D’un de ces miracles minuscules qui font espérer le printemps. Et quelques brèves plus ou moins réjouissantes.

Hier matin, « ramasse » des Restos du Cœur. Avec un autre bénévole, nous allons chercher les caisses préparées par un supermarché. À l’entrée, un jeune africain régule le passage des clients pour faire respecter les règles de distanciation.

Nous discutons un peu en attendant la signature des papiers. Il travaille ici quelques heures par semaine pour un salaire de misère.

Nous chargeons les caisses et nous apprêtons à repartir.

Mais il accourt vers la voiture en disant « Attendez » !

Et il sort de sa poche un billet de 10 euros. « C’est pour les Restos du cœur » !

Après la distribution, il est toujours là. Je vais le remercier encore.

« Vous comprenez, on a été bien pauvres. Mais maintenant qu’on a un peu d’argent, il faut en faire profiter les autres ».

Merci, Monsieur, de tout cœur. Bon ramadan !

J’aimerais faire parvenir votre phrase à un certain Carlos et à bien d’autres. Mais ces gens-là résident bien trop haut pour que leurs coordonnées figurent dans les carnets d’adresses de ce bas monde.

Tant pis pour eux.

Allez, un peu de Brassens, tout de même. Car l’Auvergne n’est pas forcément où l’on croit.

*****

Un petit florilège d’articles qui m’ont paru particulièrement intéressants ces derniers jours.

J’en donne des extraits, plusieurs étant en lecture réservée.

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/04/25/la-gestion-de-la-pandemie-de-covid-19-et-les-mesures-necessaires-a-la-sortie-de-crise-conspirent-a-faire-de-l-environnement-une-question-subsidiaire_6037754_3232.html

Par la voix de son patron, Geoffroy Roux de Bézieux, le Medef exige carrément, en réponse à la pandémie, « un moratoire sur la préparation de nouvelles dispositions énergétiques et environnementales », dans une lettre du 3 avril, au ministère de la transition écologique et solidaire, révélée par Le Canard enchaîné.

Un peu partout, ces demandes rencontrent l’oreille compatissante de ceux qui sont aux affaires. Relancer l’activité économique, reconstruire la demande, remettre le monde sur les rails qu’il a brièvement quittés : cela semble la priorité. En France, par exemple, aucune contrepartie environnementale ou climatique n’a été demandée aux grands groupes qui se verront soutenus à hauteur de 20 milliards d’euros d’argent public.

Pourtant, la mise à l’arrêt de l’économie était une opportunité de refaire de la politique au sens premier du terme, c’est-à-dire de définir et de poursuivre des objectifs communs désirables. L’occasion était inespérée de reprendre le contrôle de la marche du monde, et de commencer à l’infléchir en choisissant les secteurs d’activités à relancer et à soutenir.

(…)

Fort heureusement, des voix s’élèvent pour exiger cette reprise de contrôle :

« Ce n’est pas le moment de soutenir l’aviation coûte que coûte » : le Haut Conseil pour le climat rappelle l’urgence de la transition

https://www.la-croix.com/Economie/France/LEtat-doit-exiger-contreparties-ecologiques-entreprises-quil-soutient-2020-04-18-1201090043

Mais seront-elles suffisantes ?

On peut aussi joindre sa signature à des pétitions telles que celle-ci :

Si la catastrophe en cours renforce la sensibilité à la question environnementale, c’est plutôt qu’elle nous ouvre à la fragilité du système que forme l’interconnexion des structures sociales, du système productif et de la biosphère. Tout à coup, nous prenons conscience qu’un événement présentant peu de risques à l’échelle de l’individu (pour une grande majorité de la population, la probabilité de mourir du Covid-19 est très faible) se révèle capable de confiner la moitié de l’humanité et d’arrêter l’économie mondiale.

(…)

Il y a, en somme, une pédagogie de cette crise. Si le réarrangement de quelques nucléotides sur l’ARN d’un virus transporté par un petit mammifère est capable du désastre en cours, qui peut imaginer ce que produira sur le long terme l’élévation de plus d’un mètre des océans, comme le promettent les experts du climat pour les prochaines décennies ?

*****

Et – cela n’a rien d’un scoop – pendant le confinement, le réchauffement continue !

Cf. une fois de plus l’excellent article documenté de Sylvestre Huet :

Il est bien entendu à prévoir que cela ne facilitera pas la gestion de notre sécurité alimentaire.

Car celle-ci fait aussi partie – quelques décennies d’abondance nous l’ont fait un peu trop oublier en Occident – de nos vulnérabilités essentielles :

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/04/26/des-ombres-planent-sur-la-securite-alimentaire-mondiale_6037794_3232.html

L’Union européenne, avec un niveau de stock équivalent à 12 % de la consommation annuelle, soit quarante-trois jours, fait office de cigale. C’est le pire niveau du monde parmi les grands pays producteurs, derrière la Russie (18 %), l’Inde (23 %), les États-Unis (25 %) et la Chine, on l’a vu, qui dispose de l’équivalent de neuf mois de consommation (75 %).

Tout se passe en effet comme si l’Union européenne souffrait d’une aversion aux stocks alimentaires : « les stocks, ça coûte cher ! » continue d’être une ritournelle fréquemment entendue, en France notamment.

(…)

Ça rappelle en effet quelque chose… N’est-ce pas, Roselyne ?

Il en est de même dans les enceintes multilatérales comme l’Organisation mondiale du commerce (OMC) où, rappelons-le, les stocks alimentaires à visée de stabilisation des marchés sont… proscrits ! Alors que le changement climatique se fait pressant, est-il vraiment pertinent de tester la résilience de l’humanité ? On relèvera d’ailleurs que, pour le pétrole, les pays européens disposent de stocks stratégiques équivalents à quatre-vingt-dix jours de consommation : rien de tel pour l’alimentation.

(…)

Espérons donc que la crise du coronavirus soit l’élément déclencheur d’une remise en cause des cigales européennes : « s’approvisionner sur le marché mondial » est une vue de l’esprit lorsque les aliments sont produits dans des pays qui ont des politiques agricoles dont le premier objectif est de nourrir leur population.

Ajout du 30/04:

Cet article à propos de l’embargo sur les exportations de céréales russes:

https://www.courrierinternational.com/article/economie-le-ble-plus-cher-que-le-petrole-la-russie-decrete-un-embargo-sur-ses-exportations

Quant on sait que la crise céréalière russe de 2010, qui a entraîné un doublement du prix des céréales sur les marchés, a constitué l’une des causes des Printemps Arabes (les pays du Maghreb en particulier étant de gros importateurs de blé), on est en droit de s’interroger sur de futures conséquences…

*****

Mais il n’y a pas, fort heureusement, que de mauvaises nouvelles :

En accès libre :

https://www.la-croix.com/JournalV2/Premier-proces-mondial-contre-tortionnaires-syriens-2020-04-24-1101090902

Et aussi (accès limité) :

https://www.lemonde.fr/international/article/2020/04/23/en-allemagne-le-proces-historique-des-tortures-dans-les-prisons-du-regime-syrien_6037481_3210.html

Historique : l’adjectif n’est pas exagéré pour qualifier le procès d’Anwar Aslan et d’Eyad Al-Gharib, qui s’ouvre, jeudi 23 avril, à Coblence, dans l’ouest de l’Allemagne. Accusés de crimes contre l’humanité, ces deux anciens membres des services de renseignement de Bachar Al-Assad sont les premiers à comparaître devant la justice pour des exactions commises par le régime syrien depuis 2011, année du début de la guerre qui ravage le pays.

Agé de 57 ans, Anwar Aslan doit répondre de la mort de 58 personnes ainsi que des sévices infligés à plus de 4 000 autres, d’avril 2011 à septembre 2012, dans le centre de détention d’Al-Khatib, à Damas, dont il avait la charge. Eyad Al-Gharib, 43 ans, qui travaillait sous ses ordres, est quant à lui accusé d’avoir participé à des actes de torture contre au moins trente manifestants arrêtés à Douma, près de la capitale syrienne, à l’automne 2011.

(…)

Les interpellations des deux accusés ont été possibles car l’Allemagne a décidé de recourir au principe de la « compétence universelle », qui autorise un État à poursuivre les auteurs de crimes particulièrement graves, quels que soient leur nationalité ou le lieu où les faits ont été commis. Un principe auquel a aussi recouru la France, ce qui a permis l’arrestation, en février 2019, d’un autre homme de main d’Anwar Aslan, dans le cadre d’une enquête préliminaire ouverte par le parquet de Paris pour « actes de torture, crimes contre l’humanité et complicité de ces crimes », commis en Syrie entre 2011 et 2013.

[Espérons donc que ce précédent allemand accélère le processus en cours en France]

Les charges qui pèsent sur les deux accusés qui seront jugés à Coblence se fondent sur deux sources d’information. L’une est le dossier « César », pseudonyme d’un photographe de la police militaire syrienne, qui a fui son pays, en juillet 2013, en emportant plus de 50 000 clichés de cadavres de détenus morts de faim, de maladie ou de torture, de 2011 à 2013. L’autre source est constituée par les plaintes déposées auprès du parquet fédéral de Karlsruhe par une trentaine de ­Syriens rescapés des geôles de Bachar Al-Assad et réfugiés depuis en Allemagne.

(…)

« A une période où les Syriens ont le sentiment que la communauté internationale leur a fait défaut, ce procès ravive l’espoir que justice soit rendue dans une certaine mesure », a, pour sa part, commenté Amnesty International, dans un communiqué. « [Nous demandons] aux Etats de suivre l’exemple de l’Allemagne et d’intenter des poursuites analogues contre les auteurs présumés de crimes relevant du droit international, et notamment d’allouer des ressources à leurs unités spécialisées dans les crimes de guerre », a ajouté l’ONG.

Jusqu’à présent, tous les efforts visant à juger les auteurs ou les complices des crimes commis par le régime de Bachar Al-Assad se heurtaient à deux obstacles. Le premier est le fait que la Syrie ne soit pas partie du statut de Rome, le texte fondateur de la Cour pénale internationale (CPI), empêchant celle-ci d’ouvrir des poursuites par elle-même. Le second est le veto russe au Conseil de sécurité des Nations unies, qui bloque toute tentative de saisine de la CPI par l’organe exécutif de l’ONU.

Une fois de plus, la question récurrente d’une réforme du fonctionnement du Conseil de Sécurité de l’ONU, en particulier du droit de veto, se révèle essentielle.

https://www.liberation.fr/debats/2016/12/19/pour-la-suppression-du-droit-de-veto-au-conseil-de-securite-des-nations-unies_1536292

https://onu.delegfrance.org/La-France-et-la-reforme-de-l-ONU

https://mx.ambafrance.org/Encadrement-du-droit-de-veto

etc.

À toutes et à tous, bonne fin ( ?) de confinement !

Des arbitrages. Variations sur un thème au cœur du politique.

Un « test Bachelot » pour distinguer fiabilité politique et démagogie.

Bien sûr, yaka-faucons et autres yavéka-falékons (cf. post précédent) ne disent pas que des bêtises.

Mais en ce qui concerne une politique de prévision des épidémies, force est de reconnaître que la plupart des actuel.le.s donneuses et donneurs de leçons se montreraient incapables de passer le « test Bachelot », qui met en évidence ce qui relève de la recherche effective du bien commun et ce qui ne relève que de la démagogie.

Combien en effet n’ont pas crié « haro sur le baudet » au moment de l’épidémie de H1 n1, alors qu’ils fustigent aujourd’hui l’absence de stocks de masques ou de moyens appropriés ?

Une petite enquête sur le sujet démontrerait rapidement – noms à l’appui – que les postures purement politiciennes ou plutôt politicardes sont largement majoritaires par rapport à la compétence effective ou au réel souci du bien commun.

Combien en effet, y compris dans son propre camp, se sont précipités pour accuser d’inadmissible gabegie la rare politicienne ayant osé un arbitrage réaliste et défendu une stratégie à peu près cohérente sur le sujet ?

Certain.e.s argueront du fait qu’ils n’étaient pas présents en politique dans ces années. Mais au vu de la ligne alors adoptée par leurs partis, tout laisse à penser qu’ils auraient hurlé avec les loups…

Mais laissons ces imposteurs à leurs pitoyables tricheries qui discréditent leur parole, et essayons d’aborder l’une des questions essentielles qui se pose en ce moment en politique, celle des arbitrages.

Arbitrer en temps de crise sanitaire.

Car si elle paraît à tort moins cruciale en période de calme relatif, la question des arbitrages révèle son caractère central dès que la crise se profile, caractère appelé à être encore renforcé dans « le monde aux ressources contraintes » qui est déjà le nôtre.

Faut-il confiner ou ne pas confiner ?

Le confinement appliqué dans des écosystèmes fragiles pourrait en outre se révéler totalement inadapté. En l’absence de revenu minimum, les plus pauvres devront vite ressortir chercher du travail, ce qui relancera l’épidémie. En Inde, le confinement a surtout consisté à chasser les ruraux et les migrants des villes, ce qui a conduit à des violences et des déplacements de masse, au risque d’aggraver la diffusion du virus. Pour éviter l’hécatombe, on a besoin de L’État social, pas de L’État carcéral.

Thomas Piketty, Le Monde.

Je considère que nous entrons dans une période où le confinement aura plus d’inconvénients (économiques, psychologiques, familiaux, médicaux) que de bénéfices.

William Dab, Le Monde.

Et lorsque les moyens arrivent à saturation, faut-il accorder à tous l’accès aux soins ou bien faut-il se résoudre à laisser de côté certaines personnes, et lesquelles ?

Dans un monde aux ressources contraintes [mais, on le sait, c’est aussi le cas actuellement dans certains hôpitaux], il faudra faire des choix dans l’allocation des moyens. Dans la représentation la plus « morale » du lien entre enfants et parents, ces derniers sont toujours invités à se sacrifier pour leurs enfants s’il n’y a pas assez pour tous, et ce parfois au péril de leur vie (« les femmes et les enfants d’abord », rappelez-vous).

Est-il humaniste de prôner que, si on ne peut pas tout faire, la société privilégie le maintien en vie, dans de mauvaises conditions, de personnes qui ont déjà longuement vécu, au détriment de l’avenir de ceux qui ont encore une large partie de leur existence devant eux ? A tout le moins ça doit pouvoir se discuter (…)

J.M Jancovici, Le Point.

Faut-il privilégier la santé ou l’économie ?

La question ne se limite pas à quelque caricature trumpienne ou bolsonarienne, quand on sait qu’une grave récession économique peut entraîner des troubles plus meurtriers encore qu’une pandémie, comme on l’a vu avec la crise de 1929, directement à l’origine de la montée des fascismes et donc de la deuxième guerre mondiale.

Car les risques ne sont pas négligeables :

Cette crise sanitaire et économique pourrait-elle déboucher sur un effondrement généralisé ?

Cela pourrait être le cas par des enchaînements et des boucles de rétroactions, dont les conséquences sont par définition imprévisibles.

Par exemple, si la finance s’effondre, met à mal les États, provoque des politiques autoritaires ou identitaires, cela pourrait déboucher sur des guerres, des maladies et des famines, qui, elles, interagissent en boucle.

Pablo Servigne, dans Le Monde du 10/04.

Comme on le voit, chacune de ces questions, et bien d’autres encore, suscite des réponses qui n’ont rien d’évident, et il est à prévoir que les hordes manichéennes de yavéka-falécons et autres prophètes à posteriori se déchaîneront quels que soient les choix opérés :

« Il aurait fallu reprendre le travail plus tôt pour éviter le chômage de masse et les crises qui ont amené aux explosions de violence et aux guerres qui sont en train de tout dévaster ».

En revanche, le fait de faire prévaloir un certain réalisme économique sur la sauvegarde de la santé publique, serait-ce pour tenter de prévenir des crises potentiellement plus graves encore, se heurterait à coup sûr aux attaques pavloviennes des mêmes yaka-faucons :

« Que de vies innocentes sacrifiées sur l’autel du profit capitaliste ! ».

Etc. etc. etc.

Gouverner, c’est-à-dire arbitrer, n’est certes pas chose facile. Et sans doute beaucoup de donneurs de leçons en salons sont-ils en ce moment bien soulagés de ne pas être aux commandes.

Arbitrer dans un monde aux ressources contraintes.

Comme ce blog essaie depuis bien longtemps de s’en faire l’écho, une politique responsable devrait oser rompre avec l’illusion de toute puissance qu’on s’évertue à entretenir pour des besoins démagogiques et électoralistes.

Car on ne peut pas, on ne peut plus, tout faire et tout avoir « en même temps ». Et il faut désormais avoir le courage de le dire clairement et d’en tirer les conséquences.

Il est impossible de tenir ensemble une augmentation de la croissance, du PIB, du pouvoir d’achat, une transition énergétique et écologique, un maintien du niveau des retraites à âge constant, un haut niveau de protection sanitaire et sociale, un enseignement d’excellence, etc. tout cela accompagné bien entendu d’une baisse des taxes et des impôts.

Faut-il ajouter un raton laveur et la promesse de rasage gratuit pour se rendre compte de l’impossibilité de tels programmes, dangereusement grevés par une illusion démagogique et populiste proprement infantile ?

Il faut à l’évidence arbitrer, opérer des choix, qui feront forcément des mécontents.

Avec l’actuelle crise, qui, comme on devrait le savoir, en cache une autre bien plus grave, qui est celle du réchauffement climatique et de l’épuisement des ressources en énergies fossiles, un grand nombre d’articles – le plus souvent du genre opportuniste -fleurissent dans les médias pour annoncer un changement radical de mode de vie dans l’après pandémie.

Soit.

Un tel changement, dont la nécessité est évidente, aurait pourtant dû avoir lieu depuis bien longtemps (voir le paragraphe sur René Dumont).

Mais même si le diagnostic est loin d’être complet, et si on peut se demander si de telles découvertes soudaines ne relèvent pas de coups médiatiques et d’effets de mode sans véritable lendemain, il faut profiter de cette occasion d’accéder à un peu plus de lucidité.

Encore faudrait-il qu’au-delà des effets de manches, on prenne véritablement la mesure de ce qui est à accomplir, et de ce que cela implique concrètement pour nos vies quotidiennes.

Écoutons encore Jean Marc Jancovici, vieux de la vieille qui a pour lui l’avantage de ne pas s’être aperçu du problème à l’occasion de l’apparition fortuite d’un virus, comme tant de prophètes de la dernière heure, mais qui nous met obstinément en garde depuis plus de deux décennies.

Car ce changement qui nous est indispensable, et dont la crise actuelle pourrait – si nous le voulons bien…-être l’un des déclencheurs, est loin d’être une petite affaire et nécessitera des arbitrages pour le moins douloureux.

Par exemple : 

[Le Point] : Vous ne pensez pas qu’un scénario « 100% énergies renouvelables » soit possible ?

Bien sûr que si, c’est possible. En l’an de grâce 1500, le monde était 100% renouvelables. Un monde « tout renouvelable » est du reste le seul que notre espèce ait connu entre son apparition, il y a 20.000 ans, et… le début de la révolution industrielle. Il n’y a donc aucun problème physique pour y retourner. Ce qui n’est pas possible, c’est d’y revenir avec 500 millions d’habitants en Europe, et 35 000 euros de PIB par personne et par an, et des retraites payées jusqu’à 85 ans.

La révolution industrielle, c’est avoir adjoint aux hommes, grâce aux énergies fossiles, la force toujours croissante d’un parc de machines toujours croissant, qui travaillent la matière à la place de nos bras et jambes, et qui désormais font tout à notre place : les cultures, les vêtements, les logements, les routes et ponts, les transport, et le milliard de produits différents que l’on peut trouver dans le monde.

Continuer à alimenter le même parc de machines surpuissant avec juste des énergies renouvelables, c’est cela qui ne sera pas possible. Un monde 100% ENR est donc un monde où le parc de machines qu’on peut adjoindre par personne sera considérablement plus petit, et la traduction économique de l’affaire est un PIB par personne beaucoup plus petit aussi. C’est cela que le politique n’a pas compris, ou fait semblant de ne pas comprendre (c’est difficile de savoir !) : un monde 100% ENR est un monde où le pouvoir d’achat a beaucoup diminué. Je ne dis pas qu’il ne faut pas le faire, je dis juste que c’est mentir que de le promettre sans contraction forte de la consommation.

Ou encore :

Entre autres exemples, promettre aujourd’hui plus de pouvoir d’achat ou des retraites préservées, ce qui suppose plus de PIB, sans expliquer comment on rend cela compatible avec de moins en moins d’énergie, soit pour des problèmes d’approvisionnement, soit pour la sauvegarde d’un climat stable sans lequel il n’y a plus de retraités (ce qui règle le problème !), devrait se heurter immédiatement à un tir nourri de questions incisives et factuelles. Je ne suis hélas pas sûr que la presse s’y emploie !

Etc. etc.

(Pour celles et ceux qui ont le temps – c’est plutôt facile en ce moment –  je recommande l’audition de cette séance de questions réponses. La question des arbitrages y est particulièrement présente, ainsi que des réflexions intéressantes à propos de l’illusion d’un changement rapide une fois sortis de la pandémie, changement qui sera supplanté, dans un premier temps du moins selon toute probabilité, par un retour au « business as usal » du fait de la nécessité urgente – et compréhensible – de recréer l’emploi…).

Ajout 18/04:

Une vidéo de plus:

Santé et arbitrages nécessaires.

Une question lancinante qui se pose donc désormais, question beaucoup plus ample que la crise sanitaire qui la met actuellement en lumière sans ménagement, est celle de savoir comment arbitrer, dans le contexte de décroissance et de contraction qui devient forcément le nôtre, entre ce qui est secondaire et ce qui est essentiel.

L’une des variables de cette équation concernant en particulier la place qu’il convient de réserver à la santé publique et la part de budget qu’il convient de lui consacrer.

On l’a vu, bien des yaka-faucons rivalisant d’incompétence, mais aussi nombre d’avis sérieux et documentés ont souligné – et ceci depuis longtemps -les carences réelles de notre secteur médical.

On ne peut certes qu’être partisan des remaniements et améliorations qui en renforceront l’efficacité.

En fonction de ce qui a été dit plus haut, il convient cependant de ne pas se voiler la face.

Si, comme c’est effectivement le cas, nous ne pouvons continuer à rêver de façon illusoire de tout faire en même temps, sur quel(s) poste(s) et dépenses faudra-t-il nécessairement gagner pour pouvoir assurer la mise à niveau d’un système de santé capable de prendre en charge des événements catastrophiques comme celui qui se présente aujourd’hui ?

Là encore, on est en droit de penser que des arbitrages en faveur d’une élévation considérable du budget de la santé, forcément au détriment d’autres secteurs, ne feront pas que des heureux.

Je ne revendique certes aucune compétence particulière sur le sujet, mais pour ma part, je vois mal comment on peut désormais envisager en ce domaine des arbitrages justes et efficaces en faisant l’économie d’une réflexion et d’un débat sur la nationalisation du secteur de la santé, qu’il s’agisse de la pratique médicale et infirmière, comme de l’industrie et la distribution pharmaceutique.

Alors qu’il est question, à juste raison, d’envisager la nationalisation de banques et d’entreprises pour les sauver de la faillite, que ne réfléchit-on pas à cette possibilité pour ce qui est de notre système de santé ?

Bien qu’elle ne fasse pas partie des attributions dites régaliennes (Armée, Justice, Intérieur, etc.), je ne vois pas pourquoi la question de la santé, de par son importance vitale pour la communauté, pourrait ne pas relever d’une administration nationale, au même titre au moins que les autres grands services publics que sont l’Éducation Nationale, l’armée ou la police.

Est-il cohérent que l’administration de l’impôt relève de l’État, alors que la santé publique, bien éminemment commun, relève en grande partie d’une gestion privée ?

Une nationalisation du secteur de la santé, si elle ne résoudrait certes pas tous les problèmes – cf. par exemple les diverses gabegies régulièrement dénoncées par la Cour des Comptes, la gestion chaotique du budget de l’Éducation Nationale, le coût des fonctionnaires surnuméraires, etc., etc..… – ne pourrait-elle cependant contribuer à un pilotage moins hasardeux de crises telles que celle que nous connaissons aujourd’hui ?

La plus grande partie des dépenses du secteur médical et pharmaceutique étant en outre d’ores et déjà à la charge de la collectivité par le biais de la Sécurité Sociale, on ne voit pas en vertu de quoi médecine et pharmacie ne pourraient pas être considérées légitimement comme des charges de la Nation, au même titre que l’Éducation Nationale ou l’Armée.

Les arguments qui s’opposent à cette possibilité paraissent bien spécieux.

Car en vertu de quoi faudrait-il, par exemple, continuer à considérer qu’un praticien fonctionnaire serait moins compétent ou efficace qu’un libéral ?

Si c’était le cas, la logique la plus élémentaire demanderait alors que les enseignants, pour gagner en efficacité et en compétence, quittent l’Éducation Nationale pour exercer dans le privé, au besoin en pratiquant le dépassement d’honoraires.

Je doute qu’une telle éventualité fasse l’unanimité chez les citoyens.

L’une des vertus de l’actuelle crise est de remettre au centre la fonction de l’État (tout en soulignant hélas l’absence criante d’une organisation efficace au niveau européen), ses responsabilités et son rôle irremplaçable en situation de catastrophe.

C’est la recherche du profit dans l’industrie pharmaceutique qui est à l’origine des très graves carences que nous observons, liées à la délocalisation de la fabrication de médicaments, de matériels et de produits de première nécessité.

Ne serait-il pas de la responsabilité de l’État de lutter contre les déserts pharmaceutiques causés par le libéralisme économique, mais aussi contre les déserts médicaux entraînés par la pratique libérale de la médecine ? Car on ne voit pas par quelle aberration il est impossible de disposer de médecins ou de dentistes dans certaines villes et bourgades, alors qu’y nommer des instituteurs ou des professeurs n’a jamais constitué le moindre problème.

Mais comme l’atteste la citation d’Einstein tellement appréciée par Stultitia :

« On ne résout pas un problème avec les modes de pensée qui l’ont engendré ».

Et ce qui manque à la résolution de tels problèmes est sans doute simplement un peu d’imagination et de courage politique.

Arbitrer entre des projets de société

Car l’arbitrage essentiel, désormais vital, est à opérer au niveau politique entre des projets de société, concrètement entre ceux qui poursuivent le mythe de la croissance et ceux qui optent pour une décroissance raisonnée.

J’ai maintes fois évoqué cette nécessité.

Comme on le sait, la pandémie actuelle ne constitue pas une nouveauté dans l’histoire d’une humanité ayant connu la peste, le choléra, la grippe espagnole et autres épidémies dévastatrices.

Mais l’une des nouveautés de cette crise est qu’elle nous fait toucher du doigt l’extrême vulnérabilité de nos sociétés contemporaines.

Ce n’est jamais qu’une manifestation supplémentaire des vulnérabilités multiples qui nous sont maintenant constitutives du fait d’une croissance disproportionnée : vulnérabilité écologique liée au réchauffement climatique dont nous sommes la cause, au gaspillage et à l’épuisement de nos ressources naturelles, à la pression démographique destructrice de la biodiversité ; vulnérabilité face aux zoonoses liées à une promiscuité plus grande avec les animaux sauvages causée par cette même pression démographique ; vulnérabilité face aux sécheresses à venir, au manque d’eau, aux famines du fait de la surpopulation ; vulnérabilité économique et financière; vulnérabilité informatique; vulnérabilité face aux conflits nucléaires, au terrorisme, etc. etc., multiples facteurs que nous connaissons sans nous résoudre à en prendre la mesure, tant nous sommes portés à les couvrir par le virus du déni.

Or, la crise actuelle vient ébranler ce déni qui nous est si intimement constitutif.

Oui, nous sommes mortels et vulnérables. Nous ne pouvons plus échapper à l’évidence.

Dans L’Obsolescence de l’homme, Günther Anders parlait de « décalage » [Diskrepanz] entre ce que nous sommes capables de produire et ce que nous sommes capables d’imaginer.

La situation actuelle nous permet d’imaginer tant soit peu l’ampleur des conséquences qu’un simple petit virus peut entraîner dans un monde aussi vulnérable que le nôtre.

De façon symptomatique, alors qu’elle était prévisible, une telle ampleur a pris de court même des spécialistes de « l’effondrement » ou de la « collapsologie ».

Mais parmi les catastrophes qui nous menacent – dont celles que nous sommes capables de produire – d’autres, peut-être plus considérables encore, nous sont proprement inimaginables.

Il est donc urgent de nous engager désormais dans le projet de construction d’une société résiliente, capable de surmonter autant que possible ses vulnérabilités les plus criantes.

Nous l’avons vu, nous l’avons dit, cela nécessite impérativement un certain nombre d’arbitrages douloureux, mais féconds, puisqu’il s’agit tout simplement de la survie de notre espèce dans des conditions à même de sauvegarder sa dignité.

Nous attendons bien sûr de nos politiques qu’ils s’engagent sur de tels arbitrages, qui nécessiteraient de grands débats démocratiques.

Mais leur promotion et leur défense dépend avant tout de notre conscience de citoyens du monde.

*

Bonnes fêtes de Pessah ou de Pâques pour celles et ceux que cela concerne, et pour toutes et tous, l’espérance, qui ne demande qu’à être partagée !

Rions un peu, avec Marine Le Pen et son papa. Et à propos d’une étude appelée à révolutionner nos connaissances sur les yaka-faucons. Quelques brèves.

On connaît bien sûr les attaques réitérées de Marine le Pen en ce qui concerne le niveau d’impréparation du gouvernement face à la pandémie.

« Si nous avions eu des tests et des masques, nous aurions pu faire comme la Corée du Sud, ne confiner que ceux qui ont été touchés et éviter ce confinement généralisé », martèle la patronne du RN. « Mais, conclut-elle, on nous a dit qu’on était prêt, qu’on avait des stocks et on nous a rassurés ».

Admirable souci du bien commun, qui rappelle la tout aussi admirable attention aux finances publiques qui caractérisait papa :

« Si gouverner c’est prévoir et si le principe de la responsabilité ministérielle n’est pas obsolète, le ministre de la Santé, responsable de la catastrophe financière de la campagne de vaccination antigrippale qui va coûter aux contribuables français plus d’un milliard d’euros, Mme Roselyne Bachelot, doit démissionner », écrit Jean-Marie Le Pen dans un communiqué.

Même si elle ne semble pas éprouver de scrupules particuliers à se contredire à quelques jours d’intervalle, j’admets volontiers qu’on ne peut faire retomber sur la fille les fautes du père.

Il faut dire qu’à l’époque rares sont celles et ceux à ne pas avoir participé à la curée contre la pauvre Roselyne. Mais on n’a pas souvenir que Marine ait à ce moment élevé le moins du monde la voix pour la défendre contre les errements de Jean Marie, bien au contraire…

Sans doute parce que ce qui rassemble père et fille est qu’ils appartiennent en fait à la même espèce : celle des yaka-faucons.

*

La famille des yaka-faucons est certes bien connue, car elle ne fait pas partie des espèces en voie de disparition.

Pourtant, aucun travail scientifique ne lui avait été consacré jusqu’à ce jour.

Ce vide est désormais en passe d’être comblé par la prochaine parution de la thèse de Stultitia intitulée :

« Du concept de développement contra cyclique appliqué à l’évolution du yaka-faucon ».

À n’en pas douter, ce travail constituera dorénavant la somme incontournable sur le sujet.

Sans prétendre résumer les 458 pages de l’ouvrage (sans compter l’appareil de notes…), je me permets de dévoiler quelques-uns de ses apports les plus essentiels à la yakafauconologie.

Et tout d’abord la définition, qui restera sans doute dans les annales :

« Contrairement à ce que son nom pourrait laisser penser, le yaka-faucon n’est pas un faucon. C’est un vrai ».

Voilà qui résout définitivement la question du rapport du yaka-faucon avec cette autre espèce de rapaces dont on le savait proche, sans qu’ait été pour autant précisé le lien de parenté.

Mais les apports certainement les plus géniaux de la thèse (Stultitia fait mine d’être gênée par un tel adjectif, mais je la connais…) consistent en l’utilisation de deux concepts qui n’avaient jusqu’alors jamais été appliqués à cet étrange animal :

Tout d’abord celui de développement contracyclique.

On le sait, une politique contracyclique a pour objectif de relancer une économie en période de crise, au moment où celle-ci est au ralenti.

Or le développement du yaka-faucon est en effet manifestement contracyclique : quasiment nul en période de prospérité, il se reproduit de façon frénétique, exponentielle, en période de crise. Et plus la crise est grave, plus les yaka-faucons prospèrent.

Sachons donc gré à Stultitia d’avoir su définir avec sa précision coutumière cet étrange phénomène jusqu’alors passé inaperçu des chercheurs.

La deuxième particularité de l’espèce que l’étude met en évidence est celle de la double mutation, que Stultitia qualifie aussi de « rétro-mutation ».

Géniale découverte encore, car cette caractéristique n’avait jamais été identifiée sur une espèce existante.

On connaît bien sûr ces mutations qui font qu’une larve, par exemple, se transforme en chrysalide, puis en papillon.

Mais le phénomène inverse n’avait jusqu’à nos jours jamais été observé.

Or nous avons bien là l’une des caractéristiques les plus étonnantes du yaka-faucon.

Car l’animal connaît une première mutation, relativement classique.

On le sait, le yaka-faucon n’existe que lorsqu’il est dans l’opposition, mais lorsqu’il passe de l’opposition au pouvoir, une mutation quasi instantannée le fait passer à l’état de chrysalide, après quoi il devient cet animal communément observé, connu sous le nom de onféskyfo.

Mais les études sur le sujet ont jusqu’à présent peu documenté la mutation inverse, phénomène pourtant unique dans le monde du vivant.

Lorsqu’il quitte le pouvoir, le onféskyfo repasse, par un processus complexe encore à préciser, à l’état de chrysalide puis revient très rapidement à celui de yaka-faucon, d’où ce qualificatif de « rétro-mutation » judicieusement utilisé par Stultitia pour rendre compte de cette évolution.

Il faut donc remercier l’auteure pour ce travail admirable, qui ne manquera pas de renouveler en profondeur notre connaissance de la faune, politique en particulier.

*

*

Ajout du 04/04:

Et sur les yavéka-falécons, sous espèce des yaka-faucons, cette vidéo de l’inénarrable Benoit Forgeard:

https://www.arte.tv/fr/videos/097134-006-A/confinement-la-faute-au-gouvernement-28-minutes/

Quelques jolies perles d’André Comte-Sponville et Erri de Luca, pour ne pas confiner idiots.

Belle inspiration du journal La Croix, que de nous offrir en ces temps propices à la lecture et à la réflexion ces entretiens avec deux personnages pourtant bien loin d’être dans la ligne du Parti.

L’athéisme d’André Comte-Sponville est certes bien connu, mais son honnêteté et sa sérénité contrastent fort heureusement avec quelques caricatures récentes hélas abondamment colportées par les médias, comme avec de bien piètres productions prétendument « philosophiques ».

Je me définis comme athée, non dogmatique et fidèle. Pour comprendre, il faut prendre les trois à la fois. « Athée », d’abord, car je ne crois en aucun Dieu. « Non dogmatique », ensuite, car je reconnais que mon athéisme n’est pas un savoir. Celui qui dit « Je sais que Dieu n’existe pas » n’est pas un athée, c’est un imbécile ! Confondre croire et savoir est une erreur philosophique majeure. Et « fidèle », car tout athée que je sois, je reste attaché par toutes les fibres de mon être à un certain nombre de valeurs morales, culturelles, spirituelles issues des grands monothéismes. Je suis athée mais jamais je ne cracherai sur les Évangiles. Ils ont tracé un sillon de lumière dans l’histoire de l’humanité.

Et l’ensemble de l’interview témoigne d’une même sagesse et d’un même équilibre.

*

Mais je m’attarderai plutôt sur le témoignage de ce personnage attachant et complexe qu’est Erri de Luca.

J’avoue que j’entretiens depuis longtemps avec lui une réelle connivence.

Il est italien, et j’aime l’Italie, il est passionné de montagne, et j’aime la montagne ; pour ne pas parler de bien d’autres aspects par lesquels je me sens proche de ses orientations et de son parcours.

Bien moins catégorique que Comte-Sponville, il refuse en ce qui le concerne le terme d’athéisme :

«L’athée se prive de Dieu, de l’énorme possibilité de l’admettre non pas tant pour soi que pour les autres. Il s’exclut de l’expérience de vie de bien des hommes (…). Je ne suis pas athée. Je suis un homme qui ne croit pas » (Première heure, Gallimard, Paris 2012, p.9).

Excellent connaisseur des textes bibliques qu’il lit dans leurs langues d’origine, il se considère comme l’un de ces esclaves égyptiens qui constituaient l’ ערב רב (erev rav) , la «  tourbe nombreuse », foule qui a suivi le peuple d’Israël lors de sa sortie d’Égypte.

« Napolitain errant », il se tient, dans une exigeante solitude, « à l’extérieur du campement ».

« Je ne rentrerai pas dans la Terre Promise. Je reste dans le désert ».

http://akadem.org/magazine/2017-2018/erri-de-luca-compagnon-de-route-du-peuple-juif-30-03-2018-99736_4753.php

(vers 10mn dans la vidéo).

Mais on s’en doute, la réflexion d’Erri de Luca ne se limite pas à ce qui concerne la religion et la foi.

Petit florilège à peine commenté tiré de ce bel entretien avec Fanny Cheyrou :

Pour la première fois de ma vie, l’économie idolâtrée, avec le mythe de la croissance qui l’accompagne, cède le pas sur la protection de la santé publique. La vie dans sa simplicité à l’état pur régit les relations humaines. Ce sont désormais les médecins, et non plus les économistes, qui font autorité.

Il est en effet grand temps de mettre en question l’idolâtrie économique, le mythe de la croissance, et de rendre à celles et ceux qui permettent d’assurer « la vie dans sa simplicité » – personnel soignant, agriculteurs, ouvriers, employés, artisans…- une place et un statut à la mesure de leur rôle essentiel pour ce qui est de la survivance même de nos sociétés. La crise que nous traversons devrait enfin inciter à un remaniement complet de la grille des valeurs, non seulement pour ce qui est des rémunérations, mais aussi, et en premier lieu, en ce qui concerne une culture et une éducation qui attribuent une considération disproportionnée à nombre d’activités secondaires, voire nuisibles, au détriment de celles qui assurent envers et contre tout nos existences quotidiennes.

Savoir produire et transporter nourriture et médicaments, objets de première nécessité, ou autres travaux indispensables à la communauté a peut-être plus d’importance que disserter sur Heidegger ou sur différents modèles spéculatifs ou publicitaires. Non pas bien sûr qu’il faille nécessairement faire disparaître de telles activités périphériques. Mais il serait temps de remettre à l’endroit la hiérarchie des fonctions, et de rendre aux plus vitales la considération et la dignité qui leur revient de droit.

Proposition qui ne déplairait certes pas à Erri de Luca, au passé d’ouvrier engagé pour la justice, ni à André Comte-Sponville (« Le système capitaliste génère des inégalités. L’argent va à l’argent et la meilleure façon de mourir riche dans ce système est de naître riche. Les ouvrages de Thomas Piketty le confirment abondamment et brillamment », article cité). Une telle revalorisation pourrait d’ailleurs être facilitée du point de vue financier par une contribution – au moins extraordinaire pour commencer…- des grandes fortunes. Ce serait tout de même la moindre des choses face à la reconstruction économique mondiale qui nous attend…

 (…) De ce pays [l’Italie], j’aime la flexibilité, cette idée qu’on peut se plier et se redresser sans craquer. On s’adapte aux nouvelles règles en les interprétant. On ne se plie pas aux contraintes mécaniquement, comme des automates. La loi est au service de l’homme, non l’homme au service de la loi, et ça nous l’avons bien compris. Ce n’est pas de l’anarchie, c’est une forme d’esprit d’adaptation, où l’humour a toute sa place et sa force. J’appelle ça l’humanisme.

(…) Dans le livre Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur (d’après cette espèce qui imite le bruit des autres oiseaux, NDLR) de l’Américaine Harper Lee, je lis cette phrase du personnage principal, Atticus Finch : « Avant de vivre avec les autres, je dois vivre avec moi-même. La conscience est la seule chose qui ne doit pas s’adapter au vouloir de la majorité. »

Je crois qu’ici se joue le rapport entre l’individu et les autres. La conscience personnelle reste indépendante de la majorité. La conscience est minoritaire, souvent même à l’intérieur de l’individu qui, pour des raisons d’opportunisme ou par passivité, la réduit au silence. Mais il revient à chacun de donner à sa propre conscience la majorité à l’intérieur de son être profond. Ce n’est donc pas par esprit d’opposition, mais en plein accord avec sa conscience que l’individu est appelé à agir dans ce cas. Il n’y a pas de limite à la résistance civile quand elle est le résultat de la conscience.

(…) la vertu essentielle en ce moment pour tout un chacun, c’est la souplesse, l’élasticité nécessaire pour se plier et se redresser sans se laisser briser. Dans mon champ, chez moi, je piétine une petite marguerite avec un poids qui devrait être pour elle écrasant, mais elle se redresse après mon passage. Voilà ce qu’il nous faut, la ténacité souple de la marguerite.

Fanny Cheyrou : Que peuvent tirer comme leçon nos sociétés et nos fonctionnements de ce bouleversement que nous vivons ? Croyez-vous personnellement que nous changerons quelque chose à nos modes de vie ?

E. d. L. : Nous reviendrons aux mêmes mauvaises habitudes, mais nous garderons en nous les deuils et une lueur au loin, avec la perception d’une autre vie possible, donnant priorité à la protection de la vie humaine plutôt qu’à l’accumulation.

(…)Fanny Cheyrou : Comment faire pour que tous ces morts ne soient pas que des chiffres ?

E. d. L. : Les morts sont toujours des chiffres, mais la tâche de chacun de nous est de donner un nom, un visage et un souvenir à ceux qui étaient proches de nous.

Nous vivons dans un monde à deux vitesses. À l’heure où certains se réfugient et se confinent chez eux, d’autres, sur d’autres continents, fuient encore de chez eux… Vous y songez ?

E. d. L. : Je continue à suivre les voyages impossibles des personnes qui fuient leurs villes de Troie en flammes. Je les perçois comme des avant-gardistes du monde futur, des prophètes de la nouvelle humanité qui sera sans frontières.

(…) Je n’ai pas la foi, je ne suis donc pas capable de m’adresser au Très-Haut. J’essaie de m’adresser aux hommes.

C’est déjà pas mal !

Et pour terminer sur une note plus légère mais non moins profonde, cet extrait d’une lecture récente (Le Tour de l’oie, Gallimard, Paris 2019, p. 156-158), à travers lequel Erri de Luca définit avec humour l’étrangeté de sa fonction d’écrivain :

[Le roman est un dialogue entre le narrateur – bien proche d’Erri de Luca… – et son fils imaginaire].

Le Fils : Tu lances des images, tu les sors de ton vocabulaire comme de la manche d’un tricheur. On dirait que tu n’as pas besoin d’y penser, elles sortent toutes prêtes.

Le narrateur : Celle du tricheur aussi est une image, je t’en propose une autre. Sur un mur il y a des trous faits par des projectiles parfaitement tirés au centre de petits cercles. 

Un tireur d’élite, de passage, est surpris et demande qui est capable d’une telle précision.

On lui dit que c’est un enfant borgne qui les fait. Le tireur va le féliciter et lui demande qui lui a appris à si bien viser.

Personne, répond l’enfant. D’abord je tire sur le mur et puis je dessine les cercles.

Je fais comme ça moi aussi. Les images sont des cercles à appliquer autour des trous. Je suis cet enfant qui ne sait pas tirer.

Je t’en raconte une autre pour m’expliquer.

Il y a très longtemps, un savant, spécialiste d’un sujet, qu’il est inutile de préciser, est recherché et invité dans un grand nombre de beaux endroits. Partout, l’accueil est enthousiaste.

Un jour, son cocher lui demande une faveur : échanger une seule fois leurs vêtements et leurs rôles, pour ressentir lui aussi ce que veut dire être acclamé.

Le savant a le sens de l’humour et accepte, imaginant ce qui se passera pour le cocher une fois sur scène.

Arrivés là où ils sont attendus, le public applaudit le chauffeur vêtu avec élégance.

On l’accompagne sur scène avec les honneurs qui lui sont dus.

Dans un coin de la salle, le savant habillé en cocher savoure à l’avance la suite.

Celui qui est chargé de mener le débat adresse au cocher une première question, compliquée, spécifique et de nature controversée.

Le cocher réagit avec un air contrarié, puis fâché.

Il répond qu’il s’attendait à des questions bien plus ardues, alors que, pour une affaire aussi élémentaire, il suffit d’appeler son cocher au fond de la salle pour avoir la réponse.

En tant qu’écrivain, je suis invité à droite et à gauche et on me pose des questions. Mais moi, je suis le cocher, et je m’en sors de la même façon, en laissant répondre l’autre moi-même, celui que j’accompagne et qui prend la parole à ma place, du fond de la salle (…).

Puis je descends de scène et je redeviens le cocher de moi-même.

Belle lucidité, et belle humilité, peu courante chez ceux, intellectuels, politiques…, qui font de la parole leur profession.

Attention : un virus peut en cacher bien d’autres !

Loin de moi l’intention de nier la gravité de la pandémie qui nous concerne tous.

Les politiques et les médias en prennent fort heureusement la mesure.

Je voudrais simplement rappeler ici que bien des virus œuvrent depuis longtemps dans nos sociétés, qui expliquent en partie la virulence du dernier venu.

Le plus important étant peut-être celui du déni.

Il présente plusieurs variantes.

En premier lieu, celle du déni de la vulnérabilité.

Sans doute les grandes pandémies n’ont-elles pas attendu nos dérèglements démographiques et écologiques pour sévir avec une violence extrême.

[La peste noire] a tué de 30 à 50 % des Européens en cinq ans (1347-1352) faisant environ 25 millions de victimes. Ses conséquences sur la civilisation européenne sont sévères et longues, d’autant que cette première vague est considérée comme le début explosif et dévastateur de la deuxième pandémie de peste qui dura, de façon plus sporadique, jusqu’au début du XIXe siècle.

(source Wikipedia)

Pour une population européenne estimée au Moyen Âge entre 70 à 100 millions d’habitants le chiffre est considérable.

On pourrait bien sûr évoquer encore la grippe espagnole.

Même si un certain extrémisme écologique (ajout: et/ou nationaliste…) voudrait donc le croire ou le faire croire, l’ampleur de la crise liée au coronavirus est loin d’être une nouveauté dans l’Histoire humaine.

Ce genre de péril sévissait bien avant la pression démographique, la mondialisation et les désastres environnementaux que nous connaissons.

Mais sans doute ce qui fait son aspect inédit concerne plus l’anthropologie et la philosophie.

Car voilà : si les pandémies sont, depuis des siècles, le lot de notre humanité, la façon de considérer notre mort, notre finitude, elle, a considérablement changé.

L’homme du Moyen Âge européen, tout comme encore de nos jours celui d’autres cultures non occidentales, vivait bon gré mal gré avec la conscience permanente de sa finitude et de sa mortalité.

Or, comme nous le montre par exemple Jean Ziegler (Les vivants et la mort, Seuil, Paris 1975), notre société capitaliste et marchande, surtout depuis la Révolution industrielle et jusqu’aux délires récents du transhumanisme, nous a fait perdre cette fraternité coutumière avec la mort, nous installant dans un prométhéisme, une hubris ordinaire dont la mise en question par des événements pourtant ô combien prévisibles suscite l’affolement voire la panique.

Eh oui ! Nous sommes mortels. Étonnante découverte, n’est-ce pas ?

Et cette fragilité concerne nos corps, certes, mais encore bien sûr notre économie, nos systèmes boursiers si sensibles à l’hystérie et à l’affolement, nos réseaux informatiques dont la complexité est elle aussi à la merci de quelque virus de grande ampleur qui se manifestera quelque jour selon toute probabilité, et bien d’autres choses encore…

L’une des leçons de cette crise pourrait être alors, souhaitons-le, de nous faire prendre conscience de cette vulnérabilité et de cette finitude essentielles qui nous sont constitutives.

La conscience approfondie de sa propre mort est sans doute l’une des caractéristiques de l’humain dans le monde animal. Paradoxalement, elle est pour nous une chance incomparable.

« Notre propre finitude est une chance qui nous est offerte par la vie ou, si l’on préfère, par la mort. Cette chance est celle de l’existence destinale de l’individu. La mort, imposant une limite à notre existence, instaure une discontinuité, institue le temps. Elle confère une place et un sens à chaque instant de vie, d’où elle singularise chaque vie et lui donne sa signification. La mort instaure la liberté. (…) Le pouvoir immense de l’homme n’est efficace que parce qu’il est limité. Sans la limitation par la mort, ce pouvoir se dissoudrait dans l’indifférence. Rappelons encore Jankélévitch : ‘’Comme le levier prend appui sur un point fixe pour soulever ce qui pèse et qui résiste, ainsi le pouvoir contrarié prend appui sur un immodifiable destin pour allonger notre vie et distendre la sphère de notre liberté ; c’est donc la négativité et c’est l’invincibilité même de la mort qui donnent un sens, une vocation, une direction définie à notre activité transformatrice et progressiste’’ » (J. Ziegler, op.cit. Point Seuil 90, p. 297-298).

« Pouvoir immense », sans doute. Mais pouvoir dès toujours marqué par cette limite à notre fantasme infantile de toute puissance que constitue la mort.

Puisse notre actuel confinement, en nous rappelant l’évidence libératrice de notre finitude, nous ramener à un peu plus de sagesse.

Et c’est bien à ce niveau que nous retrouvons une indispensable et urgente réflexion sur l’écologie. Car le fantasme de toute puissance est un autre nom du fantasme de toute croissance, tout aussi infantile par sa prétention infinie, et tout aussi sujet au virus du déni.

*

Mais un autre virus que les urgences actuelles nous font opportunément oublier est celui de l’égoïsme.

Je suis admiratif et reconnaissant des efforts remarquables actuellement accomplis par le personnel de santé et autres professionnels ou bénévoles qui s’emploient avec générosité et altruisme pour nous défendre contre l’épidémie.

Mais il est une évidence qu’on ne peut que constater :

On le sait, ou on devrait le savoir, 97 % des Français appartiennent aux 30 % les plus riches du monde, 90 % aux 20 % de ces plus riches.

Notre système de santé est excellent, tant mieux. Nous ne pouvons que nous en réjouir et remercier toutes celles et ceux qui le font être ce qu’il est.

Mais il s’agit incontestablement, qu’on le veuille ou non, d’un système de santé de riches, pour les riches que nous sommes pour la grande majorité d’entre nous.

Or, la focalisation médiatique sur les urgences quotidiennes occulte trop souvent cette évidence.

Qu’en est-il alors de celles et ceux qui, chez nous, en tant que sans abris, ou à nos portes, en tant que victimes innocentes de conflits divers, n’en bénéficient pas ?

Légitimement préoccupés par nos craintes et nos angoisses devant la maladie, nous en oublions encore plus que d’habitude le sort des plus démunis, qui disparaissent de notre horizon ainsi que des radars de l’info.

Bien plus, pour beaucoup (cf. entre autres, les connotations stupéfiantes d’une bonne partie des « commentaires » au deuxième lien mentionné ci-dessus), un appel à l’altruisme et à la solidarité relèverait d’une « moraline » (Nietzsche raillait par ce terme ce qu’il considérait comme la pieuse indignation des bien-pensants…) ou autre « droit de l’hommisme » quelque peu névrotique et en tout cas dépassé.

« On ferme les écoles en France pour lutter contre le coronavirus, le système hospitalier est en tension et il faudrait ouvrir les frontières pour accueillir ces gens ? Non ! », peut-on lire suite à l’article mentionné, entre autres remarques édifiantes.

Après les horreurs de la guerre et les noyades, il faudrait donc en rajouter au délit de non-assistance à personne en danger, en laissant mourir de maladie à nos portes les personnes que le droit que nous avons-nous-mêmes édifié nous oblige à accueillir.

Comme s’il était inconcevable d’imaginer, sans pour autant contrevenir aux nécessaires mesures de prudence et de confinement, une prise en charge sanitaire des populations massées à nos frontières.

Prise en charge à la mesure des pays  exceptionnellement privilégiés que nous sommes.

En dépit de notre situation de plus riches du monde, nous sommes loin d’être à la hauteur de nos engagements pour ce qui est du respect des textes que nous avons signés concernant l’accueil des réfugiés.

Faut-il donc encore laisser à bien plus pauvres et bien moins équipés que nous la gestion d’une épidémie de cette importance, dont les répercussions sont mondiales ?

https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2016/07/18/moins-de-9-des-refugies-accueillis-dans-les-6-pays-les-plus-riches_4971222_4355770.html

[Chiffres de 2016. Les six pays en question sont : les États-Unis, la Chine, le Japon, l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni. À l’inverse, la Jordanie, la Turquie, le Pakistan, le Liban, l’Afrique du Sud et le territoire palestinien occupé, qui pèsent pour moins de 2 % dans l’économie mondiale, en accueillent plus de 50 %, soit près de 12 millions de personnes].

Rappelons donc une fois encore que s’il concerne certes l’éthique, le respect du droit d’asile relève avant tout, comme son nom l’indique, du droit, et du droit international qui plus est.

Le droit d’asile est « un droit ultime ». Il est internationalement reconnu et garanti par la Convention de Genève de 1951, inscrit dans la Constitution française et dans la Charte des Droits Fondamentaux de L’Union Européenne :

Article 18 : Droit d’asile : Le droit d’asile est garanti dans le respect des règles de la convention de Genève du 28 juillet 1951 et du protocole du 31 janvier 1967 relatifs au statut des réfugiés et conformément au traité instituant la Communauté européenne.

La très grave dérive vers des interprétations  minimalistes que l’on observe depuis quelques décennies de la part des États n’est pas une simple démission morale, elle met en péril la notion même de droit.

Jusqu’alors apanage des partis d’extrême droite allant jusqu’à remettre en question nos engagements internationaux, une telle démission fait désormais l’objet d’une banalisation préoccupante.

On ne peut accepter que les difficultés actuelles de notre pays, comme de l’ensemble de nos pays riches donc, constituent un prétexte de plus pour nous mettre délibérément hors la loi, pour enfreindre sciemment des engagements que nous nous sommes nous-mêmes donnés.

Car ne pas intervenir en ce qui concerne la situation sanitaire de personnes qui relèvent dans leur immense majorité du droit d’asile constitue bel et bien une trahison de ces engagements.

Or, le droit tel que nous le connaissons est lui aussi chose fragile et vulnérable.

On le constate, nombreux sont dans le monde les leaders politiques qui aspirent à être débarrassés de ses implications les plus gênantes, qu’elles concernent le respect des personnes, nos devoirs humanitaires ou nos obligations écologiques.

Face à leurs prétentions croissantes, un sursaut s’avère indispensable pour sauver, avant qu’il ne soit trop tard, un Droit qui reste digne de ce nom.

J’ai plusieurs fois cité H. Welzer [Les guerres du climat. Pourquoi on tue au XXIème siècle, Gallimard 2009].

« [Il] montre comment une société peut lentement et imperceptiblement repousser les limites du tolérable au point de remettre en cause ses valeurs pacifiques et humanistes, et sombrer dans ce qu’elle aurait considéré comme inacceptable quelques années auparavant. Les gens s’habitueront (et s’habituent déjà) aux événements climatiques extrêmes, aux épisodes de disette ou aux déplacements de population. Les habitants des pays riches s’habitueront aussi très probablement à des politiques de plus en plus agressives envers les migrants ou envers d’autres États, mais surtout ressentiront de moins en moins cette injustice que ressentent les populations touchées par les catastrophes. C’est ce décalage qui servira de terreau à de futurs conflits » (cité par Pablo Servigne et Raphaël Stevens, dans : Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, Seuil, Paris, 2015, p.208-209).

Nous y sommes. Incontestablement.

Voilà que se profile le triomphe du virus du chacun pour soi.

Spécificité américaine, la ruée sur les armes et sur les munitions constitue un effet plus inattendu de l’épidémie. Depuis plusieurs jours, les ventes progressent fortement, alimentées par diverses psychoses : la crainte de ne plus pouvoir s’approvisionner en cas de fermeture des commerces, la perspective de devoir se défendre soi-même si les forces de l’ordre, touchées par la maladie, ne répondaient plus et, surtout, la peur diffuse face à l’incertitude de ces prochains mois. Traditionnellement, le marché des armes fleurit lors des périodes d’instabilité économique ou de changements politiques.

https://www.lemonde.fr/international/article/2020/03/18/prisonniers-liberes-vente-d-armes-en-hausse-les-etats-unis-a-l-heure-du-coronavirus_6033591_3210.html

Il est encore temps de se réveiller.

*

Ajout du 23/03:

Ce lien, pour ce qui est de la situation catastrophique des sans abris:

https://www.politis.fr/articles/2020/03/sans-abri-et-precaires-en-grand-danger-41542/

Et en ce qui concerne l’hystérisation aux frontières de l’Europe:

https://www.liberation.fr/planete/2020/03/21/en-hongrie-les-etrangers-coupables-tout-trouves-de-l-epidemie_1782526

*

Et cet appel, à faire suivre:

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/03/10/que-vaut-l-europe-si-elle-se-fait-l-ennemie-du-droit-d-asile_6032516_3232.html

Du mépris d’autrui et de ses conséquences en Syrie et en Palestine. Et aussi de ma nièce Mila, qui fort heureusement ne fait pas la une des médias.

Il y a certes bien des façons d’insulter et de mépriser l’humanité en autrui.

La plus terrible étant la destruction physique et psychique délibérée, surtout lorsqu’elle s’accompagne d’une lâcheté qui, depuis maintenant des années, équivaut à une complicité tacite.

Démission lors du franchissement de la « ligne rouge » par les forces syriennes, reculades diverses qui permettent en ce moment même aux pires tyrans et à leurs alliés de s’octroyer le droit de vie et de mort sur des milliers de civils, au mépris de « valeurs » qu’il faut désormais se résoudre à écrire avec des guillemets, tellement le choix d’une « politique transactionnelle » les supplante, aux dires du courageux docteur Pitti (environ 14mn dans l’émission).

La France, l’Europe, le monde « regardent ailleurs ».

Quatre millions de personnes menacées, 700 000 déplacés pris entre les feux de tyrans qui s’affrontent, cela pèse bien peu face à la nécessité de demeurer les « vassaux de Poutine » selon le même Raphaël Pitti, et de ne pas trop importuner d’autres Erdogan.

Bien triste démonstration d’une absence de courage politique doublée d’une tragique inexistence de l’Europe.

Bien sûr, on invoquera plutôt la « Realpolitik », terme dont la consonance germanique évoque de façon inquiétante un certain Munich.

Car si faire de la diplomatie, ce n’est pas démissionner mais discuter avec nos ennemis et non pas avec nos amis, comme nous le répètent certains sages, encore faudrait-il être en capacité de le faire.

Or cela ne semble pas être le cas.

Au moins faudrait-il alors avoir ce minimum de courage et d’honneur qui permet encore de nommer par son nom la barbarie, de distinguer « moindre mal » et « intolérable ».

Mais ce n’est désormais plus le cas non plus.

Bien triste présent donc, qui, comme tous les Munich de l’Histoire, laisse présager de bien tristes lendemains.

*

Entre autres abdications devant la « fatalité », l’accueil ô combien timide et complaisant accordé à l’inqualifiable « plan de paix » concocté en privé par Trump et Netanyahou, véritable camouflet au droit des Palestiniens et plus largement au droit international.

Pour le fin connaisseur de la politique israélienne qu’est Ronen Bergman (environ 6mn50 dans l’émission), un tel plan est « une recette parfaite pour la guerre ».

Tandis qu’un personnage aussi mesuré qu’Élie Barnavi se montre surpris :

Ce qui est le plus étonnant, c’est la réaction de l’Europe, notamment de la France. Quand on pense que la France, qui était tout de même le champion de l’État palestinien, loue, même de manière mesurée, les efforts de paix du président Trump, c’est quand même extraordinairement curieux.

Et même si, comme le souligne le même Barnavi, les Palestiniens peuvent avoir leur part de responsabilité pour ce qui est de l’échec de certaines propositions antérieures, le désintérêt de la communauté internationale pour la cause palestinienne ouvre grand la porte aux « solutions » proposées par les plus extrémistes des Hamas, Hezbollah et autres manœuvres d’un Iran dont les missiles et les capacités nucléaires peuvent sous peu considérablement changer la donne.

Nouvel exemple de l’incroyable inconséquence de soi-disant « responsables » politiques, et de la tragique capitulation de ceux qui s’en font tacitement les complices.

Le danger n’a jamais été aussi grand, mais on se contente de siffloter et de regarder ailleurs jusqu’à la catastrophe, si tant est que le déni constitue l’un des ressorts essentiels des comportements humains.

*

Cela n’a sans doute pas la même importance, mais je ne peux m’empêcher de rapprocher de telles situations d’autres inconséquences, bien franco-françaises, celles-là.

Il se trouve qu’une de mes petites nièces se nomme Mila.

Et je ne pourrais accepter qu’elle reçoive des menaces de mort, quoi qu’elle ait pu dire ou faire, et de quelque personne que ce soit.

Mais je suis tout de même stupéfait qu’une bonne partie de la presse bien-pensante n’éprouve pas de difficulté à élever au rang de « critique » ce qui relève de l’insulte ordurière et nauséabonde.

Car les mots ont un sens.

Et si j’ai plusieurs fois montré mon attachement à la liberté d’expression et au refus du délit de blasphème, je serais désolé que la Mila que j’aime puisse un jour s’abaisser à des invectives aussi agressives, abjectes et dégradantes.

Sans doute Dieu, s’il existe, est-il bien au-dessus de nos grotesques injures.

Mais pour beaucoup, il fait partie de la famille et suscite, qu’on le veuille ou non, un investissement existentiel et affectif profond. Or, il n’est pas sans conséquences prévisibles d’insulter quelqu’un de la famille.

Comme je le montrais dans le post mentionné ci-dessus, il y a un temps pour tout. Le kairos se montre déterminant.

Les insultes ordurières et autres vocables sordides peuvent ne pas prêter à conséquence dans une société équilibrée et pacifiée.

Mais il n’en va pas de même dans des sociétés comme la nôtre, où discriminations avérées et tensions à fleur de peau peuvent à tout moment dégénérer en tragiques affrontements.

Si MM. Trump et Netanyahou font le choix de mépriser ouvertement des Palestiniens, plongeant tout le Moyen Orient dans des dangers non négligeables, je serais pour ma part bien meurtri de voir ma petite nièce cultiver la voie de la provocation en se postant devant une synagogue ou une mosquée, fussent-elles virtuelles, pour déclarer que :

« Votre religion, c’est de la merde, votre Dieu, je lui mets un doigt dans le trou du cul, merci, au revoir ».

Je me permets de reprendre tels quels mes propos d’il y a quelques années dans le post mentionné ci-dessus, car le contexte n’a hélas pas changé :

Face à cette situation, on ne peut qu’exprimer de la réserve face à l’argument – certes en partie légitime – qui consiste à dire qu’un athée (…) n’est pas tenu de respecter la sensibilité ni les codes de ce qui ne fait pas partie de son univers de pensée. Cela vaudrait aussi pour chaque croyant par rapport aux croyances qui ne sont pas la sienne.

Soit.

Il me semble cependant difficile de concevoir ce qu’on appelle laïcité sans faire place à ce qu’Orwell nommait la « common decency », qui est peut-être tout simplement la reconnaissance d’un commun dénominateur éthique qui seul rend possible la vie en société.

Un tel « respect de l’autre », qui pourrait en être l’une des traductions, n’est certes pas en opposition avec l’indispensable liberté d’expression. C’est même lui qui est à l’origine des paragraphes de la loi de 1881 que j’ai mentionnés plus haut.

Le thème rencontre aussi sur bien des points la question de l’autocensure.

Bien sûr, en tant qu’athée, rien ne m’empêche de rentrer dans une synagogue sans me couvrir la tête, de garder mes chaussures dans une mosquée, ou de visiter une église ou un temple bouddhiste torse nu, avec mon chien et mes accessoires de plage.

Mais cela porte un nom, qui est au moins la goujaterie, sans doute aussi l’incivilité, peut-être tout simplement l’imbécillité.

Or, il est tout de même permis de penser qu’on peut être athée sans être forcément goujat, incivil ou imbécile. C’est du moins ce que j’ai toujours essayé de faire comprendre à mes élèves.

Hélas, tout comme les adultes, les élèves en question m’ont donné bien des fois la preuve, par leur grossièreté, voire leur obscénité insigne, qu’il arrive bien souvent à l’imbécillité de faire de la résistance. Imbécillité doublée par les temps qui courent d’une agressivité verbale totalement désinhibée.

Ce ne serait pas grand-chose si cela restait au niveau de la plaisanterie de mauvais goût.

Mais tout comme les outrances d’un Trump font peser de graves hypothèques sur la paix au Moyen Orient, les injures ordurières et provocatrices mettent gravement en péril le vivre ensemble au sein d’une nation qui expérimente de façon souvent difficile sa propre diversité et la complexité inhérente à toute coexistence de cultures, de religions et d’opinions.

Une telle expérience ne demande qu’à être un profond enrichissement collectif.

Alors, de grâce, ne la laissons pas sombrer sous les assauts de la bêtise et de l’agressivité.

Et il serait souhaitable que certains médias et autres idéologues apparemment incapables de comprendre ce que signifie le terme « laïcité » cessent de qualifier d’héroïsme ce qui n’est jamais que dangereuse imbécillité.

Car il serait bien illusoire de penser qu’il n’y a chez nos jeunes que des Greta Thunberg.

Là encore, il importe de sortir du déni.

Comme nous le montre à l’évidence l’histoire de notre humanité, certains parmi les jeunes d’aujourd’hui seront les artisans des conflits de demain.

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Ajout du 16/02:

Deux liens à des articles courageux:

https://www.la-croix.com/Monde/Moyen-Orient/Syrie-peut-empecher-catastrophe-humanitaire-Idlib-2020-02-15-1201078456

et sur le blog de Jean Pierre Filiu:

https://www.lemonde.fr/blog/filiu/