À propos des bulles médiatiques présentes, passées et à venir et de la façon dont elles orientent ou désorientent notre intelligence du politique.

Avant de m’absenter pour quelques jours, un peu de matière à réflexion.

L’article d’Olivier Costa ne fait certes qu’énoncer quelques évidences.

Mais comment se fait-il qu’elles aient été oubliées, ou sans doute plutôt occultées, des mois durant ?

Bien sûr, quelques commentaires, dont ceux de votre serviteur, avaient attiré l’attention sur la méprise consistant à identifier foule et peuple.

Mais ce genre de mise au point se révélait inaudible, tellement on était sûr d’assister à une révolution de grande ampleur qui ne pouvait que remettre en cause les fondements même de notre société, bouleverser le paysage politique, etc. etc.

Or, force est de constater que nous avons affaire à un mouvement numériquement marginal :

Il faut (…) se souvenir que, au plus fort de la mobilisation, le mouvement des « gilets jaunes » n’a réuni que moins de 0,5 % de la population française (287 000, selon le ministère de l’intérieur), ce qui est modeste au regard de l’histoire des mobilisations sociales et politiques des dernières décennies. (O. Costa, article cité).

Et en dépit d’un courant de sympathie populaire (mais comment l’expression du ras-le-bol de la hausse des prix, des taxes, de ce qui est perçu comme brimades diverses etc. ne soulèverait-elle pas la sympathie ?), cette marginalité numérique s’est donc logiquement reflétée dans une équivalente marginalité au niveau politique :

Il est, par ailleurs, difficile de considérer que les « gilets jaunes » auraient boudé l’élection faute de liste à leur goût : 34 étaient en compétition, dont pas moins de trois issues du mouvement, qui ont toutes fait des scores anecdotiques (Ensemble Patriotes et Gilets jaunes : 0,6 %, Alliance jaune : 0,5 %, Mouvement pour l’initiative citoyenne : 0,03 %). (Id. ibid).

Et cela en dépit d’une croissance de près de 8% de la participation par rapport aux précédentes élections européennes ou au second tour des législatives de 2017.

Il faut donc en convenir : en dépit de certains apports indiscutables, mais relevant plutôt d’une exigence de communication et de libération de la parole, l’épisode des « Gilets jaunes » apparaît insignifiant au niveau politique : la bipartition du paysage français demeure inchangée, le RN et LREM conservant les mêmes scores à 1 ou 2% près.

À moins que l’écroulement des Insoumis puisse être porté au compte d’une perte de crédibilité du fait de stratégies de récupérations hasardeuses et plutôt grossières qui n’auraient fait que lui porter tort ? L’hypothèse paraît envisageable…

Quant à l’effondrement remarquable des Républicains, on voit mal en quoi il pourrait être en relation quelconque avec le phénomène des « Gilets Jaunes ».

Il y a certes eu la montée impressionnante des Verts, mais étant donnée la faible présence de la composante écologique dans les revendications des ronds-points, attestée par la plupart des études, on a du mal, là encore, à percevoir une quelconque relation de cause à effet, cette montée relevant plutôt d’autres dynamiques s’étant développées de façon concomitante.

Bien sûr, on pourra toujours dire sans justification aucune que les « Gilets Jaunes » sont représentatifs des abstentionnistes, mais leur décroissance ne va pas dans le sens de cette thèse.

Huit mois de manifestations n’ont donc apporté que quelques rides négligeables à la surface de notre étang politique…

Une importante question se pose alors : quelle est la raison d’une telle disproportion entre le réel et le « ressenti », j’oserais même dire « l’imaginaire » ?

Car je pense en effet que le vieil imaginaire insurrectionnel et révolutionnaire français s’est vu providentiellement réveillé, dans une période plutôt léthargique, par une couleur jaune qu’on a peut-être pris pour celle du matin du Grand Soir. Car après tout, pourquoi le matin du Grand Soir ne serait-il pas jaune, puisque le rouge lui sied moins par les temps qui courent ?

Et pourquoi une foule bien hétéroclite et contradictoire ne pourrait-elle pas, en dépit de toute vraisemblance, tenir lieu de cette avant-garde du prolétariat dont certains cherchent éperdument les vestiges, ou peut-être de cette Révolution Nationale que d’autres veulent à toute force remettre au goût du jour ?

Et c’est alors qu’une bonne partie des médias, toutes tendances confondues, a subodoré la bonne affaire : exploiter le spectaculaire en vue de caresser dans le sens du poil notre penchant insurrectionnel, assurant ainsi un audimat substantiel.

Et l’opération a réussi au-delà de toute espérance : à grand renfort de matraquage médiatique, mais aussi de réseaux sociaux, 0,5% d’une population française hétéroclite ont été transformés des mois durant en un « peuple » censé représenter le mal être et les revendications d’une nation dans son ensemble.

Mais ce n’est pas parce que, par rapport à la population française, 0,00X % d’aiguilleurs du ciel peuvent être capables de se faire entendre de façon particulièrement percutante et d’impacter l’économie d’un pays (même si leur capital de sympathie peut-être moindre que celui des « Gilets Jaunes »), qu’ils sont pour autant représentatifs du « peuple », quel que soit le bien-fondé de leurs revendications.

Il faudrait tout-de-même essayer d’appréhender les problèmes dans une perspective un peu plus étendue.

Mais on le sait, les dévoiements et manipulations médiatiques fondés sur la démagogie, la facilité et le sensationnel sont parmi les plus grands dangers qui pèsent sur nos démocraties, que ce soit aux États Unis, au Brésil, en Italie ou ailleurs.

En France donc.

Dans le plus grand mépris de l’information rigoureuse et de notre esprit critique, ils nous incitent à confondre le secondaire – du moins le second – et l’essentiel, à considérer comme priorité ce qui peut certes avoir son importance spécifique, mais ne devrait en aucun cas occulter d’autres questions de fond.

En dépit de bien des réserves que j’ai pu exprimer sur ce blog en ce qui concerne certains choix des partis écologiques institutionnels, je suis étonné en particulier que la montée des Verts, seule véritable nouveauté outre les effondrements mentionnés, ait pu être tellement ignorée des prévisions des « intellectuels » et « spécialistes » des médias, apparemment atteints d’un daltonisme qui ne leur a fait voir que du jaune.

Même s’il faut encore en accroître la cohérence et la radicalité, des révolutions importantes sont en cours. Il faut du moins le souhaiter.

On aimerait alors que les médias, leurs intellectuels et leurs oracles nous aident à en percevoir les enjeux, plutôt que de se contenter d’entretenir l’audimat en cultivant le spectaculaire et en flattant nos fantasmes de façon bassement démagogique.

Et attention ! Il est à prévoir que le même type de phénomène se renouvellera une fois de plus cet été.

À quoi faut-il donc  s’attendre ? À un nouveau modèle de burkini ? À un petit frère de Benalla ? Ou bien à quelque relent de jaune à propos de la hausse des prix de l’électricité ?

Il est sûr en tout cas que la machine à transformer les vessies en lanternes est déjà parée pour l’action, prête à se lancer dans de nouvelles impostures.

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