« Drill baby drill » et autres délires extractivistes et interplanétaires de grands enfants irresponsables. Quand Trump, Musk, Bezos et autres cornucopiens sont, à proprement parler, hors-sol.

« Cornucopiens, qu’es aquo ? », me demande Stultitia.

Ces derniers temps nous offrent de remarquables romans graphiques pédagogiques qui nous aident à réfléchir à l’avenir de notre planète. Ainsi, après « Le Monde sans fin » de Jean Marc Jancovici et Christophe Blain, voici le très recommandable « Ressources. Un défi pour l’humanité », de Philippe Bihouix et Vincent Perriot (Casterman, Paris 2024. Cité désormais B&P).

https://www.casterman.com/Bande-dessinee/Catalogue/ressources/9782203275980

[j’ai déjà plusieurs fois mentionné Philippe Bihouix, en particulier à propos de son livre « L’âge des low tech. Vers une civilisation techniquement soutenable » Seuil, Anthropocène, Paris 2014]

Sous forme aisément accessible, ces ouvrages n’en offrent pas moins quantité de données permettant de remettre à leur juste place quelques supercheries allègrement répandues par nos bouffons tragiques.

Et voila comment Bihouix et Perriot définissent les cornucopiens :

« Cornucopien, ça vient du latin : cornu copiae, la corne d’abondance. Son nom vient (…) du Royaume des Dieux. Rhéa, la mère de Zeus, craint pour la vie de son fils… Cronos, le père, a la fâcheuse tendance à dévorer ses enfants à leur naissance… Rhéa confie alors Zeus à la chèvre Amalthée… Mais quand le jeune Zeus arrache par mégarde la corne de sa nourrice, il se fait pardonner en dotant celle-ci d’un pouvoir surnaturel… celui de toujours abonder en fleurs et en fruits ! Elle devient la fameuse corne d’abondance.

Un cornucopien, c’est quelqu’un qui a la conviction que nous allons, grâce au progrès technique, vers un monde d’abondance » (B&P p. 21-22).

Ajoutons que cette abondance serait rendue possible par le mythe d’une croissance infinie fondée sur le caractère inépuisable de nos ressources matérielles et de notre énergie.

Or, il est tout de même grand temps de remettre les pieds sur terre, n’est-ce pas, MM. Trump, Musk, Bezos et autres cornucopiens ?

Le livre de référence que constitue « La guerre des métaux rares » de Guillaume Pitron (Les Liens qui Libèrent, Paris 2019, cité désormais GP), publie pour sa part dans ses « annexes » (Annexe 14 p. 310), une impressionnante infographie reprise au journal spécialisé dans l’industrie, l’Usine Nouvelle, de 2017, intitulé :

DUREE DE VIE DES RESERVES RENTABLES DES PRINCIPAUX METAUX NECESSAIRES A LA TRANSITION ENERGETIQUE.

(précisons que la notion de « réserves rentables » désigne le taux de retour énergétique, c’est-à-dire la quantité d’énergie nécessaire pour produire des matériaux ou de l’énergie. Suite à la baisse continuelle de ce taux – qui ne touche pas que les énergies non renouvelables, nous le verrons plus loin – et comme l’exprime G. Pitron (op.cit. p. 239), notre époque est engagée dans « une fuite en avant dont nous pressentons l’absurdité. Notre modèle de production sera-t-il encore sensé le jour où un baril permettra tout juste de remplir un autre baril ? » ou lorsqu’il faudra aller chercher du minerai de cuivre ou de fer à plusieurs kilomètres sous terre ou sous les océans ?

(cf. aussi P. B&P p.80ss, etc.).

En passant, cela veut dire tout simplement que la quantité de matériaux indispensables entre autres à la fabrication des gigantesques fusées dont rêvent MM. Musk et Bezos et autres pour transporter et installer des êtres humains vers d’autres systèmes stellaires, n’assurerait dans le meilleur des cas, que quelques misérables vols.

Dans le meilleur des cas, car outre les matériaux, c’est l’énergie, qui fera défaut :

« Les difficultés techniques qu’impliqueraient un voyage interstellaire sont énormes…À commencer par la propulsion d’un vaisseau de grande taille (…) Pour que l’accélération soit suffisante, il faudrait une puissance de 37 térawatts (milliards de kilowatts), soit deux fois la puissance actuelle utilisée par l’humanité, à maintenir pendant deux ans ! »

 Nous dit l’astrophysicien Roland Lehouc, (cité par B&P p. 58).

De « simples » transferts interplanétaires, tels que le projet d’Elon Musk d’un million d’habitants sur Mars, la planète B, transportés par des fusées Starship ou autres se heurtent déjà à des difficultés déraisonnables :

« Imagine son rêve : des générations entières devant se « terrer » sur la lune ou sur Mars à l’abri des radiations, car toutes deux n’ont pas de bouclier magnétique pour les arrêter (…) vivre au milieu d’un désert glacial, approvisionné chichement depuis la Terre au prix d’une dépense énergétique immense… » (B&P p. 61-62).

Exit donc les délires cornucopiens développés par l’inénarrable enfant gâté Elon Musk et son alter ego Jeff Bezos.

Ces gens-là croient-ils véritablement à de telles divagations invraisemblables ? On se le demande.

Ou bien ce type d’hubris ne constituerait-il pas, quoi qu’il en soit des croyances de ses promoteurs, un habile marketing ayant pour but de développer des business capitalistes rentables à court terme, « accélérant la pollution, le changement climatique et l’exploitation des ressources », tels que le tourisme spatial, les satellites Starlink, les voitures électriques et autres implants neuronaux ? (B&P p. 62).

La question reste posée…

Mais revenons à un autre type de délire cornucopien, celui qui concerne l’extractivisme, et donc plus précisément les rodomontades d’un Trump se faisant fort d’exploiter le maximum de ressources possibles, en énergies fossiles comme en matériaux divers, minerais, terres rares, etc. au besoin en employant la force et aux prix de dévastations environnementales sans précédents.

Drill, baby, drill ! [+ ou – « Fore, petit, fore ! »] a-ton entendu triomphalement ces derniers mois, que ce soit en ce qui concerne les forages pétroliers, gaziers, en zones jusqu’à maintenant préservées, ou l’exploitation des terres dites « rares » faisant l’objet de tractations nauséabondes sur fond de chantage à la guerre ou à la paix.

Mais le délire et le fantasme infantile de toute puissance aveuglent l’esprit de nos cornucopiens, leur occultant une réalité pourtant des plus évidente pour qui prendrait la peine de considérer le réel au-delà des divagations idéologiques :

« Combien faut-il d’énergie pour produire de l’énergie ? La question, farfelue pour la plupart d’entre nous, est essentielle aux yeux des énergéticiens. Il y a un siècle, il fal­lait en moyenne un baril de pétrole pour en extraire cent ; aujourd’hui, le même baril n’en produit, dans certaines zones de forage, que 35. Les technologies de forage ont gagné en efficience, mais les gisements les plus accessibles ont été épuisés. Il a fallu forer de nouveaux puits de pétrole, plus dif­ficilement exploitables, nécessitant dès lors davantage d’éner­gie.

Quant au brut non conventionnel (huiles de schiste, sables bitumineux), un baril n’en produit que cinq tout au plus. C’est une fuite en avant dont nous pressentons l’ab­surdité. Notre modèle de production sera-t-il encore sensé le jour où un baril permettra tout juste de remplir un autre baril?

Les mêmes enjeux valent pour les métaux rares, puisqu’il va falloir toujours plus d’énergie pour les déterrer et les raf­finer. Des experts affirment que les réserves de minerais rares prouvées sont moindres que celles réellement existantes, car il reste des gisements à découvrir. Il n’y aurait donc pas lieu de s’inquiéter d’un risque de pénurie. Cependant, la pro­duction de ces métaux mobilise 7 à 8 % de l’énergie mon­diale. Qu’adviendra-t-il si ce ratio bondit pour atteindre 20, 30 %, voire davantage ? Au Chili, selon Ugo Bardi [Le Grand pillage : comment nous épuisons les ressources de la planète, Les Petits Matins, Paris 2015], « l’énergie nécessaire pour extraire le cuivre a augmenté de 50 % entre 2001 et 2010, pendant que la production totale de cuivre n’augmentait que de 14 % […]. Le même scénario s’applique aux États-Unis, où l’industrie du cuivre s’est avérée très énergivore ».

Pour la même quantité d’énergie dépensée, les groupes miniers extraient aujourd’hui jusqu’à dix fois moins d’ura­nium qu’il y a trente ans — et c’est vrai d’à peu près toutes les ressources minières. La situation est si critique qu’un gise­ment recelant les mêmes teneurs en minerais que dans les années 1980 est dorénavant considéré, dans le monde minier, comme une « perle rare ». Aussi, conclut Ugo Bardi, « les limites de l’extraction minière ne sont pas quantitatives, mais énergétiques».

Les limites de notre système productiviste se dessinent aujourd’hui plus nettement : elles seront atteintes le jour où il nous faudra dépenser davantage d’énergie que nous ne pour­rons en produire. Et pourtant, un instinct de conquête nous incite à tenter, encore et toujours, de repousser les frontières du possible, d’étendre la domination de l’homme sur chaque recoin de monde (et même de l’espace (…) » (GP p. 238-240).

Une fois de plus se pose la question des objectifs réels de telles entreprises délirantes portées par cet « instinct de conquête ».

Ces irresponsables qui prétendent en ce moment mener le monde croient-ils en leurs fantasmes absurdes ?

Ou bien s’agit-il « simplement » de parfaits cyniques dont le seul mot d’ordre serait « après nous le déluge », et qui s’emploieraient à tirer de notre pauvre Terre le plus d’avantages possibles tant qu’il en est temps encore, se moquant éperdument de la ruine vers laquelle ils mènent à brève échéance l’environnement, et donc l’humanité ?

Quoi qu’il en soit de la réponse, le résultat ne peut hélas qu’être le même :

« De Gaïa à Thanatia.

(Vincent) – Que va-t-il se passer quand il n’y aura plus de ressources à disposition ? 

(Philippe) – Peut-être qu’on commencera à attaquer les fonds sous-marins, hélas… On raclera les océans pour aspirer des nodules polymétalliques dans le pacifique ou broyer des encroûtements [formation ou dépôt géologique sous-marin sur une surface rocheuse] sur les franges des dorsales océaniques…

(Vincent) – OK, donc on continuera comme maintenant, mais en pire…

(Philippe) – je ne vois pas ce qui nous arrêterait !  (…) À mon avis, on attaquera d’abord le continent antarctique [ajout de Stultitia : peut-être plutôt le Groenland !]. Il y fait bien moins froid que dans l’espace, et c’est bien plus près. On creusera d’immenses trous en surface… On provoquera des pollutions sous-marines gigantesques…

(Vincent) – Ok, on tape dans le stock, et ensuite ?

((Philippe) – Eh bien, si l’on suit le raisonnement des chercheurs Antonio et Alicia Valero , tout ça n’est qu’une question de temps. « Le destin de Gaïa, c’est Thanatia » …Thanatia, de Thanatos, la mort dans la Grèce antique. Gaïa, la pourvoyeuse de ressources une fois épuisée devient une planète « morte », sans ressources abiotiques [non issues du vivant] exploitables. (…) Après les chasseurs-cueilleurs, les hommes deviendraient des ferrailleurs-cueilleurs, ils trouveraient leurs maigres ressources métalliques dans les décombres de la civilisation – c’est horrible, mais c’est ce que fait déjà une partie de l’humanité aujourd’hui, beaucoup d’enfants travaillent dans des décharges pour survivre, ramassant des canettes en aluminium, du plastique … »  (B&P p. 94-96 ; 98-99). 

Car nous courons allègrement non seulement vers le pic du pétrole et du gaz, mais vers le « pic de tout » (B&P p. 81).

Mais n’allons pas croire que nos sinistres et ridicules cornucopiens seraient seuls en cause.

Car, nous le savons, le démon du cornucopianisme nous contamine tous, souvent sans que nous nous en rendions compte, alors même que nous nous croyons « écologistes ».  

Qu’on me pardonne encore cette longue citation qui a le mérite de nous mettre en face de la réalité, notre réalité.

« Si le PIB mondial per­siste à croître au rythme annuel de 3 %, comme il l’a fait ces vingt dernières années, il va doubler entre aujourd’hui [l’ouvrage date de 2019] et 2041. Autrement dit, suivant cette logique, tout ce qui s’édi­fie, se consomme, se troque et se jette à l’instant où vous lisez ces lignes va être, en gros, multiplié par deux en moins d’une génération. Il y aura deux fois plus de tours d’immeubles, d’échangeurs autoroutiers, de chaînes de restauration, de fermes des Mille Vaches, d’avions Airbus, de décharges élec­troniques, de centres de stockage de données… Il y aura le double de voitures, d’objets connectés, de Frigidaires, de fils barbelés, de paratonnerres… Et il va donc falloir deux fois plus de métaux rares.

Vers une pénurie de métaux ?

Il existe certaines estimations de nos besoins futurs. Lors d’un symposium organisé au Bourget en 2015, en marge des négociations de Paris sur le climat, une poignée d’experts ont dévoilé plusieurs projections. D’ici à 2040, ont-ils pronos­tiqué, nous devrons extraire trois fois plus de terres rares, cinq fois plus de tellure, douze fois plus de cobalt et seize fois plus de lithium qu’aujourd’hui. Olivier Vidal, cher­cheur au CNRS, a même réalisé une étude portant sur tous les métaux nécessaires à moyenne échéance pour soutenir nos modes de vie high-tech. Ses travaux ont été publiés en 2015 et ont fait l’objet d’une mention sur la BBC. M. Vidal a également prononcé une trentaine de confé­rences en Europe, devant un public composé majoritaire­ment d’étudiants. C’est tout.

Pourtant, l’étude de M. Vidal devrait être le livre de che­vet des chefs d’État du monde entier. En se fondant sur les perspectives de croissance les plus communément admises, le chercheur souligne tout d’abord les quantités considérables de métaux de base qu’il va falloir extraire du sous-sol pour tenir la cadence de la lutte contre le réchauffement clima­tique. Prenons le cas des éoliennes : la croissance de ce mar­ché va exiger, d’ici à 2050, « 3 200 millions de tonnes d’acier, 310 millions de tonnes d’aluminium et 40 millions de tonnes de cuivre », car les éoliennes engloutissent davantage de matières premières que les technologies antérieures. « À capa­cité [de production électrique] équivalente, les infrastructures […] éoliennes nécessitent jusqu’à quinze fois davantage de béton, quatre-vingt-dix fois plus d’aluminium et cinquante fois plus de fer, de cuivre et de verre » que les installations utilisant des combustibles traditionnels, indique M. Vidal. Selon la Banque mondiale, qui a conduit sa propre étude en 2017, cela vaut également pour le solaire et pour l’hydrogène, dont « la composition […] nécessite £n fait significativement plus de ressources que les systèmes d’alimentation en énergie traditionnels ».

La conclusion d’ensemble est aberrante : puisque la consom­mation mondiale de métaux croît à un rythme de 3 à 5 % par an, « pour satisfaire les besoins mondiaux d’ici à 2050, nous devrons extraire du sous-sol plus de métaux que l’humanité n’en a extrait depuis son origine ». Que le lecteur nous par­donne d’insister : nous allons consommer davantage de mine­rais durant la prochaine génération qu’au cours des 70 000 dernières années, c’est-à-dire des deux mille cinq cent géné­rations qui nous ont précédés. Nos 7,5 milliards de contem­porains [ajout : le livre date de 2019. Nous sommes aujourd’hui près de 8,3 milliards] vont absorber plus de ressources minérales que les 108 milliards d’humains que la Terre a portés jusqu’à ce jour » (GP p. 230-232).

Faut-il donc se résoudre au désespoir ?

Au terme de son ouvrage, Philippe Bihouix, comme Guillaume Pitron, évoque ce qui paraît bien être la seule solution possible.

L’urgence d’une radicale sobriété :

« faire en sorte de consommer moins d’énergie, de matières. Essayer de réduire nos besoins ‘à la source’ » (B&P p. 130). (…) « Nous avons vu [Chapitre 5, p. 108 ss, « Le recyclage », et ses limites…] que les ressources péniblement extraites des mines puis incorporées aux objets finissent par être mal recyclées, dispersées et perdues définitivement pour les générations futures. Le bon sens voudrait donc que l’on fasse durer les produits et les machines le plus longtemps possible : passer du jetable au durable, à un « âge de la maintenance où on prend soin, on répare, on réemploie, on réutilise, dans tous les domaines (B&P p.134) ». (…) « Ne mobiliser les précieuses et rares ressources que pour des usages réfléchis. Faire « low-tech plutôt que « high-tech » à chaque fois que possible » (B&P p.138).

– Vincent : Je reste un peu sceptique. Mais quoi qu’il en soit, comment peut-on enclencher cette métamorphose ? Comment convaincre Jeff, Mark, Elon et aussi – et surtout – leurs clients, de changer ?

-Philippe : Hélas, je n’ai pas de recette miracle.

En effet, cette solution impérative et urgente seule en capacité d’assurer – éventuellement – notre survie, représente l’extrême opposé du délire extractiviste et consumériste irresponsable dans lequel nous lancent, sous la direction arrogante de Donald, Jeff, Mark, Elon et autre sinistres cornucopiens.

Les velléités écologistes sont par ailleurs bien loin d’en prendre la mesure véritable.

Philippe Bihouix évoque bien la sagesse des Anciens : « Dans la Grèce antique, il fallait rechercher la tempérance en toutes choses, et lutter contre l’hybris, la démesure… » (B&P p. 149) ainsi que les grandes traditions spirituelles du monde (id. ibid. p. 150), mais il faut bien reconnaître que la tâche paraît surhumaine pour retrouver la beauté sereine de ces nuits pleines de lucioles dont nous parlait Pasolini (id. ibid. p. 158).

Surtout quand on considère que les 10 milliards d’êtres humains que nous serons bientôt et que nous demeurerons durant des siècles, même si l’accroissement démographique se stabilise, « vont absorber plus de ressources minérales que les 108 milliards d’humains que la Terre a portés jusqu’à ce jour » (GP p. 232).

À l’évidence, « La croissance matérielle que nous vivons actuellement ne sera qu’une brève parenthèse dans l’histoire de l’humanité » (B&P p. 61), avant des lendemains d’austérité, voire de disette.

Comme soutenu souvent sur ce blog, une décroissance démographique la plus rapide possible contribuerait de façon décisive à atténuer les crises gigantesques que suscitera l’épuisement de nos principales ressources, en tragiques inadéquations avec les besoins d’une population trop nombreuse.

Mais on connaît sur le sujet les orientations idéologiques qui font que les déclarations dogmatiques prévalent sur le salut de l’humanité…

Et à la question posée par Vincent Perriot : « Est-ce que l’humanité peut prendre une autre trajectoire ? Peut-on faire atterrir en douceur ce vaisseau fou qu’est devenu notre civilisation technologique ? », on comprend que Philippe Bihouix s’en tienne à la réponse sibylline qui conclut l’Utopie de Thomas More :

Optarim Verius, quam sperarim : Je le souhaite plus que je ne l’espère.

*

Ps : Il est fortement conseillé de compléter ce petit aperçu – déjà bien long – par les chapitres éclairants de la BD concernant la fonction de l’exponentielle dans la croissance et l’extractivisme, le mythe de la « dématérialisation » apportée par l’informatique, l’illusion du recyclage, etc.

Outre une réflexion supplémentaire sur « les promesses déçues du recyclage », Guillaume Pitron nous éclairera de son côté sur « la part d’ombre des technologies vertes et numériques », la délocalisation de la pollution, etc.

On écoutera aussi avec grand profit les très instructives conversations entre Jean Marc Jancovici et Philippe Bihouix :


 Ajout 23/03 :

Et encore :

MAGA : Make Arrogance Great Again. À propos des prouesses de D. Trump et J.D. Vance et de leur résultat probable : Make Anti-americanism Great Again.

On reste abasourdi devant l’arrogance grossière de petits arrivistes somme toute assez minables qui se permettent d’humilier un héros de la résistance contre le totalitarisme dont ils n’arrivent pas à la cheville.

Jalousie morbide ? Poussée de ce fantasme infantile d’hubris qui caractérise ce genre de petits esprits ? Sans parler bien sûr des mesquineries financières qui constituent leur monde étriqué.

S’inspirant entre autres du grand connaisseur du fascisme qu’est Robert Paxton, Philippe Bernard nous offre dans « Le Monde » une réflexion pertinente sur de tels débuts proprement cauchemardesques.

https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/03/02/les-debuts-de-la-presidence-trump-ont-suffi-pour-donner-au-cauchemar-de-l-amerique-virant-au-fascisme-un-amer-parfum-d-actualite_6572578_3232.html

On pourra bien sûr soutenir que le terme « fascisme » est dévoyé pour désigner ce qui se manifeste aujourd’hui à travers la présidence Trump.

En partie à juste raison, si on se limite à identifier le fascisme au nazisme de la « solution finale » et de ses six millions de morts sans compter les guerres. Certes nous n’en sommes pas là.

Mais Philippe Bernard mentionne aussi l’excellent livre d’Olivier Mannoni, entre autre traducteur de Mein Kampf, dont il paraît difficile de mettre en doute la connaissance du fascisme : « Coulée brune. Comment le fascisme inonde notre langue (Editions Heloïse D’Ormesson, 2024), qui montre comment insidieusement, « la dégradation du discours et du vocabulaire aux Etats-Unis – mais aussi en France – prépare la levée des barrières morales, l’autoritarisme, la déshumanisation et donc potentiellement le fascisme ».

« Une langue dont on massacre la syntaxe, la grammaire et l’orthographe ne peut plus être un outil de réflexion rationnelle, écrit-il. Le langage chaotique d’Hitler dans Mein Kampf, celui de Trump (…) ne sont pas, ou pas seulement, le fruit de [leur] incapacité (…) à formuler une pensée. Ce travail de démolition souterrain ronge le dialogue démocratique (…) et nous prive de nos moyens d’expression et le fait en prétendant nous rendre notre “liberté”.

Dans le brûlot d’Hitler, son traducteur dit avoir retrouvé « les racines de maux qui (…) [bouleversent] notre vie politique : l’usage de l’incohérence en guise de rhétorique, de la simplification extrême en guise de raisonnement, des accumulations de mensonges en guise de démonstration, d’un vocabulaire réduit, déformé, manipulé, en guise de langue ». Et il voyait dans les propos de Trump promettant d’« éradiquer » la « vermine » (les opposants politiques) et de protéger le « sang américain » contre la « contamination » par celui des migrants un discours exterminateur et purificateur tout droit sorti du registre hitlérien.

Peut-être le terme « prépare » constitue-t-il alors un euphémisme, car le processus est en route depuis longtemps, en témoignent William Audureau et Maxime Vaudano dans le même journal, dans une étude qui rappelle fâcheusement, outre la Novlangue d’Orwell, LTI, la langue du IIIe Reich, de Victor Klemperer, ouvrage de référence sur le langage totalitaire.

Si la « solution finale » commence effectivement en 1941 par les massacres nazis en Ukraine, puis se voit « théorisée » par la conférence de Wannsee de 1942, les fascistes étaient au pouvoir depuis près de 10 ans en Allemagne et de 20 en Italie, et leur vocabulaire en avait largement posé les prémisses en infusant la haine, le mépris, la xénophobie, le racisme, la discrimination, la contre-vérité…

Toutes manifestations préparant le déchaînement que l’on sait.

Sur ce point, les insultes de Trump et de Vance rencontrent aussi de façon troublante le vocabulaire nauséabond de Poutine et ses sbires, fascistes et criminels de guerre depuis longtemps avérés, lorsqu’ils traitent Zelensky « d’ordure », de « clown », etc. tout en faisant mourir leurs opposants dans des camps.

 Gardons-nous donc de certaines évolutions hélas prévisibles, même si elles paraissent tomber sous cette loi de l’Histoire que nous rappelle Stefan Zweig :

 « Cela reste une loi inéluctable de l’Histoire : elle défend précisément aux contemporains de reconnaître dès leurs premiers commencements les grands mouvements qui déterminent leur époque ».

Et dans le registre de l’arrogance, je voudrais encore signaler l’outrecuidance d’un M. J.D. Vance, qui, se revendiquant du catholicisme, se permet de donner des leçons au Pape lorsque ce dernier s’oppose courageusement à la politique anti-migrants de Trump.

Certes les compétences théologiques reconnues de M. Vance lui permettent de citer Saint Augustin et Saint Thomas – en latin !- et de disserter pompeusement sur « l’ordo amoris ».

Je reconnais pour ma part ne pas avoir, à la différence sans doute de M. Vance, une connaissance exhaustive des 68 volumes de l’édition Brépols (inachevée) des œuvres de Saint Augustin, ni de l’œuvre foisonnante de Saint Thomas d’Aquin.

Aussi, dans mon ignorance, je m’en tiendrai à quelques remarques et références basiques accessibles au mécréant que je suis.

Car il est tout de même surprenant qu’un politicien de premier plan, qui habite une nation dont on sait qu’elle consomme l’équivalent de 5 planètes au détriment des pays les plus pauvres de notre Terre et dont plus de 90% de la population appartiennent au 20% les plus riches du monde, s’en tienne à une théologie triviale de café du Commerce et affirme, droit dans ses bottes devant son comptoir, que « charité bien ordonnée commence par soi-même ».

https://news.un.org/fr/story/2025/02/1152766

Belle prouesse théologique, s’il en est ! Est-ce donc pour entendre ce genre de prêche qu’une majorité de catholiques américains a voté pour son mentor ?

 Mais pour parler comme l’Anonyme de la Chanson de la Croisade des Albigeois :

« J’ai ouï dire qu’il en doit être ainsi » :

« Malheur à vous les riches, car vous avez votre consolation » (Évangile selon St. Luc, 6-24) ;

« Votre richesse est pourrie, vos vêtements rongés des vers ; votre or et votre argent rouillent et leur rouille servira contre vous de témoignage (…) Voyez le salaire des ouvriers qui ont fait la récolte dans vos champs : retenu par vous, il crie et les clameurs des moissonneurs sont parvenues aux oreilles du Seigneur » (Épitre de St. Jacques 5, 24).

« Malheur ! Ceux-ci joignent maison à maison, champ à champ, jusqu’à prendre toute la place et à demeurer seuls au milieu du pays ! ». (Livre d’Ésaïe 5,8).

Etc. etc.

Allons, M. Vance ! Encore un petit effort pour approfondir votre théologie !

Sinon, en plus du Make Anti-americanism Great Again, et de la honte dont vous et votre Président couvrez l’Amérique, vous risquez fort de susciter, de façon parfaitement justifiée, un Make Anti-catholicism Great Again

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Ajout 04/03 :

Le fond du puits et le comble de la honte :

https://www.lemonde.fr/international/article/2025/03/04/donald-trump-gele-brutalement-l-aide-militaire-a-l-ukraine-pour-soumettre-volodymyr-zelensky-a-sa-volonte_6576145_3210.html?random=144307251

https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/03/04/en-gelant-son-aide-militaire-trump-trahit-l-ukraine_6576315_3232.html

Shame on you, USA !

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Et pour confirmer, si besoin est, l’escalade dans l’indécence :

https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/geopolitique/geopolitique-du-jeudi-27-fevrier-2025-2107441

Sans autre commentaire.

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Et pour finir, cette image envoyée par un ami.

Elle dit tout ce qui est à dire…

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Ajout du 09/03 :

Fort heureusement, il existe encore des politiciens qui savent appeler un chat un chat :

Chapeau M. Malhuret !

Et merci pour sauver l’honneur de l’Europe et des États Unis !

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Ajout du 16/03 :

Cet article qui confirme la manipulation « fascisante » du langage par Trump :

https://www.la-croix.com/a-vif/cecile-alduy-donald-trump-veut-empecher-la-population-de-penser-20250316

« Mais papa, l’Empereur est nu ! ». (Hans Christian Andersen, « Les habits neufs de l’Empereur »). In memoriam Alexei Navalny.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Habits_neufs_de_l%27empereur

David Owen, médecin et ancien ministre britannique nomme « syndrome d’Hubris » la transformation pathologique de la personnalité opérée par la pratique du pouvoir.

Selon Owen, pour être atteint du syndrome d’hubris, il faut présenter au moins 3 des critères parmi les 14 suivants. Certains sont uniques (*), d’autres recoupent les critères de personnalité narcissique (PN) , antisociale (PA) ou histrionique (PH) :

Les critères du syndrome d’hubris

– propension narcissique à voir le monde comme une arène où exercer son pouvoir et chercher la gloire (PN)

– prédisposition à engager des actions susceptibles de présenter l’individu sous un jour favorable c’est-à-dire pour embellir son image (PN)

– attrait démesuré pour l’image et l’apparence (PN)

– façon messianique d’évoquer les affaires courantes et tendance à l’exaltation (PN)

– identification avec la nation ou l’organisation, au point que l’individu pense que son point de vue et ses intérêts sont identiques à ceux de la nation ou de l’organisation (*)

– tendance à parler de soi à la troisième personne ou à utiliser le “nous” royal (*)

– confiance excessive en son propre jugement et mépris pour les critiques et les conseils d’autrui (PN)

– impression d’omnipotence sur ce que l’individu est personnellement capable d’accomplir (PN)

– croyance qu’au lieu d’être responsable devant ses collègues, le seul tribunal auquel devra répondre sera celui de l’histoire (PN)

– croyance inébranlable que le jugement de ce tribunal lui sera favorable (*)

– perte de contact avec la réalité, souvent associé à un isolement progressif (PA)

– agitation, imprudence et impulsivité (*)

– tendance à accorder de l’importance à leur “vision”, à leur choix, ce qui leur évite de prendre en considération les aspects pratiques ou évaluer les coûts et les conséquences (*) – incompétence “hubristique”, lorsque les choses tournent mal parce qu’une confiance en soi excessive a conduit le leader à négliger les rouages habituels de la politique et du droit (PH

Franchement, cela ne vous rappelle pas quelqu’un ? Ou pour mieux dire, quelques-uns ?

Le « syndrome d’hubris » n’est-il pas l’apanage de quelques Trump, Poutine, Netanyahou, Musk, Milei, Bolsonaro et bien d’autres ?

« Il faut tenir compte de la mentalité très particulière de ces malades qui nous gouvernent et qui refusent d’une part, de considérer leur état de santé comme incompatible avec la direction d’un pays ou d’une armée, et d’autre part, d’admettre que les conséquences de leur maladie peuvent être graves pour leurs concitoyens.
On peut parfaitement imaginer une commission médicale dont les membres seraient désignés par le Conseil constitutionnel. Elle examinerait le président de la République chaque année et pourrait constater le début d’une maladie grave. Elle garderait le secret quelques mois et déciderait, à un moment donné, d’alerter le Conseil constitutionnel qui apprécierait et prendrait une décision ».

Disait le Professeur Jean Bernard [1907-2006] de l’Académie française, de l’Académie des sciences, de l’Académie de médecine, président du Comité national consultatif d’éthique. (Cité par pierre Accoce et Pierre Rentchnick, dans : « Ces malades qui nous gouvernent », Paris, Stock 1996).

Jean Bernard se plaçait bien sûr dans le contexte des institutions de l’État français.

Mais tout comme il existe, malgré ses limites, une Cour Pénale Internationale, il serait grand temps que quelque institution internationale, quelque « Conseil sanitaire » ou « Conseil de Sécurité » consultatif réunissant des experts médicaux reconnus, ait le simple bon sens de déclarer officiellement que ce genre de pathologie est incompatible avec la direction des nations, et en particulier avec le gouvernement de la nation la plus puissante du monde. Après tout, une affection de ce genre ne serait-elle pas légitimement jugée incompatible avec une activité professionnelle ou familiale, et nécessitant une thérapie appropriée ?

Certes, dénoncer un tel état de fait ne changera pas l’ordre des choses. Le mal est bien trop enraciné pour cela. Et l’inefficacité du « Conseil de Sécurité » des Nations Unies nous montre les limites de ce genre d’exercice.

Mais Camus disait que « mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde ».

Il en va ainsi du fait de croire ou de laisser croire que certains personnages ou actes relèvent du politique, alors qu’ils relèvent en fait de la pathologie ; que certains dirigeants qui en imposent et occupent l’espace médiatique seraient des hommes dignes d’admiration ou de respect, alors qu’il s’agit tout simplement de dangereux névropathes, narcissiques, immoraux et violents.

Vladimir Poutine, entre autres mafieux notoire et criminel de guerre triomphalement réélu à intervalle régulier, faisant l’objet de mandats d’arrêt de la Cour Pénale Internationale est un parfait exemple du « syndrome d’hubris ». Il n’est que trop manifeste que Donald Trump, reconnu coupable de 34 chefs d’accusation, inculpé à quatre reprises au pénal, repris de justice raciste, xénophobe, prédateur sexuel, misogyne et homophobe relève de ce même syndrome.

Et ce qui est effrayant, c’est le pouvoir démesuré que notre monde moderne met désormais à la disposition de tels malades.

Comme l’écrit le philosophe Olivier Rey (cité par B. Chaouat), la « figure la plus terrifiante et la plus repoussante de notre temps, c’est la conjonction de l’immaturité psychique la plus complète avec les moyens d’action les plus sophistiqués ». (Une folle solitude. Le fantasme de l’homme autoconstruit, Seuil, 2006).

Mais la folie ne peut être une excuse.

Si les aberrations auxquelles nous assistons peuvent effectivement s’enraciner dans des pathologies psychiques relevant du « fantasme de toute puissance » infantile, cela n’annihile pas pour autant leurs caractères de délits et de crimes et donc la responsabilité éthique et juridique de ceux qui les commettent.

Car c’est bien ainsi qu’il convient de qualifier par exemple le fait pour un dirigeant politique de premier plan de s’acoquiner avec des mafieux et des criminels de guerre notoires, responsables de guerres d’agression, alors même qu’on dénigre à coup de mensonges les victimes et les résistants qui osent courageusement s’y opposer ; ainsi en va-t-il aussi de l’outrecuidance d’invoquer ses propres intérêts pour justifier le délit de non- assistance à personne et à peuple en danger.

Demeurons toutefois conscients de l’avertissement tellement actuel de Pascal de Sutter (psychologue belge, auteur de « Ces fous qui nous gouvernent« , Les Arènes, 2007) :

“Le plus cocasse, c’est que si les fous sont au pouvoir, c’est parce que nous les y avons mis justement parce qu’ils sont fous”. Parce que les électeurs cherchent des leaders séducteurs, menteurs, ou manipulateurs. Nous recherchons à travers ces défauts, des hommes politiques qui nous ressemblent ou nous rassurent sur nous-mêmes. C’est peut-être cela le secret du populisme.

Qui donc osera dire que l’Empereur est fou ?

Effectivement, ce monde manque cruellement de Navalnys…

Bouffons tragiques : le retour.

Certes, ils n’ont jamais quitté la scène.

[C’est un peu facile, mais je ne résiste pas…] :

« Pensant pour ma part à la façon dont procèdent les choses, j’estime que le monde a toujours été pareil et que toujours il y a eu en lui autant de bien que de mal … ». Machiavel (Discours sur la première décade de Tite Live, II, Avant-propos, Œuvres, Robert Laffont, Paris 1996, p. 292).

Pour paraphraser mon maître Simon Leys, « Que les idiots disent des idioties, c’est comme les pommiers produisent des pommes, c’est dans la nature, c’est normal. Le problème c’est qu’il y ait des [é]lecteurs pour les prendre au sérieux. Et là évidemment se trouve le problème qui mériterait d’être analysé ».

En effet, que près de 80 millions de citoyens de la nation la plus puissante de notre monde se prononcent démocratiquement en faveur de ce genre de bouffons tragiques, et qu’ils puissent séduire quelques autres centaines de millions en dehors des USA, c’est effectivement bien là que se trouve le problème qui mérite d’être analysé.

https://www.lemonde.fr/international/article/2025/02/09/a-madrid-l-extreme-droite-europeenne-s-inscrit-dans-les-pas-de-donald-trump_6538174_3210.html

Si j’ai maintes fois convoqué Zweig et Freud sur le sujet, c’est que la question ne relève pas de la rationalité.

Et il est préoccupant de constater qu’une telle irresponsabilité potentiellement criminelle puisse être partagée par ceux qui soumettent des milliers d’êtres humains à leur pouvoir.

https://www.lavoixdunord.fr/1552067/article/2025-02-06/gaza-tres-son-aise-israel-ordonne-son-armee-de-preparer-un-plan-de-depart

תתבייש לך   ,  Honte à vous, MM. Trump, Katz et Netanyahou !

Vous bafouez l’honneur du peuple juif, et ôtez à l’Etat d’Israël sa seule raison d’être.

Meilleurs vœux ! Avec Henri Gougaud et León Felipe.

Il y a quelques temps, j’avais cité ce beau texte de mon maître Henri Gougaud, récemment disparu :

« Le combat, le même combat continue, séculaire. À qui brandit ses polices et ses bombes, nous devons encore opposer le front dérisoire de l’Esprit, sans espoir de victoire, simplement parce que tel est notre destin, ou notre rôle en ce théâtre ».

(Poèmes politiques des troubadours, Bélibaste, Toulouse 1969, p. 7).

Tout est dit. Je ne peux rien nous souhaiter de plus pour cette année 2025.

Sinon rappeler encore León Felipe, si bien chanté par Paco Ibáñez :

¿Cuándo se pierde el juicio? Yo pregunto: ¿Cuándo se pierde, cuándo? Si no es ahora, que la justicia vale menos que el orín de los perros.

« Quand se perd le jugement, je demande quand se perd-il, quand ? Si ce n’est maintenant que la justice vaut moins que la pisse des chiens ».

Il y a bien longtemps que León Felipe nous a quittés.

Mais son « maintenant » est toujours le nôtre. Et il se montre particulièrement vigoureux par les temps qui courent, comme nous le constatons tous les jours…

*

Tout de même, pour terminer, entre bien d’autres nouvelles aberrantes, une petite réflexion, sur la justice, la caricature de liberté que constitue le « libertarianisme », etc., et cette belle leçon qui nous est donnée par l’homme le plus riche de ce monde, soutenu par quelques-unes des plus grosses fortunes de ce monde :

Lancée en janvier 2011, la plateforme Silk Road (« route de la soie » [fondée par Ross Ulbricht] ) permet à ses utilisateurs d’acheter et de vendre du cannabis, de la cocaïne, de l’héroïne ou de fausses pièces d’identité. Le tout dans un parfait anonymat grâce au paiement en bitcoins. Le site est hébergé sur le darknet, la face cachée du Web. Sur cet « eBay de la drogue », 200 millions de dollars (191,5 millions d’euros) de drogues sont vendus, avant la fermeture par le FBI, en octobre 2013.

(…)

À son procès, Ross Ulbricht se présente comme un défenseur numérique des droits civiques, déclarant avoir voulu « donner aux gens les moyens de faire des choix dans leur vie et de bénéficier de la vie privée et de l’anonymat ». Mais son argumentaire ne convainc pas les juges. En 2015, à peine trentenaire, Ross Ulbricht est condamné à la prison à perpétuité pour trafic de stupéfiants et opérations commerciales illégales.

Depuis, des groupes libertariens demandaient sa libération, estimant que sa condamnation était une atteinte au principe du libre marché et de la libre entreprise. Pour obtenir leur soutien, Donald Trump avait promis lors de sa campagne de gracier Ross Ulbricht « dès le premier jour » de son mandat. C’est chose faite.

Effectivement, “Ahora la justicia vale menos que el orín de los perros”.

Il y aura donc encore bien du travail en 2025 pour celles et ceux qui s’attachent à mener le combat sur « le front dérisoire de l’Esprit ».

Meilleurs vœux !

(Le portrait est celui de León Felipe).

« Un phénomène qui monte en bouillonnant de la base » (R. Paxton). Encore une fois du déni qui occulte « le ventre encore fécond d’où a surgi la bête immonde » (B. Brecht).

J’avoue que je suis étonné par la relative insignifiance de bien des articles et commentaires suite à l’élection de Donald Trump.

On y va en général de refrains classiques, qui ne sont certes pas faux, mais très largement insuffisants, incapables de cerner l’encore innommable qui s’annonce.

On y parle de déclassement, d’inflation, de baisse de pouvoir d’achat, etc., ou autres leitmotivs passe partout, bien incomplets pour rendre compte de la réalité à laquelle nous sommes confrontés.

Dans un post rédigé lors de la première élection de Trump en 2016, et qui me semble encore valable en dépit de quelques mises à jour bien sûr nécessaires, j’avais évoqué :

l’immense lucidité de Stefan Zweig (…) lorsqu’il nous parle des années précédant le triomphe du nazisme :

« Cela reste une loi inéluctable de l’histoire : elle défend précisément aux contemporains de reconnaître dès leurs premiers commencements les grands mouvements qui déterminent leur époque ».

(Le Monde d’hier. Souvenirs d’un européen, Belfond, 1982.1993, Livre de Poche, p.418.422).

Quelques commentateurs ne sont toutefois pas dupes.

Parmi eux Laurent Joffrin, lorsqu’il déclare que :

Les causes de l’élection de Donald Trump sont nombreuses. Mais à force de les énumérer sans les hiérarchiser, on finit par oublier l’essentiel.

Et l’essentiel pour lui, c’est, qu’à l’évidence :

On pond des tonnes d’études, de rapports, de livres, sur l’explication de la montée des populistes. Pour être franc, c’est un travail à la fois respectable et largement superfétatoire. Il suffit d’écouter les populistes eux-mêmes. Au cœur leur discours nationaliste sommaire, il y a toujours, in fine, le thème de l’immigration. C’est lui qui a permis à Nigel Farage de faire approuver le Brexit, c’est lui qui a mis au pouvoir Giorgia Meloni en Italie, c’est lui qui est à la base du régime de Viktor Orbán en Hongrie, c’est lui qui dope les scores des populistes dans l’Europe entière, c’est lui, enfin, qui explique, plus que tout autre, la montée continue du Rassemblement national en France. Quand un parti populiste approche d’une échéance électorale, ou quand il se trouve en difficulté, c’est toujours l’immigration qui lui sert de sésame, ou de corde de rappel, amalgamée selon les moments à la délinquance, au trafic de drogue, à l’islamisme, à la violence contre les femmes, à la peur identitaire ou au spectre du « grand remplacement ».

Mais il importe d’aller plus loin et de préciser encore. Ce que Joffrin devrait ajouter, c’est que l’immigration n’est pas seule en cause, car son dénigrement n’est qu’un symptôme : celui de la xénophobie, du racisme, d’un mépris et d’une haine de l’autre ouvertement revendiqués.

Comme je l’ai rappelé dans nombre de posts précédents, nombreuses sont les voix, aux USA comme en Europe, qui démontrent qu’une immigration contrôlée et intégrée est désormais indispensable pour la survie économique d’un monde occidental – mais aussi de la Chine, du Japon, etc. – mis à mal par son déficit démographique. Aux USA par exemple, c’est Anne Krueger, ancienne économiste en chef de la Banque mondiale et ancienne directrice générale adjointe du Fonds monétaire international, professeure d’économie internationale à la Johns-Hopkins University School of Advanced International Studies de Washington et chercheuse au Center for International Development de l’université Stanford (excusez du peu…) qui affirme que « l’Amérique a besoin de plus de migrants », que « l’économie américaine se porte beaucoup mieux que les autres économies développées, en partie grâce à une croissance de la population alimentée par l’immigration » ou que « dans l’Union européenne, la population en âge de travailler devrait diminuer de 20% d’ici à 2050 ». « Malheureusement, l’immigration devient de plus en plus impopulaire alors même que ses effets économiques deviennent de plus en plus nécessaires ».

La raison de cette « impopularité » et de cette incohérence qui deviennent d’ores et déjà catastrophiques pour notre avenir ne relève pas de la rationalité, puisque nombre d’études parfaitement documentées nous mettent désormais en garde contre leurs effets dévastateurs.

Mais tout comme la vérité, l’étude rigoureuse et la rationalité n’ont plus grand-chose à voir dans l’affaire, car c’est bien du côté de l’irrationnel et d’une émotivité instinctive qu’il faut se tourner pour comprendre.

Zweig, ami et admirateur de Freud, ne s’y trompait pas. Comme je l’ai rappelé bien des fois, ce dernier savait parfaitement que :

« L‘homme n’est point cet être débonnaire, au cœur assoiffé d’amour, dont on dit qu’il se défend quand on l’attaque, mais un être, au contraire, qui doit porter au compte de ses données instinctives une bonne somme d’agressivité.

(…)

En règle générale, cette agressivité cruelle, ou bien attend une provocation, ou bien se met au service de quelque dessein dont le but serait tout aussi accessible par des moyens plus doux. Dans certaines circonstances favorables en revanche, quand par exemple les forces morales, qui s’opposaient à ses manifestations et les inhibaient jusqu’alors, ont été mises hors d’action, l’agressivité se manifeste aussi de façon spontanée, démasque sous l’homme la bête sauvage qui perd alors tout égard pour sa propre espèce ». (Malaise dans la culture, Traduction de la Revue française de psychanalyse, Janvier 1970).

Or, l’erreur des articles et commentateurs mentionnés ci-dessus, c’est de confondre ce que sont effectivement les « circonstances favorables » (inflation, déclassement, etc.) qu’ils se contentent d’énumérer, avec la réalité des causes profondes qui se manifestent à leur occasion, celle des « données instinctives » et de « l’agressivité » qui « démasque sous l’homme la bête sauvage qui perd alors tout égard pour sa propre espèce ».

Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Non pas, une fois de plus, du mécontentement populaire qui se manifeste à chaque élection, contre le bilan de tout politicien en place, etc. banal rituel de toute consultation démocratique, mais bien d’un processus radical de désinhibition, qui utilise avec une science accomplie et une perversité redoutable les pulsions les plus obscures de l’être humain pour les manipuler et parvenir à ses fins.

Car soyons sérieux tout de même ! Comment croire ou laisser croire qu’un candidat reconnu coupable de 34 chefs d’accusation, inculpé à quatre reprises au pénal, condamné, ayant incité à l’attaque du Capitole, et conseillé de tirer dans les jambes de ceux qui s’y opposeraient, un repris de justice faisant l’apologie de la violence, raciste, xénophobe, prédateur sexuel et misogyne, homophobe, etc. pourrait constituer sans plus l’un de ces gouvernants au bilan certes limité, mais somme toute banals dans le monde trop souvent peu reluisant de la politique ?

Nous avons là affaire à tout autre chose, et il importe de sortir d’urgence du déni.

Fort heureusement certains – hélas trop peu nombreux – ne sont pas dupes.

Tel John F. Kelly, ancien chef de cabinet de la Maison Blanche de Donald Trump, qui affirme que ce dernier « correspond à la définition générale de fasciste ». Ou encore Mark A. Milley, ancien chef d’état-major des armées, qui le dépeint comme « fasciste jusqu’à la moelle […] l’homme le plus dangereux pour le pays ». Olivia Troye, assistante de Mike Pence, vice-président de Trump, déclarant, elle : « Il a carrément parlé de tirer sur des américains. J’étais là. […] J’en ai été témoin ».

En plus de ces témoignages parmi bien d’autres recueillis dans le dernier numéro (1775 du 7 au 13 novembre 2024) du Courrier international, le même hebdomadaire publie un article capital donnant la parole au grand historien spécialiste du fascisme Robert Paxton. Ce dernier reconnaît avoir changé d’avis : d’abord réservé pour employer le terme de « fasciste » pour qualifier Donald Trump, l’assaut du Capitole en particulier a modifié son opinion :

La journée du 6 janvier 2021 marque un tournant. Pour un historien américain spécialiste de l’Europe du XXe siècle, il est difficile de ne pas voir dans ce coup de force des échos des Chemises noires mussoliniennes qui avaient marché sur Rome en 1922, ou des échos de l’émeute qui a éclaté à Paris devant l’Assemblée nationale en 1934, fomentée par des anciens combattants et des ligues d’extrême droite qui tentaient de perturber l’investiture du nouveau gouvernement de gauche.

(…)

Le 11 janvier 2021, Paxton écrit que l’invasion du Capitole “lève [ses] préventions contre l’étiquette fasciste. “En appelant ouvertement à recourir à la violence civile en vue d’invalider une élection, Trump a franchi une ligne rouge, poursuit-il. Cette étiquette semble désormais non seulement acceptable, mais nécessaire.”

Celle là même qui, selon ses dires, vaut aussi pour la France :

“Marine Le Pen s’est donné beaucoup de mal pour imposer l’idée qu’il n’y avait aucun point commun entre son mouvement et le régime de Vichy, (…) explique Paxton. Or, à mes yeux, elle occupe le même espace sur l’échiquier politique. Elle met en avant les mêmes thématiques, l’autorité, l’ordre, la peur du déclin et de l’autre.”

Et de terminer sur une mise en garde impressionnante :

“Si Trump l’emporte, ce sera terrible. S’il perd, ce sera terrible aussi”, poursuit-il. L’historien se creuse les méninges à la recherche d’une analogie historique pertinente, mais peine à en trouver une. Hitler n’a pas été élu, rappelle-t-il, mais nommé légalement par le président conservateur de l’époque, Paul von Hindenburg. En Italie, Mussolini a également été nommé de manière légitime. “C’est le roi qui l’a désigné, rappelle Paxton. Mussolini n’avait pas vraiment besoin de marcher sur Rome.”

Pour l’historien, la force de Trump est différente. “Le phénomène Trump semble avoir une assise sociale bien plus solide, observe-t-il. Que ni Hitler ni Mussolini n’auraient eue.”

(…)

“Il s’agit d’un phénomène très inquiétant qui monte en bouillonnant de la base et qui ressemble à s’y méprendre au fascisme originel (…). On n’a pas affaire à autre chose. C’est vraiment ça.”

Nous sommes prévenus. Puisse cette lucidité nous guérir du déni, cette « loi inéluctable de l’Histoire » que dénonçait S. Zweig, et qui met désormais en péril la survie de notre monde démocratique.

***

Ajout du 27/11 :

Un article qui pose un diagnostic pertinent :

Jan-Werner Müller, politiste : « La victoire de Trump est celle d’un populisme d’extrême droite, et non d’un populisme qui défend les travailleurs »

« La droite américaine clame que le 5 novembre a vu le triomphe d’une coalition conservatrice ouvrière et multiraciale, et que Donald Trump est le tribun désigné par le peuple pour mettre en œuvre un agenda d’extrême droite.

Nombre d’observateurs adoptent cette vision toute faite pour retomber dans une interprétation qui domine depuis une décennie de part et d’autre de l’Atlantique : nous aurions affaire à un nouveau cas de « révolte populiste » contre les élites. La « vague populiste » – image fétiche des pontifes de la question –, nous répète-t-on, gagne encore en force. Ces analyses ne sont pas seulement faciles, elles sont erronées. Pire, sur le plan politique, elles sont pernicieuses ».

(…)

« Il faudra du temps pour analyser en détail les résultats et mieux comprendre les motivations individuelles des Américains. Pour l’heure, ce que nous savons avec certitude, c’est que des milliardaires – ou, pour dire les choses plus crûment, des oligarques – ont joué un rôle exceptionnel dans le camp républicain ».

etc.

Élections américaines. Une fois de plus, choisir le moindre pire (À Mme Sarah Khan).

Un reportage intéressant sur Jill Stein, candidate du Green Party, le Parti Vert, à la présidentielle américaine.

Outre les déficiences écologiques de la présidence démocrate, elle souligne à juste raison ses carences scandaleuses en ce qui concerne la politique au Proche Orient.

Comment, en effet, la plus importante puissance au monde se révèle-t-elle incapable d’intervenir de façon efficace, non pas pour résoudre la question des relations israélo-palestiniennes – car on sait hélas que cela prendra dans le meilleur des cas encore bien des années – mais au moins pour imposer aux belligérants, et à Israël en particulier, le respect du droit de guerre et du droit humanitaire ?

Comment ne pas dénoncer cette trahison des démocrates, qui fournissent à Israël les armes pour mener cette guerre impitoyable dépassant de beaucoup l’objectif légitime de neutraliser le Hamas et le Hezbollah ?

Certes les appels à l’éradication violente d’Israël, parfois ouvertement génocidaires, sont légion, n’en déplaise à certains militants occidentaux quelque peu incohérents qui scandent « Femme, vie, liberté » tout en défendant des organisations qui prônent l’idéologie des Mollahs.

Pour rappel :

Pendant la guerre, Hitler et les nazis furent plus qu’heureux de convier à Berlin le grand mufti de Jérusalem et le dirigeant du mouvement national arabe palestinien, Haj Amin al-Husseini, invité d’honneur et allié, au moment même où ils entreprenaient l’assassinat en masse des Juifs européens (…).

L’un des exemples les plus saisissants de cette orgie de haine est probablement une brochure présentée au Centre d’exposition de Durban [lors de la Conférence contre le Racisme de septembre 2001], montrant un portrait d’Adolf Hitler avec en légende : « Si j’avais gagné la guerre, il n’y aurait plus de… sang palestinien versé » (…).

Sous couvert d’« antisionisme » et de défense de la cause palestinienne, Rami appelait de ses vœux « un nouvel Hitler » qui rallierait l’Occident et l’islam contre le cancer de « la puissance juive » et débarrasserait la Palestine du joug mensonger du « talmudisme » (…)

Rafsandjani est ce dignitaire religieux « modéré » qui, en 2001 encore, proclamait en Iran, le « Jour de Jérusalem », qu’« une seule bombe atomique anéantirait Israël sans laisser de traces », alors que le monde islamique subirait des dommages de représailles nucléaires israéliennes, mais ne serait pas détruit (…).

Etc. etc. voir par exemple Robert S. Wistrich L’antisémitisme musulman : un danger très actuel, Revue d’Histoire de la Shoah 2004/1 n°180.

Mais peut-on lutter contre une entreprise génocidaire en mettant en œuvre une stratégie qui y ressemble fort, même si on peut discuter du terme* ?

Les USA et l’Occident n’ont que peu de prise sur la folie des Mollahs et des organisations qu’ils soutiennent, qui sont avec Israël les acteurs essentiels de la guerre de Gaza et du Liban.

Mais un embargo sur la fourniture d’armes américaines n’aurait-il pu servir d’argument diplomatique à la première puissance militaire mondiale pour exiger sans condition de la part d’Israël, si ce n’est une cessation des hostilités, du moins un cessez le feu ouvrant à des négociations ?

Netanyahou est-il si respectable qu’il faille entériner piteusement ses méthodes les plus meurtrières ? 

Comment ne pas s’interroger lorsqu’on entend (vers 1mn 16 dans la vidéo en lien ci-dessus) cette dame – Farah Khan –   affirmer qu’elle regrettera toute sa vie d’avoir voté pour Joe Biden, parce qu’elle se sent complice de la guerre qu’il a financée et qu’il continue de financer, et qu’elle fera « tout ce qu’il faut pour s’assurer que Kamala Harris ne devienne pas présidente ».

Une telle déclaration parfaitement compréhensible nous fait saisir l’extrême danger que représente non seulement pour les États Unis mais aussi pour l’avenir du monde leur politique aberrante au Moyen Orient.

Kamala Harris risque fort de perdre du fait de telles aberrations les voix de la communauté arabo-musulmane qui pourraient être déterminantes pour son élection.

Et surtout pour éviter la catastrophe que représenterait au niveau mondial une victoire de Trump.

L’alternative rappelle, en bien plus tragique, celle que nous avons vécue en France il y a peu :

Fallait-il s’abstenir, au risque de voir passer l’extrême droite ?

Ou bien fallait-il, quitte à prendre des pincettes ou à se boucher le nez, choisir le moindre pire, voter pour un candidat tout de même républicain, même s’il ne répondait pas aux critères souhaités ?

Ne vous y trompez pas, Mme Farah Khan : Trump président ne fera pas mieux, et très probablement pire que ce qu’a fait Biden et que ce que fera Harris pour la cause palestinienne. Trump est incontestablement le candidat de Netanyahou. Il a déjà largement démontré avec quelle veulerie il peut se mettre à son service.

Sans parler du cataclysme qu’il représenterait pour la défense de l’environnement, même si Mme Stein a bien sûr raison de souligner les carences des démocrates à ce sujet. Il faut encore évoquer, entre bien d’autres désastres, la situation des migrants, les menaces en ce qui concerne la condition féminine, le lâche abandon de l’Ukraine aux mains du fascisme de Poutine, la régression des libertés démocratiques que fait présager son propre fascisme décomplexé, aux dires, on le sait, de personnalités de son propre bord.

Alors certes, ma petite voix dérisoire de blogueur insignifiant ne peut changer grand-chose à de tels enjeux, et elle ne parviendra sans doute pas jusqu’à vous.

Mais si ce miracle se produisait, sachez, Mme Sarah Kahn, que votre révolte m’a ému, et que je partage votre jugement comme votre souffrance.

Mais qu’il me semble pourtant essentiel que les personnes de bonne volonté comme vous l’êtes acceptent de prendre une décision qui ne fasse pas peser sur le monde encore plus de souffrance et de malheur.

Ajout du 02/11 :

* https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/10/29/amos-goldberg-historien-israelien-ce-qui-se-passe-a-gaza-est-un-genocide-car-gaza-n-existe-plus_6364702_3232.html

Et cette initiative essentielle :

https://www.lepoint.fr/monde/presidentielle-americaine-les-verts-europeens-appellent-jill-stein-a-se-retirer-pour-soutenir-kamala-harris-02-11-2024-2574247_24.php#11

Darmanin en a rêvé, Retailleau le fait !

Cet éditorial qui s’alarme à juste raison de « l’inquiétante précipitation » de notre ministre de l’intérieur :

Trois jours après l’annonce de la composition du gouvernement de Michel Barnier, les Français ignorent toujours si leurs impôts vont être augmentés, si leurs services publics vont être affaiblis, si la politique de transition climatique va être poursuivie, si la lutte contre la « trappe à bas salaires » va être engagée (…) Mais il aura fallu moins de quarante-huit heures au ministre de l’intérieur, Bruno Retailleau, pour exposer urbi et orbi son programme, mettant en exergue son sujet de prédilection, l’immigration.

https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/09/25/immigration-l-inquietante-precipitation-de-bruno-retailleau_6332940_3232.html

S’il est raisonnable d’attendre les décisions d’un nouveau gouvernement pour juger sur pièce sans emportement idéologique a priori, il faut bien avouer que l’urgence avec laquelle M. Retailleau annonce la couleur ne laisse aucun doute sur ses intentions.

Et qu’une telle frénésie manifeste sans équivoque la raison pour laquelle il a été choisi à ce poste: alors même que « deux tiers des Français ont écarté l’extrême droite au second tour des législatives« , il faut faire de l’œil le plus clairement possible à cette dernière pour s’assurer explicitement son soutien.

Michel Barnier passait peut-être pour un homme conciliant et ouvert, mais le fait d’avoir nommé un tel personnage à un tel poste caractérise d’emblée, quelles que puissent être les qualités des autres membres de son gouvernement, la tonalité de sa politique :

Jeter en pâture les immigrés en lever de rideau d’une nouvelle et incertaine législature ne peut qu’alimenter la flamme déjà vivace du Rassemblement national, valider son utilisation des étrangers comme boucs émissaires, et préparer le terrain à ses énièmes surenchères.

Dommage, M. Barnier ! Une majorité de français attendait autre chose – sans trop d’illusion cependant – qu’une caution donnée à de telles manifestations pathologiques de xénophobie simpliste, mensongère et dangereuse.

On regrette que vous n’ayez pas pris le temps de lire – ou que vous ayez choisi d’ignorer par opportunisme démagogique – entre autres analyses sérieuses, les propos de François Héran, professeur au Collège de France, tout de même, autrement informés et pertinents sur le sujet de l’immigration que les vociférations primaires de votre ministre.

https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/09/14/francois-heran-monsieur-barnier-la-verite-sur-l-immigration-est-qu-elle-n-est-pour-rien-dans-la-crise-budgetaire-ou-la-guerre-en-ukraine_6317121_3232.html

https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/10/04/francois-heran-sur-l-immigration-abandonnons-les-vieilles-rengaines-et-prenons-la-mesure-du-monde-tel-qu-il-est_6192352_3232.html

https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/11/08/francois-heran-l-impuissance-de-la-politique-migratoire-ne-tient-pas-au-manque-de-volonte-ou-de-moyens-mais-a-la-demesure-des-objectifs_6149039_3232.html

etc.

Pour nombre de français, un tel empressement à promouvoir l’intolérable suffit à jeter le déshonneur sur ce que pourra être votre action à venir.

*

En rappel :

Ajout :

À titre de confirmation de ce qui précède (l’approbation n’a pas tardé…) :

https://www.20minutes.fr/politique/4112145-20240926-gouvernement-barnier-discours-bruno-retailleau-extreme-droite-estime-eric-ciotti

Ajout du 28/09 :

Et une analyse argumentée de plus à rebours du populisme délétère :

https://www.lemonde.fr/international/article/2024/09/28/europe-vers-un-nouveau-durcissement-sur-l-immigration_6337410_3210.html

Et ce qui pourrait être une partie de la solution :

https://www.lemonde.fr/international/article/2024/09/28/en-espagne-pedro-sanchez-veut-contrer-le-recit-securitaire-et-met-en-avant-une-migration-synonyme-de-richesse-et-de-developpement_6337805_3210.html

De la Mauvaise foi. À propos d’un refus de la dénonciation du colonialisme israélien qui ne fait que conforter la violence. Et encore quelques éclaircissements sur la question du sionisme.

J’ai plusieurs fois rappelé la grande figure de Zeev Sternhell, historien juif israélien qui n’hésitait pas à appeler un chat un chat, c’est-à-dire à parler de racisme, de colonisation et d’apartheid pour dénoncer la situation des palestiniens, et déplorait le caractère mort-né de

« L’ancien Israël, celui dont il ne restera que la déclaration d’indépendance, comme une pièce de musée qui rappellera aux générations futures ce que notre pays aurait pu être si notre société ne s’était moralement décomposée en un demi-siècle d’occupation, de colonisation et d’apartheid dans les territoires conquis en 1967, et désormais occupés par quelque 300 000 colons ».

C’est pourquoi j’ai été particulièrement dubitatif à la lecture de la Tribune de Thérèse Andrevon Gottstein, parue dans le journal La Croix, intitulée « Qualifier Israël d’État colonial est inexact et dangereux ». Tribune qui a d’ailleurs fort heureusement suscité un grand nombre de commentaires critiques de la part des lecteurs de ce journal, ainsi que ce qui peut être considéré comme une « réponse » et un correctif bienvenu de la sociologue Caterina Bandini, dont on connaît l’érudition et la compétence sur le sujet.

Quoi qu’il en soit des distinctions alambiquées de casuistes entre « colonialisme » et « occupation » [le terme utilisé en hébreu est hitnahalut » (התנחלות) pudiquement traduit par « implantation »] on a du mal à nier les réalités factuelles dénoncées à juste titre par Sternhell et bien d’autres.

Comment passer sous silence le fait que de telles « implantations » sont jugées illégales au regard du droit international, et que le Haut-Commissariat des Nations Unies aux Droits de l’Homme – qui les nomme officiellement « colonies » – considère qu’elles relèvent du crime de guerre ?

« L’établissement et l’expansion continue de telles colonies « équivalent au transfert par Israël de sa propre population civile vers les territoires qu’il occupe » et « de tels transferts constituent un crime de guerre pouvant engager la responsabilité pénale individuelle des personnes impliquées » (Haut-Commissariat des Nations Unies aux Droits de l’Homme, rapport du 08/03/2024).

Devant de telles évidences factuelles ainsi que face au large consensus des institutions internationales, affirmer, comme le fait Mme Gottstein, que le terme « colonisation » « n’est pas exact sur le plan historique » ne peut relever que de la mauvaise foi.

Car, on le sait hélas, la foi, qu’elle soit juive, catholique, protestante, musulmane bouddhiste ou tout autre, se transforme aisément en mauvaise foi dès lors qu’il s’agit de justifier quelque croisade des Albigeois,  quelque bûcher de Michel Servet, les massacres franquistes, l’interprétation terroriste du djihad ou le génocide des rohingyas.

Il en va donc de même en ce qui concerne la politique coloniale de dirigeants israéliens avec la complicité active ou tacite d’une partie de la population de leur nation.

Pourtant, si ce genre de mauvaise foi ne peut être toléré, il faut dans le même temps reconnaître qu’elle ne naît pas de rien.

Et je voudrais à ce propos revenir à quelques réflexions déjà développées sur la question du sionisme.

Car à ce sujet-là se manifeste aussi indiscutablement de la mauvaise foi.

Que le sionisme ait été, dès ses origines, contaminé par l’idéologie coloniale du XIXème siècle, comme le montre en particulier Caterina Bandini, cela est indéniable.

Mais en en soulignant les ambiguïtés, il faut se garder de faire le jeu d’idéologies dont le caractère génocidaire se révèle manifeste.

De façon caractéristique, la littérature du Hamas évoque la conquête de Khaibar par Mahomet en 628 de l’ère chrétienne – une oasis de la péninsule d’Arabie où les Juifs « traîtres » furent éliminés par le Prophète – comme source d’inspiration pour le combat actuellement mené pour détruire Israël.

(…)

Une littérature haineuse distribuée par les ONG arabes n’a pas répugné à représenter les Juifs avec les crocs dégoulinant de sang et coiffés de casques arborant des croix gammées. L’un des exemples les plus saisissants de cette orgie de haine est probablement une brochure présentée au Centre d’exposition de Durban [lors de la Conférence contre le Racisme de septembre 2001], montrant un portrait d’Adolf Hitler avec en légende : « Si j’avais gagné la guerre, il n’y aurait plus de… sang palestinien versé ». Robert S. Wistrich.

Etc. etc.

Or, l’équivalence du sionisme et du colonialisme est devenue un leitmotiv qu’il semble inconcevable de remettre en question dans les discussions sur le conflit israélo- palestinien. Y compris dans les articles pourtant informés de Mme Bandini, cette assimilation apparaît indiscutable.

 Elle ne manque pourtant pas d’être inquiétante.

Car comment comprendre dès lors qu’un militant tel que Zeev Sternhell, entre autres membre fondateur de Chalom Achshav [שלום עכשיו ] « La paix maintenant » qui revendique, outre le droit du peuple palestinien,

la création d’un État palestinien indépendant aux côtés de l’État d’Israël, dans la conviction qu’il s’agit de la seule solution viable au conflit:

  • Israël retournant à ses frontières de 1967
  • l’État palestinien recouvrant pour sa part les territoires occupés par l’Égypte et la Jordanie de 1948 à 1967 puis par Israël depuis la guerre des Six Jours. (de l’article « La paix maintenant sur Wikipedia)

puisse se définir lui-même comme un « supersioniste » ?

Je ne suis pas sioniste. Je suis un supersioniste. Pour moi, le sionisme était et est toujours le droit des Juifs de décider de leur destinée et de leur avenir. Tous les êtres humains ont le droit naturel d’être leurs propres maîtres, un droit dont les Juifs ont été privés par l’histoire et que le sionisme leur a rendu.

Si l’on s’en tient à l’équivalence devenue standard sionisme = colonialisme, il faut bien reconnaître que quelque chose ne « colle pas ».

Pour moi, le sionisme n’était pas un mouvement colonial. Il n’avait pas pour but d’asservir une population ou de contrôler la route des Indes. Seulement, pour exercer le droit des Juifs à vivre libres et en sécurité, il recherchait un coin de terre pour se poser. Avec l’occupation de 1967, le danger est réel de voir le sionisme devenir a posteriori un mouvement colonial. Nous sommes dans une situation semi-coloniale dont nous ne parvenons pas à nous libérer. Si nous n’avons pas le courage de nous retirer de larges parts de ce qui existe au-delà de la Ligne verte, nous courons à notre perte. Nous serons forcés de choisir entre le colonialisme intégral et le binationalisme [un État unique israélo-palestinien].
Or, chacune de ces deux options ne signifie ni plus ni moins que la liquidation du sionisme. Un État colonial débouchera à terme sur une révolte terrible de la population occupée et un État binational ne résoudra rien et débouchera sur un bain de sang. (…) (art. cité en lien).

Ce qui ne cadre pas, c’est que cette équivalence sionisme = colonialisme, tellement colportée à l’heure actuelle qu’elle est devenue lieu commun est en très grande partie une reprise non critique d’un narratif qui est en fait celui du Hamas et autres organisations similaires, en toute négligence – délibérée ou pas – de leur caractère proprement génocidaire.

Le « sionisme » qui est celui de Sternhell c’est celui du droit légitime des juifs à avoir leur propre terre, proche en fait de celui que défendait Martin Buber.

Notre souhait national de reprendre la vie du peuple d’Israël dans son territoire ancestral n’est toutefois pas dirigé contre un autre peuple. Au moment où nous réintégrons l’histoire mondiale, et où nous redevenons les porte-drapeaux de notre propre destin, le peuple juif, qui fut lui-même une minorité persécutée dans tous les pays du monde pendant deux mille ans, rejette avec horreur les méthodes de domination nationaliste dont il a lui-même si longtemps pâti. Nous n’aspirons pas à regagner la terre d’Israël avec laquelle nous avons d’indissolubles liens, historiques et spirituels à la fois, avec l’intention d’éliminer ou dominer un autre peuple (Martin Buber au XIIe Congrès sioniste, Karlsbad 1921).

Le « sionisme colonialiste » que stigmatise le Hamas en est effectivement la totale perversion.

Mais ne nous y trompons pas : la solution recherchée à la question israélienne par les organisations de ce genre est une issue « à l’arménienne », par l’éradication totale du peuple d’Israël, alors même que l’histoire chaotique des affrontements et discussions entre israéliens et palestiniens avait finalement abouti aux accords d’Oslo et de Taba, par lesquels l’OLP renonçait à toute idée d’éradication du peuple d’Israël dans une reconnaissance commune de deux États.

Perspective qui est parfaitement en accord avec le type de « sionisme » légitime que professait Zeev Sternell et autres militants de « La paix maintenant » et organisations similaires, mais totalement en désaccord avec l’éradication de « l’entité sioniste », tragique et insensé retour en arrière par rapport à Oslo proposé par l’idéologie du Hamas.

En dépit de ses confusions et de sa mauvaise foi, on comprend alors l’inquiétude exprimée par Mme Gottstein :

Ranger l’État d’Israël sous la rubrique de « colonisateur » est également dangereux. En premier lieu, cela revient à nier sa légitimité. En second lieu, cela laisse supposer – espérer pour certains – qu’il y aura tôt ou tard une décolonisation. Affirmer qu’Israël est un résidu de la période colonisatrice au Moyen-Orient revient donc à dire que l’indépendance palestinienne aurait pour corollaire la disparition d’Israël avec le départ nécessaire des quelque sept millions de juifs Israéliens… (art. cité).

Que conclure de tout cela ?

D’abord, avec Mme Bandini, que « parler de la colonialité de l’Etat d’Israël ne revient pas à souhaiter sa destruction » (art.cité).

Un malade ne peut espérer guérir en se cachant sa maladie. Avec Zeev Sternhell et autres juifs lucides et responsable, il faut reconnaître que le déni de l’évolution coloniale de l’histoire d’Israël avec son cortège de racisme et d’apartheid, trahison totale de l’esprit du sionisme bien compris, constitue le principal obstacle à l’établissement de la paix.

Et se résoudre à ce qui devrait être une évidence pour toute personne dotée d’honnêteté intellectuelle ayant à cœur la justice : parler de la colonialité de l’État d’Israël ne revient pas à souhaiter sa destruction, mais à en revendiquer une transformation radicale (Caterina Bandini, art. cité).

Cela signifie aussi qu’il est suicidaire pour les palestiniens autant que pour les israéliens de revenir « en deçà d’Oslo ». La nouvelle Nakba envisagée par les extrémistes du côté israélien, tout comme l’éradication totale marquée elle aussi par le racisme et un antisémitisme génocidaire, telle qu’elle est proposée par le Hamas du côté palestinien signifient une course à la mort.

Il faut repartir de la plateforme que constitue Oslo, en dépit de ses insuffisances et imperfections, et envisager à nouveaux frais une « transformation radicale » du processus de paix, c’est-à-dire de décolonisation.

Mais si toute entreprise de décolonisation est noble et légitime, on ne peut d’autre part tolérer qu’elle sympathise jusqu’à parfois se confondre chez certain.e.s avec le fantasme délirant d’organisations fascistes s’inspirant entre autres des « Protocoles des Sages de Sion » et soutenues par les pires dictatures, qui déshonorent la religion et les idéaux qu’elles prétendent défendre.

Car les intrigues des sionistes sont sans fin et, après la Palestine, ils convoitent de s’étendre du Nil à l’Euphrate. Ce n’est que lorsqu’ils auront entièrement absorbé la région sur laquelle ils auront mis la main qu’ils envisageront une nouvelle expansion, etc. Leur plan est exposé dans les Protocoles des Sages de Sion et leur actuelle [conduite] est la meilleure preuve de ce qui vient d’être exposé. (Article 32, Charte palestinienne du Hamas de 1988).

(…)

Les Juifs sont des Juifs ; ils n’ont pas changé depuis des milliers d’années : ils incarnent la trahison, l’avarice, la supercherie et le mépris des valeurs humaines. Ils dévoreraient la chair d’une personne vivante et boiraient son sang pour pouvoir lui voler son bien.

 (Lutfi abd al-‘Adhim, « Arabs and Jews : Who Will Annihilate Whom ? » Al-Ahram al-Iqtisadi, 27 septembre 1982. Voir le long extrait cité par Raphael Israeli dans sa brochure Arab and Islamic Antisemitism, op. cit., p. 14-15).

Etc. etc.

Il nous appartient donc d’œuvrer avec les personnes de bonne volonté qui s’efforcent de lutter contre l’emprise sournoise de telles idéologies, dont les ramifications nous impactent souvent sans que nous sachions les reconnaître.

*

Ajout du 14/08 :

Je reproduis ici un échange faisant suite à l’article cité plus haut de Caterina Bandini dans La Croix :

Helianthema 13/8/24 – 18h18

@desideriusminimus Merci de nous rappeler les fondements du projet sioniste tels qu’énoncés par Zeev Sternel ainsi que les mises en garde de Martin Buber contre les « méthodes de domination nationaliste ». Le problème c’est que, dans la pratique, la dimension coloniale a été dominante, tant dans les circonstances qui ont accompagné la création de l’état d’Israël que dans la gestion des territoires occupés depuis 1967 par tous les gouvernements successifs. Il est en effet très regrettable d’assimiler sionisme et colonialisme mais la politique israélienne vis-à-vis des Palestiniens est pour beaucoup dans cette vision réductrice. Pour tout le monde’, il est grand temps de changer de cap.

desideriusminimus 14/08/24 –

@Helianthema. Merci pour votre commentaire. J’y souscris bien sûr entièrement, ainsi qu’à votre précédent, lorsque vous dites : « Si l’état d’Israël veut avancer vers la paix, il faudra bien qu’il renonce à cette démarche coloniale et qu’il admette sa responsabilité majeure dans l’injustice faite aux Palestiniens depuis 75 ans. Sans cette démarche de vérité, on voit mal comment une réconciliation serait possible ». Mais si cette condition est en effet essentielle, il faut aussi que le discours palestinien ne soit plus confisqué par des Hamas, Hezbollah, et autres émanations de l’Iran qui, dans leur antisionisme explicitement génocidaire, continuent de prôner l’éradication pure et simple d’Israël. Le slogan « De la rivière à la mer », qu’il vienne du Hamas ou de l’extrême droite israélienne, ne peut être un mot d’ordre politique. L’OLP d’Arafat avait sagement reconnu à Oslo « les droits politiques mutuels et légitimes » des deux peuples, reconnaissance prônée par les « sionistes » de type Sternhell et Buber. Aucune paix ne sera possible si elle ne commence par une telle reconnaissance. Hélas les dirigeants actuels d’Israël en sont tout aussi loin que ceux du Hamas et il semble impossible d’en attendre quoi que ce soit de positif. De part et d’autre, il serait urgent de les évincer et de les remplacer par des acteurs (gauche israélienne ? Barghouti ?) disposés à revenir à une plateforme de type Oslo, soutenus par une mobilisation populaire. Mais celle-ci semble bien hypothétique, en Israël (la majorité de la population s’accommodant sans problème de la situation imposée aux palestiniens) comme du côté Palestinien (les exactions israéliennes entretenant des dynamiques de type Hamas). Seule une médiation internationale responsable et forte semblerait à même de résoudre de tels blocages. Mais en prend-on le chemin ?   

Xénophobie hors-sol ou survie économique et sociale de la France et de l’Europe ? Loin des postures démagogiques et électoralistes, humaniser et raisonner enfin le débat sur l’immigration.

Stultitia et moi ne sommes bien sûr pas les seuls à avoir ressenti un grand soulagement à l’annonce des résultats des dernières élections.

Un immense merci à nos concitoyens, qui ne se sont pas « trompés de combat ».

Mais je voudrais faire ici quelques rappels et remarques qui me paraissent de bon sens, au risque de verser dans une intervention quelque peu « café du commerce ».

Tout d’abord, si l’urgence a fait qu’une majorité ne s’est fort heureusement pas trompée de combat, il faut bien reconnaître, du moins c’est ma conviction, que nous continuons allègrement à nous tromper de révolution.

Comme je le disais dans le post cité en lien ci-dessus :

« Il faut bien l’avouer, nos préoccupations économiques et politiques apparaissent pour l’essentiel particulièrement déphasées, archaïques et anachroniques.

Non seulement celles des politiques ’’ classiques ‘’, mais aussi la plupart des revendications qui prétendent s’y substituer ».

Certes, une approche politique qui serait vraiment réaliste a peu de chance d’être promue par les politiques, quels qu’ils soient, et le travail est encore considérable pour qu’elle soit acceptée par la population. On le sait, l’irréalisme démagogique du « demain on rase gratis », avec ses promesses concernant la hausse indéfinie du « pouvoir d’achat », le statu quo des retraites, le maintien d’une surconsommation endémique, l’impossibilité tacite d’une décroissance salvatrice, etc., tout ceci reste largement partagé par toutes les tendances de l’échiquier politique, même les plus écologiques sauf exceptions.

Il ne faut pas désespérer Billancourt ! Pas de promesses, pas d’électeurs. Point trop de radicalité et de réformes pourtant indispensables…

Mais urgence obligeait, et si j’ai voté pour une candidate LFI du Nouveau Front Populaire, ce n’est donc absolument pas parce que je partageais l’intégralité de son programme. Loin de là !

Et si faire barrage au RN avait nécessité de voter pour un candidat Renaissance ou LR « classique », je l’aurais bien sûr fait sans pour autant adhérer à leur programme.

Et, comme des centaines de milliers de françaises et français même si leurs opinions diffèrent sans doute fortement de la mienne, je ne vois donc pas pourquoi mon vote devrait être confisqué et instrumentalisé par un NFP, encore moins une France Insoumise et leur « programme ».

Le report des voix montre qu’une majorité de françaises et de français n’ont pas voté pour le dit « programme », mais avant tout contre le RN.

Il faudrait tout de même que le NFP ne s’illusionne pas trop sur les raisons de son succès et respecte cette évidence, plutôt que d’imposer de façon autoritaire un choix qui n’est pas celui d’un grand nombre d’électeurs.

Il y va tout simplement de la démocratie.

Ne pas le comprendre serait, une fois de plus, se préparer des lendemains qui déchantent.

Pour les partisans d’une politique « classique », c’est-à-dire sacrifiant à l’habituel irréalisme démagogique – encore une fois, ce n’est pas mon approche – la question ne devrait donc pas être de fantasmer sur la création d’un gouvernement « de gauche ». Qu’on le veuille ou non, ce dernier ne correspond pas à l’attente de la majorité des françaises et français et serait un emplâtre sur une jambe de bois, qui n’aurait pour vocation que de se désagréger le plus rapidement possible.

La seule solution démocratique serait d’opter, comme le font depuis longtemps nos voisins allemands, espagnols, danois, etc. pour des coalitions capables de dialogues et de compromis, éventuellement à géométrie variable en fonction des problèmes abordés (nucléaire ou pas, réforme des retraites ou pas, réforme du code du travail ou pas, loi immigration ou pas, etc.) et non de laisser une seule tendance minoritaire imposer son programme et ses diktats, ce qui ne peut aboutir qu’à un rejet à brève échéance.

L’absence de majorité absolue peut être une chance pour la démocratie. Il faudrait savoir la saisir en sortant de nos illusions et nos combines de partis.

*

Mais je voudrais revenir sur un point que je soulignais dans mon post mentionné ci-dessus, et qui demanderait d’urgence ce type de réflexion réaliste et raisonnée qui fait défaut, bien entendu, à l’extrême droite, mais aussi au centre et à la gauche qui s’honoreraient pourtant de la mener de façon responsable.

Il s’agit de la question de l’immigration.

On sait combien ce thème est important dans le narratif de l’extrême droite.

Et alors même que M. Macron lui emboîte le pas en dénonçant à gauche « un programme totalement immigrationniste », cette dernière n’évoque la plupart du temps sur le sujet que des raisons humanitaires, certes indispensables, mais insuffisantes pour évacuer l’épouvantail opportunément secoué par l’extrême droite d’un « droit-de-l’hommisme » bisounours, dangereux et coûteux pour la Nation.

 De graves carences donc, quelles que soient les tendances politiques envisagées.

Comme je le disais dans mon post précédent, ces carences n’en sont pas vraiment pour le Rassemblement National et assimilés, puisqu’il s’agit en fait d’une idéologie délibérée, fondée, quoi qu’il en dise, sur la xénophobie et le racisme. Dans ce cas, l’émotif, la croyance irrationnelle prévaut sur toute approche raisonnée.

Mais comment comprendre les déficiences des partis de centre et de gauche sur le sujet ?

Sans doute essentiellement, comme le montre avec pertinence Alice Mesnard, parce que

« En réalité, les politiques ont intérêt à prendre des positions martiales sur ce thème de l’immigration clandestine, très porteur sur le plan électoral ».

Alors même que tous les analystes sérieux savent que l’immigration représente pour l’Europe, non pas seulement une nécessité, mais une condition de sa survie économique et sociale.

« Combien de familles seraient dans le désarroi sans ces « illégaux » qui prennent soin de leurs enfants et de leurs parents âgés ? Combien d’exploitations agricoles, de restaurants, de services de livraison seraient contraints de stopper leur activité ? Combien de chantiers s’arrêteraient ? » (A. Mesnard, art. cité).

Le président du Medef le reconnaît lui-même (d’où, en passant, l’intérêt d’ouvrir une approche politique sérieuse à des voix plus diversifiées que celles des seuls NFP ou RN) :

https://www.lepoint.fr/economie/immigration-pourquoi-la-france-a-besoin-de-3-9-millions-de-travailleurs-etrangers-21-12-2023-2547912_28.php#11

« D’ici à 2050, nous aurons besoin, sauf à réinventer notre modèle social, sauf à réinventer notre modèle économique, de 3,9 millions de salariés étrangers » hors de l’Union européenne puisque « tous les pays de l’UE sont confrontés au même problème démographique ».

(…)

« Le patron des patrons cite le secteur de l’aide à la personne, qui connaît « d’ores et déjà d’énormes tensions de recrutement ». « D’ici à 2030, nous aurons près de 800 000 postes à pourvoir avec le défi démographique du vieillissement de la population et l’envie de vieillir chez soi », expliquait récemment Pierre-Olivier Ruchenstain, directeur général de la Fepem, dans une enquête du Point. Pour le président du Medef, il est donc urgent de « raisonner » les débats sur l’immigration en France. Sera-t-il entendu ? »

On craint bien que non.

Il est pourtant loin d’être le seul à vouloir enfin « raisonner le débat », le tirer d’imprécations purement irrationnelles :

https://www.lemonde.fr/economie/article/2024/07/02/legislatives-2024-l-hotellerie-restauration-au-c-ur-de-l-enjeu-de-l-immigration_6245919_3234.html

https://www.lemonde.fr/politique/article/2024/06/24/legislatives-2024-a-libourne-des-electeurs-tirailles-entre-le-rejet-de-l-etranger-et-le-besoin-de-main-d-uvre-immigree-dans-les-vignes_6243419_823448.html

etc. etc.

M. Bardella et Mme Le Pen ont d’ailleurs soigneusement occulté le fait qu’aussi bien Mme Meloni que M. Orban se sont empressés de faire entrer en douce, en totale contradiction avec leurs discours, respectivement 450 000 et 500 000 immigrés pour faire face chez eux au manque de main d’œuvre.

Politique qui serait aussi bien évidemment celle du RN si, par malheur, il parvenait un jour au pouvoir.

Entretemps, il faut s’attendre encore à bien des diatribes contre « l’étranger qui vole nos emplois », et à la criminalisation des immigrés. On ne change pas un leitmotiv qui gagne…

Bien sûr, je l’ai souligné plusieurs fois, la dépression démographique en Europe qui imposera un recours sans cesse plus important à l’immigration ne doit pas être l’occasion d’un « néo-colonialisme » migratoire, privant les pays de départ d’indispensables ressources humaines.

(Il est par exemple bien problématique de constater qu’il y a plus de médecins tunisiens en France qu’en Tunisie…).

Et il est indispensable que tout migrant qui manifeste le désir de s’incorporer à notre vie nationale, bénéficie, comme c’est le cas par exemple en Allemagne, d’un accueil et d’une formation qui favorisent son intégration et le respect de sa dignité. Car un migrant, qu’il soit temporaire ou permanent, ne peut être considéré comme une simple variable économique. Ceci quel que soit son emploi (de « prestige » -professions scientifiques, médicales, etc.- mais aussi dans le domaine de l’agriculture, de l’hôtellerie, du bâtiment, etc.), car contrairement au fantasme d’un migration « choisie », l’éventail des besoins est immense et sera toujours plus étendu.

Plutôt que de grandiloquentes et mensongères rhétoriques anti-immigration qui nous condamnent à nous tirer une balle dans le pied, il est urgent de « se centrer sur les vraies questions », et, plutôt que d’entretenir une hystérisation contre productive, d’organiser enfin une immigration légale :

Dès lors, les postures politico-électorales doivent cesser. Le débat démocratique doit se centrer sur les vraies questions, c’est-à-dire la manière d’organiser cette immigration économique : avec quels types de visas ? proposés à quels coûts ? pour quelles durées ? avec quelles protections pour les travailleurs ? (Alice Mesnard, art. cité).

Pour celles et ceux qui, quelles que soient leurs opinions politiques, sont sincèrement attachés à une démocratie raisonnée qui récuse les sirènes de la xénophobie et du racisme, il y a là une tâche urgente à mener en commun.

*

Ajout du 11/07 :

Le lien à cet article, qui me paraît indiquer la voie à suivre :

https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/07/11/le-nouveau-front-populaire-doit-sans-tarder-tendre-la-main-aux-autres-acteurs-du-front-republicain-pour-discuter-d-un-programme-d-urgence-republicaine_6248812_3232.html

Ajout du 12/07 :

À propos de la « préférence étrangère » dans l’accès au logement, et du coût de l’immigration, thèmes ressassés par le RN avec un succès certain auprès d’une partie de l ‘opinion, ces articles qui dégonflent de façon chiffrée et argumentée ces sempiternelles baudruches :

https://www.lemonde.fr/societe/article/2024/07/03/logement-social-et-etrangers-les-contre-verites-du-rassemblement-national_6246481_3224.html

https://www.lemonde.fr/societe/article/2024/07/03/legislatives-2024-le-cout-de-l-immigration-fausse-idee-et-vraie-recette-electorale-du-rn_6246189_3224.html

Ajout du 14/07 :

Et encore cet article qui témoigne d’un exemple plein d’intérêt :

https://www.lemonde.fr/politique/article/2024/07/12/gouverner-sans-majorite-l-exemple-breton_6249215_823448.html

Et celui-là, qui nous aide à sortir du manichéisme sommaire et à juger de façon informée :

https://www.lemonde.fr/economie/article/2024/07/14/retraites-smic-impots-le-programme-du-nouveau-front-populaire-au-crible-des-economistes_6249707_3234.html

Ajout du 15/07 :

Et un de plus :

Sans oublier, bien sûr :

https://www.lesechos.fr/economie-france/budget-fiscalite/pierre-moscovici-reduire-la-dette-nest-ni-de-gauche-ni-de-droite-cest-dinteret-general-2107688

Ajout du 16/07 :

Cet éditorial de simple bon sens :

https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/07/16/deux-dettes-face-au-risque-du-deni-collectif_6250854_3232.html