« Cosmos » ou cosmétique ? Petite participation au dégonflage de quelques baudruches de M. Onfray(3). Le best of.

Comme nous avons beaucoup travaillé ces jours derniers, je me permets de terminer mes réflexions sur l’ouvrage de M. Onfray par une petite récréation, en présentant quelques passages qui me semblent plus relever, disons du burlesque, que de la réflexion philosophique à proprement parler.

Je n’ai certes pas la prétention d’épuiser l’immense gisement que constitue « Cosmos » dans ce registre. Je me contenterai donc d’un modeste aperçu.

Commençons par ce texte extraordinaire : (Cosmos, p. 235-237), intitulé :

« Épiphanie de la bête judéo-chrétienne »,

dans lequel notre philosophe prétend réfléchir sur la condition des animaux, en opérant une « genèse » de leur statut, dans lequel les « diktats » du judéo-christianisme occuperaient, bien évidemment, une place déterminante.

« Notre rapport aux animaux a été construit par plus de mille ans de christianisme (…) ».

Suit une lecture empreinte de ce fondamentalisme à ras de terre, auquel les interventions médiatiques de M. Onfray sur le Coran nous ont hélas habitués.

«Ce même Dieu (aurait) dit : « Faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance, et qu’il domine (sic) sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur les bestiaux, sur toutes les bêtes sauvages et sur tous les reptiles qui rampent sur la terre» ([Genèse] 1.26). Dieu produit donc de façon performative la domination des hommes sur les animaux. Ce diktat fonctionne en généalogie de tous les mauvais traitements infligés aux ani¬maux sous le régime ontologique judéo-chrétien ».
(…)
« Dans le récit mythologique chrétien, Dieu crée donc une hiérarchie : il donne les animaux aux hommes et les végétaux aux hommes et aux animaux. Avec ce régime ontologique, la bête judéo-chrétienne devient une chose parmi les choses. Elle va pouvoir fournir de la force de travail par la traction, un moyen de locomotion pour la paix, mais aussi pour la guerre, une usine à nourriture avec lait, beurre, crème, viande, œufs, une réserve de peaux, de cuirs, de poils, de tendons pour s’habiller, se loger, se protéger.
Par décision divine, les humains vont donc pouvoir s’adonner à un immense banquet de viandes : faire couler le sang de la bête judéo-chrétienne pour s’en nourrir, manger ses boyaux, mâcher ses muscles, écraser ses testicules avec leurs molaires, mettre leurs langues dans leurs bouches et les avaler, mastiquer son cerveau, ingérer ses poumons, faire gicler sous leurs dents le jus de ses reins, mélanger leurs salives au sang de son foie – en un mot : les tuer pour les manger chaque jour que ce dieu-là fait pour le bien des hommes et la malédiction des animaux ».

Je ne prétends certes pas mettre en doute l’érudition « colossale » (selon le mot d’un de ses admirateurs) de M. Onfray.

Mais ma faible connaissance de la paléontologie me permet tout de même d’avancer que la chasse et la consommation des animaux est aussi ancienne que le genre homo, elle le précède même puisqu’elle remonterait au pliocène et au paléolithique ancien, puis, avant sapiens sapiens, elle trouverait son point culminant avec l’homme de Néanderthal.

Cf. par ex. l’excellent site :
http://www.hominides.com/html/dossiers/alimentation-prehistoire-nutrition-prehistorique.php

A ces époques, et toujours à ma connaissance (mais ma maîtrise de la Bible, du Talmud et du Coran n’égale certes pas celle de M. Onfray…), le christianisme et même le judaïsme devaient être plutôt balbutiants, en témoigne le peu de description de mammouths et d’aurochs que nous fournit la Torah.

Et donc « l’immense banquet de viande » décrit, comme c’est souvent le cas chez notre auteur, avec force énumérations (il faut tout de même s’employer, pour remplir 566 pages !) toutes plus apocalyptiques les unes que les autres (en fermant les yeux, on penserait même à certaines affiches représentant le judéo-chrétien au nez et aux doigts crochus en train de se repaître sauvagement de viandes, sous les yeux horrifiés de la « bête blonde germanique », dans sa tendre innocence païenne et aryenne « du devenir »…), était peut-être déjà commencé depuis bien longtemps.

De même qu’était commencée l’exploitation de l’animal comme « force de travail », « moyen de locomotion » « pour la paix comme pour la guerre » (que le judéo-christianisme ne semble pas non plus avoir eu l’honneur d’inventer) et « usine à nourriture » (à ce propos, Stultitia me fait remarquer l’oubli impardonnable du fromage dans l’énumération…).

Le néolithique ayant commencé aux alentours de7000 ans, les juifs étaient tout de même un peu jeunes, et les chrétiens encore plus.

Sur tout cela, il faudrait tout de même rappeler à M. Onfray que le mythe a essentiellement une fonction « étiologique » (du grec αἰτιολογία, qui signifie recherche et interrogation sur les causes).

On apprend au collège que ce n’est pas parce que la Bible dit, par exemple, que « l’homme domine les animaux », ou encore qu’il est chassé du paradis et doit se mettre à travailler, ou que Ève mange la pomme, que la domination sur les animaux, la pénibilité du travail, ou le mal existent.

Mais c’est à l’inverse parce que l’homme expérimente, ici et maintenant, une certaine maîtrise du monde animal (c’est l’homme qui fait labourer le bœuf, même dans le monde païen, et pas le contraire…), la pénibilité du travail, et la prégnance du mal et de la guerre, qu’il en reporte l’interprétation aux « origines », élaborant ainsi un récit, « un modèle » au moyen duquel il pensera son être au monde.

Par exemple, le récit sumérien d’Atra Hasis, qui considère que les dieux créent l’homme pour lui faire subir le travail à leur place, n’interprète pas la réalité de cette obligation de travailler que nous expérimentons tous les jours, ni le rapport au divin de la même manière que le récit de la Genèse, pour lequel la création de l’homme n’a pas pour but de décharger les dieux.

Stultitia ajoute qu’une plus ample réflexion sur ces textes, que M. Onfray ne manque pas de connaître, bien sûr, aurait l’avantage de rajouter quelques pages à sa production, ce qui ne manque pas d’intérêt dans un projet éditorial.

Je lui laisse la responsabilité de ses allégations.

Mais passons à la fascinante problématique du hérisson (p.74-79) .

Ah ! Le hérisson…

Car c’est un petit animal que nous aimons beaucoup, Stultitia et moi.

Nous ne manquons même pas de lui aménager des abris dans des coins du jardin, bien qu’il ne daigne pas souvent les honorer.

Mais voilà : tout comme l’africain se nourrit de bananes, l’arabe de couscous et le marseillais de bouillabaisse (« Peuchère ! » croit judicieux d’ajouter Stultitia…) le Tzigane se nourrit de hérisson. C’est un fait.

On le sait (cf. posts précédents), le Tzigane jouit d’une « extraterritorialité » qui permet déjà à sa « métaphysique » ainsi qu’à son « ontologie » d’échapper à la nécessaire « abolition » des mêmes ontologie et métaphysique exigée par Nietzsche et son disciple M. Onfray.

Mais il faut croire aussi que ce carnivore jouit d’une « extraterritorialité alimentaire » qui fait que ses festins de hérisson seraient moins répréhensibles que les « banquets de viande » inventés par les infâmes judéo-chrétiens.

Car avec quelle tendresse le Tzigane ne déguste-t-il pas le hérisson !

Le rat des villes [nous, les héritiers du judéo-christianisme] ne veut pas voir le rat des champs [le Tzigane, of course] qui lui rappelle ce qu’il fut. Le dandy parfumé, l’esthète savonné, le lettré policé ne souhaitent pas qu’on leur mette sous les yeux leur passé ancestral, ils ne veulent pas voir le temps du temps d’avant le temps barbare qui est le leur. Temps de la crasse mais de la vérité ontologique, temps de la chevelure sale en broussaille mais temps de l’authenticité métaphysique, temps des odeurs fortes des fripes qui sentent le feu de bois, l’humidité croupie, la saleté domestique, mais temps de la simplicité philosophique.
Temps du feu dehors contre le chauffage électrique, temps de la roulotte contre le pavillon de banlieue, temps du hérisson

Le voilà !

mangé debout près de la flambée contre la nourriture insipide sous Cellophane, temps de la voûte étoilée au-dessus de la tête contre la télévision qui détruit l’âme, temps de la toilette dans la rivière contre les bains moussants débordant des baignoires, temps de la musique autour du brasier qui crépite contre le mutisme des familles séparées devant leur écran, la trace des temps anciens d’une civilisation cosmique fait honte aux dévots des temps nouveaux de la civilisation acosmique. (p. 75-77).
(…)
Dès lors, quand le gadjo met son réveil à sonner le matin, prend sa douche, se toilette, s’habille, se rend à son travail non sans avoir regardé sa montre dix fois ou écouté l’heure donnée par sa radio vingt fois, quand il travaille à des choses inutiles, inessentielles, sans intérêt, sans vraies bonnes raisons, quand il mange rapidement, de mauvaises nourritures, quand il reprend le travail l’après-midi pour sacrifier encore de longues heures à des tâches laborieuses, répétitives, productives d’absurdité ou de négativité, quand il voit venu le temps de rentrer chez lui et qu’il s’entasse dans les transports en commun, s’enferme dans sa voiture pour de longs moments perdus dans les bouchons et les embouteillages, quand il rentre chez lui, épuisé, fatigué, harassé, quand il mange machinalement d’autres aliments insipides, qu’il s’affale devant sa télévision pour de longues heures de bêtises ingurgitées,

Sauf quand on y voit M. Onfray, I presume…

quand il se couche abruti par ce qu’il a mangé, vu, entendu, il remet son réveil à sonner pour le lendemain matin où il répétera cette journée et ce pendant des années – quand il fait tout ça, le gadjo se dit civilisé.
Pendant ce temps, le Tzigane aura vécu une journée de simplicité, de vérité, de pure présence au monde, de jouissance voluptueuse d’un temps lent, naturel, surtout pas culturel.

L’espèce humaine se définissant par la culture depuis au moins Homo habilis, il faut donc croire que le Tzigane n’en ferait pas partie, jouissant là encore de cette fameuse «extraterritorialité » qui semble le caractériser …

Il se sera levé avec le soleil, aura allumé un feu pour préparer un premier repas, il aura médité au rythme de la journée qui se lève, au diapason des bruits de la nature – le cours d’eau d’une rivière, les friselis dans les buissons, les frémissements des branchages dans les haies, la mélodie du vent dans les arbres, le chant des oiseaux, le bruit des herbes froissées lors du passage des animaux sauvages, un hérisson,

Chouette! le voilà encore !

un lapin, un blaireau.
Le midi, avec les siens, autour du feu, il mange debout ce qui a été chassé. Le hérisson

Oui, vous ne rêvez pas. C’est encore lui !

par exemple. Silencieux, avec son couteau, il taille la viande grillée posée sur sa tranche de pain et mange sans parler.

Rappelons qu’en effet, le Tzigane ayant échappé à la culture du fait de son « extraterritorialité« , n’a pas non plus développé le langage.

Pas besoin de mots, la vie se vit sans qu’on ait besoin de la dire. La dire, c’est souvent ne pas la vivre. La dire abondamment, c’est souvent la vivre petitement. Son corps, sa peau se retrouvent dans le vent, la pluie, sous le soleil, dans le brouillard, la bruine, dans le froid et l’humidité. Il est dans la nature parce qu’il n’est pas séparé d’elle ; elle lui dit ce qu’il doit savoir ; il sait ce qu’elle lui dit. Toujours sans mots. (p. 76-77)
(…)
Jadis, avant l’ethnocide chrétien, les petits métiers concernaient le pur et simple besoin de la communauté : on travaillait pour vivre là où les civilisés vivent pour travailler. Enfant, dans les années soixante, je me souviens, dans mon village natal, d’avoir vu passer de tranquilles roulottes, au rythme calme du pas d’un cheval, qui étaient, déjà, une offense faite à la rapidité des voitures qui roulaient, pétaradantes, en frôlant la caravane. Déjà les deux temps se croisaient, s’opposaient, se confrontaient: temps virgilien du pas des animaux, temps faustien du moteur à explosion.
(…)
Le temps des adultes était donc celui d’avant le temps d’Ève. Celui des enfants également. Pas question de faire vivre aux plus jeunes ce que leurs parents n’avaient pas vécu. J’ai aussi souvenir d’un Tzigane scolarisé dans ma classe de cours élémentaire qui ne se pliait en rien à ce qui faisait l’emploi du temps des fils et filles d’Ève : pas envie de s’asseoir, pas envie de rester en place, pas envie de plier son corps pour entrer dans le dispositif disciplinaire de la table d’école qui contraignait les jambes, le dos, le buste, les membres à une posture d’encagé, pas envie de rédiger une rédaction ou de souscrire à une dictée, car il ne savait ni lire ni écrire.

Ah ! Heureux temps du « bon sauvage ». Mais curieusement, les Tziganes que j’ai pu rencontrer sont tous fort heureux d’avoir pu accéder, quand c’est le cas, à l’instruction…

À quoi bon, d’ailleurs, lire et écrire ? Le Tzigane n’apprend rien à l’école de ce qui fait l’essentiel de sa vie quotidienne : au lieu d’apprendre à découvrir le hérisson

Et hop ! C’est encore lui !

dans une haie, à hameçonner une truite dans un torrent, à allumer un feu qui réussisse, à lire la course du soleil dans le ciel ou celle des étoiles dans la Voie lactée, au lieu d’apprendre à jouer de la guitare ou à rétamer un vieux faitout, au lieu d’apprendre ce qu’on n’apprend pas, frémir à l’aurore et au crépuscule, se trouver ravi par le chant d’un pinson ou d’un rossignol, on lui apprenait les dates de l’histoire de France, l’accord du participe passé avec le verbe avoir, la règle de trois, le théorème de Pythagore et autres choses inutiles dans la vraie vie.
Pourquoi apprendre à lire et à écrire puisque la lecture et l’écriture nous éloignent du monde véritable ? (…) (p. 75-79).

Je n’ai pu résister à reproduire in extenso ces longs passages, tant leur charme lyrique m’a ébahi.

Ils m’ont tellement rappelé les suaves exclamations de Marie de Rabutin-Chantal, Marquise de Sévigné, au milieu de ces gentilles créatures si proches de la  nature que sont les paysans.

« Faner est la plus jolie chose du monde, c’est retourner du foin en batifolant dans une prairie

« Et les brebis que pomponnait Marie Antoinette au Petit Trianon !« , ajoute Stultitia, tout attendrie.

Rendons justice pourtant à M. Onfray d’avoir redonné au hérisson, animal trop méconnu, le statut ontologique (et nutritif) qui est le sien…

On pourrait certes prolonger longtemps.

Mentionnons encore, en vrac, la persévérance de M. Onfray à considérer comme allant de soi la « thèse Mythiste » concernant l’existence de Jésus (p. 154 ; p. 237ss, etc. cf. aussi les références à Prosper Alfaric, p. 511, 528…), alors même que cette thèse désuète est abandonnée par l’immense majorité des historiens sérieux, qu’ils soient athées, agnostiques, juifs, ou autres, qui se rangent pour la plupart à l’opinion de S. Mimouni lorsqu’il déclare que Jésus est certainement un des personnages les mieux attestés de l’Antiquité (cf. S. Mimouni, et P. Maraval, Le christianisme des origines à Constantin. Paris, PUF, 2006, p. 80; ou bien sûr l’ouvrage de référence le plus récent sur le sujet, de John P. Meier, Un certain juif Jésus. Les données de l’histoire, Paris, Le Cerf, 2004-2009 en 4 volumes ( !)).

Utiliser une documentation aussi pauvre et dépassée que celle à laquelle M. Onfray se limite sur le sujet ne peut que desservir sa thèse.

L’existence de Jésus est historiquement bien plus attestée que celle de Celse ou même d’Héraclite, que l’auteur prend pourtant pour argent comptant de façon non critique.Le problème que pose le christianisme depuis ses origines est moins celui de l’existence de Jésus que celui de l’interprétation de cette existence.

Il est certes légitime de contester l’interprétation que la religion chrétienne donne de la personne de Jésus ; mais s’obstiner à faire reposer une contestation sur des thèses aussi discutables que celles qu’utilise M. Onfray ne plaide ni pour son sérieux, ni pour sa crédibilité.

On ne voit pas en quoi le fait de récuser l’existence de Marx, par exemple, apporterait quoi que ce soit à la contestation – légitime – du marxisme.

On pourrait dire la même chose de l’obstination à présenter le paganisme, constamment identifié à « la sagesse » (cf. p. 26 ; 86 et le « paganisme des Tziganes » ; 335 ; 376 : « les païens regardaient le ciel pour bien vivre, mieux vivre, vivre en harmonie avec le Cosmos» ; etc.) – , et contre toute documentation sérieuse, comme un modèle de tolérance et de douceur, face à la violence apparemment inhérente au judéo-christianisme .

« Tarte à la crème » depuis bien longtemps infirmée, mais qui revient comme si de rien n’était.

On ne peut certes pas me reprocher de considérer la chrétienté comme un doux repaire de « bisounours » :

Inquisition, croisades et bisounourseries pontificales

ou encore :

De la lecture de Lydie Salvayre comme thérapie contre l’Alzheimer spirituel. Et qu’il ne faut pas prendre les petites filles pour des enfants de chœur.

Nul ne nie que le paganisme ait produit des sages admirables, tout comme le bouddhisme, l’hindouisme, l’animisme, l’islam, etc. et même, horresco referens, le « judéo-christianisme » ! Mais de là à me faire croire qu’on peut transférer dans le monde païen le repaire de bisounours dont il était question plus haut, il y a tout de même un sérieux pas !

Qui contredirait d’ailleurs ce que soutient Nietzsche, « mentor » de M. Onfray, sur le sujet.

L’auteur de la « Généalogie de la morale » célèbre en effet les Romains païens :

« les forts et les nobles, au point qu’il n’y eut jamais, qu’on n’a même jamais pu rêver, plus fort et plus noble au monde jusqu’ici »

en citant Tacite:

« à Rome, on considérait le juif comme ’’convaincu de haine contre le genre humain’’ » (Généalogie de la Morale, op. cit. p. 53).

Or, on le sait, cette citation fait référence aux persécutions de Néron :

« On saisit d’abord ceux qui avouaient leur secte[les chrétiens] ; et, sur leurs révélations, une infinité d’autres, qui furent bien moins convaincus d’incendie que de haine pour le genre humain [sans doute s’agit-il ici des juifs]. On fit de leurs supplices un divertissement: les uns, couverts de peaux de bêtes, périssaient dévorés par des chiens; d’autres mouraient sur des croix, ou bien ils étaient enduits de matières inflammables, et, quand le jour cessait de luire, on les brûlait en place de flambeaux. » (Tacite, Annales XV,44, trad. F. Doudinot de la Boissière, Tacite. Œuvres choisies, Paris, Hatier, 2e éd., 1932, reprise par la Bibliotheca Classica Selecta).

cf:

« Éternité de l’essence du corps » chez Spinoza et résurrection. Et derechef de Nietzsche et de ses mythes, et de M. Onfray qui gagnerait à lire un peu mieux ses maîtres.(2).

Faut-il encore faire référence aux jeux du cirque, crucifixions et autres divertissements de « bisounours », auprès desquels la corrida dénoncée par M. Onfray (p. 306ss) fait bien pâle figure ?

Un philosophe pourrait aussi se souvenir que Socrate a été condamné à mort, entre autres chefs d’accusation, pour avoir offensé les dieux (païens) de la Cité. Là encore, un peu moins de simplisme ne nuirait certes pas à la crédibilité du discours.

On s’en doute, il y aurait encore bien des allégations étranges à mentionner. Mais je me contenterai de finir sur une nouvelle petite touche de burlesque.

Bien qu’étant plutôt végétarien de vieille date, je n’ai rien contre les carnivores comme M. Onfray.

Mais que celui-ci, tout en étant un chaud partisan de la cause animale et un ardent dénonciateur de la perversion judéo-chrétienne et de son « immense banquet de viande » (p.237) se permette, sans doute pour défendre la légitimité de son propre beefsteak, des arguments aussi hilarants contre le végétarisme, on en reste confondu :

[le régime végane] « débouche, pour le règne animal, sur l’hécatombe des espèces domestiques et sur la prolifération monstrueuse des espèces restées ou redevenues sauvages. Dans les deux cas, la conséquence de cette logique s’avère la précarisation des hommes à brève échéance et leur inévitable disparition (sic). Qui aurait ainsi voulu faire l’ange aurait fait la bête » » (p. 295).

[On pourrait penser, tout simplement à la solution de la stérilisation, qui se pratique depuis bien longtemps sur les animaux domestiques, mais sur ce point M. Onfray semble se montrer encore plus réticent que le pape…]

Car voici: Le végétarisme annonce le règne de la terreur !

Tremblez, braves gens ! Le fait de ne plus manger des vaches et des brebis va remplir vos rues de taureaux sauvages et de béliers agressifs. Sans parler des coqs farouches et des poules sanguinaires. Et nul ne pourra échapper à leurs attaques !

Tout comme, on le sait bien, le fait de ne pas manger de chiens et de chats en Occident a abouti à l’envahissement des espaces publics par des matous féroces et des toutous anthropophages, au moins aussi affamés de chair humaine que les bourreaux judéo-chrétiens le sont de boyaux, de testicules et de cerveaux (p.237).

Pour éviter ça, une seule solution : « Au beefsteak, braves gens ! ». Et n’oubliez pas de manger aussi les chiens et les chats (et les poissons rouges !).

« Tu ne crois pas que tu commences toi aussi à délirer ? » me lance Stultitia.

« Au lieu de dire des bêtises, tu ferais mieux de renvoyer à ton premier post. En fait Simon Leys, que tu cites, avait déjà tout dit ».

En effet.

J’y renvoie donc

Subprimes de la pensée et bulles intellectuelles. À propos de récentes inflations médiatiques à la Onfray et consorts.

En réitérant ma question :
« comment comprendre, encore une fois, que des pensées aussi faibles puissent avoir une telle audience, et que des M. Onfray puissent faire de façon répétée la « Une » des grands quotidiens et des revues, voire susciter des « manifestations de soutien » comme celle de la Mutualité ?».

Mais sans doute faudrait-il maintenant poser cette question à MM. Kahn, Debray, Finkielkraut et autres courageux qui ne reculent pas devant le ridicule.

Car franchement, ont-ils vraiment lu « Cosmos » ?

« Cosmos » ou cosmétique ? Petite participation au dégonflage de quelques baudruches de M. Onfray (2).

Continuons notre chemin par une petite réflexion sur les rapports de l’idée de Cosmos avec la science.

Car il n’échappe à personne que M. Onfray est un grand pourfendeur des mythes – en particulier judéo-chrétiens, comme il se doit-, au nom d’une rigueur toute scientifique.

Des mythes, des croyances, et de Mr. Onfray qui est au-dessus de tout ça

« La science, hors scientisme qui est religion de la science, permet de penser le monde selon la logique de l’ontologie matérialiste (…) ; que de la physique et pas de métaphysique » (Cosmos, p. 333).
« Je ne suis pas scientiste (cf. ci-dessus), mais je sais qu’on ne saurait jamais penser juste sans ce que la science nous apprend » (p. 513)
« Utiliser la raison contre les superstitions » (p. 514).

Etc. etc. etc.

Bien sûr, me direz-vous, on peut encore se demander comment un nietzschéen peut être un aussi ferme partisan de la science, lorsqu’on sait que l’auteur de Zarathoustra, bien connu pour son apologie du « chaos » (cf. Ainsi parlait … Prologue, V) la considère comme une expression de ces « forces réactives », refuge des faibles et négatrice de la Vie :

« ‘’Volonté de vérité’’ – cela pourrait cacher une volonté de mort. – En sorte que la question : pourquoi la science? se réduit au problème moral : Pourquoi de toute façon la morale ? Si la vie, la nature, l’histoire sont « immorales »? Il n’y a aucun doute, le véridique, au sens le plus hardi et le plus extrême, tel que le présuppose la foi en la science, affirme ainsi un autre monde que celui de la vie, de la nature et de l’histoire; et, en tant qu’il affirme cet autre monde, comment ne lui faut-il pas, par cela même, nier son antipode, ce monde, notre monde? » (Le Gai Savoir, Aphorisme 344).

[Quoiqu’on puisse en penser, des positions, telles que celles de Heidegger, qui récusent le « moment cartésien » comme manifestation du Gestell, arraisonnement, mainmise violente sur le monde par un homme de plus en plus technicien qui veut se rendre « maître et possesseur de la nature », selon la phrase de Descartes, paraissent plus cohérentes que celle de M. Onfray ; en ce que leur dénonciation de « l’oubli de l’être » s’accompagne d’un soupçon sur la science et la technique dont on peut penser qu’elles détournent l’homme de son antique rapport à la Nature et au Cosmos. Plus cohérente serait aussi la position de celui qui renoncerait à la science moderne et à la technique pour prôner une vie « proche de la nature » et du « Cosmos ». Mais M. Onfray n’est ni heideggerien ni écologiste radical anti-science : il se prétend le héraut de la science moderne et du Cosmos en son sens « virgilien » et/ou lucrétien, et s’affirme qui plus est nietzschéen. Or, on ne peut tenir toutes ces positions en même temps].

Mais s’arrêter là pourrait sembler petit joueur.

Plus intéressant sera de montrer comment ce « Cosmos » dont M. Onfray se fait l’ardent apôtre, a été, aussi bien dans sa version « classique », aristotélicienne, que dans sa version « lucrétienne », un des principaux « obstacles épistémologiques » à la naissance de la science moderne.

[Pour G. Bachelard (1884-1962), un « obstacle épistémologique » est « un ensemble de représentations scientifiques ou non scientifiques, empêchant une science donnée, à un moment donné, de poser correctement les problèmes » (Épistémologie, La philosophie de AàZ, Hatier 2011 ; cette notion appelle celle de « rupture épistémologique » « laquelle est l’acte intellectuel par lequel une science surmonte ses obstacles épistémologiques en remodelant ses principes explicatifs » (id).].

On le sait, les magnifiques études d’Alexandre Koyré ont montré comment la science moderne, celle de Descartes, Galilée, Newton, a eu besoin, pour « inventer » en particulier le principe d’inertie, et pour permettre la mathématisation de la physique, de rompre radicalement avec le Cosmos des Anciens, celui d’Aristote en particulier :

« Le fait que la physique moderne a son prologue et son épilogue dans les cieux, ou, plus simplement, le fait que la physique moderne prend sa source dans l’étude des problèmes astronomiques et maintient ce lien à travers toute son histoire, a un sens profond et implique d’importantes conséquences. Il implique notamment l’abandon de la conception classique et médiévale du cosmos – unité fermée d’un Tout, Tout qualitativement déterminé et hiérarchiquement ordonné, dans lequel les parties différentes qui le composent, à savoir le Ciel et la Terre, sont sujettes à des lois différentes – et son remplacement par celle de l’Univers, c’est-à-dire d’un ensemble ouvert et indéfiniment étendu de l’Être, uni par l’identité des lois fondamentales qui le gouvernent ; il détermine la fusion de la physique céleste avec la physique terrestre, qui permet à cette dernière d’utiliser et d’appliquer à ses problèmes les méthodes des mathématiques hypothético-déductives développées par la première ; il implique l’impossibilité d’établir une physique terrestre ou, du moins, une mécanique terrestre, sans développer en même temps une mécanique céleste. ». “Galilée et la révolution scientifique du XVIIe siècle”, in Études d’histoire de la pensée scientifique, Paris, Gallimard, 1973, p. 197.

(…)

Le concept galiléen du mouvement (de même que celui de l’espace) nous paraît tellement naturel que nous croyons même que la loi d’inertie dérive de l’expérience et de l’observation, bien que, de toute évidence, personne n’a jamais pu observer un mouvement d’inertie pour cette simple raison qu’un tel mouvement est entièrement et absolument impossible. Nous sommes également tellement habitués à l’utilisation des mathématiques pour l’étude de la nature que nous ne nous rendons plus compte de l’audace de l’assertion de Galilée que « le livre de la nature est écrit en caractères géométriques » pas plus que nous ne sommes conscients du caractère paradoxal de sa décision de traiter la mécanique comme une branche des mathématiques c’est à dire de substituer au monde réel de l’expérience quotidienne un monde géométrique hypostasié et d’expliquer le réel par l’impossible. (id. ibid. p. 199).

Mais, demande Stultitia, « Pythagore est bien l’inventeur des mathématiques, et Platon un grand mathématicien. Les grecs étaient de grands astronomes. La science moderne n’est-elle pas débitrice de ces penseurs ? ».

Bien sûr ! Mais en partie seulement. Car sa naissance ne pourra s’opérer sans une douloureuse « rupture épistémologique ».

Car, pour Pythagore, Platon et Aristote, les mathématiques ne peuvent s’accorder qu’à la régularité du monde éternel et immortel des astres, qui est celui des dieux. Et lorsque Galilée affirme, comme le rapporte A. Koyré, le caractère géométrique du « livre de la nature », il énonce ce qui aurait été un blasphème pour la pensée des Anciens : le monde terrestre, celui qu’Aristote nommait « sub-lunaire », celui où les hommes meurent, où les pommes tombent des arbres et pourrissent, est régi par les mêmes lois que celles qui régissent le Cosmos présumé divin !

Un véritable crime de lèse Cosmos, ou de lèse divinités grecques, ce qui revient au même !

« La science moderne naîtra, peut-on dire, le jour où l’on osera proclamer cette vérité : la même Mécanique, les mêmes lois, régissent les mouvements célestes et les mouvements sublunaires, la circulation du soleil, le flux et le reflux de la mer, la chute des graves. Pour qu’il fut possible de concevoir une telle pensée, il fallait que les astres fussent déchus du rang divin où l’Antiquité les avait placés, il fallait qu’une révolution théologique se fût produite » P. Duhem, Le système du Monde, II, Paris, Hermann 1914, p. 453.

Car pourquoi cette rupture épistémologique qui a rendu possible la science moderne s’est-elle produite en Occident, et en Occident seulement ?

On le sait, le zéro a été inventé par les babyloniens avant d’être repris par les Indiens ; les chinois ont, eux, été à l’origine de nombreuses inventions.

Mais la mathématisation de la physique, clef de ce que nous nommons maintenant la science, n’est apparue qu’en Occident. Pourquoi ?

Même si la question reste disputée, on a de fortes présomptions de penser que cette « révolution théologique » qui a rendu possible une telle « rupture épistémologique » a à voir, n’en déplaise à M. Onfray et à son anti-judaïsme et anti-christianisme forcené autant que primaire, avec la révolution conceptuelle introduite dans l’histoire par les pensées juive, chrétienne et musulmane, ce fameux « monothéisme » tellement abhorré.

Des penseurs aussi reconnus que Amos Funkenstein (Théologie et imagination scientifique, Paris, PUF 1995) Stanley L. Jaki (Cosmos and Creator, Edimbourg 1980), Lynn T. White (Medieval Religion and Technology, Berkeley 1978), etc. nous montrent comment une désacralisation du Cosmos était indispensable pour que soit rendue possible l’approche de l’univers comme objet de science.

Désacralisation parallèle à ce « désenchantement du monde » dont Marcel Gauchet, nous l’avons vu, fait la condition nécessaire de l’accession à la notion d’autonomie dans l’ordre social et politique.

À propos de « Que faire ?» : Simon Leys ou les habits neufs du professeur Badiou, et que Marcel Gauchet gagnerait à lire Lévinas et Pic de la Mirandole.

[voir dans ce même post, outre des précisions sur le rapport hétéronomie/autonomie,  les fortes affirmations de Lévinas dans Difficile Liberté, concernant la lutte biblique contre l’idolâtrie : « Le monothéisme marque une rupture avec une certaine conception du sacré. Il n’unifie ni ne hiérarchise ces dieux numineux et nombreux ; il les nie. À l’égard du divin qu’ils incarnent, il n’est qu’athéisme ».].

Tout comme il fallait rompre avec un Ordre cosmique, qui faisait de la femme et de l’esclave des êtres inférieurs selon un plan divin et éternel établi une fois pour toutes par la Nature, pour rendre possible « l’invention » du droit naturel moderne (qui n’est plus le droit d’une Nature intangible et divine, comme chez les Anciens, mais celui qui se fonde sur la nature rationnelle d’un homme capable de se donner lui-même des lois, et de ne plus dépendre du seul ordre hétéronome du Cosmos) ;

[cf. A. Renaut dans : Histoire de la philosophie politique, I, La liberté des Anciens, Calmann-Lévy, Paris 1999, p. 41 : « Dans l’exacte mesure où, chez Aristote, le droit naturel est découvert en la nature, au sein de laquelle sont supposées exister des inégalités entre les hommes (donc des inégalités naturelles), il aurait été impossible à une telle philosophie de se demander si la véritable fonction des instances juridico-politiques n’est pas de venir corriger la réalité au nom d’un idéal transcendant »]

Il fallait, de la même façon, oser ce crime de « lèse-Cosmos » qui ramenait l’ordre éternel et divin des cycles cosmiques aux mêmes lois que celles qui régissent la chute des pommes, dont la pourriture manifeste le caractère radicalement contingent !

Il fallait donc extraire le divin de cette Nature divinisée, condition nécessaire pour la rendre manipulable à l’infini par l’intellect humain.

Ce que firent Descartes et Galilée, signant par là même la fin du Cosmos classique, aristotélicien comme stoïcien ;

« Ce Monde, ce Cosmos, la physique de Descartes le détruit entièrement.
Que met-elle à sa place ? À vrai dire, presque rien. Étendue et mouvement. Ou matière et mouvement. Étendue sans limites et sans fin. Ou matière sans fin ni limites : pour Descartes, c’est strictement la même chose » (A. Koyré, Introduction à la lecture de Platon…, op.cit., p. 209).

Tout en y conservant (et c’est l’une des raisons pour lesquelles le modèle « atomiste » fondé sur le hasard et l’imprévisibilité ne pouvait être une alternative retenue par les inventeurs de la science moderne : n’en déplaise à M. Onfray, Épicure ou Lucrèce ne sont en rien à l’origine de la conception cartésienne et galiléenne de la matière…) un principe d’intelligibilité qui permettait d’appliquer à la matière, désormais nommée « étendue », les lois de la géométrie et des mathématiques, dont la connaissance a été elle aussi rendue possible à l’homme du fait de sa création « à l’image de Dieu ».

Cette double exigence, qui disqualifie le Cosmos « classique » entendu comme réalité divine – et celui de Lucrèce conçu comme agrégat arbitraire et aléatoire d’atomes -, tout en affirmant l’intelligibilité de « l’univers« , a probablement été rendue possible par l’idée judéo-chrétienne et musulmane de Création.

Bien qu’elle ait mis du temps à s’exprimer au niveau de la naissance de la science, et que sa réception fut loin d’être évidente de la part des autorités ecclésiastiques (en témoigne bien sûr « l’affaire Galilée »), la position du modèle de la Création comme « postulat métaphysique » et épistémologique a probablement rendu possible une pensée de la contingence de l’univers, de la nature, de la physique, mais aussi cette pensée que cet univers physique ayant été « écrit en langage géométrique » par l’intelligence d’un Créateur transcendant, était donc susceptible de déchiffrement par un homme créé « à son image ».

Pour une pensée de la Création, le Cosmos n’est pas Dieu en soi, mais, en tant qu’œuvre d’un créateur, « il chante la gloire de Dieu » et son intelligence, comme dit le Psalmiste.

Malgré le génie propre des civilisations indiennes, chinoises ou autres, cette articulation originale entre la transcendance d’un Dieu qui se distingue d’un « Cosmos » pour en faire un « univers », selon la terminologie d’A. Koyré, et le caractère intelligible d’un tel univers en tant que Création, n’y a jamais été pensé.

cf. la dessus, par ex. J. Needham, La science chinoise et l’Occident, Seuil Paris 1973 en particulier p. 32 : « Dans l’ancienne pensée chinoise, l’idée d’un dieu suprême comme personne, aussi forte qu’elle fut, n’impliquait pas la conception d’un législateur divin et céleste imposant ses ordres à la nature non-humaine; et (…) le concept du suprême en vint très tôt à désigner quelque chose de tout à fait impersonnel. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y avait pas, pour le Chinois, d’ordre dans la nature, mais plutôt qu’il ne s’agissait pas d’un ordre fixé par un être personnel rationnel, et donc, qu’il n’y avait aucune garantie que d’autres êtres personnels doués de raison soient capables de déchiffrer dans leur propre langage (terrestre), le code de lois préexistant qu’un Dieu aurait formulé préalablement. On ne pensait pas que le code des lois de la nature puisse être dévoilé et lu, parce qu’on avait aucune assurance qu’un être divin, même plus rationnel que l’homme, en ait jamais formulé un ».

Raison probable pour laquelle la science moderne n’a pu s’y manifester.

On est donc en droit d’être une nouvelle fois surpris par les affirmations péremptoires de M. Onfray, qui tout en se posant en parangon de la science, et en pourfendeur des « superstitions » (p. 514), refuse à cette même science son acte de naissance en exigeant de « revenir au cosmos » (id.), alors même que la mathématisation de la physique exigeait l’abolition de cette « superstition » que constituait le Cosmos des Anciens.

Encore une fois, ce n’est certes pas la référence à « l’ontologie matérialiste » de Lucrèce qui pourra en quoi que ce soit le sauver de l’incohérence.

Car même si la philosophie épicurienne a en effet introduit dans la pensée, de façon figurée, la notion « d’atome », ni sa vision de cet atome, ni sa conception de la matière (cf. Descartes, ci-dessus) n’ont été retenues par la science moderne et contemporaine.

Il me plait de terminer en citant, en hommage à Bernard d’Espagnat, quelques textes de « A la recherche du réel », ouvrage extraordinaire de clairvoyance, et dont les propositions datant de 1979 concernant notre rapport à la réalité ont été depuis confirmées par l’expérimentation (expérience d’Alain Aspect 1980-1982, à l’instigation de B. d’Espagnat lui-même).
https://fr.wikipedia.org/wiki/Exp%C3%A9rience_d’Aspect

Il faut en saluer la réédition (Dunod, 2015), avec une préface d’E. Klein :
https://www.youtube.com/watch?v=ypBDwXD6hqw

Je ne suis pas spécialement anti-matérialiste.
J’irai même jusqu’à risquer une comparaison que n’aurait peut-être pas reniée B. d’Espagnat : la dualité de nos concepts approximatifs de « matière » et « d’esprit », que nous essayons malhabilement d’articuler, ne témoignerait-elle pas de la difficulté qu’éprouve notre intelligence humaine limitée à se représenter notre réel, irrémédiablement « voilé » selon l’expression de d’Espagnat ; un peu comme notre approche des particules, en microphysique, nous oblige à tenir ensemble (cf. la notion de « quanton ») un aspect d’onde et un aspect de corpuscule en apparence inconciliables pour notre intuition, notre compréhension, et même notre imagination ?

Il se pourrait donc que la dualité matérialisme/spiritualisme relève d’une approche conceptuelle inadéquate à la réalité qu’elle prétend représenter, mais sur laquelle notre intelligence rudimentaire a cependant besoin de s’appuyer pour tenter d’éclairer tant bien que mal quelques-unes des énigmes auxquelles elle est confrontée.

J’avoue que, pour ma part, ayant beaucoup joué au « lego » quand j’étais enfant, et ayant depuis découvert la fascinante complexité de l’interrogation des physiciens sur ce que nous nommons à défaut de mieux notre « réel », j’ai du mal à me satisfaire de cette « ontologie matérialiste » à laquelle nous convie M. Onfray, et dont le puéril atomisme lucrétien ressemble à ces fables infantiles dont j’enjolivais jadis mon « Cosmos » de plastique.

Rappelons un passage de l’interview de B. d’Espagnat citée dans la post précédent, et qui illustre l’idée de « découvertes physiques négatives« ,  dans la mesure où, si la science, on l’a vu, ne peut dire à la métaphysique où elle doit aller, elle peut toujours lui dire où elle ne peut plus aller :

« Telle qu’elle se présente aujourd’hui il me paraît clair que la physique ne débouche de façon certaine sur aucune métaphysique particulière. Toutefois elle nous apprend quand même beaucoup, car si elle ne peut pas dire ce que le « fond des choses » vraiment est, en revanche elle n’est pas muette sur ce qu’il n’est pas. Et en particulier elle élimine un certain matérialisme scientifique que, du temps de la physique dite « classique » elle paraissait favoriser et qui reste encore très vivace ».

Et il est clair que pour qu’une métaphysique matérialiste demeure un modèle légitime et crédible, elle a en tout cas un sérieux effort à faire pour se renouveler.

Car en quoi des fables simplistes, comme celles que nous présente M. Onfray, tellement éloignées de ce que la physique nous enseigne aujourd’hui, peuvent-elles avoir quelque utilité ?

C’est la raison pour laquelle je rajoute ces quelques passages tirés de livres de B. d’Espagnat.

On peut aussi écouter quelques conférences, comme celle-ci :

Je n’ai pas pu me résoudre à tronquer ces textes magnifiques (et d’un humour ravageur pour ce qui est des « Interludes », qui font la joie de Stultitia…), qui rendent compte de la place de plus en plus importante qu’occupent les mathématiques en physique, place qui rejette le bon vieux matérialisme démocritéen de grand papa (c’est-à-dire épicurien ou lucrétien) à la remise des jouets d’enfance. Et qui posent des questions essentielles en ce qui concerne la notion « d’objectivité » (cf. les « Interludes »).

Je les reproduis donc tels quels.

Bonne lecture aux courageux !
En espérant que cela incite à lire « A la recherche du réel » !

Annexe : Textes de Bernard d’Espagnat.
A la recherche du réel, 1979, 3ème édition, Presses-Pocket 1991.

DE DÉMOCRITE À PYTHAGORE

L’enfant et l’homme de la rue croient que l’accès au réel est immédiat: l’idée de l’existence de ce caillou ou de cette chaise lui paraît claire et évidente et il ne conçoit guère que soit mise en doute son caractère d’absolu : même s’il croit aux contes de fées.

Très tôt – comme on le sait – les philosophes contestèrent ce point de vue. Ils tirèrent argument du caractère périssable des objets pour leur refuser la réa¬lité intrinsèque. Réalité signifie, dirent-ils, ce qui s’oppose au rêve: et cela, c’est la permanence. Quel degré de réalité pouvons-nous donc attribuer à des choses qui naissent et meurent, qui toutes se font et se défont? En dessous, à l’intérieur ou au-dessus il doit y avoir autre chose. Un réel absolu, non évident pour l’appréhension immédiate et dont l’accès par conséquent est difficile.

Plus tard, bien d’autres arguments meilleurs, tel par exemple le doute cartésien, vinrent conforter cette thèse. Une thèse qui n’est, au demeurant, pas l’apanage des philosophes. A ce degré de généralité ( « la connais¬sance de l’être est difficile » ) l’idée est partagée par la plupart des religions. Elle rejoint en outre le sentiment poétique inné d’une Réalité profonde, située derrière ou au-delà des choses, qu’inspire peut-être à plus de per¬sonnes qu’on ne croit le spectacle de la beauté.

Dire que la réalité indépendante ( ou réel, ou être ) est de connaissance malaisée c’est évidemment faire d’abord – contrairement à certains – le postulat que la notion même de réalité a un sens qui dépasse l’homme. Ce n’est pas encore en spécifier le mode d’approche. Lier en quelque manière un tel mode d’approche au sentiment de la beauté est déjà bien plus restrictif. Pas totalement cependant. Même si mon esprit fait – explicitement ou confusément – un choix de cette espèce deux grandes orientations s’offrent encore à lui, complémentaires peut-être mais à coup sûr très différentes. Je puis chercher l’être soit dans les mathématiques – pures ou appliquées – soit derrière la beauté sensible.

La recherche de l’être à travers la beauté sensible a longtemps constitué le but avoué des poètes. Il n’en va plus ainsi, du moins chez les professionnels. Ceux-ci ne se pardonneraient pas d’afficher candidement une aspi¬ration que nous, les intellectuels, leur avons appris à tenir pour bien trop naïve. On peut le regretter: car naïveté pour naïveté celle des vieux poètes semble – on verra pourquoi – plutôt moins considérable à tout prendre que celle des grands rhétoriqueurs contempo-rains ou – à l’opposé – que celle de tels ou tels hommes de science remplis d’illusions quant au sens et à la portée du concept d’objectivité. Mais ce rejet est aujourd’hui incontestable.

Restent alors les mathématiques. Et au tout premier rang les mathématiques pures, comme il se doit. Celles-ci se présentent à première vue comme un ensemble de vérités indépendantes des contingences, universelles et éternelles. Il n’est pas surprenant que beaucoup de penseurs y aient vu et y voient encore l’expression de la parfaite permanence, c’est-à-dire de l’être lui-même. En quelque mesure, cependant, les découvertes de notre siècle ont fait apparaître – ici encore – la naïveté d’une telle vision, en mettant en lumière le fait que les mathématiques reflètent principalement les capacités opératoires de l’être humain. Je dis « en quelque mesure » uniquement pour la raison que je ne veux pas exclure la possibilité d’un certain parallélisme de structures entre l’être humain et l’Être tout court, parallélisme qui restituerait aux mathématiques pures une part de la transcendance qu’on leur a attribuée longtemps. Mais sans entrer dans les détails de questions dont l’analyse serait longue je dois au moins noter que les recherches mathématiques récentes ont ramené à un niveau plus raisonnable le prestige exagéré dont, précisément, a joui longtemps la notion d’universalité de la certitude mathématique.

Si la beauté des mathématiques pures n’est pas à elle seule une voie assurée vers l’être il reste au mathématicien la possibilité de transférer ses espoirs à la physique mathématique. A dire vrai c’est là la voie qui d’emblée paraît à beaucoup la plus naturelle. Pour bien des chercheurs contemporains la physique mathématique ou physique théorique (une distinction entre les deux notions est parfois faite mais n’est pas ici nécessaire) a, en effet, pour premier but de systématiser l’ensemble des connaissances concernant le monde réel. La raison qui a poussé l’homme à choisir en vue d’une telle fin l’outil mathématique plutôt qu’un autre est simplement que celui-là s’est progressivement révélé le plus efficace – et de beaucoup -, pour la synthèse dont il s’agit. Comme le physicien qui veut en faire usage doit nécessairement se référer pour cela à certains canons d’élégance on voit que l’emploi de la physique théorique est bien une manière – et une manière a priori sensée – de tenter une appréhension du réel qui soit guidée par la beauté.

Le fait que les méthodes mathématiques permettent mieux que toute autre la synthèse des divers aspects du réel a des conséquences importantes quant aux manières dont il est légitime de s’imaginer ce réel. Car le rôle des mathématiques en physique ne se limite pas à celui d’une simple sténographie, autrement dit à un rôle d’écriture abrégée de relations que, si l’on disposait de plus de place et davantage de temps, on pourrait aussi bien écrire dans le langage de tous les jours. Ce rôle là, bien entendu, existe. Mais il est mineur. Bien plus fonda¬mental est celui joué par le processus de définition d’entités nouvelles. Que l’on pense seulement à l’apparition du concept d’énergie. Au départ, une loi de conservation, interne à la mécanique rationnelle, c’est-à-dire une loi purement abstraite: « la somme du produit de telles et telles quantités et d’une certaine fonction de telles autres quantités ne varie pas avec le temps ». Mais aujourd’hui une denrée qui se vend et qui s’achète cher. Dans bien des cas il se passe ceci que, même sans devenir, comme l’énergie, des concepts de la vie courante, les concepts abstraits forgés par le physicien théoricien en viennent progressivement à supplanter les plus anciens – issus directement de l’expérience ancestrale – dans les descriptions que la physique propose du monde. Cette évolution résulte simplement du fait que les nouveaux concepts portent plus loin que les anciens (celui de masse plus que celui de poids, celui d’énergie plus que celui de masse). Elle a pour conséquence un phénomène que l’on a parfois appelé un peu impropre¬ment une « déréalisation » du monde physique. Le mot est ambigu, « déchosification » serait meilleur. Il ne s’agit pas là, en effet – pas encore! – d’une négation de la validité du concept d’une réalité indépendante de l’être humain. Mais il s’agit bien d’une négation radicale de la vision du réel qui est celle de l’homme de la rue à prétentions scientifiques: je veux dire de la vision qui érige en absolu – et en seul absolu – les concepts familiers qui nous semblent les plus dénués de mystère, comme celui de grain ou celui de force de contact.

Ainsi en arrive-t-on progressivement à une vision du monde dans laquelle la matérialité des choses semble se dissoudre en équations. Une vision dans laquelle le matérialisme est de plus en plus contraint d’évoluer vers le mathématisme et où, si l’on peut dire, Démocrite doit en définitive se réfugier chez Pythagore. Qu’est-ce, en effet, que la matière ? Ce qui se conserve, disait-on autrefois. Ce n’est donc pas la masse. A moins d’identifier celle-ci à l’énergie (à l’unité de mesure près). Mais cette dernière entité, l’énergie, n’est elle-même rien d’autre que la pure « immatérialité » d’une composante de quadrivecteur dans un espace-temps qui – pour faire bonne mesure – est « courbe » ! Ou bien identifierai-je la matière d’un objet à l’ensemble de ses « atomes de Démocrite » ? La conservation de la matière sera-t-elle alors celle de ces « atomes », c’est-à-dire celle des parti¬cules qui la constituent ? Les choses ne peuvent être aussi simples puisque des particules peuvent s’annihiler ¬avec leurs « antiparticules » – au seul profit d’une accélération de particules préexistantes. Les particules elles-mêmes ne se conservent donc pas toujours. Il est vrai que certains nombres, certaines différences entre nombres de particules et nombres d’antiparticules, sont conservés. Mais, de nouveau, ce sont là quantités abs¬traites. Initialement conçu pour représenter une propriété d’un ensemble, autrement dit une entité distincte de celui-ci (une collection de billes est autre chose, pensait-on, que le nombre de billes de la collection) voilà que le nombre apparaît maintenant en physique comme l’entité ayant seule une stabilité suffisante pour que cette science le prenne vraiment au sérieux.

De là à affirmer, avec les pythagoriciens, que les nombres sont l’essence des choses, il n’y a qu’un pas. Et il faut même noter qu’il ne peut ici être question d’un simple pythagorisme édulcoré. Il faut un pythagorisme essentiel, je veux dire inconciliable en définitive avec la vision démocritéenne qui pose l’éternité des grains ultimes. En d’autres termes il n’est plus possible d’emprunter à Démocrite sa conception fondamentale du réel en ajoutant seulement que les « atomes » interagissent par des forces obéissant à certaines formules; et que le critère de la beauté mathématique s’avère fécond en ce qui concerne la recherche de ces dernières. Une telle tentative de conciliation entre Démocrite et Pythagore ne résoudrait rien puisque, encore une fois, aucun « grain » situé dans l’espace n’apparaît comme indestructible. Puisque, bien au contraire, tous peuvent subir l’annihilation. et que les seules entités assez stables pour que la physique puisse envisager de les regarder comme fondamentales sont des nombres, des fonctions ou d’autres êtres mathématiques d’apparence encore plus abstraite. « Tout est géométrie » proclament volontiers certains spécialistes de la théorie de la relativité générale.

Il paraît inutile de développer en détail l’exposé d’une évolution conceptuelle déjà ancienne et par conséquent assez bien connue. La découverte expérimentale des antiprotons, et donc l’assurance de la généralité des processus d’annihilation et de création, remontent toutes deux aux années mille neuf cent cinquante. Mais ces faits avaient pu être prédits bien avant encore par des théoriciens dont chacun sait qu’ils trouvèrent dans l’élégance mathématique du formalisme le plus sûr guide de leurs succès. Aussi est-ce seulement pour mémoire que j’ai rappelé un moment essentiel – mais auquel cependant on ne peut s’arrêter – de la pensée physicienne. Le moment que l’on peut nommer « l’émergence du pythagorisme » (à condition bien entendu d’écarter toute acception mystique ou magique de l’expression). Ayant satisfait à ce préalable nécessaire il m’est maintenant permis de considérer des évolutions d’idées bien plus récentes, bien moins connues et qui par conséquent exigent, elles, d’être présentées en détail. (ed. Presses Pocket, 1991, p. 21-27).
(…)
INTERLUDES MÉCHANTS ET SIMPLISTES

MATIÈRE
Les sciences physiques sont souvent appelées « sciences de la matière ». La matière serait donc le concept de base. Et l’un des faits dont certains hommes de science cherchent à nous convaincre c’est que, précisément, tout se ramène à la notion de matière. Que dans l’absolu, celle-ci est vraiment le seul « existant », aux propriétés innombrables.

Le moins que l’on puisse exiger de matérialistes aussi décidés c’est qu’ils nous disent clairement ce que la notion en question recouvre dans leur esprit. Afin d’en avoir le cœur net, un mien ami alla un jour trouver quelques-uns de mes bons collègues, professeurs d’université. Le premier abordé fut un chimiste d’un très grand âge. Celui-ci dit: « Jeune homme, la chose est simple. La matière demeure et la forme se perd. Voyez donc Lavoisier pour tout détail complémentaire. » Mais, sur ces entrefaites, un physicien des particules élémentaires mentionna le défaut de masse, puis la découverte des antiparticules. Pour sauver l’idée de conservation, il proposa d’appeler matière le nombre des baryons moins le nombre des antibaryons (ou le tiers du nombre de quarks diminué de celui des antiquarks). Avant même qu’il n’ait défini ces termes, un de ses collègues intervint. Au nombre en question, celui-ci demandait qu’on ajoutât celui des leptons, diminué du nombre des anti¬leptons. Ils se mirent d’accord en reconnaissant tous les deux que le choix entre ces formules – et entre d’autres similaires – était tout à fait arbitraire. Et quelqu’un ayant dit: « le nombre est donc Idée des choses », les deux compères s’éclipsèrent avec discrétion, craignant fort de passer pour des platoniciens !

OBJECTIVITÉ
Le matérialisme atomistique, ou mécaniste, est une réunion de deux hypothèses. Une hypothèse ontologique : indépendant de nous, le monde est fait comme une horloge. De petits grains, des champs, des forces en sont les pièces et les ressorts. Une hypothèse épistémologique: nous sommes capables de connaître, toujours de mieux en mieux et à la limite très bien, ce monde tel qu’il est, et tous ses rouages complexes. Ces propositions ne peuvent, bien entendu, être déduites d’aucune vérité première. Aiguillonnés par des visions diverses, le philosophe et le mystique peuvent donc fort bien les rejeter a priori. Mais le partisan de ces hypothèses (qui est le plus souvent, de notre temps, un biologiste) a une réponse toute prête; une conception, rétorque-t-il, se justifie toujours au moyen de ses conséquences. Or où sont donc celles des conceptions des philosophes ? Ou des mys¬tiques ? Sur le plan objectif: néant. Et au contraire, voyez la mienne; toute la physique classique, une bonne part de l’astrophysique, toute la biologie moderne la vérifient. Même dans des domaines comme ceux de la vie et de la pensée, où l’on pouvait naïvement croire au finalisme, au rôle actif de la conscience, nos découvertes d’aujourd’hui nous révèlent le règne exclusif de la nécessité et du hasard. Pensez au modèle de la double hélice !

Dès lors, continue ce savant, n’est-ce pas folie, ou en tout cas infantilisme, que de continuer à parler de « causes finales » ? Ou encore de considérer l’esprit, la conscience que nous avons des choses, comme une entité au même titre que la matière, c’est-à-dire au même titre que ces petits grains, ou ces champs, qui, à eux seuls, expliquent l’Univers, y compris l’homme et son esprit ? Naïvetés que tout cela, ou plutôt effets secondaires, apparences trompeuses et charmeuses dont doit se défaire tout individu fort, adulte, conscient. Des multitudes de petits grains, liés par des forces que la physique quantique décrit, obéissant tantôt au déterminisme, tan¬tôt au hasard objectif dont traite cette même physique, voilà ce qui compose la réalité ultime du monde. Tout se réduit à la physique. A l’objectivité, pure et glacée, de la physique.

Impressionnés par ce triomphalisme et cette massive assurance, spirituels et penseurs doivent baisser les yeux. Ils reconnaissent, tous, s’être jusqu’à présent occupés de vétilles au lieu de contempler l’essentiel de l’homme, qui est évidemment la biologie moléculaire. Au fait, la biologie vraiment ? Que non pas, plutôt la physique, puisque, au dire de notre savant, la biologie se réduit – au moins en droit – à la physique. Les plus curieux (mais il y en a peu, car ce chemin est plus ardu que l’autre) vont voir par conséquent ce qu’a à dire le physicien.

Là, autre son de cloche. Autre triomphalisme. Oh, il est vrai, moins juvénile! Depuis quelque trente ans, la physique fondamentale digère, assez péniblement, dans le domaine des phénomènes artificiellement produits, ses conquêtes de l’entre-deux-guerres. Mais non pas moins puissant. Quels propos, en effet, tient donc le physicien ? Juste une petite phrase, toute simple mais vraie: « J’explique tous les phénomènes que vous voyez autour de vous » -« Tous! » rétorquons-nous, très surpris. – « Eh oui, vraiment tous » – « Et comment donc ? » – « Fondamentalement, par les équations de Maxwell et de Schrödinger. »

Ici, nous, les spirituels et les penseurs, sommes encore plus impressionnés. « Voilà bien la confirmation de ce que nous disait le savant mécaniste de tout à l’heure », nous exclamons-nous d’une même voix. Mais, « Chut! …, souffle le physicien. Le mot de mécaniste n’est pas très bien vu par ici ». – « Comment, interrogeons-nous, n’êtes-vous pas d’accord avec les biologistes, par exemple, sur la proposition que la science, et la science seule, est objective? » – « Si fait, s’écrie notre interlocuteur, avec l’accent de la résolution. » – « Mais, dès lors, pourquoi craindre cette épithète de mécaniste ? » – « Oh, c’est tout simplement que ces biologistes et nous ne sommes pas entièrement d’accord sur le sens du mot « objectif ». Si bien que le terme de mécaniste sonne assez faux à nos oreilles. Mais ce n’est là, croyez-le bien, qu’un détail sans nulle importance… Sa description vous ennuierait. » – « Cependant, il faut bien que nous, spirituels et penseurs, sachions quoi prêcher à nos ouailles. Que devons-nous leur dire sur la nature de la science ? » – « Eh! tout simplement qu’elle est objective. Y a-t-il rien de plus aisé ? »

Ces propos provoquent un silence que le physicien croit gêné. Aussi, pour nous convaincre, il renchérit : « Voyez-vous, nous dit-il, ce n’est pas la première fois qu’entre ordres religieux – et les savants, par leur ascèse, sont les vrais moines actuels, comme vous savez -, ce n’est pas, dis-je, la première fois qu’entre ordres religieux surgissent de ces – oh, toutes petites ! – difficultés. Instruits par ce que nous rapporte cette fine mouche que fut l’auteur des Provinciales nous avons su, ces biologistes et nous-mêmes, faire notre paix là-dessus. Nous sommes, en effet, convenus de dire tous d’une même voix que les principes fondamentaux sur lesquels la science est fondée sont objectifs. A la vérité, nous physiciens ne l’entendons pas comme tout le monde. Nous signifions par là qu’ils peuvent se référer de façon décisive aux facultés ou aux incapacités des observateurs, pourvu qu’il s’agisse d’observateurs humains en général, et non de tel observateur particulier. Nous y sommes bien obligés, car sans cela, la physique atomique orthodoxe s’effondre. Entraînant la moléculaire ! Et avec elle, la biologie du même nom! Les biologistes dont vous parlez, quand ils nous disent qu’un énoncé est objectif, veulent au contraire nous faire entendre qu’il porte sur la Réalité, dont l’homme n’est qu’une conséquence, et que donc, il ne peut se référer à lui. Et c’est pourquoi, nous les traitons, avec raison, de mécanistes, qui est, ici, un terme de mépris. Mais ces heurts demeurent secrets; car vous comprenez bien qu’il serait malséant d’étaler de telles disputes. Le public, d’ailleurs, n’y comprendrait rien. Aussi, à ceux qui vous interrogent, devez-vous tout simplement dire que la science est objective, et vous garder surtout de vouloir définir ce mot. »

« Mais enfin, mon Révérend Père. ..Pardon, Monsieur le Professeur – rétorquons-nous -, cela fait une différence. Car, enfin, si les principes premiers de la physique ne se peuvent même énoncer sans une référence explicite aux possibilités des observateurs humains, voire même seulement aux limites de leurs communes facultés, alors qu’allons-nous parler de singe nu et d’autres tartes à la crème d’une culture matérialiste qui se croit être d’avant-garde ? L’homme, dès lors, ne serait pas un négligeable système physique. Il n’émerge¬rait pas de la nature à titre d’excroissance accidentelle et dérisoire, dans un tout petit coin de l’Univers que lui décrit sa science et qui est perçu par ses sens. Bien au contraire, il serait la mesure – et même, finalement, au moins le coauteur – de tout ce monde empirique qu’il appréhende et qu’il croit exister en soi. Protagoras*, et non Lucrèce, aurait dit vrai! »
« Excusez-moi, repartit l’autre, mais spécialisation oblige. Je ne saurais ouïr des propos non scientifiques. »  (ed. Presses Pocket, 1991, p. 85-89).

[* ajout de desideriusminimus: De Protagoras (Vème siècle avant notre ère), on a surtout retenu la formule « L’homme est la mesure de toute chose », par laquelle il met en question notre capacité d’atteindre un réel indépendant de la représentation que nous pouvons en avoir].

« Cosmos » ou cosmétique ? Petite participation au dégonflage de quelques baudruches de M. Onfray (1).

Dans un post précédent

Subprimes de la pensée et bulles intellectuelles. À propos de récentes inflations médiatiques à la Onfray et consorts.

je disais vouloir revenir sur quelques perles et aberrations de la dernière publication philosophique de Michel Onfray (« Cosmos » Paris, Flammarion 2015).

Il ne s’agit pas ici d’ajouter à quelque « Onfray bashing » sur le mode de l’invective, comme le dénonçait récemment JF Kahn dans Libération,

http://www.liberation.fr/debats/2015/10/11/gare-a-la-mal-pensance_1401888

mais simplement de montrer le plus objectivement possible, à l’aide de citations, combien est injustifiée l’audience qu’on accorde à ce philosophe dans le paysage intellectuel et les médias.

[Pour éviter d’être trop « massif », je diviserai cette réflexion en trois posts, les deux premiers constitués de remarques suivies sur des problématiques philosophiques, le troisième s’attachant de façon plus ponctuelle à quelques allégations éparses de l’auteur].

Je voudrais commencer ces quelques mises au point par un rappel élémentaire de l’un des b.a-ba de la philosophie, concernant la distinction essentielle entre physique et métaphysique, distinction que M. Onfray malmène en permanence.

On le sait, il est bien aventureux de penser que les sciences pourraient induire de façon nécessaire une conception métaphysique particulière, qu’elle relève du théisme, de l’athéisme, etc., puisque, par définition, la « méta-physique » est le champ de réflexion qui se situe « au-delà » de la physique, donc de la science, champ que cette dernière ne peut appréhender.

De nos jours, les sciences revendiquent à juste raison leur autonomie et leur(s) méthodologie(s) propre(s), et se gardent de s’aventurer dans le domaine de la métaphysique, du moins lorsqu’on a affaire à des scientifiques sérieux.

La science fait ce qu’elle fait, pas plus. Elle n’a pas à se prononcer sur ce qui relève d’un au-delà de la méthode scientifique, en particulier d’un au-delà de la physique, donc sur ce qui peut être qualifié de métaphysique, même si, bien sûr, tout scientifique en tant qu’homme et penseur peut avoir son opinion dans ce domaine.

Car cette limite méthodologique que la science s’impose ne veut absolument pas dire que la métaphysique serait inutile ou sans pertinence (ce qui serait d’ailleurs déjà une thèse métaphysique !) : nous avons eu l’occasion de voir que tout discours, y compris scientifique, se fonde, au moins implicitement, sur des postulats, des modèles métaphysiques ou des « récits des origines ».

Des mythes, des croyances, et de Mr. Onfray qui est au-dessus de tout ça

Le « récit des origines » commun à la plupart des scientifique pose en général au minimum, ne serait-ce qu’implicitement donc, que la raison peut dire quelque chose de ce que nous appelons « le réel », quelque chose qui peut aller jusqu’à revendiquer une certaine « vérité », ou du moins « vraisemblance ».

Même si c’est pour convenir ultérieurement que ce réel ne sera jamais que le réel « pour nous », et non le réel « en soi », même si ce réel demeure radicalement « voilé » à notre entendement, etc.

Or ce genre de postulats qui rendent la science possible échappent à la science elle-même.

Celle-ci n’a pas les moyens de les justifier. Ils relèvent donc de thèses « métaphysiques » diverses, auxquelles correspondent des noms précis dans l’histoire de la philosophie. (La science n’a pas non plus les moyens de corroborer ou d’infirmer par son propre discours les postulats d’un scepticisme métaphysique qui la disqualifierait en tant que démarche pertinente).

Accorder de la valeur à la science ou ne pas lui en accorder repose donc sur des options, des croyances (dans l’acception non religieuse du terme), des engagements ontologiques (qui concernent l’être du monde, des choses, de l’homme), qui ne relèvent pas de la science elle-même, mais qui pourront cependant être réfléchis, mais à l’aide d’une rationalité non scientifique, non expérimentale, rationalité qui est le propre de la philosophie.
[De telles remarques concernent aussi les mathématiques : si le mathématicien est avant tout un praticien, il sait que les « fondements » de sa science supposent implicitement des positions philosophiques, métaphysiques, dont il est libre de discuter, et qui ne relèvent pas des mathématiques elles-mêmes : un mathématicien peut être formaliste, logiciste, pythagoricien, platonicien, réaliste, constructiviste, intuitionniste, etc. Et ce n’est pas le fait de ne pas s’interroger sur la question des « fondements » qui suffirait à faire que cette question ne se pose pas. Pas plus que le fait de ne pas s’interroger sur l’existence ou la non existence de Dieu suffirait à régler le problème : forcément, Dieu existe ou n’existe pas, forcément la question de son existence est pertinente ou pas ! ].

Ce type de choix va donc dépendre de la décision de chacun, du domaine du « je crois que… » ; du « il me semble que… » ; domaine qui relèvera d’une raison argumentative, mais hors de portée d’une confirmation ou d’une réfutation expérimentale. En effet je peux toujours faire le choix opposé, tout aussi irréfutable par la raison « scientifique ».

Peut-être cette situation de la raison humaine pointe-t-elle alors vers quelque chose qu’on pourrait nommer « liberté », et que Descartes reconnaissait dans la possibilité même d’exercer le « doute »…

Quoi qu’il en soit, il faut donc se garder de deux supercheries :

– D’une part prétendre que les sciences pourraient induire ou justifier une métaphysique, une croyance voire une religion particulière, alors même qu’elles se définissent désormais par le refus de dépasser leur champ propre de pertinence. Mais on connaît le refrain hélas récurrent : « la science montre que le bouddhisme, l’athéisme, le judaïsme, le taoïsme, l’épicurisme, le christianisme, etc. est ‘’vrai’’ ».
Cette confusion entre science, métaphysique et/ou croyance ou religion prend des formes et des noms divers dans l’histoire de la pensée : dogmatisme, scientisme, créationnisme, etc., toutes positions qui cherchent abusivement à tirer la science au-delà de son domaine légitime.

– D’autre part prétendre échapper à la métaphysique. Car une telle prétention est une contradiction performative (Wikipédia : « Une contradiction performative est une affirmation qui n’est pas contradictoire par elle-même, mais qui entre en contradiction avec le fait que quelqu’un ait pu l’énoncer ». Ex. : « J’ai fait une croisière. Mon bateau a fait naufrage. Il n’y a pas eu de survivant »). « Échapper, à la métaphysique, « en finir avec elle », l’estimer dénuée de pertinence etc. relève toujours … d’une métaphysique. (Et même le scepticisme radical, qui disqualifie les capacités de la raison, suppose donc le choix d’une métaphysique, en l’occurrence sceptique).

Or, M. Onfray présente la particularité étonnante de pratiquer à la fois l’une et l’autre supercherie.

Citons :

À propos des « commencements » (« Botanique de la volonté de puissance ») :

« Au commencement n’était pas le Verbe, qui arrive toujours à la fin, à la fumée des cierges, mais la Foudre, qui, au dire d’Héraclite l’Obscur, gouverne le monde (…)
Pas d’autre nom de Dieu ici, ni même de retour de la métaphysique, la physique suffit : des causalités en chaîne qui enclenchent des processus eux-mêmes productifs d’autres développements, etc. » (p.137).

Tour de force par lequel on prêche un héraclitéisme en l’identifiant à la physique au sens actuel du terme (première supercherie, puisque l’héraclitéisme est une métaphysique), tout en prétendant, de façon contradictoire, éliminer la métaphysique(deuxième supercherie).

Mais ce n’est qu’un début : les allégations sur le rapport de Lucrèce à la science sont tout aussi stupéfiantes :

« Pour ma part, je reste confondu par tant de prescience chez un philosophe qui ne dispose que de son intelligence pour établir ces propositions que la science contemporaine confirme, du moins dans les intuitions les plus audacieuses : la radicalité matérialiste, la rationalité immanente, la dialectique de l’atomisme, l’immortalité de la matière (…) tout ceci a été confirmé depuis par des observations empiriques, des calculs scientifiques, des validations confirmées par une épistémologie impeccable (p. 380-381).

« J’aimerais connaître le scientifique qui a prouvé ‘’l’immortalité de la matière’’ » me dit Stultitia, « comme celui qui a prouvé qu’elle est vivante, puisque pour être immortelle, il faut bien qu’elle commence par vivre, semble-t-il« .

Mais nous ne doutons pas que M. Onfray précisera ses sources. Ou bien notre grand défenseur de la « science » verserait-il dans la pensée magique ?

Ou encore :

« Mon nietzschéisme procède de cette pensée qui abolit les métaphysiques, devrait rendre impossibles les métapsychologies et oblige à une ontologie matérialiste » (p.231).

Laissons de côté la question de savoir si Nietzsche était « matérialiste », ce qui n’a rien d’évident (on reviendra sur le sens de ce terme), mais on aimerait tout de même comprendre en quoi une « ontologie matérialiste » pourrait bien échapper à la métaphysique… [« L’ontologie serait (…) l’étude de l’essence de l’être, de ce qui fait qu’un être est ; elle serait l’étude du fondement de l’ordre des choses. C’est pourquoi l’ontologie a fini par devenir synonyme de métaphysique » nous dit un dictionnaire à l’usage des classes de terminale (La philosophie de A à Z, Hatier). « Mais il est toujours utile de revoir ses cours de terminale, surtout quand on est le philosophe attitré des médias » susurre Stultitia…]

Cf. ces autres perles merveilleuses :

« la physique est une antimétaphysique, elle permet une ontologie matérielle ». (p. 331).

Ou :

« La science, hors scientisme qui est une religion de la science (sic !. cf. plus bas), permet de penser le monde selon la logique de l’ontologie matérialiste (…) Que de la physique et pas de métaphysique » (p.333).

Une « ontologie matérielle » est une métaphysique, ni plus ni moins qu’une autre. Il ne suffit pas de parler de « matière » pour sortir de la métaphysique, étant donné que le terme lui-même, dont se méfient à juste raison les physiciens (cf. plus bas, le texte de B. d’Espagnat), échappe à la physique et constitue donc un concept proprement métaphysique, une construction conceptuelle, comme le formulait G. Bachelard.

« Le terme matière« , nous dit le « Dictionnaire des auteurs et des thèmes de la philosophie » de S. Auroux et Y. Weil (Paris, Hachette 1991, p. 318-319 ; « Encore un ouvrage à l’usage des scolaires » me rappelle Stultitia) « est une catégorie servant à désigner les objets de la physique ; cette catégorie ne fait pas partie des concepts de la physique : cette dernière élabore seulement les notions de masse, masse ponctuelle, énergie, etc. […]. Le matérialisme est une thèse ontologique posant que toute réalité est constituée par ce que désigne le concept de matière ».

Écoutons A. Comte-Sponville, matérialiste bien connu mais tout de même moins simpliste (même si son approche de la matière laisse encore à désirer… cf. plus bas le texte de B. d’Espagnat), qui nous délivre cependant de quelques vielles confusions qu’il faut bien nommer – Eh oui, M. Onfray…- « scientistes » :

« La vraie question n’est pas de savoir quelle est la consistance de la matière (si elle est dure, molle, ou al dente!), ni même quelle est sa structure intime (par exemple substantielle ou énergétique, corpusculaire ou ondulatoire, permanente ou impermanente, séparable ou non séparable, etc.), mais si elle est de nature spirituelle ou idéelle (autrement dit comparable à l’expérience intérieure, qu’elle soit illusoire ou non, de ce que nous appelons notre esprit ou notre pensée), ou bien de nature physique (comparable, bien sûr, mais pas identique, à l’expérience que nous avons au niveau macroscopique, des corps ou des forces que nous appelons matérielles). Il va de soi que ce problème ne peut être résolu par la physique : c’est en quoi, la plupart des physiciens en sont d’accord, c’est un problème philosophique. La physique ne peut même pas nous dire si le monde existe. Comment pourrait-elle nous dire s’il est intégralement matériel ou non ? La physique ne peut même pas nous dire si la physique est vraie, ni dans quelle mesure (la proposition « la physique est vraie » n’est pas une proposition physique). Comment pourrait-elle nous dispenser de philosopher ? » dans : A. Comte-Sponville et L. Ferry, La sagesse des modernes, Paris, Robert Laffont 1998, p. 46.

Mais nous ne sommes pas au bout de nos surprises, car :

« Le Grand Almanach poétique japonais fonctionne comme le Talmud, la Bible ou le Coran : il s’agit à mes yeux d’un livre fondateur de civilisation. Il dit un monde, il manifeste une ontologie, il indique une métaphysique, il consigne par écrit une sagesse plusieurs fois millénaire qui évite l’écueil des livres dits sacrés fondateurs des religions monothéistes » (Cosmos, p. 440-441).

Tiens donc ! Et nous qui croyions que la pensée nietzschéenne exigeait d’ « abolir les métaphysiques », comme cela vient de nous être affirmé. Voilà maintenant qu’on identifie la « sagesse plusieurs fois millénaire » de la poésie  japonaise à une métaphysique !

« On s’y perd un peu ! » proteste Stultitia, dépitée.

(Mais sans doute la métaphysique japonaise jouit-elle du même privilège « d’extraterritorialité ontologique » (p.76) que la « métaphysique tzigane » dont il nous est fait en I,3 (p.74ss) une apologie quelque peu délirante. On y reviendra.

Et, pour rappel de mon post du 23/09 : on nous suggère, parmi d’innombrables exemples, de demander « à l’astrophysique matière à une ontologie susceptible d’illustrer ce que pourrait être [un] épicurisme transcendantal » (p. 406), dont l’intuition de « l’éternité de la matière » serait en outre validée par « les sciences contemporaines » (id. p. 407), navrant retour en force d’un « créationnisme à l’envers » dont Stultitia pensait le ridicule réservé aux fondamentalistes religieux de tout poil. L’épicurisme jouissant sans doute lui aussi de ce privilège d’extraterritorialité qui honore déjà la poésie japonaise et l’ontologie tzigane, et qui leur permet d’échapper à l’abolition nietzschéenne de la métaphysique.

Mais revenons à des considérations moins spectaculaires, en l’occurrence à un magnifique texte de cet immense penseur que fut Bernard d’Espagnat, récemment décédé.

Il me semble bien illustrer cette double exigence de la pensée (respect de la distinction physique/métaphysique en refusant que la science induise une métaphysique particulière ; et constat de l’impossibilité de l’« abolition de la métaphysique »).

En même temps que s’y trouve soulignée avec pertinence l’importance de la science pour impulser des « découvertes philosophiques négatives », selon le mot de M. Merleau Ponty souvent repris par E. Klein (par ex. dans « Les secrets de la matière » Plon et Librio 2015, p. 89-90), c’est-à-dire pour signaler les voies de réflexion que la philosophie et la métaphysique ne peuvent désormais plus emprunter :

Question : » La physique quantique semble (…) emmener le débat sur le terrain métaphysique. Bat-elle en brèche le matérialisme? Les travaux de Pauli ont ainsi été rapprochés de la spiritualité orientale, ce qu’on l’a pu résumer par l’expression de « Tao de la physique « …

B. d’Espagnat : « Dans ce domaine soyons prudents. Telle qu’elle se présente aujourd’hui il me paraît clair que la physique ne débouche de façon certaine sur aucune métaphysique particulière. Toutefois elle nous apprend quand même beaucoup, car si elle ne peut pas dire ce que le « fond des choses » vraiment est, en revanche elle n’est pas muette sur ce qu’il n’est pas. Et en particulier elle élimine un certain matérialisme scientifique que, du temps de la physique dite « classique » elle paraissait favoriser et qui reste encore très vivace. Malheureusement les philosophes qui jugent utile de prendre en considération l’évolution des idées en science ne sont pas chez nous très nombreux. C’est pourquoi, par exemple, tel ou tel d’entre eux (je ne le cite pas nommément car il s’exprime manifestement en toute bonne foi sur la base de ses connaissances) a-t-il pu suggérer que ce fond des choses (qu’il appelle « matière ») est de nature physique c’est à dire (selon lui) « comparable, mais bien sûr pas identique, à l’expérience que nous avons, au niveau macroscopique, des corps ou des forces que nous appelons matérielles ». Or s’il est une chose que la physique actuelle pense pouvoir affirmer avec assurance c’est bien, tout au contraire, que si ce fond des choses existe il n’est en rien comparable à notre expérience au niveau macroscopique ! De sorte qu’aux yeux des physiciens la notion même de matière est en train de devenir au moins aussi nébuleuse que ne l’est, à ceux de certains neurologues, celle d’esprit. Cela est important car aussi longtemps que le matérialisme a paru conciliable sans heurts avec l’expérience il était normal, pour un esprit rationnel, d’y voir une élucidation simple et crédible du fond des choses, reléguant dans la catégorie des tentatives dépassées les constructions fragiles des religions et des philosophies. Ce qui fait que sa chute rouvre la possibilité d’accorder du crédit à ces dernières. Mais attention ! J’estime qu’en la matière la science fournit quand même une sorte de démarcation (vague mais précieuse) entre ce qu’on peut croire (comme l’on croit à la parole d’un ami, c’est à dire par opposition à « savoir prouver ») et ce qu’on ne peut pas, sérieusement, croire (démarcation qui, au reste, est totalement différente de celle que le sens commun et la vie courante peuvent suggérer) ».

Bernard d’Espagnat – De la physique à la métaphysique ?

Toutes mes excuses à la mémoire de Bernard d’Espagnat ! Stultitia a vendu la mèche en révélant plus haut le nom du matérialiste dont il est question.

Mais ce texte très riche va nous permettre d’entrer dans la deuxième partie de notre réflexion, qui concerne maintenant le Cosmos à proprement parler.

La notion de Cosmos est en effet au cœur de la plupart des « modèles métaphysiques » comme des récits religieux de l’Antiquité classique.

Barbara Cassin nous en propose une définition pertinente et synthétique :

« On pourrait rendre le terme Kosmos par le syntagme baudelairien ordre et beauté, et le rapprocher de notre moderne structure » (dans : Vocabulaire européen des philosophes, Paris, Seuil- Le Robert 2004, p. 1391).

Cette structure, cet ordre éternel et cette beauté d’essence divine s’accompagnent de la notion de finitude. Car l’ensemble du cosmos constitue une sphère fermée sur elle-même, pour les grecs image de la perfection :

« Le cosmos hellénique (…) est un monde ordonné et fini. Ordonné dans l’espace, du plus bas au plus haut en fonction de valeur, ou de perfection. Hiérarchie parfaite, où les places mêmes des êtres correspondent aux degrés de leur perfection (…) La sagesse divine resplendit dans ce monde où tout est à sa place, où tout est pour le mieux » (A. Koyré, Introduction à la lecture de Platon, suivi de Entretiens sur Descartes, Gallimard 1962, p. 208).

Mais la notion n’en demeure pas moins ambiguë, car elle épouse la diversité des modes de pensée des philosophes de la Grèce antique.

Notons que M. Onfray ne nous fournit pas précisément les moyens de lever ces ambiguïtés, car le « Cosmos » dont il nous parle peut être le Cosmos « virgilien » du paganisme classique, proche de la vision que partagent, malgré bien des nuances qu’il serait trop long de préciser ici, Platon et Aristote ; celui qui correspond aux qualificatifs d’ordre divin hiérarchisé et de beauté que nous avons évoqués :

« Le cosmos païen enseignait une sagesse existentielle qui permettait aux hommes de vivre selon lui. L’ordre du monde était réglé par une puissance mystérieuse qui ne s’appelait pas encore Dieu. (…) »
« On peut imaginer que les chamanes, les sages, les druides, les officiants enseignaient cette vérité physique dans un temps qui ignorait la métaphysique – étymologiquement les fictions qu’on invente pour peupler l’au-delà de la physique » (Cosmos, p. 331).

Outre qu’on aimerait savoir d’où M. Onfray tire sa connaissance de la cosmologie des  » chamanes et des druides », notons une fois de plus la confusion dénoncée plus haut ainsi que le caractère bien sommaire de la définition de la métaphysique.

Mais peut-on assimiler avec autant de désinvolture qu’il le fait ce premier modèle de Cosmos à celui des épicuriens, en particulier de Lucrèce, qui s’en distingue de façon non négligeable, comme il est bien obligé d’en attester, sans pour autant apparemment se rendre compte de la contradiction qu’il énonce ?

[J’avais déjà noté ce genre de désinvolture dans la contradiction, à propos des allusions positives à l’anarchisme de Kropotkine, pensée pourtant radicalement opposée au nietzschéisme… que professe M. Onfray ! cf. p. 524-525, etc.]

Entraide, empathie, bienveillance. De Kropotkine à Hobbes et retour (2).

« Je vis depuis lors dans ces notes en bas de page de Lucrèce.
Que dit sa cosmologie antichrétienne avant même l’existence du christianisme ? (…)
Que seul existe le mouvement perpétuel de la matière ; que l’espace est donc infini ; qu’aucune intelligence divine n’a présidé à la création de l’univers qui est le produit des meilleurs essais de la nature effectués pendant des millions d’années ; que les particules qui volettent dans un rai de lumière donnent bien l’image de la physique épicurienne : une danse d’atomes dans le vide ; que les platoniciens et les stoïciens proposent une métaphysique fautive parce que idéaliste et récusant la matérialité du monde » (p. 378-379).

Précisons que les stoïciens étaient matérialistes, mais passons, et concentrons-nous sur les plats de résistance, un post suivant s’occupera de quelques desserts, à titre de délassement…

On a donc certes le droit d’être épicurien et disciple de Lucrèce, mais il faudrait alors avoir la cohérence minimum de ne pas faire l’apologie, à quelques pages de distance,

– à la fois d’un « Cosmos païen » fini, qui permettait aux hommes de vivre selon un « ordre du monde » « réglé par une puissance mystérieuse » (cf. p. 331), comme le soutenaient « les platoniciens et les stoïciens », ces derniers prônant en effet une « vie selon la Nature », laquelle était conçue comme une manifestation du « Logos », de l’intelligence et de l’ordre divin ; (le Cosmos des Tziganes et des japonais semblant appartenir aussi, pour M. Onfray à un même type de « métaphysique »…).

– Et d’un « Cosmos » lucrétien (même si l’on peut se demander si l’expression peut être utilisée ici en rigueur de termes…) pour lequel les maîtres mots sont « hasard », « infini », « absence de tout principe d’ordre », comme se plaisent à le souligner en effet les stoïciens, avec parfois l’ironie mordante d’un Marc Aurèle.

« Ces deux conceptions opposées correspondent respectivement au modèle d’univers proposé par la physique stoïcienne et au modèle d’univers proposé par la physique épicurienne » (P. Hadot, La citadelle intérieure. Introduction aux pensées de Marc Aurèle, Fayard, Paris 1992, p. 164-165).

Mais voilà : le lucrétien radical Onfray, surmonte, lui, « ces deux conceptions opposées » qui se sont affrontées tout au long de l’histoire de la philosophie, en s’affirmant, en même temps et apparemment sans problème majeur, un « sur-stoïcien », comme il se définit lui-même en précisant son rapport au nietzschéisme :

« C’est mon cas : on peut également aimer le surhomme comme figure d’un sur-stoïcisme qui définirait l’acceptation de tout ce qui advient en amendant cette figure fataliste par une pensée de la volonté contre le vouloir qui permettrait, sur le mode du stoïcisme antique, de distinguer ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas » (p. 139).

Le « sur-stoïcien » demeurant par ailleurs, cela va de soi, disciple de Nietzsche, dont on connaît le rejet farouche de toute pensée de l’ordre et donc de tout « Cosmos » au sens classique, en particulier stoïcien, comme nous le montre, par exemple, l’alinéa 109 du Gai Savoir :

« Le caractère du monde est celui d’un chaos éternel, non du fait de l’absence de nécessité, mais du fait d’une absence d’ordre, d’enchaînement, de forme, de beauté, de sagesse, bref de toute esthétique humaine (…) Or comment pourrions-nous nous permettre de louer ou blâmer l’univers !… il n’est ni parfait, ni beau, ni noble, et ne veut rien devenir de tout cela ; il ne cherche pas le moins du monde à imiter l’homme ! Il n’est touché par nul de nos jugements esthétiques et moraux, il ignore toute loi. Gardons-nous de dire qu’il en existe dans la nature (…) la cosmologie, dans la suite de ses épiphanies, a-t-elle jamais été autre chose qu’une expression de la poétique, un genre littéraire -fût-il mathématisé-, bref : une fable positiviste, une fiction de fictions ».

« Quelle géniale puissance de synthèse ! Je comprends qu’une telle audace conceptuelle fascine les médias qui, visiblement, ne peuvent plus s’en passer ! », s’émerveille Stultitia.
Mais voilà qu’un doute traverse son esprit : « Et si c’était du grand n’importe quoi ? », ajoute-t-elle, soudain troublée.

Mais laissons-la à ses apories, et continuons notre chemin par une petite réflexion sur les rapports de l’idée de Cosmos avec la science.

**** Suite au prochain numéro! ****

De la famille, des évêques, des papes. Et de la famille des évêques et des papes.

Grande agitation médiatique autour de la famille, en ce moment, en hauts lieux romains.

Stultitia, avec cette innocence qui fait son charme, pensait que ce serait l’occasion de commencer par le commencement, en l’occurrence en évoquant quelques-unes de ces questions ingénues qu’elle a l’art de soulever.

Par exemple, en pensant aux rares passages du Nouveau Testament qui font état de la famille, elle s’est souvenue de celui-ci, qui fait en même temps référence … à l’évêque (« episcopos » en grec) !

I Timothée 3,2 : » Aussi faut-il que l’épiscope soit irréprochable, mari d’une seule femme, sobre, pondéré, de bonne tenue, hospitalier, capable d’enseigner, ni buveur, ni batailleur, mais doux ; qu’il ne soit ni querelleur, ni cupide.
Qu’il sache bien gouverner sa propre maison et tenir ses enfants dans la soumission, en toute dignité : quelqu’un, en effet, qui ne saurait gouverner sa propre maison, comment prendrait-il soin d’une Église de Dieu ? ».

« Revenir à de tels critères pour choisir les évêques les rendrait à l’évidence plus aptes à partager la parole des familles sur ces sujets et serait sans aucun doute un progrès considérable » ajoute-t-elle, dans sa touchante naïveté. « Des évêques pères de famille ou mères de famille auraient sans doute un discours plus crédible et pertinent, ainsi que de belles expériences à évoquer, concernant ‘’le soin d’une Église de Dieu’’, y compris avec un pape qui pourrait les comprendre, comme le bon saint Pierre, qui était bien marié, lui aussi ».

Las ! Le fait que, parmi toute la rhétorique déployée sur le sujet, on ne trouve pas trace de cette interrogation essentielle sur la légitimité et l’habilitation , qui serait pourtant la première à aborder, montre une fois de plus qu’outre les effets de manche et la communication grandiloquente, on n’a dans le fond nulle intention de résoudre les problèmes.

Mais on occupe son temps comme on peut !…

Des papes, de la pédophilie, de l’ordination des femmes et de quelques autres rudiments de théologie sommaire.

Car enfin, Stultitia, aurais-tu oublié ton adage favori ?
« On ne résout pas un problème avec les modes de pensée qui l’ont engendré » disait, paraît-il, Einstein….

Rien de nouveau sous Frère Soleil. À propos des « langues régionales » et de la démographie pontificale.

Une simple allusion, que je reprendrai peut-être un jour de façon plus détaillée, à ce qu’il faut bien désormais qualifier de gag, en l’occurrence la saga inénarrable à laquelle donne lieu, depuis près de 25 ans, dans le « pays des droits de l’homme », la signature et la ratification de la pourtant bien modérée « Charte européenne des langues régionales ou minoritaires ».

http://conventions.coe.int/Treaty/FR/Treaties/Html/148.htm

À croire que la terreur centralisatrice jadis instaurée par les Jacobins s’est muée en terreur de leurs actuels héritiers, horrifiés par la perspectives de hordes d’italo-romans, de gallo-italiques, de bas franciques, de bretons trégorrois ou vanetais, de vivaro-alpins ou autres basques, bretons corses, occitans ou catalans venant se ruer pour malmener les Principes Fondamentaux d’Indivisibilité et d’Unicité qui font la gloire de notre République depuis la Révolution Jacobine (oh, pardon : française…).

Eh oui ! « L’unité dans la diversité », « le respect des différences », slogans si allègrement proclamés paraissent chez nous bien difficiles à assumer.

Que ce soit en ce qui concerne l’idée laïque, que beaucoup voudraient voir décliner jusque dans les cantines scolaires (à croire que les industriels du cochon auraient trempé dans l’affaire…) comme « Unité dans la laïcardité » (cf. là-dessus nombre de posts précédents), comme en ce qui concerne les langues et les cultures, où l’on nous propose sans complexe « l’unité dans l’uniformité ».

Peut-être faudrait-il alors que notre France si facilement donneuse de leçons se tourne un peu vers ce qui se fait ailleurs, dans toutes ces nations menacées à l’évidence par les drames d’une dislocation imminente, que sont en l’occurrence l’Allemagne, l’Arménie, l’Autriche, Chypre, la Croatie, le Danemark, l’Espagne, la Finlande, la Hongrie, le Liechtenstein, le Luxembourg, le Monténégro, la Norvège, les Pays-Bas, la Pologne, la Roumanie, le Royaume-Uni, la Serbie, la Slovaquie, la Slovénie, la Suède, la Suisse, la République tchèque et l’Ukraine, toutes nations ayant ratifié la charte et dont l’effrayant laxisme ouvre la porte à un aventurisme du plus mauvais aloi.

Mais, contre vents et marées, « s’il n’en reste qu’une, nous serons celle-là » (peut être ex aequo avec la Russie de Poutine, qui sait ?).

Je ne nie pas que la chose représente certes une certaine complexité pour ce qui est du droit constitutionnel, et bien sûr la possibilité de quelques éventuelles dérives.

Mais un réel respect d’autrui et de sa culture, au-delà des habituelles déclarations incantatoires qui n’ont jamais mangé de pain, ne justifie-t-il pas une – bien minime – prise de risque, celle qu’assument justement de façon sereine les nations signataires mentionnées plus haut ?

Encore une fois, les très audacieux débats constitutionnels que suscite cette charte somme toute bien anodine me font penser aux réflexions tellement pertinentes de G. Canguilhem, lorsqu’il définissait la santé et la maladie, en fonction de la capacité ou de l’incapacité pour un organisme vivant de produire de façon dynamique de la normativité face au renouvellement et à l’évolution de son environnement.

Nouveau signe qui nous renseigne sur l’état de santé politique de notre vieille France :

« Parmi les allures inédites de la vie, il y en a de deux sortes. Il y a celles qui se stabilisent dans de nouvelles constantes, mais dont la stabilité ne fera pas obstacle à leur nouveau dépassement éventuel. Ce sont des constantes normales à valeur propulsive. Elles sont vraiment normales par normativité. Il y a celles qui se stabiliseront sous forme de constantes que tout l’effort anxieux du vivant tendra à préserver de toute éventuelle perturbation. Ce sont bien encore des constantes normales, mais à valeur répulsive, exprimant la mort en elles de la normativité. En cela elles sont pathologiques ». (Le normal et le pathologique, Paris, PUF 1998 (7) p. 137).

« Tiens ! », me rappelle Stultitia, « tu les avais déjà citées à propos du pape et des ‘’efforts anxieux’’ d’institutions ecclésiastiques face aux ‘’perturbations’’ du vivant ».

En effet.

Et voilà qui me permet une transition avec une autre problématique qui me paraît susciter le même type de positions particulièrement courageuses et prophétiques.

De façon certes louable, l’encyclique « Laudato si » aborde les questions environnementales et écologiques et développe sur le sujet bien des réflexions nécessaires et de bon sens.

Je ne reviendrai pas sur ces aspects positifs, déjà largement évoqués par les nombreux thuriféraires habitués à ce genre d’exercice.

Mais il se trouve que Stultitia et moi nous intéressons aux questions écologiques depuis près de 50 ans.

Alors sans doute notre lecture depuis belle lurette du « Printemps silencieux » de Rachel Carson (paru il y a 53 ans, faut-il le rappeler…), ainsi que d’autres ouvrages allègrement quarantenaires de René Dumont, André Gorz ou Jacques Ellul nous empêche-t-elle de goûter à sa juste mesure la portée à n’en point douter prophétique de cette encyclique, à une époque où même la presse people s’est emparée des thèmes « écologiques » et les ressasse en « Une » à la moindre occasion.

« Mieux vaut tard que jamais », me direz-vous.

Certes ! Et le siècle nécessaire à la reconnaissance (sur bien des points non encore achevée…) par les institutions ecclésiastiques des vertus possibles de la démocratie, de la liberté de pensée ou de la laïcité pourrait même faire penser que le délai de prise en compte de la question écologique représente pour les dites institutions une sorte de record de rapidité.

Je le concède volontiers.

Mais ce n’est pas cela qui nous tracasse.

Ni même le fait que, par exemple, ayant depuis bien longtemps renoncé pour l’essentiel à la consommation de viande autant par respect pour la condition animale que par refus d’une hypertrophie du développement au niveau mondial d’un élevage intensif dramatiquement gaspilleur de terres, d’eau, de céréales ou protéines végétales (même si, en tant qu’amoureux de la montagne, nous soutenons un élevage raisonné et respectueux, qui est la façon la plus optimale d’utiliser certains types de sols), nous ne trouvions aucune trace d’une quelconque réflexion sur l’indispensable réforme de certaines pratiques nutritionnelles, réforme qui pourrait pourtant contribuer de façon non négligeable à la sécurité alimentaire de l’humanité à venir.

Ce genre de remarque, susceptible de rompre la lénifiante généralité consensuelle du propos se révèlerait-il donc, pour le coup, un peu trop dérangeant, je n’oserais dire « prophétique » ?

Non. Ce qui me frappe surtout, sans pour autant me surprendre (« Rien de nouveau sous Frère Soleil », disais-je en titre…) c’est l’absence quasi-totale d’une réflexion sur la question démographique, abordée en quelques lignes d’une façon évidemment dogmatique (les seules références renvoient… à des textes du magistère !), simpliste et caricaturale.

« Mais ‘’s’il est vrai que la répartition inégale de la population et des ressources disponibles crée des obstacles au développement et à l’utilisation durable de l’environnement, il faut reconnaître que la croissance démographique est pleinement compatible avec un développement intégral et solidaire’’ (en note : Conseil Pontifical «Justice et Paix », Compendium de la Doctrine Sociale de l’Église, n. 483).
Accuser l’augmentation de la population et non le consumérisme extrême et sélectif de certains est une façon de ne pas affronter les problèmes. On prétend légitimer ainsi le modèle de distribution actuel où une minorité se croit le droit de consommer dans une proportion qu’il serait impossible de généraliser, parce que la planète ne pourrait même pas contenir les déchets d’une telle consommation. » &50, p. 16 de l’édition du Saint Siège.

http://w2.vatican.va/content/francesco/fr/encyclicals/documents/papa-francesco_20150524_enciclica-laudato-si.pdf

Mais, cher Saint Père, ne connaissez vous donc pas des penseurs et des scientifiques qui dénoncent à la fois « le consumérisme extrême et sélectif de certains » et « l’augmentation de la population » ?

Il serait alors urgent de compléter votre documentation.

Par exemple par Alan Weisman, que j’ai cité bien des fois :

Politique, démagogie, démographie. Une petite recension d’Alan Weisman : « Compte à rebours. Jusqu’où pourrons-nous être trop nombreux sur terre ? »

Ou encore, par les propos de Mathis Wackernagel, récemment rapporté dans l’impressionnant article :

http://www.lemonde.fr/planete/article/2015/08/13/a-partir-de-ce-soir-la-terre-vit-sur-ses-reserves_4722826_3244.html
(à compléter par :
http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2015/08/14/en-50-ans-le-jour-de-depassement-de-l-humanite-a-avance-de-4-mois_4724732_4355770.html#xtor=RSS-3208 ).

« Pour le fondateur du Global Footprint Network, cette prise de conscience est essentielle, car ensuite, les leviers d’action sont multiples : ‘’Densifier les villes, transformer notre système énergétique en développant les énergies renouvelables et en économisant l’énergie, réduire la place de la viande dans notre alimentation [tiens donc !] et aussi encourager la population à avoir moins d’enfants.’’ ». (c’est moi qui souligne).

Ou encore par les critiques rapportées dans l’article fondamental « Le pape, l’encyclique et la démographie », sur le site tout aussi fondamental auquel je me permets ici de larges emprunts :
http://economiedurable.over-blog.com/2018/06/le-pape-l-encyclique-et-la-demographie.html

« Le pape raisonne sur nos modes de consommation, et non sur le nombre d’êtres humains qui consomment. Le gros reproche qu’on peut faire à l’Église, et pas uniquement catholique, c’est de sous-estimer le problème démographique. Pour le Vatican, plus il y a de bébés, mieux c’est. Abraham voulait que ses descendants soient plus nombreux que les grains de sable. Toutes les religions se basent sur des textes écrits il y a 1500, 2000, 2500 ans, à une époque où les hommes étaient si peu nombreux que la moindre épidémie pouvait faire périr l’humanité. Dans ces circonstances il fallait faire des enfants pour assurer sa survie. Aujourd’hui, la situation s’est renversée, nous sommes sept fois plus nombreux qu’il y a 100 ans, 70 fois plus nombreux qu’à l’époque de Jésus ».

déclare Odon Vallet (dans Terra Eco du 17/06/2015), porte-parole bien connu de ceux qui prétendent « légitimer ainsi le modèle de distribution actuel où une minorité se croit le droit de consommer dans une proportion qu’il serait impossible de généraliser », et tout aussi célèbre pour sa « façon de ne pas affronter les problèmes ».

Ajout du 17/08:

[Pour information, petit aperçu biographique sur Odon Vallet (tiré de Wikipédia):

Fils de Jean Vallet, ancien dirigeant de la compagnie d’assurances GPA-Athéna, mort dans un accident de voiture en 1954, et de Mme, née Aubin de Blanpré, infirmière, Odon Vallet hérite de 320 millions de francs en 1989 (soit l’équivalent de 69,75 millions d’€ 2010) lors de la vente de la société (Odon Vallet avait 42 ans). Cette fortune sera donnée à la Fondation de France – Fondation Vallet en 1999.]

Ou encore Hubert Reeves, à l’évidence autre éminent suppôt du capitalisme international :

« On peut regretter cependant que le pape n’ait pas abordé également la question de la croissance démographique et de la surpopulation – un des principaux problèmes en relation avec l’avenir de la vie sur la terre – et son pendant : le contrôle des naissances » (Le point du 23/06/2015).

Et, toujours cités par le blog « Économie durable » :

Pour sa part, voici ce que déclarait Robert Walker, président du Population Institute dans un entretien avec le Huffington Post le 18 juin dernier (traduction : Elisabeth Bouchet) :
« Je n’ai jamais rencontré le pape François, aussi je ne considère pas qu’elle s’adresse personnellement à moi, mais lorsque j’ai lu l’encyclique, longtemps attendue, sur le changement climatique et l’environnement, je confesse avoir éprouvé une certaine gêne. Alors que j’applaudissais de tout cœur à son appel à l’action pour le changement climatique, j’ai été frappé, et cette fois personnellement, en voyant qu’il écrit que « Au lieu de résoudre les problèmes des pauvres et de penser à un monde différent, certains se contentent seulement de proposer une réduction de la natalité».
Humm. Je suis sûr qu’il en y a « qui ne proposent qu’une réduction de la natalité », mais parmi les propositions sérieuses de planification familiale, je ne connais pas quelqu’un qui puisse croire que les défis posés par la faim chronique et par l’extrême pauvreté puissent être résolus par les seuls contraceptifs. Au contraire, ils croient, comme moi, qu’un accès amélioré à la contraception puisse faire partie intégrante, – mais essentielle – d’un effort plus large d’amélioration de la santé et du bien-être dans les pays en développement.
Plutôt que de reconnaître que l’accès plus étendu aux moyens de contraception puisse améliorer les vies des femmes et de leurs familles dans les pays en développement, l’encyclique du pape insiste sur le fait que « la croissance démographique est totalement compatible avec un développement total et partagé ». Totalement compatible ? Les chefs de l’Église de Rome pourraient tirer bénéfice de la lecture du rapport que mon organisation « Population Institute » a publié cette semaine. Ce rapport est intitulé « Vulnérabilité démographique : là où la population s’accroit se posent les plus grands défis ». Le rapport identifie et classe 20 nations qui font face aux plus grands défis démographiques en relation avec la faim, la dégradation de l’environnement et l’instabilité politique. Les 10 pays en tête de ce classement sont le Sud Soudan, la Somalie, le Niger, le Burundi, l’Érythrée, le Tchad, la République Démocratique du Congo, l’Afghanistan, le Yémen et le Soudan.
Le rapport explique comment les projections de croissance démographique posent un énorme défi pour ces pays. Ils sont sans exception en train de se battre contre vents et marées afin de soulager la faim et d’éliminer la très grande pauvreté. Des progrès significatifs ont été faits dans la réduction globale de la faim mais la plupart des gains ont été obtenus dans des pays où la fertilité est relativement basse. Là où la fertilité reste élevée, la bataille contre la faim est loin d’être gagnée.
Dans certaines régions d’Afrique subsaharienne, le nombre d’enfants sous-alimentés est actuellement en augmentation, comme l’est la population.
Le Population Reference Bureau projette que la population du Burundi, (pays qui est dans la tête du classement du GHI (IFPRI 2014 Global Hunger Index- index global de la faim-) augmentera de 154 % d’ici à 2050. La population du Sud Soudan (qui est classée très haut en ce qui concerne la faim) est appelée à augmenter de 236 % d’ici à 2050 (3). Et encore, ces projections font-elles le pari que la fécondité va poursuivre son déclin historique.
De même, tandis que nous avons fait de grands progrès dans la réduction de la pauvreté extrême, particulièrement dans les économies émergentes, les progrès ont été longs dans les pays où la natalité demeure élevée.
La population du Niger, qui se classe n°1 dans l’index multidimensionnel de la pauvreté des Nations Unies 2014, est en passe d’augmenter de 274 % au cours des 35 prochaines années. La population du Mali, qui est 4ème dans le classement de la pauvreté, va augmenter de 187 %.
Un accès plus étendu aux contraceptifs, seul, ne pourra pas répondre de façon adéquate aux défis que ces pays vont rencontrer. A peine. Même avec une augmentation relativement conséquente de l’usage de la contraception correspondant à un déclin de la fécondité, les populations de ces pays vont continuer à croître pendant les décennies à venir.
Comme il a été souligné dans le rapport de Population Institute, un accès élargi à la contraception doit être accompagné par des investissements dans l’éducation des filles et l’autonomisation des femmes. Il faut limiter les pratiques de mariages d’enfants, qui sont toujours d’actualité dans de nombreuses parties du monde, et les USA ainsi que les autres pays donateurs doivent développer l’assistance agricole. Dans les pays en stress hydrique, les investissements pour la protection l’eau et dans les infrastructures sont nécessaires de manière urgente. Dans les pays en développement qui sont gravement déforestés, comme Haïti, il y a nécessité d’une aide en faveur de la reforestation. Dans les pays à faible gouvernance et où la corruption est largement étendue, la société civile doit être renforcée.
L’encyclique papale souligne que l’on doit lutter contre les inégalités économiques et contre le gaspillage alimentaire. Amen. Mais, s’il vous plait Votre Sainteté, faites en sorte que chaque femme dans le monde puisse être en mesure de décider par elle-même, hors de toute coercition, combien d’enfants elle aura et quand elle les aura. Le choix de se reproduire n’est pas seulement un impératif moral, c’est aussi un impératif pour l’humanité. Sans l’accès étendu aux méthodes modernes de contraception, les taux de mortalité des enfants et des femmes dans les pays en développement resteront à un niveau inacceptable et de nombreuses femmes et leurs familles ne sortiront jamais à la pauvreté ».
Aux États-Unis voici le communiqué du Center for Inquiry (CFI) (traduction D. Barthès)
Le Center for Inquiry a examiné l’encyclique, Laudato Si, publié aujourd’hui par le chef de l’Église Catholique, le pape François.
Le CFI partage la préoccupation du Pape François à propos de l’environnement et se félicite de sa reconnaissance du consensus scientifique quant à la cause du changement climatique, à savoir l’effet de serre généré par l’activité humaine. Nous saluons aussi sa reconnaissance du fait que notre crise environnementale va au-delà du changement climatique, que nous épuisons nos réserves d’eau et conduisons à l’écroulement de la biodiversité. Cependant, nous regrettons que le pape ne reconnaisse pas que l’Église Catholique a contribué à ces problèmes par son opposition irrationnelle et inflexible à une planification familiale responsable.
En effet, non seulement ne pape François ne parvient pas à reconnaître le tort causé par l’opposition de l’Église à la contraception, mais, étonnamment, il utilise cette encyclique pour s’attaquer une fois encore à la planification familiale, affirmant que les préoccupations légitimes quant à la croissance de la population sont «une façon de refuser de s’engager vers les vraies solutions »
C’est l’Église Catholique qui refuse les vraies solutions
La surpopulation n’est certainement pas la seule cause de la crise environnementale, mais il n’y a pas de volet de cette crise pour lequel elle ne constitue pas un facteur important, et une population en croissance rapide ne fera qu’exacerber les problèmes environnementaux.
L’opposition réitérée et injustifiée du pape au contrôle des naissances, nuira finalement à la portée de ses autres observations, dont certaines sont pourtant méritoires. Celui qui pense qu’utiliser un préservatif constitue une grave atteinte morale ne peut être pris au sérieux ou être considéré comme un expert des problèmes de notre monde. Le pape Francis dépense beaucoup d’énergie pour dénoncer le mauvais usage de la technologie. En dernière analyse, son encyclique démontre que le monde souffre autant de la pensée dogmatique que des abus de la technologie

La question démographique est à l’évidence complexe. Alan Weisman lui-même, dans le livre qui fait l’objet de ma recension mentionnée plus haut, donne la parole, même s’il les récuse, à certains critiques de la régulation des naissances, qui développent des arguments proches de ceux employés par le pape (cf. Betsy Hartmann p. 52 ; Fred Pearce p. 127-129, etc.).

À la fin de ma recension, je signale en outre à titre d’exemple les positions de Sylvie Brunel sur le sujet, pour laquelle la terre pourrait supporter sans problème les onze milliards d’habitants qu’on nous promet à la fin du siècle.

On attendait alors d’un travail sérieux qu’il assume cette complexité, en faisant état de façon rigoureuse de la pluralité des thèses qui s’affrontent, plutôt que de prétendre l’évacuer en trois phrases, d’une façon parfaitement dogmatique et partiale qui suffit hélas à décrédibiliser, s’il en était besoin, l’approche méthodologique de l’ensemble du document.

Et ce ne sont certes pas les déclarations bien ambigües du pape aux Philippines qui suffiront à équilibrer le propos, tant elles relèvent à l’évidence de l’injonction paradoxale.

Où l’on apprend comment le bon pape François prêche aux petits lapins dans le jardin enchanté de Double Injonction.

Pour prendre la question un peu plus au sérieux, manque-t-on à ce point de signes amenant à penser que l’accroissement démographique – s’il n’est bien sûr pas seul en cause -pose désormais à l’humanité des problèmes inédits et que les tensions qu’il fait subir à notre environnement entraînent déjà nombre de crises majeures (influence sur le réchauffement, épuisement des ressources, pollution des océans, surexploitation des terres agricoles, réduction catastrophique de la biodiversité du fait de la course à l’exploitation de celles qui restent, etc.) ?

Parmi bien d’autres liens possibles, en plus de ceux que j’ai pu donner au fil de posts précédents, et bien sûr des informations données dans l’ouvrage d’Alan Weisman, ceux-ci insistent particulièrement sur l’urgence de l’action :

http://sciences.blogs.liberation.fr/home/2015/01/2014-ann%C3%A9e-la-plus-chaude-noaa.html
http://sciences.blogs.liberation.fr/home/2014/12/22000-esp%C3%A8ces-sur-liste-rouge.html
http://www.manicore.com/documentation/articles/echos_juin2015_regle_trois.html
http://petrole.blog.lemonde.fr/2015/05/25/le-climat-cest-cuit-pourquoi-la-conference-climatique-de-paris-sera-un-succes/

etc., etc. etc.

Sans vouloir  réhabiliter un malthusianisme ambigu qui a fait son temps, il faudrait peut-être envisager de telles questions autrement que par la répétition incantatoire de quelques principes présumés intangibles, exaltant la procréation sans régulation, sous le prétexte simpliste qu’ils auraient à voir avec une « révélation religieuse » dissociée de toute approche herméneutique (cf. dans le livre cité d’Alan Weisman p.21-22, l’interprétation que donne Jérémy Bernstein contestant la sempiternelle référence au « croissez et multipliez » biblique : « dans le midrash, Dieu adresse aussi un avertissement à Adam : ‘’Prends soin de ne pas corrompre et détruire Mon monde, car si tu l’abimes, personne ne viendra après toi réparer les dégâts »).

Et proposer de ces problèmes essentiels une discussion digne de ce nom.

Contrairement aux allégations de pessimisme et de défaitisme prêtées aux partisans de cette urgente régulation des naissances généralisée au niveau mondial – qui pourrait ramener en un siècle la population à deux milliards d’habitants, soit celle des années 1930 – on pourrait alors se demander si ce ne sont pas eux les véritables optimistes.

Car, dans un monde qui présente de fortes probabilités d’avoir désormais à affronter bien des crises dues en bonne partie à l’inadéquation de la population croissante à ses ressources décroissantes et à son environnement limité, ils pourraient bien faire partie des « résistants » : de ceux qui refusent cette fatalité et cette commode passivité qui présentent des risques objectifs non négligeables de nous mener « droit dans le mur ».

Qui oserait sérieusement soutenir en effet qu’un monde à 11 milliards d’habitants sera plus facile à vivre, pour nos enfants, qu’un monde à deux milliards ?

Et que la beauté et la richesse de ce que d’aucuns nomment « Création », à l’image de frère François d’Assise, y sera mieux préservée?

On prête, je crois, au philosophe Jean-Toussaint Desanti l’affirmation selon laquelle les catastrophes qu’a connu le XXème siècle risquent d’apparaître comme des « petites kermesses » comparées à celles que subiront les hommes du XXIème.

Brillant philosophe des mathématiques, Desanti était certes loin d’ignorer le calcul des probabilités !

Souhaitons bien sûr qu’il se soit trompé.

Et souhaitons aussi qu’après avoir mis cinquante ans à prendre en compte la question écologique, l’institution ecclésiastique mette moins de temps à envisager avec un peu plus de sérieux le défi démographique.

Car dans cinquante ans, il risque d’être bien tard…

Mais ne nous illusionnons pas trop sur le sujet : voilà que Stultitia me rappelle à point nommé de ne pas oublier son leitmotiv favori :

« On ne résout pas un problème avec les modes de pensée qui l’ont engendré » disait, paraît-il, Einstein….

Ps (16/08): Je rajoute, toujours tirée du livre d’Alan Weisman (p.302), cette citation d’Herman Daly, dans le Scientific American (2005), qui me paraît exprimer avec autant de concision que de pertinence l’alternative à laquelle nous sommes désormais confrontés. Si l’auteur y traite avant tout de l’économie, le propos général est également valable, dans son contexte, pour la démographie :

Le basculement vers l’économie [et la démographie] durable[s] donc, « impliquerait un énorme changement d’état d’esprit, sur le plan intellectuel comme sur le plan affectif, de la part des économistes, des décideurs politiques et des électeurs. On pourrait même être tenté d’affirmer qu’un tel projet est irréalisable. Mais l’alternative à l’économie durable –l’économie indéfiniment croissante – est une impossibilité biophysique. Si je devais choisir entre m’attaquer à une impossibilité politique et m’attaquer à une impossibilité biophysique, je jugerais la seconde comme la plus impossible des deux et tenterais ma chance avec la première ».

Ajout du 17/08:

Encore une de ces informations quasi quotidiennes qui montrent en effet combien « la croissance démographique est pleinement compatible avec un développement intégral« .

http://www.lemonde.fr/planete/article/2015/08/17/sources-d-eau-cruciales-les-glaciers-d-asie-centrale-fondent-vite_4728276_3244.html#xtor=RSS-3208

Sans commentaires.

À propos de « Que faire ?» : Simon Leys ou les habits neufs du professeur Badiou, et que Marcel Gauchet gagnerait à lire Lévinas et Pic de la Mirandole.

Le mauvais temps qui m’empêche de reprendre le chemin des montagnes me fait me pencher sur un petit livre qui a bien sûr déjà fait l’objet de nombreux commentaires.
Mais les sujets inépuisables qu’il aborde laissent la place à bien des réflexions.

Il s’agit de l’entretien d’Alain Badiou et de Marcel Gauchet, intitulé « Que faire ? Dialogue sur le communisme le capitalisme et l’avenir de la démocratie», Philosophie éditions, Paris 2014.

Les thèmes développés par l’ouvrage me paraissent au cœur de l’alternative politique à laquelle nous sommes confrontés, mais aussi de problématiques philosophiques plus larges.

Je ne ferai qu’évoquer pour commencer la polémique suscitée une nouvelle fois par l’attachement apparemment incurable de Badiou au maoïsme et à la « révolution culturelle », tellement celui-ci paraît surréaliste :

http://www.liberation.fr/chroniques/2014/10/10/badiou-hibernatus-philosophe_1119115
http://www.liberation.fr/culture/2014/10/26/l-antique-badiou-repond-au-fringant-joffrin_1129969

Et je me rangerai sur ce point à l’opinion de Lucien Bianco, pour lequel :
« Un Alain Badiou n’est possible qu’en France »

https://www.marianne.net/agora/un-alain-badiou-nest-possible-quen-france

Je m’étonne simplement de l’audience d’un « intellectuel » capable d’un « coup de pied de l’âne » tel que celui qui met en cause, après son décès, la compétence et la rigueur enfin reconnues des travaux de Simon Leys :

« Les études sérieuses de la Révolution culturelle, c’est-à-dire celles qui ne sont pas des libelles propagandistes (libelles dont le prototype presque définitif a été le fameux « les Habits Neufs du président Mao », brillante improvisation idéologique de Simon Leys dépourvue de tout rapport au réel politique)… (A. Badiou, art. cité, Libération du 26/10/2014).

Cela doit être en effet une constante de cet « esprit français » déjà remarquable chez un Sartre qui, 25 ans après la publication de « Vers l’autre flamme » de Panaït Istrati était capable de prétendre que « La liberté de critique est totale en Urss ». « Passer de l’errare  au perseverare  semble être une tradition bien française », me dit Stultitia… »

Près de 50 ans après le début de la « révolution culturelle », il est bien dommage que l’immense Simon Leys ne soit plus là pour remettre à sa juste place Mr. Badiou, comme il l’avait fait en son temps avec la pitoyable Maria Antonietta Macciocchi :

http://www.lepoint.fr/video/video-pierre-ryckmans-dit-simon-leys-est-mort-11-08-2014-1852974_738.php

http://www.franceculture.fr/emission-grande-traversee-l-ombre-de-mao-archives-hommage-a-simon-leys-2013-08-30

Je me limiterai donc à la seule mention de Badiou que je connaisse dans les écrits de Simon Leys :

« Coïncidence : comme j’achevais la lecture du livre de Deron [Francis Deron, Le Procès des Khmers rouges. Trente ans d’enquête sur le génocide cambodgien, Gallimard, Paris 2009], je reçus une lettre d’un vieil ami parisien – fidèle correspondant qui me tient de temps à autre au courant de l’actualité intellectuelle et littéraire de la capitale. Commentant la remise à la mode d’un certain maoïsme mondain (voir par exemple la réédi¬tion posthume des Carnets de Barthes), il écrivait : « Je ne parviens pas à me départir d’un certain effroi en constatant comment le mensonge criminel sur le maoïsme perdure en toute impunité et surtout se régénère sans cesse […]. Voyez par exemple l’engouement actuel dont bénéficie en France le philosophe « radical » Alain Badiou, qui se flatte d’être un défenseur émérite de la « Révolution culturelle » ». Badiou écrit notamment : « S’agissant de figures comme Robespierre, Saint-Just, Babeuf, Blanqui, Bakounine, Marx, Engels, Lénine, Trotski, Rosa Luxemburg, Staline, Mao Tsé-toung, Chou En-lai, Tito, Enver Hoxha, Guevara et quelques autres, il est capital de ne rien céder au contexte de criminalisation et d’anecdotes ébouriffantes dans lesquelles depuis toujours la réaction tente de les enclore et de les annuler. »
J’ai sans doute tort de reproduire ici une citation de ce Badiou – que je ne connais d’ailleurs pas (et je n’oublie pas le vieux proverbe chinois : « Ne prenez jamais la bêtise trop au sérieux »). Mais, n’empêche, je suis choqué : quelle injustice ! Le nom de Pol Pot a été omis du petit panthéon badiolien – et il aurait pourtant tellement mérité d’y figurer, surtout en ce moment. Les « anecdotes ébouriffantes » rapportées par le livre de Deron et « le contexte de criminalisation » créé par le procès de Phnom Penh risqueraient justement d’« annuler » sa glorieuse mémoire. ». Simon Leys, Le génocide cambodgien, article paru dans Commentaire, n° 127, Automne 2009, repris dans Le studio de l’inutilité, Champs Flammarion, Paris 2014, p. 233-234.

Stultitia me rappelle encore l’exergue des « Habits neufs du président Mao » (Champ libre, Paris, 1971), tiré du conte d’Andersen, et qui pourrait tout aussi bien s’appliquer à notre professeur :

« — Mais papa, l’Empereur est tout nu ! s’écria l’enfant ».

Auquel elle rajoute le début de l’intervention du sinologue lors de la fameuse émission « Apostrophes » mentionnée plus haut :

« Que les idiots disent des idioties, c’est comme les pommiers produisent des pommes, c’est dans la nature, c’est normal. Le problème c’est qu’il y ait des lecteurs pour les prendre au sérieux. Et là évidemment se trouve le problème qui mériterait d’être analysé ».

Question à laquelle nous n’avons certes pas fini d’être confrontés, semble-t-il…

Mais j’ajouterai que c’est dommage.

Car de telles « idioties » tendent à jeter le discrédit sur des positions pertinentes développées par ailleurs par Alain Badiou, mais qui souffrent d’un tel voisinage idéologique.

En particulier dans le chapitre 7 (« Déconstruction du capitalisme »), où la critique porte sur « le capital qui régit idéologiquement et politiquement la démocratie parlementaire » (p. 116), ou sur les formes étatisées de la propriété collective, plaie des systèmes communistes du siècle passé, qui pourraient, dans le cadre de nouveaux modèles, laisser place à des « tentatives » qui « doivent rester multiformes », « un peu à la manière de ce qu’on fait les ouvriers des usines Lip dans les années 1970, qui ont frayé des voies originales d’autogestion » (p. 128-129).

Car en soi, revivifier « l’hypothèse » communiste (ou l’utopie, au sens positif et exploratoire du terme) ne manque pas en effet de légitimité, et n’a aucune raison d’être exclu a priori, au moins en tant qu’hypothèse de travail et objet de réflexion ou d’expérimentation. Marcel Gauchet lui-même reconnaît que les droits ouverts par la propriété privée doivent faire l’objet de limites, et que celle-ci, en ce qui concerne du moins les moyens de production, n’a aucune raison d’être considérée comme un dogme incontestable :

« La véritable question est celle des droits qu’ouvre la propriété privée d’un bien ou d’un capital. Aujourd’hui, je vous rejoins tout à fait sur ce point, on hypostasie ce principe, on lui accorde un blanc-seing. En conséquence de quoi, en détenant seulement quinze pour cent du capital d’une entreprise, on peut imposer un plan social et laisser des centaines, voire des milliers d’employés sur le carreau. Comment souscrire à cette forme de barbarie sociale qui s’autorise de l’idéologie néolibérale la plus perverse ? Je ne le peux pour ma part. Rien n’oblige à ce que les droits ouverts par la propriété privée permettent de telles pratiques. Nous pouvons envisager une réforme structurelle du cadre juridique qui l’enserre, dans un sens beaucoup plus respectueux des individus et de l’intérêt collectif » (p. 129).

Il est donc d’autant plus dommage de la part d’Alain Badiou, alors même qu’il prétend à une approche renouvelée, de discréditer cette voie par une allégeance maintenue aux pires modèles archaïques et criminels (maoïsme, « révolution culturelle », etc.).

Quelle crédibilité conférer alors à un tel désir de « renouvellement », et comment ne pas se méfier d’une analyse qui n’éprouve aucunement le besoin de se distancier des modèles en question, les laissant ainsi demeurer dans l’horizon des futurs possibles du communisme pour lequel elle milite ?
En dépit de certaines propositions pertinentes, monsieur Badiou est donc loin de nous rassurer sur ce point…

D’une façon plus fondamentale, l’opposition entre les deux interlocuteurs se concentre essentiellement, on le sait, sur le statut de la démocratie.

Pour Marcel Gauchet,

« la démocratie ne saurait se définir par l’autorité du capital. (…) La démocratie peut certes se rapprocher d’une telle physionomie d’ensemble (où elle semble être l’esclave du capitalisme), et actuellement, il est indéniable que nos dirigeants se mettent à genoux devant le système néolibéral et entérinent les dérives qu’il suscite (…) il existe une indépendance de principe de la démocratie, du mode d’organisation de la vie politique qu’elle représente, qui la rend à même de reprendre le dessus sur le capital » (p.80).

Après les échecs et les crises, il reste donc possible pour lui d’envisager « un troisième âge du réformisme démocratique » (p. 80).

Cet « optimisme démocratique » est combattu à la racine par Alain Badiou, pour lequel la démocratie est irrémédiablement aliénée par ce qu’il nomme « le grand Autre » que constitue le Capital, allusion au modèle de Marcel Gauchet du « désenchantement du monde » et de la « sortie de la religion », pour lequel le « Grand Autre » désigne une transcendance divine aliénante dont l’avènement de la démocratie signerait la fin en instaurant une logique de l’autonomie.

Alain Badiou : « Il faut se demander s’il n’y a pas également un grand Autre – autre que le grand Autre divin – qui se dissimule dans la démocratie représentative. Je soutiens que ce grand Autre, c’est le capital. Le capital est le grand Autre de la démocratie, soumise à sa domination et la perpétuant. Il est donc impossible d’arracher de manière définitive la société démocratique telle que nous la connaissons de la matrice capitaliste. Mais j’ajoute immédiatement que cela vaut de tout temps et en tout lieu. La démocratie est toujours liée et inféodée au capital » (p.79).

Position somme toute conforme à l’orthodoxie marxiste.

Sans être dupe des faiblesses de la démocratie, je dois reconnaître que, pour ma part, je me sens plus proche de la position de Marcel Gauchet, celle d’un réformisme radical qui conserve le cadre démocratique tout en essayant de le corriger, que de l’anti-démocratisme d’Alain Badiou.

Est-ce d’ailleurs vraiment un hasard s’il se conjugue, chez lui, avec les nostalgies maoïstes évoquées plus haut ?

« Democracy is the worst form of Government except all those other forms that have been tried from time to time », disait Churchill.
« La démocratie est le pire système de gouvernement, à l’exception de tous les autres qui ont pu être expérimentés ».

En dépit de critiques pertinentes et de propositions sensées, les références auxquelles Mr. Badiou demeure attaché ne parviennent pas à me convaincre d’abandonner ce « pire système de gouvernement », qui, conformément à la « stratégie du maximin » affectionnée par Machiavel, se révèle donc être, en tant que « moins pire », le plus rationnel en situation d’incertitude.

Mais il est un autre point de la philosophie d’Alain Badiou qu’il est dommage de voir discréditer par ses jugements indéfendables concernant le maoïsme et la « révolution culturelle ».

C’est son approche de la question du sujet, dans sa dimension individuelle et collective, approche qui manifeste d’ailleurs, en dépit de nuances, un accord d’ensemble avec celle de Marcel Gauchet :

« Je suis absolument d’accord avec vous », déclare Alain Badiou (p. 147) lorsque Marcel Gauchet énonce sa thèse de la « double subjectivisation » :

« Il faut à mon sens parler d’une double subjectivation. La politique est le domaine de l’expérience humaine où s’articulent une subjectivation individuelle et une subjectivation collective. Devenir sujet pour un individu passe par la déprise de soi-même, qui permet de prendre en charge les règles constitutives du contrat social ou de la forma¬tion d’une volonté générale. Le sujet politique advient à lui-même en se faisant partie prenante de ce processus. Mais il y a aussi un sujet collectif qui émerge de l’intégration des volontés individuelles. Ce sujet collectif n’est pas une hypostase distincte de ses composantes, il peut être contesté, dissipé par les personnes mêmes qui l’ont formé, selon des mécanismes sur lesquels on s’est entendu au préalable. Mais sa figure est ce qui donne sens, en ultime ressort, à la perspective du gouvernement de soi-même. La subjectivation politique, la politique tout court, dans le cadre démocratique, n’est rien d’autre que cette dyna¬mique qui fait communiquer l’individuel et le collectif, où les deux sphères s’articulent et se compénètrent » (p. 146-147).

Nous sommes là bien loin des thèses de la « disparition du sujet » et de leurs implications graves en ce qui concerne la possibilité même de l’éthique et du politique, que ces thèses soient d’origine nietzschéenne, foucaldienne ou heideggérienne.

Je les avais évoquées il y a quelques temps en m’étonnant de leur « nouvelle jeunesse » :

À propos de Nietzsche, Michel Onfray, Judith Butler, et d’une certaine ringardise anti-humaniste qui s’offre une nouvelle jeunesse.

Sur ce point, Alain Badiou se montre particulièrement clair :

« C’est avec cette vision des choses que je m’inscris en porte-à-faux. C’est contre elle que je me débats depuis le début. Aussi bien sur le plan purement philosophique que dans la dimension de la pratique, j’efforce de maintenir ces deux catégories de politique et de sujet. Plus encore, il existe à mon sens une connexion intime entre les deux. Je constate que des intellectuels qui ont longtemps été pour moi des camarades et des amis – je pense notamment à Sylvain Lazarus – étaient depuis toujours très réticents en ce qui concerne la notion de sujet, sans que je voie là autre chose qu’une distance purement philosophique. Mais, finalement, ils en sont venus à rejeter le concept même de « politique », et à tenir des propos à la mode sur « la fin de la politique », propos que tenaient, dès les années 1980, des philosophes de filiation heideggérienne, comme d’autres amis, Philippe Lacoue-Labarthe ou Jean-Luc Nancy. Or cette filiation tenait depuis toujours la notion de « sujet » pour métaphysique et obsolète. Oui, au niveau proprement philosophique, les concepts de sujet et de politique sont étroitement liés. Si vous niez la pertinence de l’un, vous finissez par nier la pertinence de l’autre. Je devais donc reconstruire la valeur des deux simultanément [Badiou fait ici bien sûr allusion en particulier à son ouvrage « Théorie du sujet », Seuil, Paris, 1982]. Avant d’y venir, peut-être serait-il utile, en guise de préalable, de définir brièvement ce que j’entends par « sujet ». Je distingue fermement cette notion de celle d’individu. Dans ma pensée est sujet celui qui décide de se montrer fidèle à un événement qui déchire la trame de son existence purement individuelle et atone. L’événement est toujours imprévisible, il fend et bouleverse l’ordre stagnant du monde en ouvrant de nouvelles possibilités de vie, de pensée et d’action. Une révolution en politique, une rencontre amoureuse, une innovation artistique, une découverte scientifique d’ampleur: ce sont là des événements. Ils font surgir quelque chose de profondément inédit, ils donnent lieu à une vérité jusqu’alors insoupçonnée – toute vérité est nécessairement liée, et postérieure, à la survenance événementielle. Le sujet est celui qui ne demeure pas passif devant l’événement; il se l’approprie, il s’engage résolument dans l’aventure qui se voit frayée. Le sujet désigne cette capacité d’intervention à l’égard d’un événement et cette volonté de s’incorporer à une vérité, dans un procès durable qui donne à la vie son orientation véritable. Il existe selon moi quatre grands domaines où des vérités se manifestent : la politique, l’amour, l’art et la science. La politique est donc l’un de ces lieux où un sujet peut advenir (…).
La politique est la dimension de la vie où un sujet peut produire un rapport universalisable aux autres et naître à lui-même dans ce rapport. C’est l’instance où un sujet s’engage dans un procès qui l’ouvre à lui-même, mais qui ouvre aussi le collectif auquel il appartient à un universel. On quitte le domaine du repliement solipsiste, de la méditation de soi-même sur soi-même. On ne se cantonne plus à l’abstraction, dont les sciences naturelles offrent le modèle. La politique fait de nous, d’abord individus épars, des sujets qui s’embarquent dans un projet collectif capable de régler la vision commune de volontés fédérées.
Aussi bien sur la politique que sur le sujet, ma conception est en totale rupture avec celle qui prévaut aujourd’hui. Que nous dit-on à propos du sujet? Qu’il se confond avec ses intérêts immédiats, économiques ou personnels. Suivre cette pente, c’est dissoudre la notion de sujet dans la fausse évidence de l’individu, en même temps qu’on dissout la politique authentique dans « les eaux glacées » du capitalisme. Certains penseurs américains actuels poussent très loin cette logique. Ils se prêtent à une radicalisation quasiment ontologique du libéralisme lui-même : pour expliquer toute chose, et pas seulement le fonctionnement des économies, il faudrait selon eux partir de l’idée d’atomes individuels régis par leurs intérêts exclusifs. Pour s’opposer à cette doctrine à tous égards intolérable, il s’agit de réorienter la théorie même du sujet : celui-ci nomme alors la disposition, la capacité à envisager le destin du collectif sous l’angle de son intérêt propre, mais pas exclusivement. C’est ce « pas exclusivement » qui constitue selon moi le foyer, le point nodal de la politique. C’est ce « pas exclusivement » qui fait signe vers cette dimension de l’universalisable, vers cette exception d’une vérité qui arrache et dépose le régime du pur individualisme » (p. 141-143).

Ce plaidoyer pour le sujet rencontre encore, me semble-t-il, au-delà de divergences ici de détail, la distinction opérée par Marcel Gauchet entre « individu, personne et sujet » :

« Le concept de sujet, également central dans ma propre entreprise, est d’une difficulté redoutable. On ne saurait en gommer la complexité. Il faut pourtant essayer d’en parler simplement. Pour en saisir les enjeux, il faut commencer par le dégager de son acception triviale, acception qui s’est imposée dans le langage philosophique courant. Le sujet, c’est la subjectivité, c’est-à-dire l’intériorité. Bref, le sujet, c’est moi. Sous cet angle, la notion n’a aucun intérêt. Et puis il y a une seconde acception, qui est historique, celle-là, dans la ligne de ce que la philosophie a essayé de cerner, depuis l’idéalisme allemand, comme spécificité de l’âge moderne. Le sujet, c’est le nom de certaines expériences ou de certains états de l’humanité rendus possibles par la modernité.
Pour y voir plus clair, il convient de distinguer l’individu, la personne et le sujet. L’humanité, comme les autres espèces animales, est composée d’individus au sens biologique du terme. Ces individualités biologiques ont la particularité d’être dotées de présence à soi et de réflexivité ; elles ont le sens de leur identité dans le cadre de collectifs également identifiés. C’est ce qui en fait des personnes qui se reconnaissent les unes les autres en tant que telles. Mais, en outre, au cours de la modernité et à la faveur de ce que j’ai appelé la sortie de la religion, ces personnes se sont transformées de l’intérieur pour devenir des sujets. Dès lors que l’humanité ne se conçoit plus en fonction d’un Autre qui lui confère la clé de son identité, mais qu’elle se rapporte à elle-même sous le principe de l’autonomie, elle entre dans l’âge de la subjectivité. La sortie de la religion revient à écarter l’altérité de la définition de soi, à trouver en soi ses propres raisons. L’humanité était assujettie a plus haut que soi, elle est devenue sujet d’elle-même. Encore faut-il bien préciser les voies de cette transformation de l’idée et de la pratique de soi » (p. 144-145).

Ces thèses de Marcel Gauchet, bien connues depuis « Le désenchantement du Monde » (Gallimard, Paris, 1985), quoi qu’éclairantes et devenues classiques, me paraissent souffrir toutefois d’une approche en partie réductrice.

Certes, Marcel Gauchet a toujours insisté sur le fait que la « sortie de la religion » ne signifie en rien la fin du religieux en tant que tel, qui n’a aucune raison de « cesser de parler aux individus » (cf. en particulier « Le religieux après la religion », dans : « Le Désenchantement…., op. cit. p. 393ss dans l’édition Folio).

On sait même que, pour l’auteur, le « religieux » judéo-chrétien, en tant que « religion de la sortie de la religion », a contribué de façon décisive au « désenchantement » (cf. dans: op. cit. Deuxième partie, « Apogée et mort de Dieu », « Le christianisme et le développement occidental », « La religion de la sortie de la religion » p. 195ss).

En cela, l’auteur retrouve des thèmes évoqués depuis bien longtemps par des auteurs juifs, chrétiens ou musulmans, en particulier celui de la lutte contre l’idolâtrie et la sacralité desreligions païennes :

« Pour le judaïsme, le but de l’éducation consiste à instituer un rapport entre l’homme et la sainteté de Dieu et à maintenir l’homme dans ce rapport. Mais tout son effort — de la Bible à la clôture du Talmud au vie siècle, et à travers la plupart de ses commentateurs de la grande époque de la science rabbinique — consiste à comprendre cette sainteté de Dieu dans un sens qui tranche sur la signification numineuse* de ce terme, telle qu’elle apparaît dans les religions primitives où les modernes ont souvent voulu voir la source de toute religion. Pour ces penseurs, la possession de l’homme par Dieu, l’enthousiasme, serait la conséquence de la sainteté ou du caractère sacré de Dieu, l’alpha et l’oméga de la vie spirituelle. Le judaïsme a désensorcelé le monde, a tranché sur cette prétendue évolution des religions à partir de l’enthousiasme et du sacré. Le judaïsme demeure étranger à tout retour offensif de ces formes d’élévation humaine. Il les dénonce comme l’essence de l’idolâtrie.
Le numineux* ou le sacré enveloppe et transporte l’homme au-delà de ses pouvoirs et de ses vouloirs. Mais une vraie liberté s’offense de ces surplus incontrôlables. Le numineux* annule les rapports entre les personnes en faisant participer les êtres, fût-ce dans l’extase, à un drame dont ces êtres n’ont pas voulu, à un ordre où ils s’abîment. Cette puissance, en quelque façon, sacramentelle du divin apparaît (…) comme blessant la liberté humaine, et comme contraire à l’éducation de l’homme, laquelle demeure action sur un être libre. Non pas que la liberté soit un but en soi. Mais elle demeure la condition de toute valeur que l’homme puisse atteindre. Le sacré qui m’enveloppe et me transporte est violence. […]
Le monothéisme marque une rupture avec une certaine conception du sacré. Il n’unifie ni ne hiérarchise ces dieux numineux et nombreux ; il les nie. À l’égard du divin qu’ils incarnent, il n’est qu’athéisme ».
E. Lévinas, Difficile Liberté, Paris, Albin-Michel, 19762, Une religion d’adultes, pp. 29-30.

*[ Le numineux est, selon Rudolf Otto et Carl Gustav Jung, ce qui saisit l’individu, ce qui venant « d’ailleurs », lui donne le sentiment d’être dépendant à l’égard d’un « tout autre ». C’est « un sentiment de présence absolue, une présence divine. Il est à la fois mystère et terreur, c’est ce qu’Otto appelle le mysterium tremendum. » (Wikipedia)].

Ainsi, pour une tradition judéo-chrétienne extrêmement documentée, il n’y a pas lieu d’opposer « hétéronomie » [le fait de recevoir la loi d’un autre] et « autonomie » [le fait de se donner à soi-même sa propre loi]. Comme le répète toute la tradition biblique, le don de la Loi qui vient de l’Autre est don de la liberté. La liberté n’existe que par le don d’un être libre qui communique à l’être qu’il crée sa propre capacité de liberté.

Pour le judéo-christianisme, il n’y a donc aucune raison, pour devenir autonome, d’« écarter l’altérité de la définition de soi » comme le dit Marcel Gauchet, puisque dans cette perspective c’est l’Autre qui, lui-même, pose l’être humain dans sa capacité d’autonomie, capacité qui ne pourrait exister sans un tel acte créateur.

À condition bien sûr de concevoir cet Autre non plus sur le modèle d’un Autre aliénant ou « obsédant », comme le font Feuerbach ou Sartre, mais bien comme celui qui crée en laissant à la créature cet « intervalle de discrétion », dont parle encore Emmanuel Lévinas dans Totalité et Infini, (ed. Biblio Essais, p. 51), expression qui elle-même s’enracine dans la belle thématique kabbaliste du צמצום (Tsimtsum), terme par lequel le judaïsme exprime ce mouvement de « contraction », de « retrait » du Créateur qui désire laisser à sa créature l’espace de la liberté dont il l’a rendu capable.

Certes, une telle perspective dépasse le champ d’un discours purement philosophique. Nous entrons là dans un modèle métaphysique, voire théologique qui ne peut relever que du choix d’une croyance ou d’une foi.

Mais, comme je l’ai montré à de multiples reprises, il importe que tout discours philosophique soit conscient des hypothèses qu’il met en œuvre, afin de ne pas courir le risque de prendre pour des « axiomes », « des vérités d’évidence » ce qui relève en fait de « postulats », prémisses dont la raison ne peut se passer pour construire ses modèles d’interprétation, mais qui reposent toutes, quelles qu’elles soient, sur la croyance, sur le choix d’un « engagement ontologique », qu’il soit agnostique, athée ou « religieux ».

Or, sur ce point, il semble que Marcel Gauchet s’arrête, malgré bien sûr des nuances qui seraient à préciser, à une vision proche de celle que nous donne Feuerbach de « L’essence du christianisme », celle d’un homme qui « s’aliène », qui se déprend de sa propre essence pour la projeter en un Dieu qui n’est jamais que sa propre création, l’image, l’hypostase de lui-même. Aliénation qui doit cesser avec l’âge adulte de l’individu et de l’humanité, lorsque l’homme est capable de ramener enfin en lui-même cet être qui n’appartient qu’à lui, accédant ainsi à l’autonomie.

« Ce qui est Dieu pour l’homme, c’est son esprit et son âme, et ce qu’est l’esprit de l’homme, son âme et son cœur, c’est son Dieu : Dieu est l’intérieur de l’homme révélé, le soi de l’homme exprimé ; la religion est le dévoilement solennel des trésors cachés de l’homme (…) L’homme projette d’abord son essence hors de lui, avant de la retrouver en lui-même ». L Feuerbach, L’essence du Christianisme [1841], Manifestes philosophiques [1839-1845], textes choisis et traduits par Louis Althusser, PUF, Paris, 1973, p. 71.

Ce schéma de Feuerbach, fort classique voire scolaire, semble être à la base de la dynamique du « désenchantement » telle que nous la présente Gauchet : après la phase immature de « l’hétéronomie », correspondant à l’aliénation de l’homme à un « grand Autre », advient la phase de « l’autonomie » que suscite le processus historique de « désaliénation », de « désenchantement ».

Et même si le judéo-christianisme participe donc pour lui à ce processus, Marcel Gauchet ne semble parvenir à sortir de la perspective de Feuerbach (reprise pour l’essentiel par Marx, Sartre et l’essentiel de l’athéisme contemporain) : celle d’une opposition de termes, dont l’un ne peut être que par l’exclusion de l’autre. L’essence de Dieu ne pouvant qu’exclure l’existence de l’homme, l’existence de l’homme ne pouvant qu’exclure l’existence de Dieu, même si, donc, une certaine évolution du « religieux » a pu contribuer à la prise de conscience de cette vérité fondamentale, et que rien n’empêche de le conserver sous la forme d’un accessoire privatisé, dont la fonction est désormais achevée en ce qui concerne l’interprétation de l’être de l’homme.

Mais – peut-on demander à Marcel Gauchet – de quel droit faudrait-il donc que la thèse de Feuerbach, ou du moins une perspective proche, demeure l’horizon ultime et incontestable de compréhension du phénomène religieux ? N’est-ce pas transformer ce qui n’est qu’hypothèse métaphysique, postulat, en vérité consacrée ?

Or, cette transformation abusive ferme l’espace à d’autres modèles ni plus ni moins légitimes.

Parmi ceux-ci, ne serait-il pas possible d’envisager l’hypothèse judéo-chrétienne de la façon dont elle-même se comprend, c’est-à-dire en privilégiant la notion d’Alliance libératrice (ברית , berith), plutôt qu’en la dissolvant a priori dans celle d’une « opposition dialectique » entre aliénation et désaliénation, qui ne correspond à son « essence » que dans la vision qu’on peut estimer très réductrice de Feuerbach et de ceux qui s’en inspirent ?

(On peut lire à ce sujet le livre fort suggestif de Shmuel Trigano, Philosophie de la Loi, Cerf, Paris 1991, en particulier le Livre I, qui traite de « L’alliance-monde » et du « Milieu de la liberté »).

Cette remise à leur juste place des poncifs feuerbachiens permettrait alors de s’interroger sur la pertinence éventuelle de ce qui, pour E. Lévinas, constitue le b. a. ba de la tradition biblique :

« Comme les juifs, les chrétiens et les musulmans savent que si les êtres de ce monde ont la condition de résultats, l’homme cesse son existence de simple résultat et reçoit, selon le mot de Thomas d’Aquin, « une dignité de cause », dans la mesure où il subit l’action de la cause, extérieure par excellence, de la cause divine. Nous soutenons tous en effet que l’autonomie humaine repose sur une suprême hétéronomie et que la force qui produit de si merveilleux effets, la force qui institue la force, la force civilisatrice, s’appelle Dieu ». E. Lévinas, Difficile Liberté, op. cit. p. 25.

B.a. ba qui a été décliné de diverses façons au cours de la tradition juive, chrétienne et musulmane, et dont je ne citerai que quelques moments, tellement ils sont nombreux, que j’emprunte à la remarquable postface qu’Olivier Boulnois a consacrée aux œuvres de Pic de la Mirandole, et à leur arrière fond chez les Pères de l’Église (« Humanisme et dignité de l’homme », dans : Jean Pic de la Mirandole, Œuvres Philosophiques, PUF, Paris 1993).

« Le lien entre (…) dignité et liberté peut lui aussi se prévaloir d’une longue tradition dans la théologie patristique grecque : l’homme est l’image de Dieu parce que l’un et l’autre sont une liberté » (…) Dès Théophile d’Antioche, la liberté apparaît comme la clé de la destinée humaine (…). Pour Irénée de Lyon, et contrairement à ce qu’affirme la gnose, la perfection de l’homme n’est pas celle de sa nature spirituelle, mais celle à laquelle il parviendra librement (…) ‘’Le froment et la paille sont des êtres sans âme ni raison ; ce qu’ils sont, ils le sont de par leur nature même. L’homme, au contraire, est raisonnable, et par là semblable à Dieu ; créé libre et maître de ses actes, il est pour lui-même cause qu’il devient tantôt froment et tantôt paille’’ [Contre les Hérésies IV, 4,3](…) ‘L’homme est libre dans sa décision (liberae sententiae) depuis le commencement – car Dieu aussi est libre dans sa décision, lui à la ressemblance de qui l’homme a précisément été fait’’[Contre les Hérésies IV,37,4] » (O. Boulnois, op.cit. p. 319).

On pourrait bien sûr évoquer encore le célèbre : « La gloire de Dieu c’est l’homme vivant » (« Gloria enim Dei vivens homo », Contre les Hérésies, IV, 20:7, qu’on peut traduire aussi : « La gloire de Dieu, c’est l’homme debout »). Et bien sûr, entre bien d’autres sources, Grégoire de Nysse et Cyrille d’Alexandrie :

« Grégoire de Nysse est sans doute l’auteur qui développe le plus souvent cet aspect de l’anthropologie. L’âme a été créée pour dominer le monde, elle a reçu un honneur divin qui l’égale à Dieu, le plus beau et le plus précieux des dons qui constituent l’homme à l’image de Dieu et lui font transcender le monde : la faveur d’être indépendante et libre. Sa dignité royale, qui l’élève au-dessus de toutes les conditions particulières, l’âme la manifeste par son autonomie, son indépendance, par le fait qu’elle est maîtresse de son propre vouloir. Le premier bien est la liberté, qui consiste ‘’à être libre de tout déterminisme, à n’être soumis à aucun pouvoir physique, mais à avoir, dans ses décisions, une volonté indépendante, libre de ses choix’’ [De la création de l’homme, PG,44, 134BD]» (O. Boulnois, op. cit. p. 321)

« Cyrille d’Alexandrie souligne également : ‘’L’homme créé dans les débuts s’était vu confier les rênes de ses propres vouloirs et disposait de l’inclination vers ce qu’il pouvait choisir. Libre en effet est la divinité d’après laquelle il avait reçu sa forme.’’ [Glaphyres sur la Genèse, 4 (PG, 69, 24)] (O. Boulnois, op.cit. p.322).

C’est cette tradition solidement ancrée dans le judéo-christianisme, et que je n’ai fait qu’esquisser ici, qui constitue donc le terreau dans lequel va s’enraciner l’affirmation de l’autonomie de l’homme, chez les humanistes de la Renaissance et Pic de la Mirandole en particulier :

« On voit ainsi dans quelle immense lignée Pic s’insère. L’homme est libre parce qu’il est l’image de Dieu, et que Dieu n’est contraint à rien lorsqu’il crée. Autrement dit, c’est parce que Dieu est libre que l’homme, son image, est libre, et non l’inverse. La liberté n’est pas quelque chose qui se surajouterait à l’image de Dieu et qui risquerait de la troubler (ce qui serait le cas si on plaçait la source de la ressemblance entre Dieu et l’homme dans l’intellectualité). Elle est l’image de Dieu elle-même, ce par quoi l’homme autonome se rapproche le plus du Dieu créateur » (O. Boulnois, op.cit. p.323).

C’est bien tout cela qui prépare en effet les magnifiques textes du « De dignitate hominis » « Sur la dignité de l’homme », dont on connaît la postérité dans l’histoire de la pensée et des institutions :

« Je ne t’ai donné ni place déterminée, ni visage propre, ni don parti¬culier, ô Adam, afin que ta place, ton visage et tes dons, tu les veuilles, les conquières et les possèdes par toi-même. La nature enferme d’autres espèces en des lois par moi établies. Mais toi, que ne limite aucune borne, par ton propre arbitre, entre les mains duquel je t’ai placé, tu te définis toi-même. Je t’ai mis au milieu du monde, afin que tu puisses mieux contempler autour de toi ce que le monde contient. Je ne t’ai fait ni céleste ni terrestre, ni mortel ni immortel, afin que, souverain de toi-même, tu achèves ta propre forme librement, à la façon d’un peintre ou d’un sculpteur. Tu pourras dégénérer en formes inférieures, comme celles des bêtes, ou, régénéré, atteindre les formes supérieures qui sont divines ». J. Pic de la Mirandole, De dignitate hominis, dans: Oeuvres philosophiques, PUF 2001, p. 67.

Citons encore le commentaire qu’en donne O. Boulnois, qui le replace dans une problématique de philosophe contemporaine :

« Selon Sartre, L’existentialisme est un humanisme, Nagel, 1970, « il n’y a pas de nature humaine, puisqu’il n’y a pas de Dieu pour la concevoir » et par conséquent « l’homme n’est rien d’autre que ce qu’il se fait » (p. 22). Pic pose déjà cette conclusion (cf. Discours sur la dignité de l’homme, p. 11) sans en admettre la prémisse : la liberté n’exclut pas que l’on ait une essence ou une nature; non seulement elle n’est pas contradictoire avec l’existence de Dieu, mais elle en est l’image » (O. Boulnois, op.cit. p.294. note 4).

A la lumière de cette articulation originale opérée par la tradition judéo-chrétienne, il deviendrait alors possible de penser une autonomie qui n’est pas abolie, mais au contraire instituée par une hétéronomie créatrice qui la précède en la posant dans son être propre.

Il serait évidemment nécessaire de montrer combien une telle articulation féconde entre hétéronomie et autonomie, tout en cheminant tout au long de l’histoire, a pu être aussi oubliée et pervertie, en particulier par la tentation permanente de ce « grand Autre » aliénant dont elle est pourtant l’antithèse, et dont la fascination reste si forte dans le domaine du politique comme au cœur des religions.

En cela, l’approche de Marcel Gauchet demeure précieuse. En dépit de son caractère abusivement réducteur, car, encore une fois, rien n’empêche de penser de façon plus fine le rapport de l’hétéronomie et de l’autonomie.

Cornélius Castoriadis par exemple nous rappelle avec pertinence que :

« Le sujet (…) n’est donc pas le moment abstrait de la subjectivité philosophique, il est le sujet effectif pénétré de part en part par le monde et par les autres. Le Je de l’autonomie n’est pas Soi absolu, monade qui nettoie et polit sa surface extéro-interne pour en éliminer les impuretés apportées par le contact d’autrui; il est l’instance active et lucide qui réorganise constamment les contenus en s’aidant de ces mêmes contenus, qui produit avec un matériel et en fonction de besoins et d’idées eux-mêmes mixtes de ce qu’elle a trouvé déjà là et de ce qu’elle a produit elle-même.
Il ne peut donc s’agir, sous ce rapport non plus, d’élimination totale du discours de l’autre – non seulement parce que c’est une tâche interminable, mais parce que l’autre est chaque fois présent dans l’activité qui I’« élimine ». Et c’est pourquoi il ne peut non plus exister de « vérité propre » du sujet en un sens absolu. La vérité propre du sujet est toujours participation à une vérité qui le dépasse, qui s’enracine et l’enracine finalement dans la société et dans l’histoire, lors même que le sujet réalise son autonomie » (L’institution imaginaire de la société, Seuil, 1975, Points Essais, p. 158).

Cette importance de ce que Castoriadis nomme le « social-historique », dans lequel sont dès-toujours insérés aussi bien les individus que les communautés empêchant de concevoir l’autonomie autrement que comme processus permanent de création de significations et d’un imaginaire renouvelés, sur fond d’une hétéronomie tout aussi irréductible qu’insondable.

Mais, et ici la question s’adresse aussi bien à Castoriadis qu’à Gauchet comme à toute autre théorie revendiquant une telle institution de significations dans laquelle l’autonomie occupe une place centrale, qu’en est-il dans ce processus du statut de la norme ?

En d’autres termes, comment comprendre tout simplement qu’il y ait un désir d’autonomie, ou du moins d’autonomisation, plutôt que rien, et comment comprendre que ce désir ne « parte pas dans tous les sens » de façon purement chaotique ou arbitraire mais s’oriente en fonction de « valeurs » qui, pour nos deux philosophes, ont à voir, on le sait, avec la solidarité, la justice, l’équité ?

Pour Pic de la Mirandole et la tradition dont nous l’avons vu redevable, cette exigence d’autonomie n’a rien d’arbitraire, car elle exprime « la clé de la destinée de l’homme » par le don d’un Créateur libre et juste, qui instaure en sa créature ce désir de liberté et de justice qui la constitue, l’anime et la norme.

Mais peut-on concevoir sans absurdité un tel désir, une telle norme, sur un fond de néant ou d’informe, tels que nous le proposent ceux qui, ayant « désenchanté le monde », laissent désormais l’homme dans une solitude « ontologique », sans cette altérité qui, seule, pourrait lui conférer la « dignité de cause » dont nous parle Lévinas à la suite de Thomas d’Aquin ?

« Ex nihilo, nihil fit », « Du rien, rien ne peut sortir » pourrait-on traduire cette maxime. Ni désir d’autonomie, ni désir de justice.

Les question posées par les grandes religions ne relèvent donc pas de consolations puériles pour arriérés mentaux, mais s’inscrivent dans l’exigence de cette cohérence fondamentale qui caractérise tout « récit des origines ».

Jacques Berque nous le rappelle en réfléchissant au statut de la norme dans le Coran :

« Qu’est-ce qu’une norme ? Une règle, un principe, un critère, auxquels se réfère implicitement ou expressément la conduite de la personne ou du groupe, ou la décision du juge. Avant d’entrer dans des aspects plutôt techniques (…), je vais me référer aux horizons philosophiques du débat. Selon David Hume (1711-1776), il n’y a pas de devoir-être qui puisse se fonder sur un il est. Tous les ouvrages de philosophie morale ou juridique discutent cette formule agressive. Que voulait-elle dire au juste ? Que l’obligation ne peut jamais se fonder sur le seul constat objectif d’une réalité. C’était là ruiner à l’avance toutes les morales positivistes, toutes les morales sociologiques sur lesquelles pourtant, au siècle suivant celui de Hume, on fonderait tant d’espoirs. Lui-même, d’une certaine façon, frayait le chemin à l’impératif catégorique de Kant, non sans lancer un pont inattendu, lorsqu’on songe à sa pensée vigoureusement sceptique, en direction des religions révélées. Pour ces dernières, en effet, la normativité se fonde avant tout sur les commandements de Dieu, sur un principe édicté. Autant dire sur une norme centrale, dont découleraient toutes les autres. « Centralité » et « déductivité » : c’est aussi ce à quoi pense, dans un contexte diamétralement opposé, ce grand philosophe du droit, tout proche de nous, Hans Kelsen (1880-1973) pour qui, dans un système juridique quelconque, tout se ramène par niveaux et par degrés à ce qu’il appelle lui aussi une norme centrale, une norme fondamentale : grund norm, disait-il dans ses travaux de jeunesse, qu’il écrivait en allemand avant d’émigrer aux États-Unis. Mais d’où tirer cette première assise ? Le débat reste ouvert de savoir quelle peut être l’origine de l’obligation dans les systèmes qui entendent se passer de révélation. Je dois dire que la recherche à ce sujet se montre assez pauvre dans l’école française » (Relire le Coran, Albin Michel, Paris 1993, p. 80-81).

À cette interrogation, le judéo-christianisme, tout comme l’islam, répondent, on le sait, en plaçant en Dieu la liberté et la justice, dont il communique le désir aux être créés « à son image ».

Car d’où viendrait donc que l’univers du « fait », privé par nature d’éthique et de droit se mette dans l’homme à produire une exigence d’éthique et de droit ?

À cette question soulevée par l’islamologue, le théologien du judaïsme donne une réponse similaire :

« L’affirmation de la liberté dans l’histoire et dans la nature, est celle d’un dépassement de ce qui est, par ce qui doit être. Les lois naturelles sont celles de la force, nous le savons à présent de manière certaine. Les lois de l’histoire sont également celles de la force et de l’intérêt. C’est parce que Pharaon est fort qu’il peut asservir les Hébreux. C’est parce qu’il a besoin de main d’œuvre exploitée et opprimée, pour l’équilibre de son économie, qu’il ne « connaît pas YHWH et qu’il ne veut pas laisser partir Israël ». Le principe de liberté n’est pas naturel, n’est pas de nature historique. Il n’est donc pas une loi, mais un ordre, un commandement, un devoir, une obéissance qui accomplit l’homme, la société et l’humanité tout entière. Nous dirons qu’il est transcendant, qu’il est révélé, qu’il est divin, qu’il est une Mitsvah (ordre divin). La liberté n’advient pas de l’histoire; elle ne surgit pas de la nature ni n’émerge de ce qui est. Elle survient de ce qui doit être, de l’extérieur de l’histoire et de la nature. Nous sommes donc fondés à dire, avec le discours biblique, que Pessah est non seulement le temps de la libération, mais aussi et surtout le signe de l’intervention divine dans l’histoire, l’affirmation de la Transcendance et la victoire sur la nature de l’être ».
A. Abécassis, Présentation de la Haggadah de Pâque, Berg International, Paris, 1982, p. 7-8.

« Dans une ‘’autonomie sans altérité’’, sans autre norme que la sienne, l’homme risque fort de ressembler à ce « self made man » que nous dessine Chaval », me dit Stultitia.

img058

Il semble bien, hélas, que ce soit déjà le cas…

À moins qu’il n’en revienne à quelque « loi de la Nature » à la mode, comme à celles de ce fameux « Cosmos », qui, entre autres réussites, faisaient des esclaves et des femmes des êtres inférieurs « par essence ».

Ou encore à cet « amor fati » [acceptation du destin] qui, avec Nietzsche, prône le modèle de  la « bête blonde germanique » comme expression d’une « Volonté de Puissance » inscrite dans l’ordre chaotique de la Vie.

« Éternité de l’essence du corps » chez Spinoza et résurrection. Et derechef de Nietzsche et de ses mythes, et de M. Onfray qui gagnerait à lire un peu mieux ses maîtres.(2).

Toutes expressions de ce « grand Autre » aliénant auquel l’avènement de l’idée d’autonomie nous avait permis d’échapper.

Encore faudrait-il que cette idée ne devienne pas à son tour aliénante, en nous enfermant dans une solitude inaccessible à l’espoir vivifiant de l’altérité.

Pour une spiritualité laïque. Une lecture d’Abd al Malik avec Paul Ricœur et quelques autres.

La notion de « spiritualité laïque » revient sur le devant de la scène avec le petit livre fort pertinent d’Abd al Malik, Place de la République (Indigène 2015), sous-titré « Pour une spiritualité laïque ».

[18/03: ajout du lien]

http://www.telerama.fr/livre/abd-al-malik-l-islam-est-meconnu-par-les-musulmans-eux-memes-et-par-les-autres,123130.php

J’avais eu l’occasion, il y a quelques temps, de réfléchir à ce thème à propos de la parution d’un ouvrage de Luc Ferry ainsi que de quelques interventions dans les médias qui l’avaient accompagné.

Archi-archives de Stultitia. 2008: Une « spiritualité laïque » ?

Je m’étonnais alors de la confusion qui régnait sur le sujet.

Pour Luc Ferry en effet, mais aussi d’une certaine manière pour André Comte Sponville ou Matthieu Ricard qui ont pu développer des idées proches quoique plus nuancées, il semblerait qu’il suffise de désolidariser le terme « spiritualité » de celui de « religion » (que ces auteurs semblent réserver aux traditionnelles « Religions du Livre ») pour assurer le caractère « laïque » de la dite « spiritualité ».

On trouve ainsi chez Luc Ferry, pour reprendre des citations que j’en faisais alors, l’affirmation que la « spiritualité » stoïcienne par exemple (d’autres préférant le spinozisme, le bouddhisme, etc.), « doctrine de l’harmonie avec l’ordre cosmique » qui nous enseigne « qu’on est soi-même un fragment d’éternité » serait en quelque sorte « neutre », moins religieuse ou métaphysique, et partant plus « laïque » que les représentations issues des « religions » juives, chrétiennes ou musulmanes.

Mais outre les questions de terminologie (cf. sur la question mon post ci-dessus : la distinction entre « religion » et « spiritualité » est loin de toujours aller de soi…), lorsqu’on choisit de qualifier une quelconque doctrine, qu’il s’agisse du stoïcisme, du bouddhisme ou de l’athéisme, de « spiritualité », sous prétexte qu’elle ne renverrait pas à la vision d’un Dieu « personnel » mais à celle d’un « ordre cosmique » comme le dit le stoïcien Chrysippe, d’une « Substance nécessaire » à la mode spinozienne théiste ou athée, d’un « Tao » ou d’un « Dharma », on ne s’exonère pas pour autant de systèmes, de visions du monde, d’interprétations globalisantes de notre condition humaine dont on ne voit pas en quoi ils seraient plus « laïques » que les « religions » traditionnelles auxquelles ils prétendraient se substituer.
(Rappel : j’avais aussi longuement parlé des ambiguïtés de l’interprétation athée du spinozisme dans un post précédent :

« Éternité de l’essence du corps » chez Spinoza et résurrection. Et derechef de Nietzsche et de ses mythes, et de M. Onfray qui gagnerait à lire un peu mieux ses maîtres.(1).

Dans tous les cas, nous restons dans le domaine de la croyance en des « modèles », des « récits fondateurs » qui ont chacun leur caractère métaphysique propre.

J’ai aussi montré à diverses occasions combien la croyance nietzschéenne ne peut bien évidemment échapper à ce statut de modèle métaphysique globalisant, certes bien peu conciliable en tant que tel avec la laïcité.

Prétendre alors que quelque « philosophie antique », ou que le spinozisme, le bouddhisme, le taoïsme, ou encore une philosophie athée se concilieraient mieux avec la laïcité que les religions « traditionnelles » en Occident, relève donc d’un grave contre-sens, voire d’une supercherie.

Ce serait, une fois de plus, répéter l’éternelle aberration ayant amené à faire du judaïsme, du christianisme, de l’islam ou autres socialisme, communisme ou fascisme des « religions officielles » ou « dominantes », ou des « doctrines d’État ».

« On en prend d’autres, et on recommence la même chose » me dit Stultitia.

La persécution des Rohingya par les bouddhistes en Birmanie ou les pogroms menés par les intégristes hindouistes contre diverses communautés nous montrent hélas que le refus de l’autre n’est pas réservé à quelques religions ou à quelques doctrines athées, mais que c’est un virus susceptible de se développer allègrement quel qu’en soit le support.

On le sait, on peut tout aussi bien le rencontrer chez certains ayatollahs bien de chez nous qui semblent ne pas avoir renoncé à imposer un dogmatisme laïcard.

cf.

À propos de « l’Iranien » de Mehran Tamadon. De la laïcité et du port du voile à l’université.

Ce n’est donc pas dans ce genre de confusions qu’il faut chercher à mon sens ce que pourrait représenter, le cas échéant, « une spiritualité laïque ».

L’intérêt du petit livre d’Abd al Malik, c’est qu’à la différence des auteurs mentionnés plus haut, et d’une manière qui, avec bonheur, rappelle plus le rap ou le slam que la philosophie universitaire, il me semble prendre d’emblée la bonne direction :

« Aujourd’hui un Français, c’est aussi bien un Français athée, qu’un Français musulman, qu’un Français chrétien, qu’un Français juif.
Un Français n’est pas issu d’une caste sociale particulière et n’a pas une couleur de peau spécifique.
Être français, c’est être spirituel.
Être porteur d’une véritable spiritualité laïque qui, avant même de s’articuler dans le langage, est à la fois raisonnement, intuition de l’idée immanente républicaine et sa transcription claire et intelligible » (p. 7-8).

Comment mieux dire que cette « spiritualité » qui devrait caractériser « le français » ne relève pas d’une absorption de la totalité du spirituel par l’athéisme, le stoïcisme, le bouddhisme, le judaïsme, le christianisme, l’islam ou autres encore, mais d’une ouverture à ce qui, en partie présent dans chacun de ces courants, en permet la coexistence permanente dans l’écoute, la connaissance mutuelle, la discussion féconde et le respect ?

C’est bien ici que nous sommes sur la voie d’une authentique laïcité.

« Stéphane Hessel disait : ‘’Démocratie laïque, oui, ce qui n’exclut pas un plan plus élevé de spiritualité et de tolérance.’’. Et Albert Camus souvent dans ses écrits magnifie cette spiritualité laïque qui ne veut exclure le religieux, mais ne peut jamais s’y réduire. C’est le religieux, lui, qui s’exclut du spirituel quand il s’abandonne à la politique et in fine au terrorisme. Et c’est en ce sens que l’islam politique est une hérésie absolue » (p. 25).

Certes.

Tout comme l’athéisme politique, le judaïsme politique, le christianisme politique, le stoïcisme politique ou le bouddhisme politique ont été, ou peuvent donc encore être ce type d’hérésie. Même s’il s’agit alors plutôt de la réduction de ces croyances à la seule dimension politicienne, car il serait dommage de nier qu’elles puissent aussi entretenir avec le politique en tant que tel un dialogue potentiellement fécond lorsque les domaines sont rigoureusement distingués.

Mais on pourrait se demander alors si cette recherche d’un « plus petit commun dénominateur » susceptible de permettre la coexistence des hommes sur la base du respect ne relèverait pas, tout simplement, de l’éthique plutôt que de la « spiritualité ».

On aurait bien des raisons, légitimes, de le croire.

Le discours d’Abd al Malik lui-même fait d’ailleurs largement place à l’éthique et à la morale :
Plus que la politique politicienne, « c’est le sens du devoir, la morale, la justice et l’équité qui permettent le véritable changement » (p. 15).

Et si, avec Paul Ricœur, être éthique, c’est dire à autrui : « Je veux que ta liberté soit » ; si « on entre véritablement en éthique, quand, à l’affirmation par soi de la liberté, s’ajoute la volonté que la liberté de l’autre soit » (Avant la loi morale: l’éthique, dans Encyclopédia Universalis, Les enjeux, 1985, p. 62), n’est-on pas en droit de penser que la laïcité à plus besoin d’éthique que de « spiritualité » ?

Pourquoi donc s’embarrasser d’un terme aussi discutable et ambigu ?

Pourtant, là encore, il me semble qu’Abd al Malik nous met sur la voie d’une réponse possible.

« Mais c’est le règne de la quantité et de nos jours la propagande est telle que tout se politise de façon incorrecte, tout est économie et course effrénée à l’audimat et à la visibilité. Le religieux pas plus que les médias n’ont pu se soustraire à ces diktats.
Ce religieux qui ne se fait entendre sur la place publique que dans de faux débats entre croyants et athées, entre religieux et laïcs, au lieu d’offrir à l’usage de tous cette spiritualité que tous les citoyens – qu’ils croient en Dieu ou pas – ont en partage » (p. 15-16).

Pourquoi donc « être français, c’est être spirituel », et pas seulement éthique ?

Pour le comprendre, il me semble qu’on peut estimer qu’il y a, dans l’idéal de laïcité, un emboîtement de plusieurs composants.

La visée éthique, « visée de la vie bonne, avec et pour les autres, dans des institutions justes », dit encore Paul Ricœur (Éthique et Morale, dans Lectures I, Autour du Politique, Seuil, Paris 1991, p. 257), et qui précède les formulations de la morale et du droit en est sans doute, comme l’exprime Abd al Malik, l’élément porteur et dynamique.

Sans doute la « common decency » que j’ai évoquée dans des posts précédents appartient elle à ce premier niveau de l’éthique, indispensable à toute communauté humaine, niveau qui « veut que la liberté de l’autre soit » et qui, dans ce but, applique déjà, mais de façon encore peu consciente et réfléchie, un certain nombre d’interdits, d’habitus et de codes, tels qu’ils sont véhiculés par la culture, sans pour autant s’inscrire dans une doctrine ou une religion déterminée.

Souvenons-nous, dans Le premier Homme, du magnifique « Un homme, ça s’empêche », qu’arrache au père d’Albert Camus le spectacle de meurtres infâmes qui ressemblent tant à ceux dont nous abreuvent les sites djihadistes.

Un tel « cri du cœur » s’inscrit bien dans ce « commun dénominateur » éthique, « règle d’or » à la racine de toute religion comme de toute philosophie.

Nous l’avons vu, ce niveau, essentiel à la dignité de toute communauté humaine, ne devrait a fortiori faire défaut à une société qui se prétend laïque.

Mais, on le sait, cette visée elle-même ne peut survivre que si elle s’incarne de façon plus explicite dans la norme morale (P. Ricœur, op.cit. id. p. 260), à son tour complétée par la norme juridique et par ce que Ricœur nomme la « sagesse pratique » (id. p. 265).

Et si « spiritualité laïque » il y a, ne serait-elle pas alors à chercher dans ce « souffle » (c’est là l’étymologie, on le sait, du terme « esprit »), ce dynamisme qui permet la vie de cet « emboîtement », par lequel la « visée » éthique à laquelle m’assigne l’apparition d’autrui dans mon champ de conscience (ici, Ricœur se reconnaît débiteur de Lévinas) se reprend en permanence dans la formulation des normes morales, qu’elles soient athées ou « religieuses », puis dans la création de ces « institutions de la vie bonne » rendant possible, au niveau politique, la coexistence pacifique et féconde de la diversité des autruis ?

S’il peut sembler adéquat de parler ici de « spiritualité », c’est que ce processus dynamique de création et d’articulation repose sur une règle du jeu énigmatique qui ne peut se contenter de la « lettre », mais qui exige un « souffle » particulier, une adhésion permanente et humble à la motion bouleversante de « l’esprit », sous peine de se replier dans la suffisance et ses diverses expressions. Celles qu’on nomme légalisme, intégrisme, dogmatisme, totalitarisme, voire scientisme (car il se peut que la science elle-même ne puisse se passer de « spiritualité » : « la situation problématique et pluraliste de la science doit être interprétée elle-même globalement comme un signe. Elle est indicatrice d’une situation générale de la raison humaine, qui est elle-même une question ouverte à un déchiffrement ». J. Ladrière, L’articulation du sens, Cerf, Paris 1984, I, p. 50. Je reviendrai peut-être un jour sur cette féconde incomplétude de la raison scientifique).

Perversions par la suffisance dont peuvent témoigner aussi bien les religions que les athéismes, ainsi que bien des dogmatiques de la « laïcité ».

C’est alors que se profile cette « guerre des valeurs ou guerre des engagements fanatiques » dont Ricœur dénonce le danger :

III Sagesse pratique.
J’aimerais donner le début d’une justification à la troisième thèse énoncée au début, à savoir qu’un certain recours de la norme morale à la visée éthique est suggéré par les conflits qui naissent de l’application même des normes à des situations concrètes. Nous savons depuis la tragédie grecque, et singulièrement depuis l’Antigone de Sophocle, que des conflits naissent précisément lorsque des caractères obstinés et entiers s’identifient si complètement à une règle particulière qu’ils en deviennent aveugles à l’égard de toute autre : ainsi en est-il d’Antigone, pour qui le devoir de donner la sépulture à un frère l’emporte sur la classification du frère comme ennemi par la raison d’État ; de même Créon, pour qui le service de la Cité implique la subordination du rapport familial à la distinction entre amis et ennemis. Je ne tranche pas ici la question de savoir si ce sont les normes elles-mêmes qui s’affrontent dans le ciel des idées — ou si ce n’est pas seulement l’étroitesse de notre compréhension, liée précisément à l’attitude morale détachée de sa motivation éthique profonde. Guerre des valeurs ou guerre des engagements fanatiques, le résultat est le même, à savoir la naissance d’un tragique de l’action sur le fond d’un conflit de devoir. C’est pour faire face à cette situation qu’une sagesse pratique est requise, sagesse liée au jugement moral en situation et pour laquelle la conviction est plus décisive que la règle elle-même. Cette conviction n’est toutefois pas arbitraire, dans la mesure où elle fait recours à des ressources du sens éthique le plus originaire qui ne sont pas passées dans la norme (id. p. 265).

Il est ici question, dans une approche qui emprunte à Aristote et à la tragédie classique, de la transmutation de la justice en équité, que rend possible le dynamisme de la « motivation éthique profonde ».

Mais ce souffle, ce dynamisme, qui permet d’échapper aux « guerres des engagements fanatiques » qui nous rendent aveugles à l’égard des autres, ne pourrait-on pas se risquer à le nommer « dynamique de l’esprit » ?

La « spiritualité » ne serait-elle pas justement la reconnaissance de cette « énergie » énigmatique, qui, tout comme elle rend possible le dépassement d’une justice formelle « de la lettre » par l’esprit d’équité, convertit la froide raison théorique en cette « sagesse pratique » dont la laïcité a tant besoin ? N’est-ce pas encore elle qui permet le dépassement des lectures littéralistes mortifères d’un texte, fut-il qualifié de « Sacré », et les transmute par le souffle de l’interprétation ?

Conversion contre l’islam versus conversion à l’islam. Et de la conversion à l’herméneutique comme condition préalable. Réfléchir avec Youssef Seddik.

Peut-être est-ce encore une façon de retrouver la féconde opposition opérée par Emmanuel Lévinas entre une « Totalité » stérile et un « Infini », source de création.

C’est encore ce même « esprit » qui permettrait, comme nous le dit Abd al Malik, de dépasser l’intégrisme économiste et le matérialisme consumériste du « règne de la quantité » qui écrasent aussi bien les religions que les athéismes de leurs pesanteurs et de leurs diktats et leur interdisent toute créativité « spirituelle » et toute évolution possible.

[18/03: En illustration, j’ajoute  ces magnifiques allusions à la spiritualité et à l’Esprit, tirées de l’interview d’Abd al Malik à Télérama (lien en début de post).]

Avec le philosophe soufi Al-Ghazâlî, l’émir Abd el-Kader l’Algérien, le poète théologien Ibn Arabi, j’ai découvert le Taçawuff, l’islam entier : extérieur et intérieur, exotérique et ésotérique. La lettre – le dogme, la tradition, la prière – n’a de sens qu’accompagnée de l’esprit – le souffle, la vie, l’âme. Lorsqu’on sépare le dogme de l’esprit, on risque tous les intégrismes, de l’Inquisition au terrorisme. (…)

Quant à la spiritualité, elle est le souffle qui habite les principes, sans lequel ils restent des fantômes évanescents. Ce souffle est très concret. J’ai vu des gens mourir, j’ai entendu le souffle de leur vie s’éteindre : pff, et c’est fini. J’ai vu des couples se désaimer, le souffle de l’amour s’épuiser : pff, et c’est fini. C’est ça dont je parle. Quand j’entends les politiques parler, je n’entends pas de souffle, seulement un discours creux, sans âme. J’ai été reçu par des ministres de la Culture qui m’ont fait visiter leurs bureaux : leur fierté s’arrêtait au mobilier !

.
רוּחַ , رُوح , πνεῦμα, « esprit », « souffle », les termes sont multiple pour signifier cette mystérieuse réalité.

Mais sans elle, il peut en effet paraître bien difficile de comprendre, outre les religions et les philosophies, ce que peut être la laïcité et sa place dans la République.

Merci à Abd al Malik de nous le rappeler avec talent, et, dans un contexte qui semble promouvoir de plus en plus, à droite comme à gauche, le « beauf franchouillard », de nous rendre à notre vocation spirituelle « d’être français ».

À propos de « l’Iranien » de Mehran Tamadon. De la laïcité et du port du voile à l’université.

Un événement étonnant, mais hélas prévisible, me fait reprendre la plume,
http://www.lemonde.fr/societe/article/2015/02/10/paris-xiii-un-enseignant-renvoye-apres-s-en-etre-pris-a-une-etudiante-voilee_4573827_3224.html#xtor=RSS-3208

pour développer quelques remarques que j’avais ébauchées dans un post précédent.
Je cite :

«(…) à propos d’un film qui m’a interrogé [L’Iranien, de Mehran Tamadon] et qui aurait gagné, me semble-t-il, à défendre de façon plus engagée, contre les mollahs mis en scène, l’espace de « common decency » qui seul peut insérer l’altérité au cœur d’un système politique, contre la tentation de la totalité et la réduction à la pensée dominante. Encore faudrait-il ne pas assimiler le « laïque » au « laïcard », distinction que Mehran Tamadon aurait dû préciser, et qui lui aurait permis de réagir de façon moins timide à l’assimilation systématique opérée par ses interlocuteurs entre la laïcité et la dictature athée.
Il importe donc de faire en sorte que, par le moyen de la « common decency » et d’une autocensure bien comprise, l’idéal de laïcité ne soit pas perverti, aux yeux du monde, par sa réduction à la goujaterie ».

De l’équité dans la caricature, et du kairos, car il y a un temps pour tout.

Le film en question, L’Iranien, de Mehran Tamadon, met donc en scène le réalisateur, lui-même athée expatrié en France. En Iran, celui-ci organise une confrontation durant laquelle, pendant 48 heures il dialogue avec 4 mollahs partisans de la République Islamique, qu’il a invités à une « rencontre-débat » sur le thème de la recherche des valeurs fondamentales permettant le vivre-ensemble.

(cf. parmi bien d’autres recensions) :
http://www.telerama.fr/cinema/iranien-un-realisateur-s-enferme-48-heures-avec-des-mollahs,120151.php

[ajout du 25/02:

http://www.lemonde.fr/cinema/article/2015/02/25/iranien-le-film-qui-libere-la-parole_4582782_3476.html ]

La rencontre est dans l’ensemble sympathique : on assiste aux échanges familiers entre les interlocuteurs, à propos de leur vie quotidienne, de leurs familles, etc. Ils partagent à l’occasion thé et grillades, et tout paraît se passer à première vue dans une ambiance « relax » d’entente cordiale.

Mais il serait trompeur de se fier à ce premier abord, car les sujets abordés, quoique courtoisement, sont en fait hautement conflictuels : statut de la femme, laïcité, liberté d’expression, etc.

L’entreprise est certes louable, qui démontre qu’il est possible de dialoguer de façon relativement pacifiée entre des tendances si diamétralement opposées.
Mais, en dépit de cet aspect positif, j’avoue que le film m’a déçu et laissé une profonde impression de malaise.

Ceci pour deux raisons essentielles.

La première concerne ce qui me semble être le manque de réactivité de Mehran Tamadon face aux accusations permanentes de celui que j’appellerai MD (Mollah Dominant – je suis désolé de n’avoir pas retenu son nom…), qui identifie, du début à la fin du film, la laïcité à la dictature athée, voire au « fascisme ».

Outre l’inadéquation des termes, il aurait été essentiel de réfuter cette vision de façon beaucoup plus énergique et aussi beaucoup plus précise et informée, car il est impossible de ne pas réagir à une telle caricature de l’idéal de laïcité.

« Il est très frappant de voir comment on considère la laïcité ‘’à la française’’ à l’étranger. Comme une répression du fait religieux, une hostilité alimentée par une inflation médiatique sur le sujet. Or la laïcité de 1905, ce n’est pas du tout ça ! C’est la liberté de conscience, la non-discrimination pour raisons religieuses et la neutralité de l’État. Soit un idéal démocratique partagé dont le modèle devrait être extrêmement attractif en dehors de nos frontières. Il faut revenir aux sources et ne pas évoluer vers une conception de la laïcité qui serait hostile aux libertés. » (J. Baubérot, La nécessité d’une laïcité du sang-froid, Sud-Ouest Dimanche du 08/02/2015).

Même si, de fait, certaines pratiques de la laïcité peuvent paraître « perverties par sa réduction à la goujaterie », comme je le disais dans le post cité plus haut, il aurait été capital de rejeter avec plus de détermination cette accusation de « dictature » athée : en France, comme dans la plupart des pays occidentaux même si la notion de « laïcité » n’y a pas son équivalent exact, on a le droit de professer librement la religion qu’on veut, d’écrire dans des revues juives, chrétiennes ou musulmanes, ou des articles religieux dans des revues « laïques », de s’exprimer en tant que croyant, de porter le voile, la kippa, ou la robe safran du moine bouddhiste sans se voir inquiété, sauf dans les limites sur lesquelles je reviendrai tout-à l’heure.
Il était donc légitime et nécessaire de retourner en permanence l’argument : qu’en est-il de la situation en République Islamique d’Iran ? Quel est donc le système le plus « dictatorial » ?

En s’inspirant de catégories chères à Emmanuel Lévinas, on pourrait proposer une approche de la laïcité en opposant à des régimes se caractérisant par la « mêmeté » et la crispation sur la « totalité » la dynamique d’une ouverture sur l’altérité.

Face à la réduction (y compris vestimentaire !) à l’uniformité du « même », on pourrait alors présenter la laïcité comme le régime qui ose l’espace de la diversité, l’espace d’autrui.
Face au « monde sans autrui », selon l’expression de G. Deleuze commentant M. Tournier, sans pensée autre, sans religion autre, sans apparence vestimentaire autre, le monde laïque est celui de la « rupture instauratrice », d’un « déracinement institué » d’avec la « mêmeté », qui seul rend possible la communauté des autruis.

Et contre l’accusation de laxisme, éthique en particulier, omniprésente dans l’argumentation de MD, il aurait fallu montrer comment ce déracinement constitue une « frustration positive », un interdit opposé au fantasme de toute puissance, interdit se situant à la naissance même de l’éthique, car c’est lui qui rend possible le développement du respect : car replié dans cette « mêmeté » qui exclue le questionnement que m’adresse autrui à travers sa pensée, sa religion, sa culture différente, son être tout simplement, je me dérobe à ma propre naissance en tant qu’être éthique, puisque l’éthique a justement à voir avec ma confrontation à l’altérité, comme nous le rappelle encore avec pertinence E. Lévinas.

Si carence éthique il y a, elle est donc avant tout du côté de ceux qui instituent la « mêmeté » en système, car ils se rendent par-là incapables de cet accueil respectueux et responsable de l’autre, qui est l’éthique.

Plus que par un « laxisme », la laïcité est donc traversée en son fond par une frustration fondamentale et féconde, celle qui m’empêche de me renfermer dans ma complétude, dans le confort d’un repliement mortifère sur mon propre fantasme de totalisation et de réduction de l’autre au même que je suis, pour me confronter à une altérité qui me bouscule, me dérange, voire me menace, si tant est que toute naissance constitue aussi une menace.
Mais on est en droit de penser que la richesse de cette confrontation, certes douloureuse et difficile, est sans commune mesure avec le fantasme régressif d’une totalisation dans la « mêmeté » prénatale du « monde sans autrui ».

Il me semble donc que, concernant l’accusation de « dictature de la laïcité », comme celle de « laxisme », Tamadon a rendu les armes avant même de se battre. Et il m’a été pénible de voir ses adversaires sembler se prévaloir d’une « victoire » totalement injustifiée.

La deuxième raison pour laquelle ce film m’a déçu porte sur une autre démission en ce qui concerne cette idée de laïcité.

Car en admettant que la référence à la France fasse « stratégiquement » problème (du fait d’une image possiblement troublée aux yeux des étrangers par certaines dérives laïcardes, comme le souligne J. Baubérot), n’aurait-il pas été pertinent de se référer à quelques-unes des multiples études qui montrent que l’idée de laïcité peut être parfaitement compatible avec l’islam ?

Cela aurait permis de mettre en question l’assimilation islam-théocratie, qui constitue en apparence pour les mollahs mis en scène une évidence indiscutable.

Je suis loin d’être un spécialiste de la pensée iranienne, mais ne pouvait-on au moins mentionner des intellectuels tels que Abdul Karim Soroush, qui, après avoir été khomeyniste militant, et outre sa merveilleuse connaissance du soufisme et de Rûmi, plaide désormais, dans le domaine politique, pour la séparation de la sphère privée et de l’espace public ?

Ou encore Mohammad Mojtahed-Shabestari et la place qu’il accorde, dans sa réflexion politique, à la raison, et à une herméneutique de la révélation religieuse capable de lui reconnaître toute sa valeur ?

Même si de telles références n’auraient sans doute pas entamé les convictions de nos mollahs, elles auraient permis de leur rappeler, et aussi de montrer au spectateur, que la pensée iranienne contemporaine ne se réduit tout de même pas à la seule apologie d’une navrante « mêmeté ».

Bien sûr, on aurait pu aussi montrer que le rapport du politique et du religieux dans l’islam des origines, celui d’avant la scission entre shiisme et sunnisme, n’a aucune raison d’être pensé de la façon monolithique qui est celle de l’actuelle République Islamique d’Iran.

Les études sont nombreuses à ce sujet, et j’ai déjà cité dans des posts précédents quelques-uns des auteurs qui s’inscrivent dans ce type de recherche (Mohamed Arkoun, Mohamed Talbi, Abdelmajid Charfi, Malek Chebel, Rachid Benzine, Youssef Seddik et tant d’autres).

Je me limiterai ici à quelques citations de L’islam et les fondements du pouvoir, du précurseur Ali Abderraziq (1888-1966), extraites de l’ouvrage d’Abdou Filali-Ansary, L’islam est-il hostile à la laïcité ?, Le Fennec, Casablanca 1997.

« Nous avons remarqué que le livre sacré n’a jamais daigné évoquer le califat ni fournir la moindre allusion à son sujet, que la Tradition du Prophète (sunna) l’a ignoré, qu’aucun ijma’ (consensus) ne s’est produit à son propos. Quel argument reste-t-il donc aux partisans du califat ? Peut-on encore parler d’une obligation religieuse, alors qu’on ne peut s’appuyer ni sur le Livre Sacré, ni sur la Tradition du Prophète ni encore sur le « consensus » des fidèles ? » (p. 69).

Un tel argument, qui invalide la légitimité de tout régime de type théocratique se réclamant de l’islam du type de la République Islamique d’Iran vaut bien entendu aussi dans le cas de la triste caricature que constitue l’EI.

« Les musulmans savaient donc à l’époque qu’ils entamaient un processus nouveau, par lequel ils mettaient en place un gouvernement civil et temporel. Pour cette raison, ils se permettaient de s’opposer à ce gouvernement et de le contester, convaincus que leurs divergences portaient sur des questions temporelles, non sur des questions religieuses, que l’enjeu de leurs disputes était d’ordre politique et n’avait aucune répercussion sur leur religion et que cela ne pouvait remettre en cause leur foi » (p.82).
« Vient alors la conclusion massive de l’ouvrage qui a frappé les contemporains de Abderraziq et continue de travailler la conscience des musulmans : « Aucun principe religieux n’interdit aux musulmans de concurrencer les autres nations dans toutes les sciences sociales et politiques. Rien ne leur interdit de détruire ce système désuet qui les a avilis et les a endormis sous sa poigne. Rien ne les empêche d’édifier leur État et leur système de gouvernement sur la base des dernières créations de la raison humaine et sur la base des systèmes dont la solidité a été prouvée, ceux que l’expérience des nations a désignés comme étant parmi les meilleurs » » (p. 83-84).

Abdou Filali-Ansary conclut des recherches d’Abderraziq que : « les musulmans d’aujourd’hui sont libres d’adopter les formules qui leur paraissent les meilleures et que l’expérience a montrées comme étant les plus à même de réaliser les objectifs de leurs communautés » (p. 142).

Et que : « d’un point de vue islamique on peut répondre, lorsqu’on fait la part de la norme et celle de l’histoire, que la laïcité peut être un cadre, une forme d’organisation qui permet de travailler d’une manière plus intelligente et plus efficace à diffuser les bienfaits des systèmes politiques modernes et à limiter les injustices. Elle apporte avec elle non pas le libéralisme pur, mais la philosophie des droits de l’homme et la démocratie, toutes deux des formulations modernes et des outils éprouvés qui permettent de réaliser les aspirations ou finalités que la religion s’est assignées » (p. 148).

Des remarques de ce genre, qui plus est venant de la part d’un musulman convaincu, n’auraient-elles pas eu leur place pour remettre en question les affirmations sommaires de MD quant à une assimilation obligatoire entre islam et théocratie ?

Abdou Filali-Ansari ajoute que, par son essence même, « l’islam devrait (…) mieux supporter l’approche laïque » que d’autres traditions (p. 150).

Ceci, parce que « deux caractéristiques prédisposent cette religion à une telle attitude : la ‘’démythologisation’’ des conceptions religieuses d’une part, et l’attachement explicite à la rationalité au niveau des représentations et au niveau des législations, d’autre part.
En ce qui concerne la première, l’islam a fermement rejeté les miracles, les fétiches et toute la symbolique qui, par association, peut atténuer ou faire oublier la transcendance divine. (…)
L’autre caractéristique, la rationalité des représentations et des prescriptions se remarque au niveau du texte coranique lui-même. Les appels de rationalité sont très explicite et très nombreux dans le Coran. Les commandements religieux sont presque systématiquement justifiés par référence à des principes supérieurs et par l’appel à la raison. La désignation de ces principes comme fondement ultimes des commandements conduit à se demander si les prescriptions ne sont pas sacrées précisément parce qu’elles sont rationnelles » (p. 150-151).

On peut noter au passage combien cette caractéristique permet de comprendre pourquoi l’islam, dans ses « siècles d’or », a pu développer une science et une philosophie de si haut niveau.

[Pour une approche à la fois proche, puisqu’elle affirme aussi « l’inexistence de textes coranique ou dits du Prophète (Hadiths) définissant la forme (ash-shakl) de l’Etat en Islam », mais toutefois un peu différente, puisqu’elle va jusqu’à estimer inutile la notion même de laïcité en islam, celui-ci n’ayant jamais été, comme en Occident, une Église qu’il aurait fallu séparer de l’État et se caractérisant d’emblée par un rapport positif à la raison politique, voir par exemple Abderrezak Dourari et son commentaire de Mohammad Abid Al-Jâbirî [(il s’agit d’un dialogue organisé sur les pages de la revue palestinienne al-yawm as-sâbi’ entre Mars et Novembre 1989 et repris sous forme de livre chez Toubqâl, Maroc, 1990 sous le titre : Hiwâr al-mashriq wa l-maghrib ( = Dialogue entre le Machreq et le Maghreb)].
Jâbirî y affirme « la fausseté de la problématique de la laïcité (mas’ala muzayyafa) ; elle est sans objet (ghayr dhât mawdhû’) nous dit-il ; car si celle-ci était, comme projet de société et comme concept, valide en Occident européen du fait de la particularité de l’histoire de celle-ci où l’Eglise, en tant qu’institution religieuse et corps ecclésiastique hiérarchisé, cumulait pouvoir politique et autorité religieuse [c’est nous qui soulignons en nous fondant sur le présupposé du titre de ce même article de Jâbirî : al-’islâm laysa kanîsa kay nafsilahu ‘an ad-dawla], ce ne fut point le cas dans le monde musulman » (…)
« Puisque la problématique de la laïcité est sans objet en Islam, celui-ci n’étant pas une église pour qu’on ait besoin de le séparer de l’Etat, alors que la séparation du politique et du religieux est une pratique connue depuis Muâwiya (pourquoi défoncer les portes ouvertes ?), Jâbirî propose de remplacer ce terme confus et source de malentendus -qu’il faut, selon lui, exclure du lexique de la pensée arabe-, par les termes de démocratie et de rationalisme qui correspondent aux besoins véritables du monde arabe » (…)
« Ce sont donc les concepts de démocratie et de rationalisme qui « expriment adéquatement les besoins de la société arabe »(p.46). Il souligne par ailleurs que « ni la démocratie ni le rationalisme ne signifient d’aucune façon (bi ayy sûra) l’exclusion de l’Islam (istib’âd al-islâm)« (p.46).
http://insaniyat.revues.org/7974

Il me semble donc que les possibilités ne manquaient pas, dans le cadre de la rencontre organisée par Mehran Tamadon, pour défendre de façon plus décidée et argumentée contre les mollahs, sinon la laïcité en tant que telle dans son sens français, du moins l’exigence d’une religion ouverte sur l’accueil d’une législation faisant part à la rationalité et à la démocratie.

Et j’avoue que le film m’a laissé l’impression d’une occasion manquée, peut-être par défaut de rigueur et de préparation.

Mais pourquoi, me direz-vous, mettre maintenant en rapport ce film avec l’affaire du port du voile à l’université Paris XIII ?

Simplement parce qu’on assiste dans les deux cas à une confusion du même ordre :

Dans le premier cas, nous avons affaire à des mollahs qui pensent défendre un système ou une idéologie en exigeant qu’un certain type d’habillement – féminin en l’occurrence : le port du voile – constitue l’unique norme acceptable.

Dans le deuxième cas, nous avons affaire à un enseignant qui pense défendre un système ou une idéologie en exigeant qu’un certain type d’habillement – féminin en l’occurrence : l’interdiction du port du voile – constitue l’unique norme acceptable.

C’est pourquoi la décision du président de l’université, Jean-Loup Salzmann, de désavouer ce professeur est à saluer comme étant un acte courageux de défense de la laïcité, non pas d’une laïcité de « répression » ou « d’hostilité aux libertés », selon les paroles de Jean Baubérot (art. cité), mais d’une « laïcité du sang-froid », de « liberté », capable de défendre les valeurs démocratiques qui fondent la République française.

À la différence des lois de la République Islamique d’Iran et autres EI, aucune loi ne régit ni ne normalise l’habillement des citoyens sur le territoire français.

La loi du 11 octobre 2010, « interdisant la dissimulation du visage dans les lieux publics », qui, dans son article premier stipule que « nul ne peut, dans l’espace public, porter une tenue destinée à dissimuler son visage », concerne tout autant le port du casque intégral en dehors de son utilisation légitime sur une moto, que celui de la cagoule, de la burqa, du niqab, d’un masque de clown ou de tout autre attribut empêchant la reconnaissance de la personne.

Le port du hijab qui n’empêche pas cette reconnaissance est donc parfaitement possible à l’université.

http://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000022911670&categorieLien=id

Cette loi n’est pas à confondre avec celle du 15 mars 2004, sur le « port de signes ou de tenues manifestant une appartenance religieuse dans les écoles, collèges et lycées publics » dont le champ d’application, pour des raisons diverses, se limite comme il est dit (article 2.2) « aux écoles, aux collèges et aux lycées publics ».

« En protégeant l’école des revendications communautaires, la loi conforte son rôle en faveur d’un vouloir-vivre-ensemble. Elle doit le faire de manière d’autant plus exigeante qu’y sont accueillis principalement des enfants.
L’État est le protecteur de l’exercice individuel et collectif de la liberté de conscience. La neutralité du service public est à cet égard un gage d’égalité et de respect de l’identité de chacun.
En préservant les écoles, les collèges et les lycées publics, qui ont vocation à accueillir tous les enfants, qu’ils soient croyants ou non croyants et quelles que soient leurs convictions religieuses ou philosophiques, des pressions qui peuvent résulter des manifestations ostensibles des appartenances religieuses, la loi garantit la liberté de conscience de chacun. Elle ne remet pas en cause les textes qui permettent de concilier, conformément aux articles L. 141-2, L. 141-3 et L. 141-4 du code de l’éducation, l’obligation scolaire avec le droit des parents de faire donner, s’ils le souhaitent, une instruction religieuse à leurs enfants ». (…)
« La loi est rédigée de manière à pouvoir s’appliquer à toutes les religions et de manière à répondre à l’apparition de nouveaux signes, voire à d’éventuelles tentatives de contournement de la loi.
La loi ne remet pas en cause le droit des élèves de porter des signes religieux discrets.
Elle n’interdit pas les accessoires et les tenues qui sont portés communément par des élèves en dehors de toute signification religieuse. En revanche, la loi interdit à un élève de se prévaloir du caractère religieux qu’il y attacherait, par exemple, pour refuser de se conformer aux règles applicables à la tenue des élèves dans l’établissement ».
http://www.education.gouv.fr/bo/2004/21/MENG0401138C.htm

Il est donc inquiétant de constater que nombre de commentaires concernant la sanction parfaitement légale et légitime de l’enseignant incriminé manifestent soit une ignorance totale de la législation française, soit une volonté délibérée d’extension de la loi du 15 mars 2004 au-delà de son champ normal d’application. Certains allant même jusqu’à faire de ce professeur un martyr de la laïcité.
Une telle volonté d’extension d’une pseudo « laïcité de l’interdit » manifeste, pour citer encore Jean Baubérot, une « perte de sang-froid », qui, si on perçoit bien à quelles idées elle se réfère implicitement (les sources d’un tel extrémisme laïcard rassemblant d’ailleurs de façon symptomatique certains courants de la gauche comme de l’extrême droite), peut à juste titre apparaître comme un danger pour la cohésion nationale.

« Il faut revenir aux sources et ne pas évoluer vers une conception de la laïcité qui serait hostile aux libertés. Non seulement ce serait grave, mais ce serait également contre-productif pour la démocratie française. On ne réussira dans la lutte contre le terrorisme d’obédience religieuse qu’en isolant les terroristes de la communauté dont ils se réclament. Pas en versant dans les amalgames et en rejetant des millions de gens comme non conformes aux valeurs de la République. Il faut affirmer la nécessité d’une laïcité du sang-froid » (J. Baubérot, art. cité).

En d’autres termes, on ne voit pas ce qu’on pourrait gagner en substituant aux mollahs et autres ayatollahs de la théocratie des ayatollahs de la « laïcardité ».
Pour ma part, même si, avec Stultitia, je me retrouve plus dans la discrétion que dans l’ostentation, je ne suis nullement scandalisé de voir une sœur Emmanuelle apparaître voilée sur un plateau de télévision, ou un Matthieu Ricard arborer une robe safran. Et j’avoue que voir une religieuse voilée dans la rue ne me choque pas plus que de voir quelqu’un arborant un tee-shirt à l’effigie du Che…
J’avoue même que je prends plaisir à cette diversité, qui me réjouit plus que la grisaille vestimentaire du Téhéran des mollahs ou du Pékin du bon vieux Mao, dont rêvent encore bien des nostalgiques.

Bien sûr, quelque féministe laïque (laïcarde ?) bien connue m’opposera l’argument on ne peut plus classique de la contrainte ou de la « manipulation du consentement ».
L’argument a certes sa pertinence. Il est d’ailleurs pris en compte par la loi d’octobre 2010, même s’il ne concerne pas non plus le hijab, n’en déplaise aux nostalgiques de l’extension de la loi :

« Art. 225-4-10.-Le fait pour toute personne d’imposer à une ou plusieurs autres personnes de dissimuler leur visage par menace, violence, contrainte, abus d’autorité ou abus de pouvoir, en raison de leur sexe, est puni d’un an d’emprisonnement et de 30 000 € d’amende. Lorsque le fait est commis au préjudice d’un mineur, les peines sont portées à deux ans d’emprisonnement et à 60 000 € d’amende. ».

De tels abus d’autorité ou abus de pouvoir sont certes indéniables, et doivent être légitimement sanctionnés. Il est aussi capital de sensibiliser à leur existence possible : personne n’a le droit de me contraindre y compris en ce qui concerne ma façon de m’habiller.

De m’obliger à porter le voile, la robe safran ou le tee shirt du Che donc, si je ne le désire pas. Ni de m’obliger à ne pas les porter si je le désire.

Mais sur ce point délicat du consentement, il conviendrait d’avancer avec un peu plus de subtilité qu’on ne le fait habituellement.

J’avais évoqué cette question il y a quelques mois :

Prostitution, aliénation, consentement, mères porteuses… Quelques méditations terminologiques autant que péripatéticiennes avec Elisabeth Badinter, Sylviane Agacinsky, René Frydman et bien d’autres.

Je crois qu’on pourrait rappeler à ce sujet quelques-unes des citations que j’avais utilisées :

« Leur interdire de faire ce qu’elles veulent avec leur corps serait revenir sur un acquis du féminisme qui est la lutte pour la libre disposition de son corps. Même si c’est une minorité de femmes. Ce n’est pas une affaire de quantité mais de principe », disait Élisabeth Badinter.

Cela ne vaudrait-il pas non plus pour la façon de s’habiller ?
Devrait-on être amené à considérer comme immatures ou débiles des personnes sous le prétexte que leur consentement pourrait être manipulé en ce qui concerne leur façon de s’habiller ?
Car, pour paraphraser ce que je disais à l’époque à propos du « principe de consentement » :

« Le seul cas, à ma connaissance, où le consentement n’est pas présumé, outre le cas de déficience mentale attestée, concerne la minorité, car le ‘’mineur’’, par définition, est considéré juridiquement comme ne possédant pas une pleine faculté de consentement.

[ajout du 15/02: d’où l’une des justifications possibles de la loi du 15 mars 2004, sur le port des signes religieux « dans les écoles, collèges et lycées », qui, par définition, accueillent essentiellement des personnes mineures]

« Le mineur qui n’a pas atteint l’âge de la majorité pénale est présumé irresponsable » (La responsabilité pénale des mineurs, sur http://www.senat.fr).
D’où un certain malaise de ma part de voir une catégorie de population apparemment privée a priori par certains de la « présomption du consentement », ce qui équivaut à une réduction de ces personnes à la déficience ou à la minorité ».

« Sans doute toutes les femmes qui portent le voile sont-elles à ranger dans la catégorie des déficientes mentales ou des immatures, avec sœur Emmanuelle du Caire, Térésa de Calcutta, ainsi que tous ceux qui portent l’habit religieux, comme Matthieu Ricard, Gandhi, le pape ou le Dalaï-lama », me suggère Stultitia.

Soit.

« Et sans doute la féministe en question est-elle l’une des rares à manifester ce degré de maturité que tout être normalement constitué lui envie ».

Soit.

Pour ma part, je préfère m’en tenir aux remarques que j’évoquais dans le post cité :

« Laissons sur ce point le dernier mot à Ruwen Ogien, (toujours cité par Frédéric Joignot):
« Sous prétexte qu’il peut quelquefois être invoqué dans des situations de domination, faut-il renoncer à faire du consentement un critère du juste dans les relations entre personnes, sexuelles y compris ? Le coût moral et politique serait, à mon avis, trop élevé. Ne pas tenir compte de l’opinion d’une personne sous prétexte qu’elle n’est pas suffisamment libre, informée et rationnelle demande à être sérieusement justifié dans une société démocratique. »
Et au commentaire qu’en donne Frédéric Joignot lui-même :
« [Ruwen Ogien] pose la question : quelle instance morale, quelle procédure acceptable permet d’établir qu’une personne n’a pas choisi de son plein gré alors qu’elle l’affirme ? Est-il possible d’exclure la personne de cette décision sans lui porter tort ? N’est-ce pas la traiter de façon condescendante et humiliante ? « Qui décidera qu’elle consent sans consentir ? demande Ruwen Ogien. Un collège de sociologues ou de métaphysiciens capables de distinguer l’acte irrationnel de l’action consentie ? N’est-ce pas une injustice aussi grave que de violenter quelqu’un en prétendant qu’il y consent ? »

« Peut-être donc faudrait-il confier l’évaluation du consentement à un collège de mollahs, qu’ils soient laïcards ou partisans de la théocratie ? » suggère Stultitia à titre de conclusion.

Ajout du 17/02:

http://pluzz.francetv.fr/videos/jt20h_,117869798.html

Ce lien au très beau reportage de France 2 (à partir de 13mn28) sur le travail accompli dans les écoles par Latifa Ibn Ziaten, mère du premier soldat tué par Mohamed Merah en 2012.

Je pense qu’il est autrement important et efficace pour éduquer et pacifier les esprits que l’apologie sommaire du blasphème le plus ordurier, à laquelle quelques bobo(e)s branché(e)s et médiatiques semblent vouloir réduire la liberté d’expression.

Je signale que cette femme admirable porte le hijab…

Félicitations donc aux proviseurs et principaux de collèges capables de dépasser l’obscurantisme standard de la bienpensance dominante pour accueillir en milieu scolaire ceux qui ont un autre message à faire passer que l’abrutissante et habituelle langue de bois.

De l’équité dans la caricature, et du kairos, car il y a un temps pour tout.

Après les grandes manifestations d’unité, indispensables mais présentant les limites classiques de toute réaction essentiellement émotive et affective, il convient de remettre l’ouvrage sur le métier, afin d’essayer de mieux décrypter les événements vécus et d’en tirer quelques enseignements pour le long terme.

Le principal est sans doute la démonstration de l’attachement massif du peuple de France à la liberté d’expression, et il est réjouissant de voir que l’accord sur ce point paraît rassembler, au-delà des légitimes différences idéologiques et confessionnelles. C’est bien cela qui, semble-t-il, constitue l’aspect le plus important de ce qu’on a pu nommer, et qui restera peut-être, « l’esprit du 11 janvier ».

Il n’est pas de mon propos d’ajouter à tout ce qui s’est dit et se dit encore quotidiennement avec plus ou moins de bonheur.

Je voudrais simplement souligner trois points, dont les deux derniers me semblent un peu trop négligés.

Tout d’abord, je suis, pour l’essentiel, en plein accord avec ce qui a été dit de la liberté d’expression et que résume par exemple l’excellente « chronique judiciaire » de Pascale Robert-Diard.

http://prdchroniques.blog.lemonde.fr/2015/01/17/satire-et-droit-a-lhumour-un-si-long-combat-judiciaire/

Et c’est bien la raison pour laquelle « je suis Charlie » et je resterai Charlie.

Y compris lorsqu’il est dit :

« on doit tolérer l’inconvenance grossière et provocatrice, l’irrévérence sarcastique sur le bon goût desquelles l’appréciation de chacun reste libre, qui ne peuvent être perçues sans tenir compte de leur ­vocation ouvertement satirique et humoristique, qui permet des exagérations, des déformations et des présentations ironiques ».

C’est en effet l’un des fondements de la liberté d’expression.

Stultitia, qui en sait quelque chose, va même jusqu’à dire que l’une des caractéristiques les plus essentielles de la démocratie est la liberté qu’on a d’y exprimer éventuellement des conneries.

On connaît l’anecdote attribuée au général de Gaulle : si on devait sanctionner toutes les conneries éparses dans la presse ou ailleurs, ce serait en effet un « vaste programme », et l’ambition comme les moyens dépasseraient ceux d’une démocratie. Seul un gouvernement de type dictatorial, dépositaire d’une pensée unique infaillible doublée d’un système policier hyper perfectionné, pourrait être en mesure de distinguer avec assurance ce qui est une connerie de ce qui ne l’est pas et de le réprimer.

Le droit à l’expression, jusqu’à la connerie éventuelle donc, est ainsi une composante essentielle de la liberté et de la démocratie. Gare aux régimes qui ne tolèrent pas la connerie ! On peut être sûr d’y voir pointer l’ombre du totalitarisme. La caricature est ainsi l’un des signes de la santé d’une démocratie.

« C’est surtout à la Cour européenne des droits de l’homme que l’on doit la consécration du principe de la liberté d’expression. Dans un ­arrêt fondateur de 1976, elle souligne que « la liberté d’expression vaut non seulement pour les informations ou idées accueillies avec ferveur ou considérées comme inoffensives, mais aussi pour celles qui heurtent, choquent ou inquiètent l’Etat ou une fraction quelconque de la population. Ainsi le veulent le pluralisme, la tolérance ou l’esprit d’ouverture, sans lesquels il n’y a pas de société démocratique ». C’est à cette aune que la 17e chambre juge chaque jour les plaintes qui lui sont soumises ». (art. cité)

Pour ma part, cette considération préalable ne peut être sujette à négociation.

Mais c’est bien maintenant que commencent les problèmes.

En effet nul régime, fut-il le plus démocratique qui soit, ne peut accepter certains excès, comme ne peut pas manquer de nous le confirmer l’article cité :

« Pour les personnalités publiques, qui doivent admettre que la caricature est la contrepartie de la notoriété, les limites à ne pas franchir sont la diffamation, l’injure, l’outrage, le dénigrement ou l’atteinte à la vie privée. Les journaux satiriques disposent, à ce titre, d’une ­ « présomption humoristique », qui les protège ­davantage que les publications dites sérieuses.

L’humour ne saurait non plus servir à masquer ce que le droit appelle des « buts illégitimes », tels que la provocation à la haine raciale, l’injure faite à un groupe en raison de son appartenance religieuse, l’atteinte à la dignité humaine ou l’animosité personnelle ».

Ces remarques de Pascale Robert-Diard se fondent sur les articles 24, 29 et 32 du chapitre IV de la Loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse (Version consolidée au 09 janvier 2015) :

Article 24

Seront punis de cinq ans d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende ceux qui, par l’un des moyens énoncés à l’article précédent, auront directement provoqué, dans le cas où cette provocation n’aurait pas été suivie d’effet, à commettre l’une des infractions suivantes :

(…)

Ceux qui, par l’un des moyens énoncés à l’article 23, auront provoqué à la discrimination, à la haine ou à la violence à l’égard d’une personne ou d’un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée, seront punis d’un an d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende ou de l’une de ces deux peines seulement.

Seront punis des peines prévues à l’alinéa précédent ceux qui, par ces mêmes moyens, auront provoqué à la haine ou à la violence à l’égard d’une personne ou d’un groupe de personnes à raison de leur sexe, de leur orientation ou identité sexuelle ou de leur handicap ou auront provoqué, à l’égard des mêmes personnes, aux discriminations prévues par les articles 225-2 et 432-7 du code pénal.

(…)

Article 32

La diffamation commise envers les particuliers par l’un des moyens énoncés en l’article 23 sera punie d’une amende de 12 000 euros.

La diffamation commise par les mêmes moyens envers une personne ou un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée sera punie d’un an d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende ou de l’une de ces deux peines seulement.

Sera punie des peines prévues à l’alinéa précédent la diffamation commise par les mêmes moyens envers une personne ou un groupe de personnes à raison de leur sexe, de leur orientation ou identité sexuelle ou de leur handicap.

http://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do;jsessionid=01309840075A922A61404F4871BAD1FF.tpdjo04v_1?cidTexte=LEGITEXT000006070722&dateTexte=20150109

Le délicat travail du juge sera alors de qualifier ce qui peut ou non relever de la discrimination, de l’injure, de la diffamation ou autres « buts illégitimes ».

Et c’est bien là que les difficultés se précisent, et que prend place le deuxième aspect auquel je voudrais m’attacher.

Comme toute activité humaine, le travail du juriste se produit « en situation », c’est-à-dire qu’il est sujet à un certain nombre de conditionnements culturels, idéologiques, émotionnels qu’il convient d’essayer de porter à la conscience afin d’éviter au mieux des défauts de jugement.

Alors voilà :

Je me suis livré à un rapide petit jeu à l’aide du moteur de recherche le plus utilisé sur internet. Ce n’est certes pas une étude scientifique. Les résultats demanderaient à être étayés et confirmés au moyen de protocoles méthodiques plus rigoureux (je préciserai un peu plus loin quelques-unes des limites d’une telle approche).

Mais en l’état, ils sont tout de même frappants.

Ils révèlent que les français sont très loin d’être égaux devant la caricature, et que celle-ci constitue un instrument non négligeable de discrimination. Rappelons que la discrimination devrait tomber sous le coup de l’article 24 de la Loi du 29 juillet 1881 précédemment citée.

[ajout du 21/01: « discrimination: sens courant: le fait de séparer un groupe social des autres en le traitant plus mal ». Le Robert]

Encore une fois (cf. mon premier point) cela ne veut pour moi absolument pas dire qu’il faille interdire la caricature en quoi que ce soit. Je crois d’ailleurs que Stultitia a déjà largement fait la preuve de sa proximité avec les caricaturistes !

L’école constitue aussi un instrument important de discrimination. Il n’est en aucun cas question de la supprimer, mais avant tout de prendre conscience de ses limites, ce qui permet d’envisager d’éventuelles mesures pour y remédier.

Commençons donc notre petit exercice. J’avoue que les résultats m’ont surpris moi-même.

Je tape : « caricatures des athées » (phrase entre guillemets, bien sûr. Par souci d’unification des critères de recherche j’utiliserai toujours le mot « caricatures » au pluriel), et je clique sur « images » dans le bandeau.

Le moteur de recherche me donne à ce jour [car cela peut en effet dépendre des moments]…. six images ! (dont aucune ne correspond d’ailleurs à ce qui est demandé).

[Mise à jour du 15/02. Avertissement: il apparaît en effet que le nombre des images peut être très variable selon les dates de consultation du moteur de recherche. Mais cela ne remet pas en cause généralement le nombre des images pertinentes].

https://www.google.fr/search?q=%22caricatures+des+ath%C3%A9es%22&hl=fr&biw=1280&bih=864&source=lnms&tbm=isch&sa=X&ei=5Mq8VJqMMI3-aJHcgrgL&ved=0CAYQ_AUoAQ

Comment ? L’athéisme et ses penseurs ne feraient donc l’objet d’aucune caricature (recensée du moins par le moteur de recherche le plus utilisé en France ?).

Confirmation avec la recherche, à titre d’exemple, d’un de ses champions les plus médiatiques :

(« caricatures de Michel Onfray »)

https://www.google.fr/search?q=caricatures+de+michel+onfray&hl=fr&biw=1280&bih=864&source=lnms&tbm=isch&sa=X&ei=YMy8VK75EsfsUrCNgOgM&ved=0CAYQ_AUoAQ

La page est apparemment plus fournie (surtout en photos), mais seule une dizaine d’images relèvent de la caricature, la plupart plutôt bienveillantes voire flatteuses. Trois ou quatre manifestant une – très timide – irrévérence ne dépassant cependant pas le très BCBG.

« Comment ? » me dit Stultitia. « Un personnage qui passe son temps à caricaturer les religions (voir mes posts  de décembre 2013 et suivants), qui a encore sévi dans la presse et à la télévision (cf. « On n’est pas couché » du 17/01) en opérant une lecture parfaitement fondamentaliste du Coran, lecture qui sélectionne et juxtapose des citations à la manière des islamistes radicaux, sans aucun souci d’herméneutique (cf. post de novembre 2014) et sans que soit jamais mentionné le moindre exégète ou le moindre penseur de l’Islam, comme si Al Kindî, Al Fârâbî, Avicenne ou autres Averroès étaient quantités négligeables, tout comme les interprètes modernes que sont M. Chebel, R. Benzine, Y. Seddik et tant d’autres ?

Il serait tout de même temps de sortir de ces rabâchages ethnocentristes qui fleurent bon l’ignorance du bon vieux colonialisme de grand papa. Caricaturer Onfray en imam intégriste rabâchant des sourates sans les comprendre, ou en impérialiste suffisant, coiffé d’un casque et donnant des leçon d’islam aux musulmans du haut de ses vieilles croyances et mythologies nietzschéennes serait tout de même la moindre des choses ! Dommage que je ne sois pas dessinatrice… Et je ne me priverais pas d’assaisonner par la même occasion quelques autres vaches sacrées de l’intelligentsia, maoïstes ou pol potiens à peine repentis, et qui ne font pourtant l’objet d’aucune caricature. N’oublions pas que l’athéisme a tout de même été, de toutes les croyances, celle qui a causé le plus de crimes au siècle passé ».

Dont acte.

(à ce propos, entre autres mises au point qui feront peut-être l’objet de nouveaux posts, Stultitia, irréductiblement féministe, me signale encore que « le » traducteur du Coran dans la Pléiade, dont parle M. Onfray est « une » traductrice. J’admets que l’érudition « colossale » (cf. L. Ruquier) de Mr. Onfray passe sur ces détails, mais j’en profite pour rendre un hommage reconnaissant à Denise Masson, la « Dame de Marrakech » qui a tellement œuvré pour que les français ne propagent plus n’importe quelle imbécillité sur l’islam).

Mais continuons notre petite enquête.

Si donc l’athéisme et les athées sont loin de nourrir les caricatures, il n’en va pas de même des croyances et des croyants de toute confession, tout spécialement de l’islam et des musulmans, ainsi que du christianisme et des chrétiens.

Sur le sujet, notre moteur de recherche, intarissable, nous procure des pages et des images innombrables et qui ne reflètent certes pas la bienséance très BCBG avec laquelle sont traitées les trois ou quatre caricatures d’athées mentionnées plus haut.

https://www.google.fr/search?q=%22caricatures+de+l%27islam%22&hl=fr&biw=1280&bih=864&source=lnms&tbm=isch&sa=X&ei=B968VI3RJsn2UN2ngNAM&ved=0CAYQ_AUoAQ

https://www.google.fr/search?q=caricatures+musulmans&hl=fr&biw=1280&bih=864&source=lnms&tbm=isch&sa=X&ei=zRi-VJ2cHoGzU4C2g8gE&ved=0CAYQ_AUoAQ

https://www.google.fr/search?q=caricatures+de+mahomet&hl=fr&biw=1280&bih=864&source=lnms&tbm=isch&sa=X&ei=Bd-8VNSaGcizUZHjg4AJ&ved=0CAYQ_AUoAQ

etc. etc. etc.

https://www.google.fr/search?q=%22caricatures+du+christianisme%22&hl=fr&biw=1280&bih=864&source=lnms&tbm=isch&sa=X&ei=–C8VOOGN4KvUZzqgagG&ved=0CAYQ_AUoAQ

https://www.google.fr/search?q=caricatures+chr%C3%A9tiens&hl=fr&biw=1280&bih=864&source=lnms&tbm=isch&sa=X&ei=Uom-VKXzFc2WarLigoAO&ved=0CAYQ_AUoAQ

https://www.google.fr/search?q=caricatures+du+pape&hl=fr&biw=1280&bih=864&source=lnms&tbm=isch&sa=X&ei=iuG8VIOHJ8eBU6acgcAF&ved=0CAYQ_AUoAQ

etc. etc. etc.

Fort de ces résultats, j’ai donc poursuivi mon enquête : y-a-t-il en France d’autres entités que l’athéisme qui échappent à un tel processus de « désacralisation » ?

On peut en signaler au moins deux autres :

La phrase « caricatures des homosexuels » ne fournit que six images, aucune ne concernant d’ailleurs vraiment le sujet.

https://www.google.fr/search?q=%22caricatures+des+homosexuels%22&hl=fr&biw=1280&bih=864&source=lnms&tbm=isch&sa=X&ei=-eO8VPLkKouqUa_qgLgM&ved=0CAYQ_AUoAQ

(sans article et sans guillemets, les termes de la recherche renvoient uniquement à des caricatures des homophobes).

Il apparaît donc que la bien-pensance française semble avoir établi un tabou en ce qui concerne le sujet, à la différence bien sûr de la caricature des homophobes, laquelle fournit une multitude de références.

https://www.google.fr/search?q=caricatures+des+homophobes&hl=fr&biw=1280&bih=864&source=lnms&tbm=isch&sa=X&ei=suS8VLEdxsto0LyCgAs&ved=0CAYQ_AUoAQ

Stultitia me rappelle à point nommé les remarques d’un humoriste, qui disait s’être moqué du mariage toute sa vie (sur ce point, Stultitia est plutôt disciple de Brassens…) et qui désormais faisait l’objet de menaces lorsqu’il se moquait du mariage homosexuel.

Pour finir, signalons encore le tabou de la caricature du féminisme :

La phrase « caricatures du féminisme » ne donne …. qu’une image ! D’ailleurs hors de propos :

https://www.google.fr/search?q=%22caricatures+du+f%C3%A9minisme%22&hl=fr&biw=1280&bih=864&source=lnms&tbm=isch&sa=X&ei=k-a8VOyvJsevU4r5gKgG&ved=0CAYQ_AUoAQ

Celle « caricatures des féministes » n’en fournit que six, dont une seule se rapporte, d’assez loin, au sujet :

https://www.google.fr/search?q=%22caricatures+des+f%C3%A9ministes%22&hl=fr&biw=1280&bih=864&source=lnms&tbm=isch&sa=X&ei=Vea8VOL-IIPtUvqWgPAL&ved=0CAYQ_AUoAQ

Tout comme l’athéisme et l’homosexualité, le féminisme ne paraît donc pas susciter la caricature.

« C’est qu’il n’y a pas matière », me rappelle Stultitia, mi-figue mi-raisin. « Nous autres, féministes, ne disons jamais de bêtises ».

Dont acte (bis).

Cette rapide « enquête », encore une fois sans aucune prétention scientifique (le moteur de recherche utilisé recense les pages les plus consultées, et non, bien sûr, la production exhaustive en ce qui concerne les caricatures) me semble toutefois significative.

Elle fait apparaître une forte inégalité en ce qui concerne, si ce n’est donc forcément la production des caricatures, du moins leur « fréquentation » (il faudrait encore préciser qui les regarde : il peut en effet y avoir les « pour » et les « contre », etc.). La méthode serait donc bien sûr à peaufiner.

Il me semble cependant vraisemblable d’avancer qu’elle reflète une certaine évolution des mentalités, et ce qu’on pourrait nommer, avec Chantal Delsol (lors de l’émission « Ce soir ou jamais » du 16/01), un « déplacement du sacré » ou du moins des tabous.

Face à l’éclipse d’un certain « sacré », il y a incontestablement en France un « nouveau sacré » qui paraît quasi intouchable, et qui implique donc une discrimination factuelle dans la pratique de la caricature.

Comme pour bien des choses en France, la caricature y est à deux vitesses, à géométrie variable, comme le remarque Nabil Ennasri (Arte, « 28 Minutes » du 19/01).

On semble se permettre d’y caricaturer de façon massive certaines croyances, parmi lesquelles, en premier lieu l’islam et le catholicisme, alors que certains courants de pensée paraissent devoir échapper à toute caricature. Raison pour laquelle je les ai qualifiés de « bien-pensance ».

Il y a là un phénomène étrange qui demanderait à être approfondi et réfléchi.

Mais s’il ne l’est pas encore, c’est peut-être justement à cause de ce qui le provoque : le fait qu’il soit devenu une sorte de nouvel habitus intellectuel, journalistique, médiatique etc. d’une société « branchée » qui n’est déjà plus en mesure de le concevoir tant elle se l’est intégré.

Il est donc un peu superficiel et rapide de soutenir, comme le fait par exemple Henri Leclerc dans l’émission citée plus haut, une égalité de tout et de tous devant la caricature. Ce serait certes l’idéal. Mais, factuellement, tout semble montrer que ce n’est pas le cas.

Comme toujours, il y a les riches, les instruits, les branchés et les « bobos », qui échappent à la caricature, et les pauvres et tous ceux qui, à tort ou à raison, sont considérés comme des demeurés ou des « has been » qui la subissent de plein fouet.

Et si, comme je l’ai dit plus haut, il est illusoire de penser que l’ordre du droit est exempt des conventions et conditionnements d’un milieu et d’une époque, peut-on raisonnablement prétendre qu’il échappe entièrement à un tel habitus ?

Autre petit jeu :

Si je dis : « La pratique la plus con, c’est quand même l’homosexualité. Quand on lit Têtu, on est effondré, effondré », suis-je bien assuré de bénéficier d’un non-lieu si je me vois (à juste raison à mon sens) poursuivi en justice ?

Et peut-on vraiment garantir que l’argument – théoriquement justifié en droit – invoqué par le procureur Béatrice Angeli : « Considérer que, par une dérive sémantique, parler de [l’homosexualité], c’est parler de la communauté [homosexuelle] est un pas que nous ne pouvons pas franchir. », serait utilisé dans ce cas ?

Alors même que c’est cet argument qui a motivé le non-lieu disculpant celui qui a soutenu que :

« La religion la plus con, c’est quand même l’islam. Quand on lit le Coran, on est effondré, effondré » ?

Il me semble permis d’en douter. Tant il est vrai que, pour le commun des mortels, dont j’avoue faire partie, la distance entre une « pratique con » et une « pratique de cons » comme entre une « religion con » et une « religion de cons » n’est pas franchement perceptible à l’œil nu.

Il faut être con, non, pour adhérer à une connerie ?

De même, il me semble permis de douter que, si je maintiens mon affirmation concernant l’homosexualité, je puisse avoir l’honneur de bénéficier, lors du procès, du soutien d’éminents membres de l’intelligentsia, ceux-là mêmes qui se font forts de débusquer quand bon leur semble les « dérives sémantiques » susdites. Accepteraient-ils de se mouiller publiquement pour défendre un tel trublion ?

http://abonnes.lemonde.fr/societe/article/2010/09/09/au-proces-de-michel-houellebecq-pour-injure-a-l-islam-les-ecrivains-defendent-le-droit-a-l-humour_1409172_3224.html

Et si je fais paraître une caricature ordurière du genre :

http://www.bfmtv.com/societe/charlie-hebdo-une-caricature-leglise-une-375290.html

en opérant quelques « adaptations » et en remplaçant le nom du malheureux évêque par celui d’une féministe bien en cour dans les médias ou d’un homosexuel bien intégré dans le monde de la presse, échapperais-je à la poursuite et à la condamnation – justifiée – qui devraient s’ensuivre ?

(Une telle caricature aurait dû en effet tomber sous le coup de la loi puisqu’il n’y a là aucune « dérive sémantique » à invoquer, et qu’il s’agit d’une attaque contre une personne concrète, nommée, et non contre une religion « dans l’abstrait », auquel cas, en effet, la non validité du délit de blasphème – dont on sait qu’il n’a pas cours en France- pourrait être alléguée).

Mais cette caricature n’a fait l’objet d’aucune poursuite et d’aucune condamnation, qui auraient pourtant été aussi légitimes que légales. Sans doute l’intéressé a-t-il préféré renoncer à ses droits plutôt que d’accroître les sarcasmes que n’auraient pas manqué de déchaîner le « terrorisme soft » de la nouvelle bien-pensance.

Il faut donc bien le reconnaître, en ce qui concerne la pratique de la caricature, il y a à l’évidence « deux poids, deux mesures ».

En disant cela, je ne cherche aucunement, encore une fois, à en nier le caractère indispensable en démocratie.

Je voudrais simplement faire percevoir que ce manque d’équité peut être légitimement perçu par certains comme une discrimination. Et que la lutte contre la discrimination est elle-même inscrite dans la loi sur la liberté d’expression.

« Il serait peut-être donc bienvenu de faire enfin des caricatures sur la discrimination dans la caricature », me dit Stultitia.…

Comme il serait temps de comprendre qu’une telle discrimination, tellement inscrite dans l’habitus dominant qu’elle semble passer inaperçue aux yeux de ceux qui la pratiquent (comme c’est d’ailleurs le cas de la plupart des discriminations ; cf. dans un de mes posts précédents le cas évoqué par Youssef Seddik de manuels d’Histoire bien-pensants qui se permettent de parler des Croisades sans mentionner une seule fois le nom de Saladin…) constitue une grave humiliation aux yeux de ceux qui la perçoivent quotidiennement.

Et partant, un grave sujet de tensions et de dangereuses dérives possibles au cœur même de la nation française.

http://www.lemonde.fr/societe/article/2015/01/17/a-la-grande-mosquee-de-paris-les-futurs-imams-vident-leur-sac_4558443_3224.html

Face à cette situation, on ne peut qu’exprimer de la réserve face à l’argument – certes en partie légitime – qui consiste à dire qu’un athée (et donc aussi un caricaturiste athée) n’est pas tenu de respecter la sensibilité ni les codes de ce qui ne fait pas partie de son univers de pensée. Cela vaudrait aussi pour chaque croyant par rapport aux croyances qui ne sont pas la sienne.

Soit.

Il me semble cependant difficile de concevoir ce qu’on appelle laïcité sans faire place à ce qu’Orwell nommait la « common decency », qui est peut-être tout simplement la reconnaissance d’un commun dénominateur éthique qui seul rend possible la vie en société.

Un tel « respect de l’autre », qui pourrait en être l’une des traductions, n’est certes pas en opposition avec l’indispensable liberté d’expression. C’est même lui qui est à l’origine des paragraphes de la loi de 1881 que j’ai mentionnés plus haut.

Le thème rencontre aussi sur bien des points la question de l’autocensure.

Bien sûr, en tant qu’athée, rien ne m’empêche de rentrer dans une synagogue sans me couvrir la tête, de garder mes chaussures dans une mosquée, ou de visiter une église ou un temple bouddhiste torse nu, avec mon chien et mes accessoires de plage.

Mais cela porte un nom, qui est au moins la goujaterie, sans doute aussi l’incivilité, peut-être tout simplement l’imbécillité.

Or, il est tout de même permis de penser qu’on peut être athée sans être forcément goujat, incivil ou imbécile. C’est du moins ce que j’ai toujours essayé de faire comprendre à mes élèves.

L’autocensure, lorsqu’elle n’est pas simple flagornerie conventionnelle ou lâche « respect » non critique de la pensée dominante, comme dans les cas mentionnés plus haut (qui montrent qu’il y a actuellement plus d’autocensure en ce qui concerne les propos sur l’homosexualité ou le féminisme qu’en ce qui concerne les propos sur les religions) constitue l’une des conditions d’existence de toute société.

De façon plus concrète, je constate que bien des dessinateurs (étrangers en particulier) dénoncent les terroristes islamistes, et critiquent de façon très pertinente de nombreuses pratiques de l’islam, du christianisme ou du judaïsme sans représenter le visage du Prophète ou ses fesses (cela ajoute-il vraiment quelque chose ?) ou sans céder à la démagogie de la facilité ordurière.

N’y a-t-il pas là l’expression de cette « common decency » qui n’a rien à voir avec un renoncement à la critique, mais tout bêtement avec le respect d’autrui, ou encore « la plus simple des politesses » ?

(J’espère pouvoir revenir sur le sujet à propos d’un film qui m’a interrogé [L’Iranien, de Mehran Tamadon] et qui aurait gagné, me semble-t-il, à défendre de façon plus engagée, contre les mollahs mis en scène, l’espace de « common decency » qui seul peut insérer l’altérité au cœur d’un système politique, contre la tentation de la totalité et la réduction à la pensée dominante. Encore faudrait-il ne pas assimiler le « laïque » au « laïcard », distinction que Mehran Tamadon aurait dû préciser, et qui lui aurait permis de réagir de façon moins timide à l’assimilation systématique opérée par ses interlocuteurs entre la laïcité et la dictature athée).

Il importe donc de faire en sorte que, par le moyen de la « common decency » et d’une autocensure bien comprise, l’idéal de laïcité ne soit pas perverti, aux yeux du monde, par sa réduction à la goujaterie.

De même, il y a certes toujours un risque que les appels à la responsabilité et à l’autocensure des caricaturistes aboutissent à une « liberté galvaudée » à la manière stalinienne, comme le dit Catherine Kintzler dans l’émission 28 Minutes citée plus haut, en faisant peser le spectre du « mauvais usage de la liberté » sur toute pensée ou dessin qui s’éloigneraient du droit chemin et risqueraient de mettre en péril l’ordre établi.

Mais un tel argument est difficile à faire valoir pour ce qui est de l’actualité française.

Car les appels staliniens à la défiance contre un « mauvais usage » ou un « usage immoral » de la liberté risquant de dévoyer l’orthodoxie de l’idéologie soviétique manifestaient la réaction d’une pensée dominante contre la dissidence qui la remettait en question.

Or, la situation française n’est pas comparable : comme le montrent les remarques ci-dessus, la position dominante est actuellement largement au bénéfice d’une bien-pensance plutôt athée ou indifférentiste, voire hostile au religieux, et les caricaturistes sont très largement de son côté. Et c’est justement cet abus factuel de position dominante auquel ils participent dans leur majorité qui rend difficile, en ridiculisant les pensées dissidentes, un exercice équitable de la laïcité.

S’il y a donc un « risque stalinien » à dénoncer, où la responsabilité ou l’autocensure seraient instrumentalisées pour inciter les réfractaires à rentrer dans le rang, on ne peut certes pas dire qu’il soit le fait de l’islam ou des chrétiens.

Ce serait certes bien différent dans des pays étrangers (y compris aux États-Unis où le « lobby » des croyants exerce une influence réelle). Mais en France, la Chrétienté a fait son temps (en dépit bien sûr de la nostalgie de quelques ultra-minoritaires qui s’agitent de façon ponctuelle quoique spectaculaire) et, malgré les prophéties de quelques inspirés médiatiques soigneusement instrumentalisés, la charia ne semble pas près de s’imposer. Dans leur grande majorité, les croyants de France ne remettent pas en cause la laïcité, y compris du côté musulman, même si le travail et l’engagement herméneutique doit bien sûr encore se poursuivre. Cf. :

Conversion contre l’islam versus conversion à l’islam. Et de la conversion à l’herméneutique comme condition préalable. Réfléchir avec Youssef Seddik.

Ce n’est donc pas de ces côtés là qu’il faut chercher le « stalinisme soft » qui est distillé sur les ondes, dans la presse ou dans l’édition (il suffirait pour s’en convaincre de comparer le taux d’occupation des programmes télévisuels de certains  « philosophes » cités ici et le poids de leurs ouvrages dans les bibliothèques et librairies avec la place accordée aux penseurs juifs, chrétiens ou musulmans…).

Nous ne sommes plus au XIXème siècle. Et ceux qui « galvaudent » la liberté d’expression ne sont sans doute plus, en France, à chercher dans les vieux cartons.

Le troisième thème que je voudrais esquisser est celui du « Kairos ».

Ce terme, essentiel dans la pensée grecque exprime une dimension du temps :

« Le kairos est le temps de l’occasion opportune », celui du « bon moment pour agir », nous dit Wikipedia. …

Pour Aristote, ce terme revêt une importance capitale dans la réflexion sur l’éthique et le politique. Car ce qui fait qu’une action est bonne ou mauvaise, juste ou injuste, utile ou nuisible aux individus comme à la Cité ne peut être décrété une fois pour toutes dans l’absolu, mais dépend aussi du moment où elle est accomplie.

Machiavel s’en inspire lorsqu’il définit le travail du politique comme « riscontro coi tempi » (« rencontre avec les temps », utilisation du temps de façon opportune, et non application automatique de principes dogmatiques).

Or il serait urgent me semble-t-il que les caricaturistes réfléchissent un peu sur la pensée d’Aristote et de Machiavel, et pas seulement pour ce qui est de la prise en compte du contexte international.

Il est certes nécessaire d’affirmer des principes dans l’abstrait et dans l’absolu.

Et ceux de la liberté d’expression et de la laïcité en font partie.

Mais, là encore, il est permis d’être intelligent.

Il y a des moments de l’histoire comme il y a des âges de la vie. L’enseignant aussi connaît cette expérience : souvent, certains élèves ne parviennent pas à comprendre, non pas parce qu’ils manquent d’intelligence, mais parce que les problèmes qui les assaillent quotidiennement (familiaux, sociaux, etc.) ne laissent pas à cette intelligence la disponibilité nécessaire pour s’occuper d’autre chose. Cela est en particulier le cas avec les enfants qui ne se sentent pas aimés.

Or « les musulmans ne se sentent pas aimés en Occident. Le fait de ne pas être aimé est presque devenu le septième pilier de la foi musulmane. La crispation est moins religieuse que culturelle et identitaire », nous dit Tareq Oubrou, le remarquable imam de la mosquée de Bordeaux (Sud-Ouest Dimanche du 18/01).

Il conviendrait peut être de l’écouter plutôt que de subir les vaticinations ignorantes et satisfaites de notre pseudo intelligentsia médiatique.

Quelqu’un qui est « bien dans sa peau » peut supporter sans problème des plaisanteries, même du plus mauvais goût, voire « répondre à la satire par la satire. Ou par l’indifférence », comme le dit encore Tareq Oubrou.

Mais à quelqu’un qui est mal dans sa peau, il sera bien difficile de faire comprendre qu’un propos ressenti comme humiliant ou méprisant peut ne pas outrepasser la liberté d’expression.

Un temps viendra peut-être, je l’espère, où cela sera possible. Et où cette personne atteindra la sérénité qui lui permettra de répondre, sur un pied d’égalité, par l’indifférence, l’ironie ou la caricature. Et le cas échéant par un recours informé au droit.

Comme cette élève musulmane qui me disait un jour, avec des larmes de rage dans la voix, qu’un de ses professeurs appelait toutes ses élèves musulmanes « Fatima ». Malgré les dénonciations répétées à l’administration. Car sans doute le proviseur estimait-il que considérer « Fatima » comme une insulte relevait d’une « dérive sémantique »…

Je lui ai dit : « Tu n’as qu’à l’appeler Mr. Dupont-Lajoie », mais j’ai bien senti que ce n’était pas le moment, et que l’inégalité des situations ne rendait pas possible ce genre de réponse.

Un jour viendra, je l’espère, où les français musulmans – comme les musulmans du monde entier – seront assez bien dans leur peau pour répondre à l’humour, même de mauvais goût, par l’humour, même de mauvais goût, et sauront utiliser avec patience et sérénité, en dépit des faiblesses, dérives et autres lâchetés liées aux habitus et aux conditionnements par la pensée dominante, toutes les possibilités offertes par le droit dans les régimes démocratiques.

Ce jour-là, peut-être donneront ils à bien des ayatollahs qui règnent en prescripteurs de la « pensée » médiatique des leçons de liberté d’expression.

Mais il ne faut pas se le cacher : le kairos n’est pas encore là. Pour le moment, les conditions de l’équité qui le rendraient possible ne sont pas remplies.

En attendant, un peu plus de respect et de connaissance de la culture d’autrui, une lutte déterminée contre l’inégalité, un effort de solidarité et de pédagogie arrangeraient sans doute bien des choses.

Se rendre compte des situations et chercher à y remédier plutôt qu’enfoncer le clou de façon trop souvent indigente et peu responsable est un défi qui concerne l’intelligence du cœur autant que l’intelligence politique.

Et le caricaturiste, qui fait profession de finesse, doit aussi montrer qu’il est capable de le relever.

De la lecture de Lydie Salvayre comme thérapie contre l’Alzheimer spirituel. Et qu’il ne faut pas prendre les petites filles pour des enfants de chœur.

Comme beaucoup, je me suis réjoui des récents propos du pape François, qu’un éditorial du Monde (du 28/29/12) a qualifié de « pape putschiste » après sa « charge dévastatrice » contre la curie romaine.

http://www.lemonde.fr/europe/article/2014/12/22/alzheimer-spirituel-narcissisme-le-severe-proces-du-pape-fait-a-la-curie_4545034_3214.html

Belle manifestation de courage et de lucidité en effet, et que l’on souhaite durable, même si l’on peut craindre que la curie en question ait plus d’un tour dans son sac.

Mais je voudrais revenir un peu sur la question de l’Alzheimer, dont l’un des signes, nous dit Wikipédia, « est la perte de mémoire, qui se manifeste par des difficultés à se souvenir des faits récemment appris ».

Il n’est certes pas de mon propos de nier que le christianisme est, aujourd’hui, le courant de pensée le plus persécuté au monde.

(cf. sur ce point l’ouvrage essentiel, sous la direction de J.-M. di Falco, T. Radcliffe et A. Riccardi , Le livre noir de la condition des chrétiens dans le monde, XO éditions, 2014).

Ni de me joindre au concert de ceux qui font de l’antichristianisme sommaire un fond de commerce dont la rentabilité ne semble pas se démentir.

Mais il est tout de même difficile de ne pas se rappeler que, pendant des décennies, l’invocation par les communistes de leur appartenance au « parti des fusillés » faisait figure d’argument définitif qui était censé réduire au silence les critiques sacrilèges émettant quelques réserves quant aux épurations staliniennes, au Goulag ou autres détails de l’Histoire.

On ne voit donc pas pourquoi le fait d’être, ou d’avoir été, incontestablement dans le camp des victimes, devrait faire oublier qu’on a soi-même été, incontestablement, du côté des bourreaux.

J’étais déjà intervenu, il y a quelques mois, pour évoquer l’étonnante amnésie qui avait frappé le pape François lors de l’un de ses premiers actes officiels d’importance, la béatification massive, le 13 octobre 2013, des dénommés « martyrs de la guerre civile espagnole ».

Voir :

Inquisition, croisades et bisounourseries pontificales

Car si, selon la Conférence épiscopale espagnole, 6 832 catholiques ont effectivement été tués au cours de la guerre civile, les victimes de la Croisade franquiste, copieusement bénie à tous les niveaux de la hiérarchie catholique, à commencer par les papes, se chiffrent, elles, par dizaines, voire centaines de milliers (selon Antony Beevor, historien reconnu du franquisme, le bilan de la répression nationaliste atteindrait les 200 000 victimes : La Guerre d’Espagne, Calmann-Lévy, 2006, pp. 180-181. D’autres historiens, Michael Richard, Gabriel Jackson, etc. parlent de 400 000).

Certes, les débats de chiffres apparaissent indécents devant de telles horreurs.

Mais pourquoi donc, de la part de la hiérarchie catholique, organiser de façon délibérée et rémanente le silence sur ces exécutions ?

Au milieu des actions de grâce à la gloire de la sainteté des « martyrs », le calvaire de ces malheureux innombrables ne méritait-il pas d’être au moins mentionné ?

Ne parle-t-on pas de « charité chrétienne » ?

Notre bon pape François serait-il donc lui aussi atteint de quelque symptôme « d’Alzheimer spirituel », et sur un sujet tout de même autrement important que les gargouillis, certes insupportables mais plutôt véniels, du marécage curial ?

Dans le post cité plus haut, j’avais dit que « l’oubli, l’omission, comme la justification des crimes du passé – et du présent – a toujours été, on le sait, un laissez-passer pour les crimes à venir ».

Et j’ai été heureux de trouver cette opinion confortée par la lecture du beau prix Goncourt de Lydie Salvayre quand elle évoque les propos du Bernanos des Grands cimetières sous la lune :

« Et tant pis si ses paroles manquent de mesure.

Et tant pis si elles sont imprudentes.

Elles le seront toujours moins que le déni (on sait d’expérience qu’un mal dénié réapparaît plus violemment). Elles le seront toujours moins que l’indifférence polie qui endort le cœur et engourdit la langue. Et elles le seront toujours moins que le silence (…). Aux yeux de Bernanos, l’Église espagnole, en se faisant la sous-traitante de la Terreur des nationaux, a perdu définitivement son honneur » (Pas pleurer, Seuil, 2014, p. 94).

Pour ma part, je n’aurais peut-être pas été aussi loin ; j’aurais peut-être accordé un sursis, quoique sans trop d’illusion, avant le « définitivement ». Mais il est vrai que le fait de voir l’actuelle Église d’Espagne entraîner dans la complicité le pape François, jusqu’à lui faire entériner par son silence les appels à la Croisade de la hiérarchie et le mutisme, voire la bénédiction de ses prédécesseurs Pie XI et Pie XII ne laisse pas de poser question…

Faut-il donc rappeler au Saint Père que Lydie Salvayre est psychiatre (ça ne s’invente pas !), et qu’à ce titre, elle est particulièrement qualifiée pour ce qui est du traitement de l’Alzheimer ?

Peut-être préconiserait-elle dans ce but quelques exercices de mémoire, qui utiliseraient toujours les écrits de Bernanos, par exemple :

« Que les rouges d’Espagne aient massacré des prêtres, ce n’était qu’une raison de plus, dit Bernanos, une raison déterminante pour prendre ouvertement la défense de leurs femmes et de leurs enfants innocents. À ses yeux de chrétien porté par l’esprit de l’Évangile et le cœur de Jésus, s’il est un abri sur terre, un lieu de miséricorde et d’amour, c’est au sein de l’Église qu’il se trouve » (id. ibid. p. 93).

Ou encore :

« L’épuration entreprise par les nationaux avec la bénédiction immonde du clergé est aveugle, systématique, et relève de la Terreur. Il hésite encore à le dire. Il hésite encore à franchir le pas. Il sait que celui-ci franchi, il devra aller jusqu’au bout, vaille que vaille. Et ce projet lui harasse l’âme. Mais les faits sont là : on ne comptait pas cinq cents phalangistes à Palma [de Majorque. C’est là que réside Bernanos durant la guerre civile] avant le pronunciamento, ils sont à présent « quinze mille grâce au recrutement éhonté organisé par les militaires » sous la direction d’un aventurier italien du nom de Rossi, lequel a fait de la Phalange « la police auxiliaire de l’armée chargée des basses besognes ». Et cette nouvelle Phalange de 36 terrorise le peuple palmesan. Exemple. Quelques jours après le coup d’État, deux cents habitants de la petite ville de Manacor sont jugés suspects, « tirés de leur lit en pleine nuit, conduits par fournées au cimetière, abattus d’une balle dans la tête, et brûlés en tas un peu plus loin ». L’évêque-archevêque de Palma a délégué là-bas l’un de ses prêtres en jupons qui, ses gros souliers pataugeant dans le sang, distribue les absolutions entre deux décharges, puis trace sur le front des morts à l’huile consacrée la croix qui leur ouvrira les portes du Ciel. Et Bernanos de noter : « J’observe simplement que ce massacre de misérables sans défense ne tira pas un mot de blâme, ni même la plus inoffensive réserve des autorités ecclésiastiques qui se contentèrent d’orga­niser des processions d’actions de grâce. » (id. ibid. p. 50-51).

« Pendant des mois, écrit Bernanos, « des équipes de tueurs, transportées de village en village par des camions réquisitionnés à cet effet, abattent froidement des milliers d’individus jugés suspects ». Et le très enfoiré archevêque de Palma, qui en est informé comme tout le monde, ne s’en montre pas moins, chaque fois qu’il le peut, et comme si de rien n’était, « aux côtés de ces exécuteurs dont quelques-uns ont notoirement sur les mains la brève agonie d’une centaine d’hommes ». Comme si de rien n’était, des prêtres distribuent à leurs ouailles des images de la sainte Croix entourée de canons (ma mère en conserve une dans sa malle à photos).

Comme si de rien n’était, des recrues carlistes portant le Sacré-Cœur de Jésus cousu sur leur chemise abattent au nom du Christ Roi des hommes qu’un simple mot a déclarés suspects. Comme si de rien n’était, l’épiscopat espagnol, vendu aux meurtriers, bénit la terreur que ces derniers instaurent in nomine Domini.

Et comme si de rien n’était, toute l’Europe catholique ferme sa gueule. » (id. ibid. p. 70-71).

Quel contraste entre le triomphalisme du pape lors de la « victoire » des nationalistes :

« Le 24 avril 1939, l’Éminentissime pape Pie XII, à peine élu, déclara : C’EST AVEC UNE JOIE IMMENSE QUE NOUS NOUS TOURNONS VERS VOUS, TRÈS CHERS FILS DE LA TRÈS CATHOLIQUE ESPAGNE, POUR VOUS EXPRIMER NOS FÉLICITATIONS PERSONNELLES EN RAISON DU DON DE LA PAIX ET DE LA VICTOIRE DONT DIEU A COURONNÉ L’HÉROÏSME DE VOTRE FOI ET DE VOTRE CHARITÉ. » (id. ibid. p. 278)

Et le Christ de Bernanos, dont Lydie Salvayre nous dresse une image éblouissante :

« Bernanos, de son côté, n’en finissait pas de méditer sur les événements d’Espagne, qui resteraient présents à son esprit jusqu’à la fin de ses jours et marqueraient à tout jamais sa pensée et sa foi. Les infamies de l’Église qui l’avaient glacé d’horreur, son cynisme, ses froides spéculations, sa prudence sénile l’amenaient paradoxalement à affirmer son amour du Christ avec une passion redoublée. Mais son Christ à lui n’était pas celui, magique, de la mère de Montse [Montse est la mère de Lydie Salvayre, qui entrecroise le récit de sa vie avec les textes de Bernanos], ni celui vindicatif et porté à voir le mal partout de dona Pura [qui fait partie de la belle famille de Montse], encore moins celui, potentesque, de l’évêque-archevêque de Palma. Son Christ à lui était simplement celui des Évangiles, celui qui secourait les mendiants, pardonnait aux larrons, bénissait les prostituées et tous les humbles et tous les déclassés et tous les va-nu-pieds chers à son cœur. Il était celui qui disait au jeune homme riche : Va, vends tes biens et donne-les aux pauvres. Il suffisait, bon sang, de lire les Évangiles ! Celui qui vomissait ceux-là qui parlent et ne font pas, ceux-là qui mettent de lourds fardeaux sur les épaules des autres alors qu’eux-mêmes se prélassent. Il suffisait d’ouvrir les Évangiles à n’importe quelle page ! Celui qui méprisait les vaines grandeurs et réservait ses foudres aux personnages en vue qui allaient bâfrer chez les puissants et fondaient de plaisir en s’entendant appeler maîtres.

Le Christ de Bernanos était assez proche, étonnam­ment, du Christ fraternel de Pier Paolo Pasolini, lequel voyait en la figure de Jésus et en ceux qui l’escortaient, sans foyers ni tombeaux, les pauvres réfugiés des drames d’aujourd’hui. Il était celui qui n’avait pas été mis en croix par les communistes ni par les sacrilèges, soulignait Bernanos avec sa mordante ironie, « mais par des prêtres opulents approuvés sans réserve par la grande bourgeoisie et les intellectuels de l’époque qu’on appelait des scribes ».

Fallait-il donc redire ces vérités premières aux prélats espagnols et à leurs dévots ?

Et que faisaient ces dévots de la grâce de Dieu qui ouvrait à deux battants les portes de l’amour? Ne devait-elle pas rayonner d’eux comme d’une ampoule électrique ? Où diable ces dissimulés cachaient-ils donc leur joie d’aimer les misérables ? Fallait-il leur répéter, en leur sonnant les cloches, que le Christ avait été un pauvre parmi les pauvres, comme plus tard le Poverello, qui annonça, sur les routes de l’Ombrie, le règne de la pauvreté. Mais « les dévots sont gens malins. Aussi longtemps que le Saint s’est promené à travers le monde aux côtés de la Sainte Pauvreté qu’il appelait sa dame, ils n’osaient encore trop rien en dire. Mais le Saint une fois mort, que voulez-vous ? ils se sont trouvés tellement occupés à l’honorer que la Pauvreté s’est perdue dans la foule en fête… La canaille dorée ou pourprée avait eu chaud. Ouf ! »

Aucune imposture aux yeux de Bernanos n’égalait celle-ci.

Il serait accusé, pour l’avoir écrit, de faire le jeu des communistes contre les nationaux que ses anciens amis soutenaient. » (id. ibid. p. 156-158).

Cet appel au Poverello d’Assise ne devrait-il pas ranimer la mémoire du pape François, qui l’a choisi pour modèle ?

Et l’encourager, au-delà de ses habituelles performances de communicant, à poser des actes enfin crédibles en faveur de tous ces « déclassés » et « va nu pieds » chers au cœur du Christ, ou du moins ceux que la « canaille dorée et pourprée » a décidé de désigner comme tels (homosexuels, divorcés ou autres abominables concubinaires) à défaut de remettre en question sa complicité avec les sanguinaires fauteurs de Croisade.

Une toute petite mention des quelques centaines de milliers de « misérables » mécréants froidement assassinés lors de la dernière – et si proche – grande Croisade catholique aurait donc été aussi un pas essentiel dans ce sens.

Une belle occasion manquée, hélas bien révélatrice de la permanence d’un état d’esprit…

Je ne cherche aucunement à « retourner le fer dans la plaie », car j’éprouve une sincère sympathie pour les efforts du pape François.

Je me demande simplement si l’ampleur du travail à accomplir ne dépasse pas, encore plus que ses forces, l’horizon de ce qu’il est capable de concevoir, peut-être même de ce qu’il accepte de concevoir…

« On ne résout pas un problème avec les modes de pensée qui l’ont engendré » disait, paraît-il, Einstein.

Cf. :

Des papes, de la pédophilie, de l’ordination des femmes et de quelques autres rudiments de théologie sommaire.

Cela demande bien des renoncements, qui seuls sans doute pourraient venir à bout de « l’Alzheimer spirituel ». Or, qui peut se flatter de ne pas être quelque part « le jeune homme riche » ?

« Mais, affligé de cette parole, il s’en alla tout triste ; car il avait de grands biens » (Évangile de Marc, X,22).

Et quels « biens » sont plus pernicieux que ceux entassés par des siècles d’habitus ecclésiastiques ?

Mais, pour terminer sur une note plus plaisante, Stultitia, dont on connaît la piété, m’a raconté sa veillée de Noël dans une grande paroisse, pas spécialement intégriste, d’une grande ville du grand Sud-Ouest.

Quel ne fut pas son étonnement de constater que les « servants d’autel » (autrement dit « enfants de chœur ») y étaient tous de sexe masculin !

Comment ? Ne se gargarise-t-on pas, dans les milieux autorisés, de grands discours sur la « promotion des femmes dans l’Église » et autres ronflantes déclarations ?

Ne pourrait-on alors entreprendre de donner aux filles les mêmes responsabilités qu’aux garçons, en commençant à un si humble niveau ?

Pour ma part, depuis belle lurette, j’ai pris l’habitude d’estimer l’état d’avancement et de légitimité d’une institution ou d’un type de gouvernement par la place qu’ils confèrent aux femmes. C’est en général un signe qui ne trompe pas.

Mais Pouce ! Diront de doctes théologiens : « il est bien entendu que le service de l’autel n’est pas interdit aux femmes. Mais comme ce service a souvent constitué un premier pas vers la vocation dite ‘’sacerdotale’’, et que seuls les hommes peuvent accéder à une telle vocation, il convient donc de faire en sorte de privilégier le recrutement des garçons pour le service d’autel ».

Par exemple :

« Pour bien saisir la pensée de l’Église au sujet de la liturgie, il convient de lire les instructions dans leur totalité. Or dans le cas des servants d’autel, nous voyons qu’il est clairement dit, au n°47des nouvelles normes liturgiques de 2004, que les filles ou les femmes peuvent être admises à ce service de l’autel au jugement de l’évêque diocésain ; dans ce cas il faut suivre les normes établies à ce sujet (note 122). Que disent ces normes que l’on prend généralement soin d’omettre ? Elles donnent des instructions pratiques en six points (cf. Lettre de la Congrégation pour le culte divin aux présidents des conférences épiscopales, 15 mars 1994). Le cinquième point dit clairement ceci :Tout en respectant la décision que, pour des raisons déterminées selon les conditions locales, certains Évêques ont adoptée, le Saint-Siège rappelle qu’il sera toujours très opportun de suivre la noble tradition du service de l’autel confié à de jeunes garçons qui a eu pour effet depuis un temps immémorial le développement des futures vocations sacerdotales. Ainsi, l’autorisation de l’Évêque ne peut, en aucun cas, exclure du service de l’autel les hommes en particulier les jeunes garçons. L’obligation de continuer à favoriser l’existence de ces groupes d’enfants de chœur demeurera donc toujours. »

http://paroissesvexinouest.pagesperso-orange.fr/pdf/edvservantes201307.pdf

et bien d’autres démonstrations similaires.

Essayons donc de décortiquer sans céder à l’hilarité (« Hilarité ? Pourquoi ?», demande Stultitia avec son air le plus sérieux…) ces puissants sophismes qui ont fait couler bien de l’encre dans les Landerneau ecclésiastiques :

1)      Filles et garçons sont bien entendu égaux devant le service de l’autel.

2)      Mais, comme le disait Orwell dans « La ferme des animaux », « certains sont plus égaux que d’autres ».

3)      La raison de ce « surcroît d’égalité » de certains est que le service dévolu aux femmes dans l’Église (sauf rares exceptions celui de balayer les locaux, de préparer les bouquets, de faire quelques lectures et autres tâches valorisantes) ne peut en aucun cas être comparé au « service » réservé aux hommes, qui étant seuls dignes de bénéficier de la sacra potestas

(sur tout cela cf. :

Des papes, de la pédophilie, de l’ordination des femmes et de quelques autres rudiments de théologie sommaire.

et tout particulièrement l’extraordinaire développement théologique de Fernand Raynaud)

et donc d’être, dans le « sacerdoce », « les associés de la très sainte Trinité; (…) les coopérateurs du Tout-Puissant en ses plus grandes œuvres.» (Jean Eudes, Le Prêtre, associé de la Trinité, Mémorial de la vie ecclésiastique, 1re p; Œuvres complètes 3, 14-16), ont seuls le droit de parler d’autorité pendant que les autres se taisent, de confisquer à leur profit le titre de « célébrant » de la liturgie, etc.

4)      La discrimination entre les sexes dans les services d’Église est donc fondée sur l’être même des personnes. Elle est donc ontologique, je dirais même plus « ontothéologique ». Raison pour laquelle, en définitive, les petites filles ne sont pas franchement les bienvenues comme « servantes d’autel ». CQFD.

(Rappelons en passant qu’une telle argumentation surréaliste serait impossible dans le judaïsme, le christianisme, ou encore l’islam, pour lesquels la notion de Sacra Potestas est un blasphème, puisque la seule « efficacité » d’une célébration liturgique est due à la promesse de Dieu actualisée dans le mémorial, et non à une quelconque « puissance » ou un quelconque « pouvoir » des hommes. Sur tout cela, cf. encore les « rudiments de théologie sommaire » exposés par Desideriusminimus dans le post cité plus haut).

« Mais sans doute Rome, dont François est l’évêque, fait-elle exception, en réconciliant l’Église avec des pratiques plus chrétiennes. Et il est probable qu’on y voit partout des petites filles ‘’servantes d’autel’’, qui préparent, par la base, cette grande promotion des femmes dans l’Église », me dit Stultitia, rêveuse.

Il suffit en effet de jeter un œil sur les retransmissions de cérémonies.

« On ne résout pas un problème avec les modes de pensée qui l’ont engendré » disait, paraît-il, Einstein….

Et meilleurs vœux à toutes et à tous !