Une fois de plus, d’un déni à l’autre. De quelques oubliés des COP et des emballements médiatiques.

Depuis une dizaine d’années que je tiens ce blog, je constate avec plaisir que certains des sujets que j’ai tellement évoqués (écologie, réchauffement climatique, décroissance, question énergétique, etc.) ont désormais acquis une place dans les consciences ainsi que dans l’univers médiatique.

Je n’ai certes pas la prétention d’y être pour grand-chose, mais il y a tout de même une satisfaction à avoir l’impression d’aller dans le sens de ce qui doit être fait.

Non que cela atténue en quoi que ce soit mon « pessimisme de l’intelligence », que j’essaie toutefois de concilier, comme le disait Gramsci, avec « l’optimisme de la volonté ».

Car, une nouvelle fois, je ne peux qu’adhérer à l’opinion exprimée par Jean Marc Jancovici lors d’une récente interview accordée à l’hebdomadaire allemand « Die Welt » :

Qu’est-ce que vous vous attendez de Glasgow ?

Rien.

Réponse courte et claire. Pourquoi êtes-vous si pessimiste ?

Si vous regardez le passé, vous réalisez que les COP n’ont rien changé dans le monde réel. Après l’entrée en vigueur de la convention climat, les émissions ont continué à croître exactement comme avant. Aucune inflexion. Les Nations Unies ne font que prendre acte de ce que les pays sont déjà prêts à faire, et pour le moment ils ne sont pas prêts à entraver leur économie au nom du climat.

Succession de vœux pieux et de déclarations démagogico-médiatiques, étalage effréné d’un green washing prompt à remplacer l’économie carbone par une économie lithium tout aussi dévastatrice mais prometteuse de belles plus-values, comme l’attestent les actuelles envolées des bourses du monde entier dopées à la « croissance verte », etc. etc.

La relative prise de conscience et l’emballement médiatique sont encore très, très loin d’influer sur l’évolution réelle de nos économies.

De plus, bien des thématiques essentielles et bombes à retardement sont pudiquement occultées, comme celle de la démographie, ou bien discrètement laissées de côté, comme celle de la persistante inégalité de la répartition des richesses, que ce soit au niveau des nations comme au niveau international.

Mais je m’étonne d’un paradoxe : alors que l’écologie et la question du climat font désormais, pour le meilleur et pour la pire, la « Une » des médias et suscitent COP, sommets et rapports divers, une autre question, reconnue comme tout aussi importante pour l’avenir de notre humanité, continue à n’apparaître dans les agendas politiques qu’à titre de réactions de dernières minutes -dernières minutes qui se répètent depuis vingt ans… – à l’occasion de naufrages ou autres catastrophes qui émeuvent nos sensibilités, sans lendemains -sans lendemains depuis vingt ans… – et se voit traitée avec un amateurisme en total décalage avec son importance et sa gravité.

Il s’agit de la question des migrations.

On le sait, les mouvements migratoires constituent déjà et constitueront inévitablement l’un des problèmes essentiels du XXIème siècle.

Mais outre les réactions de dernière minute mentionnées, où sont donc les COP, les engagements internationaux et les mobilisations de masse, les Greta Thunberg et les manifestations régulières de jeunes ou de moins jeunes consacrées à ce sujet ?

Échapperait-il à la versatilité des modes médiatiques et des exhortations militantes aux bonnes intentions ?

Nos principaux enjeux contemporains ne sont-ils pas d’importance équivalente, et un drame profondément humain ne serait-il pas à considérer avec le même sérieux que le drame écologique ?

Mais hormis quelques indignations passagères autant qu’éphémères, les migrants ne semblent pas faire recette. On s’habitue, on se lasse. Naufrages, maltraitances, violence répressive, tout cela est tellement répétitif…

Pire, l’indifférence de l’opinion et le cynisme des dirigeants laisse le champ libre à celles et ceux qui ne sortent du déni que pour cultiver l’hystérisation. Car la façon la plus fréquente d’aborder la question manifeste hélas – on le constate à l’évidence de plus en plus en périodes électorales – outre une indéniable lâcheté politique, une xénophobie endémique quoique furtive, une peur, voire un racisme implicite qui ne demande qu’à se désinhiber. C’est bien ce dont témoignent les lamentables exhibitions de quelques abjects trublions cherchant à rassembler les foules et prescrivant désormais leurs programmes à des partis autrefois respectables. Tout ceci constituant une menace réelle pour la démocratie et les valeurs fondatrices de l’Europe en particulier.

Il faudrait donc enfin réfléchir aux raisons de nos incohérences et de nos ambivalences à propos de la question des migrations.

À l’image de la croissance démographique, dont le caractère dramatique fait lui aussi l’objet d’un déni largement partagé et dont les conséquences désastreuses sont loin de mobiliser les foules parce qu’une réflexion sur le sujet nécessiterait une remise en question de quelques uns des réflexes et désirs enracinés dans nos affects les plus fondamentaux, la question migratoire semble éveiller chez nous quelque chose qui relève avant tout du « tripal » le plus profond et perturbe, voire empêche toute approche raisonnable.

Il serait difficile de le nier.

Avant toute perception des découvertes et richesses possibles qui accompagnent tout échange, la personne migrante est perçue comme l’autre, l’inconnu, celle ou celui qui nous bouscule dans notre zone de confort et suscite le malaise du fait de sa différence, de langue, de couleur de peau, de culture, de religion.

Malaise qui, on le sait, on le constate tous les jours, lorsqu’il ne suscite pas le déni, peut aller jusqu’à la peur, au rejet.

Ressentis ô combien récupérés et exploités par celles et ceux qui font leur profit de la désinhibition de nos pulsions les plus obscures.

Car l’accueil d’une diversité humaine bien réelle et concrète dans notre quotidien exige beaucoup plus que la défense désormais quasi unanime d’une biodiversité souvent abstraite ou se limitant aux images débonnaires des oiseaux de nos jardins ou autres documentaires animaliers.

Pour répondre à une telle exigence, il serait donc capital et urgent de promouvoir enfin une approche rigoureuse, positive et dédramatisée de la question migratoire.

Tout comme, si nous ne nous efforçons pas de les maîtriser, nous devrons subir de façon catastrophique le changement climatique et ses conséquences environnementales, les problèmes liés à l’inéluctable raréfaction des énergies fossiles ou ceux imposés par une croissance démographique non régulée, les bouleversements liés à des phénomènes migratoires qui n’ont jamais pu être empêchés dans l’Histoire de l’humanité par quelques murs ou barbelés que ce soit doivent être envisagés avec lucidité, rigueur et détermination si nous voulons éviter les graves troubles qu’ils peuvent susciter.

Parmi d’autres approches développées en particulier par des associations (voir par exemple le remarquable Manifeste de France Terre d’Asile), ce texte de Filippo Grandi, haut-commissaire des Nations unies pour les réfugiés, pourrait aller dans le sens de cette indispensable dédramatisation d’un phénomène que nous nous devons de réguler avec le plus d’intelligence et d’humanité possible en vue de le transformer en chance aussi bien pour les accueillis que pour les accueillants.

Il importe d’insister en premier lieu sur le caractère inconditionnel du droit d’asile, caractère dangereusement remis en question par les rodomontades des va-t-en-guerre mentionnés plus haut :

Des courants politiques poussent pour restreindre l’espace d’asile en prenant comme justification ce qui se déroule aujourd’hui à la frontière polonaise. Cette érosion et la restriction de l’accès à des personnes réellement en demande de protection internationale sont très inquiétantes et contraires aux valeurs proclamées par l’Union. Cela peut avoir un énorme retentissement dans le monde, où beaucoup de pays, nettement moins riches, sont, bien davantage que nous, frappés par l’afflux de réfugiés. Cela pourrait donc influer fortement sur la pratique du droit d’asile un peu partout (art. cité).

Même si le secours et l’assistance sont dus sans conditions aux migrants en danger, ce droit d’asile dont doivent bénéficier de façon inconditionnelle toutes les personnes persécutées et menacées doit être nécessairement distingué de la situation des migrants économiques qui ne peut, elle, relever de l’inconditionnalité. Ceci contre un « bisounoursisme » des bonnes intentions qui, en étendant cette inconditionnalité à tout type d’accueil, risque de diluer et de perdre le caractère spécifique, indispensable et urgent de l’asile, et susciter incompréhensions et tensions dans les pays d’accueil.

La migration économique elle-même devant être réglementée et répartie en fonction des possibilités réelles rigoureusement évaluées des pays riches,

  • (le fait que 97% des français et plus largement des habitants des nations privilégiées appartiennent aux 30% les plus riches du monde ne devrait-il pas nous inciter, nous et nos semblables, à un peu moins de cécité quant à l’urgence d’un développement économique plus solidaire en ce qui concerne la répartition des richesses et le cas échéant du travail ?)

 et non des fantasmes populistes propagés par des théories xénophobes ou racistes (« grand remplacement », « parasitisme » etc.), tout en évitant de favoriser un « néo-colonialisme migratoire » privant les pays de départ de ressources humaines indispensables à leur propre développement politique, culturel autant qu’économique.

Un véritable débat de fond sur la migration est-il encore possible aujourd’hui ?

La politisation et la stigmatisation l’ont rendu toxique. On n’admet plus que la migration est nécessaire, pour différentes raisons. La migration économique doit être réglementée, et plus elle sera gérée, plus la migration irrégulière se réduira. Cette bonne gestion ferait aussi que le canal de l’asile ne serait plus le seul que des gens voulant migrer pourraient utiliser. Il doit être préservé pour les personnes qui fuient des guerres et des discriminations. Enfin, n’oublions pas la question du changement climatique qui peut, si elle n’est pas résolue, créer de véritables « bombes migratoires » (art. cité).

Face aux insuffisances manifestes de nos politiques migratoires, écoutons encore les recommandations pertinentes de Pascal Brice, Daniel Cohn-Bendit et Romain Goupil :

Il est temps que l’Union et ses États membres se dotent d’une politique migratoire et d’asile conforme aux valeurs et aux nécessités de l’accueil et qui nous mette à l’abri des chantages.

Il est temps de cesser de reculer devant l’inacceptable. L’accueil des personnes étrangères sur le continent européen est une double réalité, une double nécessité, du point de vue du respect du droit d’asile comme de celui des besoins de nos économies. Il doit se faire dans la maîtrise pour prendre pleinement en compte les inquiétudes sociales et culturelles qui taraudent l’Europe.Il passe par un contrôle des frontières extérieures de l’Union, ne serait-ce que pour se prémunir contre la menace terroriste extérieure.

[une fois encore contre le  « bisounoursisme » d’un accueil inconditionnel de tous…]

Cela suppose de la part de l’Union et des États membres une politique migratoire et d’asile fondée sur un accueil digne, organisé et maîtrisé et la fin de politiques dissuasives qui ne dissuadent de rien et entretiennent le désordre, de Moria, en Grèce, jusqu’à Briançon (Hautes-Alpes) et Calais (Pas-de-Calais). Cela passe également par une politique d’intégration active pour l’apprentissage des langues européennes, la formation professionnelle, l’emploi, le logement, la connaissance et le partage des valeurs fondamentales de la démocratie.

C’est ainsi que nous aurons répondu à l’urgence de la survie d’hommes, de femmes et d’enfants à nos frontières, et reconquis notre liberté de décision en tant qu’Européens, en tournant enfin le dos aux peurs organisées par les despotes et les semeurs de haine.

En se souvenant que jamais dans l’Histoire les peurs et les haines, les barricades ni aucun moyen violent n’ont été capables d’arrêter le mouvement inéluctable des migrations, et qu’il importe donc à un État de Droit de traiter le problème dans la justice, la décence et l’humanité, pour le bien de tous.

*

*

Ajout du 01/12:

Quelques extraits d’une tribune aussi nécessaire que courageuse:

https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/12/01/ce-sont-bien-les-etats-qui-tuent-des-migrants-aux-frontieres-de-l-europe_6104242_3232.html

Dans les heures qui ont suivi le repêchage de plusieurs corps sans vie au large de Calais, on a assisté à un véritable déferlement de déclarations émanant d’élus et de représentants d’institutions publiques, se défaussant de toute responsabilité dans les conséquences dramatiques d’une politique migratoire meurtrière, qu’ils ont pourtant choisie et rendent opérationnelle tous les jours. A les entendre, les « passeurs » seraient les seuls et uniques criminels dans cette « tragédie humaine », épaulés, selon certains, par les associations non mandatées par l’Etat, qui auraient « du sang sur les mains », selon les propos tenus par Pierre-Henri Dumont, député [LR]du Pas-de-Calais, sur Franceinfo, le soir du drame. Ce retournement des responsabilités est odieux et inacceptable.

Rhétorique éculée

Le dédouanement des politiques en France et au Royaume-Uni fait tristement écho à la situation dramatique dans le canal de Sicile, où, depuis maintenant plus de vingt ans, des bateaux chavirent et des exilés se noient dans l’indifférence. Il fait écho aussi au traitement de la situation en cours à la frontière entre la Biélorussie et la Pologne, où quelques milliers de migrants sont pris au piège entre les forces armées biélorusses et polonaises, poussés en avant par les premières et repoussés par les secondes. N’y voir que le machiavélisme de la Biélorussie épaulée par la Russie, c’est occulter la responsabilité de l’Union européenne (UE) dans ce refus obstiné d’accueillir celles et ceux qui fuient leur détresse.

C’est bien avec l’assentiment de tous les Etats membres que les gardes-frontières polonais repoussent à coups de grenades lacrymogènes et de lances à incendie des familles afghanes, syriennes et d’autres nationalités, dont la vie est chaque jour mise en danger dans des forêts marécageuses, par des températures glaciales. Ce sont bien les Etats qui tuent aux frontières européennes.

(…)

Face à ces drames, il est urgent que l’UE et les Etats européens, y compris le Royaume-Uni, reconnaissent leurs responsabilités et changent radicalement de cap : il n’est pour nous ni concevable ni acceptable que les institutions poursuivent dans leur entêtement à traiter les personnes migrantes comme des criminels, pour ensuite regretter hypocritement les morts que les mesures sécuritaires contribuent à produire.

*

Ajout du 14/12:

Une réflexion pertinente à propos du caractère inadéquat de l’utilisation du terme « crise » pour qualifier ce qu’on a laissé devenir une routine.

https://theconversation.com/debat-peut-on-en-finir-avec-la-crise-des-migrants-dans-les-medias-172976

Ce que je constate surtout, c’est que les interactions entre médias et « spécialistes » sont pernicieuses car elles renforcent paradoxalement le climat de « crise » qui caractérise la perception des migrations.

En ce qui me concerne, j’expliquerais volontiers qu’un naufrage comme celui de Calais ne relève pas d’une « crise », mais d’une forme de routine – une routine certes tragique et inacceptable, mais une routine quand même. Cette routine est la conséquence directe de la manière dont les États gouvernent les migrations, et il ne faut donc pas s’en étonner. C’est là le travail des universitaires (et des sciences sociales) : prendre du recul par rapport à l’actualité brûlante, mettre l’événement en perspective, rappeler des précédents historiques, etc.

Mais comment exposer de tels arguments si, précisément, on ne parle des migrations qu’à l’occasion de naufrages ? En matière de communication, la forme prend souvent le pas sur le fond. Et naturellement, plus on évoque les migrations sous l’angle d’une crise, plus les responsables politiques seront fondés à ne présenter les naufrages que comme des événements imprévus et tragiques, et à les traiter à grands coups de réunions d’urgence et de mesures ad hoc – perpétuant ainsi un cycle de crise et d’urgence qui dure depuis près de trente ans.

On objectera que les lamentations sur les biais médiatiques sont aussi anciennes que les médias eux-mêmes, et que face à l’urgence il faut se lancer dans l’arène sans hésitation ni cynisme, et avec toute l’indignation qui sied aux circonstances. Éternel débat, auquel il n’existe probablement aucune réponse satisfaisante. Mais tout de même, comment se fait-il qu’en 2021, alors que la barre des 20 000 décès de migrants en Méditerranée a été franchie depuis 2020 déjà, on continue à solliciter en urgence des « spécialistes » à chaque naufrage, pour qu’ils interviennent le soir même et commentent un événement qui, hélas, n’en est pas un ?

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