à la guerre ou à la paix.

Mais le délire et le fantasme infantile de toute puissance aveuglent l’esprit de nos cornucopiens, leur occultant une réalité pourtant des plus évidente pour qui prendrait la peine de considérer le réel au-delà des divagations idéologiques :

« Combien faut-il d’énergie pour produire de l’énergie ? La question, farfelue pour la plupart d’entre nous, est essentielle aux yeux des énergéticiens. Il y a un siècle, il fal­lait en moyenne un baril de pétrole pour en extraire cent ; aujourd’hui, le même baril n’en produit, dans certaines zones de forage, que 35. Les technologies de forage ont gagné en efficience, mais les gisements les plus accessibles ont été épuisés. Il a fallu forer de nouveaux puits de pétrole, plus dif­ficilement exploitables, nécessitant dès lors davantage d’éner­gie.

Quant au brut non conventionnel (huiles de schiste, sables bitumineux), un baril n’en produit que cinq tout au plus. C’est une fuite en avant dont nous pressentons l’ab­surdité. Notre modèle de production sera-t-il encore sensé le jour où un baril permettra tout juste de remplir un autre baril?

Les mêmes enjeux valent pour les métaux rares, puisqu’il va falloir toujours plus d’énergie pour les déterrer et les raf­finer. Des experts affirment que les réserves de minerais rares prouvées sont moindres que celles réellement existantes, car il reste des gisements à découvrir. Il n’y aurait donc pas lieu de s’inquiéter d’un risque de pénurie. Cependant, la pro­duction de ces métaux mobilise 7 à 8 % de l’énergie mon­diale. Qu’adviendra-t-il si ce ratio bondit pour atteindre 20, 30 %, voire davantage ? Au Chili, selon Ugo Bardi [Le Grand pillage : comment nous épuisons les ressources de la planète, Les Petits Matins, Paris 2015], « l’énergie nécessaire pour extraire le cuivre a augmenté de 50 % entre 2001 et 2010, pendant que la production totale de cuivre n’augmentait que de 14 % […]. Le même scénario s’applique aux États-Unis, où l’industrie du cuivre s’est avérée très énergivore ».

Pour la même quantité d’énergie dépensée, les groupes miniers extraient aujourd’hui jusqu’à dix fois moins d’ura­nium qu’il y a trente ans — et c’est vrai d’à peu près toutes les ressources minières. La situation est si critique qu’un gise­ment recelant les mêmes teneurs en minerais que dans les années 1980 est dorénavant considéré, dans le monde minier, comme une « perle rare ». Aussi, conclut Ugo Bardi, « les limites de l’extraction minière ne sont pas quantitatives, mais énergétiques».

Les limites de notre système productiviste se dessinent aujourd’hui plus nettement : elles seront atteintes le jour où il nous faudra dépenser davantage d’énergie que nous ne pour­rons en produire. Et pourtant, un instinct de conquête nous incite à tenter, encore et toujours, de repousser les frontières du possible, d’étendre la domination de l’homme sur chaque recoin de monde (et même de l’espace (…) » (GP p. 238-240).

Une fois de plus se pose la question des objectifs réels de telles entreprises délirantes portées par cet « instinct de conquête ».

Ces irresponsables qui prétendent en ce moment mener le monde croient-ils en leurs fantasmes absurdes ?

Ou bien s’agit-il « simplement » de parfaits cyniques dont le seul mot d’ordre serait « après nous le déluge », et qui s’emploieraient à tirer de notre pauvre Terre le plus d’avantages possibles tant qu’il en est temps encore, se moquant éperdument de la ruine vers laquelle ils mènent à brève échéance l’environnement, et donc l’humanité ?

Quoi qu’il en soit de la réponse, le résultat ne peut hélas qu’être le même :

« De Gaïa à Thanatia.

(Vincent) – Que va-t-il se passer quand il n’y aura plus de ressources à disposition ? 

(Philippe) – Peut-être qu’on commencera à attaquer les fonds sous-marins, hélas… On raclera les océans pour aspirer des nodules polymétalliques dans le pacifique ou broyer des encroûtements [formation ou dépôt géologique sous-marin sur une surface rocheuse] sur les franges des dorsales océaniques…

(Vincent) – OK, donc on continuera comme maintenant, mais en pire…

(Philippe) – je ne vois pas ce qui nous arrêterait !  (…) À mon avis, on attaquera d’abord le continent antarctique [ajout de Stultitia : peut-être plutôt le Groenland !]. Il y fait bien moins froid que dans l’espace, et c’est bien plus près. On creusera d’immenses trous en surface… On provoquera des pollutions sous-marines gigantesques…

(Vincent) – Ok, on tape dans le stock, et ensuite ?

((Philippe) – Eh bien, si l’on suit le raisonnement des chercheurs Antonio et Alicia Valero , tout ça n’est qu’une question de temps. « Le destin de Gaïa, c’est Thanatia » …Thanatia, de Thanatos, la mort dans la Grèce antique. Gaïa, la pourvoyeuse de ressources une fois épuisée devient une planète « morte », sans ressources abiotiques [non issues du vivant] exploitables. (…) Après les chasseurs-cueilleurs, les hommes deviendraient des ferrailleurs-cueilleurs, ils trouveraient leurs maigres ressources métalliques dans les décombres de la civilisation – c’est horrible, mais c’est ce que fait déjà une partie de l’humanité aujourd’hui, beaucoup d’enfants travaillent dans des décharges pour survivre, ramassant des canettes en aluminium, du plastique … »  (B&P p. 94-96 ; 98-99). 

Car nous courons allègrement non seulement vers le pic du pétrole et du gaz, mais vers le « pic de tout » (B&P p. 81).

Mais n’allons pas croire que nos sinistres et ridicules cornucopiens seraient seuls en cause.

Car, nous le savons, le démon du cornucopianisme nous contamine tous, souvent sans que nous nous en rendions compte, alors même que nous nous croyons « écologistes ».  

Qu’on me pardonne encore cette longue citation qui a le mérite de nous mettre en face de la réalité, notre réalité.

« Si le PIB mondial per­siste à croître au rythme annuel de 3 %, comme il l’a fait ces vingt dernières années, il va doubler entre aujourd’hui [l’ouvrage date de 2019] et 2041. Autrement dit, suivant cette logique, tout ce qui s’édi­fie, se consomme, se troque et se jette à l’instant où vous lisez ces lignes va être, en gros, multiplié par deux en moins d’une génération. Il y aura deux fois plus de tours d’immeubles, d’échangeurs autoroutiers, de chaînes de restauration, de fermes des Mille Vaches, d’avions Airbus, de décharges élec­troniques, de centres de stockage de données… Il y aura le double de voitures, d’objets connectés, de Frigidaires, de fils barbelés, de paratonnerres… Et il va donc falloir deux fois plus de métaux rares.

Vers une pénurie de métaux ?

Il existe certaines estimations de nos besoins futurs. Lors d’un symposium organisé au Bourget en 2015, en marge des négociations de Paris sur le climat, une poignée d’experts ont dévoilé plusieurs projections. D’ici à 2040, ont-ils pronos­tiqué, nous devrons extraire trois fois plus de terres rares, cinq fois plus de tellure, douze fois plus de cobalt et seize fois plus de lithium qu’aujourd’hui. Olivier Vidal, cher­cheur au CNRS, a même réalisé une étude portant sur tous les métaux nécessaires à moyenne échéance pour soutenir nos modes de vie high-tech. Ses travaux ont été publiés en 2015 et ont fait l’objet d’une mention sur la BBC. M. Vidal a également prononcé une trentaine de confé­rences en Europe, devant un public composé majoritaire­ment d’étudiants. C’est tout.

Pourtant, l’étude de M. Vidal devrait être le livre de che­vet des chefs d’État du monde entier. En se fondant sur les perspectives de croissance les plus communément admises, le chercheur souligne tout d’abord les quantités considérables de métaux de base qu’il va falloir extraire du sous-sol pour tenir la cadence de la lutte contre le réchauffement clima­tique. Prenons le cas des éoliennes : la croissance de ce mar­ché va exiger, d’ici à 2050, « 3 200 millions de tonnes d’acier, 310 millions de tonnes d’aluminium et 40 millions de tonnes de cuivre », car les éoliennes engloutissent davantage de matières premières que les technologies antérieures. « À capa­cité [de production électrique] équivalente, les infrastructures […] éoliennes nécessitent jusqu’à quinze fois davantage de béton, quatre-vingt-dix fois plus d’aluminium et cinquante fois plus de fer, de cuivre et de verre » que les installations utilisant des combustibles traditionnels, indique M. Vidal. Selon la Banque mondiale, qui a conduit sa propre étude en 2017, cela vaut également pour le solaire et pour l’hydrogène, dont « la composition […] nécessite £n fait significativement plus de ressources que les systèmes d’alimentation en énergie traditionnels ».

La conclusion d’ensemble est aberrante : puisque la consom­mation mondiale de métaux croît à un rythme de 3 à 5 % par an, « pour satisfaire les besoins mondiaux d’ici à 2050, nous devrons extraire du sous-sol plus de métaux que l’humanité n’en a extrait depuis son origine ». Que le lecteur nous par­donne d’insister : nous allons consommer davantage de mine­rais durant la prochaine génération qu’au cours des 70 000 dernières années, c’est-à-dire des deux mille cinq cent géné­rations qui nous ont précédés. Nos 7,5 milliards de contem­porains [ajout : le livre date de 2019. Nous sommes aujourd’hui près de 8,3 milliards] vont absorber plus de ressources minérales que les 108 milliards d’humains que la Terre a portés jusqu’à ce jour » (GP p. 230-232).

Faut-il donc se résoudre au désespoir ?

Au terme de son ouvrage, Philippe Bihouix, comme Guillaume Pitron, évoque ce qui paraît bien être la seule solution possible.

L’urgence d’une radicale sobriété :

« faire en sorte de consommer moins d’énergie, de matières. Essayer de réduire nos besoins ‘à la source’ » (B&P p. 130). (…) « Nous avons vu [Chapitre 5, p. 108 ss, « Le recyclage », et ses limites…] que les ressources péniblement extraites des mines puis incorporées aux objets finissent par être mal recyclées, dispersées et perdues définitivement pour les générations futures. Le bon sens voudrait donc que l’on fasse durer les produits et les machines le plus longtemps possible : passer du jetable au durable, à un « âge de la maintenance où on prend soin, on répare, on réemploie, on réutilise, dans tous les domaines (B&P p.134) ». (…) « Ne mobiliser les précieuses et rares ressources que pour des usages réfléchis. Faire « low-tech plutôt que « high-tech » à chaque fois que possible » (B&P p.138).

– Vincent : Je reste un peu sceptique. Mais quoi qu’il en soit, comment peut-on enclencher cette métamorphose ? Comment convaincre Jeff, Mark, Elon et aussi – et surtout – leurs clients, de changer ?

-Philippe : Hélas, je n’ai pas de recette miracle.

En effet, cette solution impérative et urgente seule en capacité d’assurer – éventuellement – notre survie, représente l’extrême opposé du délire extractiviste et consumériste irresponsable dans lequel nous lancent, sous la direction arrogante de Donald, Jeff, Mark, Elon et autre sinistres cornucopiens.

Les velléités écologistes sont par ailleurs bien loin d’en prendre la mesure véritable.

Philippe Bihouix évoque bien la sagesse des Anciens : « Dans la Grèce antique, il fallait rechercher la tempérance en toutes choses, et lutter contre l’hybris, la démesure… » (B&P p. 149) ainsi que les grandes traditions spirituelles du monde (id. ibid. p. 150), mais il faut bien reconnaître que la tâche paraît surhumaine pour retrouver la beauté sereine de ces nuits pleines de lucioles dont nous parlait Pasolini (id. ibid. p. 158).

Surtout quand on considère que les 10 milliards d’êtres humains que nous serons bientôt et que nous demeurerons durant des siècles, même si l’accroissement démographique se stabilise, « vont absorber plus de ressources minérales que les 108 milliards d’humains que la Terre a portés jusqu’à ce jour » (GP p. 232).

À l’évidence, « La croissance matérielle que nous vivons actuellement ne sera qu’une brève parenthèse dans l’histoire de l’humanité » (B&P p. 61), avant des lendemains d’austérité, voire de disette.

Comme soutenu souvent sur ce blog, une décroissance démographique la plus rapide possible contribuerait de façon décisive à atténuer les crises gigantesques que suscitera l’épuisement de nos principales ressources, en tragiques inadéquations avec les besoins d’une population trop nombreuse.

Mais on connaît sur le sujet les orientations idéologiques qui font que les déclarations dogmatiques prévalent sur le salut de l’humanité…

Et à la question posée par Vincent Perriot : « Est-ce que l’humanité peut prendre une autre trajectoire ? Peut-on faire atterrir en douceur ce vaisseau fou qu’est devenu notre civilisation technologique ? », on comprend que Philippe Bihouix s’en tienne à la réponse sibylline qui conclut l’Utopie de Thomas More :

Optarim Verius, quam sperarim : Je le souhaite plus que je ne l’espère.

*

Ps : Il est fortement conseillé de compléter ce petit aperçu – déjà bien long – par les chapitres éclairants de la BD concernant la fonction de l’exponentielle dans la croissance et l’extractivisme, le mythe de la « dématérialisation » apportée par l’informatique, l’illusion du recyclage, etc.

Outre une réflexion supplémentaire sur « les promesses déçues du recyclage », Guillaume Pitron nous éclairera de son côté sur « la part d’ombre des technologies vertes et numériques », la délocalisation de la pollution, etc.

On écoutera aussi avec grand profit les très instructives conversations entre Jean Marc Jancovici et Philippe Bihouix :


 Ajout 23/03 :

Et encore :

MAGA : Make Arrogance Great Again. À propos des prouesses de D. Trump et J.D. Vance et de leur résultat probable : Make Anti-americanism Great Again.

On reste abasourdi devant l’arrogance grossière de petits arrivistes somme toute assez minables qui se permettent d’humilier un héros de la résistance contre le totalitarisme dont ils n’arrivent pas à la cheville.

Jalousie morbide ? Poussée de ce fantasme infantile d’hubris qui caractérise ce genre de petits esprits ? Sans parler bien sûr des mesquineries financières qui constituent leur monde étriqué.

S’inspirant entre autres du grand connaisseur du fascisme qu’est Robert Paxton, Philippe Bernard nous offre dans « Le Monde » une réflexion pertinente sur de tels débuts proprement cauchemardesques.

https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/03/02/les-debuts-de-la-presidence-trump-ont-suffi-pour-donner-au-cauchemar-de-l-amerique-virant-au-fascisme-un-amer-parfum-d-actualite_6572578_3232.html

On pourra bien sûr soutenir que le terme « fascisme » est dévoyé pour désigner ce qui se manifeste aujourd’hui à travers la présidence Trump.

En partie à juste raison, si on se limite à identifier le fascisme au nazisme de la « solution finale » et de ses six millions de morts sans compter les guerres. Certes nous n’en sommes pas là.

Mais Philippe Bernard mentionne aussi l’excellent livre d’Olivier Mannoni, entre autre traducteur de Mein Kampf, dont il paraît difficile de mettre en doute la connaissance du fascisme : « Coulée brune. Comment le fascisme inonde notre langue (Editions Heloïse D’Ormesson, 2024), qui montre comment insidieusement, « la dégradation du discours et du vocabulaire aux Etats-Unis – mais aussi en France – prépare la levée des barrières morales, l’autoritarisme, la déshumanisation et donc potentiellement le fascisme ».

« Une langue dont on massacre la syntaxe, la grammaire et l’orthographe ne peut plus être un outil de réflexion rationnelle, écrit-il. Le langage chaotique d’Hitler dans Mein Kampf, celui de Trump (…) ne sont pas, ou pas seulement, le fruit de [leur] incapacité (…) à formuler une pensée. Ce travail de démolition souterrain ronge le dialogue démocratique (…) et nous prive de nos moyens d’expression et le fait en prétendant nous rendre notre “liberté”.

Dans le brûlot d’Hitler, son traducteur dit avoir retrouvé « les racines de maux qui (…) [bouleversent] notre vie politique : l’usage de l’incohérence en guise de rhétorique, de la simplification extrême en guise de raisonnement, des accumulations de mensonges en guise de démonstration, d’un vocabulaire réduit, déformé, manipulé, en guise de langue ». Et il voyait dans les propos de Trump promettant d’« éradiquer » la « vermine » (les opposants politiques) et de protéger le « sang américain » contre la « contamination » par celui des migrants un discours exterminateur et purificateur tout droit sorti du registre hitlérien.

Peut-être le terme « prépare » constitue-t-il alors un euphémisme, car le processus est en route depuis longtemps, en témoignent William Audureau et Maxime Vaudano dans le même journal, dans une étude qui rappelle fâcheusement, outre la Novlangue d’Orwell, LTI, la langue du IIIe Reich, de Victor Klemperer, ouvrage de référence sur le langage totalitaire.

Si la « solution finale » commence effectivement en 1941 par les massacres nazis en Ukraine, puis se voit « théorisée » par la conférence de Wannsee de 1942, les fascistes étaient au pouvoir depuis près de 10 ans en Allemagne et de 20 en Italie, et leur vocabulaire en avait largement posé les prémisses en infusant la haine, le mépris, la xénophobie, le racisme, la discrimination, la contre-vérité…

Toutes manifestations préparant le déchaînement que l’on sait.

Sur ce point, les insultes de Trump et de Vance rencontrent aussi de façon troublante le vocabulaire nauséabond de Poutine et ses sbires, fascistes et criminels de guerre depuis longtemps avérés, lorsqu’ils traitent Zelensky « d’ordure », de « clown », etc. tout en faisant mourir leurs opposants dans des camps.

 Gardons-nous donc de certaines évolutions hélas prévisibles, même si elles paraissent tomber sous cette loi de l’Histoire que nous rappelle Stefan Zweig :

 « Cela reste une loi inéluctable de l’Histoire : elle défend précisément aux contemporains de reconnaître dès leurs premiers commencements les grands mouvements qui déterminent leur époque ».

Et dans le registre de l’arrogance, je voudrais encore signaler l’outrecuidance d’un M. J.D. Vance, qui, se revendiquant du catholicisme, se permet de donner des leçons au Pape lorsque ce dernier s’oppose courageusement à la politique anti-migrants de Trump.

Certes les compétences théologiques reconnues de M. Vance lui permettent de citer Saint Augustin et Saint Thomas – en latin !- et de disserter pompeusement sur « l’ordo amoris ».

Je reconnais pour ma part ne pas avoir, à la différence sans doute de M. Vance, une connaissance exhaustive des 68 volumes de l’édition Brépols (inachevée) des œuvres de Saint Augustin, ni de l’œuvre foisonnante de Saint Thomas d’Aquin.

Aussi, dans mon ignorance, je m’en tiendrai à quelques remarques et références basiques accessibles au mécréant que je suis.

Car il est tout de même surprenant qu’un politicien de premier plan, qui habite une nation dont on sait qu’elle consomme l’équivalent de 5 planètes au détriment des pays les plus pauvres de notre Terre et dont plus de 90% de la population appartiennent au 20% les plus riches du monde, s’en tienne à une théologie triviale de café du Commerce et affirme, droit dans ses bottes devant son comptoir, que « charité bien ordonnée commence par soi-même ».

https://news.un.org/fr/story/2025/02/1152766

Belle prouesse théologique, s’il en est ! Est-ce donc pour entendre ce genre de prêche qu’une majorité de catholiques américains a voté pour son mentor ?

 Mais pour parler comme l’Anonyme de la Chanson de la Croisade des Albigeois :

« J’ai ouï dire qu’il en doit être ainsi » :

« Malheur à vous les riches, car vous avez votre consolation » (Évangile selon St. Luc, 6-24) ;

« Votre richesse est pourrie, vos vêtements rongés des vers ; votre or et votre argent rouillent et leur rouille servira contre vous de témoignage (…) Voyez le salaire des ouvriers qui ont fait la récolte dans vos champs : retenu par vous, il crie et les clameurs des moissonneurs sont parvenues aux oreilles du Seigneur » (Épitre de St. Jacques 5, 24).

« Malheur ! Ceux-ci joignent maison à maison, champ à champ, jusqu’à prendre toute la place et à demeurer seuls au milieu du pays ! ». (Livre d’Ésaïe 5,8).

Etc. etc.

Allons, M. Vance ! Encore un petit effort pour approfondir votre théologie !

Sinon, en plus du Make Anti-americanism Great Again, et de la honte dont vous et votre Président couvrez l’Amérique, vous risquez fort de susciter, de façon parfaitement justifiée, un Make Anti-catholicism Great Again

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Ajout 04/03 :

Le fond du puits et le comble de la honte :

https://www.lemonde.fr/international/article/2025/03/04/donald-trump-gele-brutalement-l-aide-militaire-a-l-ukraine-pour-soumettre-volodymyr-zelensky-a-sa-volonte_6576145_3210.html?random=144307251

https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/03/04/en-gelant-son-aide-militaire-trump-trahit-l-ukraine_6576315_3232.html

Shame on you, USA !

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Et pour confirmer, si besoin est, l’escalade dans l’indécence :

https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/geopolitique/geopolitique-du-jeudi-27-fevrier-2025-2107441

Sans autre commentaire.

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Et pour finir, cette image envoyée par un ami.

Elle dit tout ce qui est à dire…

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Ajout du 09/03 :

Fort heureusement, il existe encore des politiciens qui savent appeler un chat un chat :

Chapeau M. Malhuret !

Et merci pour sauver l’honneur de l’Europe et des États Unis !

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Ajout du 16/03 :

Cet article qui confirme la manipulation « fascisante » du langage par Trump :

https://www.la-croix.com/a-vif/cecile-alduy-donald-trump-veut-empecher-la-population-de-penser-20250316

« Mais papa, l’Empereur est nu ! ». (Hans Christian Andersen, « Les habits neufs de l’Empereur »). In memoriam Alexei Navalny.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Habits_neufs_de_l%27empereur

David Owen, médecin et ancien ministre britannique nomme « syndrome d’Hubris » la transformation pathologique de la personnalité opérée par la pratique du pouvoir.

Selon Owen, pour être atteint du syndrome d’hubris, il faut présenter au moins 3 des critères parmi les 14 suivants. Certains sont uniques (*), d’autres recoupent les critères de personnalité narcissique (PN) , antisociale (PA) ou histrionique (PH) :

Les critères du syndrome d’hubris

– propension narcissique à voir le monde comme une arène où exercer son pouvoir et chercher la gloire (PN)

– prédisposition à engager des actions susceptibles de présenter l’individu sous un jour favorable c’est-à-dire pour embellir son image (PN)

– attrait démesuré pour l’image et l’apparence (PN)

– façon messianique d’évoquer les affaires courantes et tendance à l’exaltation (PN)

– identification avec la nation ou l’organisation, au point que l’individu pense que son point de vue et ses intérêts sont identiques à ceux de la nation ou de l’organisation (*)

– tendance à parler de soi à la troisième personne ou à utiliser le “nous” royal (*)

– confiance excessive en son propre jugement et mépris pour les critiques et les conseils d’autrui (PN)

– impression d’omnipotence sur ce que l’individu est personnellement capable d’accomplir (PN)

– croyance qu’au lieu d’être responsable devant ses collègues, le seul tribunal auquel devra répondre sera celui de l’histoire (PN)

– croyance inébranlable que le jugement de ce tribunal lui sera favorable (*)

– perte de contact avec la réalité, souvent associé à un isolement progressif (PA)

– agitation, imprudence et impulsivité (*)

– tendance à accorder de l’importance à leur “vision”, à leur choix, ce qui leur évite de prendre en considération les aspects pratiques ou évaluer les coûts et les conséquences (*) – incompétence “hubristique”, lorsque les choses tournent mal parce qu’une confiance en soi excessive a conduit le leader à négliger les rouages habituels de la politique et du droit (PH

Franchement, cela ne vous rappelle pas quelqu’un ? Ou pour mieux dire, quelques-uns ?

Le « syndrome d’hubris » n’est-il pas l’apanage de quelques Trump, Poutine, Netanyahou, Musk, Milei, Bolsonaro et bien d’autres ?

« Il faut tenir compte de la mentalité très particulière de ces malades qui nous gouvernent et qui refusent d’une part, de considérer leur état de santé comme incompatible avec la direction d’un pays ou d’une armée, et d’autre part, d’admettre que les conséquences de leur maladie peuvent être graves pour leurs concitoyens.
On peut parfaitement imaginer une commission médicale dont les membres seraient désignés par le Conseil constitutionnel. Elle examinerait le président de la République chaque année et pourrait constater le début d’une maladie grave. Elle garderait le secret quelques mois et déciderait, à un moment donné, d’alerter le Conseil constitutionnel qui apprécierait et prendrait une décision ».

Disait le Professeur Jean Bernard [1907-2006] de l’Académie française, de l’Académie des sciences, de l’Académie de médecine, président du Comité national consultatif d’éthique. (Cité par pierre Accoce et Pierre Rentchnick, dans : « Ces malades qui nous gouvernent », Paris, Stock 1996).

Jean Bernard se plaçait bien sûr dans le contexte des institutions de l’État français.

Mais tout comme il existe, malgré ses limites, une Cour Pénale Internationale, il serait grand temps que quelque institution internationale, quelque « Conseil sanitaire » ou « Conseil de Sécurité » consultatif réunissant des experts médicaux reconnus, ait le simple bon sens de déclarer officiellement que ce genre de pathologie est incompatible avec la direction des nations, et en particulier avec le gouvernement de la nation la plus puissante du monde. Après tout, une affection de ce genre ne serait-elle pas légitimement jugée incompatible avec une activité professionnelle ou familiale, et nécessitant une thérapie appropriée ?

Certes, dénoncer un tel état de fait ne changera pas l’ordre des choses. Le mal est bien trop enraciné pour cela. Et l’inefficacité du « Conseil de Sécurité » des Nations Unies nous montre les limites de ce genre d’exercice.

Mais Camus disait que « mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde ».

Il en va ainsi du fait de croire ou de laisser croire que certains personnages ou actes relèvent du politique, alors qu’ils relèvent en fait de la pathologie ; que certains dirigeants qui en imposent et occupent l’espace médiatique seraient des hommes dignes d’admiration ou de respect, alors qu’il s’agit tout simplement de dangereux névropathes, narcissiques, immoraux et violents.

Vladimir Poutine, entre autres mafieux notoire et criminel de guerre triomphalement réélu à intervalle régulier, faisant l’objet de mandats d’arrêt de la Cour Pénale Internationale est un parfait exemple du « syndrome d’hubris ». Il n’est que trop manifeste que Donald Trump, reconnu coupable de 34 chefs d’accusation, inculpé à quatre reprises au pénal, repris de justice raciste, xénophobe, prédateur sexuel, misogyne et homophobe relève de ce même syndrome.

Et ce qui est effrayant, c’est le pouvoir démesuré que notre monde moderne met désormais à la disposition de tels malades.

Comme l’écrit le philosophe Olivier Rey (cité par B. Chaouat), la « figure la plus terrifiante et la plus repoussante de notre temps, c’est la conjonction de l’immaturité psychique la plus complète avec les moyens d’action les plus sophistiqués ». (Une folle solitude. Le fantasme de l’homme autoconstruit, Seuil, 2006).

Mais la folie ne peut être une excuse.

Si les aberrations auxquelles nous assistons peuvent effectivement s’enraciner dans des pathologies psychiques relevant du « fantasme de toute puissance » infantile, cela n’annihile pas pour autant leurs caractères de délits et de crimes et donc la responsabilité éthique et juridique de ceux qui les commettent.

Car c’est bien ainsi qu’il convient de qualifier par exemple le fait pour un dirigeant politique de premier plan de s’acoquiner avec des mafieux et des criminels de guerre notoires, responsables de guerres d’agression, alors même qu’on dénigre à coup de mensonges les victimes et les résistants qui osent courageusement s’y opposer ; ainsi en va-t-il aussi de l’outrecuidance d’invoquer ses propres intérêts pour justifier le délit de non- assistance à personne et à peuple en danger.

Demeurons toutefois conscients de l’avertissement tellement actuel de Pascal de Sutter (psychologue belge, auteur de « Ces fous qui nous gouvernent« , Les Arènes, 2007) :

“Le plus cocasse, c’est que si les fous sont au pouvoir, c’est parce que nous les y avons mis justement parce qu’ils sont fous”. Parce que les électeurs cherchent des leaders séducteurs, menteurs, ou manipulateurs. Nous recherchons à travers ces défauts, des hommes politiques qui nous ressemblent ou nous rassurent sur nous-mêmes. C’est peut-être cela le secret du populisme.

Qui donc osera dire que l’Empereur est fou ?

Effectivement, ce monde manque cruellement de Navalnys…

Bouffons tragiques : le retour.

Certes, ils n’ont jamais quitté la scène.

[C’est un peu facile, mais je ne résiste pas…] :

« Pensant pour ma part à la façon dont procèdent les choses, j’estime que le monde a toujours été pareil et que toujours il y a eu en lui autant de bien que de mal … ». Machiavel (Discours sur la première décade de Tite Live, II, Avant-propos, Œuvres, Robert Laffont, Paris 1996, p. 292).

Pour paraphraser mon maître Simon Leys, « Que les idiots disent des idioties, c’est comme les pommiers produisent des pommes, c’est dans la nature, c’est normal. Le problème c’est qu’il y ait des [é]lecteurs pour les prendre au sérieux. Et là évidemment se trouve le problème qui mériterait d’être analysé ».

En effet, que près de 80 millions de citoyens de la nation la plus puissante de notre monde se prononcent démocratiquement en faveur de ce genre de bouffons tragiques, et qu’ils puissent séduire quelques autres centaines de millions en dehors des USA, c’est effectivement bien là que se trouve le problème qui mérite d’être analysé.

https://www.lemonde.fr/international/article/2025/02/09/a-madrid-l-extreme-droite-europeenne-s-inscrit-dans-les-pas-de-donald-trump_6538174_3210.html

Si j’ai maintes fois convoqué Zweig et Freud sur le sujet, c’est que la question ne relève pas de la rationalité.

Et il est préoccupant de constater qu’une telle irresponsabilité potentiellement criminelle puisse être partagée par ceux qui soumettent des milliers d’êtres humains à leur pouvoir.

https://www.lavoixdunord.fr/1552067/article/2025-02-06/gaza-tres-son-aise-israel-ordonne-son-armee-de-preparer-un-plan-de-depart

תתבייש לך   ,  Honte à vous, MM. Trump, Katz et Netanyahou !

Vous bafouez l’honneur du peuple juif, et ôtez à l’Etat d’Israël sa seule raison d’être.

Meilleurs vœux ! Avec Henri Gougaud et León Felipe.

Il y a quelques temps, j’avais cité ce beau texte de mon maître Henri Gougaud, récemment disparu :

« Le combat, le même combat continue, séculaire. À qui brandit ses polices et ses bombes, nous devons encore opposer le front dérisoire de l’Esprit, sans espoir de victoire, simplement parce que tel est notre destin, ou notre rôle en ce théâtre ».

(Poèmes politiques des troubadours, Bélibaste, Toulouse 1969, p. 7).

Tout est dit. Je ne peux rien nous souhaiter de plus pour cette année 2025.

Sinon rappeler encore León Felipe, si bien chanté par Paco Ibáñez :

¿Cuándo se pierde el juicio? Yo pregunto: ¿Cuándo se pierde, cuándo? Si no es ahora, que la justicia vale menos que el orín de los perros.

« Quand se perd le jugement, je demande quand se perd-il, quand ? Si ce n’est maintenant que la justice vaut moins que la pisse des chiens ».

Il y a bien longtemps que León Felipe nous a quittés.

Mais son « maintenant » est toujours le nôtre. Et il se montre particulièrement vigoureux par les temps qui courent, comme nous le constatons tous les jours…

*

Tout de même, pour terminer, entre bien d’autres nouvelles aberrantes, une petite réflexion, sur la justice, la caricature de liberté que constitue le « libertarianisme », etc., et cette belle leçon qui nous est donnée par l’homme le plus riche de ce monde, soutenu par quelques-unes des plus grosses fortunes de ce monde :

Lancée en janvier 2011, la plateforme Silk Road (« route de la soie » [fondée par Ross Ulbricht] ) permet à ses utilisateurs d’acheter et de vendre du cannabis, de la cocaïne, de l’héroïne ou de fausses pièces d’identité. Le tout dans un parfait anonymat grâce au paiement en bitcoins. Le site est hébergé sur le darknet, la face cachée du Web. Sur cet « eBay de la drogue », 200 millions de dollars (191,5 millions d’euros) de drogues sont vendus, avant la fermeture par le FBI, en octobre 2013.

(…)

À son procès, Ross Ulbricht se présente comme un défenseur numérique des droits civiques, déclarant avoir voulu « donner aux gens les moyens de faire des choix dans leur vie et de bénéficier de la vie privée et de l’anonymat ». Mais son argumentaire ne convainc pas les juges. En 2015, à peine trentenaire, Ross Ulbricht est condamné à la prison à perpétuité pour trafic de stupéfiants et opérations commerciales illégales.

Depuis, des groupes libertariens demandaient sa libération, estimant que sa condamnation était une atteinte au principe du libre marché et de la libre entreprise. Pour obtenir leur soutien, Donald Trump avait promis lors de sa campagne de gracier Ross Ulbricht « dès le premier jour » de son mandat. C’est chose faite.

Effectivement, “Ahora la justicia vale menos que el orín de los perros”.

Il y aura donc encore bien du travail en 2025 pour celles et ceux qui s’attachent à mener le combat sur « le front dérisoire de l’Esprit ».

Meilleurs vœux !

(Le portrait est celui de León Felipe).

Les trois Rois Sombres

Comme toujours en ce moment de l’année, j’ai bien du mal à trouver l’inspiration pour formuler des vœux.

Mais voici qu’une amie germaniste me communique un étonnant petit texte allemand qui vient à ma rencontre. Il s’agit d’une très courte nouvelle de Wolfgang Borchert, auteur que j’ignorais totalement, intitulée Die drei dunklen Könige, « Les trois Rois Sombres ». Nouvelle étrange, énigmatique, que je ne suis pas sûr de comprendre entièrement, mais qui me parle profondément.

Tout y est sombre. La guerre est passée par là. Un homme erre dans la banlieue sombre à la recherche de bois à brûler. La lune manque. Sterne waren nicht da. Les étoiles n’étaient pas là.

Ce monde de ténèbres me paraît être le nôtre.

Quelques lueurs venues de Syrie, sans doute, mais déjà d’autres ombres se profilent.

À peine l’ignoble Bachar évincé, les Kurdes, éternels proscrits, subissent une nouvelle guerre et se voient abandonnés par ceux qu’ils ont aidés au prix de tant de vies.

Et dans ce monde de ténèbres apparaissent trois personnages eux-mêmes sombres, ténébreux, que l’auteur appelle les « trois Rois Sombres ». Mais quels rois !

Drei waren es. In drei alten Uniformen. Einer hatte einen Pappkarton, einer einen Sack. Und der dritte hatte keine Hände. Erfroren, sagte er, und hielt die Stümpfe hoch.

« Ils étaient trois. Dans trois vieux uniformes. L’un avait une boîte en carton, l’autre un sac. Et le troisième n’avait pas de mains. Gelés, dit-il, en levant ses moignons vers le ciel ».

Miséreux, mutilés, gelés, tant de ces pauvres « rois » hantent les tant de guerres de la planète.

Gaza, Ukraine, Soudan, et bien d’autres encore.

Mais voilà : « Nous étions à la porte. Nous avons vu la lumière par la fenêtre ».

Dans une baraque misérable, un enfant vient de naître. Un rayon de lumière filtre d’un mauvais poêle en tôle et l’éclaire doucement.

« La lumière tombe sur un minuscule visage rond et reste un instant. Le visage n’avait qu’une heure, mais il avait déjà tout ce qu’il fallait : les oreilles, le nez, la bouche et les yeux. Les yeux devaient être grands, on pouvait le voir, même s’ils étaient clos. Mais la bouche était ouverte et il respirait doucement. Le nez et les oreilles étaient rouges. Il était vivant, pensait la mère. Et le petit visage dormait ».

« Les hommes entrèrent dans la pièce, sur la pointe des pieds, leur nez soufflant du brouillard ».

« Ils regardèrent le petit visage endormi. Le premier offrit à l’enfant un petit âne de bois qu’il avait mis sept mois à sculpter. Le deuxième sortit de sa boîte en carton deux bonbons jaunes et dit : « C’est pour la femme ».

« La femme ouvrit grand ses yeux bleu pâle quand elle vit les trois Sombres penchés sur l’enfant. Elle eut peur. Mais l’enfant serra les jambes contre sa poitrine et cria si fort que les trois Sombres partirent sur la pointe des pieds et se glissèrent vers la porte. Ils entrèrent dans la nuit ».

« L’homme les regarda. Des saints étranges, dit-il à sa femme. Puis il ferma la porte. De beaux saints sont là, murmura-t-il. »

« Aujourd’hui, c’est Noël, dit la femme ».

« Oui, Noël, murmura l’homme, et du poêle, une poignée de lumière tomba sur le petit visage endormi ».

*

Les Rois riches gardent désormais leur or pour eux. Ils ne peuvent savoir ce qu’est Noël.

Mais les Rois sombres, les Rois pauvres sont si nombreux…

Ils sont là, à notre porte, dans les ténèbres. Attendant de partager, avec leur pauvreté, la lumière fragile de Noël.

« Un phénomène qui monte en bouillonnant de la base » (R. Paxton). Encore une fois du déni qui occulte « le ventre encore fécond d’où a surgi la bête immonde » (B. Brecht).

J’avoue que je suis étonné par la relative insignifiance de bien des articles et commentaires suite à l’élection de Donald Trump.

On y va en général de refrains classiques, qui ne sont certes pas faux, mais très largement insuffisants, incapables de cerner l’encore innommable qui s’annonce.

On y parle de déclassement, d’inflation, de baisse de pouvoir d’achat, etc., ou autres leitmotivs passe partout, bien incomplets pour rendre compte de la réalité à laquelle nous sommes confrontés.

Dans un post rédigé lors de la première élection de Trump en 2016, et qui me semble encore valable en dépit de quelques mises à jour bien sûr nécessaires, j’avais évoqué :

l’immense lucidité de Stefan Zweig (…) lorsqu’il nous parle des années précédant le triomphe du nazisme :

« Cela reste une loi inéluctable de l’histoire : elle défend précisément aux contemporains de reconnaître dès leurs premiers commencements les grands mouvements qui déterminent leur époque ».

(Le Monde d’hier. Souvenirs d’un européen, Belfond, 1982.1993, Livre de Poche, p.418.422).

Quelques commentateurs ne sont toutefois pas dupes.

Parmi eux Laurent Joffrin, lorsqu’il déclare que :

Les causes de l’élection de Donald Trump sont nombreuses. Mais à force de les énumérer sans les hiérarchiser, on finit par oublier l’essentiel.

Et l’essentiel pour lui, c’est, qu’à l’évidence :

On pond des tonnes d’études, de rapports, de livres, sur l’explication de la montée des populistes. Pour être franc, c’est un travail à la fois respectable et largement superfétatoire. Il suffit d’écouter les populistes eux-mêmes. Au cœur leur discours nationaliste sommaire, il y a toujours, in fine, le thème de l’immigration. C’est lui qui a permis à Nigel Farage de faire approuver le Brexit, c’est lui qui a mis au pouvoir Giorgia Meloni en Italie, c’est lui qui est à la base du régime de Viktor Orbán en Hongrie, c’est lui qui dope les scores des populistes dans l’Europe entière, c’est lui, enfin, qui explique, plus que tout autre, la montée continue du Rassemblement national en France. Quand un parti populiste approche d’une échéance électorale, ou quand il se trouve en difficulté, c’est toujours l’immigration qui lui sert de sésame, ou de corde de rappel, amalgamée selon les moments à la délinquance, au trafic de drogue, à l’islamisme, à la violence contre les femmes, à la peur identitaire ou au spectre du « grand remplacement ».

Mais il importe d’aller plus loin et de préciser encore. Ce que Joffrin devrait ajouter, c’est que l’immigration n’est pas seule en cause, car son dénigrement n’est qu’un symptôme : celui de la xénophobie, du racisme, d’un mépris et d’une haine de l’autre ouvertement revendiqués.

Comme je l’ai rappelé dans nombre de posts précédents, nombreuses sont les voix, aux USA comme en Europe, qui démontrent qu’une immigration contrôlée et intégrée est désormais indispensable pour la survie économique d’un monde occidental – mais aussi de la Chine, du Japon, etc. – mis à mal par son déficit démographique. Aux USA par exemple, c’est Anne Krueger, ancienne économiste en chef de la Banque mondiale et ancienne directrice générale adjointe du Fonds monétaire international, professeure d’économie internationale à la Johns-Hopkins University School of Advanced International Studies de Washington et chercheuse au Center for International Development de l’université Stanford (excusez du peu…) qui affirme que « l’Amérique a besoin de plus de migrants », que « l’économie américaine se porte beaucoup mieux que les autres économies développées, en partie grâce à une croissance de la population alimentée par l’immigration » ou que « dans l’Union européenne, la population en âge de travailler devrait diminuer de 20% d’ici à 2050 ». « Malheureusement, l’immigration devient de plus en plus impopulaire alors même que ses effets économiques deviennent de plus en plus nécessaires ».

La raison de cette « impopularité » et de cette incohérence qui deviennent d’ores et déjà catastrophiques pour notre avenir ne relève pas de la rationalité, puisque nombre d’études parfaitement documentées nous mettent désormais en garde contre leurs effets dévastateurs.

Mais tout comme la vérité, l’étude rigoureuse et la rationalité n’ont plus grand-chose à voir dans l’affaire, car c’est bien du côté de l’irrationnel et d’une émotivité instinctive qu’il faut se tourner pour comprendre.

Zweig, ami et admirateur de Freud, ne s’y trompait pas. Comme je l’ai rappelé bien des fois, ce dernier savait parfaitement que :

« L‘homme n’est point cet être débonnaire, au cœur assoiffé d’amour, dont on dit qu’il se défend quand on l’attaque, mais un être, au contraire, qui doit porter au compte de ses données instinctives une bonne somme d’agressivité.

(…)

En règle générale, cette agressivité cruelle, ou bien attend une provocation, ou bien se met au service de quelque dessein dont le but serait tout aussi accessible par des moyens plus doux. Dans certaines circonstances favorables en revanche, quand par exemple les forces morales, qui s’opposaient à ses manifestations et les inhibaient jusqu’alors, ont été mises hors d’action, l’agressivité se manifeste aussi de façon spontanée, démasque sous l’homme la bête sauvage qui perd alors tout égard pour sa propre espèce ». (Malaise dans la culture, Traduction de la Revue française de psychanalyse, Janvier 1970).

Or, l’erreur des articles et commentateurs mentionnés ci-dessus, c’est de confondre ce que sont effectivement les « circonstances favorables » (inflation, déclassement, etc.) qu’ils se contentent d’énumérer, avec la réalité des causes profondes qui se manifestent à leur occasion, celle des « données instinctives » et de « l’agressivité » qui « démasque sous l’homme la bête sauvage qui perd alors tout égard pour sa propre espèce ».

Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Non pas, une fois de plus, du mécontentement populaire qui se manifeste à chaque élection, contre le bilan de tout politicien en place, etc. banal rituel de toute consultation démocratique, mais bien d’un processus radical de désinhibition, qui utilise avec une science accomplie et une perversité redoutable les pulsions les plus obscures de l’être humain pour les manipuler et parvenir à ses fins.

Car soyons sérieux tout de même ! Comment croire ou laisser croire qu’un candidat reconnu coupable de 34 chefs d’accusation, inculpé à quatre reprises au pénal, condamné, ayant incité à l’attaque du Capitole, et conseillé de tirer dans les jambes de ceux qui s’y opposeraient, un repris de justice faisant l’apologie de la violence, raciste, xénophobe, prédateur sexuel et misogyne, homophobe, etc. pourrait constituer sans plus l’un de ces gouvernants au bilan certes limité, mais somme toute banals dans le monde trop souvent peu reluisant de la politique ?

Nous avons là affaire à tout autre chose, et il importe de sortir d’urgence du déni.

Fort heureusement certains – hélas trop peu nombreux – ne sont pas dupes.

Tel John F. Kelly, ancien chef de cabinet de la Maison Blanche de Donald Trump, qui affirme que ce dernier « correspond à la définition générale de fasciste ». Ou encore Mark A. Milley, ancien chef d’état-major des armées, qui le dépeint comme « fasciste jusqu’à la moelle […] l’homme le plus dangereux pour le pays ». Olivia Troye, assistante de Mike Pence, vice-président de Trump, déclarant, elle : « Il a carrément parlé de tirer sur des américains. J’étais là. […] J’en ai été témoin ».

En plus de ces témoignages parmi bien d’autres recueillis dans le dernier numéro (1775 du 7 au 13 novembre 2024) du Courrier international, le même hebdomadaire publie un article capital donnant la parole au grand historien spécialiste du fascisme Robert Paxton. Ce dernier reconnaît avoir changé d’avis : d’abord réservé pour employer le terme de « fasciste » pour qualifier Donald Trump, l’assaut du Capitole en particulier a modifié son opinion :

La journée du 6 janvier 2021 marque un tournant. Pour un historien américain spécialiste de l’Europe du XXe siècle, il est difficile de ne pas voir dans ce coup de force des échos des Chemises noires mussoliniennes qui avaient marché sur Rome en 1922, ou des échos de l’émeute qui a éclaté à Paris devant l’Assemblée nationale en 1934, fomentée par des anciens combattants et des ligues d’extrême droite qui tentaient de perturber l’investiture du nouveau gouvernement de gauche.

(…)

Le 11 janvier 2021, Paxton écrit que l’invasion du Capitole “lève [ses] préventions contre l’étiquette fasciste. “En appelant ouvertement à recourir à la violence civile en vue d’invalider une élection, Trump a franchi une ligne rouge, poursuit-il. Cette étiquette semble désormais non seulement acceptable, mais nécessaire.”

Celle là même qui, selon ses dires, vaut aussi pour la France :

“Marine Le Pen s’est donné beaucoup de mal pour imposer l’idée qu’il n’y avait aucun point commun entre son mouvement et le régime de Vichy, (…) explique Paxton. Or, à mes yeux, elle occupe le même espace sur l’échiquier politique. Elle met en avant les mêmes thématiques, l’autorité, l’ordre, la peur du déclin et de l’autre.”

Et de terminer sur une mise en garde impressionnante :

“Si Trump l’emporte, ce sera terrible. S’il perd, ce sera terrible aussi”, poursuit-il. L’historien se creuse les méninges à la recherche d’une analogie historique pertinente, mais peine à en trouver une. Hitler n’a pas été élu, rappelle-t-il, mais nommé légalement par le président conservateur de l’époque, Paul von Hindenburg. En Italie, Mussolini a également été nommé de manière légitime. “C’est le roi qui l’a désigné, rappelle Paxton. Mussolini n’avait pas vraiment besoin de marcher sur Rome.”

Pour l’historien, la force de Trump est différente. “Le phénomène Trump semble avoir une assise sociale bien plus solide, observe-t-il. Que ni Hitler ni Mussolini n’auraient eue.”

(…)

“Il s’agit d’un phénomène très inquiétant qui monte en bouillonnant de la base et qui ressemble à s’y méprendre au fascisme originel (…). On n’a pas affaire à autre chose. C’est vraiment ça.”

Nous sommes prévenus. Puisse cette lucidité nous guérir du déni, cette « loi inéluctable de l’Histoire » que dénonçait S. Zweig, et qui met désormais en péril la survie de notre monde démocratique.

***

Ajout du 27/11 :

Un article qui pose un diagnostic pertinent :

Jan-Werner Müller, politiste : « La victoire de Trump est celle d’un populisme d’extrême droite, et non d’un populisme qui défend les travailleurs »

« La droite américaine clame que le 5 novembre a vu le triomphe d’une coalition conservatrice ouvrière et multiraciale, et que Donald Trump est le tribun désigné par le peuple pour mettre en œuvre un agenda d’extrême droite.

Nombre d’observateurs adoptent cette vision toute faite pour retomber dans une interprétation qui domine depuis une décennie de part et d’autre de l’Atlantique : nous aurions affaire à un nouveau cas de « révolte populiste » contre les élites. La « vague populiste » – image fétiche des pontifes de la question –, nous répète-t-on, gagne encore en force. Ces analyses ne sont pas seulement faciles, elles sont erronées. Pire, sur le plan politique, elles sont pernicieuses ».

(…)

« Il faudra du temps pour analyser en détail les résultats et mieux comprendre les motivations individuelles des Américains. Pour l’heure, ce que nous savons avec certitude, c’est que des milliardaires – ou, pour dire les choses plus crûment, des oligarques – ont joué un rôle exceptionnel dans le camp républicain ».

etc.

Élections américaines. Une fois de plus, choisir le moindre pire (À Mme Sarah Khan).

Un reportage intéressant sur Jill Stein, candidate du Green Party, le Parti Vert, à la présidentielle américaine.

Outre les déficiences écologiques de la présidence démocrate, elle souligne à juste raison ses carences scandaleuses en ce qui concerne la politique au Proche Orient.

Comment, en effet, la plus importante puissance au monde se révèle-t-elle incapable d’intervenir de façon efficace, non pas pour résoudre la question des relations israélo-palestiniennes – car on sait hélas que cela prendra dans le meilleur des cas encore bien des années – mais au moins pour imposer aux belligérants, et à Israël en particulier, le respect du droit de guerre et du droit humanitaire ?

Comment ne pas dénoncer cette trahison des démocrates, qui fournissent à Israël les armes pour mener cette guerre impitoyable dépassant de beaucoup l’objectif légitime de neutraliser le Hamas et le Hezbollah ?

Certes les appels à l’éradication violente d’Israël, parfois ouvertement génocidaires, sont légion, n’en déplaise à certains militants occidentaux quelque peu incohérents qui scandent « Femme, vie, liberté » tout en défendant des organisations qui prônent l’idéologie des Mollahs.

Pour rappel :

Pendant la guerre, Hitler et les nazis furent plus qu’heureux de convier à Berlin le grand mufti de Jérusalem et le dirigeant du mouvement national arabe palestinien, Haj Amin al-Husseini, invité d’honneur et allié, au moment même où ils entreprenaient l’assassinat en masse des Juifs européens (…).

L’un des exemples les plus saisissants de cette orgie de haine est probablement une brochure présentée au Centre d’exposition de Durban [lors de la Conférence contre le Racisme de septembre 2001], montrant un portrait d’Adolf Hitler avec en légende : « Si j’avais gagné la guerre, il n’y aurait plus de… sang palestinien versé » (…).

Sous couvert d’« antisionisme » et de défense de la cause palestinienne, Rami appelait de ses vœux « un nouvel Hitler » qui rallierait l’Occident et l’islam contre le cancer de « la puissance juive » et débarrasserait la Palestine du joug mensonger du « talmudisme » (…)

Rafsandjani est ce dignitaire religieux « modéré » qui, en 2001 encore, proclamait en Iran, le « Jour de Jérusalem », qu’« une seule bombe atomique anéantirait Israël sans laisser de traces », alors que le monde islamique subirait des dommages de représailles nucléaires israéliennes, mais ne serait pas détruit (…).

Etc. etc. voir par exemple Robert S. Wistrich L’antisémitisme musulman : un danger très actuel, Revue d’Histoire de la Shoah 2004/1 n°180.

Mais peut-on lutter contre une entreprise génocidaire en mettant en œuvre une stratégie qui y ressemble fort, même si on peut discuter du terme* ?

Les USA et l’Occident n’ont que peu de prise sur la folie des Mollahs et des organisations qu’ils soutiennent, qui sont avec Israël les acteurs essentiels de la guerre de Gaza et du Liban.

Mais un embargo sur la fourniture d’armes américaines n’aurait-il pu servir d’argument diplomatique à la première puissance militaire mondiale pour exiger sans condition de la part d’Israël, si ce n’est une cessation des hostilités, du moins un cessez le feu ouvrant à des négociations ?

Netanyahou est-il si respectable qu’il faille entériner piteusement ses méthodes les plus meurtrières ? 

Comment ne pas s’interroger lorsqu’on entend (vers 1mn 16 dans la vidéo en lien ci-dessus) cette dame – Farah Khan –   affirmer qu’elle regrettera toute sa vie d’avoir voté pour Joe Biden, parce qu’elle se sent complice de la guerre qu’il a financée et qu’il continue de financer, et qu’elle fera « tout ce qu’il faut pour s’assurer que Kamala Harris ne devienne pas présidente ».

Une telle déclaration parfaitement compréhensible nous fait saisir l’extrême danger que représente non seulement pour les États Unis mais aussi pour l’avenir du monde leur politique aberrante au Moyen Orient.

Kamala Harris risque fort de perdre du fait de telles aberrations les voix de la communauté arabo-musulmane qui pourraient être déterminantes pour son élection.

Et surtout pour éviter la catastrophe que représenterait au niveau mondial une victoire de Trump.

L’alternative rappelle, en bien plus tragique, celle que nous avons vécue en France il y a peu :

Fallait-il s’abstenir, au risque de voir passer l’extrême droite ?

Ou bien fallait-il, quitte à prendre des pincettes ou à se boucher le nez, choisir le moindre pire, voter pour un candidat tout de même républicain, même s’il ne répondait pas aux critères souhaités ?

Ne vous y trompez pas, Mme Farah Khan : Trump président ne fera pas mieux, et très probablement pire que ce qu’a fait Biden et que ce que fera Harris pour la cause palestinienne. Trump est incontestablement le candidat de Netanyahou. Il a déjà largement démontré avec quelle veulerie il peut se mettre à son service.

Sans parler du cataclysme qu’il représenterait pour la défense de l’environnement, même si Mme Stein a bien sûr raison de souligner les carences des démocrates à ce sujet. Il faut encore évoquer, entre bien d’autres désastres, la situation des migrants, les menaces en ce qui concerne la condition féminine, le lâche abandon de l’Ukraine aux mains du fascisme de Poutine, la régression des libertés démocratiques que fait présager son propre fascisme décomplexé, aux dires, on le sait, de personnalités de son propre bord.

Alors certes, ma petite voix dérisoire de blogueur insignifiant ne peut changer grand-chose à de tels enjeux, et elle ne parviendra sans doute pas jusqu’à vous.

Mais si ce miracle se produisait, sachez, Mme Sarah Kahn, que votre révolte m’a ému, et que je partage votre jugement comme votre souffrance.

Mais qu’il me semble pourtant essentiel que les personnes de bonne volonté comme vous l’êtes acceptent de prendre une décision qui ne fasse pas peser sur le monde encore plus de souffrance et de malheur.

Ajout du 02/11 :

* https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/10/29/amos-goldberg-historien-israelien-ce-qui-se-passe-a-gaza-est-un-genocide-car-gaza-n-existe-plus_6364702_3232.html

Et cette initiative essentielle :

https://www.lepoint.fr/monde/presidentielle-americaine-les-verts-europeens-appellent-jill-stein-a-se-retirer-pour-soutenir-kamala-harris-02-11-2024-2574247_24.php#11

Darmanin en a rêvé, Retailleau le fait !

Cet éditorial qui s’alarme à juste raison de « l’inquiétante précipitation » de notre ministre de l’intérieur :

Trois jours après l’annonce de la composition du gouvernement de Michel Barnier, les Français ignorent toujours si leurs impôts vont être augmentés, si leurs services publics vont être affaiblis, si la politique de transition climatique va être poursuivie, si la lutte contre la « trappe à bas salaires » va être engagée (…) Mais il aura fallu moins de quarante-huit heures au ministre de l’intérieur, Bruno Retailleau, pour exposer urbi et orbi son programme, mettant en exergue son sujet de prédilection, l’immigration.

https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/09/25/immigration-l-inquietante-precipitation-de-bruno-retailleau_6332940_3232.html

S’il est raisonnable d’attendre les décisions d’un nouveau gouvernement pour juger sur pièce sans emportement idéologique a priori, il faut bien avouer que l’urgence avec laquelle M. Retailleau annonce la couleur ne laisse aucun doute sur ses intentions.

Et qu’une telle frénésie manifeste sans équivoque la raison pour laquelle il a été choisi à ce poste: alors même que « deux tiers des Français ont écarté l’extrême droite au second tour des législatives« , il faut faire de l’œil le plus clairement possible à cette dernière pour s’assurer explicitement son soutien.

Michel Barnier passait peut-être pour un homme conciliant et ouvert, mais le fait d’avoir nommé un tel personnage à un tel poste caractérise d’emblée, quelles que puissent être les qualités des autres membres de son gouvernement, la tonalité de sa politique :

Jeter en pâture les immigrés en lever de rideau d’une nouvelle et incertaine législature ne peut qu’alimenter la flamme déjà vivace du Rassemblement national, valider son utilisation des étrangers comme boucs émissaires, et préparer le terrain à ses énièmes surenchères.

Dommage, M. Barnier ! Une majorité de français attendait autre chose – sans trop d’illusion cependant – qu’une caution donnée à de telles manifestations pathologiques de xénophobie simpliste, mensongère et dangereuse.

On regrette que vous n’ayez pas pris le temps de lire – ou que vous ayez choisi d’ignorer par opportunisme démagogique – entre autres analyses sérieuses, les propos de François Héran, professeur au Collège de France, tout de même, autrement informés et pertinents sur le sujet de l’immigration que les vociférations primaires de votre ministre.

https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/09/14/francois-heran-monsieur-barnier-la-verite-sur-l-immigration-est-qu-elle-n-est-pour-rien-dans-la-crise-budgetaire-ou-la-guerre-en-ukraine_6317121_3232.html

https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/10/04/francois-heran-sur-l-immigration-abandonnons-les-vieilles-rengaines-et-prenons-la-mesure-du-monde-tel-qu-il-est_6192352_3232.html

https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/11/08/francois-heran-l-impuissance-de-la-politique-migratoire-ne-tient-pas-au-manque-de-volonte-ou-de-moyens-mais-a-la-demesure-des-objectifs_6149039_3232.html

etc.

Pour nombre de français, un tel empressement à promouvoir l’intolérable suffit à jeter le déshonneur sur ce que pourra être votre action à venir.

*

En rappel :

Ajout :

À titre de confirmation de ce qui précède (l’approbation n’a pas tardé…) :

https://www.20minutes.fr/politique/4112145-20240926-gouvernement-barnier-discours-bruno-retailleau-extreme-droite-estime-eric-ciotti

Ajout du 28/09 :

Et une analyse argumentée de plus à rebours du populisme délétère :

https://www.lemonde.fr/international/article/2024/09/28/europe-vers-un-nouveau-durcissement-sur-l-immigration_6337410_3210.html

Et ce qui pourrait être une partie de la solution :

https://www.lemonde.fr/international/article/2024/09/28/en-espagne-pedro-sanchez-veut-contrer-le-recit-securitaire-et-met-en-avant-une-migration-synonyme-de-richesse-et-de-developpement_6337805_3210.html