Encore une fois, se poser les bonnes questions. Quelques libres réflexions sur l’IA, avec Kant, Bachelard, Kuhn, Edgard Poe, Baudelaire et d’autres encore.

Stultitia s’étonne de ce que je ne me sois toujours pas occupé de la question de l’Intelligence Artificielle, alors que l’IA passe pour être, si l’on en croit ses admirateurs dithyrambiques, l’avenir incontournable de notre économie, de notre civilisation, de notre humanité, tout bonnement. Et que les investissements colossaux en cours confirment largement un tel enthousiasme.

J’avoue que je suis piqué au vif, et que je me sens obligé d’abandonner derechef mes habituelles réflexions écologiques et géopolitiques pour me tourner incontinent vers cet objet, pour moi non encore identifié.

Pas tant que cela, pourtant.

Car j’y ai bien fait allusion dans quelques posts précédents pour relayer les critiques de Bihouix, Pitron, Fressoz et autres Shifproject dénonçant l’effrayante gabegie d’énergie et de ressources diverses que cette nouvelle venue suscite.

Mais c’est vrai. Je n’étais jamais allé voir l’IA de près. Il est donc temps de vous raconter cette première rencontre avec la belle.

Elle fut pour le moins surprenante.

Car je pensais avoir affaire à l’une de ces influenceuses prétentieuses et sans cervelle qu’on croise au hasard des recherches sur le web.

Mais le premier contact m’a proprement estomaqué.

Mon intention était de savoir si on peut accorder un quelconque crédit à ces experts innombrables qui croient, ou du moins veulent faire croire que l’IA peut se substituer à l’humain, quel que soit le domaine envisagé.

Dans ce but, j’avais décidé de lui proposer ce que je considérais comme une « expérience cruciale », une sorte de question-clé afin de vérifier comment s’en tirerait la dame.

Le thème choisi fut donc celui d’une distinction entre deux caractéristiques de l’humain, proches en apparence, mais permettant de mieux préciser ce qui fait sa spécificité :

« Faut-il distinguer talent et génie ? ».

Or, à ma stupéfaction, le plan proposé pour cette réflexion était digne d’un « talentueux » devoir de philosophie. Restait encore à l’exploiter.

J’ai donc compati aux affres de mes ex-collègues enseignants contraints de « corriger » de telles productions « secondées » par l’IA.

Peut-on encore y découvrir la moindre trace de ce qui fait l’autonomie d’une pensée ?

Il y a de cela une quinzaine d’année, avant même l’essor de l’IA, j’avais déjà retrouvé mot pour mot sur internet une dissertation que m’avait rendue un élève. Comme je lui montrais les preuves de sa tricherie, celui-ci m’avait affirmé, sans se démonter : « Mais bien sûr, Monsieur. C’est moi qui l’ai mise sur le web ».

Mais c’était alors des cas relativement isolés, et on pouvait percevoir tout de même dans un devoir quelques efforts laborieux pour « penser par soi-même » selon l’expression consacrée.

Or, le développement tous azimuts d’une pensée par procuration soulève une interrogation essentielle, déjà vive donc depuis quelques temps, mais qui ne fait que s’amplifier de manière incontrôlable, tant l’accès à cet outil de l’IA est désormais facile et banalisé : jusqu’à quel point la construction d’une réflexion, et donc la pensée elle-même, va-t-elle être annihilée, déjà pour nos générations, mais surtout pour celles à venir ?

La pensée, la réflexion, supposent nécessairement un effort, une lutte laborieuse contre des difficultés, des obstacles. Penser représente une véritable ascèse de l’intelligence. Une idée ne se trouve pas toute faite comme une bouteille de Coca sur un rayon de supermarché. Elle s’élabore dans une confrontation avec l’opinion, la ou les « doxa » ambiantes, souvent dans la douleur, la discussion, la critique qui permet de faire la part des choses et de passer de cette inévitable hétéronomie par laquelle nous héritons de la pensée des autres pour construire une pensée au moins en partie autonome, qui ne soit pas une simple réplique passive. Et cela vaut pour la pensée individuelle comme pour celle que nous nous efforçons de produire ensemble dans ce difficile dialogue que nous nommons démocratie.

Car la qualité de nos pensées individuelles détermine notre capacité à construire un monde commun politiquement responsable.

La pensée toute faite n’est pas de la pensée. C’est un objet de consommation qui devient instrument de domination puisqu’elle n’est pas passée par cette élaboration discursive et critique qui la fait justement pensée. Elle est alors la pensée de celui qui a pensé pour nous, à notre place, et qui maîtrise ainsi la vie de la Cité. Un Big Brother, ou tout autre genre de Big Despote.

Un deuxième sujet d’étonnement a été que ce plan de « devoir de philosophie » offert par ChatGPT (il s’agit bien de lui) était, je l’ai dit, « talentueux ». Je n’en attendais pas tant.

Et cela me semble redoubler son danger.

Car en effet, il ne s’agissait en rien d’une caricature comme ont pu en produire ou en produisent encore certains logiciels de traduction (l’un d’eux, que j’utilisais pour communiquer avec des réfugiés traduisait systématiquement en français le nom d’un organisme administratif ukrainien par « boa constrictor » – sic ! -…).

Non. La langue employée était étudiée, soignée, sans fautes. Le discours était construit, ordonné, précis.

Une démonstration de sérieux adaptée à une puissante opération de séduction.

C’est ici que je reviens à ma question posée à propos de la distinction entre « talent » et « génie ». Car la mystification la plus insidieuse et indolore de l’IA est de nous introduire dans un monde où l’algorithme se pare d’un aspect policé, BCBG, un monde propre, « talentueux », mais d’où toute trace de « génie » aura disparu à tout jamais.

Car avant d’être la prérogative de quelques êtres hors du commun, le « génie » est par essence le contraire de l’algorithme, et donc la marque propre de … l’humain, tout simplement.

Et ChatGPT le sait, bien sûr. Un tel aspect ne peut échapper à son intelligence mécanique suralimentée aux bases de données.

Lisons plutôt ce qu’il nous dit :

*

« Le talent

  • Définition : Une aptitude remarquable dans un domaine — artistique, sportif, intellectuel, technique.
  • Origine : Résulte souvent d’un mélange de prédispositions naturelles et d’un développement soutenu (apprentissage, entraînement, pratique).
  • Caractéristiques :
    • Progressif : il s’affine avec le temps.
    • Disciplinaire : s’exerce dans un cadre existant (ex. jouer du piano, résoudre des équations, peindre un portrait).
    • Reproductible : plusieurs personnes peuvent atteindre un niveau de talent comparable avec suffisamment de travail et d’aptitudes.

Le talent excelle dans ce qui existe déjà.

Le génie

  • Définition : Une capacité exceptionnelle à créer, penser ou percevoir de façon radicalement nouvelle.
  • Origine : Difficile à expliquer ; souvent considéré comme un mélange exceptionnel d’intuition, d’imagination, d’intelligence et de sensibilité.
  • Caractéristiques :
    • Visionnaire : apporte quelque chose qui n’existait pas ou bouleverse les cadres.
    • Rare : ne peut pas être atteint uniquement par le travail.
    • Transformateur : influence durablement un domaine (ou plusieurs).

Le génie invente ce que le talent maîtrise ».

*

Impressionnant, n’est-ce pas ? Les définitions saisissent par leur pertinence.

Il y a là effectivement toute la matière nécessaire à une dissertation correcte.

Mais voilà : cette dissertation, pour correcte et « talentueuse » qu’elle soit, court le risque d’être définitivement sans « génie ».

Car ChatGPT se tire une balle dans le pied en dénonçant lui-même ses insuffisances :

Si en effet, le talent est « disciplinaire [et] s’exerce dans un cadre existant », s’il « excelle dans ce qui existe déjà », le talent est la caractéristique « reproductible » d’un algorithme, et ChatGPT, l’IA ne nous procurera jamais rien de plus qu’une « reproduction ». L’algorithme s’exerce effectivement « dans un cadre existant » et « excelle dans ce qui existe déjà ». Sans plus.

Or, c’est toute l’histoire de l’humanité qui atteste, à la différence de celle des machines, que l’humain est l’être qui démontre son génie propre à travers « une capacité exceptionnelle à créer, penser ou percevoir de façon radicalement nouvelle », à travers ses qualités « d’intuition, d’imagination, d’intelligence et de sensibilité ».

Il y a certes des grands et des petits génies, mais c’est la caractéristique propre à l’humain qui fait de lui un « visionnaire » qui « apporte quelque chose qui n’existait pas ou bouleverse les cadres ».

Les cadres, ce sont maintenant les algorithmes. Or l’humain se définit par la particularité qu’il a de casser, de « bouleverser » les algorithmes. Rien de moins.

Il y avait l’algorithme de la féodalité et de la royauté, et des êtres humains l’ont cassé. Il y avait l’algorithme de la société esclavagiste, et des êtres humains l’ont cassé. Il y avait l’algorithme du colonialisme, et il y a eu Gandhi, il y a celui du poutinisme, et il y a eu Navalny et d’autres.

Y a-t-il un algorithme propre à susciter des Gandhi et des Navalny ? Cette question nous renvoie aux enjeux fondamentaux que nous évoquerons plus loin, qui sont ceux de la conscience et de la liberté.

Certes, la tentation des hommes a toujours été de s’aliéner aux pensées toutes faites, aux programmes, aux algorithmes, féodaux, esclavagistes, nazis, poutiniens et autres. Mais on sait bien que c’est au prix de leur humanité, de leur conscience réflexive, de leur liberté, c’est-à-dire de leur « génie » propre.

Et cela s’observe quel que soit le domaine.

Dans celui de l’esthétique, c’est Kant qui nous dit que « le génie, c’est la nature [humaine] qui donne ses règles à l’art ».

En effet, la créativité artistique n’a jamais pu se scléroser dans des règles fixées une fois pour toutes comme si elles étaient gravées dans le marbre ou comme si l’art était contraint par quelque algorithme. La peinture, la sculpture, l’architecture, la poésie… ont en permanence renouvelé leurs règles sous l’action de génies et du génie propre à la nature humaine.

L’exemple des révolutions dans l’histoire de la peinture nous le montrerait à l’envi. Comme elle n’a rien à faire de canons préétablis, la peinture se moque de tout algorithme qui ne ferait que réduire sa splendide liberté, qui est celle de l’art lui-même.

Pour ce qui est de la littérature et de la poésie, j’ai demandé à ChatGPT de me traduire la première page d’une des nouvelles d’Edgar Poe que j’affectionne, intitulée « La chute de la maison Usher ». Il se trouve que le traducteur de ces nouvelles en français n’est autre que Charles Baudelaire. Alors sans doute l’IA a-t-elle rendu une copie convenable, talentueuse même. Mais, emprisonnée dans ses algorithmes sans âme, elle ne pourra jamais égaler le génie poétique fulgurant qui émane de l’inspiration de l’auteur des « Fleurs du Mal ».

Il en irait de même de la traduction du Faust par Gérard de Nerval, qui ne craignait pas de s’avouer piètre germaniste, mais chez lequel la sensibilité et l’émotion palliaient le défaut d’une connaissance plus technique de la langue, celle-là même que peut assurer prosaïquement un algorithme sans génie.

Le philosophe Gaston Bachelard de son côté montre comment la raison scientifique opère par rupture, en remettant radicalement en question ce qu’il nomme les « obstacles épistémologiques » constitués par l’ensemble des principes, souvent inconscients ou déterminés par une culture donnée, qui empêchent la raison de rencontrer le réel dans sa vérité. Les algorithmes d’une prétendue « Intelligence » artificielle n’ont aucune raison d’échapper à ce statut d’obstacles.

L’exemple d’Einstein en particulier, bien connu de Bachelard, manifeste comment il lui fallut échapper à l’obstacle épistémologique que constituait la physique de son temps – dite « classique » – pour penser la relativité, l’espace, le temps et notre univers d’une façon inimaginable pour la plupart des physiciens formatés par les modèles de cette physique. Aucun « algorithme », nécessairement engendré par la science de son temps, n’aurait donc pu induire une telle révolution conceptuelle qui échappait à tout « programme ».

Dans « La Structure des révolutions scientifiques », le philosophe des sciences Thomas Kuhn souligne lui aussi comment la science progresse de façon discontinue, en renversant régulièrement les systèmes de pensée, les « paradigmes » sur lesquels elle s’appuie. Ce ne sont donc pas les algorithmes de l’ancien paradigme qui pourront générer la « révolution » nécessaire à son progrès.

Dans les sciences, tout comme dans l’art ou la littérature, rien ne remplacera jamais l’intuition humaine, « l’intelligence naturelle », seule capable de ce genre de révolutions.

Ce caractère du « génie », indispensable à une véritable création qui ne soit pas simple recombinaison d’éléments préexistants ou organisation nouvelle de composants passés, caractère qu’on trouve à l’œuvre dans toute production d’œuvre d’art comme de modèles scientifiques nouveaux ainsi que, plus modestement mais tout aussi réellement, dans un humble devoir d’élève construisant une réflexion de façon autonome, pointe peut-être, nous l’avons dit, vers la notion de liberté.

Car créer, inventer, produire quelque chose qui n’existe pas encore manifeste une capacité d’échapper à un programme, à un déterminisme. En ce sens, l’échec humain lui-même est créateur, car un algorithme ne peut pas dévier du chemin qui lui a été fixé. Il ne peut se tromper à moins d’avoir été programmé pour cela. Or l’homme est ce mauvais élève qui casse les programmes et les algorithmes, pour le meilleur comme pour le pire. En cela il se révèle libre.

Il ne s’aliène pas aux modèles dans lesquels on avait cru pouvoir enfermer les canons éternels du Beau, une représentation définitive de l’univers physique, ou encore un système politique immuable jouissant de quelque caution présumée divine.

Cette liberté qui fait que l’homme ne semble pas simplement régi par un programme s’origine dans sa conscience réflexive, capable justement de porter un jugement sur un programme ou un algorithme, mais aussi dans son être sensible, le fait qu’il ne soit pas seulement le siège d’un mécanisme intellectuel abstrait, programmé, attendu, mais avant toute chose un corps fait de chair et de sang, de sentiments et d’émotions, « un mélange exceptionnel d’intuition, d’imagination, d’intelligence et de sensibilité », toutes choses qui le rendent scandaleusement imprévisible.

Et c’est bien cette complexité de l’humain qui ne semble pouvoir être réductible à quelque mécanisme, fût-il programmé par les meilleurs algorithmes qui soient, qui me paraît tranquillement permettre de n’accorder aucun crédit à tous ceux qui croient, peut-être sincèrement, ou du moins veulent nous faire croire, gigantesques marchés à l’appui, que l’IA pourrait se substituer à l’humain.

Bien sûr, ce type « d’intelligence » sans conscience ni liberté, qui, sous ses présentations les plus complexes, n’est jamais qu’un simple mécanisme supervisé par une intelligence humaine, peut constituer un outil d’une puissance incomparable pour fournir des données propres à alimenter une réflexion – certes pas pour la remplacer – données utilisables dans la recherche, les sciences, l’histoire, etc. et bien sûr dans une multitude d’applications de la vie courante, mais aussi, ne l’oublions pas, dans nos guerres où elles accroissent de façon démesurée notre pouvoir de destruction. Mais il est essentiel de maintenir cet outil dans son rôle et de ne pas considérer qu’il pourrait prendre notre place.

Une illustration dont on ne sait si elle est tragique ou comique des enjeux humains qu’il soulève nous est donnée par le film allemand Ich bin dein Mensch, (intitulé Je suis ton homme, lors de diffusions à la télévision française).

https://fr.wikipedia.org/wiki/I%27m_Your_Man_(film)

Extrait de Wikipedia :

« Berlin, dans un futur proche : la scientifique Alma (Marren Eggert) travaille au Musée du Proche-Orient. Elle se laisse convaincre de participer à un essai afin d’obtenir des fonds de recherche pour son travail sur les inscriptions cunéiformes sumériennes. Pendant trois semaines, elle doit cohabiter avec Tom (Dan Stevens), un robot humanoïde (…) Grâce à son intelligence artificielle (IA), il sera entièrement programmé en fonction du caractère d’Alma et de ses besoins. Tom doit incarner l’époux parfait pour Alma, dont, jusqu’ici, la vie se résumait à la recherche scientifique. » etc.

Après diverses réticences et péripéties, Alma finit par consentir à une relation amoureuse. En dépit d’une rupture, le film se termine de façon ambiguë sur une réconciliation apparente dont on ne sait pas où elle va mener le « couple ».

Ce qui impressionne surtout dans ce film, c’est la parfaite simulation des sentiments dont se montre capable Tom, le robot humanoïde. Programmé pour apporter le bonheur à Alma, il fait preuve de « sensibilité », de « délicatesse », en plus, bien évidemment, d’être un amant parfait et infatigable, un cerveau connaissant toutes les langues, les sciences, la littérature mondiale, etc.

Tom – et ses équivalents féminins – seraient-ils donc l’avant-garde d’une humanité parfaite, devant laquelle la nôtre apparaîtrait dans toutes ses misères et ses insuffisances, ses innombrables vices et défauts ?

Mais qu’avons-nous à gagner à l’avènement de ce « meilleur des mondes » ?

Il se trouve que j’ai aussi posé à ChatGPT la question :

« L’IA pourra-t-elle avoir des sentiments ?»

Je vous livre sa réponse, fort instructive :

*

« La question L’IA pourra-t-elle avoir des sentiments ?” touche à la fois la science, la philosophie et la psychologie.(…)

1. Aujourd’hui : non, les IA n’ont pas de sentiments

Les systèmes actuels, même très avancés, ne ressentent rien.
Ils simulent des réponses émotionnelles parce qu’ils ont été entraînés à reconnaître et produire des modèles de langage associés aux émotions.
Mais il n’y a aucune expérience intérieure, aucun “ressenti”, aucune conscience.

2. Pourquoi ?

Pour ressentir une émotion, il faut :

une subjectivité (avoir un point de vue interne, une conscience phénoménale),

  • une motivation interne, des besoins et une manière d’être affecté par ce qui arrive,
  • une continuité d’existence perçue (un “moi”).

Les IA ne possèdent rien de tout cela :

  • elles exécutent des calculs,
  • n’ont pas d’intérêts personnels,
  • n’ont ni corps ni sensations,
  • ne sont pas conscientes de leurs propres états.

3. Dans le futur : est-ce possible ?

Les spécialistes ne sont pas d’accord.
On peut distinguer trois scénarios :

🅐 Scénario “non” : les émotions sont biologiques

Selon cette vision, les émotions sont trop liées à un corps vivant, à l’hormonal, à la douleur, au plaisir…
Une IA ne pourrait donc jamais ressentir comme un humain.

🅑 Scénario “oui, peut-être” : si on crée une architecture consciente

Certains chercheurs pensent qu’une IA pourrait développer une forme de ressenti si :

  • elle avait des buts intrinsèques,
  • un modèle stable de soi,
  • une intégration sensorimotrice (un corps robotique),
  • une architecture qui produit des états internes cohérents.

[inutile de préciser que, n’en déplaise à M. Musk et autres, il y a bien des raisons de penser que cette option est parfaitement délirante. Entre autre, un « corps robotique » sans chair ni sang ne sera jamais un corps].

Mais cela impliquerait de résoudre le mystère de la conscience, ce qui n’est pas fait.

🅒 Scénario intermédiaire : une “émotion artificielle”

L’IA pourrait simuler parfaitement les émotions au point de donner l’impression de les ressentir —
sans pour autant avoir une expérience subjective.
Cela pourrait être indistinguable pour un observateur humain.


En résumé

Aujourd’hui : aucune IA n’a de sentiments.
Demain : peut-être une simulation parfaite, peut-être un ressenti émergent — mais nous n’avons pas encore la science pour savoir.
Philosophiquement : la frontière entre « simuler » et « ressentir » soulève une question profonde sur ce qu’est la conscience elle-même.

*

Merci ChatGPT ! Les enjeux sont bien évoqués.

(Voyez, chers élèves : je ne rejette pas tout de l’IA. On peut aussi s’en servir pour bâtir une réflexion personnelle).

Ils renvoient effectivement à un questionnement philosophique, sans doute aussi proprement métaphysique, sur la conscience, la liberté, le sujet, la subjectivité, la personne, l’expérience intérieure, le ressenti et la simulation.

En un mot, qu’est-ce que l’humain ? Résoudre tous ses « mystères » est certes loin d’être fait…

À ce questionnement qui, pour Kant, résume la philosophie, les algorithmes par définition ne répondront qu’avec ce par quoi et pour quoi ils auront été programmés.

Il faut donc s’attendre (c’est déjà commencé, cf. Grok, etc.) à ce que l’IA véhicule, sous des aspects séducteurs et des dehors anodins et apparemment neutres, des positions philosophiques, politiques et autres dans lesquelles s’actualiseront les grands débats qui agitent l’humanité depuis ses origines (matérialisme, spiritualisme, humanisme, antihumanisme, déterminisme, libre arbitre, etc. ainsi que toute la palette des options politiques allant du meilleur au pire, comme nous le montre déjà en particulier l’utilisation de l’IA par les réseaux sociaux).

Il importe de ne pas être dupe de cette pseudo-neutralité et innocuité dont elle se pare.

Et de ne pas entrer naïvement dans ce « meilleur des mondes » qu’elle se fait forte de nous proposer, où c’est l’être humain lui-même qui risque de devenir une simulation.

Ne la laissons pas surtout entrer dans la sphère de l’intime, comme le font déjà beaucoup de personnes, des jeunes en particulier. De par ses limites qui ont été soulignées, l’IA ne sera jamais un confident, un conseiller, encore moins un ami.

Elle ne sera qu’un abject simulateur d’amitié, ou pire encore, d’amour.

À défaut d’une rencontre avec un autre ou une autre personne en chair et en os, mieux vaut investir dans un chat ou un ours en peluche…

Comme toujours depuis nos origines, nous sommes confrontés à des choix, métaphysiques, philosophiques, existentiels.

Ce que nous faisons de l’IA et ce que nous allons en faire n’échappe pas à ces interrogations.

Son poids déjà considérable (excessif ?) nous l’avons vu, sur les ressources de notre planète impose des décisions concernant notre avenir et notre survie.

Il serait illusoire de croire que des algorithmes, aussi perfectionnés et talentueux soient-ils, pourraient les prendre à notre place.

Car elles relèvent de notre conscience et de notre liberté.

De ce « génie » qui reste le privilège de notre humanité, et que nul « artifice » ne devrait pouvoir nous contester.

*

Ajout du 30/11 :

Quelques extraits d’un article avec lequel je suis en plein accord :

https://www.la-croix.com/societe/chatgpt-nous-rend-il-betes-20251117

Le système d’intelligence artificielle (IA) générative ChatGPT, lancé il y a trois ans, le 30 novembre 2022, approche du milliard d’utilisateurs. Ces machines se voient souvent prêter, à tort, des capacités mentales et intellectuelles. Mais que font-elles aux nôtres ?

(…)

Ces derniers mois, ChatGPT et consorts sont de fait devenus pour une partie de leurs utilisateurs une sorte de confident, auquel raconter ses chagrins ou solliciter des conseils intimes.

Baisse de l’activité neuronale

Même sans aller jusque-là, solliciter quotidiennement ChatGPT pour trouver un mot ou une idée semble bel et bien affecter les capacités cognitives. C’est ce qu’a montré une expérience menée avant l’été par le prestigieux MIT auprès de 54 étudiants de Boston. Leur activité neuronale a été mesurée pendant qu’ils rédigeaient une dissertation en vingt minutes, les uns avec ChatGPT, les autres avec un moteur de recherche de type Google, et les derniers sans aucun soutien externe.

Conclusion : ce troisième groupe opérait nettement plus de connexions neuronales que les deux autres. Le premier groupe, en revanche, était le plus « lésé » des trois, avec une baisse moyenne de 55 % de l’activité neuronale, en particulier dans les zones liées à la mémoire, à la résolution de problème et à l’attention. Ces étudiants assistés par ChatGPT se souvenaient du reste beaucoup moins bien de ce qu’ils avaient écrit. L’étude concluait à une « diminution probable des compétences d’apprentissage », le recours à l’IA pouvant favoriser un « traitement passif » de l’information. Plus trivialement, une partie de la presse mondiale en a conclu que ChatGPT « rend bête ».

Bien que l’étude n’ait pas encore fait l’objet d’une publication scientifique, ni donc d’une relecture par des pairs, ces résultats paraissent crédibles aux yeux de Laure Tabouy, neuroscientifique et éthicienne. « Déléguer le raisonnement humain à des algorithmes probabilistes, cela engendre une perte d’effort cognitif et une perte de pensée critique », explique cette docteure et doctorante à l’université Aix-Marseille. Elle va même plus loin : « Sur le long terme, il y a un risque d’atrophie de certaines zones cérébrales au détriment d’autres. N’oublions pas que le cerveau est adaptable, plastique : les techniques l’ont toujours fait évoluer, comme le feu, la chasse… »

(…)

D’autres observateurs (…) [ soulignent] l’uniformisation culturelle à laquelle participent ces engins statistiques qui, par leur fonctionnement même, renforcent les moyennes, les stéréotypes et les clichés. « Veut-on vraiment leur abandonner notre style propre pour des expressions standardisées ? interroge Anne Alombert. N’oublions pas que ces produits numériques sont conçus en toute opacité par des entreprises dont le seul but est de générer des profits. » Pour l’heure, ces services n’ont pas trouvé leur modèle économique, mais il n’est pas exclu que celui-ci repose, à terme, sur de la publicité subtilement intégrée au fil de la « conversation ».

(…)

La neuroscientifique et éthicienne Laure Tabouy recommande de résister à cette « confusion voulue par les constructeurs » en s’adressant aux agents conversationnels de manière très factuelle, à l’impératif et sans le moindre affect. « C’est une grande base de données : on peut considérer qu’on a de la chance de l’avoir à notre disposition, mais c’est tout. »

Dont acte.

Et celui-ci encore, du même journal :

https://www.la-croix.com/a-vif/avec-l-essor-de-lia-nous-ne-serons-bientot-plus-capables-de-distinguer-le-vrai-du-faux-20251122

Et enfin un philosophe incontournable quand il s’agit de l’IA :

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Ajout du 03/12 :

Un article parmi d’autres qui incite à nuancer quelque peu tout de même, en dépit de son bien fondé, un extrémisme anti IA du type de celui d’Eric Sadin (ci-dessus).

https://www.lemonde.fr/pixels/article/2025/12/03/l-ia-des-outils-incroyables-pour-les-personnes-en-situation-de-handicap_6655791_4408996.html

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Ajout du 08/12 :

Un plaidoyer que je partage en faveur d’une critique radicale, quoique circonstanciée, de l’IA :

« Est-il vraiment impossible de conserver le bénéfice des apports positifs de l’IA générative (dans la recherche médicale, par exemple) sans la mettre à disposition des particuliers à travers les ordinateurs ou les smartphones ? »

https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/12/08/abel-quentin-ecrivain-face-aux-risques-de-l-ia-une-critique-abrupte-radicale-est-necessaire_6656477_3232.html?random=1068762988

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Ajout du 11/12 :

Eh oui ! Comme il a été dit plus haut, l’IA, quel que soit son « talent », ne suffit pas à remplacer le « génie » de quelques créateurs inspirés, même dans la pub. CQFD.

https://www.lemonde.fr/economie/article/2025/12/10/une-pub-d-intermarche-creee-par-un-studio-d-animation-cartonne-sur-les-reseaux-au-moment-ou-celles-de-multinationales-faites-avec-ia-sont-critiquees_6656817_3234.html

Et cet article en accès libre, qui illustre de façon simple et réjouissante, proprement « géniale » oserais-je dire, les enjeux auxquels nous sommes confrontés :

https://www.lemonde.fr/economie/video/2025/12/12/pub-intermarche-les-coulisses-du-court-metrage-francais-qui-fait-un-carton-sur-les-reseaux_6657054_3234.html

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Ajout du 29/12 :

https://www.lemonde.fr/economie/article/2025/12/26/comment-l-ia-devore-la-planete_6659449_3234.html

Transition, piège à c… ? Oser se confronter au réel, avec Jean Baptiste Fressoz, Guillaume Pitron, Philippe Bihouix, Pascal et quelques autres.

« Nous courons sans souci dans le précipice, après que nous ayons mis quelque chose devant pour nous empêcher de le voir ». (Pascal, Pensées, Brunschvicg 183).

Sans doute Pascal fait-il ici allusion au précipice de la mort individuelle que nous nous évertuons à refuser de voir en préférant à la lucidité les mille ruses de ce qu’il nomme le « divertissement ».

Mais on peut aussi légitimement rapporter cette pensée au destin d’une humanité qui court à sa perte en s’obstinant à ignorer les signaux qui l’avertissent de l’imminence de son propre effondrement.

Car enfin, Carson, il y a plus de soixante ans, Mansholt, Dumont, Ellul, Meadows et d’autres encore il y a plus de cinquante ans, et toujours pas de réelle volonté d’enrayer notre course à l’abime !

Nous continuons à ressembler à des enfants dans une cour de maternelle qui s’amusent, se chamaillent pour des bagatelles insignifiantes, voire, au pire, se font la guerre pour quelques délires de toute puissance infantile afin de bien montrer aux petits copains qu’on est le plus fort et le plus musclé.

Mais au-delà de ces agitations tragiquement puériles, de l’immaturité et l’irresponsabilité affligeantes de nos politiciens, le monde réel s’écroule sans que nous y prêtions attention.

Le dernier « divertissement » à la mode par lequel nous nous bandons les yeux tout en feignant d’être lucides prend aujourd’hui la forme d’une incantation : nous en appelons à la « transition », sans vouloir nous rendre compte combien cette ferveur incantatoire relève de la pure illusion, voire de la supercherie délibérément entretenue.

Au terme d’une remarquable histoire de l’énergie, Jean Baptiste Fressoz nous rappelle quelques évidences : après deux siècles de « transitions énergétiques », le monde n’a jamais utilisé autant de bois, qui fournit deux fois plus d’énergie que la fission nucléaire ou que le solaire et l’éolien réunis ; nous n’avons jamais brûlé autant de charbon ; le « big oil » ne s’est jamais aussi bien porté. Car les énergies ne se remplacent pas les unes les autres, elles s’entremêlent et s’empilent au fil de l’histoire : le plus grand parc d’éolien en mer est utilisé par Equinor pour… alimenter ses plateformes pétrolières (J.B. Fressoz op.cit. en lien p. 213, version numérique) etc. etc.

La mécanisation et l’usage croissant d’engrais azotés, l’extraction minière et la métallurgie, parce qu’elles font face à la diminution de la qualité des ressources, deviennent souvent plus gourmandes en énergie. Le bâtiment utilise des matériaux de plus en plus intensifs en carbone : l’aluminium l’est davantage que l’acier, le polyuréthane plus que la laine de verre, les panneaux de bois plus que les planches. Le béton est certes moins intense en énergie que les briques, mais dans de nombreux pays pauvres ou anciennement pauvres, il a remplacé des matériaux décarbonés comme le pisé et le bambou. Enfin, l’extension des chaînes de valeur, la sous-traitance et la globalisation accroissent les kilomètres parcourus par chaque marchandise ou composant de marchandise et donc le rôle du pétrole dans la bonne marche de l’économie. Ces phénomènes ont été masqués par l’efficacité croissante des machines et le poids des services dans le PNB mondial, mais ils n’en sont pas moins des obstacles essentiels sur le chemin de la décarbonation. Enfin, l’efficacité énergétique croissante de l’économie repose sur l’utilisation d’objets de plus en plus perfectionnés, mélangeant de plus en plus finement une plus grande variété de matières. Par exemple un pneu en 2020 contient deux fois plus d’ingrédients différents qu’une voiture entière un siècle plus tôt. Ou encore un téléphone des années 1920 contenait vingt matériaux différents, un siècle plus tard, un smartphone utilise 50 des 87 métaux de la table périodique des éléments. En augmentant la complexité matérielle des objets, le progrès technologique renforce la nature symbiotique de l’économie. Il permet certes d’accroître l’efficacité énergétique, mais il rend aussi le recyclage difficile si ce n’est impossible. Au cours du temps, le monde matériel est devenu une matrice de plus en plus vaste et complexe enchevêtrant une plus grande variété de matières, chacune consommée en plus grande quantité. Ces quelques constats historiques ne dérivent pas d’une loi irréfragable de la thermodynamique : ils permettent seulement de saisir l’énormité du défi à relever ou l’ampleur du désastre à venir (J.B. Fressoz, op. cit.p 215 version numérique).

L’économie dite « dématérialisée » vers laquelle nous serions censés nous diriger, celle qui fait la part belle au numérique, à l’IA, n’a jamais été autant consommatrice de matériaux, de ressources qui, n’en déplaise aux « cornucopiens » en tous genres, n’ont évidemment rien d’inépuisable.

Dans l’une de ses remarquables interventions (vers 19mn), Guillaume Pitron nous parle de son côté du MIPS, ratio entre le poids final d’un produit et la matière consommée, le « sac à dos écologique » que représentent les objets que nous utilisons quotidiennement. Car chaque gramme de métal rare contenu par exemple dans nos smartphones suppose une extraction de matière qui peut représenter jusqu’à 1200 fois ce poids. Un smartphone de 150 grammes dans notre poche pèse en fait 182 ou 183kg de ressources. Une simple puce électronique quant à elle exige 16 000 fois son poids en extraction de minerais.

« Plus c’est léger, plus c’est lourd », nous dit Guillaume Pitron. « Le monde bas carbone est un monde haute matière ».

La « dématérialisation », la « numérisation », le « cloud », « l’IA » accélèrent de façon exponentielle notre consommation de métaux.

Outre la consommation colossale d’énergie, l’infrastructure matérielle nécessaire au fonctionnement d’internet et désormais de l’IA – centaines de milliers de kilomètres de câbles, gigantesques datacenters, satellites, lanceurs de satellites, etc. -représente la plus importante utilisation de matériaux de toute l’histoire de l’humanité.

Cette utilisation nous confronte aux problèmes liés à la diminution des « réserves rentables » et à la difficulté de leur extraction.

Celle-ci accroît bien évidemment notre consommation de métaux pour construire des engins sans cesse plus sophistiqués pour rendre possible cette extraction, cette production d’engins augmentant elle-même notre consommation d’énergie en un cercle vicieux inéluctable, avant même que le fonctionnement de tels outils n’occasionne à son tour une gigantesque dépense énergétique.

Car la raréfaction des ressources disponibles exigera une quantité de plus en plus considérable d’énergie pour exploiter des mines de plus en plus profondes, des ressources de plus en plus difficilement accessibles. Qu’elle soit ou non « décarbonée » cette production d’énergie utilisera en retour de plus en plus de métaux.

Citant Guillaume Pitron, je faisais allusion à ce problème dans un de mes derniers posts :

L’étude de M. Vidal [chercheur au CNRS] devrait être le livre de chevet des chefs d’État du monde entier. En se fondant sur les perspectives de croissance les plus communément admises, le chercheur souligne tout d’abord les quantités considérables de métaux de base qu’il va falloir extraire du sous-sol pour tenir la cadence de la lutte contre le réchauffement climatique. Prenons le cas des éoliennes : la croissance de ce marché va exiger, d’ici à 2050, « 3 200 millions de tonnes d’acier, 310 millions de tonnes d’aluminium et 40 millions de tonnes de cuivre », car les éoliennes engloutissent davantage de matières premières que les technologies antérieures. « À capa­cité [de production électrique] équivalente, les infrastructures […] éoliennes nécessitent jusqu’à quinze fois davantage de béton, quatre-vingt-dix fois plus d’aluminium et cinquante fois plus de fer, de cuivre et de verre » que les installations utilisant des combustibles traditionnels. (Guillaume Pitron, La guerre des métaux rares », Les Liens qui Libèrent, Paris 2019, p. 230-232).

Rappelons aussi que :

« La consom­mation mondiale de métaux croît à un rythme de 3 à 5 % par an ; pour satisfaire les besoins mondiaux d’ici à 2050, nous devrons extraire du sous-sol plus de métaux que l’humanité n’en a extrait depuis son origine (…) Nous allons consommer davantage de minerais durant la prochaine génération qu’au cours des 70 000 dernières années, c’est-à-dire des deux mille cinq cent géné­rations qui nous ont précédés. Nos 8,252 milliards de contem­porains [estimation corrigée2025] vont absorber plus de ressources minérales que les 108 milliards d’humains que la Terre a portés jusqu’à ce jour ». (id. ibid).

Déjà notre consommation de métaux sera en 2060 multipliée par deux par rapport à ce qu’elle était en … 2011 !

Comme le souligne encore Guillaume Pitron, il est donc particulièrement schizophrène de soutenir qu’une « économie dématérialisée » du numérique et de l’Intelligence Artificielle pourrait être au service de l’environnement.

Et qu’au vu d’une telle débauche de consommation de métaux comme d’énergie, une telle « transition » pourrait-être autre chose qu’un dangereux « green washing ».

Sans doute, effectivement, des utilisations contrôlées du numérique et de l’IA dans certains domaines spécifiques (médecine, recherche…) faisant l’objet d’un discernement rigoureux confié à des instances informées dont le choix serait à définir pourrait être légitime et profitable au bien de l’humanité.

Mais il serait gravement illusoire de croire que des millions d’éoliennes, de panneaux solaires de voitures électriques, et autres gadgets connectés grâce au numérique et à l’IA pourraient susciter une « transition verte » qui nous permettrait de ne pas remettre fondamentalement en question nos façons de vivre.

Comment accepter que des datacenters géants consommant des quantités colossales de ressources minérales et d’énergie puissent servir à stocker des « vidéos de chats » (G. Pitron) et autres futilités au détriment des ressources minérales et énergétiques de la planète et de la préservation du climat ?

C’est pourtant indiscutablement l’avenir que nous promet le « vaisseau fou » de notre civilisation technologique (Philippe Bihouix).

Or, le « divertissement » dénoncé par Pascal, celui-là même qui nous fait courir vers le précipice, ne devrait plus avoir droit de cité dans notre monde au bord de l’effondrement.

Tout comme la frugalité prônée par Philippe Bihouix, un « saut de conscience » vers une transition raisonnée et intelligente, osant parler de niveau de consommation matérielle et de répartition plus que de voitures électriques, d’avions à hydrogène et autres « vidéos de chats », se révèle indispensable, pour Guillaume Pitron et Jean-Baptiste Fressoz pour éviter la catastrophe.

Une transition qui ne nous empêche pas de penser convenablement le défi climatique, et ne produise pas « plus de confusion scientifique et de procrastination politique qu’autre chose » (J.B. Fressoz, op. cit.p 13 version numérique).

La transition est l’idéologie du capital au xxr siècle. Grâce à elle, le mal devient le remède, les industries polluantes, des industries vertes en devenir, et l’innovation, notre bouée de sauvetage. Grâce à la transition, le capital se retrouve du bon côté de la lutte climatique. Grâce à la transition, on parle de trajectoires à 2100, de voitures électriques et d’avions à hydrogène plutôt que de niveau de consommation matérielle et de répartition. Des solutions très complexes dans le futur empêchent de faire des choses simples maintenant. La puissance de séduction de la transition est immense : nous avons tous besoin de basculements futurs pour justifier la procrastination présente. L’histoire de la transition et le sentiment troublant de déjà-vu qu’elle engendre doivent nous mettre en garde : il ne faudrait pas que les promesses technologiques d’abondance matérielle sans carbone se répètent encore et encore, et que, après avoir franchi le cap des 2°C dans la seconde moitié de ce siècle, elles nous accompagnent tout aussi sûrement vers des périls plus importants (J.B. Fressoz, op. cit.p 218 version numérique).

Immense défi, politique certes, pour amener enfin nos dirigeants de tous bords à une responsabilité qui, promettant « du sang et des larmes » plutôt que des lendemains qui chantent, n’a rien de démagogique ni d’électoraliste. Car « la transition écologique en douceur, ça n’existe pas » nous dit à juste raison Daniel Cohn-Bendit.

Mais en quoi une frugalité consciente et assumée devrait-elle être moins désirable qu’une vie dissipée en divertissements dérisoires, qui ne tarderont pas à se révéler funestes ?

Défi adressé certes à nos politiciens, mais aussi, dans sa dimension essentiellement politique, à tous les citoyens que nous sommes, et à la jeunesse en particulier.

Car, comme le constate Guillaume Pitron (vers 1h46, vidéo en lien), un jeune français entre 18 et 25 ans en est à son cinquième téléphone portable ; il passe des heures sur Tik-Tok ; il est ainsi « le fer de lance d’un monde Haute Matière », ainsi que « Haute Énergie », même « décarbonée » au prix environnemental démesuré que nous venons de voir. Est-il si écolo qu’il le pense ? Est-il si Greta Thunberg qu’il le croit ? Il doit être attentif à ne pas tomber dans les incohérences et les contradictions qui ont été le lot des générations précédentes. Le paradoxe propre à la « génération Thunberg », c’est « d’être écolo jusqu’au moment où on a un portable entre les mains ». Pour échapper à l’incohérence qui en découle, il reste heureusement à la jeunesse à mettre en œuvre le pouvoir de créativité qui constitue sa richesse.

Sans se décourager, car la tâche est, on s’en rend compte, immense…

*

Ajouts :

Sans commentaire…

https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2025/10/27/derriere-les-nouveaux-projets-d-extraction-fossile-le-soutien-constant-des-entreprises-et-des-banques_6649786_4355770.html

*

https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2025/10/27/petrole-gaz-charbon-ces-nouveaux-projets-fossiles-qui-compromettent-la-lutte-pour-le-climat_6649785_4355770.html

https://www.lemonde.fr/planete/article/2025/09/22/les-etats-prevoient-de-produire-toujours-plus-de-combustibles-fossiles-en-2030-malgre-les-engagements-internationaux-pour-le-climat_6642383_3244.html

https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/10/02/l-incompatibilite-de-l-ia-avec-la-decarbonation_6644065_3232.html

https://www.arte.tv/fr/videos/115071-000-A/des-mines-vertes-une-solution-a-la-crise-climatique/

Ajout du 09/11 :

À propos des ravages d’ores et déjà causés – en particulier sur les ressources en eau – par le développement de « l’économie dématérialisée » de l’IA et des data-centers :

https://www.arte.tv/fr/videos/128630-000-A/chili-asseche-par-les-data-centers/

Ajout du 11/11 :

Un article essentiel pour notre avenir, qui n’est resté que quelques heures sur le portail du « Monde ».

Pourquoi ? Ne pas désespérer Billancourt ? Ou laisser de la place pour un nouvel épisode de « Sarko à la maternelle » ?

Et de nombreuses interventions d’Aurore Stéphant, qui vont dans le même sens que celles de Guillaume Pitron. Par ex :

*

Ajout du 12/11 :

Vous avez dit « transition énergétique » ?

« L’absence de réponse ». Du « jour du dépassement » à Gaza et ailleurs, « la plus grande menace » pour l’humanité.

Ce titre m’a été inspiré par l’infographie du dernier numéro du Courrier International (1812-1813-1814 du 24/07 au 13/08 2025. p.49) qui traite du « jour du dépassement », et considère l’absence de réponse à cette menace croissante comme le plus grand danger pour l’humanité.

(voir aussi L’“ATLAS DES RESSOURCES” hors-série de cette même revue en vente actuellement).

Selon les calculs de l’ONG américaine Global Footprint Network, l’humanité a consommé le 24 juillet, « jour du dépassement », toutes les ressources que la planète peut régénérer en un an. Si nous continuions à ce rythme, il faudrait 1,8 Terre pour satisfaire notre consommation.

On le sait, certains pays, majoritairement en Afrique, ne génèrent pas de surcharge pour la planète, ou représentent une surcharge négative qui compense celle, effrayante, que font subir à notre planète des pays tels que le Qatar, dont la consommation annuelle représente 9,9 Terres, les États-Unis, la Norvège, la France, dont la consommation représente environ 3 Terres, et qui elle, a déjà épuisé toutes les ressources naturelles que la Terre peut lui offrir et vit « à crédit » depuis le 19 avril.

https://overshoot.footprintnetwork.org/newsroom/country-overshoot-days/

Ce Jour du dépassement mondial intervient chaque année un peu plus tôt : au début des années 1970 il survenait le 29 décembre. Il a donc régressé de près de 6 mois en 55 ans.

En dépit de toutes les mises en garde de personnalités pleinement conscientes dès cette époque des risques que courait notre humanité lancée dans une croissance dévastatrice, risques pour notre environnement et notre survie, nous sommes passés de 3,680 milliards d’humains en 1970 à plus de 8 milliards aujourd’hui, augmentant d’autant le nombre de consommateurs. L’extraction et le gaspillage de ressources irremplaçables a suivi cette évolution démographique incontrôlée. L’utilisation mondiale de matières premières – minéraux, métaux, combustibles fossiles, biomasse… – a plus que triplé depuis 1970, passant de 30 milliards de tonnes en 1970 à 106,6 milliards en 2024, entraînant la dégradation du climat, de l’environnement et de la biodiversité que nous subissons. Notre avenir est désormais menacé de façon toujours plus manifeste.

Voir aussi :

« Les ressources naturelles n’ont jamais été autant exploitées. À un rythme qui dépasse largement la biocapacité de notre planète ».

(…)

“Actuellement, l’humanité exploite la nature 80 % plus vite que les écosystèmes terrestres ne peuvent se régénérer ».

(…)

« Déforestation, érosion des sols, perte de biodiversité et accumulation de CO2 dans l’atmosphère… Les conséquences de notre consommation effrénée de ressources sont visibles, souligne Global Footprint. Et elles contribuent à une augmentation de la fréquence des phénomènes météorologiques extrêmes et à une baisse de la production alimentaire. “Au XXIe siècle la deuxième plus grande menace pour l’humanité est la surexploitation écologique, c’est-à-dire la surexploitation persistante des ressources de notre planète. La plus grande menace est l’absence de réponse”, conclut l’ONG. (Courrier International, art. cité).

Rappelons encore, comme nous le répète Guillaume Pitron (La guerre des métaux rares, Les liens qui libèrent, Paris 2019, p.232) que

nous allons consommer davantage de mine­rais durant la prochaine génération qu’au cours des 70 000 dernières années, c’est-à-dire des deux mille cinq cent géné­rations qui nous ont précédés. Nos 7,5 milliards de contem­porains [ajout : le livre date de 2019. Nous sommes aujourd’hui près de 8,3 milliards] vont absorber plus de ressources minérales que les 108 milliards d’humains que la Terre a portés jusqu’à ce jour ».

Cette « absence de réponse » est révélatrice d’une très grave carence dont fait preuve – à des degrés divers – notre humanité.

Le « jour du dépassement » est aussi celui d’une gigantesque faillite morale et politique.

Comment est-il possible en effet qu’en toute connaissance de cause (car devant l’accumulation des données il est désormais impossible de nier notre responsabilité face à ce qui est en train de nous arriver) nous ayons délibérément choisi, et continuons de choisir, l’aveuglement moral et le déni politique ?

Déni politique généralisé certes – surtout ne pas remettre en question l’impératif de la sacro-sainte « croissance » élevée au rang de mythe indiscutable – mais aussi complicité le plus souvent tacite des milliards de consommateurs que nous sommes.

*

Et qu’il me soit permis de faire un rapprochement :

Un tel déni inadmissible est du même ordre que la démission morale et politique qui a cours face aux conflits qui déshonorent en ce moment notre humanité.

L’ « absence de réponse » y est tout aussi manifeste…  

« Des gens meurent de faim, tandis qu’à quelques kilomètres de là, les supermarchés regorgent de nourriture », s’indigne l’UNRWA sur le réseau social X.

https://www.lemonde.fr/international/article/2025/07/24/dans-la-bande-de-gaza-les-ravages-de-la-famine_6623463_3210.html

« Tout le monde crève de faim à Gaza » : le témoignage bouleversant du poète Ziad Medoukh

Bien sûr, le premier responsable est le cynisme de politiques entretenant des conflits inadmissibles qui auraient dû être résolus depuis des décennies.

Mais comment ne pas évoquer « l’absence de réponse » appropriée de dirigeants capables d’envoyer des bombes sur l’Iran, mais qui légitiment et soutiennent d’autres bourreaux auxquels ils fournissent des armes,

mais aussi « l’absence de réponse » et le silence complice de ces millions de personnes capables d’élire ou de maintenir au pouvoir, aux États-Unis, en Israël, en Russie ou ailleurs des provocateurs irresponsables ou des fanatiques fauteurs de guerres.

« absence de réponse » de la « communauté internationale », d’une ONU renonçant lâchement à se doter d’un « conseil de sécurité » digne de ce nom, alors qu’une réforme serait parfaitement possible,

et encore silence complice et approbateur de celles et ceux qui se montrent capables de considérer des crimes de guerre comme un spectacle réjouissant

https://www.lemonde.fr/international/article/2025/07/21/le-cinema-de-sderot-ou-les-bombardements-sur-gaza-vus-d-israel_6622643_3210.html

sans oublier enfin l’ « absence de réponse », de nous tous, lorsque « nous ne cherchons pas à comprendre », comme le dit G. Bernanos dans La France contre les robots, ni à faire entendre notre voix, aussi humble soit-elle, comme l’exigerait notre devoir d’humanité.

Fort heureusement, face au suivisme sacrilège de celles et ceux qui déshonorent le judaïsme, quelques voix courageuses s’élèvent et répondent.

https://www.lemonde.fr/guerre-au-proche-orient/article/2025/05/30/jean-hatzfeld-ecrivain-en-detruisant-gaza-israel-detruit-le-judaisme_6609377_6325529.html

https://www.la-croix.com/religion/gaza-des-rabbins-interpellent-le-gouvernement-israelien-et-denoncent-une-grave-crise-morale-20250801

https://www.lemonde.fr/international/article/2025/07/28/deux-ong-israeliennes-se-prononcent-sur-l-operation-de-l-armee-a-gaza-il-faut-appeler-un-genocide-par-son-nom_6624845_3210.html

Tout comme d’autres s’opposent aux fastes liturgiques et monastiques d’une hérésie qui n’a plus « d’Orthodoxie » que le nom, donnant raison à l’opposante emprisonnée Anna Arkhipova : « Il vaut mieux être en prison que de contribuer à la machine répressive au prix de la liberté d’autrui ».

https://www.lemonde.fr/international/article/2025/07/29/le-proces-de-l-affaire-vesna-contre-la-jeunesse-russe-antiguerre_6624978_3210.html?random=1084925189

Ou d’autres encore sauvent l’honneur du christianisme face à l’arrogance d’un certain « catholicisme » ou « évangélisme » américain.

https://information.tv5monde.com/international/video/etats-unis-donald-trump-se-fait-sermonner-2759947

Nos remerciements à vous tous, qui, au prix de votre confort, de votre liberté, ou même de votre vie, nous conviez à lutter contre « l’absence de réponse ».

*

Ajout du 31/07 :

Ai-je été trop sévère ?

Car effectivement, en plus des manifestations populaires, des voix politiques s’élèvent enfin pour condamner les crimes d’Israël et exiger la reconnaissance d’un État palestinien :

https://www.vie-publique.fr/en-bref/299680-une-reconnaissance-prochaine-par-la-france-de-letat-de-palestine

https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/07/31/dominique-de-villepin-nous-avons-le-devoir-moral-absolu-de-nous-opposer-a-cette-folie-meurtriere-a-gaza_6625626_3232.html

https://www.lemonde.fr/international/article/2025/07/26/reconnaissance-de-la-palestine-pour-hubert-vedrine-il-devenait-deshonorant-de-ne-rien-faire_6624048_3210.html

https://www.lemonde.fr/international/article/2025/07/31/le-canada-promet-de-reconnaitre-l-etat-de-palestine-quitte-a-froisser-washington_6625775_3210.html

https://www.lemonde.fr/international/article/2025/07/31/le-portugal-envisage-la-reconnaissance-de-l-etat-palestinien-en-septembre_6625746_3210.html

https://www.lemonde.fr/international/article/2025/07/30/reconnaissance-de-l-etat-palestinien-le-royaume-uni-se-place-dans-le-sillage-de-la-france_6625502_3210.html

etc.

C’est certes mieux que rien. On peut toutefois s’interroger sur l’efficacité de telles déclarations quand on constate, outre le jusqu’au boutisme avéré d’un Netanyahou et l’adhésion explicite ou tacite qu’il suscite de la part d’une majorité de ses concitoyens, « l’absence de réponse » délibérée de celui qui aurait le pouvoir de changer la donne :

https://www.lesechos.fr/monde/etats-unis/reconnaissance-de-la-palestine-ce-que-dit-macron-importe-peu-et-ne-changera-rien-clame-trump-2178425

Ajout du 03/08 :

https://www.lemonde.fr/international/article/2025/08/03/david-grossman-celebre-ecrivain-israelien-qualifie-de-genocide-les-actions-d-israel-dans-la-bande-de-gaza_6626397_3210.html

Ajout du 04/08 :

« Nous avons le devoir de nous lever », alerte Ami Ayalon, ancien directeur du Shin Bet, dans une vidéo diffusée par le mouvement pour accompagner ce courrier. « Cette guerre a commencé comme une guerre juste, une guerre défensive. Mais une fois tous ses objectifs militaires atteints et une brillante victoire militaire contre tous nos ennemis, elle a cessé d’être une guerre juste. Elle conduit l’Etat d’Israël à la perte de sa sécurité et de son identité », estime M. Ayalon.

https://www.lemonde.fr/international/live/2025/08/04/en-direct-gaza-des-centaines-d-ex-responsables-de-l-appareil-securitaire-en-israel-demandent-a-donald-trump-de-faire-pression-pour-arreter-la-guerre_6624772_3210.html

Ajout du 07/05 :

https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/08/05/elie-barnavi-et-vincent-lemire-monsieur-le-president-si-des-sanctions-immediates-ne-sont-pas-imposees-a-israel-vous-finirez-par-reconnaitre-un-cimetiere_6626640_3232.html

« Un historien à Gaza ». Brève à propos d’un ouvrage de Jean-Pierre Filiu à paraître.

Comme je le disais dans mon post précédent, Jean-Pierre Filiu (auteur des paroles de la chanson de Zebda ci-dessus) fait partie des quelques personnalités essentielles qui nous permettent de mieux comprendre ce qui se passe dans notre monde contemporain tellement fracassé.

Étant l’un des meilleurs connaisseurs de la situation au Proche-Orient, et en particulier en Palestine, son ouvrage à paraître mercredi 28 mai aux Arènes, « Un historien à Gaza », où il relate son séjour d’un mois dans l’enclave, constituera à n’en pas douter un événement marquant.

https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/05/25/je-suis-a-peine-de-retour-a-gaza-que-me-submerge-deja-la-tragedie-de-ce-territoire-assiege-l-historien-jean-pierre-filiu-raconte-son-voyage-dans-l-enclave_6608283_3232.html

Je crois avoir suffisamment dénoncé le caractère intolérable de la guerre génocidaire que fait subir le gouvernement Netanyahou aux palestiniens (cf. post précédent)

https://www.amnesty.fr/actualites/rapport-genocide-palestiniens-gaza-commis-par-etat-israel

https://www.lefigaro.fr/international/gaza-les-actes-de-l-armee-israelienne-vont-dans-le-sens-d-un-genocide-alerte-le-conseil-de-l-europe-20250523

etc.

ainsi que l’illégitimité du colonialisme israélien

 pour ne pas être suspecté d’indulgence envers la politique d’Israël par des mouvements dont la stratégie politique est tout aussi intolérable et envers lesquels une complaisance affichée soulève bien des soupçons concernant celles et ceux qui l’entretiennent.

C’est pourquoi je me retrouve pleinement dans les analyses de Jean-Pierre Filiu sur le sujet (en particulier dans ce live important accessible gratuitement sur :

https://www.lemonde.fr/international/live/2025/05/26/en-direct-guerre-a-gaza-le-decalage-entre-les-epreuves-vecues-a-gaza-et-la-perception-du-monde-exterieur-est-sans-doute-ce-que-j-ai-vecu-de-plus-choquant-relate-l-historien-jean-pierre-filiu_6608186_3210.html

Analyses qui devraient être évidentes à quiconque accepte d’ouvrir les yeux, au-delà des manipulations et des approches partisanes.

« L’opposition au Hamas était déjà très forte à Gaza depuis de longues années, du fait du rejet de l’autoritarisme et du clientélisme du mouvement islamiste. Les élections programmées en 2021 auraient conduit à une défaite cinglante du Hamas dans les urnes à Gaza, mais les États-Unis et l’Union européenne ont accepté que l’Autorité palestinienne (AP) de Ramallah reporte ces élections sine die pour maintenir le président Mahmoud Abbas à la tête de l’AP. Il est pour moi incontestable que le Hamas, avec sa campagne terroriste du 7 octobre 2023, entendait aussi conforter sa mainmise sur la population de Gaza, qui paierait le plus lourd tribut aux représailles israéliennes. Les habitants de Gaza qualifient de « drones » les gros bras du Hamas qui font régner leur « ordre » dans l’enclave, leur châtiment préféré étant le tir dans les rotules de leurs opposants. L’enclave assiégée a été récemment le théâtre de manifestations populaires et spontanées contre le Hamas, qui a pu étouffer cette contestation inédite du fait de la poursuite, voire de l’intensification des bombardements israéliens ».

J’espère donc que la lecture de cet ouvrage à paraître permettra de vivifier de façon plus objective et informée les engagements qui s’imposent, et de ranimer nos raisons d’espérer :


C’est fondamentalement le courage et la dignité des femmes et des hommes de Gaza, même plongés dans une telle horreur, qui me donnent, malgré tout, des raisons d’espérer. Qu’ils soient parvenus à conserver leur humanité plus ou moins intacte dans un tel désastre force le respect. Mais reconnaissons que notre monde les a abandonnés durant beaucoup trop longtemps. Et cette tragédie, qui s’est littéralement déroulée sous nos yeux, va désormais nous hanter. Il n’en est que plus urgent d’agir pour un cessez-le-feu immédiat, avec libération des otages et retrait de l’armée israélienne. La clé de l’apaisement durable réside cependant dans la levée du blocus qui, imposé durant seize longues années, n’a pas épargné à Israël la journée la plus sanglante de son histoire, le 7 octobre 2023. Il est impératif que Gaza revienne au monde et que le monde revienne à Gaza. Alors tout sera possible, dans le cadre de la coexistence d’Israël avec un Etat palestinien pacifique et démilitarisé (Jean-Pierre Filiu, live cité).

Ajout du 29/05 :

https://www.amnesty.fr/presse/palestine-les-services-de-scurit-du-hamas-doivent-

Ajout du 31/05 :

https://www.lemonde.fr/guerre-au-proche-orient/article/2025/05/30/jean-hatzfeld-ecrivain-en-detruisant-gaza-israel-detruit-le-judaisme_6609377_6325529.html

Petit florilège orwellien en un temps d’invasion de la Novlangue.

Dans une de ses chroniques récentes, toujours remarquables, Jean-Pierre Filiu dénonce « une inversion orwellienne du langage » :

 « À propos de l’enclave palestinienne, où Israël mène une guerre dévastatrice, de nombreux termes signifient désormais leur contraire ».

La bande de Gaza n’est pas qu’un champ de ruines au sens littéral, avec la destruction totale ou partielle de près de 90 % des bâtiments, de plus de 80 % des commerces et de plus de deux tiers du réseau routier. L’enclave palestinienne est aussi un champ de ruines où gît une bonne partie du droit international, violé en toute impunité depuis un an et demi. Elle est également un champ de ruines pour les mots, qu’ils soient vidés de leur sens du fait de l’incapacité à rendre compte d’une telle catastrophe, même en abusant de superlatifs, ou, pire encore, du fait de leur mutation en leur exact opposé.

Ce processus d’inversion de la signification avait été admirablement anticipé, dès 1949, par George Orwell, lorsqu’il avait inventé la novlangue dans son chef-d’œuvre 1984. De même que « la liberté, c’est l’esclavage » sous la plume d’Orwell, certains termes en sont venus à désigner leur contraire dans la bande de Gaza dévastée.

Comment ne pas penser en effet à la « Novlangue » du génial auteur de 1984 quand on entend Benjamin Netanyahou qualifier de « victoire totale » ce qui apparaît comme un massacre insensé de milliers d’innocents, hypothéquant gravement tout espoir d’une paix future, ou encore de « respect par Israël de ses obligations humanitaires » quand les suspensions récurrentes de l’aide humanitaire se produisent en violation flagrante du droit international.

« La suspension de l’aide humanitaire à Gaza met en danger la vie de millions de palestiniens », prévient l’association Action contre la faim, donnant crédit à celles et ceux, y compris israéliens, qui n’hésitent pas à parler de dérive génocidaire.

https://www.amnesty.fr/actualites/rapport-genocide-palestiniens-gaza-commis-par-etat-israel

Sans parler de ce gag abject par lequel un chef d’État ose qualifier de « révolutionnaire et créative » la proposition de Donald Trump visant à transformer la bande de Gaza, une fois vidée de sa population, en « Côte d’Azur du Moyen-Orient »

Mais le comble du cynisme et de la manipulation du langage semble atteint lors de la visite de Netanyahou au démocrate bien connu Victor Orban :

“C’est important pour nous tous, pour toute notre civilisation, cette bataille que nous menons contre la barbarie”, a déclaré le Premier ministre israélien, flanqué d’ultranationalistes.

“Je suis convaincu que c’est la même bataille que nous menons pour l’avenir de notre civilisation commune, notre civilisation judéo-chrétienne.”

Car pour paraphraser Claude Levi-Strauss, il serait opportun de dire que le barbare, c’est d’abord celui qui nie sa propre barbarie.

De plus, l’emploi de l’expression « judéo-christianisme », si elle peut avoir une pertinence en ce qui concerne la théologie et la référence commune aux mêmes Écritures, relève, au dire de l’historienne Sophie Bessis, d’une « énorme imposture » idéologique dès qu’on veut en faire une utilisation politique (La civilisation judéo-chrétienne. Anatomie d’une imposture. Les liens qui libèrent, Paris 2025 p. 8 -version numérique-). Imposture de langage, « vérité alternative » (op.cit. p.12) dont le but est de créer une Sainte Alliance contre « la barbarie musulmane », alliance entre les droites et extrêmes droites prétendant se réclamer du christianisme dans les pays occidentaux et un ultranationalisme israélien prétendant se réclamer du judaïsme. 

Ajoutons pour déconstruire cette imposture langagière, en citant toujours Sophie Bessis, que l’islam « est plus proche du judaïsme qu’aucun des deux du christianisme » (op.cit. p.35).

[précision : j’ai moi-même utilisé le terme « judéo-chrétien » soit dans son sens biblique et théologique, soit en précisant « judéo-chrétien et islamique », par ex., pour bien marquer cette proximité culturelle du christianisme, du judaïsme et de l’islam. Et bien sûr lors de citations ou de références à des auteurs utilisant cette expression de façon non critique – Nietzsche, Kropotkine, Gauchet, etc.]

Certes, ce genre d’impostures n’est pas nouveau dans l’histoire de notre pauvre Monde et particulièrement de ses guerres.

Mais l’actualité de 1984 semble bien n’avoir jamais été aussi prégnante que dans ces temps que nous vivons, temps qui voient l’essor effréné de ce qu’il est convenu de nommer une « guerre cognitive », qui fait désormais rage au cœur même de nos smartphones et de nos ordinateurs.

LA GUERRE C’EST LA PAIX

LA LIBERTE C’EST L’ESCLAVAGE

L’IGNORANCE C’EST LA FORCE

Pouvait-on lire sur la façade du Ministère de la Vérité de l’Angsoc, régime qui règne sur l’Océania de 1984.

Et tant de preuves attestent désormais que la dystopie de l’Océania se rapproche.

Big Brother is watching you“ (Big Brother vous regarde) expérimentent désormais quelques centaines de millions de chinois soumis en permanence aux techniques de reconnaissance faciale qui s’exportent désormais vers tous les Etats, et spécialement ceux, de plus en plus nombreux, qui nourrissent des velléités autoritaires.

Et ce regard scrute désormais nos moyens de communication où de puissants algorithmes s’emploient subtilement à manipuler notre pensée.

Et c’est encore par une subversion du vocabulaire que de sanglantes guerres d’agression sont qualifiées « d’opérations spéciales », et que des manœuvres d’endoctrinement guerrier sont qualifiées « d’éducation ».

Triste héritage, il est vrai de nos propres opérations dites de « pacification », en Algérie, en Indochine, à Madagascar ou ailleurs, opérations récemment revenues sur le devant de la scène, et exposées dans toute leur horreur par de salutaires évocations.

On pourrait encore citer cette subreptice colonisation linguistique, qui transforme en Golfe d’Amérique le Golfe du Mexique.

Ainsi que les multiples attaques contre l’État de Droit d’un Trump qui paraît de toute façon inaccessible à toute admonestation judiciaire.

« Comme il a l’habitude de qualifier ses propres défaites de triomphes, on doute qu’il puisse se corriger… ».

À mettre bien sûr en relation avec l’impudente inversion de l’État de Droit suscitée par une condamnation bien de chez nous, on ne peut plus légale et légitime.

« La vérité, c’est le mensonge », nous disait Big Brother. Dont acte.

[pour une réflexion plus approfondie sur la question de la vérité, voir aussi :

*

Le décès du pape François m’incite à ajouter quelques lignes à cette chronique.

Loin de moi l’idée d’assimiler les propos d’un pape sympathique, attachant par sa simplicité et son humilité, et sous bien des aspects courageux – en particulier dans son engagement affirmé pour les pauvres, contre « la mondialisation de l’indifférence » qui frappe les migrants et les malheureux de ce monde – à cette « novlangue » qui régit l’univers de 1984.

Mais j’avoue que certains commentaires dithyrambiques sur son pontificat me paraissent tout de même relever de cette manipulation du langage que dénonçait Orwell :

« La révolution François : ces douze années où le pape a changé l’Église », peut-on lire dans le journal La Croix du 22 avril ; « Le pape François a voulu une révolution de l’Église qui attend encore ses résultats » titre Le Figaro du 21 avril ; ou encore « Le pape révolutionnaire qui a remodelé l’Église », annonce le New York Times, etc. etc.

Diantre, que de révolutions pour un seul homme !

Or, à moins d’altérer sérieusement le sens des mots, il faut bien reconnaître qu’un tel vocabulaire est proprement disproportionné pour rendre compte des faits.

Certes, il faut reconnaître à François un travail remarquable en ce qui concerne la réforme de la gouvernance du Vatican, l’assainissement de ses finances indignes, une action décidée, en dépit des résistances, contre la sclérose, la corruption, la « pétrification mentale et spirituelle » qui gangrène la Curie.

Et la bonté et la compassion dont il a fait preuve envers les démunis et les persécutés s’inscrit dans les attributs les plus essentiels d’une religion bien comprise, sans nul besoin qu’on les qualifie de « révolutionnaires ».

Mais la révolution de fond, la révolution théologique dont a besoin l’Église catholique et qui conditionne sa survie est bien loin d’avoir eu lieu !

Cette révolution qui aurait signé la fin de ce cléricalisme, souvent dénoncé en paroles, mais bien peu dans les actes, et toujours profondément imprégné dans les mentalités, y compris apparemment dans celle du pape…

Or, un retour à une théologie simplement évangélique aurait signé la fin de cet abus clérical systémique, dont on sait qu’il rend compte en grande partie des nombreux scandales désormais dénoncés. Scandale de l’usurpation par un cléricat mâle ayant confisqué aux fidèles leur dignité en les assujettissant à la domination d’une caste se prévalant d’un « pouvoir sacré » en totale contradiction avec cette révolution, elle fondamentale, apportée par le message évangélique.

Pensons entre autres que si, pour Saint Paul, l’épiscopos, l’évêque, tout comme le presbuteros, le prêtre, doit avoir fait la preuve de ses capacités par sa responsabilité dans le mariage, le fait d’avoir bien élevé ses enfants, etc… (première épître à Timothée, chap. 3, 2-5), les catholiques du XXIème siècle attendent toujours l’ordination de personnes mariées ; et que si le même Saint Paul nous affirme (Épître aux Galates 3, 26-29) qu’ « Il n’y a plus ni Juif, ni Grec ; il n’y a plus ni esclave, ni homme libre ; il n’y a plus l’homme et la femme », François a nommé, en 12 ans de pontificat, en tout et pour tout une femme à un poste de responsabilité dans l’Église !

Une certaine décence s’avèrerait donc de mise dans l’emploi du terme « révolution »…

[Sur tout cela, voir :

*

Dans son important petit livre Coulée brune. Comment le fascisme inonde notre langue (Editions Heloïse D’Ormesson, Paris 2024, déjà mentionné), Olivier Mannoni qui, en tant que traducteur du Mein Kampf d’Hitler, est particulièrement compétent en ce qui concerne les langages totalitaires, montre, nombreux exemples à l’appui

(depuis les dérives verbales de certains extrémistes des Gilets Jaunes, [op.cit. p.57ss], à l’assimilation de mesures sanitaires à la dictature nazie :  « Après les pancartes « Qui ? » qui désignaient les juifs comme coupables (on ne savait déjà plus si c’était du COVID-19 ou du vaccin), un nouveau et dramatique glissement symbolique apparaît : voilà que les opposants au pass sanitaire se mettent à porter l’étoile jaune en signe du traitement « ignoble » qu’on imposait aux non-vaccinés » [op.cit. p.98])

 comment

la montée [des] mouvements fascisants a partout été précédée d’un travail de sape lexical minutieusement agencé et mis en œuvre. Un travail dont le but à long terme est la dissolution de la rationalité, de la froideur de la raison. La plongée dans le lexique ésotérique et le retour aux réactions primitives, à la croyance pure, au culte de la sensation opposée à la raison, sont des techniques dont font usage toutes les dictatures (op.cit. p.23).

On pourrait bien sûr mentionner aussi sur le sujet l’ouvrage fondamental de Victor Klemperer LTI, la langue du IIIe Reich, Albin-Michel, Paris 1996.

(…)

À droite comme à gauche, les positions tenues depuis des siècles par les esprits éclairés et instruits sont en train de s’effriter. La raison politique devient aussi folle qu’une boussole prise dans un orage magnétique. Inculte, aveu­glée par des idéologies à géométrie variable, dépourvue de points de repère historiques, philosophiques et littéraires, elle tourne en tous sens et contribue à son tour à alimenter la déraison générale. Les mots perdent leur sens, les grands courants politiques qui ont fait le socle de notre pays se dissolvent au gré des circonstances. La confusion généralisée s’installe. Et elle donne le jour à un univers de pensée où les mots n’ont, littéralement, plus aucun sens (O. Mannoni, op.cit. p.131).

(…)

À tous les éléments que nous avons énumérés ici, confusionnisme, désarticulation du discours, haine de la science et du savoir, détestation de la culture et de ceux qui la portent, il y a un point commun : l’amour du pouvoir autoritaire et de la dictature. Rien d’étonnant si un Trump exprime son admiration pour Kim Jong-un, Zemmour pour Daech, le même et Marine Le Pen pour Poutine. C’est la passion du pouvoir brutal qui les porte, et qui, dans le meilleur des cas, les aveugle sur sa conséquence :le chaos. Nous sommes à ce carrefour. Si nous prenons le mauvais chemin, le pire est assuré et la novlangue d’Orwell ne sera qu’une plaisanterie par rapport à ce que nous devrons subir (op.cit. p. 182).

(…)

Nous devons reprendre la maîtrise de notre langage, récuser les phrases creuses de la politique, bannir la langue inepte du marketing, récuser la fatalité de l’IA qui prétend penser à notre place, refuser qu’on nous parle « d’expérience client » quand nous allons acheter une laitue, ne plus espérer un « choc de savoir » chaque fois que nous ouvrons un livre, ne plus admettre qu’on parle de « plan social » quand un groupe planétaire ultra bénéficiaire met un centre industriel à l’arrêt, une population entière au chômage et une région à l’agonie, ne plus accepter que des partis ressuscites des années 1930 envisagent la « remigration », c’est-à-dire, en clair, la déportation de populations entières, refuser les mots de la haine, de l’exclusion et de l’humiliation de l’autre. Il nous faut mener un combat vital, dramatiquement urgent, pour la science, le savoir, la maîtrise de l’histoire, de la philosophie, des Lettres, en un mot : pour le retour aux Lumières. Tant qu’elles ne sont pas mortes dans nos cœurs et nos esprits, il n’est pas encore trop tard. Et le premier pas de ce chemin-là, c’est la réappropriation du sens véritable des mots, des phrases, des pensées qui forgent notre vie commune, la lutte contre leur dévoiement par des histrions illettrés et des apprentis dictateurs. Au bout de ce parcours, nous pourrons peut-être un jour, comme Canetti, célébrer notre langue sauvée (op.cit. p. 183-184).

Et laissons le dernier mot à Orwell, notre guide incomparable :

« Si les gens ne savent pas bien écrire, ils ne sauront pas bien penser, et s’ils ne savent pas bien penser, d’autres penseront à leur place. »

Nous le savons, ces « autres » sont déjà là, à l’affût de nos incohérences.

***

Ajout du 08/05 :

Je répare un oubli important : celui de la référence au « 1hebdo » n° 538 du 26 mars, intitulé « Va-t-il [Trump] tuer la pensée ? », et contenant un important entretien avec Olivier Mannoni.

Ajout du 12/05 :

La victoire de la Novlangue n’a rien d’une fatalité :

https://www.lemonde.fr/societe/article/2025/05/12/des-personnalites-de-la-communaute-juive-francaise-prennent-position-pour-denoncer-la-situation-a-gaza_6605467_3224.html

Merci, Mesdames et Messieurs, de sauver l’honneur d’Israël et du judaïsme.

Ajout du 19/05 :

https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/05/15/c-est-au-nom-de-ces-valeurs-juives-qui-rencontrent-si-souvent-les-valeurs-universelles-qu-il-faut-denoncer-les-souffrances-des-palestiniens-et-y-porter-remede_6606244_3232.html

Il serait en effet grand temps de s’en rendre compte…

Ajout du 21/05 :

Une critique salutaire du « soutien pavlovien » de la diaspora juive au gouvernement d’Israël: https://lejournal.info/article/les-juifs-ont-ils-le-droit-de-critiquer-israel/

Ainsi qu’une nécessaire mise au point :

Et enfin du parler vrai qui échappe à la Novlangue :

https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/05/21/le-gouvernement-israelien-ne-doit-plus-beneficier-de-la-moindre-impunite_6607595_3232.html

*

Ajout du 22/05 :

Sans commentaires :

https://www.lemonde.fr/international/article/2025/05/21/en-israel-depuis-le-7-octobre-2023-la-banalisation-des-discours-aux-accents-genocidaires_6607612_3210.html

« Drill baby drill » et autres délires extractivistes et interplanétaires de grands enfants irresponsables. Quand Trump, Musk, Bezos et autres cornucopiens sont, à proprement parler, hors-sol.

« Cornucopiens, qu’es aquo ? », me demande Stultitia.

Ces derniers temps nous offrent de remarquables romans graphiques pédagogiques qui nous aident à réfléchir à l’avenir de notre planète. Ainsi, après « Le Monde sans fin » de Jean Marc Jancovici et Christophe Blain, voici le très recommandable « Ressources. Un défi pour l’humanité », de Philippe Bihouix et Vincent Perriot (Casterman, Paris 2024. Cité désormais B&P).

https://www.casterman.com/Bande-dessinee/Catalogue/ressources/9782203275980

[j’ai déjà plusieurs fois mentionné Philippe Bihouix, en particulier à propos de son livre « L’âge des low tech. Vers une civilisation techniquement soutenable » Seuil, Anthropocène, Paris 2014]

Sous forme aisément accessible, ces ouvrages n’en offrent pas moins quantité de données permettant de remettre à leur juste place quelques supercheries allègrement répandues par nos bouffons tragiques.

Et voila comment Bihouix et Perriot définissent les cornucopiens :

« Cornucopien, ça vient du latin : cornu copiae, la corne d’abondance. Son nom vient (…) du Royaume des Dieux. Rhéa, la mère de Zeus, craint pour la vie de son fils… Cronos, le père, a la fâcheuse tendance à dévorer ses enfants à leur naissance… Rhéa confie alors Zeus à la chèvre Amalthée… Mais quand le jeune Zeus arrache par mégarde la corne de sa nourrice, il se fait pardonner en dotant celle-ci d’un pouvoir surnaturel… celui de toujours abonder en fleurs et en fruits ! Elle devient la fameuse corne d’abondance.

Un cornucopien, c’est quelqu’un qui a la conviction que nous allons, grâce au progrès technique, vers un monde d’abondance » (B&P p. 21-22).

Ajoutons que cette abondance serait rendue possible par le mythe d’une croissance infinie fondée sur le caractère inépuisable de nos ressources matérielles et de notre énergie.

Or, il est tout de même grand temps de remettre les pieds sur terre, n’est-ce pas, MM. Trump, Musk, Bezos et autres cornucopiens ?

Le livre de référence que constitue « La guerre des métaux rares » de Guillaume Pitron (Les Liens qui Libèrent, Paris 2019, cité désormais GP), publie pour sa part dans ses « annexes » (Annexe 14 p. 310), une impressionnante infographie reprise au journal spécialisé dans l’industrie, l’Usine Nouvelle, de 2017, intitulé :

DUREE DE VIE DES RESERVES RENTABLES DES PRINCIPAUX METAUX NECESSAIRES A LA TRANSITION ENERGETIQUE.

(précisons que la notion de « réserves rentables » désigne le taux de retour énergétique, c’est-à-dire la quantité d’énergie nécessaire pour produire des matériaux ou de l’énergie. Suite à la baisse continuelle de ce taux – qui ne touche pas que les énergies non renouvelables, nous le verrons plus loin – et comme l’exprime G. Pitron (op.cit. p. 239), notre époque est engagée dans « une fuite en avant dont nous pressentons l’absurdité. Notre modèle de production sera-t-il encore sensé le jour où un baril permettra tout juste de remplir un autre baril ? » ou lorsqu’il faudra aller chercher du minerai de cuivre ou de fer à plusieurs kilomètres sous terre ou sous les océans ?

(cf. aussi P. B&P p.80ss, etc.).

En passant, cela veut dire tout simplement que la quantité de matériaux indispensables entre autres à la fabrication des gigantesques fusées dont rêvent MM. Musk et Bezos et autres pour transporter et installer des êtres humains vers d’autres systèmes stellaires, n’assurerait dans le meilleur des cas, que quelques misérables vols.

Dans le meilleur des cas, car outre les matériaux, c’est l’énergie, qui fera défaut :

« Les difficultés techniques qu’impliqueraient un voyage interstellaire sont énormes…À commencer par la propulsion d’un vaisseau de grande taille (…) Pour que l’accélération soit suffisante, il faudrait une puissance de 37 térawatts (milliards de kilowatts), soit deux fois la puissance actuelle utilisée par l’humanité, à maintenir pendant deux ans ! »

 Nous dit l’astrophysicien Roland Lehouc, (cité par B&P p. 58).

De « simples » transferts interplanétaires, tels que le projet d’Elon Musk d’un million d’habitants sur Mars, la planète B, transportés par des fusées Starship ou autres se heurtent déjà à des difficultés déraisonnables :

« Imagine son rêve : des générations entières devant se « terrer » sur la lune ou sur Mars à l’abri des radiations, car toutes deux n’ont pas de bouclier magnétique pour les arrêter (…) vivre au milieu d’un désert glacial, approvisionné chichement depuis la Terre au prix d’une dépense énergétique immense… » (B&P p. 61-62).

Exit donc les délires cornucopiens développés par l’inénarrable enfant gâté Elon Musk et son alter ego Jeff Bezos.

Ces gens-là croient-ils véritablement à de telles divagations invraisemblables ? On se le demande.

Ou bien ce type d’hubris ne constituerait-il pas, quoi qu’il en soit des croyances de ses promoteurs, un habile marketing ayant pour but de développer des business capitalistes rentables à court terme, « accélérant la pollution, le changement climatique et l’exploitation des ressources », tels que le tourisme spatial, les satellites Starlink, les voitures électriques et autres implants neuronaux ? (B&P p. 62).

La question reste posée…

Mais revenons à un autre type de délire cornucopien, celui qui concerne l’extractivisme, et donc plus précisément les rodomontades d’un Trump se faisant fort d’exploiter le maximum de ressources possibles, en énergies fossiles comme en matériaux divers, minerais, terres rares, etc. au besoin en employant la force et aux prix de dévastations environnementales sans précédents.

Drill, baby, drill ! [+ ou – « Fore, petit, fore ! »] a-ton entendu triomphalement ces derniers mois, que ce soit en ce qui concerne les forages pétroliers, gaziers, en zones jusqu’à maintenant préservées, ou l’exploitation des terres dites « rares » faisant l’objet de tractations nauséabondes sur fond de chantage à la guerre ou à la paix.

Mais le délire et le fantasme infantile de toute puissance aveuglent l’esprit de nos cornucopiens, leur occultant une réalité pourtant des plus évidente pour qui prendrait la peine de considérer le réel au-delà des divagations idéologiques :

« Combien faut-il d’énergie pour produire de l’énergie ? La question, farfelue pour la plupart d’entre nous, est essentielle aux yeux des énergéticiens. Il y a un siècle, il fal­lait en moyenne un baril de pétrole pour en extraire cent ; aujourd’hui, le même baril n’en produit, dans certaines zones de forage, que 35. Les technologies de forage ont gagné en efficience, mais les gisements les plus accessibles ont été épuisés. Il a fallu forer de nouveaux puits de pétrole, plus dif­ficilement exploitables, nécessitant dès lors davantage d’éner­gie.

Quant au brut non conventionnel (huiles de schiste, sables bitumineux), un baril n’en produit que cinq tout au plus. C’est une fuite en avant dont nous pressentons l’ab­surdité. Notre modèle de production sera-t-il encore sensé le jour où un baril permettra tout juste de remplir un autre baril?

Les mêmes enjeux valent pour les métaux rares, puisqu’il va falloir toujours plus d’énergie pour les déterrer et les raf­finer. Des experts affirment que les réserves de minerais rares prouvées sont moindres que celles réellement existantes, car il reste des gisements à découvrir. Il n’y aurait donc pas lieu de s’inquiéter d’un risque de pénurie. Cependant, la pro­duction de ces métaux mobilise 7 à 8 % de l’énergie mon­diale. Qu’adviendra-t-il si ce ratio bondit pour atteindre 20, 30 %, voire davantage ? Au Chili, selon Ugo Bardi [Le Grand pillage : comment nous épuisons les ressources de la planète, Les Petits Matins, Paris 2015], « l’énergie nécessaire pour extraire le cuivre a augmenté de 50 % entre 2001 et 2010, pendant que la production totale de cuivre n’augmentait que de 14 % […]. Le même scénario s’applique aux États-Unis, où l’industrie du cuivre s’est avérée très énergivore ».

Pour la même quantité d’énergie dépensée, les groupes miniers extraient aujourd’hui jusqu’à dix fois moins d’ura­nium qu’il y a trente ans — et c’est vrai d’à peu près toutes les ressources minières. La situation est si critique qu’un gise­ment recelant les mêmes teneurs en minerais que dans les années 1980 est dorénavant considéré, dans le monde minier, comme une « perle rare ». Aussi, conclut Ugo Bardi, « les limites de l’extraction minière ne sont pas quantitatives, mais énergétiques».

Les limites de notre système productiviste se dessinent aujourd’hui plus nettement : elles seront atteintes le jour où il nous faudra dépenser davantage d’énergie que nous ne pour­rons en produire. Et pourtant, un instinct de conquête nous incite à tenter, encore et toujours, de repousser les frontières du possible, d’étendre la domination de l’homme sur chaque recoin de monde (et même de l’espace (…) » (GP p. 238-240).

Une fois de plus se pose la question des objectifs réels de telles entreprises délirantes portées par cet « instinct de conquête ».

Ces irresponsables qui prétendent en ce moment mener le monde croient-ils en leurs fantasmes absurdes ?

Ou bien s’agit-il « simplement » de parfaits cyniques dont le seul mot d’ordre serait « après nous le déluge », et qui s’emploieraient à tirer de notre pauvre Terre le plus d’avantages possibles tant qu’il en est temps encore, se moquant éperdument de la ruine vers laquelle ils mènent à brève échéance l’environnement, et donc l’humanité ?

Quoi qu’il en soit de la réponse, le résultat ne peut hélas qu’être le même :

« De Gaïa à Thanatia.

(Vincent) – Que va-t-il se passer quand il n’y aura plus de ressources à disposition ? 

(Philippe) – Peut-être qu’on commencera à attaquer les fonds sous-marins, hélas… On raclera les océans pour aspirer des nodules polymétalliques dans le pacifique ou broyer des encroûtements [formation ou dépôt géologique sous-marin sur une surface rocheuse] sur les franges des dorsales océaniques…

(Vincent) – OK, donc on continuera comme maintenant, mais en pire…

(Philippe) – je ne vois pas ce qui nous arrêterait !  (…) À mon avis, on attaquera d’abord le continent antarctique [ajout de Stultitia : peut-être plutôt le Groenland !]. Il y fait bien moins froid que dans l’espace, et c’est bien plus près. On creusera d’immenses trous en surface… On provoquera des pollutions sous-marines gigantesques…

(Vincent) – Ok, on tape dans le stock, et ensuite ?

((Philippe) – Eh bien, si l’on suit le raisonnement des chercheurs Antonio et Alicia Valero , tout ça n’est qu’une question de temps. « Le destin de Gaïa, c’est Thanatia » …Thanatia, de Thanatos, la mort dans la Grèce antique. Gaïa, la pourvoyeuse de ressources une fois épuisée devient une planète « morte », sans ressources abiotiques [non issues du vivant] exploitables. (…) Après les chasseurs-cueilleurs, les hommes deviendraient des ferrailleurs-cueilleurs, ils trouveraient leurs maigres ressources métalliques dans les décombres de la civilisation – c’est horrible, mais c’est ce que fait déjà une partie de l’humanité aujourd’hui, beaucoup d’enfants travaillent dans des décharges pour survivre, ramassant des canettes en aluminium, du plastique … »  (B&P p. 94-96 ; 98-99). 

Car nous courons allègrement non seulement vers le pic du pétrole et du gaz, mais vers le « pic de tout » (B&P p. 81).

Mais n’allons pas croire que nos sinistres et ridicules cornucopiens seraient seuls en cause.

Car, nous le savons, le démon du cornucopianisme nous contamine tous, souvent sans que nous nous en rendions compte, alors même que nous nous croyons « écologistes ».  

Qu’on me pardonne encore cette longue citation qui a le mérite de nous mettre en face de la réalité, notre réalité.

« Si le PIB mondial per­siste à croître au rythme annuel de 3 %, comme il l’a fait ces vingt dernières années, il va doubler entre aujourd’hui [l’ouvrage date de 2019] et 2041. Autrement dit, suivant cette logique, tout ce qui s’édi­fie, se consomme, se troque et se jette à l’instant où vous lisez ces lignes va être, en gros, multiplié par deux en moins d’une génération. Il y aura deux fois plus de tours d’immeubles, d’échangeurs autoroutiers, de chaînes de restauration, de fermes des Mille Vaches, d’avions Airbus, de décharges élec­troniques, de centres de stockage de données… Il y aura le double de voitures, d’objets connectés, de Frigidaires, de fils barbelés, de paratonnerres… Et il va donc falloir deux fois plus de métaux rares.

Vers une pénurie de métaux ?

Il existe certaines estimations de nos besoins futurs. Lors d’un symposium organisé au Bourget en 2015, en marge des négociations de Paris sur le climat, une poignée d’experts ont dévoilé plusieurs projections. D’ici à 2040, ont-ils pronos­tiqué, nous devrons extraire trois fois plus de terres rares, cinq fois plus de tellure, douze fois plus de cobalt et seize fois plus de lithium qu’aujourd’hui. Olivier Vidal, cher­cheur au CNRS, a même réalisé une étude portant sur tous les métaux nécessaires à moyenne échéance pour soutenir nos modes de vie high-tech. Ses travaux ont été publiés en 2015 et ont fait l’objet d’une mention sur la BBC. M. Vidal a également prononcé une trentaine de confé­rences en Europe, devant un public composé majoritaire­ment d’étudiants. C’est tout.

Pourtant, l’étude de M. Vidal devrait être le livre de che­vet des chefs d’État du monde entier. En se fondant sur les perspectives de croissance les plus communément admises, le chercheur souligne tout d’abord les quantités considérables de métaux de base qu’il va falloir extraire du sous-sol pour tenir la cadence de la lutte contre le réchauffement clima­tique. Prenons le cas des éoliennes : la croissance de ce mar­ché va exiger, d’ici à 2050, « 3 200 millions de tonnes d’acier, 310 millions de tonnes d’aluminium et 40 millions de tonnes de cuivre », car les éoliennes engloutissent davantage de matières premières que les technologies antérieures. « À capa­cité [de production électrique] équivalente, les infrastructures […] éoliennes nécessitent jusqu’à quinze fois davantage de béton, quatre-vingt-dix fois plus d’aluminium et cinquante fois plus de fer, de cuivre et de verre » que les installations utilisant des combustibles traditionnels, indique M. Vidal. Selon la Banque mondiale, qui a conduit sa propre étude en 2017, cela vaut également pour le solaire et pour l’hydrogène, dont « la composition […] nécessite £n fait significativement plus de ressources que les systèmes d’alimentation en énergie traditionnels ».

La conclusion d’ensemble est aberrante : puisque la consom­mation mondiale de métaux croît à un rythme de 3 à 5 % par an, « pour satisfaire les besoins mondiaux d’ici à 2050, nous devrons extraire du sous-sol plus de métaux que l’humanité n’en a extrait depuis son origine ». Que le lecteur nous par­donne d’insister : nous allons consommer davantage de mine­rais durant la prochaine génération qu’au cours des 70 000 dernières années, c’est-à-dire des deux mille cinq cent géné­rations qui nous ont précédés. Nos 7,5 milliards de contem­porains [ajout : le livre date de 2019. Nous sommes aujourd’hui près de 8,3 milliards] vont absorber plus de ressources minérales que les 108 milliards d’humains que la Terre a portés jusqu’à ce jour » (GP p. 230-232).

Faut-il donc se résoudre au désespoir ?

Au terme de son ouvrage, Philippe Bihouix, comme Guillaume Pitron, évoque ce qui paraît bien être la seule solution possible.

L’urgence d’une radicale sobriété :

« faire en sorte de consommer moins d’énergie, de matières. Essayer de réduire nos besoins ‘à la source’ » (B&P p. 130). (…) « Nous avons vu [Chapitre 5, p. 108 ss, « Le recyclage », et ses limites…] que les ressources péniblement extraites des mines puis incorporées aux objets finissent par être mal recyclées, dispersées et perdues définitivement pour les générations futures. Le bon sens voudrait donc que l’on fasse durer les produits et les machines le plus longtemps possible : passer du jetable au durable, à un « âge de la maintenance où on prend soin, on répare, on réemploie, on réutilise, dans tous les domaines (B&P p.134) ». (…) « Ne mobiliser les précieuses et rares ressources que pour des usages réfléchis. Faire « low-tech plutôt que « high-tech » à chaque fois que possible » (B&P p.138).

– Vincent : Je reste un peu sceptique. Mais quoi qu’il en soit, comment peut-on enclencher cette métamorphose ? Comment convaincre Jeff, Mark, Elon et aussi – et surtout – leurs clients, de changer ?

-Philippe : Hélas, je n’ai pas de recette miracle.

En effet, cette solution impérative et urgente seule en capacité d’assurer – éventuellement – notre survie, représente l’extrême opposé du délire extractiviste et consumériste irresponsable dans lequel nous lancent, sous la direction arrogante de Donald, Jeff, Mark, Elon et autre sinistres cornucopiens.

Les velléités écologistes sont par ailleurs bien loin d’en prendre la mesure véritable.

Philippe Bihouix évoque bien la sagesse des Anciens : « Dans la Grèce antique, il fallait rechercher la tempérance en toutes choses, et lutter contre l’hybris, la démesure… » (B&P p. 149) ainsi que les grandes traditions spirituelles du monde (id. ibid. p. 150), mais il faut bien reconnaître que la tâche paraît surhumaine pour retrouver la beauté sereine de ces nuits pleines de lucioles dont nous parlait Pasolini (id. ibid. p. 158).

Surtout quand on considère que les 10 milliards d’êtres humains que nous serons bientôt et que nous demeurerons durant des siècles, même si l’accroissement démographique se stabilise, « vont absorber plus de ressources minérales que les 108 milliards d’humains que la Terre a portés jusqu’à ce jour » (GP p. 232).

À l’évidence, « La croissance matérielle que nous vivons actuellement ne sera qu’une brève parenthèse dans l’histoire de l’humanité » (B&P p. 61), avant des lendemains d’austérité, voire de disette.

Comme soutenu souvent sur ce blog, une décroissance démographique la plus rapide possible contribuerait de façon décisive à atténuer les crises gigantesques que suscitera l’épuisement de nos principales ressources, en tragiques inadéquations avec les besoins d’une population trop nombreuse.

Mais on connaît sur le sujet les orientations idéologiques qui font que les déclarations dogmatiques prévalent sur le salut de l’humanité…

Et à la question posée par Vincent Perriot : « Est-ce que l’humanité peut prendre une autre trajectoire ? Peut-on faire atterrir en douceur ce vaisseau fou qu’est devenu notre civilisation technologique ? », on comprend que Philippe Bihouix s’en tienne à la réponse sibylline qui conclut l’Utopie de Thomas More :

Optarim Verius, quam sperarim : Je le souhaite plus que je ne l’espère.

*

Ps : Il est fortement conseillé de compléter ce petit aperçu – déjà bien long – par les chapitres éclairants de la BD concernant la fonction de l’exponentielle dans la croissance et l’extractivisme, le mythe de la « dématérialisation » apportée par l’informatique, l’illusion du recyclage, etc.

Outre une réflexion supplémentaire sur « les promesses déçues du recyclage », Guillaume Pitron nous éclairera de son côté sur « la part d’ombre des technologies vertes et numériques », la délocalisation de la pollution, etc.

On écoutera aussi avec grand profit les très instructives conversations entre Jean Marc Jancovici et Philippe Bihouix :


 Ajout 23/03 :

Et encore :

MAGA : Make Arrogance Great Again. À propos des prouesses de D. Trump et J.D. Vance et de leur résultat probable : Make Anti-americanism Great Again.

On reste abasourdi devant l’arrogance grossière de petits arrivistes somme toute assez minables qui se permettent d’humilier un héros de la résistance contre le totalitarisme dont ils n’arrivent pas à la cheville.

Jalousie morbide ? Poussée de ce fantasme infantile d’hubris qui caractérise ce genre de petits esprits ? Sans parler bien sûr des mesquineries financières qui constituent leur monde étriqué.

S’inspirant entre autres du grand connaisseur du fascisme qu’est Robert Paxton, Philippe Bernard nous offre dans « Le Monde » une réflexion pertinente sur de tels débuts proprement cauchemardesques.

https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/03/02/les-debuts-de-la-presidence-trump-ont-suffi-pour-donner-au-cauchemar-de-l-amerique-virant-au-fascisme-un-amer-parfum-d-actualite_6572578_3232.html

On pourra bien sûr soutenir que le terme « fascisme » est dévoyé pour désigner ce qui se manifeste aujourd’hui à travers la présidence Trump.

En partie à juste raison, si on se limite à identifier le fascisme au nazisme de la « solution finale » et de ses six millions de morts sans compter les guerres. Certes nous n’en sommes pas là.

Mais Philippe Bernard mentionne aussi l’excellent livre d’Olivier Mannoni, entre autre traducteur de Mein Kampf, dont il paraît difficile de mettre en doute la connaissance du fascisme : « Coulée brune. Comment le fascisme inonde notre langue (Editions Heloïse D’Ormesson, 2024), qui montre comment insidieusement, « la dégradation du discours et du vocabulaire aux Etats-Unis – mais aussi en France – prépare la levée des barrières morales, l’autoritarisme, la déshumanisation et donc potentiellement le fascisme ».

« Une langue dont on massacre la syntaxe, la grammaire et l’orthographe ne peut plus être un outil de réflexion rationnelle, écrit-il. Le langage chaotique d’Hitler dans Mein Kampf, celui de Trump (…) ne sont pas, ou pas seulement, le fruit de [leur] incapacité (…) à formuler une pensée. Ce travail de démolition souterrain ronge le dialogue démocratique (…) et nous prive de nos moyens d’expression et le fait en prétendant nous rendre notre “liberté”.

Dans le brûlot d’Hitler, son traducteur dit avoir retrouvé « les racines de maux qui (…) [bouleversent] notre vie politique : l’usage de l’incohérence en guise de rhétorique, de la simplification extrême en guise de raisonnement, des accumulations de mensonges en guise de démonstration, d’un vocabulaire réduit, déformé, manipulé, en guise de langue ». Et il voyait dans les propos de Trump promettant d’« éradiquer » la « vermine » (les opposants politiques) et de protéger le « sang américain » contre la « contamination » par celui des migrants un discours exterminateur et purificateur tout droit sorti du registre hitlérien.

Peut-être le terme « prépare » constitue-t-il alors un euphémisme, car le processus est en route depuis longtemps, en témoignent William Audureau et Maxime Vaudano dans le même journal, dans une étude qui rappelle fâcheusement, outre la Novlangue d’Orwell, LTI, la langue du IIIe Reich, de Victor Klemperer, ouvrage de référence sur le langage totalitaire.

Si la « solution finale » commence effectivement en 1941 par les massacres nazis en Ukraine, puis se voit « théorisée » par la conférence de Wannsee de 1942, les fascistes étaient au pouvoir depuis près de 10 ans en Allemagne et de 20 en Italie, et leur vocabulaire en avait largement posé les prémisses en infusant la haine, le mépris, la xénophobie, le racisme, la discrimination, la contre-vérité…

Toutes manifestations préparant le déchaînement que l’on sait.

Sur ce point, les insultes de Trump et de Vance rencontrent aussi de façon troublante le vocabulaire nauséabond de Poutine et ses sbires, fascistes et criminels de guerre depuis longtemps avérés, lorsqu’ils traitent Zelensky « d’ordure », de « clown », etc. tout en faisant mourir leurs opposants dans des camps.

 Gardons-nous donc de certaines évolutions hélas prévisibles, même si elles paraissent tomber sous cette loi de l’Histoire que nous rappelle Stefan Zweig :

 « Cela reste une loi inéluctable de l’Histoire : elle défend précisément aux contemporains de reconnaître dès leurs premiers commencements les grands mouvements qui déterminent leur époque ».

Et dans le registre de l’arrogance, je voudrais encore signaler l’outrecuidance d’un M. J.D. Vance, qui, se revendiquant du catholicisme, se permet de donner des leçons au Pape lorsque ce dernier s’oppose courageusement à la politique anti-migrants de Trump.

Certes les compétences théologiques reconnues de M. Vance lui permettent de citer Saint Augustin et Saint Thomas – en latin !- et de disserter pompeusement sur « l’ordo amoris ».

Je reconnais pour ma part ne pas avoir, à la différence sans doute de M. Vance, une connaissance exhaustive des 68 volumes de l’édition Brépols (inachevée) des œuvres de Saint Augustin, ni de l’œuvre foisonnante de Saint Thomas d’Aquin.

Aussi, dans mon ignorance, je m’en tiendrai à quelques remarques et références basiques accessibles au mécréant que je suis.

Car il est tout de même surprenant qu’un politicien de premier plan, qui habite une nation dont on sait qu’elle consomme l’équivalent de 5 planètes au détriment des pays les plus pauvres de notre Terre et dont plus de 90% de la population appartiennent au 20% les plus riches du monde, s’en tienne à une théologie triviale de café du Commerce et affirme, droit dans ses bottes devant son comptoir, que « charité bien ordonnée commence par soi-même ».

https://news.un.org/fr/story/2025/02/1152766

Belle prouesse théologique, s’il en est ! Est-ce donc pour entendre ce genre de prêche qu’une majorité de catholiques américains a voté pour son mentor ?

 Mais pour parler comme l’Anonyme de la Chanson de la Croisade des Albigeois :

« J’ai ouï dire qu’il en doit être ainsi » :

« Malheur à vous les riches, car vous avez votre consolation » (Évangile selon St. Luc, 6-24) ;

« Votre richesse est pourrie, vos vêtements rongés des vers ; votre or et votre argent rouillent et leur rouille servira contre vous de témoignage (…) Voyez le salaire des ouvriers qui ont fait la récolte dans vos champs : retenu par vous, il crie et les clameurs des moissonneurs sont parvenues aux oreilles du Seigneur » (Épitre de St. Jacques 5, 24).

« Malheur ! Ceux-ci joignent maison à maison, champ à champ, jusqu’à prendre toute la place et à demeurer seuls au milieu du pays ! ». (Livre d’Ésaïe 5,8).

Etc. etc.

Allons, M. Vance ! Encore un petit effort pour approfondir votre théologie !

Sinon, en plus du Make Anti-americanism Great Again, et de la honte dont vous et votre Président couvrez l’Amérique, vous risquez fort de susciter, de façon parfaitement justifiée, un Make Anti-catholicism Great Again

*

Ajout 04/03 :

Le fond du puits et le comble de la honte :

https://www.lemonde.fr/international/article/2025/03/04/donald-trump-gele-brutalement-l-aide-militaire-a-l-ukraine-pour-soumettre-volodymyr-zelensky-a-sa-volonte_6576145_3210.html?random=144307251

https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/03/04/en-gelant-son-aide-militaire-trump-trahit-l-ukraine_6576315_3232.html

Shame on you, USA !

*

Et pour confirmer, si besoin est, l’escalade dans l’indécence :

https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/geopolitique/geopolitique-du-jeudi-27-fevrier-2025-2107441

Sans autre commentaire.

*

Et pour finir, cette image envoyée par un ami.

Elle dit tout ce qui est à dire…

*

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Ajout du 09/03 :

Fort heureusement, il existe encore des politiciens qui savent appeler un chat un chat :

Chapeau M. Malhuret !

Et merci pour sauver l’honneur de l’Europe et des États Unis !

*

Ajout du 16/03 :

Cet article qui confirme la manipulation « fascisante » du langage par Trump :

https://www.la-croix.com/a-vif/cecile-alduy-donald-trump-veut-empecher-la-population-de-penser-20250316

« Mais papa, l’Empereur est nu ! ». (Hans Christian Andersen, « Les habits neufs de l’Empereur »). In memoriam Alexei Navalny.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Habits_neufs_de_l%27empereur

David Owen, médecin et ancien ministre britannique nomme « syndrome d’Hubris » la transformation pathologique de la personnalité opérée par la pratique du pouvoir.

Selon Owen, pour être atteint du syndrome d’hubris, il faut présenter au moins 3 des critères parmi les 14 suivants. Certains sont uniques (*), d’autres recoupent les critères de personnalité narcissique (PN) , antisociale (PA) ou histrionique (PH) :

Les critères du syndrome d’hubris

– propension narcissique à voir le monde comme une arène où exercer son pouvoir et chercher la gloire (PN)

– prédisposition à engager des actions susceptibles de présenter l’individu sous un jour favorable c’est-à-dire pour embellir son image (PN)

– attrait démesuré pour l’image et l’apparence (PN)

– façon messianique d’évoquer les affaires courantes et tendance à l’exaltation (PN)

– identification avec la nation ou l’organisation, au point que l’individu pense que son point de vue et ses intérêts sont identiques à ceux de la nation ou de l’organisation (*)

– tendance à parler de soi à la troisième personne ou à utiliser le “nous” royal (*)

– confiance excessive en son propre jugement et mépris pour les critiques et les conseils d’autrui (PN)

– impression d’omnipotence sur ce que l’individu est personnellement capable d’accomplir (PN)

– croyance qu’au lieu d’être responsable devant ses collègues, le seul tribunal auquel devra répondre sera celui de l’histoire (PN)

– croyance inébranlable que le jugement de ce tribunal lui sera favorable (*)

– perte de contact avec la réalité, souvent associé à un isolement progressif (PA)

– agitation, imprudence et impulsivité (*)

– tendance à accorder de l’importance à leur “vision”, à leur choix, ce qui leur évite de prendre en considération les aspects pratiques ou évaluer les coûts et les conséquences (*) – incompétence “hubristique”, lorsque les choses tournent mal parce qu’une confiance en soi excessive a conduit le leader à négliger les rouages habituels de la politique et du droit (PH

Franchement, cela ne vous rappelle pas quelqu’un ? Ou pour mieux dire, quelques-uns ?

Le « syndrome d’hubris » n’est-il pas l’apanage de quelques Trump, Poutine, Netanyahou, Musk, Milei, Bolsonaro et bien d’autres ?

« Il faut tenir compte de la mentalité très particulière de ces malades qui nous gouvernent et qui refusent d’une part, de considérer leur état de santé comme incompatible avec la direction d’un pays ou d’une armée, et d’autre part, d’admettre que les conséquences de leur maladie peuvent être graves pour leurs concitoyens.
On peut parfaitement imaginer une commission médicale dont les membres seraient désignés par le Conseil constitutionnel. Elle examinerait le président de la République chaque année et pourrait constater le début d’une maladie grave. Elle garderait le secret quelques mois et déciderait, à un moment donné, d’alerter le Conseil constitutionnel qui apprécierait et prendrait une décision ».

Disait le Professeur Jean Bernard [1907-2006] de l’Académie française, de l’Académie des sciences, de l’Académie de médecine, président du Comité national consultatif d’éthique. (Cité par pierre Accoce et Pierre Rentchnick, dans : « Ces malades qui nous gouvernent », Paris, Stock 1996).

Jean Bernard se plaçait bien sûr dans le contexte des institutions de l’État français.

Mais tout comme il existe, malgré ses limites, une Cour Pénale Internationale, il serait grand temps que quelque institution internationale, quelque « Conseil sanitaire » ou « Conseil de Sécurité » consultatif réunissant des experts médicaux reconnus, ait le simple bon sens de déclarer officiellement que ce genre de pathologie est incompatible avec la direction des nations, et en particulier avec le gouvernement de la nation la plus puissante du monde. Après tout, une affection de ce genre ne serait-elle pas légitimement jugée incompatible avec une activité professionnelle ou familiale, et nécessitant une thérapie appropriée ?

Certes, dénoncer un tel état de fait ne changera pas l’ordre des choses. Le mal est bien trop enraciné pour cela. Et l’inefficacité du « Conseil de Sécurité » des Nations Unies nous montre les limites de ce genre d’exercice.

Mais Camus disait que « mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde ».

Il en va ainsi du fait de croire ou de laisser croire que certains personnages ou actes relèvent du politique, alors qu’ils relèvent en fait de la pathologie ; que certains dirigeants qui en imposent et occupent l’espace médiatique seraient des hommes dignes d’admiration ou de respect, alors qu’il s’agit tout simplement de dangereux névropathes, narcissiques, immoraux et violents.

Vladimir Poutine, entre autres mafieux notoire et criminel de guerre triomphalement réélu à intervalle régulier, faisant l’objet de mandats d’arrêt de la Cour Pénale Internationale est un parfait exemple du « syndrome d’hubris ». Il n’est que trop manifeste que Donald Trump, reconnu coupable de 34 chefs d’accusation, inculpé à quatre reprises au pénal, repris de justice raciste, xénophobe, prédateur sexuel, misogyne et homophobe relève de ce même syndrome.

Et ce qui est effrayant, c’est le pouvoir démesuré que notre monde moderne met désormais à la disposition de tels malades.

Comme l’écrit le philosophe Olivier Rey (cité par B. Chaouat), la « figure la plus terrifiante et la plus repoussante de notre temps, c’est la conjonction de l’immaturité psychique la plus complète avec les moyens d’action les plus sophistiqués ». (Une folle solitude. Le fantasme de l’homme autoconstruit, Seuil, 2006).

Mais la folie ne peut être une excuse.

Si les aberrations auxquelles nous assistons peuvent effectivement s’enraciner dans des pathologies psychiques relevant du « fantasme de toute puissance » infantile, cela n’annihile pas pour autant leurs caractères de délits et de crimes et donc la responsabilité éthique et juridique de ceux qui les commettent.

Car c’est bien ainsi qu’il convient de qualifier par exemple le fait pour un dirigeant politique de premier plan de s’acoquiner avec des mafieux et des criminels de guerre notoires, responsables de guerres d’agression, alors même qu’on dénigre à coup de mensonges les victimes et les résistants qui osent courageusement s’y opposer ; ainsi en va-t-il aussi de l’outrecuidance d’invoquer ses propres intérêts pour justifier le délit de non- assistance à personne et à peuple en danger.

Demeurons toutefois conscients de l’avertissement tellement actuel de Pascal de Sutter (psychologue belge, auteur de « Ces fous qui nous gouvernent« , Les Arènes, 2007) :

“Le plus cocasse, c’est que si les fous sont au pouvoir, c’est parce que nous les y avons mis justement parce qu’ils sont fous”. Parce que les électeurs cherchent des leaders séducteurs, menteurs, ou manipulateurs. Nous recherchons à travers ces défauts, des hommes politiques qui nous ressemblent ou nous rassurent sur nous-mêmes. C’est peut-être cela le secret du populisme.

Qui donc osera dire que l’Empereur est fou ?

Effectivement, ce monde manque cruellement de Navalnys…

Bouffons tragiques : le retour.

Certes, ils n’ont jamais quitté la scène.

[C’est un peu facile, mais je ne résiste pas…] :

« Pensant pour ma part à la façon dont procèdent les choses, j’estime que le monde a toujours été pareil et que toujours il y a eu en lui autant de bien que de mal … ». Machiavel (Discours sur la première décade de Tite Live, II, Avant-propos, Œuvres, Robert Laffont, Paris 1996, p. 292).

Pour paraphraser mon maître Simon Leys, « Que les idiots disent des idioties, c’est comme les pommiers produisent des pommes, c’est dans la nature, c’est normal. Le problème c’est qu’il y ait des [é]lecteurs pour les prendre au sérieux. Et là évidemment se trouve le problème qui mériterait d’être analysé ».

En effet, que près de 80 millions de citoyens de la nation la plus puissante de notre monde se prononcent démocratiquement en faveur de ce genre de bouffons tragiques, et qu’ils puissent séduire quelques autres centaines de millions en dehors des USA, c’est effectivement bien là que se trouve le problème qui mérite d’être analysé.

https://www.lemonde.fr/international/article/2025/02/09/a-madrid-l-extreme-droite-europeenne-s-inscrit-dans-les-pas-de-donald-trump_6538174_3210.html

Si j’ai maintes fois convoqué Zweig et Freud sur le sujet, c’est que la question ne relève pas de la rationalité.

Et il est préoccupant de constater qu’une telle irresponsabilité potentiellement criminelle puisse être partagée par ceux qui soumettent des milliers d’êtres humains à leur pouvoir.

https://www.lavoixdunord.fr/1552067/article/2025-02-06/gaza-tres-son-aise-israel-ordonne-son-armee-de-preparer-un-plan-de-depart

תתבייש לך   ,  Honte à vous, MM. Trump, Katz et Netanyahou !

Vous bafouez l’honneur du peuple juif, et ôtez à l’Etat d’Israël sa seule raison d’être.

Meilleurs vœux ! Avec Henri Gougaud et León Felipe.

Il y a quelques temps, j’avais cité ce beau texte de mon maître Henri Gougaud, récemment disparu :

« Le combat, le même combat continue, séculaire. À qui brandit ses polices et ses bombes, nous devons encore opposer le front dérisoire de l’Esprit, sans espoir de victoire, simplement parce que tel est notre destin, ou notre rôle en ce théâtre ».

(Poèmes politiques des troubadours, Bélibaste, Toulouse 1969, p. 7).

Tout est dit. Je ne peux rien nous souhaiter de plus pour cette année 2025.

Sinon rappeler encore León Felipe, si bien chanté par Paco Ibáñez :

¿Cuándo se pierde el juicio? Yo pregunto: ¿Cuándo se pierde, cuándo? Si no es ahora, que la justicia vale menos que el orín de los perros.

« Quand se perd le jugement, je demande quand se perd-il, quand ? Si ce n’est maintenant que la justice vaut moins que la pisse des chiens ».

Il y a bien longtemps que León Felipe nous a quittés.

Mais son « maintenant » est toujours le nôtre. Et il se montre particulièrement vigoureux par les temps qui courent, comme nous le constatons tous les jours…

*

Tout de même, pour terminer, entre bien d’autres nouvelles aberrantes, une petite réflexion, sur la justice, la caricature de liberté que constitue le « libertarianisme », etc., et cette belle leçon qui nous est donnée par l’homme le plus riche de ce monde, soutenu par quelques-unes des plus grosses fortunes de ce monde :

Lancée en janvier 2011, la plateforme Silk Road (« route de la soie » [fondée par Ross Ulbricht] ) permet à ses utilisateurs d’acheter et de vendre du cannabis, de la cocaïne, de l’héroïne ou de fausses pièces d’identité. Le tout dans un parfait anonymat grâce au paiement en bitcoins. Le site est hébergé sur le darknet, la face cachée du Web. Sur cet « eBay de la drogue », 200 millions de dollars (191,5 millions d’euros) de drogues sont vendus, avant la fermeture par le FBI, en octobre 2013.

(…)

À son procès, Ross Ulbricht se présente comme un défenseur numérique des droits civiques, déclarant avoir voulu « donner aux gens les moyens de faire des choix dans leur vie et de bénéficier de la vie privée et de l’anonymat ». Mais son argumentaire ne convainc pas les juges. En 2015, à peine trentenaire, Ross Ulbricht est condamné à la prison à perpétuité pour trafic de stupéfiants et opérations commerciales illégales.

Depuis, des groupes libertariens demandaient sa libération, estimant que sa condamnation était une atteinte au principe du libre marché et de la libre entreprise. Pour obtenir leur soutien, Donald Trump avait promis lors de sa campagne de gracier Ross Ulbricht « dès le premier jour » de son mandat. C’est chose faite.

Effectivement, “Ahora la justicia vale menos que el orín de los perros”.

Il y aura donc encore bien du travail en 2025 pour celles et ceux qui s’attachent à mener le combat sur « le front dérisoire de l’Esprit ».

Meilleurs vœux !

(Le portrait est celui de León Felipe).