Grand déballage ? « Grand Débat » ? Débat de fond ? Une nouvelle fois, de l’importance de ne pas se payer de mots. Ainsi que de la force et des limites du politique.

Stultitia m’interroge une fois de plus sur la portée du vocabulaire.

« Ne crois-tu pas qu’avec les « Gilets Jaunes » et le « Grand Débat », nous ayons affaire à un « grand déballage » plutôt qu’à un débat de fond ? ».

Et je suis une nouvelle fois tenté de lui donner raison.

Avec une importante réserve toutefois :

En dépit de certaines ambiguïtés, le succès du « Grand Débat » qui compte à ce jour des milliers « d’événements » et de rencontres ainsi que des centaines de milliers de contributions ne me semble pas devoir être pris à la légère.

Un remarquable article du psychanalyste Jean Pierre Winter (avec lequel je partage, au passage d’autres opinions sur lesquelles je reviendrai…), montre combien le mouvement des « Gilets Jaunes » pourrait être lié au moins autant à une crise de la parole qu’à des raisons économiques.

Ce qui se passe sur les ronds-points, c’est-à-dire « à la croisée des chemins », c’est le rassemblement de personnes qui, au-delà de leurs revendications, sont venues là poussées par le désir de se voir et de se parler. J’ai connu cela en 1968 : au-delà de nos idées politiques, nous étions heureux de discuter de nos difficultés, nos défaillances, nos révoltes… Depuis quelques mois, les gens ont fait cette découverte : alors qu’ils ne se parlaient plus, ils partageaient les mêmes galères. Mais ils n’avaient plus d’endroits pour se les dire.

Après l’essoufflement prévisible du mouvement hétérogène et idéologiquement ambigu qui en a été à l’origine, l’espace offert par le « Grand Débat » peut constituer l’une des voies parmi d’autres du passage du « tripal » à une structuration plus « verbale » dont je soulignais la nécessité dans un post précédent.

Une façon de prolonger la revendication de parole de façon plus organisée et pacifiée, potentiellement plus féconde et opératoire.

Car ce n’est pas l’omniprésence d’une communication « dématérialisée » autant que sommaire (réseaux sociaux etc.) qui constitue un remède à cette crise. Elle n’est jamais qu’une contribution supplémentaire à la « déshumanisation anxiogène ».

C’est un fait : dans notre société, la parole tend à disparaître totalement. Les services après-vente l’illustrent de manière caricaturale. Nous sommes de plus en plus confrontés à une bande sonore préenregistrée qui déroule des réponses avant même que nous formulions des questions. Et lorsqu’on parvient enfin à joindre un interlocuteur, on sait qu’il ne déviera pas d’un mot des réponses qui lui ont été fournies à l’avance. Tout cela contribue à une forme de déshumanisation très anxiogène.

Il y a de fortes probabilités que ce soit cette « déshumanisation » productrice d’angoisse et de ressentiment qui rende compte en partie de l’ampleur et de la durée du mouvement auquel nous avons assisté, y compris dans ses aspects de psychodrame et de défoulement collectif condamnable.

Elle ne peut cependant tout expliquer, les épisodes contestataires représentant traditionnellement une aubaine pour désinhiber, y compris sur les réseaux sociaux, les addicts à l’hyper violence gratuite.

Mais même si les raisons proprement économiques ont aussi leur place dans ces événements – comme le reconnaît par ailleurs J.P. Winter – l’exigence de parole partagée et écoutée y joue sans doute un rôle essentiel.

Le problème, c’est que les lieux de parole qui permettraient de faire baisser cette tension n’existent plus et que les représentants des peuples – car il n’existe pas un seul peuple – sont devenus inaudibles.

Or, on le sait et on le constate, la violence s’installe lorsque la pulsion ne peut plus accéder à la parole, lorsque le « tripal » ne peut aboutir à une formulation « verbale ».

Sur ce plan, qui relève de la psychologie voire du psychodrame, on doit reconnaître au « Grand Débat » un aspect potentiellement bénéfique. Espérons qu’il puisse fournir un instrument propre à favoriser ce processus de catalyse sans trop trahir à terme les aspects positifs de l’inspiration originelle du mouvement.

 

J.P. Winter nous met toutefois en garde.

Si l’on suit la comparaison suggestive qu’il nous propose de la structuration socio-politique avec celle du psychisme individuel dans la « deuxième topique » de Freud,

Le ça, qui désigne le champ des pulsions, trouverait ainsi son équivalent dans le peuple. Le surmoi, qui donne les ordres, fixe les limites et ordonne la jouissance, correspondrait à l’exécutif. Le moi, qui décide, dans l’intérêt du sujet, d’obéir aux pulsions ou au surmoi, aurait pour double le Parlement.

on peut légitimement se demander si un contexte anthropologique et culturel qui exalte depuis quelques décennies la désinhibition revendiquée du « ça » par rapport aux injonctions du « surmoi » ne pourrait rendre compte de débordements qui acquièrent désormais une ampleur inédite.

Le patient travail de sape est en train de porter ses fruits : ce qui relevait de pures cogitations intellectuelles est désormais tombé dans le domaine public et devenu populaire et opératoire.

La régulation, normalement effectuée par les représentants, ne fonctionne plus car ceux-ci se sont peu à peu séparés de ceux qu’ils représentaient et ne jouent plus qu’entre eux. En l’absence de ce point d’équilibre, qui préserve notre psychisme individuel comme notre vie collective, tout ce qui représente l’exécutif est mis à mal, jusqu’à l’uniforme des pompiers ou des infirmiers.

Pour le dire autrement, quand le moi, ou le Parlement, ne fait plus la balance entre pulsions et ordres du surmoi, entre le peuple et l’exécutif, c’est une volonté de toute puissance, de régression infantile, qui s’exprime. Elle peut se résumer par une formule : « Tout, tout de suite. »

On s’imagine souvent que ce qui nous fait plaisir dans l’immédiat va dans le sens de nos intérêts. La psychanalyse nous apprend au contraire que la satisfaction immédiate n’est jamais une preuve de maturité, en matière psychique comme politique. Car souvent, elle conduit à un désordre encore plus grand.

Dans la situation qui nous occupe, cela signifie qu’il ne faut pas se contenter de donner aux manifestants ce qu’ils demandent, de « lâcher du lest » comme on dit, mais envisager avec les citoyens devenus actifs les conséquences à moyen terme de ces décisions. C’est de cela qu’il nous faut discuter ensemble, lors du grand débat national s’il n’est pas un leurre.

« Tout, tout de suite », « satisfaction immédiate », « volonté infantile de toute puissance », la régulation traditionnellement exercée par le « surmoi » sur le « ça » ne semble plus fonctionner. Pire, elle se voit contestée dans sa légitimité même, en cohérence profonde avec une certaine représentation « philosophique » devenue la « doxa » de notre époque.

Dans un post précédent, j’évoquais « la haine dont Freud a pu faire l’objet de la part de certains de nos philosophes médiatiques, bien entendu portés à lui préférer W. Reich et son apologie d’une «jouissance sans entraves», symptôme même du fantasme infantile de toute puissance libre de tout « surmoi ».

[précisons toutefois que le monde politique lui-même est loin d’être exempt du « fantasme infantile de toute puissance »…]

Ajoutons à cela la permanence en France d’une culture pernicieuse qui exalte la confrontation et dénigre la concertation ou la « co-décision », selon les propos de cet analyste précieux que demeure Jean Peyrelevade, et nous obtenons le cocktail qui pourrait bien rendre compte des aspects les plus déplorables des phénomènes actuels.

Sur ces plans-là, le « Grand Débat » pourrait également exercer une mise-au-point salutaire.

 

Il me paraît toutefois important d’en souligner aussi les limites.

Mais, contrairement aux slogans avancés par la classique opposition pavlovienne – qui par définition récuse d’emblée toute proposition qui ne vient pas d’elle – le gouvernement n’est pas seul responsable de ces limites.

Elles sont en fait plus graves et profondes.

Car dépassant les simples options politiques, elles manifestent une sorte de consensus tacite qui, au-delà de divergences superficielles, unit une grande majorité de la population, toutes tendances confondues.

En premier lieu, le « Grand Débat » risque fort de se tromper de diagnostic, et donc de remèdes.

Outre ce qui a été dit en ce qui concerne le déséquilibre des rapports entre un pulsionnel social et un surmoi politique, on peut penser que la crise relève d’autres composantes anthropologiques profondes.

En l’occurrence, comme je l’avançais encore dans des posts précédents, d’un mal être proprement existentiel, d’une angoisse obscure liée à des évolutions anthropologiques complexes.

Celles-ci nous interrogent sur notre place et sur la place de nos enfants dans un monde que nous sommes censés construire alors même qu’émerge la conscience lancinante de sa destruction.

Le malaise actuel comporte semble-t-il une dimension proprement « philosophique ». Il véhicule un questionnement sur le sens, sur la consistance que nous voulons donner à notre avenir, sur celle que nous risquons aussi de lui donner sans pour autant le vouloir, sur le vivre-ensemble, le bonheur, etc…

Sans pédanterie aucune, on peut présumer qu’un tel questionnement rejoint, une fois de plus, ce qui constitue pour le vieux Kant les interrogations essentielle de l’être humain : « que dois-je faire ? », « que m’est-il possible d’espérer ? », « qu’est-ce que l’homme ? ».

On peut alors se demander si, malgré la nécessité de telles approches, disserter sur la fiscalité, l’organisation de l’État ou celle des services publics ne risque pas d’être largement « à côté de la plaque ».

Et n’en déplaise aux manifestants eux-mêmes, à ceux qui tentent d’apporter des solutions au niveau politique et économique, comme à ceux qui contestent les dites solutions sous prétexte qu’on n’en fait pas assez, ce ne sont pas des mesures en faveur du pouvoir d’achat ou de l’amélioration du niveau de vie, malgré leur importance, qui apporteront une réponse à ce genre d’interrogations.

En fait, il y a des raisons de penser que les revendications économiques apparues sur les ronds-points sont en grande partie des exutoires, des dérivatifs qui masquent cette angoisse bien plus radicale.

Ce ne seront donc pas seulement des mesures essentiellement économiques, ni même des réformes de la fiscalité ou du fonctionnement de l’État qui suffiront à la guérir.

L’équivoque étant que la nature la plus profonde des aspirations n’a pas été perçue ni exprimée, à commencer par les manifestants eux-mêmes.

Les diverses récupérations opportunistes par les professionnels de la chose, en ne percevant que la composante économique, sont donc elles aussi passées en grande partie à côté du sujet.

Et, pour compléter le tableau, les tentatives de solution de la part du gouvernement se sont elles-mêmes fourvoyées : dans l’urgence, en se focalisant sur les revendications immédiates, elles se sont montrées incapables de dépasser la confusion entre l’économique et l’anthropologique, entre ce qui appartient à l’écume superficielle et ce qui relève de la vague de fond.

Car même si elles ont joué le rôle de déclencheur qu’on sait, ce ne sont pourtant pas les revendications concernant le 80 km/h., ni même le prix des carburants qui constituent le fond de l’affaire.

Or, le « Grand Débat » s’est laissé piéger, comme tout le monde, par cette équivoque. Incapable de discerner le cœur du problème, il l’a réduit à ses symptômes apparents et a manqué d’ambition.

Il a joué trop « petit bras ».

Les thèmes qu’il aborde ont certes leur importance. Mais ils passent en grande partie à côté du sujet.

S’attacher à traiter les symptômes superficiels ne guérira pas le malade puisque tout laisse supposer que c’est le terrain, l’organisme profond qui est affecté.

Il n’appartient certes pas au politique de traiter des questions philosophiques et existentielles, et d’ailleurs une partie du malaise vient sans doute du fait qu’on lui en demande trop, et qu’il n’ose plus décevoir cette demande. Tout comme les parents ont tendance à se défausser de leur devoir d’éducateurs en le transférant à l’Éducation Nationale, nombre de citoyens ont tendance à charger le politique de responsabilités qui ne peuvent être les siennes.

Et donc aussi à le vouer aux gémonies dès qu’il manque à ce qui serait « son devoir ».

Mais il manque sans doute dans le « Grand Débat » un espace adéquat pour aborder ces problèmes de fond, pour évoquer ces questions proprement existentielles à l’origine du malaise.

Ne serait-ce que pour démythifier le politique en précisant la part spécifique qu’il peut prendre, mais aussi les limites qui lui sont inhérentes en ce qui concerne l’élaboration de projets et orientations pouvant contribuer à redonner du sens et de l’espérance à nos efforts, à notre travail, à nos engagements, à nos vies, tout simplement.

Comme le disait encore le vieux Kant, le sens de la vie ou le bonheur sont des notions tellement intimes et individuelles qu’elles ne peuvent dépendre d’un ordre politique qui les définirait une fois pour toute et pour tous de façon autoritaire.

Même si certains parmi les manifestants paraissent à l’évidence nostalgiques de ce genre de définitions, on sait que le propre des régimes totalitaires a toujours été de vouloir faire le bonheur du peuple…

Souhaitons alors qu’un nouveau débat, à un autre niveau, un débat plus consistant autant par sa profondeur que par sa durée, ose enfin aborder ces questionnements essentiels et opérer les distinctions qui s’imposent entre ce qui relève de l’anthropologique et du philosophique et ce qui incombe à la responsabilité politique.

Notre époque désemparée a besoin de projets et de raisons de vivre dépassant la seule croissance du pouvoir d’achat.

Mais elle se trompe en exigeant d’un ordre politique, que paradoxalement elle récuse, le remède à toutes ses angoisses.

 

La tâche d’un tel « nouveau débat » s’avèrerait cependant difficile du fait d’une incohérence largement partagée par les manifestants tout autant que par les autorités contre lesquelles ils manifestent.

Car ce « Débat de Fond » souhaitable, celui-là même dont on pressent obscurément l’urgence, c’est précisément celui auquel on cherche par ailleurs à échapper.

À la fois du côté des citoyens, parce qu’on sait qu’il remettra radicalement en question notre mode de vie, fondé sur les vaches sacrées du pouvoir d’achat, du niveau de vie, du bien-être matériel et de la consommation ;

Mais aussi du côté des gouvernants et de la quasi-totalité des politiques qui, eux aussi, promettent de faire mieux que les autres pour améliorer pouvoir d’achat, niveau de vie, bien être matériel, consommation, le tout grâce à un retour de la Sainte Croissance, autre vache sacrée, bien évidemment reverdie pour l’occasion.

La surenchère sur la croissance verte étant, on le sait, le dernier must de tout politique.

Et ce n’est pas hélas le RIC qui dans l’immédiat y changera quoi que ce soit, tant on est en droit de penser qu’aucun référendum n’oserait remettre en question un tel Ordre Divin de la Croissance (ODC, me souffle Stultitia ; sigle qui peut donc devenir désormais ODCV, si on y ajoute le Vert), du pouvoir d’achat et de la consommation.

Or, cette incohérence que j’avais qualifiée de tragique et pathétique, nous maintient dans une véritable schizophrénie.

Tout en étant obscurément conscients de l’irréalisme de nos revendications, nous continuons pourtant à les soutenir comme si de rien n’était. En témoigne jusqu’à il y a peu l’important appui de la population aux « Gilets Jaunes ».

Et tout en étant conscients du caractère suicidaire de la plupart de nos orientations, nos politiques, nos syndicats, etc. continuent pourtant à les suivre ou à les défendre dès qu’on s’en écarte tant soit peu, afin de ne pas décevoir ces revendications.

La question de la Taxe Carbone est paradigmatique de cette pathétique schizophrénie :

Tout le monde en connaît la nécessité, qui fit d’ailleurs l’objet d’un vertueux consensus des partis politiques lors du Grenelle de l’environnement de 2007. Mireille Chiroleu Assouline, entre bien d’autres, en souligne avec pertinence le caractère original « d’impôt comportemental », décisif en ce qui concerne la modification des habitudes en vue de réduire la place de ces armes de destruction massive de l’environnement que constituent l’automobile et les énergies fossiles (vers 22mn40 dans l’émission).

Il est bien sûr évident que des mesures de justice sociale et fiscale doivent précéder et encadrer l’augmentation de la taxe sur les carburants. Et la grande erreur de ce gouvernement a été de ne pas le comprendre.

Mais repousser l’urgence d’un renforcement de la fiscalité écologique est, plus qu’une erreur, une faute grave, dont la raison, purement démagogique, s’explique par cet état de schizophrénie dont nous ne parvenons pas à sortir, sans doute simplement parce que, dans le fond, nous ne le voulons pas.

Quitte à faire semblant de résoudre le problème en produisant et en entassant, pour les milliards d’automobiles à venir, des millions de tonnes de batteries dont la nocivité bien réelle remplacera celle des moteurs thermiques, mais nous permettra de sauvegarder pour un temps l’ODCV (cf. ci-dessus) et les « avantages » matériels qui lui sont liés.

Et notre ambivalence par rapport à l’automobile n’est qu’un exemple parmi bien d’autres. Quid des merveilles de l’électronique, de l’explosion des communications et des réseaux sociaux avec les infrastructures gigantesques qu’elle suppose, de la surexploitation des terres et des océans, du gaspillage alimentaire, etc. etc.

Toutes facilités dont nous connaissons les conséquences sur l’environnement, mais que les 7 637 000 000 d’humains que nous sommes à ce jour semblent avoir bien du mal à remettre tant soit peu en question, tout comme il est probable qu’elles constitueront les aspirations des 10 000 000 000 que nous serons sous peu…

 

« Après nous le déluge », donc.

Nous le savons, ou du moins nous le pressentons confusément, mais nous nous refusons les moyens de l’éviter.

Et cette ambivalence est cause d’angoisse et de trouble. C’est bien le propre de toute « double contrainte », ou « injonction paradoxale ».

Nous avons le sentiment d’être dans la nasse, et l’obscure conscience de cet enfermement dans lequel nous nous maintenons nous-mêmes n’est peut-être pas sans rapport avec les explosions de violence. Car l’animal se débat.

Et cette angoisse sourde et ce malaise sont en partie ce qui nous fait aller vers les ronds-points.

Mais voilà : nous nous trompons de revendications et manquons de lucidité dans la désignation des coupables. Il ne faut donc pas s’étonner que nos politiques se trompent eux aussi de remèdes.

Alors qu’il faudrait exiger de nos dirigeants qu’ils remettent tout à plat et qu’ils se décident enfin à penser les conditions de notre survie de façon responsable, nous continuons à jouer avec les règles du jeu périmées qu’ils nous proposent depuis des décennies, et qui ne peuvent subsister que parce que nous en sommes foncièrement complices.

Même si nous souhaitons – bien sûr ! – les remanier un peu plus en notre faveur (pouvoir d’achat, niveau de vie…), selon ce que nous proposent les oppositions diverses, les corps intermédiaires, les syndicats, etc.

Non que je veuille faire prévaloir l’urgence de la lutte contre la fin du monde sur celle de la lutte pour la fin du mois.

Car l’une des raisons essentielles de la révolte actuelle est bien là, dans la dénonciation ô combien légitime de l’injustice, économique, sociale, fiscale, et du mépris qui lui est lié.

Il est clairement inadmissible et honteux que les riches soient toujours plus riches alors que d’autres ont du mal à finir le mois.

La lutte contre ce scandale fait partie des choses qui relèvent effectivement du politique.

Mais cette exigence indispensable de plus de justice ne devrait pas dispenser de réfléchir à ce que nous ferons de cette justice, à ce que nous faisons déjà de celle dont nous disposons : une fiscalité plus juste, une redistribution plus équitable et une meilleure répartition des efforts doivent-elles favoriser la prolongation d’un système consumériste qui voue à la destruction le monde de nos enfants ?

Un système dont la seule différence avec ce qui précède serait que la consommation se trouverait mieux répartie ?

Si nous réfutons toute idée de baisse de la consommation, la transition écologique restera un discours. (….) Avec un peu plus de 7 milliards de terriens sur une planète qui n’a pas augmenté de taille, la question fondamentale est devenue simple : se mettre au régime pour durer, ou pas. Demander comment organiser une transition écologique si elle n’est pas comprise pour ce qu’elle est, c’est perdre son temps. (J.M. Jancovici).

Or cette transition est indispensable. Il est irresponsable d’en nier l’urgence.

Quelques espoirs subsistent pourtant :

  • Dans le « Grand Débat » lui-même.

Mais les « propositions » de la rubrique concernant la « Transition écologique » – en dépit de quelques résistances et si tant est qu’elles soient prises en compte lors des décisions finales – paraissent loin de l’importance capitale d’un enjeu auquel les autres thèmes devraient être explicitement subordonnés.

  • Dans les manifestations – de jeunes en particulier – pour le climat.

Mais seraient-elles aussi suivies si les participants avaient conscience de l’ampleur du « régime » à suivre et de ses conséquences indispensables sur la consommation et le « niveau de vie » ?

On peut en douter, tellement le consumérisme a de séductions et de ressources cachées…

Mais nous ne pouvons qu’être condamnés à espérer, et à nous employer à nourrir et à concrétiser cette espérance.

Pour ma part, je comprends de moins en moins au nom de quoi une espèce qui, en à peine plus de deux siècles, a réussi la prouesse de condamner à l’extinction la plupart des autres espèces qui faisaient depuis des millénaires la beauté de notre monde – celles des insectes, des oiseaux, des mammifères… – devrait s’octroyer le privilège de survivre si elle ne remet pas radicalement en question ses errements.

Et je ne peux qu’encourager les jeunes à aller jusqu’au bout de cette radicalité.

Du bon et des mauvais usages du mot « peuple », à propos du « Grand débat », et de quelques enseignements des Anciens. Ainsi que du danger de remplacer une oligarchie par une autre.

« Les grecs et les latins auraient-ils donc tout dit ? » se demande Stultitia, songeuse devant le journal télévisé.

Tout dit, certainement pas.

Mais procuré des mots pour le dire, sans doute.

Cela parce qu’il n’est pas nouveau de constater que le terme « peuple » est éminemment ambigu, et qu’il serait urgent de mettre un peu d’ordre dans ses significations.

δῆμος (dêmos), λαός (laos), ἔθνος (ethnos), ὄχλος (ochlos), et d’autres termes grecs encore, auxquels font écho les populus, plebs, multitudo ou turba du latin, les mots ne faisaient pas défaut aux Anciens lorsqu’il s’agissait d’opérer des distinctions.

Alors pourquoi cette démission généralisée de notre langue française lorsque nous mettons sans plus de réflexion le mot « peuple » à toutes les sauces ?

Perte de la culture classique ? Peut-être.

On n’en soulignera jamais assez le caractère néfaste.

Mais plutôt, pour beaucoup, intention résolument démagogique profitant de l’ambiguïté du terme pour entériner insidieusement la confusion entre populisme et démocratie.

Sans doute les Anciens ne montraient-ils pas non plus une grande rigueur dans le maniement de leur riche vocabulaire. Et les significations pouvaient différer en fonction des auteurs et des époques. Aristote par exemple, réservé quant au terme « démocratie », nommait πολιτεία (politeia) le régime constitutionnel qui assurait au mieux, pour lui, le gouvernement par l’ensemble des citoyens. Le mot n’a pas eu de postérité dans nos usages politiques.

Mais au moins nos ancêtres s’étaient-ils dotés d’un outil lexical dont nous pouvons avec profit faire notre héritage, en opérant désormais une fixation plus rigoureuse et permanente de conventions de langage et de définitions, en sélectionnant les termes qui peuvent nous aider à préciser au mieux ce dont nous voulons parler.

Et en particulier en commençant par cesser de faire croire que l’ochlos, la turba, la multitude informe et agitée, « trouble d’une foule en désordre, mêlée, désordre, confusion », me dit mon vieux Gaffiot, pourrait avoir quelque chose de commun avec le dêmos, le populus, « le peuple délibérant en assemblée », comme me le rappelle mon cher Bailly, ou « l’ensemble des citoyens de tous ordres », dont nous parle encore M. Gaffiot.

Ce n’est pas parce que quelques dizaines de milliers de personnes, toujours les mêmes, se réunissent régulièrement ici ou là – même, quand c’est le cas, avec les meilleures intentions du monde – qu’elles peuvent en quoi que ce soit composer le dêmos ou le populus nécessaire à la constitution de la démocratie dans une nation comptant un corps électoral de 47 millions de citoyens.

Il est hélas particulièrement étonnant qu’un tel rappel soit nécessaire.

Que cet ochlos, cette turba, constitue en certaines de ses émanations les moins confuses de sympathiques et chaleureux « groupes de réflexion », de fermentation féconde au service d’une collectivité plus large, pourquoi pas ?

Mais en aucun cas elle ne peut prétendre être ce qu’elle n’est pas.

En dépit des intentions évidentes de certaines et de certains, l’ochlos ne peut pas prendre en otage le dêmos.

Une supercherie aussi grossière doit être dénoncée sans équivoque.

Encore plus, bien sûr, si une telle confiscation émane d’une  turba confuse, violente et désordonnée, aux antipodes de ce qui devrait définir le dêmos, ou si ce dernier se voit réduit à un ethnos se caractérisant par des critères raciaux, la couleur de la peau ou la religion…

Ainsi, indépendamment des opinions politiques, les partisans de la démocratie doivent affirmer clairement que nombre de mots d’ordre de type « Macron démission », « Dissolution », etc. ne peuvent prétendre à quelque légitimité que ce soit ni pertinence démocratique, le dêmos adéquat n’étant pas rassemblé pour statuer sur ces sujets.

À moins bien sûr de chercher à promouvoir tout autre chose que la démocratie, ce qui est à l’évidence le cas de certaines et de certains.

Il faudrait alors le reconnaître ouvertement, et présenter clairement ce qu’on propose à la place.

Comme je l’ai souligné dans un post précédent, le « tripal », l’émotionnel, ne peut se substituer au « verbal », à une réflexion qui se construit sur la base du partage d’une raison commune – et non de la seule rationalité -, sous peine de se transformer en instrument de la dictature.

Le vocabulaire élaboré par l’expérience des Anciens conserve donc toute sa valeur pour nous aider à identifier les choix qui se présentent à nous aujourd’hui.

Les événements récents ont eu le mérite de souligner l’urgence d’un « grand débat » national.

Quelles que soient les difficultés de sa mise en œuvre, le chantier est désormais ouvert.

Il s’agit maintenant de ne pas le voir confisquer, par quelque oligarchie (encore du grec !) que ce soit.

Par celle constituée par quelques cénacles de technocrates suffisamment décriés, bien sûr.

Mais cette oligarchie, « pouvoir d’un petit nombre », ne désigne pas seulement les technocrates ou les politiciens installés, comme on peut désormais le constater régulièrement sur nos places et dans nos rues.

Instrumentalisant dans un but anti-démocratique l’ochlocratie (pouvoir de la « foule », turba, au sens de masse confuse et désordonnée), bien des éléments aspirent en réalité à la constitution de nouvelles oligarchies.

Il importe donc plus que jamais de construire un dêmos dont la réflexion ne soit pas confisquée par les oligarques de tous bords.

Car il est aisé de constater comment, derrière un soi-disant pouvoir de la foule abusivement identifiée au peuple, se profile l’accaparement du pouvoir réel par de nouvelles « élites ».

Il est donc urgent de préciser la méthode et les modalités afin qu’un « grand débat » dont l’initiative peut s’avérer positive, puisse constituer une instance politique apte à assurer, parmi d’autres, une représentation véritable du dêmos, et échappe à la mainmise de quelques-uns.

Ce n’est qu’à cette condition qu’il pourra contribuer à l’édification urgente de ce qu’on pourra alors nommer, de façon un peu plus adéquate, notre Peuple.

 

Rappel:

Quelques réflexions concernant de possibles innovations ou évolutions des procédures démocratiques sont développées sur:

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/04/28/le-ventre-est-encore-fecond-dou-a-surgi-la-bete-immonde-a-propos-dun-avertissement-urgent-de-b-brecht-et-sur-james-baldwin-les-populismes-et-la-necessite-de-revivif/#comment-479

ainsi que dans les « Réponses » à ce post.

D’autres en fin de post dans :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2018/12/12/a-machiavel-machiavel-et-demi-reflexions-sur-lisf-suivies-de-quelques-remarques-sur-la-legitimite-democratique-a-propos-dun-article-de-p-rosanvallon/

 

Articuler le « tripal » et le « verbal ». Encore une fois sur les « gilets jaunes » et l’harmonie nécessaire de l’émotionnel et du rationnel dans le raisonnable.

Allez ! Une petite dernière pour la route.

En espérant que les événements que nous avons connus ces derniers temps puissent avoir un impact positif sur l’année à venir.

Car ils ont le mérite d’attirer notre attention sur quelques réalités, pourtant évidentes, mais ô combien négligées.

Une terminologie simple pourrait nous aider à mieux les aborder.

Je propose d’explorer dans ce but les relations du « tripal » et du « verbal », de l’émotionnel et du rationnel ainsi que leur nécessaire articulation.

À propos d’une problématique à première vue différente, j’avais rappelé quelques-unes de ces composantes de notre fonctionnement le plus profond.

J’évoquais alors quelques réflexions d’Antonio Damasio (mais bien d’autres études allant dans le même sens ont suivi, qui pourraient être mentionnées).

« Chapitre XI : La passion fondant la raison.

Au début de ce livre, j’ai suggéré que la perception des émotions exerce une puissante influence sur la faculté de raisonnement, que les systèmes neuraux desservant la pre­mière sont emmêlés avec ceux qui sous-tendent la seconde, et que ces deux catégories de mécanismes s’entrelacent avec ceux qui assurent la régulation des fonctions biologiques du corps.

(…) La faculté de raisonnement semble vraiment dépendre de systèmes neuraux spé­cifiques, dont certains se trouvent desservir la perception des émotions. Ainsi, il semble bien qu’il existe un fil conducteur reliant, sur le plan anatomique et fonctionnel, la faculté de raisonnement à la perception des émotions et au corps. C’est comme s’il existait une passion fondant la raison, une pulsion prenant naissance dans la profondeur du cerveau, s’insinuant dans les autres niveaux du système nerveux, et se traduisant finalement par 1a perception d’une émotion ou par une influence non consciente orientant un processus de prise de décision. La raison, de sa forme pratique à sa forme théorique, se développe probablement sur la base de cette pulsion innée (…) ». (A. Damasio, L’Erreur de Descartes, Poches Odile Jacob, Paris 2001, p. 331-332).

N’en déplaise à bien des politiciens et technocrates, la dénonciation de « l’erreur de Descartes » est désormais entrée dans la doxa, le bagage des connaissances communes : à l’évidence, l’être humain n’est pas d’abord un être de raison et de réflexion, il est en premier lieu un être de pulsion, d’affection, d’émotion, de ressenti. Chez lui, le corporel, le « tripal » précède et conditionne le rationnel, le « verbal ».

Et le B.A. BA du politique devrait être de ne pas mettre la charrue avant les bœufs. On aura beau présenter toutes les élaborations rationnelles qu’on veut pour justifier une décision politique, court-circuiter ce niveau fondamental du ressenti et du corporel dans le processus d’adhésion et de consentement ne peut que mener dans le mur.

« Touche à ses tripes, à ses besoins les plus fondamentaux, à son pouvoir d’achat, et il te maudira en face » disait en substance le Satan à Dieu ( à Saturne ?) dans le livre de Job.

Attitude parfaitement compréhensible et qui ne peut étonner que les intellectuels hors-sol qui hélas se décrètent un peu vite politiciens.

«À l’encontre de la philosophie allemande qui descend du ciel sur la terre, c’est de la terre au ciel que l’on monte ici (…) Ce n’est pas la conscience qui détermine la vie, mais la vie qui détermine la conscience », disait Marx dans l’Idéologie allemande, contre tous les Jupiter de son temps.

Sur tout cela, les « gilets jaunes » ont opéré un salutaire retour aux évidences.

Dont acte.

L’histoire confirme d’ailleurs à l’envi combien la réalité matérielle, parfois dramatique (famines, catastrophes minières etc.) est à l’origine de mouvements revendicatifs et de bouleversements socio-politiques décisifs.

On le sait, même si Voltaire, Rousseau et cie ont fourni le matériau théorique dans lequel s’inscrira la Révolution Française, la situation des campagnes et autres réalités parfaitement matérielles en ont été les facteurs déclenchants, s’il faut en croire en particulier le grand historien A. Soboul.

Il en irait de même de la révolte des Canuts, de la grande grève des mineurs d’Anzin, de la grève du 1er mai 1886 à Chicago, etc. pour ce qui est de la naissance du syndicalisme et de l’organisation du mouvement ouvrier.

Bien sûr, les événements actuels paraissent plus le fait des classes moyennes que de la classe ouvrière « traditionnelle », et le syndicalisme et les partis n’y ont pas joué un rôle moteur.

Il n’en demeure pas moins qu’hypertrophier quelque approche rationnelle jusqu’à en faire le déterminant exclusif de la vie politique est une erreur de perspective qui se paie comptant, comme nous le voyons en ce moment.

Même si, à l’évidence aussi, les tensions qui se manifestent constituent sans doute l’exutoire d’un questionnement existentiel beaucoup plus large, qui relève d’un profond mal de vivre lié à des bouleversements sociétaux et des évolutions anthropologiques hasardeuses.

Crise du sens qui s’exprime par la colère et la violence, mais à propos de laquelle il serait illusoire de croire que de simples mesures économiques et politiques pourraient apporter des réponses adéquates.

Qu’on le veuille ou non, à l’encontre de fantasmes eux-aussi désormais entretenus, l’ordre politico-économique n’est pas tout-puissant et ne pourra jamais assumer une revendication de sens ou de bonheur.

Ce serait déjà bien s’il pouvait assurer à chacun quelques conditions qui en faciliteraient la recherche…

Quoi qu’il en soit, on ne peut sans se fourvoyer gravement ignorer le « tripal » au profit du « verbal ».

 

Une fois effectué ce constat des évidences, on ne peut toutefois en rester là sous peine de nouveaux déboires.

La vie économique et socio-politique avance sur deux jambes : le « tripal », même s’il doit être d’urgence réhabilité, ne peut sans risque représenter la seule réalité à prendre en considération.

Car s’il conditionne effectivement le « verbal », il ne doit pas en être dissocié.

Une telle dissociation pourrait d’ailleurs constituer la définition de ce qu’on nomme « populisme » et/ou « démagogie ».

Car les grandes éruptions évoquées plus haut ne peuvent en rester au jaillissement brut, à la colère informelle. Pour se survivre à elles-mêmes, elles doivent nécessairement accéder à une parole rigoureuse et à l’organisation.

Transmuter le ressenti « tripal » dans l’expression verbale est le seul moyen – pour ceux qui le veulent du moins, car tous ne sont pas dans ce cas…- de dépasser la violence et la confusion tout en sauvegardant la composante positive et créatrice de la colère légitime.

Sous peine de rendre impossible toute vie sociale, un « sur moi » se révèlera toujours nécessaire pour fixer des limites à la désinhibition du « ça » et ouvrir des chemins à l’investissement positif de la pulsion.

Ainsi en est-il donc allé de la formation des mouvements syndicaux et des partis politiques suite à des événements déclencheurs souvent chaotiques et violents.

En ce qui concerne l’actualité, nous en sommes à ce point.

Et c’est bien là que le danger rôde : le jaillissement pulsionnel, aussi nécessaire qu’il puisse être, est par essence ambigu.

On le voit, il peut amener à des rencontres sympathiques et chaleureuses, peut-être annonciatrices de formes originales d’organisation politique, tout comme à des vociférations intolérables et des lynchages barbares.

Or, l’ambiguïté est pain béni pour nombre de spécialistes de la récupération.

Après les Trump, Bolsonaro, AfD et autres Salvini, on se rend mieux compte de la puissance de certaines forces qui sont à l’œuvre dans nos sociétés.

Elles n’ont rien d’anecdotiques et se déploient méthodiquement au niveau mondial.

Revenons sur les travaux d’Edward Bernays, que j’ai déjà mentionnés :

                Dans les cuisines du consentement.

Si le folklore Bernays est presque aussi divertissant qu’angoissant, sa pensée est, elle, sous-tendue par des ressorts totalitaires. « Si l’on parve­nait à comprendre le mécanisme et les ressorts de la mentalité collective, ne pourrait-on pas contrôler les masses et les mobiliser à volonté sans qu’elles s’en rendent compte ? », écrit-il en 1928 dans son livre devenu un classique, Propaganda. Pour le neveu de Freud en effet, les « masses » sont habitées par des pulsions animales qu’il faut mettre sous contrôle, les foules sont animées par des désirs qu’il faut canaliser. Et ce contrôle nécessite un outil, la « fabrique du consentement » («manufacturing consent»), un concept qu’il a emprunté à Walter Lippmann, intellectuel américain fort en mots qui explore le même champ de réflexion et inventera plus tard l’expression « guerre froide ». Cette « fabrique du consentement », Edward Bernays la met en avant comme le fruit d’une « méthode scientifique » nourrie de sciences sociales et de psychanalyse (…).

Dans la proposition tout sauf démocratique d’Edward Bernays, une petite élite décide donc pour les masses et leur impose ce choix par des techniques sophistiquées de persuasion : «La manipulation consciente, intelligente, des opinions et des comportements des masses joue un rôle important dans une société démocratique, écrit-il en 1928. Ceux qui manipulent ce mécanisme secret de la société forment un gouvernement invisible qui exerce véritablement le pouvoir. […] De nos jours, la propa­gande intervient nécessairement dans tout ce qui a un peu d’importance sur le plan social. Que ce soit dans le domaine de la politique, de la finance, de l’industrie, de l’agriculture, de la charité ou de l’enseignement, la propagande est l’organe exécutif du gouvernement invisible. »

(…) « On peut amener une collectivité à accepter un bon gouvernement comme on la persuade d’accepter n’importe quel produit », dit-il encore. Non, le vieil homme ne pensait certainement pas couleur pastel. Les écrits de Bernays, qu’il est difficile de lire avec un œil contemporain autrement que comme un projet vicieux de confiscation de la démocratie, avaient d’ailleurs un lecteur et admirateur illustre en la personne de Joseph Goebbels. En 1933, Edward Bernays, juif tout comme son oncle, avait appris non sans horreur que son premier ouvrage, La Cristallisation de l’opinion publique9, écrit en 1923, figurait dans la bibliothèque person­nelle du chef de la propagande nazie, créateur du ministère du Reich à l’Éducation du peuple et à la Propagande, qui le trouvait fort inspi­rant10. Mais Goebbels n’était pas le seul. (S. Horel, Lobbytomie. Comment les lobbies empoisonnent nos vies et la démocratie, La découverte, Paris 2018, p. 18-19).

Il n’est pas le seul, en effet.

Par un paradoxe seulement apparent, la destruction des « élites » en place, instituées de façon tout de même démocratique,  s’opère au bénéfice de nouvelles « élites » qui n’ont, elles, plus rien de démocratique.

Lorsqu’on constate certaines dynamiques présentes au cœur de l’exubérance protéiforme du mouvement, il faudrait être bien naïf pour ne pas y déceler le travail de telles forces.

Comme beaucoup, j’ai pu moi-même constater parmi les « gilets jaunes », en même temps que la présence de gens « de bonne volonté », celle de personnes dont l’appartenance à des groupes ne se caractérisant pas spécialement par leur attachement à la démocratie n’est un secret pour personne.

Certains sondages – à confirmer toutefois – tendraient à montrer qu’elles constitueraient une majorité.

La vigilance s’impose donc.

À l’encontre d’une facilité démagogique prompte à s’ébaubir sans discernement devant tout ce qui serait « populaire », et à s’encanailler (le plus souvent pour se faire pardonner une bonne conscience qui reste foncièrement « bobo »), il ne faut pas hésiter à opérer un tri exigeant en ce qui concerne les revendications et les propositions.

Et un tel discernement passe nécessairement par un retour du « verbal ».

Car se méfier – légitimement – du « tout rationnel » et d’une dérive élitiste et technocratique ne doit pas signifier un discrédit du raisonnable.

Hélas, quelques poncifs sévissant depuis longtemps jusque dans l’enseignement, et qui visent à discréditer la rationalité en écho à des dogmatiques philosophiques trop réductrices, voudraient nous le faire croire.

Et une certaine doxa propage – par ignorance, idéologie ou intérêt -une telle réduction.

Rappelons-nous pourtant que la dénonciation nécessaire de « l’erreur de Descartes » n’est pas, pour l’auteur de l’ouvrage qui porte ce titre, le dernier mot de la question.

Elle appelle à une réhabilitation de la – vraie – raison.

« Si cette hypothèse peut être tenue pour exacte, y a-t-il des implications sociopolitiques à l’idée que la raison n’est jamais pure ? Je pense que oui, et que cela est globalement positif.

Savoir que la perception des émotions joue un rôle important ne doit pas pousser à penser que la raison a moins de valeur que celle-ci, qu’elle doit se contenter d’un strapontin à côté d’elle, ou qu’il ne vaut pas vraiment la peine de s’efforcer de la développer. Bien au contraire, se rendre compte du rôle considérable que peut jouer la per­ception des émotions peut nous donner la possibilité d’augmenter son impact positif et de réduire ses effets éventuellement négatifs. Plus précisément, sans vouloir diminuer en rien la valeur d’orientation que peut avoir la perception normale des émotions, on pourrait envisager de protéger la raison contre les vicissitudes que la perception anormale des émotions (ou les influences indésirables sur la perception normale) peut introduire dans le processus de prise de décision ». (A. Damasio, L’Erreur de Descartes, op. cit, p. 332. C’est moi qui souligne).

Si une rationalité pure, coupée de l’influx positif et nécessaire de l’émotionnel et de l’affectif peut dériver vers un détachement froid et une morgue frôlant bien souvent la paranoïa, il en va autrement de cet indispensable harmonie entre le pulsionnel et le rationnel que la tradition philosophique nomme depuis longtemps le « raisonnable ».

La « raison » (die Vernunft, pour parler comme le bon Kant) est bien ce qui transmute le simple « entendement », la seule rationalité froide (der Verstand) dans l’ordre d’un « raisonnable » indissociable d’une dimension éthique, et même esthétique.

À ce titre, elle constitue bien le fondement du politique.

Souhaitons donc que ce mouvement inauguré par les « gilets jaunes » pour dénoncer justement les excès évidents d’une froide rationalité politique et économique étrangère aux réalités vitales des gens du commun que nous sommes sache « raison garder », et ne cède pas désormais aux « vicissitudes que la perception anormale des émotions peut introduire dans le processus de prise de décision ».

L’émotion doit certes être reconnue à sa juste valeur.

Mais le monde a un besoin urgent de raison.

D’une raison qui dépasse bien sûr le seul calcul et la seule rationalité économique, mais qui sache maintenir des barrières fermes contre « la perception anormale des émotions » et ceux qui ne demandent qu’à tirer parti de leurs déferlements.

Réformer la représentation politique, renforcer la légitimité démocratique et affiner les processus de consultation et de décision représentent des urgences. J’ai insisté sur ce point à plusieurs reprises.

Mais cela ne peut en aucun cas se faire en transformant par exemple en dangereux plébiscites populistes des modes de consultation censés accroître la démocratie.

On connaît les intentions de celles et ceux qui prônent de telles évolutions. Et l’histoire a montré à maintes reprises  ce à quoi elles peuvent aboutir.

Certes, bien des réformes sont indispensables en France.

Mais n’oublions tout de même pas, comme le rappelait à bon escient une synthèse récente, que notre nation, en dépit de bien des faiblesses à corriger radicalement, est l’un des pays du monde où, entre autres caractéristiques, l’indice démocratique est le plus élevé, le coefficient d’inégalité est le plus faible et où des transferts sociaux massifs ont le plus d’effet sur la réduction de cette inégalité.

La plus grande vigilance s’impose donc en ce qui concerne les modèles alternatifs qui peuvent nous être proposés.

Il serait en effet catastrophique de lâcher la proie pour certaines ombres on ne peut plus ambiguës.

 

Et de bonnes fêtes à toutes et à tous !

À Machiavel, Machiavel et demi. Réflexions sur l’ISF. Suivies de quelques remarques sur la légitimité démocratique à propos d’un article de P. Rosanvallon.

N’étant pas économiste, j’ai quelques scrupules à avancer une opinion concernant l’ISF.

Mais Stultitia me console : « Tu sais, sur le sujet, les économistes ne sont pas beaucoup plus autorisés que toi !»

Je me risque donc.

En reconnaissant tout d’abord que la question est complexe.

Et qu’il conviendrait donc peut-être en premier lieu de se garder des habituels jugements à l’emporte-pièce, slogans idéologiques divers du type « Président des riches », voire des « très riches » d’un côté, impôt destructeur  « de la compétitivité des entreprises et du retour des investissements » de l’autre, etc..

Bien qu’ayant déjà exposé ma position sur ce sujet, il me paraît indispensable de souligner cette complexité.

Les arguments contre l’ISF ont en effet une pertinence économique qui n’a que peu à voir avec les slogans habituels et les imprécations simplistes et manichéennes.

Lorsque Gilles Legendre entre autres (au cours du débat sur Fr2 suivant l’allocution du Président du 10/12) rappelle que les 40 ans de son existence n’ont apporté aucune amélioration à la situation économique française ni à celle de l’emploi, on est bien obligé de le reconnaître.

De même, lorsque Philippe Manière signale qu’il est bien difficile de fournir en faveur de l’ISF une justification chiffrée – du simple fait que le nombre important de ceux qui s’expatrient pour raisons fiscales n’apparaît pas, par définition, sur les écrans des statistiques – il est difficile de lui donner tort.

On pourrait encore mentionner les analyses documentées de Frédéric Tristram, qui en soulignent le caractère économiquement anecdotique, voire insignifiant.

Un argument légitime, repris à Machiavel, pourrait ainsi synthétiser l’ensemble de ces approches :

« Être en faveur de l’ISF relève en définitive essentiellement d’une conviction morale. Or la morale – en l’occurrence assurer plus d’équité en prenant aux riches pour redistribuer à ceux qui sont dans le besoin – n’a rien à faire en économie et en politique. Le politique s’occupe du bien commun et non de morale. Et si le bien commun exige de favoriser les riches pour qu’ils développent des investissements créateurs de croissance et d’emplois qui améliorent le pouvoir d’achat et le bien-être de tous, alors il faut le faire ».

On comprend donc le bien-fondé possible – et respectable – des arguments contre l’ISF. Ils peuvent venir d’analystes sincèrement préoccupés du bien commun et non nécessairement de méchants capitalistes affameurs du peuple qui ne rêvent que de s’en mettre plein les poches.

Ayant souvent manifesté mon admiration pour Machiavel, je suis sensible à la pertinence de l’argument.

Il est en effet indubitable – notre florentin l’a montré – que l’éthique, pour lui réelle, du politique a sa spécificité. Qu’elle ne coïncide pas nécessairement avec la morale commune, et qu’elle n’a pas à le faire, sous peine de bien des déboires.

Mais en dépit de son bien-fondé, et peut-être même – qui sait ? – de sa vérité, il est un point que cet argumentaire contre l’ISF n’aborde pas.

Un point qui relève pourtant lui aussi de la pensée de Machiavel.

Car, je l’ai souvent rappelé, celui-ci est familier de ce qu’on nomme désormais en théorie de la décision la « stratégie du maximin ». Cela veut dire que dans les situations d’incertitude, c’est le choix de la « meilleure pire conséquence » qui se révèle rationnel.

Or, il est aisé de s’en rendre compte, devant la question de l’ISF, nous sommes bien en situation d’incertitude.

Il n’est qu’à constater qu’aux arguments pertinents évoqués ci-dessus, on peut opposer une série d’arguments au moins aussi pertinents en faveur de l’ISF, que j’ai évoqués dans mes post précédents, en particulier ceux de M. Rocard ou Th. Piketty.

Il faut donc reconnaître que dans la situation d’incertitude politique et économique dans laquelle nous nous trouvons, et compte tenu du fait de l‘impossibilité d’avoir une vision claire et consensuelle de ce que pourraient être les bénéfices éventuels de la suppression de l’ISF pour la vitalité économique et la restauration de l’emploi dans notre pays, la solution la plus rationnelle aurait été sa conservation, du moins jusqu’à preuve mieux attestée de son inutilité.

D’un point de vue économique peut-être, mais surtout d’un point de vue purement politique et symbolique, cela aurait été en plein accord avec une approche authentiquement machiavélienne qui aurait en l’occurrence évité quelques déboires…

Car si l’on veut faire du Machiavel, encore faut-il aller jusqu’au bout.

À la décharge du gouvernement, on sait que cette suppression a été en partie compensée par l’IFI (Impôt sur la fortune immobilière). Et la décision de taxer la fortune « immobile » plutôt que celle qui peut participer de façon dynamique à l’investissement est sans doute pertinente. Elle va incontestablement dans le bon sens et pourrait faire avantageusement école au niveau européen.

Car en quoi le poncif qui consiste à répéter que la France étant le seul pays d’Europe à imposer la fortune il faudrait supprimer cet impôt empêcherait-il  de penser au contraire que d’autres pays gagneraient à l’imiter ?

Mais instaurer de telles mesures sans que soient mises en place des instances propres à évaluer rigoureusement leur application, sans vérifier que les capitaux libérés par le passage de l’ISF à l’IFI participent effectivement à l’économie témoigne d’une indiscutable légèreté…

Il faut être en effet bien bisounours pour penser que les riches vont spontanément investir pour le plus grand bien de la collectivité l’argent sauvé de l’impôt plutôt que dans quelque spéculation aussi stérile que rentable…

Et Machiavel n’a jamais prêché le bisounoursisme quand il s’agit de l’efficacité d’une stratégie politique ou économique.

Avec ou sans ISF, les réformes fiscales à venir devront s’en souvenir lorsqu’elles entreprendront d’accroître comme il se doit la contribution des plus fortunés à l’effort et au bien commun.

 

Si l’on n’y prend pas garde, c’est aussi une certaine dose de bisounoursisme qui risque de grever les nécessaires « épreuves permanentes de légitimation », ou la « démultiplication des formes de représentation » dont fait état Pierre Rosanvallon dans un article récent.

(…) Pourquoi la légitimité démocratique et électorale est-elle aussi contestée ?

La légitimité qui était électorale devient aussi morale. Ce n’est plus l’onction du suffrage universel qui peut seule conférer la légitimité politique, mais la qualité d’une action menée, la fidélité à une promesse. Cette légitimité-là est mise à l’épreuve en permanence. Or les dirigeants politiques, le président Emmanuel Macron en tête, se drapent dans des phrases du type : « j’ai été élu, donc je maintiens le cap et mon programme ».

Les représentants sont élus avec un si faible pourcentage aujourd’hui que leur légitimité de départ peut vite s’affaisser, et qu’il faut donc la renforcer par des épreuves permanentes de légitimation. L’onction électorale, il faut le rappeler, repose sur une fiction qui consiste à dire que la majorité exprime la volonté générale. Avec ces majorités courtes et un fort taux d’abstention, le pouvoir doit sans cesse relégitimer son « permis de gouverner », être évalué, contrôlé. Il faudrait aussi, comme on l’a dit, une démultiplication des formes de représentation. Cette révolte est le révélateur du nécessaire basculement des sociétés dans un nouvel âge du social et de l’action démocratique (…).

J’avais moi-même abondé en ce sens lors d’une recension avant même les présidentielles, d’un hors-série fort intéressant de l’Obs, intitulé « Démocratie et populisme ».

Nombre d’auteurs – dont P. Rosanvallon – y insistaient de façon prémonitoire sur l’urgence d’un renouvellement des modes de légitimation et de représentation.

Et l’un des apports positifs des Gilets jaunes a été de rappeler cette urgence.

Il ne faudrait cependant pas que des propositions pertinentes – telles que celles de rééquilibrer la représentation populaire au sein d’assemblées qui demeurent encore pour le moment les chasses gardées de classes sociales déterminées, voire de réhabiliter une désignation par tirage au sort rejoignant l’antique pratique athénienne soutenue par Jacques Rancière dans la revue citée ci-dessus – se voient perverties par un populisme un peu trop bisounours.

Ce pourrait être le cas en particulier du « référendum d’initiative citoyenne », qui figure dans de nombreuses propositions de Gilets jaunes et qui, comme les langues d’Ésope, peut être la meilleure ou la pire des choses.

Je me permets de reproduire ce que je disais dans le post mentionné ci-dessus :

J’en profite pour préciser un autre point: pourquoi ne pas avoir mentionné le référendum comme « outil » possible de la « rénovation démocratique » ?

Essentiellement, et c’est bien pour cela que Mme Le Pen compte l’utiliser, parce qu’il est là encore historiquement bien attesté qu’un tel outil fait partie de la panoplie classique de la démagogie et du populisme, et que, sous des formes diverses (« plébiscite » en particulier), il a servi a justifier des régimes autoritaires habiles à manipuler et exploiter l’affectif et l’émotionnel (« cf. « Césarisme », « Bonapartisme » – voir là dessus encore, toujours dans la même revue, l’article de Charles Giol, « Le spectre du césarisme », p. 52-54. On sait par exemple qu’un « référendum » proposé après quelque infanticide atroce aurait toutes les chances d’aboutir à la restauration de la peine de mort).

La constitution, sur la base du tirage au sort, d’assemblées populaires conviées à un exercice d’expertise et de délibération formé et informé a toutes les chances de se montrer beaucoup plus fiable que l’instrument ambigu du référendum (dont l’emploi peut être cependant conservé moyennant des protocoles précis et rigoureux).

De tels protocoles rigoureux doivent nécessairement encadrer les éventuels « référendums d’initiative populaire » ou « citoyenne », sous peine de voir la démocratie confisquée.

Car elle est indissociable de l’éducation et de l’information.

De telles « initiatives citoyennes » exigent en effet des citoyens formés et informés.

Pour ma part, j’irais même jusqu’à proposer un « brevet de citoyenneté » renouvelable.

Outre les connaissances classiques qui relèvent de l’ECJS scolaire (Éducation Civique Juridique et Sociale), il porterait sur quelques connaissances élémentaires pour qui veut tenir son rôle de citoyen.

Est-il possible en effet de faire des propositions politiques sérieuses et crédibles lorsqu’on ignore, par exemple, comme cela semble être le cas de beaucoup de ceux qui n’ont que le terme »ultralibéralisme » à la bouche, le coût de la dépense publique en France et ce qu’elle représente par rapport au PIB ? Ou celui des dépenses en protection sociale et transferts sociaux ?

Comment se fait-il que la plupart de celles et ceux qui stigmatisent « les patrons » ignorent généralement la réalité de l’entreprise française, constituée à 99,9% de PME, ou même le nombre d’entreprises en France et leur taille ?

Quid de la signification de « l’indice Gini », et du classement de la France par rapport à ces critères ?

etc. etc. etc.

Un petit test d’une vingtaine de questions bien ciblées pourrait permettre de participer de façon plus responsable et mieux informée au débat public.

Et peut-être, plus modestement, de savoir de quoi on parle.

Car la démocratie est une chose bien trop sérieuse et beaucoup trop fragile pour la laisser à l’ignorance et à la démagogie.

 

Ajout du 18/12:

Un article qui va dans le bon sens, en associant « référendum d’initiative citoyenne », et assemblée citoyenne tirée au sort et bénéficiant d’une formation spécifique, à laquelle serait soumis le contenu du référendum.

https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/12/18/gilets-jaunes-fonder-une-republique-a-la-hauteur-des-defis-du-xxie-siecle_5399064_3232.html

 

Ajout du 19/12:

Une remarquable synthèse, qui permet de penser et de travailler au delà des slogans:

https://www.la-croix.com/Economie/France/Le-modele-social-social-francais-systeme-efficace-fragile-2018-12-19-1200990679?from_univers=lacroix

Attention ! Un moratoire ne doit pas se transformer en enterrement de première classe.

Bien sûr, si certains ne se privent pas de traiter Laurent Berger de « jaune » (sans gilet, mais il en a l’habitude…), on peut aussi penser que la prise en compte de ses propositions, dès le 18 novembre, de construire « un pacte social de la conversion écologique » aurait pu éviter bien des pertes de temps et des dégâts.

Il faut de même reconnaitre son courage d’aller à contre sens de la facilité démagogique lorsqu’il affirme :

L’annonce de la suspension d’un certain nombre de taxes ou d’augmentations prévues doit permettre une forme d’apaisement. Mais il ne faut surtout pas que cela remette en cause la transition écologique. Car il n’y aura pas de justice sociale sur une planète morte.

Car la démagogie, c’est d’essayer de faire croire qu’on pourrait maintenir le statu quo, et que le règne de la divine bagnole, qu’elle soit thermique ou électrique, aurait la promesse de l’éternité, tout comme la croissance économique, celle de la consommation ou du pouvoir d’achat. Et ceci quel que soit le degré de solidarité demandé aux plus riches, ISF, IFI ou pas..

Or, entretenir de tels mythes relève d’une grave duperie, qui entraînera des réveils bien difficiles.

Car il faudra bien réduire la voilure. Et si ce n’est pas de gré, ce sera hélas de force.

On peut se demander pourquoi des mesures d’un aussi grand bon sens et d’une telle urgence que celles qui devraient permettre de diminuer la part de l’automobile et des camions dans les transports, mesures dont le projet avait pourtant fait l’objet d’un large consensus des partis politiques lors du Grenelle de l’environnement de 2007, devraient être systématiquement vouées à l’échec.

Car après l’abandon de la redevance poids lourds en 2013 – mise en place sans problème en de nombreux pays d’Europe – voilà que se profile l’échec – salué par beaucoup comme une victoire – d’un renforcement de la fiscalité écologique.

Et c’est précisément sur cet échec que comptent certains qui, après en avoir soutenu le projet ou s’être livrés dans leurs programmes à des surenchères écologiques, retournent maintenant leurs vestes et dénoncent l’insuffisance d’un « moratoire » pour réclamer à grands cris une « annulation » définitive.

Pitoyable « transition » de la surenchère écologique à la surenchère démagogique.

De toute évidence, le vent ne fait pas tourner que les éoliennes…

Certes, comme le souligne entre bien d’autres Laurent Berger, les mesures d’accompagnement social et de justice fiscale qui auraient dû précéder de telles décisions ont gravement fait défaut. Les « gilets jaunes » l’ont rappelé de façon entièrement justifiée.

L’intérêt d’un véritable moratoire pourrait donc être de laisser du temps pour réfléchir à ce qui pourrait efficacement réduire enfin le règne de l’automobile, désastreux pour notre environnement, et tout simplement pour notre survie.

Dans un post précédent, je faisais allusion à des propositions cohérentes et réfléchies qui vont dans ce sens :

Une grande nation doit maintenant avoir l’audace et la lucidité de montrer la voie. Se contenter d’augmenter les taxes sur les combustibles fossiles sans planifier une alternative cohérente, c’est évidemment faire le lit du populisme. Où est cette cohérence aujourd’hui ? Plus de 5 milliards de recettes des taxes sur les carburants – de loin le premier poste de dépense de la transition énergétique – vont financer éoliennes et panneaux photovoltaïques, qui n’aident en rien à sortir des énergies fossiles. En effet, l’électricité française est déjà largement décarbonée, grâce à nos centrales nucléaires et à nos barrages. Pourquoi ne pas utiliser cet argent pour financer la fin des chaudières au fioul, et aider massivement les plus modestes à avoir un logement bien isolé du froid ?

Pourquoi ne pas aider les « gilets jaunes », et au fond tous les automobilistes, à acheter des véhicules vraiment plus économes en carburant, en imposant des malus bien plus substantiels sur les plus grosses cylindrées ? Pourquoi ne pas annoncer qu’en 2022, au terme de ce mandat présidentiel, la France n’autorisera plus la vente de voitures neuves consommant plus de 5 litres aux cent ? Et qu’est-ce qui empêche d’ici là d’interdire la publicité pour les véhicules les plus voraces ?

Je suis d’une génération qui a eu la chance de connaître un monde où l’automobile ne régnait pas encore en pivot essentiel de l’économie et en maîtresse absolue de notre environnement.

Et force est de constater que la vie était parfaitement possible sans elle.

Ayant habité pendant mon jeune âge dans cette « France périphérique » dont on parle tant désormais, et y ayant d’ailleurs passé l’essentiel de ma vie, j’ai connu, dans une ville de 12 000 habitants, des réseaux de bus qui assuraient quotidiennement le ramassage, dans un rayon de 15 à 20 kilomètres autour de l’agglomération, de centaines d’ouvriers qui n’avaient pas le privilège de posséder une voiture.

Et les usines fonctionnaient parfaitement. En dépit de l’avènement du « tout voiture », elles ont aujourd’hui disparu.

J’ai connu une multitude de commerces de proximité, aujourd’hui disparus eux aussi, qui permettaient à tout un chacun de faire l’essentiel de ses achats en ne parcourant à pied ou à bicyclette que quelques dizaines ou quelques centaines de mètres.

J’ai connu nombre de commerçants ambulants qui desservaient régulièrement des villages reculés de montagne.

Et, lors du marché hebdomadaire, pour lequel le service de transports en commun se fendait de quelques bus supplémentaires, j’ai vu arriver en ville ces autocars auxquels on attelait une bétaillère qui pourrait être avantageusement remplacée de nos jours par une « vélotière ».

Car outre de tels exemples de mobilités aujourd’hui disparues, les solutions sont multiples.

Même en tenant compte du développement désastreux des « zones commerciales » en dehors des cités, il est possible – cela existe déjà dans la ville dont je parle, il suffirait d’augmenter un peu la fréquence – d’instaurer un système de navettes efficaces qui permettraient de réduire l’utilisation de la voiture pour accéder aux diverses « grandes surfaces ». J’ai déjà utilisé aussi des « minibus à la demande » dont la multiplication permettrait le désenclavement de nombreux villages en rendant possible la plupart des déplacements de proximité.

Sans parler bien sûr du covoiturage et autres solutions déjà en place de partage de mobilité.

Bien sûr, de telles solutions supposent l’aménagement de quelques horaires ainsi que des efforts d’adaptation. Mais l’ensemble est loin d’être hors de portée.

La difficulté la plus importante relevant sans doute d’un changement de mentalités et d’habitudes tellement ancrées qu’elles paraissent intouchables.

Pourtant, faire quelques centaines de mètres ou quelques kilomètres à pied ou à vélo pour accéder à l’arrêt de bus ou à la gare, comme tant de personnes l’ont fait pendant plus d’un demi siècle (et moi aussi pendant des années pour profiter du ramassage scolaire), est loin d’être une prouesse, et se révèle en outre excellent pour la santé. Les millions de citoyens qui ont connu ce genre de pratiques n’en ont pas spécialement souffert, que je sache.

Quelle ne fut pas ma déception lorsque, vieux disciple d’Alfred Sauvy (pas en ce qui concerne la démographie, toutefois…), d’Ivan Illich, Jacques Ellul et autres René Dumont, je constatai un jour que l’université à laquelle je me rendais en bus ou à vélo dans ma jeunesse était désormais encerclée par des parkings bondés.

Ou que des parents sans doute attentifs au bien-être de leurs enfants leur évitent maintenant quelques centaines de mètres à pied ou à vélo et les déposent en voiture devant la porte des écoles ou des collèges. Quitte à les amener, toujours en voiture, faire du sport au stade ou à la piscine…

Renvoyer indéfiniment aux calendes grecques à la moindre difficulté des transitions aussi accessibles, alors même qu’on se targue de faire profession « d’écologie » à grand renfort de déclarations électoralistes, ne va certes pas dans le sens d’une restauration de la crédibilité du politique.

Plutôt que de céder à la facilité du populisme et de la démagogie, il importe maintenant de faire œuvre véritablement politique, en utilisant au mieux ce qui devrait être un véritable moratoire en vue de promouvoir une réflexion exigeante et de mettre enfin en œuvre les mesures d’accompagnement social et pédagogique qui ont tant fait défaut.

Afin qu’un moratoire sur une transition écologique dont l’urgence vitale ne fait plus aucun doute ne se transforme pas, une fois de plus, et comme cela paraît hélas prévisible, en pure et simple capitulation.

En enterrement de première classe, pour le plus grand malheur de tous.

De la rétention fécale à la rétention fiscale, à propos du petit Carlos. De l’actualité de René Dumont et de la course à l’Afrique. De quelques propositions électriques de la CGT, et de la série Ad Vitam qui nous fait aimer la mort. Quelques brèves.

Stultitia me rappelle encore ce matin un beau texte de notre maître commun Sigmund Freud:

« Les enfants qui utilisent l’excitabilité érogène de la zone anale se trahissent parce qu’ils retiennent leurs matières fécales, jusqu’à ce que l’accumulation de ces matières produise des contractions musculaires violentes, et que, passant par le sphincter anal, elles provoquent sur la muqueuse une vive excitation. On peut supposer qu’à une sensation douloureuse s’ajoute un sentiment de volupté. Voici un des meilleurs signes d’une future bizarrerie de caractère ou de nervosité : quand l’enfant, assis sur le vase, se refuse à vider ses intestins et, sans obéir aux injonctions de la mère, prétend le faire quand cela lui plaira. » S. Freud, Trois essais sur la théorie de la sexualité, 1905. Gallimard Folio 1962, p. 81.

Les parents connaissent bien ce genre de manifestation, lorsque, bataillant dans l’espoir du moment tant attendu du vidage des intestins, ils se confrontent au veto triomphal de l’enfant qui affirme son pouvoir par l’instrument du refus.

Ainsi le petit Carlos, solidement vissé à son petit pot, expérimente sa puissance lorsque, par la rétention, il se montre, face au monde entier qui le presse d’accomplir son devoir, le seul maître de la situation.

On le sait, une pathologie fort courante pourra faire passer plus tard ce complexe de toute puissance du petit Carlos de la rétention fécale à la rétention fiscale et du refus de remplir son pot au refus de payer ses impôts.

On s’étonne alors que l’immaturité de ce genre de gros bébé puisse représenter le symbole d’une réussite sociale, alors qu’il ne s’agit jamais que d’une pathologie des plus vulgaires.

Mais les caprices de M. Bébé ont toujours fasciné les gogos. On voit ainsi des parents admiratifs devant les diktats du petit despote : « Quel caractère ! N’est-ce pas ? Il deviendra quelqu’un, sans aucun doute ».

Ce sont incontestablement ses 914 années d’études qui justifient que le salaire du despote en question soit multiplié d’autant par rapport à celui d’un de ses ouvrier smicards.

Rappelons toutefois qu’Henry Ford, qui s’y connaissait tout de même un peu en capitalisme et en réussite économique, considérait comme indécent le fait qu’un patron gagne plus de 40 fois le salaire moyen de ses employés.

La marge est déjà confortable. Pour ma part, je la diviserais plutôt par dix.

Mais que dire lorsque le dit bambin immature se permet de la multiplier par 914 ?

Le mouvement des « gilets jaunes » est certes ambigu, et certaines revendications ne brillent ni par la clarté, ni par la cohérence. De belles fins de mois ont en effet toutes les chances de ne pas nous servir à grand-chose – encore moins à nos enfants – quand nous verrons approcher une belle fin du monde…

Mais si nos dirigeants se montraient capables de poser des limites, par la loi ou par l’impôt, à de grossiers fantasmes infantiles qui relèvent cliniquement du stade anal, cela dégonflerait bien des colères et des rancœurs entièrement justifiées.

N’oublions pas qu’au pays d’Henry Ford, la taxation des très hauts revenus fut en moyenne de 80% pendant les années les plus glorieuses du capitalisme, et que cela n’impacta aucunement la croissance, bien au contraire.

À défaut de tout régler, et outre la portée symbolique, cela permettrait d’accroître la justice fiscale et les moyens dévolus à l’« accompagnement social » – pour le moment platonique – de mesures qui n’en demeurent pas moins urgentes : la transition, vite !

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Je rendais justement hommage, dans un post précédent, à René Dumont.

Et une émission récente rappelle opportunément les thèmes de sa campagne de 1974.

Il y a près de 50 ans donc, il avait en effet annoncé avec courage, lucidité et précision ce qui nous attendait, rassemblant sur son programme pourtant indispensable et authentiquement prophétique le glorieux score de … 1,32% des suffrages.

Sans doute l’ampleur d’un tel résultat s’explique-t-elle par le fait qu’il ait prôné entre autres choses la réduction drastique de l’emploi des énergies fossiles, des pesticides, l’abandon de la déjà sacro-sainte voiture au profit des transports en commun et du vélo – abandon au passage stimulé par le triplement délibéré du prix de l’essence (rien de nouveau sous le soleil…) -, le contrôle de la démographie, la décroissance de la production matérielle et de la consommation, etc.

Que serait en effet un monde avec quelques milliards de bagnoles, de smartphones et d’habitants en moins ; où la pollution, le réchauffement climatique et l’hyper-consommation seraient quantité négligeable ; où gorilles et autres orangs-outangs vivraient libres dans des forêts préservées ?

On n’ose y penser. Et de quoi parleraient donc les médias ?

Vite ! Ôtons ce cauchemar de devant nos yeux, comme nous l’avons fait il y a 45 ans.

Il est toujours trop tôt pour bien faire.

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Pourtant, si j’étais d’accord à l’époque avec Dumont en ce qui concerne l’abandon du nucléaire, je me suis éloigné de lui sur ce point, comme je l’ai souvent montré (par ex.).

Pour des raisons que j’ai aussi parfois évoquées, les publications de la CGT ne figurent pas parmi mes références habituelles.

Je dois cependant reconnaître que j’ai été agréablement surpris par celle de la Fédération Nationale Mines-Énergie (FNME CGT) intitulée : « 100% public. Casse investigation ».

Outre qu’elle défend le service public de l’énergie (il est en effet inconcevable que des infrastructures telles que des centrales nucléaires, des barrages, etc. puissent être sans risques majeurs livrées au secteur privé), on y relève des informations pertinentes et particulièrement documentées, qui ont le courage d’aller à contre-courant, et qui recoupent bien des idées soutenues sur ce blog.

Par exemple :

Circuits courts : la fausse bonne idée.

De plus en plus d’intérêts locaux s’expriment pour l’émiettement des réseaux et des circuits de production et de distribution, au motif des énergies renouvelables.

Ces propositions ne sont pourtant pas sans risques, tant pour l’usager que pour les territoires.

(…) Alléchantes sur le principe, ces solutions cachent une réalité bien moins noble, dont l’usager risque de faire doublement les frais. Certaines collectivités y voient la possibilité d’obtenir des financements supplémentaires et les fournisseurs privés, de nouveaux marchés à conquérir. L’implantation de ces nouvelles Infrastructures énergétiques représente en effet un marché juteux pour certains.

Quid du réseau national. Les politiques de l’énergie ont un rôle majeur à jouer pour répondre aux enjeux climatiques et il n’est pas certain que la sortie du système électrique national et la multiplication des systèmes de production sans maîtrise publique constituent la meilleure piste.

Certes, les gestionnaires de réseaux doivent développer des infrastructures supplémentaires en insérant des nouveaux moyens de productions ENR (énergies renouvelables). Mais cela ne diminue pas l’importance du réseau existant qui doit pallier l’intermittence de ces ENR pour fournir de l’énergie aux usagers, même en cas de manque de vent ou de soleil.

Un risque pour les territoires.

Le principe d’autonomie, agité comme une panacée au nez des collectivités, risque fort de se retourner contre elles.

Liberté des prix et disparités des tarifs d’acheminements entraîneraient en effet des inégalités dans l’accès à l’énergie et une discrimination régionale et locale pour l’accueil des activités économiques et industrielles. Au-delà des questions financières, la qualité de l’électricité risque elle aussi d’être déstabilisée en fonction de celle des infrastructures et des modes de production d’énergie. Jusqu’à présent, cette qualité de fourniture, garantie par un réseau national sous maîtrise publique, était une des forces de notre économie, plébiscitée par les industriels, notamment ceux travaillant dans la haute technologie.

L’émiettement des réseaux peut inverser cette réalité. Les territoires qui ne seraient pas en mesure d’offrir une qualité et une garantie d’approvisionnement suffisantes se verraient alors exposés à une désaffectation industrielle et économique et, par effet de cascade, à une désertification et du chômage.

Smart grids, aubaine ou arnaque ?

Appelés aussi réseaux d’énergie intelligents (REI), les Smart grids désignent également les communautés d’énergie et zones à énergies dites positives. Celles-ci sont le fruit d’initiatives libérales et de la volonté de certaines communes d’établir un circuit production-consommation de proximité, sans passer par le réseau historique. Leur visée est souvent économique. Sur le papier, les intentions sont louables : développement des énergies dites « vertes », coût préférentiel. La réalité l’est bien moins. Les dispositifs se limitent souvent à des champs de panneaux photovoltaïques et d’éoliennes à proximité de zones d’habitations. La quantité d’énergie, souvent trop faible, ne permet pas l’implantation d’entreprises dans la zone, créant une désaffection géographique. L’hétérogénéité des acteurs et solutions génère de fortes disparités quant au prix du kWh en fonction des zones. À ce jour, l’électricité produite par ces petits producteurs est rachetée au prix fort par EDF :

  • Photovoltaïque : entre 60 € et 200 € Mwh.
  • Éolien à 82 € Mwh.
  • Biogaz : entre 70 € et 173 € Mwh.
  • Biomasse à 43,4 € Mwh.

Mais si demain, pour des raisons de concurrence, ce tarif préférentiel s’arrête, l’usager paiera au prix fort l’énergie produite à côté de chez lui.

(…)

Ou encore, pour rappeler quelques chiffres trop oubliés :

38,4 mds d’€ payés par les usagers pour soutenir l’électricité photovoltaïque pour 0,7% de la production d’électricité.

40,7 mds d’€ payés par les usagers pour soutenir l’éolien pour 2% de la production française. (…)

Et enfin, pour ce qui est du dangereux (autant que juteux) mirage de la voiture électrique :

En raison de l’évolution climatique mondiale, il nous est demandé chaque jour de faire des économies d’énergie. Isoler notre logement, éteindre nos appareils électroménagers, changer notre véhicule diesel contre une voiture électrique qui serait source de diminution des gaz à effet de serre. Mais ce que l’on supprime d’un côté n’est-il pas de nature à être immédiatement compensé voire augmenté par le choix de la voiture électrique par exemple? Qui dit voiture électrique dit recharge. Qui dit recharge dit consommation et le passage au secteur privé de votre fournisseur ne changera rien, bien au contraire, à la facture finale. Si on atteint le remplacement de la moitié des véhicules en 2030, l’économie sur le carburant s’élèvera à 7,5 milliards d’euros, mais va nécessiter la construction de 5 nouvelles centrales nucléaires en France.

En réalité, la puissance des batteries a été augmentée, comme sur la voiture Renault Zoé. Il faut donc augmenter la puissance des chargeurs, donc payer plus et plus cher sa consommation énergétique. Les composants des batteries risquent de manquer, en plus ils polluent l’environnement, les sols, les eaux et les êtres vivants, ils ravagent aussi des régions entières de la planète. On peut se demander si les pouvoirs publics ne refont pas le « coup du gazoil » des années 70 en incitant les Français à acheter des voitures électriques et si les fournisseurs privés n’ont pas un gros intérêt en approuvant la méthode. [c’est moi qui souligne].

Ce sont bien eux qui signent leur publicité du slogan officiel : «L’énergie est notre avenir, économisons-la ».

Merci, la CGT, pour ces pertinents rappels !

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Autre confirmation de quelques idées développées sur ce blog :

Le dernier numéro du « Courrier International » (1464 du 22 au 28/11/2018) fait sa première page sur « La course à l’Afrique », tellement le continent africain est considéré comme terre d’avenir par la plupart des grandes puissances, États Unis, Chine, Inde, Russie, etc. qui se bousculent pour y investir.

Cela souligne encore, si besoin était, le caractère paradoxal d’une émigration économique dont il paraît justifié d’interroger la légitimité (cela ne remettant aucunement en cause, encore une fois, l’indispensable accueil des migrants relevant du droit d’asile).

L’Europe est-elle vraiment le bon choix à moyen terme pour un migrant économique ?

Un réel travail d’information et de pédagogie est encore à mener sur ce point.

Hélas, un autre paradoxe est à souligner : cette croissance de l’Afrique qui paraît désormais inéluctable au vu des investissements en cours va se faire sur le modèle des pays dits « développés », qui a ravagé l’environnement et le climat de notre planète, menaçant la survie de notre espèce.

Si c’est dans l’immédiat une apparente bonne nouvelle pour l’emploi local, le niveau de vie et les « fins de mois », elle risque fort de très rapidement se transformer en chimère et en piège mortel.

Reprenant dans un autre contexte le titre fameux de René Dumont, il ne serait pas exagéré de dire que « l’Afrique noire est mal partie », tellement le développement qui se profile représente de risques catastrophiques.

Les africains auront-ils assez de lucidité, d’intégrité et de courage politique pour refuser le mirage consumériste auquel les investisseurs vont les assigner, corruption aidant, et pour impulser un développement alternatif ?

Il est hélas permis d’en douter…

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Pour terminer, une petite critique télévisuelle :

Je suis loin d’être un grand fan de séries télévisées.

Mais connaissant mon intérêt pour ce qui touche au transhumanisme, Stultitia m’a conseillé de suivre « Ad Vitam ».

Et je n’ai pas été déçu.

En dépit bien sûr de quelques artifices tape-à-l’œil de bonne guerre, beaucoup d’idées sont judicieuses, et souvent de simple bon sens.

On peut se demander en effet, par exemple, à quoi serviront les enfants dans un monde en marche vers l’immortalité.

À moins de se lancer, comme le préconisent Jeff Bezos ou Elon Musk dans une conquête de l’univers pour le moins fantasmatique en vue d’éponger l’excédent des humains sur notre planète, on est bien obligé de convenir, avec l’un des protagonistes de la série, que « la vérité, même si personne n’ose la dire, c’est que nous n’avons plus besoin d’enfants ». Dans le monde d’Ad Vitam, ils sont de trop.

C’est d’ailleurs cette conscience qui explique, dans un tel monde, la méfiance compréhensible des « régénérés », futurs immortels rajeunis en permanence, face aux « adolescents », « vrais jeunes » non encore régénérables qui ne peuvent être perçus que comme inutiles, voire menaçants.

Et, par contrecoup, les crises existentielles de ces adolescents qui, privés de toute reconnaissance et de toute estime d’eux-mêmes, ne trouvent plus d’exutoire que dans des pulsions suicidaires rémanentes.

Car il n’est pas si évident de supprimer la mort.

Chassez-la, et elle revient au galop !

Comme dans cette scène extraordinaire qui se passe dans un « death shop », où le tabou de la mort est décliné de toutes les façons possibles (serpents venimeux, mygales, armes létales, etc.) à l’usage de néo-bobos immortels en manque de fantasmes et de sensations fortes.

Et, bien sûr, dans le dénouement final, où les mêmes bobos « régénérés » (ou « dégénérés », on se le demande…), assistent, moyennant droits d’entrée sans doute fort confortables, à de nouveaux jeux du cirque, qui mettent en scène de jeunes victimes endurant la vraie mort, elle-même précédée d’un processus de vieillissement accéléré.

Frissons garantis…

Étonnamment, les seules personnes se tirant avec un certain honneur d’un tel univers cauchemardesque – outre les adolescents libérés par Darius le policier et Christa l’héroïne et qui partent vers un « ailleurs » où vraisemblablement la mort sera sauvée – sont des croyants (chrétiens, semble-t-il, mais pourquoi pas juifs, musulmans ou autres ?) qui, résistant aux « évolutions sociétales », ont conservé à l’antique mort sa consistance « traditionnelle ».

Et paradoxalement – au grand désespoir sans doute de quelques évêques et autres « comités d’éthique », quand vient son heure, le mourant se voit entouré par sa famille et sa communauté lors d’un rite qui ressemble fort à une « assistance au passage » signant l’accomplissement joyeux de la vie.

Car au terme de ces épisodes et devant l’effroi d’un tel monde « transhumain », on en vient à bannir avec horreur l’immortalité et à s’écrier « Vive la mort ! ».

Et si, en effet, elle était indissociable de ce qui fait de nous de vrais humains, et non de dérisoires bébés immatures névrotiquement accrochés à leur fantasme de toute-puissance ?

Du Brésil de Jair Bolsonaro, et de celui de Zweig et Bernanos. Et encore une fois des enjeux d’une confrontation entre barbarie et civilisation.

J’aime  trop le Brésil et les brésiliens pour les accabler d’une réprobation de donneur de leçons.

Je voudrais simplement rappeler aujourd’hui que ce grand pays et ce grand peuple ont fait l’admiration, entre autres, de deux des plus grands esprits du XXème siècle qui y ont trouvé un temps refuge et consolation face aux infamies qui se manifestaient dans la vieille Europe :

« Vous avez admirablement su conserver votre générosité », déclare aux brésiliens Stefan Zweig. « Jusque dans le domaine de l’art vous traitez l’étranger en hôte bienvenu, vous ne l’écartez pas, vous n’êtes pas encore souillés par cette répugnant e xénophobie, cette animosité envers les étrangers, cette crainte de l’autre qui aujourd’hui rend les pays d’Europe moralement si laids (…) Quelle vitalité, quel dynamisme dans votre histoire, et que votre nature est belle, extraordinairement belle dans sa diversité insaisissable, comparable en cela aux plus splendides paysages de ce monde ! (…) Mes chers compagnons, imprégnez donc votre âme de cette richesse dont vous êtes comblés, et que cette plénitude vous serve à œuvrer pour vous, pour votre nation et pour nous tous ! » (Merci au Brésil, conférence à Rio de Janeiro, 25 août 1936, trad. Dans S. Zweig, Pays, villes, paysages, Ecrits de voyage, Belfond, Paris 1996, p. 245. 247-248).

On le sait, Zweig consacrera l’un de ses derniers écrits à ce pays dont il choisit, lui l’apatride, de faire sa dernière demeure (Le Brésil, Terre d’avenir, Livre de poche, 2002).

Et quoi de plus émouvant et de plus symbolique que cette rencontre singulière, au cœur d’une terre dont l’amour les rassemblait, avec cet autre géant de la pensée et de la résistance, Georges Bernanos, quelques jours avant que Zweig ne décide de mettre pour toujours un terme à ses pérégrinations.

« Bernanos avait emprunté un chemin parallèle au sien et, comme lui, quitté l’Europe, désespéré des renoncements devant l’hitlérisme, envoûté par le continent sud-américain. Le Français avait plongé plus profond encore dans les terres, au milieu d’une contrée désolée de collines nues, à trois cents kilomètres au nord de Rio, au lieu-dit de la Croix des Âmes. Outre l’amour pour le Brésil, [Zweig] partageait avec Bernanos la fascination de l’errance, la nostalgie d’un paradis perdu. » (Laurent Seksik, Les derniers jours de Stefan Zweig, Paris, Flammarion 2010, p. 84).

On ne peut donc que souhaiter au Brésil qu’il reste fidèle à ce qui en a fait la terre d’élection de tant de grands esprits !

Nous serions mal placés pour lui jeter la pierre.

Car ce qui lui arrive aujourd’hui est hélas significatif d’un mouvement de fond dont peu de parties du monde peuvent se prétendre indemnes.

Malgré ce qu’en disent bien des commentaires, l’élection de Jair Bolsonaro n’a que peu à voir avec les erreurs et la corruption du PT (Parti ces Travailleurs) ou d’autres partis, d’ailleurs.

Corruption et violence sont le lot de la vie politique et de la société brésilienne depuis bien des décennies et faire reposer sur Lula, Dilma Rousseff, tout comme d’ailleurs sur Michel Temer l’entière responsabilité des désordres se révèle particulièrement simpliste et réducteur.

Ce droit est, dirait-on, plus droit qu’une flèche

qui veut que le riche larron pende le larron misérable !

disais-je dans un post précédent en citant Peire Cardenal.

Quoi qu’il en soit, les raisons purement politico-économiques ne peuvent rendre compte de ce qui se passe en ce moment au Brésil.

Pas plus qu’elles ne suffisent à rendre compte de la situation aux États Unis, en Italie, en Hongrie, en Allemagne et hélas dans bien d’autres endroits de la planète.

Il y a là quelque chose d’autre, de bien plus obscur et profond.

Car si elles peuvent en effet en constituer des éléments déclencheurs fortuits (dans certains contextes, elles ne sont même pas nécessaires…) les difficultés économiques et les crises politiques n’ont en elles-mêmes rien à voir avec le déchaînement de discours racistes, xénophobes, homophobes, antisémites, l’apologie des armes, de la violence et du meurtre.

Avoir « envie de tuer des couples d’homosexuels s’embrassant dans la rue », affirmer que «l’erreur de la dictature a été de torturer [30 000 personnes] plutôt que de les tuer », promettre de « ne plus accorder un centimètre de terre aux Indiens » de l’Amazonie, etc. etc., de telles déclarations, et le fait qu’elles puissent rassembler une majorité de votants ne peuvent s’expliquer par quelque raison relevant simplement de l’économique sous peine de banaliser l’intolérable.

Rendre compte de tels jaillissements impose donc de recourir à d’autres clés.

Curieusement, on les trouve encore chez Stefan Zweig, lorsqu’il nous rapporte ses conversations à Londres avec Freud, son ami, peu avant la mort de ce dernier :

« Au cours de ces heures passées en sa société, j’avais souvent parlé avec Freud de l’horreur du monde hitlérien et de la guerre. En homme vraiment humain, il était profondément bouleversé, mais le penseur ne s’étonnait nullement de cette effrayante éruption de la bestialité. On l’avait toujours traité de pessimiste, disait-il, parce qu’il avait nié le pouvoir de la culture sur les instincts ; maintenant – il n’en était, certes, pas plus fier – on voyait confirmée de la façon la plus terrible son opinion que la barbarie, l’instinct élémentaire de destruction ne pouvaient pas être extirpés de l’âme humaine. Peut-être, dans les siècles à venir, trouverait-on un moyen de réprimer ces instincts au moins dans la vie en communauté des nations ; dans la vie de tous les jours, en revanche, et dans la nature la plus intime, ils subsistaient comme des forces indéracinables » (Stefan Zweig, Le monde d’hier. Souvenirs d’un Européen, Livre de Poche 1982, p. 492-493).

Et sans doute faudrait-ajouter pour être complet ce « profiteur de la psychanalyse », selon l’expression de Stéphane Horel (Lobbytomie. Comment les lobbies empoisonnent nos vies et la démocratie, La Découverte, Paris 2018, p.15), que fut Edward Bernays, neveu de Freud, qui sut utiliser de manière géniale les travaux de son oncle dans le but de profiter de façon fort lucrative de la désinhibition des pulsions et de leur récupération par la propagande, la publicité et la consommation (lire p.17ss le récit édifiant de la façon dont il réussit à faire fumer les femmes, pour le plus grand bonheur des cigarettiers…).

Et c’est bien parce que nous sommes les êtres dont nous parle Freud que nous sommes désormais entrés dans l’ère de la politique-Bernays, ère où nos pulsions se voient subtilement éveillées, flattées et utilisées par d’habiles manipulateurs sans scrupules.

Immémoriale peur de l’Autre et besoin primaire de sécurité, recherche de boucs émissaires, fantasme de toute-puissance, fascination de la force, de la violence et des armes, tout cela fait désormais l’objet d’une exploitation délibérée, scientifiquement programmée.

C’est ainsi qu’on en vient à nous faire croire que le Parti des travailleurs distribue aux enfants de maternelle des biberons en forme de pénis et veut instituer la pédophilie dans les écoles, que les États Unis ou l’Allemagne – qui en passant manquent de main d’œuvre…- sont à la merci d’une invasion de barbares, que les homosexuel.le.s, les noirs, les juifs ou les arabes constituent un danger pour notre civilisation, que la sécurité de tous passe par l’armement de chacun, etc. etc.

Dans le cas du Brésil, on sait que de tels discours ont été largement construits et propagés par des médias dont les plus importants sont aux ordres de puissances financières elles-mêmes fort accommodantes avec les velléités de dictature.

Le système Trump, qui n’est lui-même que l’illustration du système de propagande initié par Bernays, a fait école : Les « trois B »( « bœuf » – pour les propriétaires terriens et l’agrobusiness écologiquement funeste -, « Bible » – pour les évangéliques et leurs capitaux démesurés – et « balles » – pour le lobby du port d’arme-), n’ont nul besoin de discours politiques sophistiqués : le Tweet suffit.

Il s’avère certes un peu court pour parler de socialisme, de droits humains ou d’humanisme libéral, mais qu’a-t-on besoin de réflexion rationnelle et autres vieilleries de ce genre ?

Tout cela a fait son temps et s’avère périmé au siècle de la com et de l’argent-roi !

Pour flatter la pulsion, attiser les peurs, propager la haine, la violence ou le mépris, une ligne suffit.

Et la victoire tient désormais au choix de cette ligne.

Une « infox » savamment propagée par des communicants maîtrisant parfaitement des réseaux sociaux eux-mêmes relayés par des médias aux ordres de la finance, et le tour est joué !

Pas même besoin de s’embarrasser d’un programme ou de débats contradictoires.

Miser sur la désinhibition des pulsions, c’est gagner à tous les coups.

La preuve !

Bienvenue dans l’ère Bernays !

 

Il paraît probable que les temps à venir nous confrontent à quelque tornade.

« So foul a sky clears  not without a storm »

« Un ciel aussi sombre ne s’éclaircit pas sans une tempête« , disait Zweig, citant Shakespeare (Vie et mort du Roi Jean, IV,2 ; dans Le monde d’hier, op.cit. p. 448).

Car il s’agit tout simplement de se confronter à l’alternative énoncée autant par Freud que par Zweig et Bernanos : la civilisation est-elle en mesure de résister à la barbarie ?

En mémoire de ceux qu’il a un jour accueilli et protégé, ne ménageons pas notre soutien au peuple brésilien, pour qu’il sache garder le cap dans ce combat qui est aussi le nôtre.

 

Ajout du 03/11:

Coïncidence ? Plutôt hélas quelque chose dans l’air…

Outre notre Président qui met en garde contre un retour à l’Europe des années 1930 et François Hollande contre le désenchantement démocratique, je m’aperçois aujourd’hui que le dernier numéro du Courrier International (1461 du 1 au 7/11/2018) intitulé « Un monde de brutes » contient des articles qui confortent mes modestes réflexions.

En particulier (p. 14-15), de Rodrigo Tavares :

Seul le Brésil pouvait accoucher d’un Bolsonaro, Publié le 19/10/2018 dans la Folha de São Paulo :

(…)

« Il est cependant des facteurs spécifiques au Brésil qui expliquent qu’un homme politique aux manières brutales, qui n´avait jusqu´ici qu´une envergure régionale, prônant des valeurs clivantes et à l’intelligence limitée ait pu, en quelques années, se hisser sur la scène nationale sans le soutien des médias traditionnels.

Tout d’abord, Bolsonaro est celui qui dans cette campagne aura su le mieux occuper l’inframonde des réseaux sociaux. Rappelons que le Brésil est l’un des pays du monde qui compte le plus grand nombre d’utilisateurs de Facebook (il se classe 4e), de Twitter (6e) et de WhatsApp (3e).

Pendant que les figures politiques traditionnelles jouaient des coudes pour se frayer une place à la télévision ou dans la rue, Bolsonaro a mis au point au fil des années tout un appareil, aussi perfectionné que discret, d’attaque et de propagande sur les réseaux. Il a adopté en particulier une stratégie pyramidale de diffusion, avec quelque 300 000 groupes WhatsApp animés par des militants régionaux et municipaux, mais aussi étrangers.

Une dictature cybernétique grâce à WhatsApp

Comme l’a révélé [pendant l’entre-deux-tours] une enquête publiée par la Folha de São Paulo, les milieux d’affaires ont financé, à hauteur de quelque 12 millions de reais [2,8 millions d’euros], une grande campagne d’envois sur WhatsApp de centaines de millions de messages anti-PT [une pratique illégale car considérée comme du financement électoral déguisé]. Bolsonaro a transformé les électeurs en propagandistes : les victimes sont devenues des bourreaux.

Une sorte de dictature cybernétique s’est mise en place. Quand on n’appartient pas à ces groupes militants, on est ébahi par la violence avec laquelle les électeurs de Bolsonaro défendent publiquement des idées absurdes. L’application de messagerie instantanée [WhatsApp] a été utilisée pour diffuser des quantités alarmantes d’intox, de mensonges et autres fausses nouvelles capables de transformer l’individu lambda en véritable soldat. (…) »

 

Ou encore (p.16), de Fiodor Loukianov :

Le retour de la barbarie en politique, publié le 17octobre, extrait de Rossia v Globaknoï Politiké (Moscou).

(…)

« Aujourd’hui, la régression est galopante. (…)

Et quand l’arsenal intellectuel dysfonctionne, ce sont les instincts qui mènent le bal. On peut aujourd’hui observer ce phénomène partout dans la politique mondiale, où l’on fait passer les petites et grandes intrigues pour de la tactique, la voracité pour de la stratégie et la barbarie pour de l’intransigeance.

(…)

Comme l’ont rappelé Henry Kissinger récemment et Stephen Hawkings dans son dernier ouvrage, les approximations et les dilemmes éthiques engendrés par le développement technoscientifique sont considérables. Mais il y a des problèmes beaucoup plus primitifs qu’on ne peut mettre sur le compte des facteurs technogènes. Il s’agit de l’effondrement des normes éthiques, qui, élaborées au fil des siècles au prix d’épreuves et d’erreurs terribles, avaient contribué à réduire l’arbitraire et “civilisé” les relations internationales. Pour faire dérailler tout cela, les surhommes sont superflus, l’homme ordinaire y suffit ».

*****

Triste confirmation, s’il en était besoin, de ce jugement de Freud que j’ai souvent rappelé :

L ‘homme n’est point cet être débonnaire, au cœur assoiffé d’amour, dont on dit qu’il se défend quand on l’attaque, mais un être, au contraire, qui doit porter au compte de ses données instinctives une bonne somme d’agressivité.(…)

En règle générale, cette agressivité cruelle, ou bien attend une provocation, ou bien se met au service de quelque dessein dont le but serait tout aussi accessible par des moyens plus doux. Dans certaines circonstances favorables en revanche, quand par exemple les forces morales, qui s’opposaient à ses manifesta­tions et les inhibaient jusqu’alors, ont été mises hors d’action, l’agressivité se manifeste aussi de façon spontanée, démasque sous l’homme la bête sauvage qui perd alors tout égard pour sa propre espèce. (Freud, Malaise dans la civilisation).

 

Des souris et des femmes. Ainsi que des moutons de Panurge du Comité National d’Éthique dès qu’il s’agit de PMA.

Non, cela ne relève pas des fake news :

« Des scientifiques chinois ont supprimé les barrières naturelles qui empêchent deux mammifères de même sexe de se reproduire entre eux ».

On peut bien sûr se demander quelle est l’utilité de ce type de recherche, mais on peut aussi penser que ce genre de réalisation est loin d’être négligeable.

Car tout comme l’utérus artificiel, la greffe d’utérus, la GPA ou l’IAD pour toutes, la reproduction de deux mammifères de même sexe apparaîtra désormais comme un possible qui un jour s’appliquera aux être humains.

Dans la course insensée au transhumanisme, il ne s’agit que d’une question de temps.

Question de temps qui est aussi au cœur de l’activité du CCNE [Comité Consultatif National d’Éthique], car, comme le dit avec pertinence J.C. Guillebaud citant l’historienne Nadine Fresco, cet organisme est hélas de plus en plus comparable « à un ‘’jardin d’acclimatation’’ qui permet de familiariser les citoyens avec le nom des transgressions bioéthiques, de sorte qu’au bout du compte elles seront acceptées sans coup férir. C’est bien ce qui se passe sur la durée ».

Sa fonction essentielle étant « de tout permettre en prenant simplement soin de le faire en temps opportun », comme le souligne Olivier Rey (cf. J.C Guillebaud, article cité).

Comme je l’ai déjà mentionné,

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/06/27/pma-lethique-supposerait-elle-lincoherence/#comment-451

les interventions du CCNE pour ce qui est de la PMA sont pétries d’insuffisances et d’incohérences dans l’argumentation, réduisant ce qui devrait être l’éthique à une pure et simple démagogie*, et se limitant pour l’essentiel à donner un aval à quelque « promesse de campagne » bien peu étayée pour ce qui est de la réflexion.

 

Car reprenons une nouvelle fois ce qui tient lieu d’arguments.

(Je me fonde sur le texte de l’Avis 129 : «Contribution du Comité consultatif national d’éthique à la révision de la loi de bioéthique 2018-2019. Cet avis a été adopté à la suite du Comité plénier du 18 septembre 2018 après onze réunions tenues entre juin et septembre 2018»).

http://www.ccne-ethique.fr/sites/default/files/avis_129_vf.pdf

  • Passons rapidement, tellement elle est grossière, sur la confusion implicite hélas classique entre fait et droit, qui relève d’une ignorance de concepts élémentaires de la  philosophie :

Les demandes sociétales d’accès à l’AMP [le CCNE utilise ce sigle plutôt que PMA] se définissent de leur côté par la possibilité d’utilisation de ces techniques à d’autres fins que celle de pallier l’infertilité pathologique chez les couples hétérosexuels. On assiste, en effet, à une augmentation des demandes de recours à l’AMP qui ne s’exprimaient pas jusqu’alors, ou très marginalement, portées à la fois par les évolutions de la société, de la loi française et des lois de certains pays étrangers, et celles de la technique. (texte cité, p.114).

Le fait des évolutions de la société, de la loi en France ou à l’étranger, tout comme les évolutions de la technique n’a en soi rien à voir avec le droit.

Ce n’est pas parce qu’on observe le fait de la toxicomanie, de l’évasion fiscale, de la montée de l’AFD en Allemagne, de l’extrême droite au Brésil ou des possibilités de clonage reproductif qu’il faut considérer que de tels faits devraient nécessairement trouver une justification au niveau de l’éthique comme à celui du droit.

Mais une distinction aussi élémentaire paraît échapper aux membres du CCNE !

« Pourquoi ne le ferions-nous pas puisque la technique le rend possible ? Puisque cela fait l’objet de « demandes sociétales », ou que les américains le font », etc.

« Pourquoi ne le ferions-nous pas puisque les souris le font ?», pourrait rajouter Stultitia.

On s’étonne ainsi de rencontrer une telle légèreté dans un texte présumé sérieux, mais qui à aucun moment ne semble éprouver le besoin de préciser cette distinction pourtant essentielle.

Hélas, ce genre d’incohérence n’est pas perçue comme telle par bien des citoyens peu informés, surtout lorsqu’elle émane d’une soi disant autorité éthique et scientifique.

 

  • Mais un autre « argument » entraîne des conséquences bien plus graves.

Celui qui fait état d’une « revendication de liberté et d’égalité » :

Cette demande d’AMP, en l’occurrence une insémination artificielle avec donneur (IAD), pour procréer sans partenaire masculin, en dehors de toute infertilité, s’inscrit dans une revendication de liberté et d’égalité dans l’accès aux techniques d’AMP pour répondre à un désir d’enfant (id. ibid. p.120).

Car il s’agit bien là de l’argument essentiel, celui dont la portée est la plus conséquente sur un public peu ou mal informé.

On comprend bien sûr que ce genre « d’argument » puisse être utilisé à des fins de manipulation idéologique, mais il n’a en réalité aucune cohérence et partant, aucune pertinence.

Ce que reconnaît de façon parfaitement justifiée le Conseil d’État, lorsqu’il affirme, en récusant la qualification de « discrimination » à propos du refus de la PMA pour les lesbiennes, que « le principe d’égalité ne s’oppose pas à ce que le législateur règle de façon différente des situations différentes ».

Comme je le signalais dans un commentaire, la similitude n’a rien à voir avec l’égalité.

Il n’y a pas de droit à la similitude comme il y a un droit à l’égalité; cela aussi relève de concepts philosophiques élémentaires, dont la méconnaissance entraîne des erreurs de bonne foi, mais aussi bien des supercheries.

Fort heureusement, on peut être égaux sans être similaires.

La femme et l’homme doivent être égaux en droit. Cela n’implique aucunement que l’homme revendique sous prétexte d’égalité le droit de disposer d’un utérus et d’accéder à la grossesse, ou la femme celui de posséder des testicules afin d’inséminer une compagne.

Encore moins doit-on considérer de telles différences comme discriminations.

« Le principe d’égalité ne s’oppose pas à ce que le législateur règle de façon différente des situations différentes » affirme donc le Conseil d’État.

Il en va de même en ce qui concerne la dissimilitude entre un couple homosexuel et un couple hétérosexuel.

Pour ce qui est de la procréation, elle ne relève donc en aucun cas de l’inégalité ni de la discrimination. Il s’agit simplement d’une différence.

Tout comme, n’en déplaise à Michael Jackson, un noir est différent d’un blanc tout en relevant de la même égalité de droit.

Or, cette confusion entre égalité et similitude, qui en vient à considérer comme discrimination ce qui est différence légitime, est en permanence instrumentalisée pour justifier le recours à la PMA sous prétexte de discrimination.

Et beaucoup, par manque de connaissance, d’information ou de réflexion, mais aussi par vulnérabilité à un certain chantage à la compassion et à « l’égalité » habilement utilisé et largement répercuté par les médias, sont donc convaincus que les couples de lesbiennes subissent une inadmissible discrimination.

Si « aujourd’hui, 75 % des Français sont favorables à l’extension de la PMA », comme nous le dit Brice Teinturier , il y a fort à parier que ce jugement est motivé par cette conscience erronée d’une « inégalité » ou d’une « discrimination ».

Alors que celle-ci ne relève que de l’erreur ou de la manipulation.

Par contre, une inégalité, réelle cette fois, toucherait effectivement les enfants nés de PMA dans la mesure où le fait de ne pas bénéficier d’un père et d’une mère relève effectivement d’une inégalité de droit par rapport aux autres enfants, et non plus d’une simple différence.

Si les enquêtes concernant la PMA étaient formulées autrement (si on demandait par exemple « pensez-vous que le droit de l’enfant à l’égalité soit respecté si certains sont privés de père ou de mère ») on obtiendrait sans doute un tout autre pourcentage.

Mais les formulations des enquêtes sont rien moins que neutres…

Il est donc aberrant de voir un « Comité d’Éthique » propager des incohérences aussi flagrantes, qui, témoignant d’une ignorance grave des rudiments de la philosophie, entraînent des personnes qu’il devrait éclairer à succomber à de grossières supercheries.

Et lorsqu’Agnès Buzin prétend à tort qu’entre PMA et GPA il ne s’agit « absolument pas de la même problématique », elle oublie qu’au-delà de la question de la « marchandisation du corps de la femme », l’argument principal soulevé en faveur de la PMA pour toutes par le CCNE, celui justement de « l’égalité », est tout simplement le même que celui qu’évoquent les partisans de la GPA.

N’en déplaise à notre ministre, il s’agit donc incontestablement de la même problématique.

Il sera donc bien difficile de maintenir sur ce point, entre PMA pour toutes et GPA, un « deux poids deux mesures », c’est-à-dire dans ce cas une réelle inégalité et discrimination sexiste entre le droit de la femme et celui de l’homme.

Mais démagogie et « promesses électorales » ne s’embarrassent pas de telles subtilités…

 

  • Un autre point scandaleusement négligé par le texte du CCNE est celui de la situation de l’enfant et de ses droits.

Par le biais de l’invocation d’un tout puissant « désir », tout semble en effet y privilégier implicitement un « droit à l’enfant », dont les juristes s’accordent à dénoncer l’absurdité.

Si des différences profondes s’expriment dans la consultation sur la question de l’ouverture de l’assistance médicale à la procréation aux couples de femmes et aux femmes seules, l’importance de certains éléments est partagée par tous: l’importance d’une structure familiale, la réalité du désir d’enfant (…) (id. p. 131).

Les quelques références à ce que pourrait être la situation de l’enfant né par IAD ou PMA sont étonnamment succinctes et désinvoltes :

Simple allusion à

« la conscience de la responsabilité parentale vis-à-vis de l’enfant » (id. p.131)

Cette demande d’accès pour toutes les femmes à l’IAD a également fait débat au sein du CCNE, en particulier sur les conséquences pour l’enfant d’une institutionnalisation de l’absence de père, donc de l’absence de l’altérité « masculin-féminin » dans la diversité de sa construction psychique. (id. p. 121).

Cette demande d’AMP, en l’occurrence une insémination artificielle avec donneur (IAD), pour procréer sans partenaire masculin, en dehors de toute infertilité, s’inscrit dans une revendication de liberté et d’égalité dans l’accès aux techniques d’AMP pour répondre à un désir d’enfant. Elle modifie profondément les relations de l’enfant à son environnement familial, en termes de repères familiaux, d’absence de père, institutionnalisée ab initio.

Elle fait émerger aussi plusieurs interrogations sur la relation des enfants à leurs origines, puisqu’en France le don est anonyme et gratuit, ou sur le fait de grandir sans père. Aussi sur ces points, il serait pertinent de pouvoir s’appuyer sur des recherches fiables sur l’impact de cette situation.

Cependant l’analyse du CCNE, après les États généraux comme dans l’avis 126, s’appuyant sur la reconnaissance de l’autonomie des femmes et la relation de l’enfant dans les nouvelles structures familiales, le conduit à proposer d’autoriser l’ouverture de l’IAD à toutes les femmes.

Il considère que l’ouverture de l’AMP à des personnes sans stérilité peut se concevoir, notamment pour pallier une souffrance induite par une infécondité résultant d’orientations personnelles. Cette souffrance doit être prise en compte. (id. p. 120).

Admirons le « cependant » : les modifications certes reconnues des relations de l’enfant à son environnement, l’absence de père « institutionnalisée », tout cela pose bien sûr quelques problèmes ; cependant cette souffrance inéluctable de l’enfant apparaît en fin de compte comme quantité négligeable, comparée à « une souffrance induite par une infécondité résultant d’orientations personnelles » du couple d’intention.

Façon élégante de dire que le droit de l’enfant est tout-à-fait secondaire par rapport au « droit à l’enfant », qui impose, sans autre considération, de « proposer d’autoriser l’ouverture de l’IAD à toutes les femmes ».

Ici encore, il s’agit d’une légèreté proprement consternante.

Pour qui connaît tant soit peu les avancées considérables des connaissances concernant le développement de l’enfant y compris depuis  sa vie prénatale,

(j’avais cité dans un post précédent quelques références en particulier à la psychothérapeute Anne Schaub, aux ouvrages de Benoît Bayle, par exemple: L’identité conceptionnelle. Tout se joue-t-il avant la naissance ? Cahier Marcé n° 1, coll. « Médecine, psychanalyse et société »Penta – L’Harmattan, Paris, 2005, ainsi que son site sur Internet. On sait par ailleurs que les études de PPN (Prenatal and Perinatal Psychology ; par ex. pour ne citer qu’un titre évocateur : A. J. Ward, « Prenatal Stress and Childhood Psychopathology. » Child Psychiatry and Human Development 22(1991): 97-110) etc. sont particulièrement approfondies dans le monde anglo-saxon).

une telle désinvolture relève de la supercherie, et n’est en aucun cas digne d’une réflexion qui prétend orienter les citoyens sur les questions d’éthique.

 

  • D’autres problématiques seraient bien sûr à développer, en particulier celles concernant la filiation, l’anonymat du don et l’identité du donneur :

La réflexion sur l’accès aux origines des enfants nés par une procédure d’AMP avec tiers donneur est aussi considérée comme indispensable. Concernant l’anonymat du don, un consensus existe sur le fait de ne pas cacher aux enfants l’histoire de leur conception et sur la distinction entre un donneur et « un père ». En revanche, le débat persiste quant aux informations qui pourraient être dévoilées et leurs modalités d’accès, mais la distinction est clairement faite entre une information non identifiante et le dévoilement de l’identité du donneur, ce qui n’est pas assimilé à la levée de l’anonymat. (id. p. 116).

 

  • Mais je terminerai en évoquant ce que j’avais nommé dans un post précédent le « chantage à la résilience », qui, bien qu’il ne soit pas explicite dans ce texte, en sous-tend toute la démonstration.

Car si la souffrance de l’enfant est négligeable par rapport à la « souffrance induite par une infécondité résultant d’orientations personnelles », c’est qu’il semble évident depuis longtemps qu’un enfant de deux mères, de deux pères, etc. ne peut que se développer et se porter aussi bien qu’un enfant de famille hétérosexuelle.

De cela, de nombreuses enquêtes attesteraient, comme on ne cesse de nous le répéter.

Là encore, ce présupposé implicite relève d’un grave sophisme qui touche à la supercherie.

Concernant la résilience, je me permets de reprendre quelques lignes d’un post déjà mentionné :

« Samuel Pisar est devenu un avocat international et un auteur de renommée mondiale après avoir connu enfant les camps de concentration.

Beethoven, de son côté, aurait été enfant d’alcoolique.

Mais de tels témoignages des extraordinaires capacités de résilience qui caractérisent les petits d’hommes, ou du moins certains d’entre eux, impliqueraient-ils que nous devrions les faire grandir en camps de concentration ou que nous gagnerions à devenir des parents alcooliques ?

Et que ceci constituerait en outre une position « éthique »?

La résilience est l’un des beaux mystères de l’espèce humaine. Elle montre que l’être humain dispose de ressources suffisantes pour réparer, au moins en partie, les aberrations que lui imposent les circonstances et ses semblables.

Mais elle ne nous dégage aucunement du devoir qui nous incombe : celui d’offrir aux enfants que nous prenons le risque de mettre au monde les meilleures capacités de développement et de leur éviter le plus possible les traumatismes dont nous serions responsables ».

Ou encore :

Les capacités de résilience des enfants sont telles que beaucoup peuvent sortir indemnes des situations les plus abracadabrantesques.

Aucune raison de se priver de leur en imposer de toujours plus sophistiquées au gré de nos fantasmes !

 

Outre qu’elle ouvre une bien problématique « boîte de Pandore », et risquerait de constituer une dangereuse jurisprudence en ce qui concerne une médecine de pure convenance, de complaisance, détachée de toute indication thérapeutique, l’argumentation indigente de ce texte du CCNE ne se révèle donc absolument pas à la mesure de l’objectif recherché : informer sur les conditions d’une réelle éthique de la procréation.

Je m’en tiendrai donc pour ma part à soutenir et promouvoir autant que faire se peut la « position minoritaire », telle qu’elle est exprimée à la fin du chapitre concernant la procréation :

Position minoritaire concernant la partie Procréation

Certains membres du CCNE tout en continuant leur réflexion restent animés sur le plan éthique d’un doute et d’une inquiétude concernant les modifications proposées pour les indications de l’Assistance Médicale à la Procréation (AMP).

Ils estiment que l’Autoconservation Ovocytaire «de précaution » est difficile à recommander chez des jeunes femmes sans facteur pathologique d’infertilité, étant donné le risque médical, la possible inutilité pour le plus grand nombre, et l’absence de garantie de succès en cas d’utilisation. Ils restent sur cette question en phase avec l’analyse et les conclusions développées dans l’avis 126 pour maintenir les indications aux conditions pathologiques de la loi actuelle.

Concernant la demande d’Assistance Médicale à la Procréation des couples de femmes et des femmes seules, en l’occurrence l’accès à l’Insémination Artificielle avec sperme de Donneur (IAD), l’apport des récents États généraux de bioéthique leur a permis, comme à l’ensemble du CCNE, de constater de profondes divergences et oppositions sur cette question dans la population française dont les raisons sont déjà développées dans l’avis 126. Les membres ci-joints constatent au sein du CCNE une absence d’adhésion à une question qui engage autant l’avenir et expriment donc le souhait que soit maintenu résolument le statu quo fondé sur la plus grande prudence, qui incite à ne pas lever les réserves déjà émises dans la position divergente de l’avis 126 du CCNE, concernant l’accès des femmes à l’insémination artificielle avec sperme de donneur. Nous réaffirmons qu’il nous est apparu que la société, et tout particulièrement les enfants, quelle que soit leur plasticité, avaient à l’heure actuelle, un besoin pressant de sécurité et de stabilité, et qu’au regard des incertitudes soulevées par l’ouverture de l’AMP à toutes les femmes, de ses conséquences sur la place de l’acte médical et le risque de marchandisation des produits du corps humain, le maintien d’un statu quo apparaît un moindre risque. Il nous paraît donc justifié et prudent de réserver l’Insémination Artificielle avec Donneur aux cas d’infertilité pathologique.

Membres signataires : Yves CHARPENEL  Florence GRUAT

(id. p. 131-132).

Merci, Madame et Monsieur, pour cette courageuse et salutaire mise au point.

 

PS 15/10:

Je ne voudrais pas être mal compris: lorsqu’à propos de résilience, je parle de camp de concentration et de famille alcoolique, loin de moi l’idée d’opérer quelque rapprochement que ce soit avec un couple homosexuel !

Je sais parfaitement qu’il existe des couples homosexuels admirables et des couples hétérosexuels indignes. L’inverse étant aussi vrai, d’ailleurs.

Mon but est simplement de souligner que le « facteur résilience » empêche toute évaluation précise et sérieuse du rôle joué par l’environnement sur le développement de l’enfant.

Que cet environnement soit donc hétérosexuel, homosexuel, celui d’un couple désuni, de parents divorcés, violents, alcooliques, etc.

Mystérieusement, l’enfant – certains enfants du moins – peuvent trouver les ressources pour se tirer sans trop de dommage des situations les plus complexes.

Mais c’est un sophisme nauséabond que de tirer prétexte de cette capacité mystérieuse pour en faire un alibi qui pourrait tout justifier :

Notre devoir concernant nos enfants est de leur donner au départ les meilleures conditions possibles d’épanouissement.

Or, rien ne prouve que les priver ab initio d’un père ou d’une mère fasse partie de ces conditions.

 

*Une deuxième remarque que j’aurais dû développer, mais que j’ai oubliée du fait de son caractère par trop évident:

La question de la PMA pour toutes n’est jamais qu’un prétexte, et n’a rien à voir avec l’égalité, la justice, encore moins l’éthique.

Un candidat, puis un Président en mal de voix de « gauche » avait, et a désormais, besoin de cette vitrine pour montrer qu’il est capable de mener ce genre de « réformes sociétales » qui confère automatiquement l’étiquette « de gauche » et l’adhésion de badauds-bobos autant ébahis qu’idéologues.

Il est hélas particulièrement déplorable que des enfant à venir soient pris en otage et fassent les frais de telles opérations plutôt veules ; tout cela qui plus est avec la bénédiction « éthique » d’un CCNE-croupion.

 

 

Vacance de M. Hulot. Et si, plutôt qu’un ministre de l’écologie, il n’était pas désormais plus adéquat de nommer un gestionnaire de l’effondrement ?

Cette année, la vacance de M. Hulot correspond à mes « vacances », puisque je pars en rando déconnectée jusque vers la fin du mois de septembre.

Mais puisqu’il paraît que je suis prétentieux (cf. commentaire au post précédent), j’ai la prétention – bien modeste, tellement la chose est évidente – de dire que j’avais souligné depuis longtemps la faillite du « en même temps » en ce qui concerne l’articulation de l’incantation à la croissance économique et l’urgence du changement de cap écologique, ou, comme il a été dit, l’impossibilité de « ménager la chèvre écologique et le chou productiviste ».

Au-delà de l’habituel ministère-alibi d’une écologie purement cosmétique indispensable à toute ambition électoraliste, M. Hulot avait peut-être la déraisonnable prétention (encore un prétentieux, susurre Stultitia…) d’impulser le changement radical d’orientation dont tout écologiste digne de ce nom perçoit l’urgence.

En dépit de tout ce qu’on peut lui reprocher, rendons-lui cet hommage.

Or, une telle revendication semble bien s’avérer illusoire.

Car quel que soit le côté où l’on porte notre regard, nous le savons, l’inertie, voire le refus, alliés aux incohérences des partis écologiques institutionnels, nous rappellent combien une telle transformation implique un changement radical de paradigme à la fois au niveau des politiques nationales et européennes, mais aussi à celui d’une – inexistante – gouvernance internationale.

Pour ne citer que quelques exemples de ces résistances délibérées au changement :

http://huet.blog.lemonde.fr/2018/05/30/bilan-energetique-2017-du-g20-laccord-de-paris-oublie/

https://www.latribune.fr/entreprises-finance/industrie/energie-environnement/pour-ressusciter-le-charbon-trump-defait-une-nouvelle-loi-d-obama-788055.html

https://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2018/08/21/le-premier-ministre-australien-sauve-son-poste-mais-recule-sur-la-question-du-climat_5344495_3216.html

https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/08/28/les-paradoxes-du-charbon_5346826_3232.html?

https://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2018/08/28/la-chine-va-mettre-fin-a-sa-politique-de-controle-des-naissances_5347159_3216.html

https://actu.orange.fr/monde/au-mozambique-mariages-et-grossesses-d-adolescentes-au-coeur-de-l-explosion-demographique-CNT0000015EOLx/photos/des-femmes-et-futures-meres-attendent-de-recevoir-une-aide-medicale-a-la-maternite-de-murrupelane-le-5-juillet-2018-dans-le-nord-du-mozambique-0de51392ad72679f89ab606024869782.html

https://www.lemonde.fr/planete/article/2018/08/27/les-emissions-de-co2-menacent-l-alimentation-humaine_5346733_3244.html

https://www.lemonde.fr/climat/article/2018/08/30/le-rechauffement-favorise-le-ravage-des-recoltes-par-les-insectes-nuisibles_5348257_1652612.html?

https://www.lemonde.fr/planete/article/2018/08/07/la-terre-risque-de-se-transformer-en-etuve-a-cause-du-changement-climatique_5340233_3244.html

etc. etc. etc.

Face à un constat aussi massif, il serait bien difficile et bien naïf de garder quelque espérance…

Même si l’honneur et la dignité nous ordonnent de pas renoncer au combat, « l’optimisme de la volonté » dont parle Gramsci n’est pas de taille à lutter contre « le pessimisme de l’intelligence ».

« Les hommes politiques sont devenus des facilitateurs du commerce international » (D. Bourg, article mentionné en lien ci-dessus).

Nous avons affaire à trop forte partie, et désormais le temps manque.

Dans un commentaire à mon post du 28/08/2017 précédemment cité, contre toute raillerie et idéologie facile, je tentais de montrer combien de telles inerties et incohérences sont pathétiques et tragiques dans un monde où tout parti politique (y compris de « gauche », « d’extrême gauche », ainsi que la plupart des partis écologistes) ne jure – de façon en partie compréhensible – que par la « croissance », le maintien des emplois et du niveau de vie, des « avantages acquis » etc., à coup de « politique de relance », de « croissance verte », de voitures « électriques » (c’est-à-dire au charbon, au gaz ou au nucléaire…), de « terres rares », de « développement durable » imposant de recourir aux énergies fossiles pour palier l’intermittence des « renouvelables », et autres aberrations voire supercheries similaires.

Et la situation est hélas plus pathétique encore lorsqu’il s’agit des légitimes aspirations au « développement » des oubliés de notre « croissance », de ceux qui seront dans un avenir proche des milliards supplémentaires d’asiatiques ou d’africains qui – résidents ou migrants – ne rêvent que de consommer eux aussi les 2,7 Terres que gaspille le français moyen, ou les 5 que dilapide l’américain…

Étant donnée sa fonction purement accessoire et décorative, il est donc difficile de penser qu’un ministre de l’écologie, qui plus est de notre petite France, pourrait avoir une action efficace en ce qui concerne la réforme on ne peut plus urgente d’une vision du monde aussi massivement partagée, et dont la responsabilité est loin de seulement incomber au « néo-libéralisme » ou autre bouc émissaire.

Car il est trop facile et confortable de désigner de façon incantatoire le responsable universel de tous nos maux. Cela nous dispense de remettre en question de façon plus fondamentale et douloureuse nos orientations de vie.

Car si elle s’avère nécessaire, la seule critique de l’économie « néo-libérale » (et, au passage, à quelle critique se fier ? à celle du RN ? de LFI ? ou d’autres encore ?) n’aura pas raison de nos dysfonctionnements. Le mal est bien plus profondément enraciné.

Classique tension entre « conviction » et « responsabilité » (cf. post précédent).

Or, il serait illusoire de penser que la critique d’un système économique suffirait pour nous décharger de nos innombrables complicités quotidiennes : le problème étant que nous adhérons tous de façon explicite ou implicite – en actionnant le commutateur électrique, en consultant notre mobile, en prenant notre voiture, et jusqu’en mangeant nos chips ou en buvant notre coca, – à ce Moloch que nous aimons tant, au point que tout parti politique lui rend son culte, alors même qu’il est en train de dévorer notre environnement, et donc notre humanité.

Les modèles véritablement alternatifs – et pas seulement décoratifs et démagogiques – sont, eux, encore très loin de rassembler les électeurs du fait de leur indispensable radicalité.

Et cette désaffection est loin d’être nouvelle.

Bien avant 1979, des voix avaient déjà tout dit, comme celle de René Dumont lors de sa campagne électorale de 1974, qui reprenait des idées connues depuis au moins une décennie.

Si donc notre situation écologique n’a fait qu’empirer depuis 50 ans en dépit de tout constat scientifique et d’innombrables avertissements, c’est bien parce que des intérêts considérables sont en jeu.

Intérêts économiques, financiers et politiques, bien sûr.

Mais aussi – sortons du déni ! – les intérêts de chacun de nous, qui préférons le confort, le plaisir, la facilité et le fantasme de leurs illusoires promesses infinies à une frugalité bien rude mais plus durable.

« L’utopie ou la mort !» s’écriait justement René Dumont en 1973.

L’alternative n’a pas changé. Elle est simplement devenue plus urgente.

Mais bien des signes semblent attester que ce sera le déni qui, comme il l’a fait jusqu’à maintenant, triomphera encore durant quelques décennies supplémentaires.

Au terme desquelles il sera trop tard, ou peut-être est-ce déjà le cas, s’il faut évoquer une fois de plus J.P. Dupuy :

«Je n’ai encore rien dit de la nature de l’obstacle majeur qui se dresse ici. Admettons que nous soyons certains, ou presque, que la catastrophe est devant nous (…) le problème est que nous ne le croyons pas. Nous ne croyons pas ce que nous savons (…). Nous tenons la catastrophe pour impossible dans le même temps où les données dont nous disposons nous la font tenir pour vraisemblable et même certaine ou quasi certaine (…). Ce n’est pas l’incertitude, scientifique ou non, qui est l’obstacle, c’est l’impossibilité de croire que le pire va arriver (…). Non seulement la peur de la catastrophe à venir n’a aucun effet dissuasif ; non seulement la logique économique continue de progresser comme un rouleau compresseur ; mais aucun apprentissage n’a lieu. La catastrophe n’est pas crédible, tel est l’obstacle majeur. La peur de la catastrophe n’a aucune force dissuasive. L’heuristique de la peur n’est pas une solution toute faite, elle est le problème » (J.P. Dupuy, Pour un catastrophisme éclairé. Quand l’impossible est certain, Seuil, Paris 2002, p. 141-144. Notons le sous-titre…).

Et si, cessant enfin de nous payer de mots, nous avions désormais besoin, pour remplacer M. Hulot, d’un ministre de la lucidité et de la gestion de l’effondrement plutôt que d’un ministre de « l’écologie » purement décoratif ?

Car pourrons-nous continuer longtemps à nous cacher, due à notre absence de volonté réelle, l’évidence de notre échec à résoudre les problèmes que nous avons engendrés ?

Sans pour autant renoncer à sauver ce qui peut encore l’être, il s’agirait maintenant d’avoir l’honnêteté et le courage d’énoncer les inéluctables conséquences d’une telle faillite et de les affronter, en faisant en sorte de résister autant que possible à la barbarie qu’elles ne manqueront pas de susciter.

 

PS : déconnecté jusqu’en fin septembre, je ne pourrai donc publier avant quelques semaines les éventuels « commentaires » et les critiques.

Ne vous en privez pas pour autant !

« Un homme ça s’empêche ». Une femme aussi. De « l’affaire Asia Argento » et d’un bisounoursisme infantile qui, en confondant conviction et responsabilité entrave l’agir éthique et politique.

Au vu du nombre de commentaires qu’elle sucite, « L’affaire Asia Argento » semble émoustiller les esprits et risque fort de défrayer la chronique durant les quelques jours de vacance qui nous restent.

On pouvait pourtant s’attendre à quelque événement de ce genre.

Sauf à cultiver cette incorrigible propension à un bisounoursisme binaire qui, de façon récurrente, fausse notre approche de la « verità effettuale della cosa », selon les termes de Machiavel, pour lui substituer un manichéisme infantile.

En nous faisant décréter une fois pour toute quels sont les bons et quels sont les méchants, il nous empêche d’appréhender l’humain dans sa complexité, et donc d’envisager quelques remèdes possibles, éthiques et politiques, aptes à améliorer sa condition d’une façon qui ne relève pas du pur fantasme.

Cette disposition à l’infantilisme se développe pourtant à partir de constats qui se fondent sur une réalité indiscutable et sur la légitime indignation qu’elle suscite :

Car il y a bien une exploitation du faible par le puissant, du pauvre par le riche, du prolétaire par le capitaliste.

Il y a un racisme qui a instauré et qui instaure encore une discrimination entre les êtres humains.

Il y a un colonialisme qui a instauré et qui instaure encore, sous des formes diverses – néo-colonialisme, nationalismes, etc. – l’aliénation de peuples ou de minorités.

Il y a une homophobie qui a instauré et qui maintient un déni de reconnaissance et de droit envers des catégories de personnes.

Il y a un sexisme qui, à l’évidence, a historiquement institué et maintient une inégalité entre les sexes, inégalité qui s’accompagne d’oppression, d’humiliations, d’abus divers et d’injustices.

Tout cela relève du constat de fait, indéniable.

Et tout cela exige de notre éthique, de notre droit, de nos institutions politiques, qu’il y soit porté remède de la façon la plus efficace possible.

Et il faut savoir gré à Mme Argento d’avoir œuvré en ce sens.

 

Mais il semble aussi relever de l’indéniable constat de fait que l’humain, sous sa forme sexuée – homme et femme – demeure partout et en tous temps le même.

« Pensant pour ma part à la façon dont procèdent les choses, j’estime que le monde a toujours été pareil et que toujours il y a eu en lui autant de bien que de mal … », nous dit encore Machiavel (Discours sur la première décade de Tite Live, II, Avant-propos, Œuvres, Robert Laffont, Paris 1996, p. 292).

Pour rendre notre agir cohérent et opératoire, il ne suffit pas, à la manière du « partisan de l’éthique de conviction » dont nous parle M. Weber (Le savant et le politique, Plon 1959, 10/18, Paris 1993, p. 172-173) de ne se sentir « ‘’responsable’’ que de la nécessité de veiller sur la flamme de la pure doctrine afin qu’elle ne s’éteigne pas » (…) « Nous devons répondre des conséquences prévisibles de nos actes », en prenant en compte autant que possible la complexité de l’humain.

Il est donc bien sûr indispensable de remédier à l’exploitation du faible par le puissant. Cela n’est pas négociable. Mais il serait infantile de penser qu’une « société sans classe » ou autre paradis fantasmé mettra fin définitivement à l’exploitation et aux conflits. Cela relèverait de la pure conviction, et non de la responsabilité.

Il est indispensable de remédier à toute ségrégation raciste. Cela n’est pas négociable. Mais il serait infantile de penser qu’un noir, un jaune, un rouge, serait, en soi, meilleur qu’un blanc. Respecter le droit d’autrui doit inclure que cet autrui est tout simplement un humain, et non un idéal fantasmé. Le fait qu’un noir, un jaune, un rouge ou encore un migrant, quelle que soit sa couleur de peau, soit tout autant qu’un autre capable de délits ou de crimes n’entache en rien le droit (dont le droit d’asile) qui cherche à établir les normes auxquelles tous les humains doivent s’efforcer de rendre leur agir adéquat.

Il est indispensable de remédier à toute domination coloniale, néocoloniale, à tout déni du droit des minorités. Cela n’est pas négociable. Mais il serait infantile de penser qu’un être décolonisé serait par essence meilleur qu’un autre. Le droit inaliénable qu’a tout humain de ne pas être colonisé, s’il doit être fermement inscrit dans ces normes qui font l’honneur de l’humanité, ne changera pas pour autant le fait. On le sait, l’indispensable reconnaissance de leur droit légitime n’a pas été synonyme pour les peuples décolonisés d’un accès à un monde sans guerres ni violence.

Il est indispensable de remédier à toute discrimination homophobe. Cela n’est pas négociable. Mais il serait infantile de penser que les homosexuel.le.s seraient autre chose que des êtres humains comme les autres, avec leurs richesses et leurs faiblesses, et donc aussi avec leurs éventuelles limites et incohérences.

Pour en revenir à ce qui nous occupe, il est donc tout aussi indispensable de remédier à toute discrimination sexiste. Cela n’est pas négociable. Mais il serait tout aussi infantile de penser que les femmes ne sont pas des hommes comme les autres, et comme telles susceptibles de délits et de crimes, comme nous le rappelle peut-être (car la prudence s’impose face à l’emballement médiatique …) à son corps défendant Mme Argento.

On peut bien sûr regretter qu’il faille un début à ce genre de révélations, mais cela reste hélas de l’ordre du banal et du prévisible.

Mais une fois cette évidence reconnue, en quoi donc la nécessité et la légitimité des mouvements féministes dans leurs diverses expressions devraient-elles être mises en question par le comportement de certaines, comme voudraient nous le faire croire bien des commentaires ?

Les délits d’un africain ou d’un chinois n’invalident pas la lutte anti-raciste, ni les excès d’un homosexuel le combat contre l’homophobie.

Loin d’en remettre en cause les exigences, délits et crimes ne font que manifester notre faillibilité et notre difficulté à adhérer aux impératifs éthiques et aux normes juridiques dont nous percevons cependant la nécessité vitale.

Merci donc, Mme Argento, pour votre contribution à ce qui est et restera un incontestable progrès du droit des femmes.

Mais, vous le savez désormais, revendiquer et défendre le droit n’est pas suffisant.

Le droit est une structure formelle qui ne vit que par l’adhésion consciente et libre de personnes qui décident, au-delà de ce qui est, de faire être ce qui doit être.

Et c’est là que vous avez failli. Car, comme le disait Camus par la voix de son père (Le premier Homme, Folio, p. 78) : « Un homme, ça s’empêche. Voilà ce qu’est un homme, ou sinon… ».

Une femme aussi. Une femme aussi doit savoir « s’empêcher ». Faire être l’éthique et respecter le droit de toutes et de tous en luttant contre la pulsion lorsque celle-ci peut nuire à autrui ou le détruire. Et non se contenter de la simple conviction et de « la flamme de la pure doctrine ».

« Ou sinon… »

 

Cette allusion à la sentence si simple et si puissante du père de Camus, qui semble avoir structuré l’essentiel de l’éthique de son fils, me renvoie à ce qui me paraît être une confusion inhérente à bien des discussions autour de la « loi contre les violences sexuelles et sexistes » promue par Marlène Schiappa, en particulier en ce qui concerne le débat à propos de « l’âge légal du consentement » lors de la qualification des crimes sexuels sur mineur.e.s.

Car, si la détermination d’un « âge du consentement » est bien entendu nécessaire au regard de la loi, cela ne me paraît pas devoir être la question essentielle dans le cas des délits ou des crimes sexuels concernant les mineurs. Cette question du consentement restant par contre primordiale quand il s’agit de rapports entre personnes adultes.

Dans le cas d’un rapport entre adulte et mineur, la question essentielle concerne la responsabilité de l’adulte, et non le consentement ou non du mineur. Le délit ou le crime réside dans l’incapacité, ou le refus (qui qualifiera alors la perversité) de l’adulte de « s’empêcher », de se maîtriser. Car quelle que soit l’attitude de l’enfant, la responsabilité ne doit incomber qu’à l’adulte.

Évaluer le degré de consentement est chose difficile dans le cas des adultes. Dans le cas des mineurs, cela risque fort de mener sur des voies erronées en ce qui concerne la qualification de la responsabilité pénale.

Car là encore, un certain  bisounoursisme  bien éloigné de la psychologie réelle semble vouloir exonérer les enfants de tout consentement aux sollicitations sexuelles.

Or, c’est loin d’être le cas. Même si cela peut gêner ou démythifier une certaine vision de l’enfance, la réalité se révèle plus complexe.

On pourrait bien sûr évoquer la « Lolita » de Nabokov dont les douze ans ne modèrent pas la nymphomanie.

Mais tous les enseignants et éducateurs qui ont eu des contacts avec les adolescent.e.s savent combien la prudence et la capacité de « s’empêcher » sont de règle s’ils ne veulent pas s’engager – et engager leurs élèves – dans de bien répréhensibles aventures.

Pour ma part, entre autres exemples, j’ai connu un homme ayant commis la faute de céder aux avances débridées et réitérées d’une gamine de treize ans.

Non que le fait de reconnaître que la Lolita ait été l’instigatrice de la chute de l’adulte disculpe la responsabilité de ce dernier.

Bien au contraire.

Être un homme, une femme, un adulte, c’est justement être capable de « s’empêcher », de s’interdire face aux avances d’un enfant en demande, d’un enfant « consentant », dont il est si facile de profiter.

Car le consentement d’un enfant ne peut être assimilé à celui d’un adulte.

Il devrait faire partie de l’expérience de tout adulte de savoir que tout.e adolescent.e est une « bombe pulsionnelle » capable de tout, que l’adulte se doit d’accompagner sur son chemin de maturité afin que la puissance vitale brute et désordonnée qui habite l’enfant puisse trouver les chemins qui ne nuiront ni à lui-même ni aux autres.

Bien plus que la question du consentement ou non de l’adolescent.e (car chez lui ou elle, il peut justement y avoir un type d’attente, voire de provocation qui ne demande qu’à consentir), c’est donc bien la question de la capacité de l’adulte à « s’empêcher » qui est centrale.

Et, comme le reconnaît Camus suivant la leçon de son père, c’est bien l’attitude de l’homme qui ne « s’empêche » pas qui qualifie le crime, indépendamment de ce que peut être l’attitude de l’enfant dont le consentement, même s’il a lieu, ne peut être qualifié de responsable, et ne peut donc en aucun cas disculper le délit ou le crime de l’adulte.

« Un homme ça s’empêche. Voilà ce qu’est un homme ».

On ne peut accepter que le droit, en reconnaissant chez l’adolescent.e un consentement peut être effectif mais qui n’est chez lui qu’une ébauche imparfaite d’une maturité qui se cherche, éventuellement à travers la séduction, la transgression voire la provocation, disculpe l’adulte et charge nos enfants d’une responsabilité qui risquerait de les écraser.

« Ou sinon… »