Il y a quelques temps, j’avais cité ce beau texte de mon maître Henri Gougaud, récemment disparu :
« Le combat, le même combat continue, séculaire. À qui brandit ses polices et ses bombes, nous devons encore opposer le front dérisoire de l’Esprit, sans espoir de victoire, simplement parce que tel est notre destin, ou notre rôle en ce théâtre ».
(Poèmes politiques des troubadours, Bélibaste, Toulouse 1969, p. 7).
Tout est dit. Je ne peux rien nous souhaiter de plus pour cette année 2025.
Sinon rappeler encore León Felipe, si bien chanté par Paco Ibáñez :
¿Cuándo se pierde el juicio? Yo pregunto: ¿Cuándo se pierde, cuándo? Si no es ahora, que la justicia vale menos que el orín de los perros.
« Quand se perd le jugement, je demande quand se perd-il, quand ? Si ce n’est maintenant que la justice vaut moins que la pisse des chiens ».
Il y a bien longtemps que León Felipe nous a quittés.
Mais son « maintenant » est toujours le nôtre. Et il se montre particulièrement vigoureux par les temps qui courent, comme nous le constatons tous les jours…
*
Tout de même, pour terminer, entre bien d’autres nouvelles aberrantes, une petite réflexion, sur la justice, la caricature de liberté que constitue le « libertarianisme », etc., et cette belle leçon qui nous est donnée par l’homme le plus riche de ce monde, soutenu par quelques-unes des plus grosses fortunes de ce monde :
Lancée en janvier 2011, la plateforme Silk Road (« route de la soie » [fondée par Ross Ulbricht] ) permet à ses utilisateurs d’acheter et de vendre du cannabis, de la cocaïne, de l’héroïne ou de fausses pièces d’identité. Le tout dans un parfait anonymat grâce au paiement en bitcoins. Le site est hébergé sur le darknet, la face cachée du Web. Sur cet « eBay de la drogue », 200 millions de dollars (191,5 millions d’euros) de drogues sont vendus, avant la fermeture par le FBI, en octobre 2013.
(…)
À son procès, Ross Ulbricht se présente comme un défenseur numérique des droits civiques, déclarant avoir voulu « donner aux gens les moyens de faire des choix dans leur vie et de bénéficier de la vie privée et de l’anonymat ». Mais son argumentaire ne convainc pas les juges. En 2015, à peine trentenaire, Ross Ulbricht est condamné à la prison à perpétuité pour trafic de stupéfiants et opérations commerciales illégales.
Depuis, des groupes libertariens demandaient sa libération, estimant que sa condamnation était une atteinte au principe du libre marché et de la libre entreprise. Pour obtenir leur soutien, Donald Trump avait promis lors de sa campagne de gracier Ross Ulbricht « dès le premier jour » de son mandat. C’est chose faite.
Effectivement, “Ahora la justicia vale menos que el orín de los perros”.
Il y aura donc encore bien du travail en 2025 pour celles et ceux qui s’attachent à mener le combat sur « le front dérisoire de l’Esprit ».
J’avoue que je suis étonné par la relative insignifiance de bien des articles et commentaires suite à l’élection de Donald Trump.
On y va en général de refrains classiques, qui ne sont certes pas faux, mais très largement insuffisants, incapables de cerner l’encore innommable qui s’annonce.
On y parle de déclassement, d’inflation, de baisse de pouvoir d’achat, etc., ou autres leitmotivs passe partout, bien incomplets pour rendre compte de la réalité à laquelle nous sommes confrontés.
Dans un post rédigé lors de la première élection de Trump en 2016, et qui me semble encore valable en dépit de quelques mises à jour bien sûr nécessaires, j’avais évoqué :
l’immense lucidité de Stefan Zweig (…) lorsqu’il nous parle des années précédant le triomphe du nazisme :
« Cela reste une loi inéluctable de l’histoire : elle défend précisément aux contemporains de reconnaître dès leurs premiers commencements les grands mouvements qui déterminent leur époque ».
(Le Monde d’hier. Souvenirs d’un européen, Belfond, 1982.1993, Livre de Poche, p.418.422).
Quelques commentateurs ne sont toutefois pas dupes.
Les causes de l’élection de Donald Trump sont nombreuses. Mais à force de les énumérer sans les hiérarchiser, on finit par oublier l’essentiel.
Et l’essentiel pour lui, c’est, qu’à l’évidence :
On pond des tonnes d’études, de rapports, de livres, sur l’explication de la montée des populistes. Pour être franc, c’est un travail à la fois respectable et largement superfétatoire. Il suffit d’écouter les populistes eux-mêmes. Au cœur leur discours nationaliste sommaire, il y a toujours, in fine, le thème de l’immigration. C’est lui qui a permis à Nigel Farage de faire approuver le Brexit, c’est lui qui a mis au pouvoir Giorgia Meloni en Italie, c’est lui qui est à la base du régime de Viktor Orbán en Hongrie, c’est lui qui dope les scores des populistes dans l’Europe entière, c’est lui, enfin, qui explique, plus que tout autre, la montée continue du Rassemblement national en France. Quand un parti populiste approche d’une échéance électorale, ou quand il se trouve en difficulté, c’est toujours l’immigration qui lui sert de sésame, ou de corde de rappel, amalgamée selon les moments à la délinquance, au trafic de drogue, à l’islamisme, à la violence contre les femmes, à la peur identitaire ou au spectre du « grand remplacement ».
Mais il importe d’aller plus loin et de préciser encore. Ce que Joffrin devrait ajouter, c’est que l’immigration n’est pas seule en cause, car son dénigrement n’est qu’un symptôme : celui de la xénophobie, du racisme, d’un mépris et d’une haine de l’autre ouvertement revendiqués.
Comme je l’ai rappelé dans nombre de posts précédents, nombreuses sont les voix, aux USA comme en Europe, qui démontrent qu’une immigration contrôlée et intégrée est désormais indispensable pour la survie économique d’un monde occidental – mais aussi de la Chine, du Japon, etc. – mis à mal par son déficit démographique. Aux USA par exemple, c’est Anne Krueger, ancienne économiste en chef de la Banque mondiale et ancienne directrice générale adjointe du Fonds monétaire international, professeure d’économie internationale à la Johns-Hopkins University School of Advanced International Studies de Washington et chercheuse au Center for International Development de l’université Stanford (excusez du peu…) qui affirme que « l’Amérique a besoin de plus de migrants », que « l’économie américaine se porte beaucoup mieux que les autres économies développées, en partie grâce à une croissance de la population alimentée par l’immigration » ou que « dans l’Union européenne, la population en âge de travailler devrait diminuer de 20% d’ici à 2050 ». « Malheureusement, l’immigration devient de plus en plus impopulaire alors même que ses effets économiques deviennent de plus en plus nécessaires ».
La raison de cette « impopularité » et de cette incohérence qui deviennent d’ores et déjà catastrophiques pour notre avenir ne relève pas de la rationalité, puisque nombre d’études parfaitement documentées nous mettent désormais en garde contre leurs effets dévastateurs.
Mais tout comme la vérité, l’étude rigoureuse et la rationalité n’ont plus grand-chose à voir dans l’affaire, car c’est bien du côté de l’irrationnel et d’une émotivité instinctive qu’il faut se tourner pour comprendre.
Zweig, ami et admirateur de Freud, ne s’y trompait pas. Comme je l’ai rappelé bien des fois, ce dernier savait parfaitement que :
« L‘homme n’est point cet être débonnaire, au cœur assoiffé d’amour, dont on dit qu’il se défend quand on l’attaque, mais un être, au contraire, qui doit porter au compte de ses données instinctives une bonne somme d’agressivité.
(…)
En règle générale, cette agressivité cruelle, ou bien attend une provocation, ou bien se met au service de quelque dessein dont le but serait tout aussi accessible par des moyens plus doux. Dans certaines circonstances favorables en revanche, quand par exemple les forces morales, qui s’opposaient à ses manifestations et les inhibaient jusqu’alors, ont été mises hors d’action, l’agressivité se manifeste aussi de façon spontanée, démasque sous l’homme la bête sauvage qui perd alors tout égard pour sa propre espèce ». (Malaise dans la culture, Traduction de la Revue française de psychanalyse, Janvier 1970).
Or, l’erreur des articles et commentateurs mentionnés ci-dessus, c’est de confondre ce que sont effectivement les « circonstances favorables » (inflation, déclassement, etc.) qu’ils se contentent d’énumérer, avec la réalité des causes profondes qui se manifestent à leur occasion, celle des « données instinctives » et de « l’agressivité » qui « démasque sous l’homme la bête sauvage qui perd alors tout égard pour sa propre espèce ».
Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Non pas, une fois de plus, du mécontentement populaire qui se manifeste à chaque élection, contre le bilan de tout politicien en place, etc. banal rituel de toute consultation démocratique, mais bien d’un processus radical de désinhibition, qui utilise avec une science accomplie et une perversité redoutable les pulsions les plus obscures de l’être humain pour les manipuler et parvenir à ses fins.
Car soyons sérieux tout de même ! Comment croire ou laisser croire qu’un candidat reconnu coupable de 34 chefs d’accusation, inculpé à quatre reprises au pénal, condamné, ayant incité à l’attaque du Capitole, et conseillé de tirer dans les jambes de ceux qui s’y opposeraient, un repris de justice faisant l’apologie de la violence, raciste, xénophobe, prédateur sexuel et misogyne, homophobe, etc. pourrait constituer sans plus l’un de ces gouvernants au bilan certes limité, mais somme toute banals dans le monde trop souvent peu reluisant de la politique ?
Nous avons là affaire à tout autre chose, et il importe de sortir d’urgence du déni.
Fort heureusement certains – hélas trop peu nombreux – ne sont pas dupes.
Tel John F. Kelly, ancien chef de cabinet de la Maison Blanche de Donald Trump, qui affirme que ce dernier « correspond à la définition générale de fasciste ». Ou encore Mark A. Milley, ancien chef d’état-major des armées, qui le dépeint comme « fasciste jusqu’à la moelle […] l’homme le plus dangereux pour le pays ». Olivia Troye, assistante de Mike Pence, vice-président de Trump, déclarant, elle : « Il a carrément parlé de tirer sur des américains. J’étais là. […] J’en ai été témoin ».
En plus de ces témoignages parmi bien d’autres recueillis dans le dernier numéro (1775 du 7 au 13 novembre 2024) du Courrier international, le même hebdomadaire publie un article capital donnant la parole au grand historien spécialiste du fascisme Robert Paxton. Ce dernier reconnaît avoir changé d’avis : d’abord réservé pour employer le terme de « fasciste » pour qualifier Donald Trump, l’assaut du Capitole en particulier a modifié son opinion :
La journée du 6 janvier 2021 marque un tournant. Pour un historien américain spécialiste de l’Europe du XXe siècle, il est difficile de ne pas voir dans ce coup de force des échos des Chemises noires mussoliniennes qui avaient marché sur Rome en 1922, ou des échos de l’émeute qui a éclaté à Paris devant l’Assemblée nationale en 1934, fomentée par des anciens combattants et des ligues d’extrême droite qui tentaient de perturber l’investiture du nouveau gouvernement de gauche.
(…)
Le 11 janvier 2021, Paxton écrit que l’invasion du Capitole “lève [ses] préventions contre l’étiquette ‘fasciste’”. “En appelant ouvertement à recourir à la violence civile en vue d’invalider une élection, Trump a franchi une ligne rouge, poursuit-il. Cette étiquette semble désormais non seulement acceptable, mais nécessaire.”
Celle là même qui, selon ses dires, vaut aussi pour la France :
“Marine Le Pen s’est donné beaucoup de mal pour imposer l’idée qu’il n’y avait aucun point commun entre son mouvement et le régime de Vichy, (…) explique Paxton. Or, à mes yeux, elle occupe le même espace sur l’échiquier politique. Elle met en avant les mêmes thématiques, l’autorité, l’ordre, la peur du déclin et de l’autre.”
Et de terminer sur une mise en garde impressionnante :
“Si Trump l’emporte, ce sera terrible. S’il perd, ce sera terrible aussi”, poursuit-il. L’historien se creuse les méninges à la recherche d’une analogie historique pertinente, mais peine à en trouver une. Hitler n’a pas été élu, rappelle-t-il, mais nommé légalement par le président conservateur de l’époque, Paul von Hindenburg. En Italie, Mussolini a également été nommé de manière légitime. “C’est le roi qui l’a désigné, rappelle Paxton. Mussolini n’avait pas vraiment besoin de marcher sur Rome.”
Pour l’historien, la force de Trump est différente. “Le phénomène Trump semble avoir une assise sociale bien plus solide, observe-t-il. Que ni Hitler ni Mussolini n’auraient eue.”
(…)
“Il s’agit d’un phénomène très inquiétant qui monte en bouillonnant de la base et qui ressemble à s’y méprendre au fascisme originel (…). On n’a pas affaire à autre chose. C’est vraiment ça.”
Nous sommes prévenus. Puisse cette lucidité nous guérir du déni, cette « loi inéluctable de l’Histoire » que dénonçait S. Zweig, et qui met désormais en péril la survie de notre monde démocratique.
« La droite américaine clame que le 5 novembre a vu le triomphe d’une coalition conservatrice ouvrière et multiraciale, et que Donald Trump est le tribun désigné par le peuple pour mettre en œuvre un agenda d’extrême droite.
Nombre d’observateurs adoptent cette vision toute faite pour retomber dans une interprétation qui domine depuis une décennie de part et d’autre de l’Atlantique : nous aurions affaire à un nouveau cas de « révolte populiste » contre les élites. La « vague populiste » – image fétiche des pontifes de la question –, nous répète-t-on, gagne encore en force. Ces analyses ne sont pas seulement faciles, elles sont erronées. Pire, sur le plan politique, elles sont pernicieuses ».
(…)
« Il faudra du temps pour analyser en détail les résultats et mieux comprendre les motivations individuelles des Américains. Pour l’heure, ce que nous savons avec certitude, c’est que des milliardaires – ou, pour dire les choses plus crûment, des oligarques – ont joué un rôle exceptionnel dans le camp républicain ».
Un reportage intéressant sur Jill Stein, candidate du Green Party, le Parti Vert, à la présidentielle américaine.
Outre les déficiences écologiques de la présidence démocrate, elle souligne à juste raison ses carences scandaleuses en ce qui concerne la politique au Proche Orient.
Comment, en effet, la plus importante puissance au monde se révèle-t-elle incapable d’intervenir de façon efficace, non pas pour résoudre la question des relations israélo-palestiniennes – car on sait hélas que cela prendra dans le meilleur des cas encore bien des années – mais au moins pour imposer aux belligérants, et à Israël en particulier, le respect du droit de guerre et du droit humanitaire ?
Comment ne pas dénoncer cette trahison des démocrates, qui fournissent à Israël les armes pour mener cette guerre impitoyable dépassant de beaucoup l’objectif légitime de neutraliser le Hamas et le Hezbollah ?
Certes les appels à l’éradication violente d’Israël, parfois ouvertement génocidaires, sont légion, n’en déplaise à certains militants occidentaux quelque peu incohérents qui scandent « Femme, vie, liberté » tout en défendant des organisations qui prônent l’idéologie des Mollahs.
Pour rappel :
Pendant la guerre, Hitler et les nazis furent plus qu’heureux de convier à Berlin le grand mufti de Jérusalem et le dirigeant du mouvement national arabe palestinien, Haj Amin al-Husseini, invité d’honneur et allié, au moment même où ils entreprenaient l’assassinat en masse des Juifs européens (…).
L’un des exemples les plus saisissants de cette orgie de haine est probablement une brochure présentée au Centre d’exposition de Durban [lors de la Conférence contre le Racisme de septembre 2001], montrant un portrait d’Adolf Hitler avec en légende : « Si j’avais gagné la guerre, il n’y aurait plus de… sang palestinien versé » (…).
Sous couvert d’« antisionisme » et de défense de la cause palestinienne, Rami appelait de ses vœux « un nouvel Hitler » qui rallierait l’Occident et l’islam contre le cancer de « la puissance juive » et débarrasserait la Palestine du joug mensonger du « talmudisme » (…)
Rafsandjani est ce dignitaire religieux « modéré » qui, en 2001 encore, proclamait en Iran, le « Jour de Jérusalem », qu’« une seule bombe atomique anéantirait Israël sans laisser de traces », alors que le monde islamique subirait des dommages de représailles nucléaires israéliennes, mais ne serait pas détruit (…).
Etc. etc. voir par exemple Robert S. WistrichL’antisémitisme musulman : un danger très actuel, Revue d’Histoire de la Shoah 2004/1 n°180.
Mais peut-on lutter contre une entreprise génocidaire en mettant en œuvre une stratégie qui y ressemble fort, même si on peut discuter du terme* ?
Les USA et l’Occident n’ont que peu de prise sur la folie des Mollahs et des organisations qu’ils soutiennent, qui sont avec Israël les acteurs essentiels de la guerre de Gaza et du Liban.
Mais un embargo sur la fourniture d’armes américaines n’aurait-il pu servir d’argument diplomatique à la première puissance militaire mondiale pour exiger sans condition de la part d’Israël, si ce n’est une cessation des hostilités, du moins un cessez le feu ouvrant à des négociations ?
Netanyahou est-il si respectable qu’il faille entériner piteusement ses méthodes les plus meurtrières ?
Comment ne pas s’interroger lorsqu’on entend (vers 1mn 16 dans la vidéo en lien ci-dessus) cette dame – Farah Khan – affirmer qu’elle regrettera toute sa vie d’avoir voté pour Joe Biden, parce qu’elle se sent complice de la guerre qu’il a financée et qu’il continue de financer, et qu’elle fera « tout ce qu’il faut pour s’assurer que Kamala Harris ne devienne pas présidente ».
Une telle déclaration parfaitement compréhensible nous fait saisir l’extrême danger que représente non seulement pour les États Unis mais aussi pour l’avenir du monde leur politique aberrante au Moyen Orient.
Kamala Harris risque fort de perdre du fait de telles aberrations les voix de la communauté arabo-musulmane qui pourraient être déterminantes pour son élection.
Et surtout pour éviter la catastrophe que représenterait au niveau mondial une victoire de Trump.
L’alternative rappelle, en bien plus tragique, celle que nous avons vécue en France il y a peu :
Fallait-il s’abstenir, au risque de voir passer l’extrême droite ?
Ou bien fallait-il, quitte à prendre des pincettes ou à se boucher le nez, choisir le moindre pire, voter pour un candidat tout de même républicain, même s’il ne répondait pas aux critères souhaités ?
Ne vous y trompez pas, Mme Farah Khan : Trump président ne fera pas mieux, et très probablement pire que ce qu’a fait Biden et que ce que fera Harris pour la cause palestinienne. Trump est incontestablement le candidat de Netanyahou. Il a déjà largement démontré avec quelle veulerie il peut se mettre à son service.
Sans parler du cataclysme qu’il représenterait pour la défense de l’environnement, même si Mme Stein a bien sûr raison de souligner les carences des démocrates à ce sujet. Il faut encore évoquer, entre bien d’autres désastres, la situation des migrants, les menaces en ce qui concerne la condition féminine, le lâche abandon de l’Ukraine aux mains du fascisme de Poutine, la régression des libertés démocratiques que fait présager son propre fascisme décomplexé, aux dires, on le sait, de personnalités de son propre bord.
Alors certes, ma petite voix dérisoire de blogueur insignifiant ne peut changer grand-chose à de tels enjeux, et elle ne parviendra sans doute pas jusqu’à vous.
Mais si ce miracle se produisait, sachez, Mme Sarah Kahn, que votre révolte m’a ému, et que je partage votre jugement comme votre souffrance.
Mais qu’il me semble pourtant essentiel que les personnes de bonne volonté comme vous l’êtes acceptent de prendre une décision qui ne fasse pas peser sur le monde encore plus de souffrance et de malheur.
Cet éditorial qui s’alarme à juste raison de « l’inquiétante précipitation » de notre ministre de l’intérieur :
Trois jours après l’annonce de la composition du gouvernement de Michel Barnier, les Français ignorent toujours si leurs impôts vont être augmentés, si leurs services publics vont être affaiblis, si la politique de transition climatique va être poursuivie, si la lutte contre la « trappe à bas salaires » va être engagée (…) Mais il aura fallu moins de quarante-huit heures au ministre de l’intérieur, Bruno Retailleau, pour exposer urbi et orbi son programme, mettant en exergue son sujet de prédilection, l’immigration.
S’il est raisonnable d’attendre les décisions d’un nouveau gouvernement pour juger sur pièce sans emportement idéologique a priori, il faut bien avouer que l’urgence avec laquelle M. Retailleau annonce la couleur ne laisse aucun doute sur ses intentions.
Et qu’une telle frénésie manifeste sans équivoque la raison pour laquelle il a été choisi à ce poste: alors même que « deux tiers des Français ont écarté l’extrême droite au second tour des législatives« , il faut faire de l’œil le plus clairement possible à cette dernière pour s’assurer explicitement son soutien.
Michel Barnier passait peut-être pour un homme conciliant et ouvert, mais le fait d’avoir nommé un tel personnage à un tel poste caractérise d’emblée, quelles que puissent être les qualités des autres membres de son gouvernement, la tonalité de sa politique :
Jeter en pâture les immigrés en lever de rideau d’une nouvelle et incertaine législature ne peut qu’alimenter la flamme déjà vivace du Rassemblement national, valider son utilisation des étrangers comme boucs émissaires, et préparer le terrain à ses énièmes surenchères.
Dommage, M. Barnier ! Une majorité de français attendait autre chose – sans trop d’illusion cependant – qu’une caution donnée à de telles manifestations pathologiques de xénophobie simpliste, mensongère et dangereuse.
On regrette que vous n’ayez pas pris le temps de lire – ou que vous ayez choisi d’ignorer par opportunisme démagogique – entre autres analyses sérieuses, les propos de François Héran, professeur au Collège de France, tout de même, autrement informés et pertinents sur le sujet de l’immigration que les vociférations primaires de votre ministre.
J’ai plusieurs fois rappelé la grande figure de Zeev Sternhell, historien juif israélien qui n’hésitait pas à appeler un chat un chat, c’est-à-dire à parler de racisme, de colonisation et d’apartheid pour dénoncer la situation des palestiniens, et déplorait le caractère mort-né de
« L’ancien Israël, celui dont il ne restera que la déclaration d’indépendance, comme une pièce de musée qui rappellera aux générations futures ce que notre pays aurait pu être si notre société ne s’était moralement décomposée en un demi-siècle d’occupation, de colonisation et d’apartheid dans les territoires conquis en 1967, et désormais occupés par quelque 300 000 colons ».
C’est pourquoi j’ai été particulièrement dubitatif à la lecture de la Tribune de Thérèse Andrevon Gottstein, parue dans le journal La Croix, intitulée« Qualifier Israël d’État colonial est inexact et dangereux ». Tribune qui a d’ailleurs fort heureusement suscité un grand nombre de commentaires critiques de la part des lecteurs de ce journal, ainsi que ce qui peut être considéré comme une « réponse » et un correctif bienvenu de la sociologue Caterina Bandini, dont on connaît l’érudition et la compétence sur le sujet.
Quoi qu’il en soit des distinctions alambiquées de casuistes entre « colonialisme » et « occupation » [le terme utilisé en hébreu est hitnahalut » (התנחלות) pudiquement traduit par « implantation »] on a du mal à nier les réalités factuelles dénoncées à juste titre par Sternhell et bien d’autres.
Comment passer sous silence le fait que de telles « implantations » sont jugées illégales au regard du droit international, et que le Haut-Commissariat des Nations Unies aux Droits de l’Homme – qui les nomme officiellement « colonies » – considère qu’elles relèvent du crime de guerre ?
« L’établissement et l’expansion continue de telles colonies « équivalent au transfert par Israël de sa propre population civile vers les territoires qu’il occupe » et « de tels transferts constituent un crime de guerre pouvant engager la responsabilité pénale individuelle des personnes impliquées » (Haut-Commissariat des Nations Unies aux Droits de l’Homme, rapport du 08/03/2024).
Devant de telles évidences factuelles ainsi que face au large consensus des institutions internationales, affirmer, comme le fait Mme Gottstein, que le terme « colonisation » « n’est pas exact sur le plan historique » ne peut relever que de la mauvaise foi.
Car, on le sait hélas, la foi, qu’elle soit juive, catholique, protestante, musulmane bouddhiste ou tout autre, se transforme aisément en mauvaise foi dès lors qu’il s’agit de justifier quelque croisade des Albigeois, quelque bûcher de Michel Servet, les massacres franquistes, l’interprétation terroriste du djihad ou le génocide des rohingyas.
Il en va donc de même en ce qui concerne la politique coloniale de dirigeants israéliens avec la complicité active ou tacite d’une partie de la population de leur nation.
Pourtant, si ce genre de mauvaise foi ne peut être toléré, il faut dans le même temps reconnaître qu’elle ne naît pas de rien.
Et je voudrais à ce propos revenir à quelques réflexions déjà développées sur la question du sionisme.
Car à ce sujet-là se manifeste aussi indiscutablement de la mauvaise foi.
Que le sionisme ait été, dès ses origines, contaminé par l’idéologie coloniale du XIXème siècle, comme le montre en particulier Caterina Bandini, cela est indéniable.
Mais en en soulignant les ambiguïtés, il faut se garder de faire le jeu d’idéologies dont le caractère génocidaire se révèle manifeste.
De façon caractéristique, la littérature du Hamas évoque la conquête de Khaibar par Mahomet en 628 de l’ère chrétienne – une oasis de la péninsule d’Arabie où les Juifs « traîtres » furent éliminés par le Prophète – comme source d’inspiration pour le combat actuellement mené pour détruire Israël.
(…)
Une littérature haineuse distribuée par les ONG arabes n’a pas répugné à représenter les Juifs avec les crocs dégoulinant de sang et coiffés de casques arborant des croix gammées. L’un des exemples les plus saisissants de cette orgie de haine est probablement une brochure présentée au Centre d’exposition de Durban [lors de la Conférence contre le Racisme de septembre 2001], montrant un portrait d’Adolf Hitler avec en légende : « Si j’avais gagné la guerre, il n’y aurait plus de… sang palestinien versé ». Robert S. Wistrich.
Etc. etc.
Or, l’équivalence du sionisme et du colonialisme est devenue un leitmotiv qu’il semble inconcevable de remettre en question dans les discussions sur le conflit israélo- palestinien. Y compris dans les articles pourtant informés de Mme Bandini, cette assimilation apparaît indiscutable.
Elle ne manque pourtant pas d’être inquiétante.
Car comment comprendre dès lors qu’un militant tel que Zeev Sternhell, entre autres membre fondateur de Chalom Achshav [שלום עכשיו ] « La paix maintenant » qui revendique, outre le droit du peuple palestinien,
la création d’un État palestinien indépendant aux côtés de l’État d’Israël, dans la conviction qu’il s’agit de la seule solution viable au conflit:
Israël retournant à ses frontières de 1967
l’État palestinien recouvrant pour sa part les territoires occupés par l’Égypte et la Jordanie de 1948 à 1967 puis par Israël depuis la guerre des Six Jours. (de l’article « La paix maintenant sur Wikipedia)
puisse se définir lui-même comme un « supersioniste » ?
Je ne suis pas sioniste. Je suis un supersioniste. Pour moi, le sionisme était et est toujours le droit des Juifs de décider de leur destinée et de leur avenir. Tous les êtres humains ont le droit naturel d’être leurs propres maîtres, un droit dont les Juifs ont été privés par l’histoire et que le sionisme leur a rendu.
Si l’on s’en tient à l’équivalence devenue standard sionisme = colonialisme, il faut bien reconnaître que quelque chose ne « colle pas ».
Pour moi, le sionisme n’était pas un mouvement colonial. Il n’avait pas pour but d’asservir une population ou de contrôler la route des Indes. Seulement, pour exercer le droit des Juifs à vivre libres et en sécurité, il recherchait un coin de terre pour se poser. Avec l’occupation de 1967, le danger est réel de voir le sionisme devenir a posteriori un mouvement colonial. Nous sommes dans une situation semi-coloniale dont nous ne parvenons pas à nous libérer. Si nous n’avons pas le courage de nous retirer de larges parts de ce qui existe au-delà de la Ligne verte, nous courons à notre perte. Nous serons forcés de choisir entre le colonialisme intégral et le binationalisme [un État unique israélo-palestinien]. Or, chacune de ces deux options ne signifie ni plus ni moins que la liquidation du sionisme. Un État colonial débouchera à terme sur une révolte terrible de la population occupée et un État binational ne résoudra rien et débouchera sur un bain de sang. (…) (art. cité en lien).
Ce qui ne cadre pas, c’est que cette équivalence sionisme = colonialisme, tellement colportée à l’heure actuelle qu’elle est devenue lieu commun est en très grande partie une reprise non critique d’un narratif qui est en fait celui du Hamas et autres organisations similaires, en toute négligence – délibérée ou pas – de leur caractère proprement génocidaire.
Le « sionisme » qui est celui de Sternhell c’est celui du droit légitime des juifs à avoir leur propre terre, proche en fait de celui que défendait Martin Buber.
Notre souhait national de reprendre la vie du peuple d’Israël dans son territoire ancestral n’est toutefois pas dirigé contre un autre peuple. Au moment où nous réintégrons l’histoire mondiale, et où nous redevenons les porte-drapeaux de notre propre destin, le peuple juif, qui fut lui-même une minorité persécutée dans tous les pays du monde pendant deux mille ans, rejette avec horreur les méthodes de domination nationaliste dont il a lui-même si longtemps pâti. Nous n’aspirons pas à regagner la terre d’Israël avec laquelle nous avons d’indissolubles liens, historiques et spirituels à la fois, avec l’intention d’éliminer ou dominer un autre peuple (Martin Buber au XIIe Congrès sioniste, Karlsbad 1921).
Le « sionisme colonialiste » que stigmatise le Hamas en est effectivement la totale perversion.
Mais ne nous y trompons pas : la solution recherchée à la question israélienne par les organisations de ce genre est une issue « à l’arménienne », par l’éradication totale du peuple d’Israël, alors même que l’histoire chaotique des affrontements et discussions entre israéliens et palestiniens avait finalement abouti aux accords d’Oslo et de Taba, par lesquels l’OLP renonçait à toute idée d’éradication du peuple d’Israël dans une reconnaissance commune de deux États.
Perspective qui est parfaitement en accord avec le type de « sionisme » légitime que professait Zeev Sternell et autres militants de « La paix maintenant » et organisations similaires, mais totalement en désaccord avec l’éradication de « l’entité sioniste », tragique et insensé retour en arrière par rapport à Oslo proposé par l’idéologie du Hamas.
En dépit de ses confusions et de sa mauvaise foi, on comprend alors l’inquiétude exprimée par Mme Gottstein :
Ranger l’État d’Israël sous la rubrique de « colonisateur » est également dangereux. En premier lieu, cela revient à nier sa légitimité. En second lieu, cela laisse supposer – espérer pour certains – qu’il y aura tôt ou tard une décolonisation. Affirmer qu’Israël est un résidu de la période colonisatrice au Moyen-Orient revient donc à dire que l’indépendance palestinienne aurait pour corollaire la disparition d’Israël avec le départ nécessaire des quelque sept millions de juifs Israéliens… (art. cité).
Que conclure de tout cela ?
D’abord, avec Mme Bandini, que « parler de la colonialité de l’Etat d’Israël ne revient pas à souhaiter sa destruction » (art.cité).
Un malade ne peut espérer guérir en se cachant sa maladie. Avec Zeev Sternhell et autres juifs lucides et responsable, il faut reconnaître que le déni de l’évolution coloniale de l’histoire d’Israël avec son cortège de racisme et d’apartheid, trahison totale de l’esprit du sionisme bien compris, constitue le principal obstacle à l’établissement de la paix.
Et se résoudre à ce qui devrait être une évidence pour toute personne dotée d’honnêteté intellectuelle ayant à cœur la justice : parler de la colonialité de l’État d’Israël ne revient pas à souhaiter sa destruction, mais à en revendiquer une transformation radicale (Caterina Bandini, art. cité).
Cela signifie aussi qu’il est suicidaire pour les palestiniens autant que pour les israéliens de revenir « en deçà d’Oslo ». La nouvelle Nakba envisagée par les extrémistes du côté israélien, tout comme l’éradication totale marquée elle aussi par le racisme et un antisémitisme génocidaire, telle qu’elle est proposée par le Hamas du côté palestinien signifient une course à la mort.
Il faut repartir de la plateforme que constitue Oslo, en dépit de ses insuffisances et imperfections, et envisager à nouveaux frais une « transformation radicale » du processus de paix, c’est-à-dire de décolonisation.
Mais si toute entreprise de décolonisation est noble et légitime, on ne peut d’autre part tolérer qu’elle sympathise jusqu’à parfois se confondre chez certain.e.s avec le fantasme délirant d’organisations fascistes s’inspirant entre autres des « Protocoles des Sages de Sion » et soutenues par les pires dictatures, qui déshonorent la religion et les idéaux qu’elles prétendent défendre.
Car les intrigues des sionistes sont sans fin et, après la Palestine, ils convoitent de s’étendre du Nil à l’Euphrate. Ce n’est que lorsqu’ils auront entièrement absorbé la région sur laquelle ils auront mis la main qu’ils envisageront une nouvelle expansion, etc. Leur plan est exposé dans les Protocoles des Sages de Sion et leur actuelle [conduite] est la meilleure preuve de ce qui vient d’être exposé. (Article 32, Charte palestinienne du Hamas de 1988).
(…)
Les Juifs sont des Juifs ; ils n’ont pas changé depuis des milliers d’années : ils incarnent la trahison, l’avarice, la supercherie et le mépris des valeurs humaines. Ils dévoreraient la chair d’une personne vivante et boiraient son sang pour pouvoir lui voler son bien.
(Lutfi abd al-‘Adhim, « Arabs and Jews : Who Will Annihilate Whom ? » Al-Ahram al-Iqtisadi, 27 septembre 1982. Voir le long extrait cité par Raphael Israeli dans sa brochure Arab and Islamic Antisemitism, op. cit., p. 14-15).
Etc. etc.
Il nous appartient donc d’œuvrer avec les personnes de bonne volonté qui s’efforcent de lutter contre l’emprise sournoise de telles idéologies, dont les ramifications nous impactent souvent sans que nous sachions les reconnaître.
*
Ajout du 14/08 :
Je reproduis ici un échange faisant suite à l’article cité plus haut de Caterina Bandini dans La Croix :
Helianthema 13/8/24 – 18h18
@desideriusminimus Merci de nous rappeler les fondements du projet sioniste tels qu’énoncés par Zeev Sternel ainsi que les mises en garde de Martin Buber contre les « méthodes de domination nationaliste ». Le problème c’est que, dans la pratique, la dimension coloniale a été dominante, tant dans les circonstances qui ont accompagné la création de l’état d’Israël que dans la gestion des territoires occupés depuis 1967 par tous les gouvernements successifs. Il est en effet très regrettable d’assimiler sionisme et colonialisme mais la politique israélienne vis-à-vis des Palestiniens est pour beaucoup dans cette vision réductrice. Pour tout le monde’, il est grand temps de changer de cap.
desideriusminimus 14/08/24 –
@Helianthema. Merci pour votre commentaire. J’y souscris bien sûr entièrement, ainsi qu’à votre précédent, lorsque vous dites : « Si l’état d’Israël veut avancer vers la paix, il faudra bien qu’il renonce à cette démarche coloniale et qu’il admette sa responsabilité majeure dans l’injustice faite aux Palestiniens depuis 75 ans. Sans cette démarche de vérité, on voit mal comment une réconciliation serait possible ». Mais si cette condition est en effet essentielle, il faut aussi que le discours palestinien ne soit plus confisqué par des Hamas, Hezbollah, et autres émanations de l’Iran qui, dans leur antisionisme explicitement génocidaire, continuent de prôner l’éradication pure et simple d’Israël. Le slogan « De la rivière à la mer », qu’il vienne du Hamas ou de l’extrême droite israélienne, ne peut être un mot d’ordre politique. L’OLP d’Arafat avait sagement reconnu à Oslo « les droits politiques mutuels et légitimes » des deux peuples, reconnaissance prônée par les « sionistes » de type Sternhell et Buber. Aucune paix ne sera possible si elle ne commence par une telle reconnaissance. Hélas les dirigeants actuels d’Israël en sont tout aussi loin que ceux du Hamas et il semble impossible d’en attendre quoi que ce soit de positif. De part et d’autre, il serait urgent de les évincer et de les remplacer par des acteurs (gauche israélienne ? Barghouti ?) disposés à revenir à une plateforme de type Oslo, soutenus par une mobilisation populaire. Mais celle-ci semble bien hypothétique, en Israël (la majorité de la population s’accommodant sans problème de la situation imposée aux palestiniens) comme du côté Palestinien (les exactions israéliennes entretenant des dynamiques de type Hamas). Seule une médiation internationale responsable et forte semblerait à même de résoudre de tels blocages. Mais en prend-on le chemin ?
Stultitia et moi ne sommes bien sûr pas les seuls à avoir ressenti un grand soulagement à l’annonce des résultats des dernières élections.
Un immense merci à nos concitoyens, qui ne se sont pas « trompés de combat ».
Mais je voudrais faire ici quelques rappels et remarques qui me paraissent de bon sens, au risque de verser dans une intervention quelque peu « café du commerce ».
Tout d’abord, si l’urgence a fait qu’une majorité ne s’est fort heureusement pas trompée de combat, il faut bien reconnaître, du moins c’est ma conviction, que nous continuons allègrement à nous tromper de révolution.
Comme je le disais dans le post cité en lien ci-dessus :
« Il faut bien l’avouer, nos préoccupations économiques et politiques apparaissent pour l’essentiel particulièrement déphasées, archaïques et anachroniques.
Non seulement celles des politiques ’’ classiques ‘’, mais aussi la plupart des revendications qui prétendent s’y substituer ».
Certes, une approche politique qui serait vraiment réaliste a peu de chance d’être promue par les politiques, quels qu’ils soient, et le travail est encore considérable pour qu’elle soit acceptée par la population. On le sait, l’irréalisme démagogique du « demain on rase gratis », avec ses promesses concernant la hausse indéfinie du « pouvoir d’achat », le statu quo des retraites, le maintien d’une surconsommation endémique, l’impossibilité tacite d’une décroissance salvatrice, etc., tout ceci reste largement partagé par toutes les tendances de l’échiquier politique, même les plus écologiques sauf exceptions.
Il ne faut pas désespérer Billancourt ! Pas de promesses, pas d’électeurs. Point trop de radicalité et de réformes pourtant indispensables…
Mais urgence obligeait, et si j’ai voté pour une candidate LFI du Nouveau Front Populaire, ce n’est donc absolument pas parce que je partageais l’intégralité de son programme. Loin de là !
Et si faire barrage au RN avait nécessité de voter pour un candidat Renaissance ou LR « classique », je l’aurais bien sûr fait sans pour autant adhérer à leur programme.
Et, comme des centaines de milliers de françaises et français même si leurs opinions diffèrent sans doute fortement de la mienne, je ne vois donc pas pourquoi mon vote devrait être confisqué et instrumentalisé par un NFP, encore moins une France Insoumise et leur « programme ».
Le report des voix montre qu’une majorité de françaises et de français n’ont pas voté pour le dit « programme », mais avant tout contre le RN.
Il faudrait tout de même que le NFP ne s’illusionne pas trop sur les raisons de son succès et respecte cette évidence, plutôt que d’imposer de façon autoritaire un choix qui n’est pas celui d’un grand nombre d’électeurs.
Il y va tout simplement de la démocratie.
Ne pas le comprendre serait, une fois de plus, se préparer des lendemains qui déchantent.
Pour les partisans d’une politique « classique », c’est-à-dire sacrifiant à l’habituel irréalisme démagogique – encore une fois, ce n’est pas mon approche – la question ne devrait donc pas être de fantasmer sur la création d’un gouvernement « de gauche ». Qu’on le veuille ou non, ce dernier ne correspond pas à l’attente de la majorité des françaises et français et serait un emplâtre sur une jambe de bois, qui n’aurait pour vocation que de se désagréger le plus rapidement possible.
La seule solution démocratique serait d’opter, comme le font depuis longtemps nos voisins allemands, espagnols, danois, etc. pour des coalitions capables de dialogues et de compromis, éventuellement à géométrie variable en fonction des problèmes abordés (nucléaire ou pas, réforme des retraites ou pas, réforme du code du travail ou pas, loi immigration ou pas, etc.) et non de laisser une seule tendance minoritaire imposer son programme et ses diktats, ce qui ne peut aboutir qu’à un rejet à brève échéance.
L’absence de majorité absolue peut être une chance pour la démocratie. Il faudrait savoir la saisir en sortant de nos illusions et nos combines de partis.
*
Mais je voudrais revenir sur un point que je soulignais dans mon post mentionné ci-dessus, et qui demanderait d’urgence ce type de réflexion réaliste et raisonnée qui fait défaut, bien entendu, à l’extrême droite, mais aussi au centre et à la gauche qui s’honoreraient pourtant de la mener de façon responsable.
Il s’agit de la question de l’immigration.
On sait combien ce thème est important dans le narratif de l’extrême droite.
Et alors même que M. Macron lui emboîte le pas en dénonçant à gauche « un programme totalement immigrationniste », cette dernière n’évoque la plupart du temps sur le sujet que des raisons humanitaires, certes indispensables, mais insuffisantes pour évacuer l’épouvantail opportunément secoué par l’extrême droite d’un « droit-de-l’hommisme » bisounours, dangereux et coûteux pour la Nation.
De graves carences donc, quelles que soient les tendances politiques envisagées.
Comme je le disais dans mon post précédent, ces carences n’en sont pas vraiment pour le Rassemblement National et assimilés, puisqu’il s’agit en fait d’une idéologie délibérée, fondée, quoi qu’il en dise, sur la xénophobie et le racisme. Dans ce cas, l’émotif, la croyance irrationnelle prévaut sur toute approche raisonnée.
Mais comment comprendre les déficiences des partis de centre et de gauche sur le sujet ?
Sans doute essentiellement, comme le montre avec pertinence Alice Mesnard, parce que
« En réalité, les politiques ont intérêt à prendre des positions martiales sur ce thème de l’immigration clandestine, très porteur sur le plan électoral ».
Alors même que tous les analystes sérieux savent que l’immigration représente pour l’Europe, non pas seulement une nécessité, mais une condition de sa survie économique et sociale.
« Combien de familles seraient dans le désarroi sans ces « illégaux » qui prennent soin de leurs enfants et de leurs parents âgés ? Combien d’exploitations agricoles, de restaurants, de services de livraison seraient contraints de stopper leur activité ? Combien de chantiers s’arrêteraient ? » (A. Mesnard, art. cité).
Le président du Medef le reconnaît lui-même (d’où, en passant, l’intérêt d’ouvrir une approche politique sérieuse à des voix plus diversifiées que celles des seuls NFP ou RN) :
« D’ici à 2050, nous aurons besoin, sauf à réinventer notre modèle social, sauf à réinventer notre modèle économique, de 3,9 millions de salariés étrangers » hors de l’Union européenne puisque « tous les pays de l’UE sont confrontés au même problème démographique ».
(…)
« Le patron des patrons cite le secteur de l’aide à la personne, qui connaît « d’ores et déjà d’énormes tensions de recrutement ». « D’ici à 2030, nous aurons près de 800 000 postes à pourvoir avec le défi démographique du vieillissement de la population et l’envie de vieillir chez soi », expliquait récemment Pierre-Olivier Ruchenstain, directeur général de la Fepem, dans une enquête du Point. Pour le président du Medef, il est donc urgent de « raisonner » les débats sur l’immigration en France. Sera-t-il entendu ? »
On craint bien que non.
Il est pourtant loin d’être le seul à vouloir enfin « raisonner le débat », le tirer d’imprécations purement irrationnelles :
M. Bardella et Mme Le Pen ont d’ailleurs soigneusement occulté le fait qu’aussi bien Mme Meloni que M. Orban se sont empressés de faire entrer en douce, en totale contradiction avec leurs discours, respectivement 450 000 et 500 000 immigrés pour faire face chez eux au manque de main d’œuvre.
Politique qui serait aussi bien évidemment celle du RN si, par malheur, il parvenait un jour au pouvoir.
Entretemps, il faut s’attendre encore à bien des diatribes contre « l’étranger qui vole nos emplois », et à la criminalisation des immigrés. On ne change pas un leitmotiv qui gagne…
Bien sûr, je l’ai souligné plusieurs fois, la dépression démographique en Europe qui imposera un recours sans cesse plus important à l’immigration ne doit pas être l’occasion d’un « néo-colonialisme » migratoire, privant les pays de départ d’indispensables ressources humaines.
(Il est par exemple bien problématique de constater qu’il y a plus de médecins tunisiens en France qu’en Tunisie…).
Et il est indispensable que tout migrant qui manifeste le désir de s’incorporer à notre vie nationale, bénéficie, comme c’est le cas par exemple en Allemagne, d’un accueil et d’une formation qui favorisent son intégration et le respect de sa dignité. Car un migrant, qu’il soit temporaire ou permanent, ne peut être considéré comme une simple variable économique. Ceci quel que soit son emploi (de « prestige » -professions scientifiques, médicales, etc.- mais aussi dans le domaine de l’agriculture, de l’hôtellerie, du bâtiment, etc.), car contrairement au fantasme d’un migration « choisie », l’éventail des besoins est immense et sera toujours plus étendu.
Plutôt que de grandiloquentes et mensongères rhétoriques anti-immigration qui nous condamnent à nous tirer une balle dans le pied, il est urgent de « se centrer sur les vraies questions », et, plutôt que d’entretenir une hystérisation contre productive, d’organiser enfin une immigration légale :
Dès lors, les postures politico-électorales doivent cesser. Le débat démocratique doit se centrer sur les vraies questions, c’est-à-dire la manière d’organiser cette immigration économique : avec quels types de visas ? proposés à quels coûts ? pour quelles durées ? avec quelles protections pour les travailleurs ? (Alice Mesnard, art. cité).
Pour celles et ceux qui, quelles que soient leurs opinions politiques, sont sincèrement attachés à une démocratie raisonnée qui récuse les sirènes de la xénophobie et du racisme, il y a là une tâche urgente à mener en commun.
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Ajout du 11/07 :
Le lien à cet article, qui me paraît indiquer la voie à suivre :
À propos de la « préférence étrangère » dans l’accès au logement, et du coût de l’immigration, thèmes ressassés par le RN avec un succès certain auprès d’une partie de l ‘opinion, ces articles qui dégonflent de façon chiffrée et argumentée ces sempiternelles baudruches :
Je n’ai pas grande envie de me jeter dans la foire d’empoigne de cette campagne des législatives.
Mais il y a des choses qu’on ne peut laisser passer.
Un militant RN de mes connaissances m’affirme, suite aux déclarations de Serge Klarsfeld – selon lequel le RN est un parti républicain et doit être classé dans l’arc républicain, et que lors d’un second tour entre le RN et le nouveau front populaire il voterait sans hésitation pour le RN – qu’il faut arrêter de « fasciser et nazifier » le RN, et qu’il ne faut pas confondre le contrôle de l’immigration de masse avec une idéologie raciste selon laquelle il y aurait des races supérieures et des races inférieures, etc.
Il devient de bon ton de dire que la « diabolisation » du RN est « contre-productive », que les personnes qui votent pour lui ne sont pas racistes, que leur préoccupation essentielle est le pouvoir d’achat, le déclassement, etc.
Soit.
Mais je ne vois pas en quoi il serait plus « productif » de masquer ou minimiser une réalité tant de fois confirmée.
Je pense moi aussi que de nombreux électeurs du RN ne sont pas spécialement racistes, mais se laissent prendre aux sirènes d’une « dédiabolisation » stratégique qui n’est jamais que de façade, cachant (à peine…) ce qui est le véritable fond idéologique de ce parti.
Ne nous y trompons pas : d’autres sont, au contraire, parfaitement conscients de ce fond idéologique, y adhèrent, et n’attendent que la désinhibition enfin rendue possible par l’accession au pouvoir de quelques figures qui, pour le moment, ont fait le choix de la discrétion.
J’en avais il y a quelque temps souligné le danger à partir de réflexions d’Aymeric Chauprade, excellent connaisseur de l’intérieur de ce qui était alors encore le FN.
Il est temps de le rappeler, à l’usage des électrices et électeurs de bonne foi qui n’en seraient pas conscients, et d’appeler un chat un chat.
Mais point n’est besoin de remonter dans ce passé récent, puisque l’actualité nous offre de ces dangers une démonstration éclairante.
Entre autres sources disponibles, le quotidien Libération du mardi 18 juin, recense quelques « perles » parmi les candidats RN.
Par exemple :
« Marie-Christine Sorin, investie dans la 1ère circonscription des Hautes Pyrénées [ (…) suit un paragraphe sur son négationnisme climatique]. Mais cette retraitée est surtout raciste. »Non toutes les civilisations ne se valent pas », estime-t-elle le 11 janvier, ajoutant que certaines »sont juste restées au-dessous de la bestialité dans la chaîne de l’évolution »».
« Parmi ses suppléants aussi, le RN a recyclé de vieux militants au passé chargé. À l’image d’Éric Miné (…) qui fut militant de la Fane, groupuscule néo-nazi des années 70 (…). Surtout, il a été le premier gérant, à la fin des années 90, de la Librairie nationale (…) qui publie écrits nationalistes et négationnistes »
« Françoise Billaud a rejoint le FN dans les années 80. En juillet 2021, la candidate de la 1ère circo des Côtes-d’Armor partage sur facebook un hommage à Pétain (…) Mi-mai, elle partageait une publication antisémite, faisant de Macron le pantin de Jacques Attali et George Soros. »
« Patron de la fédération RN de la Mayenne et candidat dans la 2ème circonscription, Jean Michel Cadenas (…) aime beaucoup Génération Identitaire, dissous en 2021 pour son racisme et sa violence, dont il relaie la propagande sur X. Tout comme la Russie de Poutine qu’il dit ‘’attaquée’’ par l’Otan. Il apprécie aussi le général Challe, l’un des chefs de l’OAS, organisation terroriste d’extrême droite à laquelle sont imputés plus de 2700 morts pendant et après la guerre d’Algérie. Cadenas à aussi signé la fameuse ‘’Tribune’’ publiée en 2021 dans Valeurs actuelles par des étoilés qui réclament l’intervention de l’armée pour ‘’éradiquer’’ ‘’l’islamisme’’ ou ‘’l’antiracisme’’.
Etc. etc.
Il me paraît tout de même important de savoir pour qui on vote, et de ne pas trop se laisser prendre aux sourires du « gendre parfait » et autre candides bisounours.
Rappelons en passant que les nazis, s’ils considéraient les juifs, les noirs les slaves, etc. comme des infra-humains, ne sont jamais allés jusqu’à dire qu’ils ‘’sont juste restés au-dessous de la bestialité dans la chaîne de l’évolution’’.
Il a fallu attendre Mme Sorin, candidate RN de la 1ère circonscription des Hautes-Pyrénées pour l’apprendre.
Je partage certes les inquiétudes de M. Klarsfeld et suis tout aussi scandalisé que lui par les débordements indiscutablement antisémites de certain.e.s candidat.e.s d’extrême gauche.
Mais il ne faut pas être naïfs : si le RN, héritier du FN et de ses innombrables antisémites et négationnistes, opère en ce moment un rapprochement stratégique avec les juifs, ce n’est que par pur opportunisme anti-arabe et antimusulman, en vertu du principe qui veut que « les ennemis de nos ennemis sont nos amis ». La totalité de son histoire et les liens que j’ai cités plus haut démontrent la prégnance de l’antisémitisme au cœur de son idéologie. Une fois la « question arabe » réglée à la manière RN, il est à prévoir que la ‘’préférence nationale’’ et autres mesures discriminatoires se retourneront contre ceux qui ont été, toujours et partout, la cible des extrêmes droites : les juifs.
Sans illusion, je suis donc en accord avec Raphaël Glucksmann lorsqu’il déclare :
« Je comprends le trouble de nombreux électeurs qui ont voté le 9 juin pour la voie sociale-démocrate, écologiste et pro-européenne que j’ai ouverte pendant la campagne des européennes. Je les croise dans la rue et je lis leurs lettres. Mais lorsque l’extrême droite est aux portes du pouvoir, hiérarchiser les périls devient une obligation. Et qui peut décemment croire que la principale menace sur la République vient d’une France insoumise divisée et diluée dans une large coalition électorale dont elle n’a pas la maîtrise quand le Rassemblement national seul peut conquérir la majorité absolue à l’Assemblée dans moins de trois semaines ? ».
Il y a effectivement une hiérarchie des périls.
Et dans « dans un moment de bascule aussi fondamental », qui risque de voir dans quelques semaines la France dirigée par « des petits télégraphistes du Kremlin », des islamophobes avérés et des antisémites attendant leur heure, nous sommes convoqués à un devoir urgent de discernement, de vérité et de courage.
Plus que jamais, la phrase de Brecht nous interpelle : « Le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde ».
Quelques perles récentes qui seraient burlesques si elles n’étaient pas tragiques.
Concernant la Russie tout d’abord :
Après la victoire de Vladimir Poutine aux « élections » du mois de mars, le patriarche Kirill a convoqué le 27 mars, un congrès extraordinaire du Concile mondial du peuple russe pour édicter à l’intention du pouvoir des « recommandations » sur « le présent et le futur du monde russe ».
On peut y lire cette introduction qui fleure bon le Moyen Âge :
« L’opération militaire spéciale est une nouvelle étape dans la lutte de libération nationale du peuple russe, menée depuis 2014 sur les terres du sud-ouest de la Russie contre le régime criminel de Kiev et l’Occident collectif derrière lui. Le peuple russe, les armes à la main, défend sa vie, sa liberté, son système étatique, son identité civilisationnelle, religieuse, nationale et culturelle, de même que le droit de vivre sur sa propre terre dans les frontières de l’Etat unique de la Russie. Du point de vue spirituel et moral, c’est une guerre sainte où la Russie et son peuple, en défendant l’unité de l’espace spirituel de la sainte Russie, remplissent une mission de frein, retenant le monde de la poussée du globalisme et le protégeant de la victoire de l’Occident, tombé dans le satanisme. »
Occidentaux, voici donc votre maître ! Curieusement, je lui trouve plutôt un petit air de Poutine. Et derrière lui, à l’affut, ne serait-ce pas Kirill lui-même ?
Et que dire de la fourberie des suppôts de Satan qui ne craignent pas de s’attaquer à son propre clergé !
Un prêtre ayant prononcé une oraison funèbre pour l’opposant Alexeï Navalny le mois dernier ne pourra plus conduire d’office religieux pendant trois ans, aux termes d’un décret signé par le primat de l’Église orthodoxe russe, publié récemment sur le site du Patriarcat de Moscou.
Outre cette interdiction, le prêtre, Dmitri Safronov, ne peut plus « porter la soutane et la croix », peut-on lire dans ce décret signé par le patriarche Kirill le 15 avril.
Mais le virus tragico-burlesque ne contamine pas que le clergé. L’armée aussi en subit les assauts :
On peut deviner la surprise d’Oleg Orlov lorsque l’administration pénitentiaire lui a mis entre les mains le marché suivant, mi-mars, quelques jours après sa condamnation pour « discréditation de l’armée » : plutôt que de purger sa peine de deux ans et demi de prison, s’engager dans l’armée pour combattre sur le front ukrainien.
Ni l’âge (70 ans) du défenseur des droits humains et cofondateur de la célèbre ONG Memorial, dissoute en décembre 2021, ni son statut de farouche opposant à la guerre n’ont découragé les recruteurs. La presse officielle russe, en évoquant l’anecdote, a confirmé que la procédure était parfaitement régulière, et que le contrat était proposé à chaque détenu.
Hélas, Oleg Orlov risque fort de devenir le prochain Navalny :
L’organisation russe de défense des droits humains Memorial s’inquiète de la détérioration de l’état de santé du dissident Oleg Orlov. M. Orlov, âgé de 70 ans, est en train de « perdre l’audition », rapporte l’ONG, colauréate du prix Nobel de la Paix 2022 et dissoute par la justice russe, pour laquelle travaillait le dissident.
Bien qu’il ait demandé à l’administration carcérale une aide médicale, M. Orlov « ne peut toujours pas voir un médecin de la prison à force de devoir quitter sa cellule avant le déjeuner et de n’y rentrer que tard la nuit » en raison des procédures judiciaires en cours pour l’appel de sa condamnation. Selon Memorial, le dissident est tombé malade à cause de ces déplacements au tribunal, mais la justice « exige » qu’il continue à s’y rendre de sa prison. « Ce traitement inhumain infligé à Orlov, âgé de 70 ans, a entraîné une détérioration de son état de santé. Sa santé est menacée de séquelles irréversibles », a averti l’ONG.
Selon cette organisation, M. Orlov est aussi privé de son droit à la défense, ne pouvant avoir de conversations confidentielles avec son avocat ou échanger avec lui des documents qui ne seront pas lus par les employés du tribunal.
Figure de proue de la défense des droits humains, M. Orlov a été condamné fin février à deux ans et demi de prison pour avoir dénoncé publiquement l’offensive en Ukraine. Contrairement à de nombreux autres détracteurs du Kremlin, M. Orlov avait décidé de rester en Russie pour « continuer le combat ».
D’autres ont déjà payé de leur vie leur courageux engagement :
Je ne veux pas m’appesantir sur le conflit israélo- palestinien. Les actuelles récupérations idéologiques à des fins d’intérêts politiques ambigus me paraissent envenimer dangereusement la situation. J’ai déjà souligné dans des posts précédents combien il était essentiel d’en reconnaître lucidement les composantes essentielles si on l’on veut sortir d’un stérile déni : déni de l’évidente réalité coloniale d’un côté ; déni de l’impossibilité d’une solution par la remise en cause de l’existence d’Israël et par un terrorisme aveugle de l’autre (1).
Or le fait est que nous sommes encore bien loin d’une telle prise de conscience qui serait seule à même de rétablir un dialogue capable de dépasser la violence.
En témoigne ces remarques saisissantes tirées d’un récent article du Courrier International :
Dans un sondage réalisé en janvier, une majorité écrasante (88 %) de Juifs israéliens estimait que le nombre stupéfiant de victimes palestiniennes (le bilan avait déjà dépassé les 25 000 morts, il est désormais à plus de 33 000 morts) était justifié.
Une grande majorité de l’opinion publique juive pense également que l’armée israélienne fait un usage de la force approprié, voire insuffisant, à Gaza. L’idée que le Hamas a imposé cette “guerre de non-choix” à Israël et à la population de Gaza et que la survie même de l’État hébreu passe nécessairement par la destruction du Hamas est si bien ancrée que le spectre d’une famine imminente dans la bande de Gaza n’a même pas suffi à soulever la moindre opposition à la campagne militaire.
De plus, près de deux tiers des Juifs (63 %) interrogés en février par l’Institut israélien de la démocratie déclaraient être opposés à la proposition qui pousserait Israël à accepter le principe de la création d’un État palestinien indépendant et démilitarisé.
(…)
Il n’y avait pas besoin de sondage pour savoir que le soutien des Juifs israéliens à une solution à deux États, et a fortiori aux droits fondamentaux des Palestiniens, à la liberté et à l’autodétermination, n’a cessé de s’éroder ces dernières années, et qu’il n’a probablement jamais été plus faible qu’aujourd’hui.
Déni proprement cauchemardesque par lequel Israël s’abreuve « à la coupe de la duperie ».
(Martin Buber, Esprit d’Israël et monde d’aujourd’hui, conférence de 1947, dans Judaïsme, Verdier 1983, p. 148-149).
Notre souhait national de reprendre la vie du peuple d’Israël dans son territoire ancestral n’est toutefois pas dirigé contre un autre peuple. Au moment où nous réintégrons l’histoire mondiale, et où nous redevenons les porte-drapeaux de notre propre destin, le peuple juif, qui fut lui-même une minorité persécutée dans tous les pays du monde pendant deux mille ans, rejette avec horreur les méthodes de domination nationaliste dont il a lui-même si longtemps pâti. Nous n’aspirons pas à regagner la terre d’Israël avec laquelle nous avons d’indissolubles liens, historiques et spirituels à la fois, avec l’intention d’éliminer ou dominer un autre peuple (Martin Buber au XIIe Congrès sioniste, Karlsbad 1921).
*
(1) Ajout du 02/05 :
À l’intention de ceux qui en Occident croient servir la Palestine en identifiant sa cause à la « stratégie » du Hamas :
“Les gens [à Gaza] traitent Sinwar [chef du Hamas à Gaza] de tous les noms, mais ça, les articles de presse ne le disent pas.”
Nous l’avons eu plusieurs fois au téléphone, et ce jour-là, [Basel (jeune palestinien dont le nom a été changé)] raconte cette anecdote : “Il y a quelques jours, un vieil homme, au beau milieu du marché, a maudit tout haut Ahmed Yassine de nous avoir donné le Hamas.” Le fondateur de l’organisation faisait partie des dirigeants du Hamas assassinés par Israël en 2004. “J’ai salué le courage de ce vieil homme en lui envoyant un baiser. Je ne suis pas pour qu’on injurie les morts, mais ça fait du bien quand les gens se rebellent.”
Je ne connaissais pas Basel avant le début de ces échanges téléphoniques. C’est lui qui a pris contact, soucieux de pouvoir dire sa colère devant “la confiscation de notre histoire par le Hamas”. Il est furieux que les Palestiniens hors de Gaza, et leurs soutiens, attendent des Gazaouis qu’ils se taisent et ne critiquent pas le Hamas sous prétexte que la critique ferait le lit de l’adversaire. Pour lui, douter des décisions et des actions du groupe armé, et le faire publiquement, n’est pas un acte de trahison.
“J’ai le droit de leur faire savoir ce que je pense et ce que je ressens, quand bien même je serais minoritaire – et je sais que je ne suis pas minoritaire, je sais que je parle au nom de beaucoup de gens”, me dit Basel. “J’ai le droit de m’exprimer, ne serait-ce que parce que comme des millions de personnes, le Hamas joue avec ma vie au nom de slogans absurdes sans aucun fondement réel, des slogans qui ont rabaissé la cause palestinienne et transformé une lutte digne et noble en un combat quotidien pour un morceau de pain et quelques boîtes de conserve.”
Un simple rappel de quelques évidences, dites et redites. Mais peut-être ces répétitions commencent-elles à avoir quelque influence sur les opinions.
La dénonciation de l’instrumentalisation indigne de l’antisémitisme pour justifier les massacres perpétrés par Tsahal fait son chemin dans l’opinion, y compris au plus haut niveau de la politique américaine. Mais il reste encore tant à faire pour faire accepter ce « principe de distinction » dont nous parle ci-dessous Dominique Eddé : « Un occupant et un occupé, un colon et un colonisé, ce n’est pas la même chose. Pour aller vers la paix, il faut faire la différence ». Un conflit colonial ne peut se régler par le déni du fait colonial, du racisme et de l’apartheid qu’il entraîne et que dénonçait par exemple Zeev Sternhell.
Et comme le répète sans se lasser Dominique Eddé, « Il faut (…) que les consciences anesthésiées se réveillent. À commencer par les plus décisives, les israéliennes ».
L’issue, nul ne sait, à l’heure qu’il est, où la trouver. Nous savons toutefois qu’elle passe par le principe de la distinction. Un occupant et un occupé, un colon et un colonisé, ce n’est pas la même chose. Pour aller vers la paix, il faut faire la différence. Et faire la différence, c’est combattre la fusion, de part et d’autre, y compris dans les mémoires, c’est faire cohabiter les récits. C’est renoncer à occuper le centre, c’est créer de la place pour l’autre.
Dans « Haaretz », le 10 février dernier, Amira Hass écrit à propos de l’attaque de Rafah annoncée par Nétanyahou : « Si près d’un million de Palestiniens doivent fuir pour la troisième ou quatrième fois vers Al-Mawasi – lieu déjà plein de Gazaouis réfugiés -, la densité sera d’à peu près 62 500personnes par kilomètre carré. » Cela signifiera, précise-t-elle, que les gens, parqués à la frontière avec l’Egypte, ne pourront se tenir que debout ou à genoux, condamnés à dormir à tour de rôle. C’est dire si la question de la « place » a viré au cauchemar. Si l’on veut traiter efficacement – c’est-à-dire sans intimidation et sans tabou – de cette plaie ouverte qu’est devenue « la Terre sainte » et, autour d’elle, la région tout entière, il est indispensable d’en finir avec la rhétorique du déni. La méthode qui consiste notamment à qualifier d’antisémite quiconque s’oppose à la politique d’Israël est un mode de terrorisme intellectuel qui ne cesse d’épaissir la haine et de détruire le dialogue (…)
L’atrocité du 7 octobre ne constitue pas un événement isolable, sur le plan de l’histoire régionale. Elle est le résultat abominable de deux phénomènes : 1) la cécité d’une majorité d’israéliens, entretenue par le vieil allié américain et par les nouveaux amis arabes qui, au mépris des faits, se sont tranquillement abrités derrière le diktat du fait accompli. Les israéliens ont cru dans leur majorité qu’ils pouvaient vivre, commercer et danser normalement pendant qu’à leur porte, un peuple nié par eux, écrasé, spolié de tous ses droits, n’y trouverait rien à redire. 2) La Palestine n’a pas mieux réussi que les pays arabes voisins à se doter de pouvoirs capables de penser la libération des peuples. Ils ont choisi la corruption, l’abus, la violence.
Nous en sommes maintenant au point où avoir peur et faire peur ne font plus qu’un dans toutes les têtes. Deux urgences concrètes s’imposent : arrêter le feu et renverser les pouvoirs en place de part et d’autre. Non par les armes, mais par une pression massive du dedans et du dehors. Il faut pour cela que les consciences anesthésiées se réveillent. À commencer par les plus décisives, les israéliennes. Qu’elles cessent d’avaliser, ne serait-ce qu’au nom de leur survie et de la libération des otages, un régime barbare ; qu’elles réclament sa chute, qu’elles entendent les appels au secours désespérés de ceux qui vivent et travaillent à Gaza. Il n’y est plus seulement question d’hécatombe et d’intolérables souffrances, il y est question de l’enfer.
Dominique Eddé, l’Obs 3100 du 29/02 au 6/03 2024, p. 41.
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Et sur l’enfer ukrainien, cette intervention ahurissante du pape François, qui a d’ores et déjà choisi son camp et révélé le vainqueur du conflit en décrétant que « Quand on voit qu’on est vaincu, il faut avoir le courage de négocier » et de « hisser le drapeau blanc ».
Je me suis permis de saluer ce courage prophétique, qui à aucun instant ne prend la peine de condamner l’agresseur, par ce commentaire dans le journal La Croix de ce jour :
Propos indignes. « A-t-on sérieusement parlé de négociations de paix avec Hitler, et de drapeaux blancs pour le satisfaire ? », nous disent nos frères d’Ukraine qui perdent leur vie en première ligne pour la défense de nos valeurs. Insulte à tous les résistants, aux Navalny, aux Manouchian. Car que signifie « Une paix juste » ? Si l’on sait ce que veut dire pour l’Ukraine une telle expression – retrait sans condition de l’agresseur russe de la Crimée et du Donbass – on sait aussi que Poutine et ses complices n’accepteront une telle « paix juste » que contraints par la force militaire. Dès lors, c’est bien à une capitulation qu’exhorte le pape en appelant l’Ukraine à la reconnaissance de la défaite. Navrant. Un Occident où résonnent à l’envi les voix de la lâcheté munichoise a bien besoin d’un tout autre message. « Ne pas abandonner ! Nous continuerons ! », a-t-on entendu aux funérailles de Navalny. Car comme le savait si bien Churchill, s’il est bien le signe de la honte, le drapeau blanc n’a jamais été une garantie contre la guerre. Certes il est permis de ne pas avoir la dimension spirituelle d’un Navalny, d’un Churchill ou d’un Gandhi lorsqu’il disait qu’entre la lâcheté et la violence, il préférait la violence. Mais à défaut, il est tout de même permis d’avoir la décence de se taire.
Ajout du 12/03 :
Un nouveau commentaire dans le même quotidien, suite à un article pour le moins « jésuitique ».
Devant les remous provoqués en France par la publication en 1864 par le pape Pie IX, du Syllabus qui condamnait les « erreurs du monde moderne » (dont la liberté de culte !), Mgr Dupanloup, évêque d’Orléans, parvint à apaiser la tempête en distinguant fort subtilement la « thèse » de « l’hypothèse ». La « thèse » étant ce que disait le document, « l’hypothèse » étant ce qu’il fallait en comprendre, qui pouvait au besoin être le contraire de la « thèse ». À l’évidence, nombre de Dupanloup sont encore à l’œuvre dans l’Eglise catholique pour édulcorer ce qu’on peut nommer poliment les bévues des papes.
Car transformer le « drapeau blanc », signe irrécusable de reddition dans la signalétique militaire, en appel à la « négociation » et à la « médiation » est une opération bien acrobatique et dangereuse. Nos experts en géopolitique ne se souviennent-ils donc pas que la Russie de Poutine a allègrement violé tous les traités passés avec l’Ukraine sous « médiation internationale » (Mémorandum de Budapest de 1994, Traité d’amitié, de coopération et de partenariat de 1997 fixant l’intégrité territoriale des deux États, Accord de Kiev de 2003 sur la frontière russo-ukrainienne stipulant que la Crimée est et demeure partie intégrante de l’Ukraine). Ce dernier accord, signé sous la présidence de Poutine démontre à quel point on peut se fier à sa parole. Allons, MM. les Dupanloup, revenons à la réalité ! Les Ukrainiens ont parfaitement raison lorsqu’ils assurent que l’Ukraine et l’Europe ne seront en sécurité qu’avec la défaite de Poutine. Osons appeler un chat un chat et bourde (si l’on veut rester poli) une ineptie, fut-elle pontificale.
Ajout du 14/03 :
À propos d’un article quelque peu ambigu discutant de l’opportunité de la référence à Munich dans le contexte de la guerre en Ukraine
une nouvelle intervention, un peu répétitive, mais il importe parfois « d’enfoncer le clou »:
Bel exercice d’érudition, certes. Mais qui n’est pas exempt d’une grande naïveté voire de visée idéologique. Car si la référence à Munich gagne sans doute à être précisée, peut-être aurait-il fallu s’interroger sur sa raison d’être. «Le parallèle (.) vise à discréditer d’emblée celui qui évoque la possibilité de négocier.»(.)«C’est regrettable que beaucoup l’aient oublié, mais les guerres ne peuvent finir que de deux façons: soit par une victoire totale, soit par une négociation.» Mais il est plus regrettable encore que beaucoup aient oublié que tous les accords et «négociations» menés à propos de l’intégrité territoriale de l’Ukraine (Mémorandum de Budapest de 1994, Traité d’amitié, de coopération et de partenariat de 1997, Accord de Kiev de 2003 stipulant que la Crimée est et demeure partie intégrante de l’Ukraine) aient été sciemment violés par M. Poutine discréditant effectivement d’emblée «la possibilité de négocier». Dès lors, quelle autre alternative que la «victoire totale»?
Ajout du 19/03 :
Ce bon article, qui fait la différence entre la non-violence active de Martin Luther King et de Gandhi et un « pacifisme » des bons sentiments et des drapeaux blancs :
Contrairement à ce que l’on croit souvent, la plupart des militants non-violents ne sont pas pacifistes, car il existe des situations où l’agresseur ne nous laisse aucune autre option que la violence. Gandhi lui-même répétait : « S’il faut absolument faire un choix entre la lâcheté et la violence, je conseillerai la violence. »
Selon [Martin Luther King], préférer le consensus à l’âpre lutte de terrain, c’est prendre le risque de construire un statu quo tissé de malentendu et de domination.
Il est impossible de rechercher l’unité sans accepter le conflit ; ni de vouloir la paix et le pardon sans établir au préalable la justice. Comme l’avait diagnostiqué Chesterton, les vertus chrétiennes « deviennent folles » quand, « isolées l’une de l’autre », elles finissent par « vagabonder toutes seules ».
Ajout du 20/03 :
De son côté, Moscou avait salué le pape comme un « véritable et sincère défenseur de l’humanisme, de la paix et des valeurs traditionnelles », à l’occasion du 11e anniversaire de son pontificat, le 13 mars.
Oui, merci Alexei, pour avoir montré que la pire des dictatures ne peut anéantir la liberté.
Et merci à vous, citoyennes et citoyens de cette grande nation russe, pour avoir montré que la peur ne peut étouffer la revendication de paix et de justice.
C’est de vous que nous attendons l’avenir de la Russie.
Merci quand même aussi aux quelques politiques et diplomates qui, à défaut du soutien massif qui s’imposait en cette occasion, ont tout de même manifesté un appui, aussi timide et parcimonieux fut-il.
Merci à toutes et à tous pour avoir montré que notre monde n’est pas forcément condamné à subir les diktats de bouffons grotesques et sanguinaires alors même qu’ils se multiplient dangereusement.