Funérailles d’Alexei Navalny. Et si…

Aujourd’hui, le corps d’Alexei Navalny aurait été rendu à sa mère.

Pour le moment, nous ne savons rien, à ma connaissance, de l’organisation de ses funérailles.

Et si…

Et si les membres de l’opposition russe à l’étranger revenaient pour participer à ce moment ?

Et si au moins quelques milliers parmi les millions d’exilés se donnaient le mot pour prendre part à un événement qui deviendrait alors hautement significatif pour l’Histoire de la Russie ?

Celles et ceux d’entre nous qui le peuvent pourraient aussi les accompagner. Belle opération marketing pour quelques compagnies aériennes ou agences de voyage…

Et si MM. Macron, Biden, Michel, Borrell, Mme von der Leyen,   MM.  Rinkevics, Nausèda, Karis, Sunak, Sanchez, Scholz, Tusk, Mme Kallas, MM. Niinistö, les rois Charles XVI Gustave, Felipe VI, Charles III, MM. Støre, Trudeau, Hurley ainsi que d’autres encore dont on sait qu’ils n’hésitent pas à prendre l’avion pour quelques peccadilles faisaient le déplacement pour une occasion aussi capitale ?

Il serait bien temps en effet de passer d’une indignation toute platonique à un signe fort et courageux. Est-il possible d’honorer les Manouchian du passé tout en ignorant ceux qui se battent et meurent aujourd’hui ?

Cela ne constituerait-il pas pour le dictateur en place et son entourage un désaveu cuisant en même temps qu’un avertissement ferme, et pour la partie du peuple russe qui n’a pas renoncé à la liberté un encouragement puissant à poursuivre la lutte sans désespérer ?

Rêve ? Utopie ? Sans doute, hélas.

Mais qu’il serait pourtant si facile de traduire en réalité.

*

Ajout du 27/02 :

Sans commentaire :

https://www.lemonde.fr/international/article/2024/02/27/le-dissident-russe-oleg-orlov-condamne-a-deux-ans-et-demi-de-prison-pour-ses-denonciations-de-l-offensive-militaire-en-ukraine_6218816_3210.html

Alexeï Navalny. Le géant et l’insignifiance.

Avec votre gouaille et votre ironie face à vos bourreaux, nous vous pensions invulnérable.

Pourtant, vulnérable, vous l’étiez, maintenant qu’il faut parler de vous au passé.

Mais au présent, vous êtes immortel.

Tellement au-dessus du grouillement de la basse-cour poutinienne, vous me faites penser à cet énigmatique « Colosse » de Goya

 qui traverse la petitesse de ceux qui se croient grands alors qu’ils ne sont que de grotesques nabots.

Le vent emportera Дворец Путина, Dvorets Poutina, le «Palais de Poutine», dont vous aviez révélé l’existence, minable délire infantile d’un minable nouveau riche, image de ses détournements de fonds, de ses crimes monstrueux et de ses guerres absurdes.

Tout cela roulera quelque jour dans la fange.

Car si la gloire de ce monde passe, la vôtre ne passera pas.

En dépit de limites inévitables, un infini merci à vous, qui avez su sauver l’Honneur de votre pays et l’Honneur de l’Homme, tout simplement, dans ce monde de faux semblants méprisables dont nous nous contentons trop souvent.

Citoyens russes, le 15 mars, votez Navalny !

Граждане России, 15 марта голосуйте за Навального!

https://www.lemonde.fr/international/live/2024/02/16/en-direct-mort-d-alexei-navalny-en-prison-condamnations-internationales-et-accusations-contre-le-regime-voyou-de-poutine_6216904_3210.html

*

Ajout de 20/02 :

Et il n’y a pas de raison que cela s’arrête :

https://www.liberation.fr/international/europe/le-pilote-russe-maxim-kouzminov-qui-avait-deserte-il-y-a-quelques-mois-a-ete-tue-en-espagne-20240219_MCQHC4M53BGE5FYITS734LG65Q

« Sans faire la moindre allusion à une éventuelle implication de Moscou, Sergueï Narishkin, le chef du service de renseignement extérieur russe, a traité le déserteur russe de « traître criminel », « devenu un cadavre moral dès le moment où il a planifié son abject et terrible crime », a rapporté l’agence officielle nationale Tass. Un reportage du mois d’octobre diffusé par la télévision d’État russe assurait que les services spéciaux avaient été sommés de retrouver le pilote et de le punir pour sa défection ».

https://www.la-croix.com/international/guerre-en-ukraine-le-deserteur-russe-maxim-kouzminov-retrouve-mort-en-espagne-20240220

Quelques anti-vœux, avec Woody Allen et Charles le Téméraire.

« Il serait tout de même temps que tu présentes tes vœux à tes lecteurs », me dit Stultitia.

Or je fais en ces périodes une crise d’allergie aux vœux de bonheur, de réussite, et autres incantations rituelles de « bonne année » qui ont pour caractéristique ordinaire de ne pas se réaliser. Quand ce n’est pas le traditionnel « Et surtout bonne santé » suavement adressé au vieil oncle en soins palliatifs.

Et j’avoue qu’en ce moment, je me sens plus enclin à paraphraser Woody Allen :

« J’aimerais vous présenter un message d’espoir. Je n’en ai pas. En échange, est-ce que deux messages de désespoir vous iraient ? ».

Et même bien plus de deux, hélas…

Y figureraient les noms de Poutine, Ali Khamenei, Yahya Sinouar, Benyamin Netanyahou, Kim Jong-Un, Donald Trump ou encore Xi Jinping et bien d’autres fauteurs d’injustices, de violence et de guerres.

Ils évoqueraient aussi les échecs, déjà avérés, d’une « transition écologique » dans un monde qui persévère allègrement, quoi qu’on en dise, dans une surconsommation énergétique imposée par des impératifs de croissance, économique, démographique, etc., un monde qui étale tous les jours incohérences politiques, lâchetés et doubles discours, surenchères démagogiques et incitations consuméristes de tous ordres, qu’il s’agisse de productivisme agricole qui épuise la Terre, de nouvel extractivisme tout aussi ruineux pour la planète que le précédent, mais désormais repeint en vert, etc., monde qui, chaque jour, pèse plus durement sur les plus pauvres.  

Sans oublier que de tels messages de désespoir devraient aussi évoquer cette irresponsabilité chronique dont nous parle Bernanos, cette « abjecte complaisance » dans la docilité qui rend complices à des degrés divers, en Russie, en Israël ou ailleurs, de quelques chefs de guerre diaboliques, de systèmes économiques défendant âprement « la loi du plus riche ». Complaisance dans ces privilèges que nous préférons vertueusement ne pas voir et ne « pas chercher à comprendre », mais qui font tout de même que 97 % des Français appartiennent sans état d’âme aux 30 % les plus riches du monde, pour ne pas parler de peuples encore mieux lotis que nous le sommes.

« Voilà longtemps que je le pense, si notre espèce finit par disparaître un jour de cette planète, grâce à l’efficacité croissante des techniques de destruction, ce n’est pas la cruauté qui sera responsable de notre extinction et moins encore, bien entendu, l’indignation qu’elle suscite ; ni la cruauté, ni la vengeance, mais bien plutôt la docilité, l’irresponsabilité de l’homme moderne, son abjecte complaisance à toute volonté du collectif. Les horreurs que nous venons de voir, et celles pires que nous verrons bientôt, ne sont nullement le signe que le nombre des révoltés, des insoumis, des indomptables, augmente dans le monde, mais bien plutôt que croît sans cesse, avec une rapidité stupéfiante, le nombre des obéissants, des dociles, des hommes, qui, selon l’expression fameuse de l’avant-dernière guerre, « ne cherchaient pas à comprendre ». G. Bernanos, La France contre les robots. 1947.

Dans ces conditions, peut-on encore sans s’illusionner rêver d’un message d’espoir ?

Me viennent alors en mémoire ces maximes que mon instituteur de la laïque (non, il ne se nommait pas Stanislas…) inscrivait de sa belle écriture au tableau noir et qu’il intitulait « leçons de morale ». Parmi elles :

« Point n’est besoin d’espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer ».

Qu’importe que l’auteur en soit Charles le Téméraire ou Guillaume Ier d’Orange.

Il faut avouer qu’elle tombe à pic pour instruire notre époque, encore mieux sans doute que « le pessimisme de l’intelligence » allié à « l’optimisme de la volonté », dont nous parle Gramsci.

Car force est de reconnaître que depuis le temps que la volonté bute sur les échecs et les désillusions, elle a bien du mal à conserver un quelconque optimisme…

 Sans doute vaudrait-il mieux parler alors « d’énergie du désespoir ».

Un minimum de lucidité et les simples constats factuels semblent en effet condamner tout message d’espoir à la naïveté.

Car soyons sérieux : espère-t-on raisonnablement, par exemple, convertir à la sobriété volontaire quelques milliards d’individus supplémentaires dans un monde qui ne rêve que de croissance et d’augmentation du pouvoir d’achat, et dont l’Histoire toute entière – sauf guerres ou crises majeures  – démontre l’orientation incoercible vers plus de consommation ?

Ou bien nous payons nous de slogans et de mots dont nous préférons nous cacher la vacuité ?

Le temps ne serait-il donc pas venu d’entreprendre, résolument, sans espoir, et de persévérer sans réussite, comme nous l’enseigne la sagesse lucide du vieux Charles (ou du vieux Guillaume).

Vous avez dit tragique ? Telle paraît être effectivement notre condition.

Peut-être convient-il désormais d’embrasser pleinement une telle condition, sans autre guide que la sagesse que mon vieil instituteur exprimait sur son tableau noir, pour éclairer ce noir tableau qui est à présent indiscutablement le nôtre ?

Comme dit dans le post précédent, cela n’étonnera en rien « ceux qui croient au ciel » : car ils savent que l’espérance et la persévérance sont indifférentes aux entreprises de ce monde comme à ses réussites. Et c’est là une grande source de liberté.

Mais cela n’étonnera pas non plus « ceux qui n’y croient pas », car l’honneur et la dignité d’être Personne Humaine n’a que faire d’espoir ou de réussite.

Tout au contraire, honneur et dignité illustrent cette condition tragique qui nous fait entreprendre sans espoir et persévérer sans attente de réussite.

Alors qu’importe que la « transition écologique » et autres emphases similaires soient un jour une réussite, ou, plus vraisemblablement un échec.

Qu’importe que notre espoir de paix et de justice soit, comme l’atteste la totalité de l’Histoire humaine, probablement toujours déçu.

Qu’importe qu’il soit illusoire d’éradiquer de notre pauvre Monde le mal et la souffrance et que les lendemains qui chantent ne soient jamais pour demain.

Dans sa préface aux « Œuvres » de Vassili Grossman (Robert Laffont, Paris 2006, p.V), T. Todorov rappelle que « Grossman avait fait sienne une phrase de Tchékov selon laquelle « il était temps pour chacun de nous de se débarrasser de l’esclave qui était en nous ».

Alexei Navalny, Dolkun Isa, Bassam Aramin et Rami Elhanan, Iekaterina Dountsova ainsi que tant d’autres, connus ou inconnus, vivent de cette seule exigence.

Que les combats qu’ils entreprennent réussissent ou pas, cela n’est pas l’essentiel.

Ils les mènent d’abord « parce qu’il est temps pour chacun d’entre nous de se débarrasser de l’esclave qui est en nous », et que la beauté de cette œuvre suffit.

Et convaincus de ce simple objectif, qu’importent alors l’espoir, la santé et le bonheur, qu’importe la réussite !

Pour nous, l’année 2024 ne pourra qu’être bonne.

« Qui peut penser que les Israéliens vivront en paix après que l’irréparable a été commis » (Dominique Eddé). 

Un bref commentaire à cet article remarquable :

https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/12/28/guerre-israel-hamas-qui-peut-penser-que-les-israeliens-vivront-en-paix-apres-que-l-irreparable-a-ete-commis_6208026_3232.html

« Ce qu’une bonne partie de l’opinion israélienne s’obstine à ne pas comprendre, c’est qu’elle est en train d’approuver une politique qui, au prétexte de protéger son peuple, va le déposséder de son avenir« . Il est dommage qu’un texte d’une telle lucidité – en témoigne l’agressivité que mettent ses détracteurs à le calomnier – ne soit resté que quelques heures « à la Une » sur le site [du Monde]. Car loin d’être une apologie sommaire de la Palestine, comme le soutiennent tant de commentaires malveillants, il fournit les seules clés susceptibles de permettre la survie d’Israël: un désaveu populaire massif de ce qu’Élie Barnavi nomme « une politique israélienne imbécile« . Il serait urgent de donner au plus grand nombre la possibilité de le relire.

Heureux les artisans de paix !

En ces temps de Noël tellement troublés qu’il serait vain de faire une liste des malheurs du monde, il est bon de se rappeler quelques grands textes qui font l’honneur de l’humanité et qui s’adressent aussi bien à « celui qui croyait au ciel » qu’à « celui qui n’y croyait pas ».

Car quelles que soient les croyances, religieuses ou athées, il existe encore et toujours des « artisans de paix » dont l’exemple nous garde du désespoir, et qui maintiennent vif l’esprit de ces grands textes.

« Qu’importe comment s’appelle

Cette clarté sur leur pas

Que l’un fut de la chapelle

Et l’autre s’y dérobât »

*

Pour ne citer que quelques exemples qui illustrent « les Béatitudes » :


« Heureux les doux,
car ils recevront la terre en héritage
 ».

https://www.arte.tv/fr/videos/113511-073-A/28-minutes/


« Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice,
car ils seront rassasiés
 ».

*

https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/12/23/un-vrai-debat-sur-l-immigration-ne-laisserait-pas-la-definition-des-objectifs-et-des-priorites-a-l-extreme-droite_6207466_3232.html


« Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice,
car le royaume des Cieux est à eux
 ».

https://www.france24.com/fr/europe/20231215-alexe%C3%AF-navalny-transf%C3%A9r%C3%A9-de-sa-prison-vers-un-lieu-de-d%C3%A9tention-inconnu

« Heureux êtes-vous si l’on vous insulte,
si l’on vous persécute
et si l’on dit faussement toute sorte de mal contre vous
 »

https://www.lemonde.fr/international/article/2023/12/23/en-russie-une-candidate-pacifiste-ecartee-de-la-presidentielle_6207441_3210.html

« Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse,
car votre récompense est grande dans les cieux !
 »

Alors, « que l’on croie aux cieux » ou que l’on n’y croie pas, qu’importe.

L’essentiel n’est-il pas de se trouver du côté de celles et ceux qui illustrent ce qui fait l’honneur de l’humanité plutôt que parmi ceux qui la méprisent et la déshonorent ?

« Quand les blés sont sous la grêle

Fou qui fait le délicat

Fou qui songe à ses querelles

Au cœur du commun combat

Celui qui croyait au ciel

Celui qui n’y croyait pas »

Du côté de celui qui résiste et combat jusqu’à, mystérieusement, faire partie de celles et ceux qui pleurent plutôt que de ceux qui font pleurer.

« Heureux ceux qui pleurent,
car ils seront consolés
 ».

https://www.lavoixdunord.fr/1382309/article/2023-10-07/guerre-israel-gaza-des-civils-pris-en-otage-en-violation-du-droit-international

https://www.lemonde.fr/un-si-proche-orient/article/2023/11/26/jamais-la-palestine-n-a-autant-souffert_6202438_6116995.html

https://www.bbc.com/afrique/monde-67664330

Je nous souhaite donc de la clarté sur nos pas. Et qu’importe comment on l’appelle !

« Pour qu’à la saison nouvelle

Mûrisse un raisin muscat …

Et framboise ou mirabelle

Le grillon rechantera »

Bonnes fêtes à toutes et tous malgré tout, dans le courage d’une espérance que l’horreur, la laideur ou l’indifférence ne peuvent éteindre.

Antisémitisme : éviter les malentendus et l’instrumentalisation.

 « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde », disait Albert Camus dans une citation souvent reprise à juste titre.

Alors je voudrais revenir rapidement sur la difficulté que nous avons en ce moment à nommer correctement les choses, en particulier en ce qui concerne la notion d’antisémitisme.

Dans un bel article que j’évoquais lors de mon post précédent, Daniel Barenboïm, qui ne peut je pense être soupçonné d’antisémitisme, déclarait :

Même aujourd’hui, de nombreux Israéliens voient dans le refus des Palestiniens de reconnaître l’État hébreu un prolongement de l’antisémitisme européen. Ce n’est pourtant pas l’antisémitisme qui régit la relation des Palestiniens à Israël, mais leur opposition à la division de la Palestine lors de la création de l’État et au refus de leur accorder l’égalité des droits, à commencer par le droit à un État indépendant.

Tout comme l’antisémitisme reste présent dans notre Occident et, en dépit de stratégies hypocrites, dans notre France profonde où il guette les bonnes occasions pour se manifester, il ne faut certes en aucun cas sous-estimer l’ampleur de la dérive proprement antisémite dans le monde arabo-musulman. L’antisémitisme y a effectivement sévi, y sévit encore et y sévira à l’évidence sans aucun doute. Des études telles que celles de Robert S. Wistrich sont là pour nous le rappeler, n’en déplaise à quelques bisounours et autres « islamo-gauchistes » hors sol.

Cependant, des argumentations du genre de celle de Barenboïm restent pour l’essentiel justifiées : on ne comprendra rien au conflit israélo- palestinien si on s’obstine à n’y voir – ou à ne vouloir y faire voir – de façon proprement manichéenne, qu’une expression de l’antisémitisme arabo-musulman.

Alors qu’il s’agit essentiellement de cet « océan de haine avec un désir de revanche » tel que le suscite, hélas de façon fort classique, toute entreprise de domination coloniale.

Comme le reconnaissait encore avec lucidité Moshe Dayan, que je citais aussi dans mon post précédent :

 Que savons-nous de leur haine sauvage [celle des Palestiniens] envers nous ? Ils vivent depuis huit ans [75 ans désormais…] à Gaza dans des camps de réfugiés, tandis que nous nous emparons sous leurs yeux des terres et de leurs villages où ils vécurent et où vécurent leurs ancêtres. Ce n’est pas aux Arabes de Gaza qu’il faut demander le prix du sang, mais à nous-mêmes.

Il est certes rassurant et gratifiant de distinguer clairement les bons agressés que nous sommes ou que nous soutenons et les méchants agresseurs antisémites. Et de le montrer à grand renfort de manifestations.

Mais il l’est bien moins de reconnaître, encore une fois avec Moshe Dayan, que l’antagonisme fauteur de haine et de violence n’est pas avant tout celui de l’antisémitisme « classique », dirigé contre « le » juif racialisé ou essentialisé par « l’ » arabe, lui-même essentialisé, mais d’abord celui entre un peuple colonisé et ses colonisateurs, auxquels se joignent leurs complices actifs ou tacites.

Et pourtant, toute solution au conflit ne peut passer que par cette reconnaissance préalable.

Reconnaissance que permet justement d’éviter une instrumentalisation de l’antisémitisme qui occulte opportunément le fait colonial.

Or, bien nommer les choses est essentiel pour lutter contre le malheur de ce monde, devrait-on dire avec Albert Camus.

En l’occurrence faire la part entre antisémitisme (sans en nier certes la réalité prégnante) et anticolonialisme (sans en nier non plus la réalité tout aussi prégnante).

Dans le cas de ce lamentable conflit si méthodiquement et machiavéliquement entretenu, on est en droit de penser qu’un antisémitisme « classique », « racialiste », n’est en rien premier. C’est bien le colonialisme qui a fait à l’origine le lit d’un antisémitisme et d’un antisionisme en réponse, qui ont hélas de plus en plus gagné, au Proche-Orient et dans le monde entier, jusqu’à rejoindre désormais, attisées par les extrémismes, les pires expressions de l’antisémitisme et de l’antisionisme « classiques ».

Comme le reconnaît entre autres Zeev Sternhell (cf. posts précédents), le simple respect de la Déclaration d’Indépendance d’Israël de 1948, et du projet profondément humaniste de pères fondateurs du sionisme tel que Martin Buber, aurait pu éviter cette funeste évolution.

Renverser l’ordre des responsabilités est se complaire dans le déni. C’est instrumentaliser l’antisémitisme, à juste titre unanimement réprouvé, dans le but de faire oublier, pire, de justifier le colonialisme qui, dans le cas du conflit israélo-palestinien, en est en grande partie la source.

Je me souviens des annonces effrayantes des attentats du FLN et d’autres organisations terroristes lorsque j’étais petit, à la fin des années 1950, ainsi que des manifestations anti-arabes que suscitaient ces horribles crimes quasiment quotidiens, dont un grand nombre de civils étaient victimes.

Serais-je allé manifester si j’avais été plus âgé ?

A posteriori, je crois que je n’aurais pu le faire qu’en écrivant sur mon écriteau deux phrases indissociables, indispensables pour briser l’opposition manichéenne des bons et des méchants :

« Non au terrorisme du FLN. Non à la politique coloniale de la France en Algérie ».

La France a fini par se rendre compte de l’ineptie et de l’injustice que constituait une Algérie « département français ».

Une solution « à deux États » a mis fin à la guerre et à la haine réciproque du français et de l’arabe, émanation inévitable de la situation coloniale.

Pour l’Honneur de la France, et celui de l’Algérie.

Lutter contre « l‘océan de haine » que dénonçait Moshe Dayan il y a … 67 ans ! exige une affirmation semblable :

« Non à l’antisémitisme. Non à la politique coloniale d’Israël ».

Pour ma part, je suis douloureusement étonné que la résolution du conflit israélo-palestinien ne mette pas systématiquement en avant une telle évidence.

Et que tant de présumées « bonnes volontés » se laissent instrumentaliser par des stratégies pernicieuses qui, pour faire triompher de misérables calculs politiques, n’ont pour but que de dissocier ces deux propositions nécessairement inséparables.

Pour l’honneur de la Palestine, et pour l’honneur d’Israël, il est capital de tenir ensemble la lutte contre tout antisémitisme et l’exigence forte d’une dénonciation de toute entreprise coloniale.

C’est une question de survie, mais aussi un combat urgent contre la « décomposition morale » (Zeev Sternhell) et la « confiscation de nos âmes » (Delphine Horvilleur).

Pensons-y lors de nos manifestations !

*

Ajout du 15/11 :

https://www.lemonde.fr/international/article/2023/11/14/la-cisjordanie-le-chaudron-qui-menace-d-exploser_6200030_3210.html

Ajout du 25/11 :

Cet important article de Yagil Levy :

https://www.lemonde.fr/international/article/2023/11/24/yagil-levy-sociologue-le-systeme-politique-d-israel-est-completement-paralyse_6202081_3210.html?random=1467605591

(…)

Le grand silence de l’opinion israélienne sur les destructions de Gaza vous surprend-il ?

Ce silence, d’abord, est lié à la façon dont le conflit est mené. On ne peut pas commencer une guerre sans définir de buts clairs, avec, par conséquent, un plan de sortie. Or, nous n’en avons pas. Il n’y a pas de plan pour le « jour d’après ». De plus, dans les médias israéliens, il n’y a presque rien au sujet de l’impact des opérations à Gaza sur la population. Une forme de déshumanisation est à l’œuvre, mais elle n’est pas neuve.

Historiquement, depuis l’effondrement des accords d’Oslo [1993], nous avons déshumanisé les Gazaouis, non seulement en refusant de regarder le sort qui était le leur dans l’enclave, mais aussi par simple mépris. Le fait que nous n’accordions pas d’attention aux destructions là-bas est dans la continuité de ce que nous avons fait depuis vingt ans.

(…)

Je ne connais aucun exemple dans l’histoire militaire récente [depuis la seconde guerre mondiale] où l’on observe ce ratio de pertes entre soldats et civils. Côté israélien, les pertes se montent à environ 60 soldats, comparé à 14 000 personnes tuées dans Gaza, dont au moins 6 000 enfants. C’est un ratio de un contre cent.

On ne voit nulle part un tel rapport. C’est à ce prix qu’est économisée la vie des soldats, et cela entre en contradiction avec le besoin de légitimation vis-à-vis de l’extérieur. On n’entend pas en Israël de discours mettant en cause l’action militaire à Gaza, car dès que l’on prend en considération la morale, Israël ne peut plus se battre à Gaza, sauf à perdre plus de soldats. Si le coût humain de l’opération montait en flèche, elle deviendrait illégitime, mais cette fois aux yeux de la population.

(…)

Ajout du 27/11 :

Encore un excellent article de Jean-Pierre Filiu :

https://www.lemonde.fr/un-si-proche-orient/article/2023/11/26/jamais-la-palestine-n-a-autant-souffert_6202438_6116995.html

Avec Martin Buber, une petite leçon de judaïsme à l’usage des oublieux.

Un extrait de ce grand philosophe de la rencontre d’autrui et du dialogue, inspirateur d’Emmanuel Lévinas, qu’il serait urgent de redécouvrir en des jours où prévalent l’exclusion de l’autre et le nettoyage ethnique.

L’homme type de notre temps se tient pour incapable de croire à sa propre substance, car il ne connaît plus de base qui serait susceptible de la soutenir. Et ainsi, il se cramponne à sa foi en son Ego élargi, sa nation, qui constitue pour lui la plus haute instance à laquelle il soit possible d’avoir recours. Et comme il n’a aucune relation authentique et vitale à la vérité qui est au-dessus des nations, à la vérité qui exige des nations qu’elles la réalisent, il transforme la « personne » de sa nation en idole (…). Or comme il n’existe pour lui aucune sphère supérieure à celle de la nation, comme il n’est dans les cieux aucune cour d’appel, l’aboutissement fatal de tout cela est l’affrontement des peuples et de leurs princes les uns avec les autres, par tous les moyens dont ils disposent, sans crainte ni pudeur, et jusqu’à leur anéantissement mutuel.

(…)

Et qu’en est-il de nous autres juifs ? Nous parlons de l’esprit d’Israël et nous nous figurons que nous sommes différents de tous les autres peuples parce qu’il y a un esprit d’Israël. Mais si l’esprit d’Israël n’est rien de plus, pour nous, que la personnification synthétique de notre nation, rien de plus qu’une justification séduisante de notre égoïsme collectif (…) alors nous sommes en vérité semblables aux nations, et nous nous abreuvons avec elles à la coupe de la même duperie.

Martin Buber, Esprit d’Israël et monde d’aujourd’hui, conférence de 1947, dans Judaïsme, Verdier 1983, p. 148-149.

Si le document de 2017 exposant « Les principes généraux et la politique du Hamas » revendique bien en son article 2 l’inacceptable éradication de « l’entité sioniste usurpatrice » de la terre palestinienne

L’expulsion et le bannissement du peuple palestinien de sa terre et la création de l’entité sioniste sur celle-ci n’annulent pas le droit du peuple palestinien à l’ensemble de sa terre et n’y consacrent aucun droit pour l’entité sioniste usurpatrice (the usurping Zionist entity).

Ce sont bien des organisations israéliennes qui n’hésitent pas à qualifier de « nettoyage ethnique » la politique menée en particulier en Cisjordanie par les colons avec l’appui de Tsahal :

Depuis le début de la guerre, 545 personnes issues de 13 communautés d’éleveurs bédouins ont été contraintes au départ en Cisjordanie, selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies. Le 19 octobre, plusieurs organisations de défense des droits humains israéliennes ont adressé une lettre à des diplomates occidentaux les appelant à aider « à stopper le nettoyage ethnique de bergers et fermiers palestiniens dans la vallée du Jourdain ».

Ajoutant leurs voix à celle de la grande écrivaine libanaise Dominique Eddé , qui dénonce elle aussi, dans la politique suivie par les dirigeants d’Israël « une décennie après l’autre » une véritable « épuration ethnique ».

« Raisonnements tribaux », « long processus de décomposition » (Dominique Eddé), « Décomposition morale », « colonisation », « apartheid » (Zeev Sternhell), « épuration ethnique », nous sommes bien loin de cet « esprit d’Israël » dont Martin Buber rêvait pour honorer son peuple :

Notre souhait national de reprendre la vie du peuple d’Israël dans son territoire ancestral n’est toutefois pas dirigé contre un autre peuple. Au moment où nous réintégrons l’histoire mondiale, et où nous redevenons les porte-drapeaux de notre propre destin, le peuple juif, qui fut lui-même une minorité persécutée dans tous les pays du monde pendant deux mille ans, rejette avec horreur les méthodes de domination nationaliste dont il a lui-même si longtemps pâti. Nous n’aspirons pas à regagner la terre d’Israël avec laquelle nous avons d’indissolubles liens, historiques et spirituels à la fois, avec l’intention d’éliminer ou dominer un autre peuple (Martin Buber au XIIe Congrès sioniste, Karlsbad 1921).

Et pour terminer, l’avis du juriste :

En réponse aux événements et polémiques actuelles, le droit international humanitaire – l’ensemble de normes adoptées en réponse aux atrocités des conflits du XXe siècle et qui établit une architecture de règles visant à limiter les conséquences dramatiques des guerres – énonce un principe primordial : quelles que soient les circonstances et la nature des actes qui déclenchent des hostilités, une fois celles-ci déclenchées, toutes les parties sont tenues aux mêmes devoirs et obligations. (…)

Cette controverse s’avère peut-être même contre-productive en ce qu’elle remet au cœur du débat précisément ce que le droit international humanitaire vise à éviter : le jugement éthique quant au déclenchement des hostilités, qui invite à prendre parti.

Du reste, quand bien même le Hamas s’est lui-même montré peu intéressé à respecter le droit international humanitaire, cela ne permet pas à Israël de le négliger à son tour. Comme le soulignait la première ministre Élisabeth Borne : le groupe armé et l’État d’Israël ne peuvent pas être mis dos à dos. Cela signifie également qu’Israël, son gouvernement élu et ses forces armées ne peuvent répondre avec la même brutalité que le Hamas le 7 octobre – d’autant plus en raison de leur puissance de frappe nettement supérieure et, de fait, plus meurtrière.

Or ce principe essentiel semble s’être trouvé pour l’heure relégué au second plan. Assurant avoir coupé en eau, gaz, électricité, et livraisons de denrées alimentaires dans l’enclave Palestinienne de 2,3 millions d’habitants, ordonnant à près d’un million de civils de quitter leurs habitations, même en l’absence de tout refuge, certaines déclarations israéliennes ont également promis de traiter l’ennemi comme « des animaux ». En droit, ces actions, si elles se confirment, constitueraient des violations du droit international humanitaire, et potentiellement, elles aussi, des crimes de guerre.

S’il est donc légitime pour les alliés d’Israël d’exprimer leur émotion et leur soutien face aux attaques du Hamas ayant visé des civils, il est primordial de ne pas donner l’impression que l’horreur des attaques justifierait d’ignorer les règles de droit humanitaire applicables. Le soutien à Israël ne peut donc pas être aussi « inconditionnel » qu’on l’entend parfois.

Ajout du 04/11 :

Cette réflexion du grand chef d’orchestre israélien Daniel Barenboïm :

La déclaration d’indépendance du 14 mai 1948 affirme elle aussi que l’État d’Israël se consacrera au développement du pays au bénéfice de tous ses habitants ; sera fondé sur les principes de liberté, de justice et de paix enseignés par les prophètes d’Israël ; assurera une égalité de droits sociaux et politiques à tous ses citoyens sans distinction de religion, de race, ou de sexe ; garantira la liberté de conscience, de culte, d’éducation et de culture. La réalité, comme nous le savons tous, a pris une tout autre tournure.

Même aujourd’hui, de nombreux Israéliens voient dans le refus des Palestiniens de reconnaître l’État hébreu un prolongement de l’antisémitisme européen. Ce n’est pourtant pas l’antisémitisme qui régit la relation des Palestiniens à Israël, mais leur opposition à la division de la Palestine lors de la création de l’État et au refus de leur accorder l’égalité des droits, à commencer par le droit à un État indépendant. La Palestine n’était tout simplement pas un pays vide, comme la légende nationaliste israélienne le prétend. Elle correspondait bel et bien à la description qu’en firent deux rabbins qui avaient visité le territoire pour étudier la possibilité d’y établir un État juif: «C’est une fiancée superbe, mais elle est déjà mariée.» Cela reste aujourd’hui un tabou dans la société israélienne que de le reconnaître expressément: l’État a été fondé au détriment d’un autre peuple.

Il est donc plutôt malvenu, et quelque peu obscène, d’arborer une étoile jaune en vue de criminaliser les propos d’un haut responsable de l’ONU, qui ne fait jamais que redire, avec d’ailleurs moins de force et de précision, ce que soutiennent entre autres Buber et Barenboïm.

Un minimum de connaissance et de respect de « l’esprit d’Israël » serait plutôt de mise dans la situation tragique que nous connaissons.

Ajout du 05/11 :

Tirée de l’excellent article de Jean-Pierre Filiu, cette étonnante réaction de Moshe Dayan aux funérailles de Roï Rothberg, assassiné en 1956 par des Palestiniens infiltrés de Gaza :

« Aujourd’hui ne maudissons pas ses assassins. Que savons-nous de leur haine sauvage envers nous ? Ils vivent depuis huit ans à Gaza dans des camps de réfugiés, tandis que nous nous emparons sous leurs yeux des terres et de leurs villages où ils vécurent et où vécurent leurs ancêtres. Ce n’est pas aux Arabes de Gaza qu’il faut demander le prix du sang, mais à nous-mêmes. » Le chef d’état-major adjurait alors ses compatriotes de ne jamais oublier que, « au-delà du sillon qui marque la frontière, s’étend un océan de haine avec un désir de revanche ».

8 ans en 56, soit 75 ans en 2023.

Sans commentaire.

Ajout du 08/11.

Belle intervention de Dominique de Villepin ;

« Il n’y a qu’une réponse au terrorisme, c’est la justice. La justice passe par l’ouverture d’une solution politique aux Palestiniens ».

La totalité de l’Histoire le montre, depuis l’Irlande, l’Algérie, l’Euskadi, la Catalogne, dans l’attente de la Corse, du Kurdistan, de la Kanaki, etc. Combien de milliers de vie vont encore coûter le déni et l’aveuglement stupides ?

Amour et vérité se rencontrent, justice et paix s’embrassent (Psaume 85-84).

חֶסֶד-וֶאֱמֶת נִפְגָּשׁוּ; צֶדֶק וְשָׁלוֹם נָשָׁקוּ

Il ne suffit pas de le chanter, il est urgent de le comprendre, M. Netanyahou.

Israël et le Hamas. Ou, encore une fois, du déni des évidences.

Tellement, tellement prévisible, qu’on ne peut que s’étonner … de l’étonnement.

Et qu’on n’aille pas m’accuser d’apologie du terrorisme, encore moins certes d’antisémitisme, ni même d’antisionisme.

Je me suis depuis bien longtemps exprimé sur le sujet, et mon maître sur ces questions demeure le très regretté Zeev Sternhell.

Car il faut tout de même se résoudre à appeler un chat un chat.

D’où qu’ils viennent, les crimes terroristes indiscriminés doivent effectivement être qualifiés de crimes contre l’humanité. Cela ne devrait pas souffrir de discussion.

Mais le fait que des citoyens d’une nation soient victimes de tels crimes ne peut constituer pour autant une assurance de son bon droit.

Comme l’affirme à juste raison Elie Barnavie, « l’attaque du Hamas résulte de la conjonction d’une organisation islamiste fanatique et d’une politique israélienne imbécile ».

Le fait que des innocents turcs puissent être victimes d’attentats ignobles et inadmissibles de la part de terroristes kurdes ne cautionne aucunement la légitimité de la politique kurde du gouvernement d’Ankara, ni ne disqualifie la justesse de la cause kurde.

Pas plus que l’assassinat de chinois par des terroristes ouïgours ne justifie l’apartheid imposé par l’administration chinoise ni n’invalide la revendication des ouïgours.

Or, comme le rappelle Sternhell, la déclaration d’indépendance d’Israël est désormais « une pièce de musée qui rappellera aux générations futures ce que notre pays aurait pu être si notre société ne s’était moralement décomposée en un demi-siècle d’occupation, de colonisation et d’apartheid dans les territoires conquis en 1967, et désormais occupés par quelque 300 000 colons » (article cité en lien).

« Décomposition morale », « colonisation », « apartheid », au-delà de dénis regrettablement entretenus, ce sont bien de tels termes qu’il importe d’utiliser pour qualifier ce qui caractérise aujourd’hui la réalité mise en place par les politiques des dirigeants successifs d’Israël.

Tant il convient donc d’appeler un chat un chat.

Il est donc certes impératif d’appeler « crime contre l’humanité » les exactions inadmissibles du Hamas.

Mais il est tout aussi impératif, pour ne pas parler des victimes innocentes des nombreuses opérations de répression menées par Tsahal, d’appeler « colonisation » et « apartheid » les politiques suivies depuis des décennies par les responsables d’Israël, politiques qui, sauf rarissimes exceptions, ont fait l’objet d’une adhésion passive, voire d’une complicité tacite de la part de ce qui aurait dû être une opposition citoyenne résolue contre la « décomposition morale ».

Il y a certes un terrorisme révoltant d’un côté. Cela est indéniable.

Mais il conviendrait d’éviter de laisser croire, comme le font en ce moment tant de réactions et de médias, que c’est le bon droit qui serait de l’autre, et qu’il pourrait donc tout se permettre.

Un tel manichéisme hélas trop largement partagé ne fait qu’entretenir cette « décomposition morale » à l’œuvre depuis au moins 1967.

Tout cela sous les yeux d’une « pseudo-communauté internationale » selon le mot d’Hubert Védrine, communauté qui, après avoir engagé en 1947 juifs et palestiniens dans une utopie à la limite de ce qui est humainement concevable et qui aurait nécessité un soutien sans faille, s’est désengagée de ses responsabilités, par lâcheté ou par intérêt.

La liste innombrable des résolutions du Conseil de Sécurité de l’Onu non respectées par Israël, jusqu’à la passivité internationale devant l’agonie des accords d’Oslo, « processus de paix qui a été saboté systématiquement par des extrémistes des deux côtés » (H. Védrine, article en lien), ne fait qu’attester du caractère hélas totalement prévisible des événements actuels, et de ceux qui, hélas, vont leur succéder.

En paraphrasant la conclusion de mon post cité plus haut, il faut reconnaître que les crimes commis ces derniers jours sont intolérables, mais que les dirigeants d’Israël semblent avoir tout mis en œuvre pour que leur nation creuse elle-même sa propre tombe, « confisque elle-même son âme ».

Car tôt ou tard, la nouvelle Naqba qu’ils semblent vouloir imposer au peuple palestinien risque fort de se retourner contre le peuple d’Israël, après bien des souffrances de part et d’autre.

Comme beaucoup de gens, je suis effondrée et suis devenue totalement pessimiste, moi qui me suis toujours perçue comme quelqu’un d’optimiste, confiant en la paix possible. Ces grands idéaux, aujourd’hui, sonnent un peu creux à mes oreilles. J’ai le sentiment que le sol s’est dérobé sous mes pieds, que quelque chose s’est effondré.

Je pourrais m’exprimer en tant que juive ou que personne attachée à Israël, bien sûr. Mais en réalité, c’est en tant qu’être humain qu’il me faut simplement parler. Nous sommes projetés dans des images d’une telle inhumanité que la question qui m’habite, c’est de savoir comment préserver notre humanité, s’assurer les uns les autres que, dans les temps à venir, nous parviendrons à ne pas déshumaniser l’autre à un point qui confisquerait notre âme (Delphine Horvilleur).

*

Ajout du 19/10.

Cet excellent article, en accès libre, que je découvre tardivement.

Tout y est dit.

Malheureusement, si cette violence barbare est sans excuse mais elle n’est pas sans cause. J’ai vu et vécu un peu de l’injustice et de l’humiliation qui sont le quotidien des Palestiniens à Gaza et ailleurs dans des territoires que l’on ne peut décemment plus appeler Palestine, tant la colonisation d’état ou « sauvage » l’a méthodiquement morcelée au point de rendre désormais impossible une unité territoriale souveraine aussi modeste soit-elle. L’injustice historique et quotidienne, l’usage d’un rapport de force disproportionné, l’humiliation permanente, font le lit d’une violence qui n’a rien d’aveugle. Mais cela nous peinons à le voir.

Qui se souciait encore, avant ce coup de tonnerre, de l’abandon de tout processus de paix ruinant définitivement l’espérance d’un état palestinien viable plutôt qu’un régime de colonisation que l’on croyait appartenir à une époque révolue ? On n’entendait plus parler de rien, le couvercle semblait hermétique et tout allait bien pour nous.

Et aujourd’hui, nous indignons-nous avec la même indignation des paroles du ministre de la défense, israélien, quand il dit « nous sommes confrontés à des animaux et nous devons les traiter comme des animaux » pour annoncer la privation de toute une population d’eau, de nourriture, de gaz et d’électricité, justifiant ainsi aux yeux du monde et en toute bonne conscience un crime de guerre ? Animaux, le terme n’est inédit pour qualifier les Palestiniens. C’est ainsi qu’eux-mêmes se sentent traités lors du franchissement des innombrables checkpoints. Mais, à la différence des animaux, ils en ressentent l’humiliation.

https://www.la-croix.com/debat/Mgr-Jean-Paul-Vesco-violence-barbare-Hamas-sans-excuse-nest-pas-sans-cause-2023-10-16-1201287058

Ainsi que celui-ci, qui pose aussi les questions fondamentales:

https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/10/16/attaque-du-hamas-contre-israel-pour-defendre-la-paix-il-faut-d-abord-reconnaitre-qu-une-vie-vaut-une-autre-vie_6194667_3232.html?random=404177466

Et celui-là, qui fait le point sur un désengagement coupable, en grande partie à l’origine des violences actuelles:

La passivité, une forme de complicité, des Grands a ouvert un boulevard au chef de la droite israélienne, Benyamin Nétanyahou, au pouvoir depuis près de quinze ans. Les uns et les autres, de Washington à Bruxelles, tous ont fermé les yeux devant la colonisation du territoire occupé de Cisjordanie – et tant pis pour les résolutions de l’ONU.

L’Autorité palestinienne de Mahmoud Abbas s’en est trouvée humiliée et rabaissée quand, dans sa concurrence avec le Hamas, il eût fallu la renforcer jour après jour. Mais les grandes puissances ont tacitement accepté ce que leur demandait le chef du gouvernement israélien : laissez-nous seuls face à face avec les Palestiniens, et nous nous arrangerons.

https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/10/19/conflit-israelo-palestinien-pourquoi-ce-desengagement-des-grandes-puissances-cette-maniere-d-indifference-depuis-tant-d-annees_6195295_3232.html

Quand la sainte lumière de la liberté d’expression éclaire enfin le monde de ses bûchers.

« Je prépare le cinquantième anniversaire du ‘’1984’’ de George Orwell », me dit Stultitia. « Dans ce but, j’ai entrepris un tour du monde de la liberté d’expression ».

« Comme Orwell est né en Inde, j’ai commencé par-là mon périple. J’ai eu la chance d’y assister à un autodafé de Corans du plus bel effet, par des hindouistes particulièrement motivés. Cela mettait un beau point d’orgue aux humiliations plus habituelles mais moins éclatantes qui ont lieu dans ce pays contre les musulmans ».

« Traversant la frontière vers le Pakistan, voilà que ma bonne étoile me permet d’y voir brûler des exemplaires de la Bhagavad-Gita sur un bûcher admirablement entretenu par des fidèles musulmans. Ce spectacle tombait à point pour me préparer au prochain autodafé de Torahs et de Talmuds qui m’attendait sur l’Esplanade des Mosquées à Jérusalem. Sais-tu que le Talmud, surtout celui de Babylone, du fait de son volume, alimente nettement mieux le feu qu’un simple Coran ? »

« Et bien mieux en tout cas que les Sermons du Bouddha que des réfugiés Rohingyas brûlaient lors de mon passage au Bangladesh ».

« Mais notre chère Europe s’y entend pas mal, elle aussi, en attisant du souffle des extrêmes droites les autodafés de Corans ».

Tout cela, bien entendu, au nom de la liberté d’expression.

*

J’avoue toutefois que cet enthousiasme de Stultitia devant un tel déchaînement de bûchers me laisse plutôt … froid.

Et me souvenant, à l’occasion de l’anniversaire du coup d’Etat de Santiago du Chili de 1973, des tristes autodafés des œuvres de Pablo Neruda et des poésies de Victor Jara,

Chili 1973

Je me suis permis de rappeler dans quelques commentaires d’articles divers qu’il existe une pente autrement plus dangereuse que celle d’interdire, au nom de la liberté d’expression, de brûler des Corans.

C’est celle qui consiste à légitimer les autodafés de tous ordres.

M. Malka est connu pour avoir défendu un journal qui s’est permis, entre autres, en faisant la promotion de Gregorius Nekschot, de justifier des caricatures dont même le pire antisémitisme des années trente n’avait produit l’équivalent. Et voilà qu’il prend la défense des autodafés. Ne sait-il donc pas qu’outre la destruction des livres saints cathares, de la quasi-totalité des codex précolombiens, des œuvres de Pablo Neruda, de Salman Rushdie, etc., la Torah, le Talmud et la Kabbale ont fait partie des livres les plus combustibles de l’Histoire ? Est-il donc nécessaire d’entériner, au XXIème siècle, une caricature de « laïcité » se caractérisant par une surenchère des bûchers et de l’ordurier ? « Là où on brûle des livres, on finit aussi par brûler des hommes », disait Heine. Les autodafés nazis de 1933 ont tragiquement illustré cette sentence. La laïcité, la vraie, a besoin de bien d’autre chose que de voix irresponsables, d’où qu’elles viennent, qui contribuent à attiser les flammes.

Car une législation peut parfaitement garantir, sans pour autant interdire le blasphème, une liberté d’expression respectueuse des droits et des convictions de chacun :

  Il est pénible d’avoir à revenir sur ces sujets qui alimentent une presse à scandale en mal de lecteurs. Ayant commenté l’article de R.Malka, je me contenterai d’un rappel: une législation qui accepte le blasphème n’est pas tenue d’approuver des provocations stériles et dangereusement contre-productives. Cf. chap.IV de la Loi du 29/07 1881 sur la liberté de la presse (consolidé le 09/01 2015) qui énonce :«Ceux qui (…) auront provoqué à la discrimination, à la haine ou à la violence à l’égard d’une personne ou d’un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée, seront punis d’un an d’emprisonnement et de 45000 euros d’amende (…) Il en va de même de «La diffamation commise par les mêmes moyens».  Certes, diffamer le judaïsme ou l’homosexualité n’est pas diffamer une personne, mais le devoir du législateur est de protéger ceux qui sont au quotidien victimes de tels amalgames.

(…) Ce que je dis c’est que, contrairement à la conception de la « laïcité » et de la liberté d’expression que prône M. Malka, nous n’avons rien à gagner, au XXIème siècle, à une société où se multiplieront les autodafés de Corans, de Torahs, de Talmuds, d’Évangiles, des livres de Neruda, de Rushdie, de Marx, des textes du bouddhisme, du taoïsme et tout ce que vous voulez, car la liste sera nécessairement sans fin au gré d’innombrables dogmatismes imbéciles. La seule solution réside dans la promotion d’une éthique du respect de toute pensée et de toute croyance, respect qui figure d’ailleurs clairement dans les textes fondateurs de la laïcité française, amplement suffisants. Seule une telle exigence de respect critique peut enrayer la propagation, malheureusement entretenue, des incendies.

Sans même faire référence au nécessaire « respect de l’ordre public » qu’est censé assurer tout Etat de droit dans une société démocratique :

 Le maintien de l’ordre public étant une nécessité pour l’exercice des libertés, il en découle que, dans certaines circonstance les libertés peuvent être limitées pour sauvegarder l’ordre public.

(…) Cette philosophie se retrouve dans la Convention européenne des droits de l’homme. En effet, certaines libertés qui y sont proclamées peuvent faire l’objet de restrictions lorsque ces dernières – je cite – “constituent des mesures nécessaires, dans une société démocratique, à la sécurité nationale, à l’intégrité territoriale ou à la sûreté publique, à la défense de l’ordre et à la prévention du crime, à la protection de la santé ou de la morale, à la protection de la réputation ou des droits d’autrui’’ (…).

*

Je sais une charmante auberge de montagne où l’on peut lire à l’entrée sur un petit panneau : « Ici, pas de Coca, pas de Nutella ».

Et, contrairement à Stultitia, je rêve d’un pays aux frontières duquel on pourrait lire :

« Ici, on ne brûle pas de Corans, ni de Torahs, ni de Talmuds, ni d’écrits de Victor Jara ou Salman Rushdie. Ici, on accepte que les femmes s’habillent comme elles le désirent. Nous n’avons pas de Police des mœurs ni du vêtement. Ici, on accepte que chacun exprime ses opinions dans le respect de celles d’autrui, et les soumette aux éventuelles critiques, sans Inquisitions ni bûchers. Ici, on accorde le prix Nobel à Dmitri Mouratov ou à Malala Yousafzai ».

Hélas, en témoigne M. Malka et autres Charlie, un tel pays risque fort de bientôt disparaître.

Tant il est plus facile, effectivement, d’aller chercher ailleurs le Coca et le Nutella dont on semble ne pas pouvoir se passer.

De Mansholt, Carson, Meadows, et quelques autres, à titre de lectures d’été.

https://www.lespetitsmatins.fr/collections/essais/304-la-lettre-mansholt-9782363833785.html

*

Eh oui ! C’était il y a cinquante ans. Soixante même si l’on pense à Rachel Carson !

Merci aux « Petits Matins » de rééditer cette « anticipation vertigineuse », avec la belle introduction de Dominique Méda.

« Que de temps perdu », nous dit Antoine Reverchon.

En 1972, effectivement, les choses pouvaient encore changer.

Mais René Dumont fit 1,32% des voix aux présidentielles de 1974…

Et comme on le sait, la situation n’a fait depuis qu’empirer de façon exponentielle.

Certes, dit la chanson, « tout le temps perdu ne se rattrape plus », et ce qui aurait pu se faire à l’époque sans trop de crises nécessite désormais « du sang et des larmes », même si nous n’avons d’autre choix que de les accepter avec courage et détermination, puisqu’il s’agit du seul avenir possible pour nos enfants, si l’on veut éviter un écroulement catastrophique.

Et ce n’est pas retourner le fer dans la plaie que de reconnaître que bien au-delà des supercheries d’un « green washing » qui contamine même des discours de soi-disant « écologistes » – et sans surprise, ceux de gouvernants  prônant sans sourciller une « sobriété » écologique « raisonnable« , « transparente » et « non punitive« , contre un système où il faudrait « renoncer à la croissance » – quelques anciens lanceurs d’alertes ont encore de beaux restes lorsque, devant le témoignage indéniable des  faits, ils s’engagent pour une alternative autrement réaliste et exigeante qui prône exactement le contraire :

https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/04/08/dennis-meadows-il-faut-mettre-fin-a-la-croissance-incontrolee-le-cancer-de-la-societe_6121114_3232.html

Dennis Meadows : « Le déclin de notre civilisation est inévitable »

#04 – Effondrement : nos sociétés vont-elles s'effondrer ? Yves Cochet (Ex-ministre de l'Écologie) – YouTube

Etc.

Alors, pour cet été, plutôt que d’écouter les vaticinations de quelques politiques hors sol,  les délires de prophètes à la mode qui nous promettent Mars, ou les sous-marinades de quelques riches privilégiés, il serait bon de revenir avec Carson, Mansholt, Meadows, Cochet, etc. à l’urgence de ces fondamentaux, qui n’ont pas pris une ride depuis plus d’un demi-siècle, mais dont notre insouciance nous a détournés.

https://wildproject.org/livres/printemps-silencieux

https://www.ruedelechiquier.net/essais/375-les-limites-a-la-croissance-50-ans.html

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Bonnes lectures ! Et bon été !