Avec Martin Buber, une petite leçon de judaïsme à l’usage des oublieux.

Un extrait de ce grand philosophe de la rencontre d’autrui et du dialogue, inspirateur d’Emmanuel Lévinas, qu’il serait urgent de redécouvrir en des jours où prévalent l’exclusion de l’autre et le nettoyage ethnique.

L’homme type de notre temps se tient pour incapable de croire à sa propre substance, car il ne connaît plus de base qui serait susceptible de la soutenir. Et ainsi, il se cramponne à sa foi en son Ego élargi, sa nation, qui constitue pour lui la plus haute instance à laquelle il soit possible d’avoir recours. Et comme il n’a aucune relation authentique et vitale à la vérité qui est au-dessus des nations, à la vérité qui exige des nations qu’elles la réalisent, il transforme la « personne » de sa nation en idole (…). Or comme il n’existe pour lui aucune sphère supérieure à celle de la nation, comme il n’est dans les cieux aucune cour d’appel, l’aboutissement fatal de tout cela est l’affrontement des peuples et de leurs princes les uns avec les autres, par tous les moyens dont ils disposent, sans crainte ni pudeur, et jusqu’à leur anéantissement mutuel.

(…)

Et qu’en est-il de nous autres juifs ? Nous parlons de l’esprit d’Israël et nous nous figurons que nous sommes différents de tous les autres peuples parce qu’il y a un esprit d’Israël. Mais si l’esprit d’Israël n’est rien de plus, pour nous, que la personnification synthétique de notre nation, rien de plus qu’une justification séduisante de notre égoïsme collectif (…) alors nous sommes en vérité semblables aux nations, et nous nous abreuvons avec elles à la coupe de la même duperie.

Martin Buber, Esprit d’Israël et monde d’aujourd’hui, conférence de 1947, dans Judaïsme, Verdier 1983, p. 148-149.

Si le document de 2017 exposant « Les principes généraux et la politique du Hamas » revendique bien en son article 2 l’inacceptable éradication de « l’entité sioniste usurpatrice » de la terre palestinienne

L’expulsion et le bannissement du peuple palestinien de sa terre et la création de l’entité sioniste sur celle-ci n’annulent pas le droit du peuple palestinien à l’ensemble de sa terre et n’y consacrent aucun droit pour l’entité sioniste usurpatrice (the usurping Zionist entity).

Ce sont bien des organisations israéliennes qui n’hésitent pas à qualifier de « nettoyage ethnique » la politique menée en particulier en Cisjordanie par les colons avec l’appui de Tsahal :

Depuis le début de la guerre, 545 personnes issues de 13 communautés d’éleveurs bédouins ont été contraintes au départ en Cisjordanie, selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies. Le 19 octobre, plusieurs organisations de défense des droits humains israéliennes ont adressé une lettre à des diplomates occidentaux les appelant à aider « à stopper le nettoyage ethnique de bergers et fermiers palestiniens dans la vallée du Jourdain ».

Ajoutant leurs voix à celle de la grande écrivaine libanaise Dominique Eddé , qui dénonce elle aussi, dans la politique suivie par les dirigeants d’Israël « une décennie après l’autre » une véritable « épuration ethnique ».

« Raisonnements tribaux », « long processus de décomposition » (Dominique Eddé), « Décomposition morale », « colonisation », « apartheid » (Zeev Sternhell), « épuration ethnique », nous sommes bien loin de cet « esprit d’Israël » dont Martin Buber rêvait pour honorer son peuple :

Notre souhait national de reprendre la vie du peuple d’Israël dans son territoire ancestral n’est toutefois pas dirigé contre un autre peuple. Au moment où nous réintégrons l’histoire mondiale, et où nous redevenons les porte-drapeaux de notre propre destin, le peuple juif, qui fut lui-même une minorité persécutée dans tous les pays du monde pendant deux mille ans, rejette avec horreur les méthodes de domination nationaliste dont il a lui-même si longtemps pâti. Nous n’aspirons pas à regagner la terre d’Israël avec laquelle nous avons d’indissolubles liens, historiques et spirituels à la fois, avec l’intention d’éliminer ou dominer un autre peuple (Martin Buber au XIIe Congrès sioniste, Karlsbad 1921).

Et pour terminer, l’avis du juriste :

En réponse aux événements et polémiques actuelles, le droit international humanitaire – l’ensemble de normes adoptées en réponse aux atrocités des conflits du XXe siècle et qui établit une architecture de règles visant à limiter les conséquences dramatiques des guerres – énonce un principe primordial : quelles que soient les circonstances et la nature des actes qui déclenchent des hostilités, une fois celles-ci déclenchées, toutes les parties sont tenues aux mêmes devoirs et obligations. (…)

Cette controverse s’avère peut-être même contre-productive en ce qu’elle remet au cœur du débat précisément ce que le droit international humanitaire vise à éviter : le jugement éthique quant au déclenchement des hostilités, qui invite à prendre parti.

Du reste, quand bien même le Hamas s’est lui-même montré peu intéressé à respecter le droit international humanitaire, cela ne permet pas à Israël de le négliger à son tour. Comme le soulignait la première ministre Élisabeth Borne : le groupe armé et l’État d’Israël ne peuvent pas être mis dos à dos. Cela signifie également qu’Israël, son gouvernement élu et ses forces armées ne peuvent répondre avec la même brutalité que le Hamas le 7 octobre – d’autant plus en raison de leur puissance de frappe nettement supérieure et, de fait, plus meurtrière.

Or ce principe essentiel semble s’être trouvé pour l’heure relégué au second plan. Assurant avoir coupé en eau, gaz, électricité, et livraisons de denrées alimentaires dans l’enclave Palestinienne de 2,3 millions d’habitants, ordonnant à près d’un million de civils de quitter leurs habitations, même en l’absence de tout refuge, certaines déclarations israéliennes ont également promis de traiter l’ennemi comme « des animaux ». En droit, ces actions, si elles se confirment, constitueraient des violations du droit international humanitaire, et potentiellement, elles aussi, des crimes de guerre.

S’il est donc légitime pour les alliés d’Israël d’exprimer leur émotion et leur soutien face aux attaques du Hamas ayant visé des civils, il est primordial de ne pas donner l’impression que l’horreur des attaques justifierait d’ignorer les règles de droit humanitaire applicables. Le soutien à Israël ne peut donc pas être aussi « inconditionnel » qu’on l’entend parfois.

Ajout du 04/11 :

Cette réflexion du grand chef d’orchestre israélien Daniel Barenboïm :

La déclaration d’indépendance du 14 mai 1948 affirme elle aussi que l’État d’Israël se consacrera au développement du pays au bénéfice de tous ses habitants ; sera fondé sur les principes de liberté, de justice et de paix enseignés par les prophètes d’Israël ; assurera une égalité de droits sociaux et politiques à tous ses citoyens sans distinction de religion, de race, ou de sexe ; garantira la liberté de conscience, de culte, d’éducation et de culture. La réalité, comme nous le savons tous, a pris une tout autre tournure.

Même aujourd’hui, de nombreux Israéliens voient dans le refus des Palestiniens de reconnaître l’État hébreu un prolongement de l’antisémitisme européen. Ce n’est pourtant pas l’antisémitisme qui régit la relation des Palestiniens à Israël, mais leur opposition à la division de la Palestine lors de la création de l’État et au refus de leur accorder l’égalité des droits, à commencer par le droit à un État indépendant. La Palestine n’était tout simplement pas un pays vide, comme la légende nationaliste israélienne le prétend. Elle correspondait bel et bien à la description qu’en firent deux rabbins qui avaient visité le territoire pour étudier la possibilité d’y établir un État juif: «C’est une fiancée superbe, mais elle est déjà mariée.» Cela reste aujourd’hui un tabou dans la société israélienne que de le reconnaître expressément: l’État a été fondé au détriment d’un autre peuple.

Il est donc plutôt malvenu, et quelque peu obscène, d’arborer une étoile jaune en vue de criminaliser les propos d’un haut responsable de l’ONU, qui ne fait jamais que redire, avec d’ailleurs moins de force et de précision, ce que soutiennent entre autres Buber et Barenboïm.

Un minimum de connaissance et de respect de « l’esprit d’Israël » serait plutôt de mise dans la situation tragique que nous connaissons.

Ajout du 05/11 :

Tirée de l’excellent article de Jean-Pierre Filiu, cette étonnante réaction de Moshe Dayan aux funérailles de Roï Rothberg, assassiné en 1956 par des Palestiniens infiltrés de Gaza :

« Aujourd’hui ne maudissons pas ses assassins. Que savons-nous de leur haine sauvage envers nous ? Ils vivent depuis huit ans à Gaza dans des camps de réfugiés, tandis que nous nous emparons sous leurs yeux des terres et de leurs villages où ils vécurent et où vécurent leurs ancêtres. Ce n’est pas aux Arabes de Gaza qu’il faut demander le prix du sang, mais à nous-mêmes. » Le chef d’état-major adjurait alors ses compatriotes de ne jamais oublier que, « au-delà du sillon qui marque la frontière, s’étend un océan de haine avec un désir de revanche ».

8 ans en 56, soit 75 ans en 2023.

Sans commentaire.

Ajout du 08/11.

Belle intervention de Dominique de Villepin ;

« Il n’y a qu’une réponse au terrorisme, c’est la justice. La justice passe par l’ouverture d’une solution politique aux Palestiniens ».

La totalité de l’Histoire le montre, depuis l’Irlande, l’Algérie, l’Euskadi, la Catalogne, dans l’attente de la Corse, du Kurdistan, de la Kanaki, etc. Combien de milliers de vie vont encore coûter le déni et l’aveuglement stupides ?

Amour et vérité se rencontrent, justice et paix s’embrassent (Psaume 85-84).

חֶסֶד-וֶאֱמֶת נִפְגָּשׁוּ; צֶדֶק וְשָׁלוֹם נָשָׁקוּ

Il ne suffit pas de le chanter, il est urgent de le comprendre, M. Netanyahou.

Israël et le Hamas. Ou, encore une fois, du déni des évidences.

Tellement, tellement prévisible, qu’on ne peut que s’étonner … de l’étonnement.

Et qu’on n’aille pas m’accuser d’apologie du terrorisme, encore moins certes d’antisémitisme, ni même d’antisionisme.

Je me suis depuis bien longtemps exprimé sur le sujet, et mon maître sur ces questions demeure le très regretté Zeev Sternhell.

Car il faut tout de même se résoudre à appeler un chat un chat.

D’où qu’ils viennent, les crimes terroristes indiscriminés doivent effectivement être qualifiés de crimes contre l’humanité. Cela ne devrait pas souffrir de discussion.

Mais le fait que des citoyens d’une nation soient victimes de tels crimes ne peut constituer pour autant une assurance de son bon droit.

Comme l’affirme à juste raison Elie Barnavie, « l’attaque du Hamas résulte de la conjonction d’une organisation islamiste fanatique et d’une politique israélienne imbécile ».

Le fait que des innocents turcs puissent être victimes d’attentats ignobles et inadmissibles de la part de terroristes kurdes ne cautionne aucunement la légitimité de la politique kurde du gouvernement d’Ankara, ni ne disqualifie la justesse de la cause kurde.

Pas plus que l’assassinat de chinois par des terroristes ouïgours ne justifie l’apartheid imposé par l’administration chinoise ni n’invalide la revendication des ouïgours.

Or, comme le rappelle Sternhell, la déclaration d’indépendance d’Israël est désormais « une pièce de musée qui rappellera aux générations futures ce que notre pays aurait pu être si notre société ne s’était moralement décomposée en un demi-siècle d’occupation, de colonisation et d’apartheid dans les territoires conquis en 1967, et désormais occupés par quelque 300 000 colons » (article cité en lien).

« Décomposition morale », « colonisation », « apartheid », au-delà de dénis regrettablement entretenus, ce sont bien de tels termes qu’il importe d’utiliser pour qualifier ce qui caractérise aujourd’hui la réalité mise en place par les politiques des dirigeants successifs d’Israël.

Tant il convient donc d’appeler un chat un chat.

Il est donc certes impératif d’appeler « crime contre l’humanité » les exactions inadmissibles du Hamas.

Mais il est tout aussi impératif, pour ne pas parler des victimes innocentes des nombreuses opérations de répression menées par Tsahal, d’appeler « colonisation » et « apartheid » les politiques suivies depuis des décennies par les responsables d’Israël, politiques qui, sauf rarissimes exceptions, ont fait l’objet d’une adhésion passive, voire d’une complicité tacite de la part de ce qui aurait dû être une opposition citoyenne résolue contre la « décomposition morale ».

Il y a certes un terrorisme révoltant d’un côté. Cela est indéniable.

Mais il conviendrait d’éviter de laisser croire, comme le font en ce moment tant de réactions et de médias, que c’est le bon droit qui serait de l’autre, et qu’il pourrait donc tout se permettre.

Un tel manichéisme hélas trop largement partagé ne fait qu’entretenir cette « décomposition morale » à l’œuvre depuis au moins 1967.

Tout cela sous les yeux d’une « pseudo-communauté internationale » selon le mot d’Hubert Védrine, communauté qui, après avoir engagé en 1947 juifs et palestiniens dans une utopie à la limite de ce qui est humainement concevable et qui aurait nécessité un soutien sans faille, s’est désengagée de ses responsabilités, par lâcheté ou par intérêt.

La liste innombrable des résolutions du Conseil de Sécurité de l’Onu non respectées par Israël, jusqu’à la passivité internationale devant l’agonie des accords d’Oslo, « processus de paix qui a été saboté systématiquement par des extrémistes des deux côtés » (H. Védrine, article en lien), ne fait qu’attester du caractère hélas totalement prévisible des événements actuels, et de ceux qui, hélas, vont leur succéder.

En paraphrasant la conclusion de mon post cité plus haut, il faut reconnaître que les crimes commis ces derniers jours sont intolérables, mais que les dirigeants d’Israël semblent avoir tout mis en œuvre pour que leur nation creuse elle-même sa propre tombe, « confisque elle-même son âme ».

Car tôt ou tard, la nouvelle Naqba qu’ils semblent vouloir imposer au peuple palestinien risque fort de se retourner contre le peuple d’Israël, après bien des souffrances de part et d’autre.

Comme beaucoup de gens, je suis effondrée et suis devenue totalement pessimiste, moi qui me suis toujours perçue comme quelqu’un d’optimiste, confiant en la paix possible. Ces grands idéaux, aujourd’hui, sonnent un peu creux à mes oreilles. J’ai le sentiment que le sol s’est dérobé sous mes pieds, que quelque chose s’est effondré.

Je pourrais m’exprimer en tant que juive ou que personne attachée à Israël, bien sûr. Mais en réalité, c’est en tant qu’être humain qu’il me faut simplement parler. Nous sommes projetés dans des images d’une telle inhumanité que la question qui m’habite, c’est de savoir comment préserver notre humanité, s’assurer les uns les autres que, dans les temps à venir, nous parviendrons à ne pas déshumaniser l’autre à un point qui confisquerait notre âme (Delphine Horvilleur).

*

Ajout du 19/10.

Cet excellent article, en accès libre, que je découvre tardivement.

Tout y est dit.

Malheureusement, si cette violence barbare est sans excuse mais elle n’est pas sans cause. J’ai vu et vécu un peu de l’injustice et de l’humiliation qui sont le quotidien des Palestiniens à Gaza et ailleurs dans des territoires que l’on ne peut décemment plus appeler Palestine, tant la colonisation d’état ou « sauvage » l’a méthodiquement morcelée au point de rendre désormais impossible une unité territoriale souveraine aussi modeste soit-elle. L’injustice historique et quotidienne, l’usage d’un rapport de force disproportionné, l’humiliation permanente, font le lit d’une violence qui n’a rien d’aveugle. Mais cela nous peinons à le voir.

Qui se souciait encore, avant ce coup de tonnerre, de l’abandon de tout processus de paix ruinant définitivement l’espérance d’un état palestinien viable plutôt qu’un régime de colonisation que l’on croyait appartenir à une époque révolue ? On n’entendait plus parler de rien, le couvercle semblait hermétique et tout allait bien pour nous.

Et aujourd’hui, nous indignons-nous avec la même indignation des paroles du ministre de la défense, israélien, quand il dit « nous sommes confrontés à des animaux et nous devons les traiter comme des animaux » pour annoncer la privation de toute une population d’eau, de nourriture, de gaz et d’électricité, justifiant ainsi aux yeux du monde et en toute bonne conscience un crime de guerre ? Animaux, le terme n’est inédit pour qualifier les Palestiniens. C’est ainsi qu’eux-mêmes se sentent traités lors du franchissement des innombrables checkpoints. Mais, à la différence des animaux, ils en ressentent l’humiliation.

https://www.la-croix.com/debat/Mgr-Jean-Paul-Vesco-violence-barbare-Hamas-sans-excuse-nest-pas-sans-cause-2023-10-16-1201287058

Ainsi que celui-ci, qui pose aussi les questions fondamentales:

https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/10/16/attaque-du-hamas-contre-israel-pour-defendre-la-paix-il-faut-d-abord-reconnaitre-qu-une-vie-vaut-une-autre-vie_6194667_3232.html?random=404177466

Et celui-là, qui fait le point sur un désengagement coupable, en grande partie à l’origine des violences actuelles:

La passivité, une forme de complicité, des Grands a ouvert un boulevard au chef de la droite israélienne, Benyamin Nétanyahou, au pouvoir depuis près de quinze ans. Les uns et les autres, de Washington à Bruxelles, tous ont fermé les yeux devant la colonisation du territoire occupé de Cisjordanie – et tant pis pour les résolutions de l’ONU.

L’Autorité palestinienne de Mahmoud Abbas s’en est trouvée humiliée et rabaissée quand, dans sa concurrence avec le Hamas, il eût fallu la renforcer jour après jour. Mais les grandes puissances ont tacitement accepté ce que leur demandait le chef du gouvernement israélien : laissez-nous seuls face à face avec les Palestiniens, et nous nous arrangerons.

https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/10/19/conflit-israelo-palestinien-pourquoi-ce-desengagement-des-grandes-puissances-cette-maniere-d-indifference-depuis-tant-d-annees_6195295_3232.html

Quand la sainte lumière de la liberté d’expression éclaire enfin le monde de ses bûchers.

« Je prépare le cinquantième anniversaire du ‘’1984’’ de George Orwell », me dit Stultitia. « Dans ce but, j’ai entrepris un tour du monde de la liberté d’expression ».

« Comme Orwell est né en Inde, j’ai commencé par-là mon périple. J’ai eu la chance d’y assister à un autodafé de Corans du plus bel effet, par des hindouistes particulièrement motivés. Cela mettait un beau point d’orgue aux humiliations plus habituelles mais moins éclatantes qui ont lieu dans ce pays contre les musulmans ».

« Traversant la frontière vers le Pakistan, voilà que ma bonne étoile me permet d’y voir brûler des exemplaires de la Bhagavad-Gita sur un bûcher admirablement entretenu par des fidèles musulmans. Ce spectacle tombait à point pour me préparer au prochain autodafé de Torahs et de Talmuds qui m’attendait sur l’Esplanade des Mosquées à Jérusalem. Sais-tu que le Talmud, surtout celui de Babylone, du fait de son volume, alimente nettement mieux le feu qu’un simple Coran ? »

« Et bien mieux en tout cas que les Sermons du Bouddha que des réfugiés Rohingyas brûlaient lors de mon passage au Bangladesh ».

« Mais notre chère Europe s’y entend pas mal, elle aussi, en attisant du souffle des extrêmes droites les autodafés de Corans ».

Tout cela, bien entendu, au nom de la liberté d’expression.

*

J’avoue toutefois que cet enthousiasme de Stultitia devant un tel déchaînement de bûchers me laisse plutôt … froid.

Et me souvenant, à l’occasion de l’anniversaire du coup d’Etat de Santiago du Chili de 1973, des tristes autodafés des œuvres de Pablo Neruda et des poésies de Victor Jara,

Chili 1973

Je me suis permis de rappeler dans quelques commentaires d’articles divers qu’il existe une pente autrement plus dangereuse que celle d’interdire, au nom de la liberté d’expression, de brûler des Corans.

C’est celle qui consiste à légitimer les autodafés de tous ordres.

M. Malka est connu pour avoir défendu un journal qui s’est permis, entre autres, en faisant la promotion de Gregorius Nekschot, de justifier des caricatures dont même le pire antisémitisme des années trente n’avait produit l’équivalent. Et voilà qu’il prend la défense des autodafés. Ne sait-il donc pas qu’outre la destruction des livres saints cathares, de la quasi-totalité des codex précolombiens, des œuvres de Pablo Neruda, de Salman Rushdie, etc., la Torah, le Talmud et la Kabbale ont fait partie des livres les plus combustibles de l’Histoire ? Est-il donc nécessaire d’entériner, au XXIème siècle, une caricature de « laïcité » se caractérisant par une surenchère des bûchers et de l’ordurier ? « Là où on brûle des livres, on finit aussi par brûler des hommes », disait Heine. Les autodafés nazis de 1933 ont tragiquement illustré cette sentence. La laïcité, la vraie, a besoin de bien d’autre chose que de voix irresponsables, d’où qu’elles viennent, qui contribuent à attiser les flammes.

Car une législation peut parfaitement garantir, sans pour autant interdire le blasphème, une liberté d’expression respectueuse des droits et des convictions de chacun :

  Il est pénible d’avoir à revenir sur ces sujets qui alimentent une presse à scandale en mal de lecteurs. Ayant commenté l’article de R.Malka, je me contenterai d’un rappel: une législation qui accepte le blasphème n’est pas tenue d’approuver des provocations stériles et dangereusement contre-productives. Cf. chap.IV de la Loi du 29/07 1881 sur la liberté de la presse (consolidé le 09/01 2015) qui énonce :«Ceux qui (…) auront provoqué à la discrimination, à la haine ou à la violence à l’égard d’une personne ou d’un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée, seront punis d’un an d’emprisonnement et de 45000 euros d’amende (…) Il en va de même de «La diffamation commise par les mêmes moyens».  Certes, diffamer le judaïsme ou l’homosexualité n’est pas diffamer une personne, mais le devoir du législateur est de protéger ceux qui sont au quotidien victimes de tels amalgames.

(…) Ce que je dis c’est que, contrairement à la conception de la « laïcité » et de la liberté d’expression que prône M. Malka, nous n’avons rien à gagner, au XXIème siècle, à une société où se multiplieront les autodafés de Corans, de Torahs, de Talmuds, d’Évangiles, des livres de Neruda, de Rushdie, de Marx, des textes du bouddhisme, du taoïsme et tout ce que vous voulez, car la liste sera nécessairement sans fin au gré d’innombrables dogmatismes imbéciles. La seule solution réside dans la promotion d’une éthique du respect de toute pensée et de toute croyance, respect qui figure d’ailleurs clairement dans les textes fondateurs de la laïcité française, amplement suffisants. Seule une telle exigence de respect critique peut enrayer la propagation, malheureusement entretenue, des incendies.

Sans même faire référence au nécessaire « respect de l’ordre public » qu’est censé assurer tout Etat de droit dans une société démocratique :

 Le maintien de l’ordre public étant une nécessité pour l’exercice des libertés, il en découle que, dans certaines circonstance les libertés peuvent être limitées pour sauvegarder l’ordre public.

(…) Cette philosophie se retrouve dans la Convention européenne des droits de l’homme. En effet, certaines libertés qui y sont proclamées peuvent faire l’objet de restrictions lorsque ces dernières – je cite – “constituent des mesures nécessaires, dans une société démocratique, à la sécurité nationale, à l’intégrité territoriale ou à la sûreté publique, à la défense de l’ordre et à la prévention du crime, à la protection de la santé ou de la morale, à la protection de la réputation ou des droits d’autrui’’ (…).

*

Je sais une charmante auberge de montagne où l’on peut lire à l’entrée sur un petit panneau : « Ici, pas de Coca, pas de Nutella ».

Et, contrairement à Stultitia, je rêve d’un pays aux frontières duquel on pourrait lire :

« Ici, on ne brûle pas de Corans, ni de Torahs, ni de Talmuds, ni d’écrits de Victor Jara ou Salman Rushdie. Ici, on accepte que les femmes s’habillent comme elles le désirent. Nous n’avons pas de Police des mœurs ni du vêtement. Ici, on accepte que chacun exprime ses opinions dans le respect de celles d’autrui, et les soumette aux éventuelles critiques, sans Inquisitions ni bûchers. Ici, on accorde le prix Nobel à Dmitri Mouratov ou à Malala Yousafzai ».

Hélas, en témoigne M. Malka et autres Charlie, un tel pays risque fort de bientôt disparaître.

Tant il est plus facile, effectivement, d’aller chercher ailleurs le Coca et le Nutella dont on semble ne pas pouvoir se passer.

De Mansholt, Carson, Meadows, et quelques autres, à titre de lectures d’été.

https://www.lespetitsmatins.fr/collections/essais/304-la-lettre-mansholt-9782363833785.html

*

Eh oui ! C’était il y a cinquante ans. Soixante même si l’on pense à Rachel Carson !

Merci aux « Petits Matins » de rééditer cette « anticipation vertigineuse », avec la belle introduction de Dominique Méda.

« Que de temps perdu », nous dit Antoine Reverchon.

En 1972, effectivement, les choses pouvaient encore changer.

Mais René Dumont fit 1,32% des voix aux présidentielles de 1974…

Et comme on le sait, la situation n’a fait depuis qu’empirer de façon exponentielle.

Certes, dit la chanson, « tout le temps perdu ne se rattrape plus », et ce qui aurait pu se faire à l’époque sans trop de crises nécessite désormais « du sang et des larmes », même si nous n’avons d’autre choix que de les accepter avec courage et détermination, puisqu’il s’agit du seul avenir possible pour nos enfants, si l’on veut éviter un écroulement catastrophique.

Et ce n’est pas retourner le fer dans la plaie que de reconnaître que bien au-delà des supercheries d’un « green washing » qui contamine même des discours de soi-disant « écologistes » – et sans surprise, ceux de gouvernants  prônant sans sourciller une « sobriété » écologique « raisonnable« , « transparente » et « non punitive« , contre un système où il faudrait « renoncer à la croissance » – quelques anciens lanceurs d’alertes ont encore de beaux restes lorsque, devant le témoignage indéniable des  faits, ils s’engagent pour une alternative autrement réaliste et exigeante qui prône exactement le contraire :

https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/04/08/dennis-meadows-il-faut-mettre-fin-a-la-croissance-incontrolee-le-cancer-de-la-societe_6121114_3232.html

Dennis Meadows : « Le déclin de notre civilisation est inévitable »

#04 – Effondrement : nos sociétés vont-elles s'effondrer ? Yves Cochet (Ex-ministre de l'Écologie) – YouTube

Etc.

Alors, pour cet été, plutôt que d’écouter les vaticinations de quelques politiques hors sol,  les délires de prophètes à la mode qui nous promettent Mars, ou les sous-marinades de quelques riches privilégiés, il serait bon de revenir avec Carson, Mansholt, Meadows, Cochet, etc. à l’urgence de ces fondamentaux, qui n’ont pas pris une ride depuis plus d’un demi-siècle, mais dont notre insouciance nous a détournés.

https://wildproject.org/livres/printemps-silencieux

https://www.ruedelechiquier.net/essais/375-les-limites-a-la-croissance-50-ans.html

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Bonnes lectures ! Et bon été !

Quelques réflexions un tantinet hétérodoxes à propos de retraites et de décroissance.

Les idées que j’ai plusieurs fois exprimées sur la chose politique montrent suffisamment, je pense, que je ne suis pas spécialement récupérable par la plupart des partis.

Je m’aventure donc à quelques réflexions que je voudrais aussi libres que possibles sur un sujet dont l’approche politicienne de tous bords ne cesse depuis bien longtemps de m’étonner, sans pour autant me surprendre.

Car depuis au moins le « Livre Blanc sur les retraites » de Michel Rocard en 1991, les propositions sur la question se succèdent, suscitant incohérences à l’aller et psychodrames en retour.

Tout ceci simplement parce que, les enjeux essentiels n’étant pas posés, encore moins expliqués, les solutions ne pourront consister qu’en bricolages inadaptés, s’attirant en réponse des débordements relevant principalement de la démagogie.

Car ces enjeux essentiels, quels sont-ils ?

Il me semble qu’on pourrait les aborder au mieux par un mix entre les visions de Jean-Marc Jancovici et celles de Thomas Piketty.

Le premier – trop souvent abusivement réduit à son discours sur le nucléaire – nous rappelle tout simplement que la question des retraites ne peut être dissociée de la façon dont on conçoit l’évolution de notre économie, et en particulier de la trop fameuse « croissance ».

Or, l’habituel déni, maintes fois dénoncé sur ce blog, fait qu’il nous est difficilement concevable d’accepter le fait que la « croissance » de notre PIB qui a fait les beaux jours de l’ère industrielle et en particulier de l’après-guerre est désormais condamnée à court terme, du simple fait des limites physiques de notre environnement, qui ne peut supporter une croissance infinie.

La « prévision » de croissance du PIB est le paramètre le plus important pour savoir comment le système va évoluer. Dans ses travaux, sur lesquels s’appuie le gouvernement, le Conseil d’Orientation des Retraites suppose que le PIB va croître sans discontinuer d’ici à 2050 : https ://bit.ly/3KoCY3E Mais avec le lien entre économie et flux physiques sous-jacents (https ://bit.ly/2K4Hjvj ), la croissance du PIB « vrai » (celui qui mesure les produits et services « physiques ») d’ici à 2050 est tout sauf assurée. En fait ce PIB « vrai » a déjà commencé à diminuer depuis le pic de production du pétrole conventionnel en 2008, et il n’y a pas de raison pour que cela s’arrête en tendance.

Plutôt donc que de se lancer dans une aventure qui a tout d’un rafistolage amené à se répéter d’année en année en fonction de données forcément revues à la baisse du fait de l’inéluctable réduction de notre croissance causée par la raréfaction et le renchérissement de l’énergie et des matières premières (baisse tendancielle de la productivité du travail, etc.), les nouvelles conditions environnementales, etc., il aurait été plus pertinent de commencer par le commencement, soit

 par unir nos forces autour d’un projet de société plus attendu, comme… la transition vers un monde plus résilient face à la baisse des hydrocarbures et à la hausse du changement climatique.

Et de penser la question des retraites en conséquence.

Mais une telle perspective semble hors de portée du court-termisme de nos dirigeants, comme de la démagogie ordinaire de nos « oppositions » qui demeurent pour la plupart droites dans les bottes d’un productivisme et d’un consumérisme, éventuellement revu à l’aune d’une débauche de green washing.

Il se pourrait bien hélas que le dessin suivant (en lien) soit plus lucide que bien des discours optimistes sur l’évolution de notre « pouvoir d’achat » et de nos retraites…

Le deuxième nous explique une autre façon de commencer par le commencement :

Pour faire face à des défis majeurs comme le vieillissement, il est certes inévitable que tout le monde soit mis à contribution. Encore faut-il le faire de façon juste. Or il existe une seule façon d’essayer de convaincre l’opinion de la justice d’une réforme : il faut démontrer que l’effort demandé représente une plus forte proportion du revenu et du patrimoine pour les plus riches que pour les plus pauvres.

Cela permet entre autre de comprendre pourquoi la récente réforme des retraites en Espagne, votée par les socialistes et l’extrême gauche Podemos, est passée nous dit-on « comme une lettre à la poste » malgré un allongement prévu à 67 ans de la durée de travail et des « des critiques de l’opposition de droite et du patronat » !

Pour nous français, le monde à l’envers, en quelque sorte…

Comme une lettre à la poste, ou presque : en Espagne, les députés ont validé ce jeudi [30/03] la réforme des retraites du gouvernement de gauche, prévoyant de faire davantage contribuer les hauts revenus tout en maintenant l’âge de départ à 67 ans. Pas de manifestations, pas d’affrontements avec la police… À la différence de celle du Président Emmanuel Macron en France, la réforme du premier ministre socialiste Pedro Sanchez a réussi ces dernières semaines à s’imposer dans « la paix sociale« , selon ses termes, en dépit des critiques de l’opposition de droite et du patronat.

La plus large contribution des hauts revenus a tout simplement permis de faire passer la pilule d’un allongement sans doute nécessaire de la durée de travail.

Le peuple sait reconnaître les mesures qui vont dans le sens de plus de justice sociale et sait en tenir compte, en dépit de sacrifices peut-être inévitables.

Ne pourrait-on penser aussi qu’une adaptation de la durée de travail en fonction de la pénibilité de certaines professions, attestée en particulier par la différence de durée de vie, pourrait constituer un élément non négligeable de justice sociale ?

Est-il légitime et tout simplement éthique qu’un ouvrier, artisan, paysan, etc. dont la vie peut être plus courte de 10 ans que celle d’un cadre, de certains fonctionnaires, professions libérales, etc. ne bénéficie pas d’une durée de travail plus brève que celle de ces derniers ?

Ainsi, comme le dit encore Thomas Piketty, un système fondé sur le nombre d’annuités cotisées et non sur un âge légal obligatoire serait plus juste, car il permettrait à celles et ceux qui ont commencé plus tôt de partir plus tôt.

Le pouvoir n’a plus le choix : il doit refonder le système sur la base du même nombre d’annuités pour tous. S’il choisit 43 annuités, alors cela doit s’appliquer à tous, sans exception. Mais attention : si le pouvoir est sincère dans son approche, alors par définition l’âge légal de 64 ans n’a plus de raison d’être. Si vous avez 43 annuités, alors vous pouvez prendre votre retraite pleine, point final.

« Alors cela doit s’appliquer à tous ». Mais c’est peut-être là que le bât blesse.

Car si une personne ayant commencé à travailler à 18 ans touchera légitimement et logiquement sa retraite à taux plein à 61 ans dans le cas d’un système à 43 annuités (mais il ne faut pas oublier l’injustice faite aux femmes dénoncée par Piketty : qui […] permet [au gouvernement] d’exiger de facto 44 ou 45 annuités (ou plus) aux femmes ouvrières et employées ayant commencé à travailler tôt, alors que les femmes cadres supérieures auront droit à 43 annuités sans difficulté) il faut aussi accepter que la personne ayant commencé à 25 ans touche la sienne à … 68 ans.

Nous ne sommes donc pas près de voir la fin des manifestations !

Et l’incantation rituelle de « faire payer les riches » ne pourra suffire à résoudre les problèmes. La forte contribution des plus riches en Espagne comme dans les pays scandinaves n’empêche pas l’allongement probablement nécessaire de la durée de travail.…

Carrières longues, carrières pénibles, il est à prévoir que beaucoup revendiqueront abusivement ces situations pour monter au créneau sans grand souci de l’équité ni du bien public.

Certes, des critères autant que possible objectifs (statistiques concernant la durée moyenne de vie par secteurs d’activité, etc.) devraient permettre de clarifier certains cas.

Mais qui acceptera de se reconnaître privilégié du fait de revenus et/ou d’une durée de vie statistiquement supérieurs à celle de plus défavorisés ? En Espagne, ce sont donc les riches qui rechignent à voir fortement surtaxées les retraites à plus de 4000 euros [ correctif: les retraites y sont plafonnées à 3058 euros par mois]. Ce devrait pourtant être la moindre des choses dans des démocraties qui se targuent de solidarité…

Je me souviens d’une petite anecdote : du temps où j’enseignais la philosophie, certaines classes, que j’aimais par ailleurs beaucoup, me donnaient parfois bien du fil à retordre du fait d’un excès de, disons, vitalité. Un jour que je sortais de deux heures particulièrement épuisantes face à une jungle de trente excités, je raconte en passant mon aventure à la secrétaire de mon proviseur

« Et encore, si vous étiez au secrétariat, vous verriez ! », me dit-elle.

Pour ma part, même si j’ai pu bénéficier d’un départ à 62 ans, j’estime que mes conditions de travail, en dépit de leurs difficultés certaines, faisaient de moi un privilégié par rapport aux paysans, éleveurs, ouvriers ou autres artisans que je côtoyais, ainsi qu’à bien des petites mains de la santé.

Et je n’aurais pas remis en cause un départ plus tardif, à condition que cela serve à la solidarité, à une répartition plus équitable propre à alléger le fardeau de moins favorisés que moi.

Car je n’ai pas ouï dire que les enseignants, pas plus d’ailleurs que les secrétaires de proviseurs, aient une espérance de vie tellement inférieure à la moyenne de la population.   

Mais, à n’en point douter, la secrétaire dont je parle est de toutes les manifestations. Ainsi qu’une bonne majorité de mes chers collègues. Et tous tiennent sans sourciller le même discours à des ouvriers du bâtiment et des infirmières. 

Si tant est que chacun voit midi à sa porte…

Mais j’ai parlé d’un mix de Jancovici et de Piketty.

Car l’un n’est pas concevable sans l’autre.

Avec Jancovici, il faut prendre conscience que la transition inéluctable qui nous attend suppose nécessairement du « sang et des larmes ». « Une transition en douceur, ça n’existe pas », disait Cohn-Bendit. Elle impactera inévitablement nos modes de vie, de consommation, nos conditions de travail, le confort de nos retraites, etc.

Qu’on le veuille ou non, il faut réduire la voilure.

Tout cela dans un contexte où les indispensables arbitrages à opérer seront toujours plus frustrants.

Le monde politique fait comme si les 3 000 milliards d’euros de dette publique n’existaient pas, sans parvenir à rassasier la demande inextinguible de crédits publics (…).

Gauche et droite, patronat et syndicats, ministres et élus locaux ont continué de communier dans le même déni avec une insouciance ou une mauvaise foi qui frisent l’irresponsabilité (…).

L’argent facile de la décennie 2010 (…) a eu un puissant effet désinhibant en France. Puisque l’argent public a sauvé l’économie pendant toute cette période, qu’il coule à flots ! Ces derniers temps, pas une réforme ne s’annonce à moins de 1 milliard d’euros sans que les intéressés expriment en retour une quelconque satisfaction. La demande de fonds publics est devenue inextinguible (…).

L’un des apports de la commission Pébereau est d’avoir distingué la « bonne » dette, qui finance les investissements, de la « mauvaise », qui couvre les dépenses courantes. La distinction apparaît aujourd’hui d’autant plus opportune que la transition écologique, la remise sur pied des services publics (éducation, santé, justice) et le réarmement nécessitent des dizaines de milliards d’euros d’investissement (…).

Mais autant le changement climatique a réhabilité la notion de planification, autant la dette semble vivre sa propre vie. Certes, le gouvernement promet de la réduire de 3,3 points de PIB à l’horizon 2027, mais sans parvenir à crédibiliser ses hypothèses ni à impliquer les Français qui se cabrent à la moindre réforme dite « de structure ».

Mais avec Piketty, nos dirigeants en particulier doivent se rendre compte qu’un tel effort ne peut se faire que par la mise en place résolue d’une politique reposant sur une justice et une équité auxquelles nous sommes par ailleurs tous conviés. Les riches bien sûr en premier lieu, mais aussi les moins riches, ou ceux qui se croient tels, qui ne peuvent s’exonérer du devoir de solidarité.

La condition pour que « ça passe sans que ça casse » est que chacun accepte d’y mettre du sien, sans penser que, puisque je suis moins riche que Bernard Arnault,  Françoise Bettencourt, Macron ou même que mon voisin d’en face, je pourrais me dédouaner de mes responsabilités.

Nous ne pouvons vivre dans le fantasme infantile d’un monde qui, d’ores et déjà, n’existe plus.

Et plutôt que de nous complaire dans la démagogie facile de gesticulations et surenchères verbales contre-productives, il serait temps de nous montrer capables, chacun à notre niveau, de responsabilité face aux enjeux présents et à venir.

*

Ajout du 22/05 :

Une proposition qui pourrait aller dans le bon sens :

https://www.lemonde.fr/politique/article/2023/05/22/jean-pisani-ferry-nous-preconisons-un-impot-exceptionnel-sur-le-patrimoine-financier-des-plus-aises-pour-la-transition-climatique_6174328_823448.html

https://www.lemonde.fr/politique/article/2023/05/22/jean-pisani-ferry-appelle-dans-un-rapport-a-financer-plus-equitablement-la-transition-climatique_6174327_823448.html

*

Ajout du 23/05 :

Étonnante réactivité de nos gouvernants dès qu’il est question de taxer un peu plus les riches. Les masques n’ont pas mis longtemps à tomber :

https://www.lemonde.fr/politique/article/2023/05/23/transition-ecologique-le-gouvernement-oppose-a-la-creation-d-un-isf-vert_6174520_823448.html

Et pourtant :

« C’est une question de justice sociale et d’efficacité fiscale »

Lucas Chancel, professeur à Sciences Po et codirecteur du laboratoire sur les inégalités mondiales à l’École d’économie de Paris (PSE).

« C’est une évidence : il faut taxer les ménages les plus aisés, et notamment les très riches. Et donc faire le contraire de ce qui a été fait depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron au pouvoir en 2017. Aujourd’hui le taux d’impôt effectif sur le revenu des milliardaires est de seulement 2 %, nettement inférieur à celui des classes moyennes. Il y a donc d’abord une nécessité de créer un impôt juste au sommet de la pyramide. C’est une question de justice sociale dans une société inégalitaire, mais aussi d’efficacité fiscale.

(…)

Si l’on estime qu’il faut une trentaine de milliards d’euros d’argent public chaque année [pour financer la transition écologique], il y a un nombre limité d’options : soit on réduit davantage les dépenses publiques alors qu’elles sont déjà sous pression, ce qui n’est pas souhaitable ; soit on augmente l’endettement. Il faudra en partie passer par là, mais cela ne peut pas être l’unique option dans la mesure où la dette pèsera aussi sur les générations futures.

La solution la plus évidente du point de vue de la justice sociale et environnementale est donc un nouvel impôt. Et puisque les ménages très aisés sont largement sous-taxés – je parle là des 1 % les plus riches – cela a du sens de leur prélever davantage. Au sein du laboratoire sur les inégalités mondiales, nous avons calculé qu’un taux d’imposition progressif sur les patrimoines supérieurs à 1 million d’euros, s’échelonnant de 0,5 % à 3 %, pourrait lever 20 milliards d’euros chaque année en France. Ce serait une sorte d’ISF revu et modernisé, très positif pour l’économie, avec un taux de prélèvement qui reste modeste.

(…)

Dans son rapport, Jean Pisani-Ferry vise les 10 % les plus aisés. À un moment, il faudra probablement aller jusque-là. Mais si l’on n’est pas capable de taxer les 1 % les plus riches, je me demande comment on peut demander au reste de la population de faire des efforts, que ce soit les 10 %, et encore davantage quand il s’agit des classes moyennes et populaires. »

https://www.la-croix.com/Debats/Transition-energetique-faut-taxer-riches-financer-2023-05-23-1201268446

Ajout 24/05 :

En accès libre:

https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/05/24/transition-climatique-le-necessaire-levier-fiscal_6174619_3232.html

*

Ajout du 30/05 :

Et encore à propos de la disparition des écrans radar de la proposition de Jean Pisani-Ferry :

https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/05/30/transition-ecologique-et-depenses-publiques-le-rapport-de-jean-pisani-ferry-semble-tombe-dans-un-vide-politique-sideral_6175368_3232.html

(…) la publication, le 22 mai, du rapport de l’économiste Jean Pisani-Ferry et de l’inspectrice générale des finances Selma Mahfouz sur « Les incidences économiques de l’action pour le climat » a fait l’effet d’une petite bombe. Rédigé avec le concours de France Stratégie, l’organisme de prospective rattaché à Matignon, le document souligne à quel point le pays est collectivement mal préparé à la transition écologique, décrite comme « un choc d’offre négatif qui s’accompagne d’un besoin de financement d’investissements dont la rentabilité n’est pas acquise ».

Les deux experts évaluent à 34 milliards d’euros le montant des dépenses publiques qu’il faudra engager chaque année, d’ici à 2030, pour espérer en générer près de deux fois plus avec le privé. Parallèlement, ils insistent sur le choc social que va entraîner cette mutation aux implications très inégalitaires. A titre d’exemple, le coût de la rénovation d’un logement, évalué en moyenne à 24 000 euros, représente 146 % du revenu annuel moyen d’un ménage très modeste et 82 % de celui d’un ménage appartenant aux classes moyennes.

Dans une démocratie qui fonctionne normalement, tous ces aspects qui touchent au contrat social devraient être portés par les partis politiques, abondamment documentés et déjà débattus sur la place publique.

Au lieu de quoi, le rapport semble tombé dans un vide politique sidéral : les formations de gauche, y compris celles qui se veulent le fer de lance de la planification écologique, sont restées sans voix, tandis que le gouvernement s’est retrouvé sur la défensive, assurant, sans pouvoir le démontrer clairement, qu’il serait capable de financer la transition écologique, comme les autres investissements (éducation nationale, santé publique), sans alourdir le taux d’endettement global ni augmenter les impôts.

L’unique souci de la plupart des ministres a été de récuser la proposition du rapport consistant, au nom de l’équité, à lever un impôt exceptionnel sur le patrimoine financier des 10 % de ménages les plus riches. Le propos avait le malheur de ne pas s’inscrire dans la doxa présidentielle du moins d’impôts.

Ubu à l’ONU. Le règne de l’incohérence, du burlesque au tragique (en guise de complément au post précédent).

« Hourra ! Cornes au cul. Vive le Père Ubu ! »

Cette exclamation me venait continûment à l’esprit à l’écoute de l’un des derniers numéros du « 28 Minutes » d’Arte.

Père Ubu y prenait successivement le visage de Gérard Araud, Anne-Cécile Robert et Patrick Martin-Genier pour nous abreuver de quelques-uns de ses arguments imparables. À commencer par le « deux poids deux mesures » :

« On s’indigne de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, mais il ne faut pas oublier qu’il y aurait eu et qu’il y a tant d’autres occasions d’indignation » nous disait-on en substance, une fois de plus.

« Et le fait de cette indignation à sens unique des Occidentaux qui ne réagissent que lorsque ce sont des blancs qui se font tuer alors qu’ils restent muets quand ce sont des noirs ou autres habitants du ‘’Sud global’’ qui sont victimes de guerres ou de massacres décrédibilise l’ONU », etc.

Certes, mon cher Père.

Mais il ne tient qu’à vous d’y remédier : qui vous empêche donc de partager avec tant d’autres l’indignation indispensable face à la situation en Syrie, en Israël, au Soudan ou ailleurs et de le faire savoir haut et fort ?

Mais sur ces sujets, on vous entend peu, semble-t-il.

Surtout, en quoi le fait de ne pas s’être suffisamment indigné lors de l’invasion de l’Irak par les États-Unis en 2003 devrait-il justifier le fait que nous répétions la même erreur ou la même tiédeur face à la gravité extrême pour la démocratie de ce qui se passe en ce moment en Ukraine, ou de ce qui va un jour se passer à Taiwan ?

C’est ici et maintenant que se joue l’Histoire, et le « un poids, une mesure », c’est bien aujourd’hui qu’il faut s’employer à le mettre en œuvre, en se méfiant des discours ambigus qui visent à en minimiser l’urgence.

Mon Père, vos rodomontades offusquées ne sont pas de saison.

Mais votre esprit farceur ne s’arrête pas là. Car le plus beau reste à venir.

Nombre de mes amis immigrés, auxquels on demande de payer des sommes non négligeables pour obtenir des titres de séjour tout en leur interdisant de travailler pour se procurer l’argent nécessaire connaissent bien la blague suivante :

Père Ubu se tient à la porte d’un imposant bâtiment administratif pour en interdire l’accès aux personnes qui se présentent sans autorisation.

« Où faut-il se procurer cette autorisation » demandent ceux qui veulent entrer.

« Au bureau 354, à l’intérieur, au deuxième étage », répond Père Ubu.

 Ainsi nos Pères et Mères Ubu nous expliquent-ils sans rire que « le Conseil de Sécurité de l’ONU est le reflet de l’équilibre des forces en 1945 », qu’il est donc totalement dépassé et anachronique.

Mais que pour le réformer, en particulier pour ce qui est du droit de veto, il faut l’accord de ses cinq membres permanents, totalement dépassés et anachroniques donc, ce qui, bien entendu, « n’arrivera jamais » nous assure-t-on.

Ouf ! On a eu peur. Absurdité et anachronisme ont encore de beaux jours devant eux. Fort heureusement, Père Ubu a réussi à mettre en place un système impossible à réformer.

Car pour réformer, encore faudrait-il pouvoir accéder au bureau 354. Or le droit de veto fait qu’un seul Père Ubu intraitable suffise à en empêcher l’entrée.

Ainsi toute proposition de réforme sera automatiquement refusée, de par le fonctionnement même de l‘institution, qui donne tout pouvoir à ceux qui ne veulent pas entendre parler de réforme.

« Et comment donc puis-je accéder au bureau 354 si je n’ai pas le droit d’entrer ? » demande le pauvre naïf, à l’image de Nadia Dam qui rappelle timidement tout de même, face à l’arrogance des émules de Père Ubu (vers 26mn), que lors de la guerre de Syrie, l’usage du droit de veto par la Russie et la Chine a interdit des opérations qui auraient pu favoriser la paix. [Peut-être se souvient-elle aussi qu’en 1990, en l’absence de veto de l’URSS agonisante, la résolution 678 du Conseil de sécurité de l’ONU permit de juguler en quelques semaines la guerre d’agression initiée par Saddam Hussein].

« Mais ça, de par ma chandelle verte, c’est votre affaire », répond Père Ubu, droit dans ses bottes.

Et d’opposer ce tout puissant veto, tout à l’honneur d’un promoteur affirmé et défenseur officiel de la Paix dans le monde, à toute condamnation possible des guerres d’agression, en particulier de celles dont il est lui-même l’instigateur.

En attendant celles que ses complices bien intentionnés fomenteront un jour.

Jarnicotonbleu, tout cela est parfaitement ficelé !

 Chapeau !

*

Rappel :

Comme je l’ai plusieurs fois signalé, n’oublions pas que, contrairement aux affirmations des intervenants de l’émission susdite et autres Palotins ou Larbins de Phynances, nombre de solutions pertinentes et relativement simples* existent pour sortir d’un tel cercle ô combien vicieux. Elles ne demandent qu’à être discutées.

Mais le génie d’Alfred Jarry ne s’y trompait pas : jusqu’à nouvel ordre, c’est bien Père Ubu qui mène la danse.

Et que vive la machine à décerveler !

Voyez, voyez la machin’ tourner,
Voyez, voyez la cervelle sauter.

(…)

 Hourra ! Cornes au cul. Vive le Père Ubu ! 

*

* Par exemple: Après plusieurs autres du même genre, l’Assemblé Générale de l’ONU a voté le 23 février 2023 une résolution « appelant à une « paix globale, juste et durable en Ukraine » sur la base de la Charte des Nations Unies » par 141 voix pour, 7 voix contre et 32 abstentions.

Hélas, dans les conditions actuelles, de telles résolutions de l’Assemblée Générale sont condamnées à demeurer lettre morte du fait du blocage institutionnel du Conseil de Sécurité.

Sur la base de telles majorités à l’Assemblée Générale, ne pourrait-on concevoir qu’une nation qui se rend coupable de crime d’agression ou autres graves manquements à la paix, ainsi que la ou les nations refusant ou s’abstenant de condamner ces crimes reconnus par la majorité, se voient temporairement privées de leurs sièges au Conseil de Sécurité, et donc de leurs droits de veto, jusqu’à ce qu’aient cessé les agissements susdits jugés contraires à la Charte des Nations Unies ?

Leur(s) place(s) au Conseil de Sécurité pourrai(en)t être pendant ce temps attribuée(s) à une ou plusieurs autres nations, à commencer par exemple par la nation agressée.

*

Ajout du 02/05 :

Ayant à ma faible mesure contribué au soutien de Lula, je souscris à cet article qui s’emploie aujourd’hui à le ramener à la raison:

Tu commences aujourd’hui un troisième mandat, après une victoire sur le terrible Jair Bolsonaro, ennemi de la planète et des droits humains. Nous, gens de gauche et écologistes européens, avons salué cette victoire à l’égal de celle de Joe Biden sur Donald Trump, et pour les mêmes raisons. C’est pourquoi je suis stupéfait de t’entendre reprocher à ce même président Joe Biden d’« encourager la poursuite de la guerre en Ukraine » en aidant la magnifique résistance du peuple ukrainien face à l’envahisseur russe, qui répète ne concevoir qu’une seule paix : celle entérinant la conquête de cinq régions de l’Ukraine. Toutes ces régions, y compris la Crimée, avaient voté pour l’indépendance de l’Ukraine…

(…)

Mais quelle contribution apporte le Brésil, sous ta direction, pour pousser la Russie à respecter ce verdict, c’est-à-dire à évacuer sans délai ces cinq régions et à reconnaître au peuple ukrainien la liberté de choisir souverainement ses amitiés et ses alliances ?

Jusqu’ici, le Brésil refuse de fournir des armes à ce petit pays, qui ne dispose pas d’industrie en la matière. Il refuse même d’appliquer de simples sanctions économiques au pays qui viole outrageusement le droit international, dont les troupes pillent, violent, exécutent, torturent, volent des milliers d’enfants, et dont les bombardements ont volontairement privé de chauffage et d’électricité tout un peuple pendant l’hiver ukrainien.

Tu pourrais dire : « C’est une affaire européenne, ça ne nous regarde pas. » Mais tu prends la parole, tu critiques non pas l’envahisseur mais le pays qui aide le plus le pays envahi, lui reprochant en somme de retarder la capitulation de l’Ukraine !

(…)

Il peut être difficile de louer l’action des Etats-Unis, quand le peuple brésilien fut soumis de 1964 à 1985 à la dictature militaire, comme le furent ses voisins chiliens, argentins et les autres, dans le cadre de l’opération Condor dirigée en sous-main par la CIA. De se retrouver dans le même « camp » que les Etats-Unis. Mais tu sais que ce ne sont pas les pays qui composent les « camps », mais les travailleurs, les démocrates, les féministes, les écologistes, contre ceux qui exploitent, oppriment, saccagent. Un pays n’appartient à un « camp » que par la couleur de son gouvernement. Et la Russie sous Poutine est dans le « camp » des Bolsonaro, Médici, Videla, Galtieri, Pinochet, etc.

Dans les années 1965-1985 nous manifestions en Europe contre les coups d’Etat au Brésil, en Argentine, au Chili, nous accueillions chez nous les réfugiés, nous leur cherchions du travail, et, pour ceux qui résistaient là-bas : des armes, de l’argent. Et maintenant tu critiques ceux qui aident la résistance d’un peuple martyrisé ?

(…)

Camarade président Lula, laisseras-tu dans l’histoire le souvenir du dirigeant d’un pays majeur qui aura su, à temps, dire à Vladimir Poutine : « Stop ! Recule ! » et pris des mesures pour aider à l’y contraindre ? Ou, au contraire, celui qui aura dit : « Laissons Poutine annexer ce qu’il a déjà conquis, et encore autant qu’il veut et peut… » ?

De l’homme, du camarade que j’ai connu, je n’attends que la première réponse. Et qu’elle vienne le plus tôt possible, Monsieur le président.

Alain Lipietz est économiste, ancien vice-président de l’Assemblée parlementaire euro-latino-américaine, ancien député européen (Europe Ecologie-Les Verts).

Poisson d’avril !

Hélas non…

Ce n’est pas un gag :

Moscou prend la tête du Conseil de sécurité des Nations unies

!!!

L’Ukraine qualifie la présidence russe du Conseil de sécurité de l’ONU de « mauvaise blague »

Dmytro Kuleba, le chef de la diplomatie ukrainienne, a un avis tranché sur la future présidence russe du Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations unies (ONU), à partir de samedi et pour un mois. « La présidence russe du Conseil de sécurité de l’ONU le 1er avril est une mauvaise blague. La Russie a usurpé son siège ; elle mène une guerre coloniale ; son président est un criminel de guerre recherché par la CPI pour enlèvement d’enfants », a-t-il écrit sur Twitter.

https://www.lemonde.fr/international/live/2023/03/30/guerre-en-ukraine-en-direct-la-turquie-approuve-l-adhesion-de-la-finlande-a-l-otan_6167516_3210.html

https://www.lemonde.fr/international/live/2023/04/01/guerre-en-ukraine-en-direct-moscou-prend-la-tete-du-conseil-de-securite-deux-volontaires-francais-tues-en-dix-jours_6167842_3210.html

La Russie a pris ce samedi la présidence tournante du Conseil de sécurité pour une durée d’un mois, succédant au Mozambique. La dernière fois que Moscou a présidé l’instance suprême de l’ONU remonte à février 2022, pendant lequel les troupes russes ont envahi l’Ukraine. Le Kremlin a fait savoir vendredi qu’il comptait « exercer tous ses droits » à la tête des Quinze.

L’Ukraine qualifie de « honte » la perspective de voir la Russie présider pour un mois le Conseil de sécurité des Nations unies, en vertu de la règle de la présidence tournante. « Ce n’est pas seulement une honte, c’est un nouveau coup symbolique porté au système de relations internationales fondé sur des règles », a écrit sur Twitter le chef de cabinet de la présidence ukrainienne, Andriy Yermak.« La présidence russe du Conseil de sécurité des Nations unies est une gifle au visage de la communauté internationale », a dénoncé Dmytro Kuleba, le ministre des affaires étrangères ukrainien, appelant « les membres actuels » de l’organe exécutif de l’ONU « à contrecarrer toute tentative russe d’abuser de sa présidence ».

*

Et ce rappel d’un article précédent:

À propos de l’indispensable et urgente réforme du droit de veto au Conseil de Sécurité des Nations Unies, quelques articles :

https://www.liberation.fr/debats/2016/12/19/pour-la-suppression-du-droit-de-veto-au-conseil-de-securite-des-nations-unies_1536292

https://onu.delegfrance.org/La-reforme-de-l-ONU
https://mx.ambafrance.org/Encadrement-du-droit-de-veto

Un article dont le titre suffisamment explicite devrait entraîner les conclusions qui s’imposent pour ce qui concerne le statut de la Russie comme membre permanent du Conseil de Sécurité de l’ONU :

https://www.lemonde.fr/international/article/2022/07/06/la-russie-a-cesse-d-etre-un-pays-que-l-on-peut-traiter-normalement_6133586_3210.html

*

Ajout du 02/04:

https://www.lemonde.fr/international/live/2023/04/01/guerre-en-ukraine-en-direct-pour-volodymyr-zelensky-la-presidence-russe-de-l-onu-prouve-la-faillite-de-l-institution_6167842_3210.html

Présidence russe à l’ONU : Zelensky dénonce la « faillite » de cette institution

Volodymyr Zelensky a dénoncé la « faillite » des Nations unies où la Russie a pris ce samedi la présidence du Conseil de sécurité pour le mois d’avril. « Il est difficile d’imaginer quelque chose qui prouve (davantage) la faillite complète de telles institutions », a-t-il lancé dans son message du soir [à partir de 2mn 45].

« Il n’y a aucune forme de terreur que la Russie n’ait déjà exercée », a-t-il poursuivi, appelant à une « réforme des institutions mondiales, y compris du Conseil de sécurité de l’ONU ». Cette « réforme qui se fait évidemment attendre consiste à empêcher un Etat terroriste (…) de détruire le monde. Les terroristes doivent perdre, doivent être tenus pour responsables de la terreur et ne présider nulle part », a martelé Volodymyr Zelensky.

De la retraite, et de Russie.

« Et un témoignage supplémentaire de ton pessimisme invétéré », me dit Stultitia.

Soit. Je le concède.

Et pourtant…

Je n’ai rien contre les débats et manifestations actuelles concernant la question des retraites. Bien au contraire. Même si j’aurais souhaité qu’un problème aussi complexe fût traitée de part et d’autre avec plus de prudence, de rigueur et de maturité. D’où qu’elles viennent, les simplifications et gesticulations grotesques ne vont pas dans le sens d’une réhabilitation du politique.

Mais voilà : pour la première fois depuis 1945, nous avons la guerre à nos portes.

Une guerre d’agression et dite « de haute intensité », menée par un régime à l’évidence dictatorial, en dépit des dénégations fort heureusement de moins en moins nombreuses, en France et en Europe, de quelques zélateurs d’une ahurissante naïveté, ou, ce qui est plus grave, d’une complicité tacite ou revendiquée.

En effet, comment qualifier autrement que de dictatorial ou fasciste un régime qui se permet d’assassiner des dizaines de milliers de civils, qui considère des centaines de milliers de ses propres concitoyens comme négligeable chair à canon, qui en emprisonne des milliers d’autres à la moindre rébellion, qui pratique le mensonge institutionnalisé, recrute à son service des mafias sanguinaires et s’allie aux régimes les plus barbares de notre XXIème siècle ?

Car il n’y a rien d’étonnant à ce que la dictature de Poutine fricote avec l’Iran, la Syrie de Bachar al Assad, la Corée du Nord, la Chine, la Biélorussie, etc.

Qui se ressemble s’assemble, tout simplement.

Et un tel rapprochement manifeste sans équivoque combien, en dépit de tout ce qu’il est légitime de reprocher à notre monde « occidental », le projet alternatif mené par la Russie, la Chine, l’Iran et leurs complices recèle de danger.

Or, nous le savons, nous le voyons, les capacités de tels régimes totalitaires à mener des guerres de haute intensité sont autrement considérables que celles des nations démocratiques.

Car pour les premiers, reconvertir rapidement une économie classique en économie de guerre se fait par un trait de plume. Aucune crainte de manifestations syndicales ou ouvrières. En un rien de temps, des colonnes de chars, de canons et de drones, des tonnes de munitions peuvent ainsi sortir des usines.

La mobilisation de centaines de milliers d’hommes se fait d’un claquement de doigts. Et les quelques inconscients qui auraient le courage de s’y opposer n’ont d’autres perspectives que celles de la détention ou de l’exil.

Vider les prisons des criminels les plus dangereux et les envoyer exercer leurs talents sur le front ne pose aucun problème éthique particulier dans un univers ou ce terme est réduit à sa plus simple expression.

Fort heureusement certes, ce type de fonctionnement est exclu de nos sociétés encore démocratiques.

Le passage à une économie de guerre ne pourrait s’y faire en un tournemain, sans susciter des résistances patronales et syndicales aux oukases du tsar.

Une large mobilisation militaire ne pourrait non plus se concevoir sans susciter une résistance acharnée.

Mais, on s’en rend compte, les caractéristiques qui font l’honneur et la dignité de nos démocraties sont aussi la cause de ses faiblesses.

État de droit, droits de l’Homme, égalité de tous, respect des genres, des orientations sexuelles, etc. tous ces termes sont ostensiblement méprisés par les émules des divers despotes qui y voient d’inadmissibles germes de décadence et de fragilité.

C’est le confort de l’homme occidental – indéniable en dépit des crises, de l’inflation, etc. – qui lui permet de placer au rang de ses préoccupations majeures et des politiques qu’il attend de ses gouvernants la défense de son pouvoir d’achat, de ses loisirs et de sa retraite. Tout cela s’accorde difficilement avec l’exaltation des valeurs viriles et guerrières qu’un Poutine se plait à exhiber à la moindre occasion.

Alors une question essentielle se pose, à laquelle je n’ai pas de réponse.

Et si les choses tournaient mal ? Si la collusion des régimes totalitaires que nous observons sous nos yeux parvenait à dépasser, par ses capacités guerrières, la production d’armes que des décennies d’insouciance occidentale ont réduite au minimum, à provoquer un recrutement massif de chair à canon tel que nos armées sous dimensionnées ne puissent le contenir, que se passerait-il ?

Quel serait alors notre avenir ?

Trouverions nous les ressources suffisantes, morales, humaines et matérielles, pour résister, comme le font pour le moment nos frères et sœurs ukrainiens qui se trouvent en première ligne pour défendre notre liberté ?

N’est-il pas dès lors indispensable d’oser certains arbitrages politiques fort peu démagogiques, en ce qui concerne en particulier les choix budgétaires, aux antipodes de nos aspirations pépères et insouciantes de routiniers de la facilité, aspirations certes légitimes en temps de paix, mais qui risquent de ne pas peser lourd pour peu qu’une nouvelle réalité s’annonce ?

Je n’ai pas la réponse. Mais j’estime que la question nécessiterait de la part d’une démocratie une réflexion urgente et approfondie.

En ce qui me concerne, peut-être suis-je et ai-je été effectivement trop pessimiste dans ma vision du monde.

C’est bien ce qu’on me disait lorsque je lisais Rachel Carson, René Dumont, ou encore Dennis Meadows qui, dès les années soixante ou soixante-dix nous mettaient en garde contre l’écroulement de la biodiversité, la crise des énergies fossiles ou les bouleversements écologiques liés à notre société productiviste.

Peut-être aurais-je dû plutôt continuer à fréquenter les innombrables prophètes des lendemains qui chantent qui fleurissaient dans nos « trente glorieuses ».

Qui sait ?

Car ce sont bien eux qui ont gagné et continuent à abreuver nos sociétés de l’optimisme d’une « croissance », verte ou pas, d’une augmentation du « pouvoir d’achat », des retraites et du « niveau de vie ».

Au lieu de les dénoncer, peut-être aurais-je dû de même acquiescer aux discours lénifiants de celles et ceux qui, de l’extrême droite à l’extrême gauche en passant par le centre, courtisaient le Grand Frère Russe en estimant que, dans sa Grande Bienveillance (et ses non moins grandes réserves de pétrole et de gaz…), il était radicalement incapable de toute attitude agressive.

N’ai-je donc pas péché encore par trop de catastrophisme ?

Car eux aussi ont gagné, au point qu’on les retrouve comme si de rien n’était à la tête de nos partis politiques ou sur les bancs de nos Assemblées.

De quel droit moi, le looser, le Cassandre, puis-je une fois de plus promettre du sang et des larmes ?

La défaite du nazisme, la construction de l’Europe, la chute du Mur, tout cela ne signifie-t-il pas la marche optimiste vers un avenir pacifique et démocratique ?

Que nous effrayez-vous donc avec des bruits de bottes ?

Pourquoi tant de méfiance sur l’avenir ?

Et si, pourtant…

Encore une mauvaise pensée pour terminer :

Les « poilus » de 14-18 pensaient bien qu’ils s’étaient battus pour la « der des der » et que cette victoire justifiait l’insouciance des Années Folles.

Nous connaissons la suite.

Car un regard, même le plus superficiel, sur l’Histoire montre suffisamment que les guerres jalonnent de façon incoercible la totalité de l’aventure humaine. Y compris en Europe au XXIème siècle, elles peuvent donc à tout moment se rapprocher de chez nous même si nous ne parvenons pas à envisager la remise en question de notre confort.

La « der des der » reste, encore et toujours, à venir.

Alors, pessimiste ?

Je l’espère.

Et si, pourtant…  

Quand la mythologie phagocyte l’Histoire. Ou comment Poutine, Kyrill et cie peaufinent la fable théologico-nationaliste.

Allez, terminons cette année sur quelques évocations tragico-burlesques de contes et légendes.

Vladimir Poutine rejoue « Le Seigneur des anneaux »

Lors de la réunion des dirigeants de la Communauté des Etats indépendants, le président russe a offert huit anneaux à ses hôtes, se réservant le neuvième. Difficile, de ne pas voir là une référence au « Seigneur des anneaux ».

Pour la traditionnelle réunion de fin d’année des chefs d’Etat et de gouvernement de la Communauté des Etats indépendants (CEI), lundi 26 décembre, à Saint-Pétersbourg, Vladimir Poutine aura penché résolument du côté de l’inattendu. Hôte de ce sommet informel, le dirigeant russe a offert à ses homologues d’étonnantes bagues en or blanc et jaune, sur lesquelles sont sculptés le symbole de l’organisation régionale ainsi que les mots « Bonne année 2023 » et « Russie ».

Huit anneaux – pour les dirigeants d’Azerbaïdjan, Arménie, Biélorussie, Kazakhstan, Kirghizistan, Tadjikistan, Turkmenistan, Ouzbékistan – et un dernier, pour M. Poutine lui-même : difficile, pour les observateurs, de ne pas voir là une référence aux neuf anneaux du Seigneur des anneaux, l’œuvre mondialement célèbre de J. R. R. Tolkien, parue en 1954-1955.

Pour la politologue Ekaterina Schulmann, le parallèle est tout sauf fortuit et le Kremlin l’a établi « en toute conscience » – ce qu’un porte-parole de la présidence a démenti, évoquant « un simple souvenir ». Pour mémoire, les neuf anneaux, dans le livre de l’écrivain britannique, sont forgés par le néfaste Sauron dans le but d’asservir les hommes (c’est moi qui souligne).

Un tel étalage de références mythologiques confirme la démence mystico-nationaliste que partagent le Prince et le Patriarche, classiques comparses des contes de fée, comme le souligne Jean-François Colosimo.

Le pontife et le despote professent la même idéologie de l’unité du « monde russe », autrement dit d’une Russie englobant toutes les populations russophones. Ce pan-russisme impérial a été rendu possible par le fait qu’il n’y a pas eu de Nuremberg du communisme. Poutine et Kirill sont deux survivants de l’homo soviéticus. Ils s’accordent sur l’oubli du Goulag, le refus de l’ordre international et la négation des droits de l’homme.

(sur le délire politico-religieux partagé de Poutine et Kyrill, ainsi que sur d’autres mythes scrupuleusement entretenus, tel celui de la menace par l’Otan, de la « nazification » ou de la « satanisation » de l’Ukraine, etc. voir encore J.F. Colosimo ainsi que d’autres spécialistes dans la riche récapitulation du 28 Minutes du 26/12. On y appréciera aussi les preuves apportées par la lauréate du prix Albert Londres 2022, Alexandra Jousset concernant la collusion entre le régime poutinien et la mafia criminelle Wagner . Documentaire essentiel. À voir d’urgence).

Mais l’invasion de l’Histoire par la mythologie me suggère une autre fable, hélas tout aussi actuelle.

*

Il était une fois un pauvre hère, écrasé par la cruauté et la violence de son voisin, et qui réclamait à cors et à cris que ce voisin soit enfin considéré pour ce qu’il est : un criminel funeste et un agresseur calamiteux :

« L’Ukraine appelle les États membres de l’ONU (…) à priver la Fédération de Russie de son statut de membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU et à l’exclure de l’ONU dans son ensemble », a martelé dans un communiqué le ministère des affaires étrangères ukrainien : « La guerre de la Fédération de Russie contre l’Ukraine est une violation des objectifs et des principes de la charte des Nations unies sans précédent depuis sa signature en 1945 et prive la Russie du droit d’être qualifiée d’Etat épris de paix. »

Mais ses demandes, ainsi que ses propositions de paix se heurtaient constamment à une fin de non-recevoir, accompagnée de la dérision et de la condescendance du satrape Poutov et de son fou du roi, le sinistre Lavrine, lui opposant, du haut de leur droit de veto, leurs propres propositions indignes et menaçantes :

« L’ennemi est bien conscient de nos propositions concernant la démilitarisation et la dénazification des territoires contrôlés par le régime [de Kiev], et l’élimination des menaces pour la sécurité de la Russie qui en découlent, et cela inclut nos nouveaux territoires » (…) « Il reste un peu de chose à faire – accepter ces propositions à l’amiable. Sinon, l’armée russe s’occupera de cette question. »

Le pauvre hère se demandait bien comment de tels menteurs et fauteurs de guerres pouvaient être accueillis comme si de rien n’était dans des cénacles censés assurer et promouvoir la Paix dans le Monde.

– « Comment donc de tels agresseurs infâmes peuvent-ils être considérés comme nécessaires au maintien de la Paix ? Serait-ce parce que leur armement nucléaire leur conférerait ce privilège en terrorisant ceux qui voudraient s’y opposer ?

Mais dans ce cas, pourquoi ne pas accueillir aussi dans de telles assemblées d’autres possesseurs de ce type d’armement, comme par exemple le fameux Kim Pam Poum, dont la volonté d’égaler le pouvoir de nuisance des autres grandes puissances s’étale désormais au grand jour ? »

– « Vous n’y êtes pas, mon pauvre voisin » répondit le sinistre Lavrine avec son habituelle condescendance.

« En dépit de ce qu’en pensent nombre d’ignares, Kim Pam Poum peut-il donc se prévaloir de titres de gloire comparables aux nôtres ? A-t-il mené comme nous de multiples guerres d’agressions ? Combien de dictateurs criminels a-t-il donc aidé et soutenu ? Combien de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité a-t-il bien pu commettre ? Non. Kim Pam Poum est décidément bien petit-bras. Il doit encore faire ses preuves avant de revendiquer légitimement un siège de membre permanent au Conseil de Sécurité de l’Onu ».

Allons donc, une fois de plus, le dernier mot sera aux « réalistes » :

Une exclusion de la Russie du Conseil de sécurité de l’ONU ? « Aucune chance » pour Pascal Boniface. (vers 6mn 40).

Pas plus, hélas, que celle d’un indispensable Nuremberg de l’ère poutinienne.

En cause l’incantatoire « droit de veto », qu’il serait pourtant facile de réformer si la simple volonté éthique et politique y était…

*

À toutes et à tous, une bonne fin d’année, tout de même !

************

Ajout du 16/01 :

Un article du Courrier International qui souligne le caractère illégitime de l’appartenance de la Fédération de Russie au Conseil de Sécurité de l’ONU :

https://www.courrierinternational.com/article/vu-d-ukraine-pourquoi-il-faut-exclure-la-russie-du-conseil-de-securite-des-nations-unies

Par quels moyens la Fédération de Russie a-t-elle récupéré le siège de membre permanent du Conseil de sécurité, disposant ainsi d’un droit de veto sur n’importe quelle résolution ?

En 1945, une année déjà lointaine, l’URSS, la République socialiste soviétique d’Ukraine et celle de Biélorussie ont fait partie des membres fondateurs de l’ONU. La Fédération de Russie n’en est jamais devenue officiellement membre. Sa signature n’apparaît pas sur les statuts de l’organisation. Il n’existe aucune recommandation du Conseil de sécurité ni de décision de l’Assemblée générale quant à l’acceptation de la Fédération de Russie en tant que membre à part entière de l’ONU.

Les membres permanents du Conseil de sécurité n’ont reconnu la Fédération de Russie comme État héritier de l’Union soviétique que sur les questions du potentiel nucléaire et de la dette extérieure. Et en ce qui concerne le statut de membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies ? On ne trouve aucune trace d’une quelconque décision du Conseil de sécurité ou de l’Assemblée générale sur cette question.

(…)

Le 21 décembre 1991, sans passer par le Conseil de sécurité et l’Assemblée générale des Nations unies, les dirigeants de la Fédération de Russie, de l’Ukraine, de la Biélorussie, de lAzerbaïdjan, de lArménie, de la Moldavie, du Kazakhstan, du Kirghizistan, du Turkménistan, de l’Ouzbékistan et du Tadjikistan, réunis à Alma-Ata, au Kazakhstan, ont signé la déclaration sur la création de la Communauté des États indépendants (CEI).

Lors de cette rencontre, ils se seraient entendus sur le fait que la Fédération de Russie continuerait à représenter l’Union soviétique au Conseil de sécurité de l’ONU. C’était un précédent absurde, ce qui n’a pas empêché le Conseil de sécurité d’entériner la décision de la CEI. En 1992, le ministre des Affaires étrangères russe a simplement informé par une note diplomatique que la Fédération de Russie continuerait à remplir les obligations selon les accords signés par l’URSS.

Pour éviter l’apocalypse nucléaire

Et ainsi les grands pays du monde ont-ils accepté un intrus au Conseil de sécurité sans comprendre qu’ils venaient de créer un pays monstre, un agresseur. Un terroriste qui fait chanter aujourd’hui le monde entier avec la menace de la guerre nucléaire.

(…)

La principale organisation internationale devrait disposer des institutions et des instruments lui permettant d’obliger ses membres à respecter le droit international. L’agresseur devrait être puni. Seules la démilitarisation, tout d’abord de son arsenal nucléaire, la déstalinisation, la dénazification de la Moscovie [en réponse à l’accusation brandie par Moscou contre Kiev], la dislocation de l’empire en États nationaux aideront la planète à éviter les vagues de violence armée et l’apocalypse nucléaire.

Taras Protseviat (Publié le 06 janvier 2023 dans le journal Oukraïna Moloda).

8 milliards de Terriens. Considérations sur quelques ambiguïtés qui continuent de fausser l’approche de la question démographique.

L’annonce par l’ONU que, depuis le 15 de ce mois, notre Terre compte 8 milliards d’habitants, en attendant les 9 milliards en 2037, puis les 10,4 dans les années 2080 a suscité une floraison d’articles, de reportages et d’entretiens divers

Ayant beaucoup écrit sur ce thème, je me contenterai cette fois de quelques points de synthèse en évoquant les principaux leitmotivs qu’on retrouve dans ces diverses productions, mais aussi en attirant l’attention, une fois de plus, sur la répétition de quelques omissions, insuffisances, paralogismes (raisonnements formellement défectueux développés sans intention de tromper, nous dit notre dictionnaire), voire, ce qui est plus grave, de sophismes (raisonnements spécieux destinés à induire en erreur, avec une apparence de vérité), qui enferment un débat dont la complexité devrait être exposée et respectée dans des recettes réductrices et bien souvent teintées, consciemment ou non, d’idéologies discutables.

Parmi ces leitmotivs qu’il convient d’examiner de façon critique :

  • «Avec la production agricole mondiale actuelle, vous pouvez nourrir 3,5 milliards d’américains [ou…] vous pouvez nourrir 12 milliards de bhoutanais » (Virginie Raisson-Victor environ 18mn30 émission en lien).

En effet, un mode d’alimentation plus sobre, et en particulier l’abandon du régime carné qui caractérise essentiellement les pays riches permettrait de nourrir beaucoup plus de personnes.

Le problème de ce genre d’affirmation est que la question alimentaire est loin d’être le seul paramètre pour ce qui est de la viabilité sur notre terre.

Comme le dit Didier Barthès, représentant de l’association Démographie Responsable dans la même émission, il faut aussi prendre en compte l’urgence de la question des espaces naturels disponibles, et bien sûr encore celle des ressources énergétiques, de la disponibilité des matériaux (le sable, le lithium, le cuivre etc. n’ont plus que quelques années devant eux), celle de l’eau, la concentration de gaz à effet de serre, le taux d’extinction des espèces, etc.

« Au cours du XXe siècle, la consommation d’énergie a été multipliée par 10, l’extraction de minéraux industriels par 27 et celle de matériaux de construction par 34. L’échelle et la vitesse des changements que nous provoquons sont sans précédent dans l’histoire », nous disent Pablo Servigne et Raphaël Stevens.

Même si on arrivait donc à nourrir 12 milliards d’humains dans un clapier, ce qui n’est même pas garanti du fait de la baisse de productivité d’une agriculture soumise au réchauffement climatique, l’Inde voit d’ores et déjà sa biodiversité disparaître à la vitesse grand V avec nos 8 milliards actuels, la guerre de l’eau, la désertification, menacent de nombreux pays tout comme la montée des eaux, les migrations de masse etc., et il y a peu de chances que les 2 milliards d’africains supplémentaires dans 30 ans gardent une petite place pour les gorilles et les éléphants. Sans parler des oiseaux, insectes, poissons, etc. qui subissent d’ores et déjà de plein fouet la sixième extinction de masse.

Toutes choses directement liées à la surpopulation.

Effectivement, la Terre pourrait éventuellement nourrir quelques milliards d’habitants de plus. Mais Mme Raisson-Victor et ses semblables se rendent-ils comptent de l’horreur et des tensions que cet entassement a toutes les chances de susciter ? On ne peut aborder la question de notre avenir en la réduisant à un seul ou quelques paramètres. L’approche ne peut en être que globale.

  •  « La vraie question est moins celle du nombre que celle des modes de vie » (Gilles Pison).

Allégation proche de la précédente, qu’on trouve déclinée sous différentes formes : « Pour les démographes, le seul levier pour limiter le réchauffement climatique est le changement de nos modes de vie », peut-on lire, par exemple.

Affirmation quelque peu présomptueuse car « les démographes » sont loin d’être tous d’accord sur le sujet.

Il y aurait donc des « leviers » qui s’excluent : soit la réduction du nombre des naissances, soit le changement du mode de vie.

Or, si, comme le rappelle le même article

 « En novembre 2017, en pleine COP23, plus de 15 000 scientifiques publiaient un « avertissement à l’humanité » dans la revue Bioscience. Le texte pointait « la croissance démographique rapide et continue » comme l’un « des principaux facteurs des menaces environnementales et sociétales » qui pèsent sur l’espèce humaine.

Ces scientifiques, parmi lesquels des démographes, dénonçaient expressément en même temps le fait que :

Nous mettons en péril notre avenir en refusant de modérer notre consommation matérielle intense mais géographiquement et démographiquement inégale (…)

En échouant à limiter adéquatement la croissance de la population, à réévaluer le rôle d’une économie fondée sur la croissance, à réduire les émissions de GES, à encourager le recours aux énergies renouvelables, à protéger les habitats naturels, à restaurer les écosystèmes, à enrayer la pollution, à stopper la « défaunation » et à limiter la propagation des espèces exotiques envahissantes, l’humanité omet de prendre les mesures urgentes indispensables pour préserver notre biosphère en danger.

Il est également temps de réexaminer nos comportements individuels, y compris en limitant notre propre reproduction (l’idéal étant de s’en tenir au maximum au niveau de renouvellement de la population) et en diminuant drastiquement notre consommation par tête de combustibles fossiles, de viande et d’autres ressources.

On ne répond donc pas à la vraie question par un soit/soit, mais bien par un à la fois : réduction à la fois du nombre d’habitants et changement du mode de vie.

Le fait d’évincer a priori la question du nombre paraît bien témoigner d’une thèse qui est loin d’être une condition nécessaire à la résolution du problème, mais relève plutôt d’une idéologie discutable, soit qu’elle se fonde le plus souvent sans l’avouer ouvertement sur des arguments de type religieux, soit qu’elle ne prenne pas en compte la complexité de la réalité.

  • « Mettre l’accent sur la croissance de la population, et donc en creux sur la responsabilité des pays du Sud, c’est ne pas voir la poutre qu’on a dans l’œil. » (Emmanuelle Réju citant Gilles Pison).

Un paralogisme de plus…

Qui fait mine le plus souvent de défendre les droits des populations du Sud face à une approche néocolonialiste des pays du Nord qui chercherait à faire porter aux pauvres le chapeau de la surpopulation pour éviter de remettre en question leur responsabilité en ce qui concerne la surconsommation et donc la pollution et le réchauffement climatique.

Mais si, conformément aux remarques qui précèdent, on s’efforçait de voir à la fois, comme le font d’ailleurs les 15 000 scientifiques dont il est question plus haut, la poutre qu’a effectivement dans l’œil notre monde développé (on le sait, un Américain émet en moyenne 17 tonnes de CO2 par an, un Indien 1,76 et un Éthiopien 0,19…, etc. et donc l’effort est à porter en priorité sur les plus pollueurs que nous sommes), mais aussi le fait que la paille dans l’œil des nigérians, pakistanais et autres congolais qui constitueront l’essentiel des milliards d’humains à venir est en passe de se transformer dans les prochaines décennies en une poutre se rapprochant dangereusement de la nôtre ?

Plutôt que d’infantiliser, il n’est pas interdit d’en appeler à la responsabilité de tous.

Car peut-on sérieusement croire que des pays qui sont actuellement travaillés au corps par une masse d’investisseurs, industriels et commerçants chinois, russes, américains, européens, etc. en raison de leurs possibilités de développement liées entre autres à leur dynamisme démographique en restent tranquillement aux émissions actuelles de l’Éthiopien moyen ?

Quant un Emmanuel Pont affirme de façon péremptoire qu’étant donné le rythme actuel de croissance du PIB du Nigéria, il lui faudrait 250 ans pour rattraper celui de la France, (environ 33mn20 dans l’émission en lien), il oublie tout simplement que la Chine, actuel modèle de croissance des pays africains et acteur majeur de leur développement a multiplié par 37 son PIB en quatre décennies, et que la consommation des ménages chinois est 90 fois plus importante en 2016 (4.412 milliards de dollars) qu’elle ne l’était en 1980 (49 milliards de dollars). Un tel développement étant bien entendu étroitement corrélé avec la production de gaz à effet de serre et autres pollutions. Négligeables avant la mort de Mao, les émissions de la Chine sont désormais plus importantes que celles de l’ensemble des pays développés.

Bien sûr,

La Chine est toutefois un grand pays de 1,4 milliard d’habitants, et la part de ses émissions par habitant “reste inférieure à celle du monde développé”. Mais les choses évoluent rapidement, expliquent les chercheurs : “En 2019, les émissions par habitant de la Chine ont atteint 10,1 tonnes, soit presque le triple des deux dernières décennies.” Elles restent en dessous des émissions par habitant des États-Unis (17,6 tonnes par habitant) mais devraient dépasser en 2020 la moyenne de l’OCDE (10,5 tonnes).

Et en vertu de quoi faudrait-il penser que les nations africaines, le Pakistan, etc. ne pourraient rapidement connaître une évolution de ce genre dont nous leur avons fourni le modèle, et à laquelle le monde entier les convie ?

Du fait de quelle irresponsabilité faudrait-il la croire impossible à court ou moyen terme, alors que la démographie de ces pays constitue un marché que l’ensemble du capitalisme mondial s’empresse d’ores et déjà de cultiver, et que l’accélération des échanges ne peut que précipiter ?

Certes, l’une des solutions réside effectivement dans le « changement de nos modes de vie », comme nous l’avons vu plus haut. Le nôtre d’abord, et celui des prochains milliards d’individus à venir.

Mais il convient de ne pas se payer de mots : ce changement de modes de vie doit s’accompagner du maintien d’un faible taux de fécondité dans les pays développés, et d’une baisse significative dans les pays dont le taux est encore élevé.

Baisse significative qu’il ne suffit pas d’attendre passivement, sous le prétexte douteux d’un supposé « respect des droits », mais qui peut être, pour le bien de tous, encouragée et accélérée (cf. ci-dessous).

  • On entend encore dire de tous côtés que diminuer notre consommation « sera plus efficace et plus juste » que réduire notre fécondité.

Nouveau paralogisme.

Plus juste, sans aucun doute. Plus efficace, on aimerait le croire, mais cela contredit hélas rien de moins que la totalité de l’expérience de l’humanité depuis les débuts de son aventure.

Car si, en effet, la décroissance du taux de fécondité est une constante de l’Histoire, qui s’est manifestée de façon plus ou moins importante en fonction des époques, des lieux, des cultures, etc., la croissance ininterrompue de la consommation est, elle aussi, une réalité massive qui n’a jamais été prise en défaut si ce n’est lors de catastrophes, guerres, épidémies, etc. (je reviendrai sur ce point plus bas).

Faut-il donc continuer imperturbablement à prendre nos désirs pour des réalités ? Continuer à croire, par exemple, que les chinois, dont la consommation de viande est exponentielle, vont renverser la vapeur du jour au lendemain ? Ou même qu’ils en éprouvent le désir, seulement parce qu’en effet, la réduction souhaitable du régime carné est l’une des clés de la régulation alimentaire mondiale ? Ou bien que les nigérians vont renoncer spontanément au projet d’une consommation dont nous continuons à leur fournir l’exemple ? Ou que tout simplement nous-mêmes abandonnerions avec enthousiasme une « croissance » que tant de politiques, d’industriels, de capitalistes essaient de repeindre en vert à grands efforts d’un « green washing » qui ne devrait tromper personne, mais dont nous nous faisons complices, tellement nous avons de mal – y compris les plus jeunes – à concevoir notre avenir sans smartphones, véhicules « propres » ou autres supercheries pseudo-écologiques qui font tourner notre économie et assurent nos salaires, nos retraites et un pouvoir d’achat dont toute remise en cause suscite immanquablement des déchaînements sociaux ?

Tout cela relève effectivement d’une urgence vitale, mais la constance de l’échec de toutes les COPs et manifestations semblables montre bien qu’il y a très loin de la proclamation d’intention à la mise en œuvre.

Alors que l’Iran a connu, avant d’y renoncer pour de désastreuses raisons idéologiques, « l’une des transitions démographiques les plus rapides de l’histoire ». La fécondité y est passée de 6,4 enfants par femme en 1986 à 2 en 2003, soit une baisse de près de 70 % en l’espace de dix-sept ans, « un résultat que la France a mis cent cinquante ans à obtenir », démontrant clairement que, si des mesures adéquates sont mises en œuvre, incitatives et non coercitives comme en Iran, une régulation démographique résolue peut constituer un « levier » particulièrement rapide et efficace pour lutter contre de graves crises environnementales, en l’occurrence la surconsommation d’eau dans le cas de l’Iran.

Désolé, Mesdames et Messieurs les rabâcheurs d’idées reçues, mais c’est l’Histoire dans sa totalité qui démontre donc clairement que, si l’on s’en donne les moyens, agir sur le nombre des naissances est une mesure parfaitement réaliste, autrement rapide et efficace que l’incantation à une réduction de la consommation, hautement souhaitable certes, mais qui n’a jamais été observée nulle part et risque fort de demeurer un vœu pieux de bisounours. Sans doute pour le plus grand profit des capitalistes qui mènent le monde. Car peut-être faudrait-il s’interroger sur les raisons d’être cachées de certains discours…

C’est d’ailleurs ce genre d’action visant une régulation des naissances que veulent promouvoir des responsables politiques lucides du Sud eux-mêmes, loin de considérer, comme nous le répète un autre leitmotiv, la maîtrise démographique comme une exigence néocoloniale des pays développés en vue de préserver leur niveau de vie et d’occuper seuls le terrain de la croissance (et donc de la pollution).

La conférence de Ouagadougou (Burkina Faso) de juillet 2017 au cours de laquelle les présidents des Parlements des 15 pays de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) plus le Tchad et la Mauritanie ont élaboré une charte. Conscients qu’une trop forte démographie est un obstacle à leur développement économique, ils se sont engagés à œuvrer pour faire baisser leurs indices de fécondité respectifs à trois enfants par femme au plus d’ici à 2030.

On le sait, toutes les études s’accordent sur le sujet, l’éducation, et en particulier l’éducation des femmes constitue un facteur déterminant en ce qui concerne la baisse du taux de fécondité.

Mais là encore, contrairement à nombre de discours qui cherchent à faire croire, une fois encore pour des raisons obscurément idéologiques, que celle-ci se produirait de toute façon, la mise en œuvre résolue, comme ce fut le cas en Iran, de mesures appropriées constitue une nécessité si l’on veut aboutir à des résultats rapides.

Il faut des agents de santé qui aillent à domicile pour proposer une gamme de contraceptifs, il faut diffuser des messages audios à la communauté dans les différents dialectes, en utilisant par exemple les téléphones portables.

 conseille la conférence de Ouagadougou, en accord avec nombre d’intellectuels africains, comme par exemple Kako Nubukpo qui y voient un des éléments essentiels de leur propre développement :

Le dynamisme démographique n’est pas mauvais en soi, mais il faut être lucide, la transformation des économies africaines nécessite qu’on passe d’une démographie subie à une démographie choisie. Dans le monde, les pays qui se sont développés sont ceux qui ont réduit drastiquement leur taux de croissance démographique. Quand, ces cinquante dernières années, l’Asie de l’Est est passée de 1,4 % de croissance démographique annuelle à 0,1 %, l’Afrique n’est passée dans le même temps que de 2,8 % à 2,7 %. Il faut donc accélérer cette transition démographique en Afrique sous peine de se retrouver face à une bombe à retardement.

  • Faire moins d’enfants « n’est pas une solution en soi, prévient Valérie Golaz. Si ne pas avoir d’enfant vous conduit à voyager ou à consommer davantage, l’effet peut être encore pire. »

Magnifique exemple de paralogisme, voire de sophisme, qu’on retrouve encore un peu partout (cf. par exemple. Emmanuel Pont, etc.). Car on ne comprend pas bien pourquoi, étant donné que l’argument qui consiste à faire peu ou pas d’enfants est généralement développé en vue de répondre aux questions posées par la surconsommation et la surpopulation par des personnes conscientes des problèmes liés à la survie de l’humanité, ces personnes seraient plus portées à voyager ou à consommer davantage que celles qui ne se posent pas ce genre de problème et ne voient pas la nécessité de réduire leur consommation ou leur envie de voyager.

Et qui donc seraient, elles, les plus à même d’avoir des enfants qui voyagent et consomment davantage. Ce qui constituerait encore moins « une solution en soi ».

Là encore, la solution en soi est, bien évidemment, à la fois de faire moins d’enfants et de voyager et consommer moins, de ne plus ouvrir de puits de pétrole (cf. Emmanuel Pont, émission en lien, environ 20mn50), etc.

  • « Même si le taux de fécondité mondial était ramené d’un coup à 1,5 enfant par femme comme en Europe – ce qui est totalement illusoire –, la population mondiale continuerait d’augmenter du fait de l’inertie démographique » (Gilles Pison).

Cet argument bien connu de l’inertie démographique est hélas trop souvent manié (encore une fois dans quel but ?) comme un déni de l’urgence. Est-ce qu’il faut vraiment réguler la natalité, faire moins d’enfants, puisque « naturellement » la courbe va baisser d’elle-même. « Est-ce qu’on ne s’inquiète pas pour rien ? » demande par exemple Benjamin Sportouch (émission en lien vers 32mn) même si la population mondiale va continuer à s’accroître jusqu’à l’orée du XXIIème siècle ?

Et surtout, à quoi cela sert-il ? puisque l’inertie rend toute action inutile, nous est-il dit.

Étonnamment, la même question de l’inertie donne lieu à deux réponses radicalement différentes selon qu’elle concerne le réchauffement climatique ou la démographie. Une fois de plus, il conviendrait de se demander pourquoi.

Comme les gaz à effet de serre continuent à jouer le rôle de couverture (ou de vitre de serre) tant qu’ils sont présents, leur très grande longévité a pour conséquence que, quoi que nous fassions aujourd’hui, le réchauffement issu des gaz que l’homme a mis dans l’atmosphère depuis 1750 se poursuivra pour encore quelques siècles.

Mais alors que le monde entier s’alarme à juste raison (du moins en paroles et en façade, nous l’avons vu) pour prendre des mesures urgentes pour lutter contre le réchauffement climatique, en toute connaissance pourtant du facteur inertie – car même si les jeux sont faits pour demain, il reste indispensable de penser à après-demain – celui-ci apparaît comme une fatalité inexorable dès qu’il s’agit de croissance démographique.

Or, n’est-il pas tout aussi urgent de freiner une évolution qui, même si elle connaîtra un palier puis une décroissance, obligerait tout de même notre pauvre Terre à supporter dix milliards d’habitants pendant plusieurs siècles à venir, ce qui, selon toute probabilité serait une catastrophe à la simple considération de l’étendue des nuisances qu’un accroissement de 6 ou 7 milliards a pu causer en seulement un siècle ?

Même si nous ne pouvons réduire totalement les effets de l’inertie, dans le domaine climatique comme démographique, l’urgence est de cesser immédiatement d’alimenter des processus qui mettent en péril nos enfants et petits-enfants plutôt que d’évoquer la fatalité.

L’inertie n’est-elle pas une raison de plus de ne pas nous résigner, mais au contraire d’agir le plus rapidement possible contre les fléaux qui nous menacent ?

Car si on « laisse filer » la natalité selon l’expression de Didier Barthès (env. 31mn38 dans l’émission en lien) comme c’est encore le cas dans de nombreux pays, on va se trouver dans des situations difficiles à gérer.

Il est intéressant de comparer la situation de l’Iran avec celle des Philippines.

« Le recensement de 1986 [en Iran] dénombra près de 50 millions d’Iraniens : la population avait doublé en deux décennies. Selon certaines estimations, le taux de croissance atteignait 4,2% à son pic – un record mondial, proche de la limite biologique pour les femmes fertiles » Alan Weisman, op.cit. p. 258.

En 1989, le taux de fécondité iranien atteignait 9 enfants par femme (id. ibid. p. 261).

Après la mort de Khomeini en 1989, eut lieu le lancement d’un programme résolu de planification familiale, suscité par l’inadéquation de cette croissance démographique excessive avec les ressources du pays, en particulier en eau :

« En l’an 2000 [soit 10 ans après], le taux de fécondité de l’Iran atteignit [grâce à des méthodes douces et incitatives, voir id. ibid. p. 261-266] le taux de renouvellement, avec 2,1 enfants par femme – un an plus tôt que la Chine avec sa politique autoritaire de l’enfant unique. En 2012, il était à 1,7 » (id. ibid. p. 263).

En 2006 le programme fut abandonné par Mahmoud Ahmadinedjad.

Une telle expérience n’a rien de comparable avec le statu-quo qui sévit hélas aux Philippines :

 « Quand la république des Philippines accéda à l’indépendance en 1946, elle comptait déjà 18 millions de citoyens. Et aujourd’hui les Philippins sont près de 100 millions: alors que la population mondiale a quadruplé en un siècle, celle de ce pays a quintuplé en moitié moins de temps » nous dit Alan Weisman, id.ibid. p. 187.

La situation des Philippines n’a rien à voir avec une quelconque fatalité. En Afrique la conférence de Ouagadougou souligne l’urgence de la mise en œuvre de mesures comparables à celles qui ont été prises en Iran, et qui auraient pu être prises aux Philippines moyennant un changement de mentalité.

[Car] L’une des principales raisons de cette évolution démographique, c’est que les Philippines modernes –(…) est le pays le plus catho­lique d’Asie et, disent certains, le dernier bastion de l’empire théocratique du Vatican ».

Il ne suffit pas pour autant de jeter la pierre à telle ou telle religion, car, nous l’avons vu, d’autres idéologies plus ou moins occultes se montrent tout aussi pernicieuses – en particulier celle qui, d’un côté, dénonce verbalement et de façon irréaliste le consumérisme, tout en estimant inutiles les mesures démographiques susceptibles de réduire efficacement le nombre des consommateurs – mais seulement de souligner comment des décisions, ou des absences de décisions, d’où qu’elles viennent, peuvent impacter rapidement de façon importante l’avenir de certains pays, mais aussi de notre Terre.

Et combien il importe donc de lutter contre le déni et les manipulations diverses, conscientes ou inconscientes, qui nous amènent à considérer comme insurmontables des problèmes qui pourraient pourtant trouver une solution si la volonté était de la partie.

Souhaitons donc aux dirigeants, en particulier africains, de prendre en considération les enseignements de telles comparaisons, et de privilégier les solutions à l’iranienne plutôt que l’immobilisme philippin en vue d’accélérer une transition démographique qui leur est tellement indispensable.

  • Les modélisations de Meadows et la question démographique.

Il me semble encore nécessaire de mentionner un point qui n’est que rarement évoqué, et qui risque pourtant de rendre obsolètes les considérations précédentes.

Car si des changements radicaux ne font pas l’objet de décisions, au niveau écologique comme au niveau démographique, ils se produiront nécessairement de façon catastrophique.

J’avais abordé cette question dans un post il y a quelques années.

J’en reprends quelques conclusions :

(…) Si notre environnement (climatique, agricole, océanique, énergétique, ressources en matières premières, etc.) commence à faire défaut parce que nous avons atteint des limites physiques, alors la population baissera aussi, de façon probablement catastrophique. Peu de chances que nous atteignions jamais les 11 milliards d’humains annoncés, chiffre qui nous laisse croire de façon abusive que nous avons encore du temps avant que la situation devienne critique.

Tout simplement parce que la Terre et notre environnement ne seront, selon toute probabilité, pas en mesure de les supporter (…)

J.M. Jancovici met d’ailleurs lui-même en relation ces deux perspectives fondamentales de l’énergie et de la démographie :

« Mais, pour en revenir à nos émissions, si l’énergie fossile – donc l’énergie tout court pour l’essentiel – commence à faire défaut de manière croissante à partir de 2050, et que l’humanité se met à vivre en récession perpétuelle, au surplus dans un contexte de changement climatique de plus en plus intense, est-il encore logique d’imaginer que cette même humanité devienne sans cesse plus nombreuse, vive en paix, et n’ait comme seul objectif que de couper des arbres pour créer des surfaces agricoles ?

Il semble bien plus rationnel d’imaginer que, en pareil cas, un nombre croissant de « catastrophes » se chargera de mettre en cohé­rence une planète de plus en plus mitée et une humanité qui devra suivre le même chemin. Autrement dit, le « laisser-faire » ne garantit qu’une seule chose : bien avant 2100, les émissions se mettront à baisser, et ce sera parce que l’humanité commencera à se contracter sous la double pression du défaut de combustibles fossiles, et d’une modification globale de l’environnement qui ne pourra plus être compensée avec les moyens à la disposition des hommes ».

Du fait « d’un cloisonnement fort compréhensible des domaines de recherche, les prévisions démographiques ne prennent pas en compte les modifications environnementales induites par l’écologie d’un système environnemental fini ».

Or, des modélisations, qui n’ont pour le moment jamais été prises en défaut, celles du rapport Meadows de 1972 et ses différentes mises à jour nous montrent, tout comme J.M. Jancovici qui s’en inspire, qu’on ne peut pas traiter la question démographique indépendamment de l’environnement global dans lequel s’inscrit l’aventure humaine.

Rappelons donc encore les propos de P. Servigne et R. Stevens (op.cit. p. 202-203), qui commentent pour nous ce rapport.

Combien sera-t-on à la fin du siècle ? (Démographie de l’effondrement)

On ne saurait discuter d’effondrement sans aborder la question démographique. Le problème, c’est qu’il n’est pas possible de discuter sereinement de démographie. C’est un sujet absolument tabou et rares sont ceux qui osent aborder la question publiquement sans craindre de voir immédiatement arriver un point Godwin (un moment à partir duquel toute discussion devient impossible parce que l’une des personnes traite l’autre de nazi). En démographie, ce seuil est d’une autre nature, mais il est toujours le même : « Vous voulez faire comme en Chine, c’est ça ? »

Dans un débat sur l’avenir du monde, on peut aborder tous les sujets et discuter tous les chiffres de l’énergie, du climat, de l’agriculture, de l’économie, mais jamais on ne remet en cause les chiffres officiels de l’ONU sur la population : 9 milliards en 2050, et entre 10 et 12 milliards en 2100. Tentez l’expérience : lancez, par exemple, un débat sur l’avenir de l’agriculture avec n’importe quelle personne, et toute argumentation commencera par ce chiffre massue, 9 milliards en 2050.

Or – faut-il le rappeler ? – ce chiffre est une prévision mathématique issue d’un modèle théorique. Ce dernier est d’ailleurs sérieusement déconnecté des réalités du système-Terre, car il est uniquement basé sur des projections des taux de natalité, des taux de mortalité et des taux d’immigration des populations actuelles, sans tenir compte de facteurs comme les ressources, l’énergie, l’environnement, ou la pollution. C’est donc un modèle « hors-sol », qui se résume ainsi : notre population devrait arriver à 9 milliards en 2050 toutes choses étant égales par ailleurs. Le problème est que toutes les choses ne restent pas égales, comme nous l’avons détaillé dans la première partie de ce livre. Il est donc possible que nous soyons moins que prévu en 2050 ou en 2100. Mais alors, combien serons-nous ?

Pour l’équipe Meadows (…), qui a développé au MIT un modèle bien plus ancré au système-Terre, l’instabilité de notre civilisation industrielle mène à un déclin « irréversible et incontrôlé » de la population humaine à partir de 2030.

Pour affronter avec lucidité de la seule façon possible la situation qui est la nôtre, et mettre en œuvre d’urgence les changements indispensables, il convient de laisser une fois de plus le dernier mot à Antonio Gramsci : « Il faut allier le pessimisme de l’intelligence à l’optimisme de la volonté ».