« Ainsi le loup qui veut apprendre à lire »: De la nécessité d’un dépaysement judiciaire quand il s’agit du droit des peuples minorisés.

Ainsi le loup qui veut apprendre à lire.

Jamais aucun ne put lui faire dire

Ni A, ni B, ni D, ni O,

Mais seulement agneau, agneau, agneau…

(Peire Vidal, Troubadour occitan, vers 1180. Traduction H. Gougaud).

 

La décision sensée du tribunal régional supérieur du Schleswig-Holstein

http://www.lemonde.fr/europe/article/2018/04/05/la-justice-allemande-remet-puigdemont-en-liberte-sous-controle-judiciaire_5281270_3214.html

montre une fois de plus, à l’évidence, que lorsqu’il est question de droit des peuples minorisés, il n’y a pas grand-chose à attendre d’une juridiction, madrilène en l’occurrence, qui est à la fois juge et partie.

Comment concevoir en effet que la question tibétaine puisse être résolue par une Cour chinoise, ou la question kurde par un Tribunal turc ?

Ainsi, aucune chance que la question catalane soit résolue par une juridiction madrilène :

Le légalisme constitutionnaliste castillan a montré jusqu’au ridicule combien le juridisme « terrible, horriblemente cuerdo » (terriblement, horriblement raisonnable – au sens ici de conventionnel et sans imagination, cf. poème de León Felipe, post précédent) est incapable de sortir de la défense de l’intérêt à court terme et de l’habitus nationaliste.

Il faudrait qu’il y ait en Espagne quelque « loco », quelque « fou » capable de s’extraire des ornières du « Wiederholungzwang », de la pulsion morbide de répétition.

Mais selon toute apparence, le constat de Felipe reste valable:

“ya no hay locos, en España ya no hay locos”.

Depuis la disparition du « Manchego » magnifique (Don Quichotte), de tels fous, en Espagne, il n’y en a plus…

Aussi assiste-t-on aux conséquences de cette disparition :

« ahora (…) la justicia vale menos que el orín de los perros” (aujourd’hui, la justice n’a pas plus de valeur que la pisse des chiens).

Et il est quelque peu désespérant de constater que Felipe, disparu depuis cinquante ans, continue d’être d’actualité, tout comme Peire Vidal qui, lui, nous parle depuis le XIIème siècle :

Car jamais aucun ne put faire dire à un juge madrilène autre chose qu’union, union, union…

Le fait qu’il faille aller en Allemagne pour obtenir un jugement un peu plus équitable dans de telles affaires montre qu’il serait urgent, dans des cas de cet ordre, de recourir à un « dépaysement »,

https://www.legifrance.gouv.fr/affichCode.do;jsessionid=B810235C3B2E54B5A7961CB0839B4A04.tpdjo12v_1?idSectionTA=LEGISCTA000006138108&cidTexte=LEGITEXT000006071154&dateTexte=20080505

procédure qui a cours lorsque les conditions d’objectivité et d’impartialité ne sont pas garanties, du fait des risques que l’une des parties confonde ses intérêts (ou son habitus, donc) avec le droit.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2018/02/01/dune-mutation-frequente-qui-transforme-en-droit-la-raison-du-plus-fort-ainsi-que-dun-gene-de-limbecilite-qui-affecte-le-corse-le-catalan-et-autres-basques-ou-bretons-et-d/

Il serait bien difficile de prétendre que ce n’est pas le cas dans l’affaire qui nous occupe !

Or, s’il existe bien un « Tribunal permanent des peuples », il faut bien reconnaître que celui-ci souffre d’une confidentialité qui handicape les services que pourrait rendre un tel organisme.

Il serait donc souhaitable – et urgent – qu’une instance juridique internationale de ce genre, où pourraient être considérés et respectés sans discrimination les arguments des différentes parties et leur légitimé démocratique puisse se renforcer et voir affermie son autorité auprès de l’ONU.

Utopie ?

Sans doute.

Car il y a fort à parier que la Chine, la Turquie, pas plus que la France ou l’Espagne ne s’empresseront d’adhérer à un tel organisme.

Et l’Europe elle-même, terrifiée par le moindre risque inhérent à toute revendication de justice capable de bousculer son petit confort sagement conservateur, a toutes les chances de se montrer « terrible, horriblemente cuerda ».

Mais il s’agit pourtant là d’une des voies indispensables à la résolution non violente des conflits, que l’Europe s’honorerait de promouvoir.

La fonction de l’utopie étant de nous faire concevoir d’autres espaces possibles, même quand la « Realpolitik » a toutes les chances de l’emporter.

« Ne sois pas si pessimiste. On peut toujours espérer », me dit Stultitia,« c’est le printemps ! Souviens-toi du vers de Peire Vidal :

Mos cors s’alegr e s’esjau

Per lo gentil temps suau »

(Mon cœur sonne clair et beau:

Le temps est au renouveau).

(Traduction H. Gougaud, Poèmes politiques des Troubadours, Bélibaste, Paris 1969, p. 36-37).

C’est vrai que le XIIème siècle peut parfois être si proche…

Appeler un chat un chat. À propos de décisions de la Cour Européenne des Droits de l’Homme et d’Amnesty International concernant la violation de la liberté d’expression en Espagne et quelques carences de la justice de ce pays.

Et qui donc nous offre des traductions inédites d’informations en espagnol non reprises par les journaux français (on se demande bien pourquoi…) ?

C’est notre chère Stultitia !

Au vu de de ces informations qui manifestent incontestablement un certain retour à de bonnes vieilles pratiques que des organismes internationaux sont fort heureusement encore capables de dénoncer comme elles le méritent, nous attendons la suite du feuilleton juridico-ubuesque que le gouvernement de sa Majesté estime nécessaire d’infliger aux spectateurs de l’Europe et du monde.

http://www.lemonde.fr/europe/article/2018/03/26/catalogne-l-ex-president-carles-puigdemont-arrete-en-allemagne-manifestation-a-barcelone_5276308_3214.html

 

Amnesty international a publié ce mardi (13 mars) à Madrid une dépêche par laquelle elle attaque une loi antiterroriste espagnole qui, faite pour punir le délit d’apologie du terrorisme, se voit utilisée pour « réprimer des expressions de caractère politique » sur les réseaux sociaux.

Ces derniers mois, on a assisté à une série de condamnations contre des musiciens ou des utilisateurs de Twitter pour des messages considérés comme apologie du terrorisme.

Le rappeur Pablo Hasel fait partie des victimes : il a été condamné le 2 mars à deux ans de prison pour divers tweets et une chanson (…).

Amnesty considère dans sa dépêche « Twitte … si tu l’oses » que l’article 578 du code pénal espagnol qui punit le délit d’apologie du terrorisme et les actes qui « incitent au discrédit, au mépris ou à l’humiliation des victimes » est actuellement utilisé en vue de « la répression d’expressions de caractère politique, surtout sur les réseaux sociaux ».

Esteban Beltran, président d’Amnesty International en Espagne, a souligné qu’en 2011, année où ETA a renoncé à la lutte armée, il y eut une seule condamnation pour apologie du terrorisme. Il y en a eu en revanche 31 en 2017.

« Ces personnes sont détenues seulement pour avoir publié des opinions gênantes, critiques, parfois insultantes, parfois agressives. Mais aucune d’entre elle n’est coupable d’incitation directe à quelque type d’action terroriste que ce soit » a déclaré devant la presse le président, qui a demandé l’abrogation de cet article.

(France 24 édition espagnole, 13 mars 2018)

http://www.france24.com/es/20180313-ai-arremete-contra-la-ley-antiterrorista-espanola-por-reprimir-la-libertad-de-expresion

 

Et, sous le titre :

Des organismes internationaux alertent au sujet de menaces contre la liberté d’expression en Espagne.

 

La Cour Européenne des Droits de l’Homme (CEDH) estime de son côté que brûler des photos du roi relève de la liberté d’expression.

La Cour Européenne des Droits de l’Homme (CEDH) a condamné ce mois l’Espagne pour avoir infligé une peine de prison contre deux manifestants qui ont brûlé en 2007 des photos du roi Juan Carlos et de son épouse. La Cour considère qu’il s’agit d’une atteinte à la liberté d’expression.

Le tribunal dont le siège se trouve à Strasbourg estime que l’acte en question s’inscrit dans le contexte de la « critique politique, et non de l’attaque contre les personnes, critique de l’institution monarchique en général, et en particulier dans le cadre de la nation espagnole ».

Il estime de plus « qu’il s’agit d’une mise en scène provocatrice, du genre de celles qui se développent en vue d’attirer l’attention des médias et qu’elle ne dépasse pas l’emploi d’une certaine dose de provocation autorisée dans le but de faire passer un message critique du point de vue de la liberté d’expression ».

La justice espagnole avait condamné en 2007 Jaume Roura et Enric Stern, deux jeunes indépendantistes catalans à 15 mois de prison pour injure à la Couronne. La peine fut remplacée par une amende de 2700 euros à chacun.

Les deux accusés avaient brûlé des photos de Juan Carlos d’Espagne et de son épouse, la reine Sofia, pour protester contre leur visite à Gérone (Catalogne du nord-est) le 22 septembre 2007.

Les deux catalans, après avoir payé l’amende, présentèrent un recours devant la CEDH en octobre 2015. Les requérants estimaient que leur condamnation « constituait une violation injustifiée de leur droit à la liberté d’expression ».

Par sa décision, le Cour a reconnu « de façon unanime qu’il y a eu violation de l’article 10 de la Convention européenne des droits humains » concernant la liberté d’expression.

La CEDH a donc condamné l’Espagne à « payer à chacun des requérants 2700 euros pour préjudice matériel et 9000 euros au titre des frais ».

(La Nacion, 13 mars 2018).

http://lanacion.cl/2018/03/13/organismos-internacionales-alertan-sobre-ataques-a-la-libertad-de-expresion-en-espana/

Et à titre de commentaire, ce poème de León Felipe, chanté par Paco Ibañez :

Ajout du 02/04:

En retard, pour cause de déconnexion passagère, cette Tribune avec laquelle je suis bien entendu d’accord:

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2018/03/28/nous-citoyens-d-europe-demandons-la-liberte-immediate-des-citoyens-catalans-incarceres-pour-leurs-convictions-politiques_5277419_3232.html

 

De la résurrection de M. Valls en ambassadeur du nationalisme français et castillan en Kanaky, Catalogne et Corse ; et de quelques fantasmes transhumanistes dont la disparition paraît plus justifiée que celle des oiseaux. Quelques brèves.

 

Cette info:

http://www.lemonde.fr/europe/article/2018/03/23/cinq-independantistes-catalans-places-en-detention-provisoire_5275703_3214.html

qui ne fait hélas que confirmer la mainmise sur le droit de la raison du plus fort.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2018/02/01/dune-mutation-frequente-qui-transforme-en-droit-la-raison-du-plus-fort-ainsi-que-dun-gene-de-limbecilite-qui-affecte-le-corse-le-catalan-et-autres-basques-ou-bretons-et-d/

et l’imbécillité désormais dangereuse de la stratégie madrilène vis-à-vis de la Catalogne.

[Ajout du 25/03: pour ce qui est d’une aberrante et dangereuse contagion de cette imbécillité, cette info de ce jour:

http://abonnes.lemonde.fr/europe/article/2018/03/25/l-ex-president-catalan-carles-puigdemont-arrete-en-allemagne_5276114_3214.html

ainsi que ma « réaction »: « Où donc s’arrêtera le ridicule? Souhaitons que ce nouvel épisode de la farce initiée par Madrid suscite enfin en Europe une indignation salutaire ». ]

J’ai déjà longuement parlé des risques d’une telle escalade politique, et de la façon dont elle entache l’honneur du gouvernement qui la commet ainsi que celui de l’Europe qui la tolère.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/09/21/catalogne-sauver-lhonneur-de-lespagne-et-de-leurope/

Mais je n’avais pas encore évoqué les agissements du VRP Valls, qui court le monde en vue de vendre la marque « nationalisme », estampillé « made in France » aux unionistes espagnols en Catalogne,

https://www.lci.fr/international/a-deux-jours-des-elections-en-catalogne-manuel-valls-reaffirme-que-l-independance-de-la-region-n-est-pas-possible-2073845.html

http://www.leparisien.fr/politique/la-campagne-catalane-de-manuel-valls-en-espagne-12-12-2017-7448013.php

aux citoyens de Kanaky, histoire de les chauffer un peu avant un vote crucial,

https://la1ere.francetvinfo.fr/nouvelle-caledonie-independantistes-colere-apres-prises-position-mission-valls-562097.html

ainsi qu’aux citoyens corses, qui à la différence des Kanaks, colonisés mais qui se doivent toutefois de « rester avec la France », n’ont pas été colonisés, eux, mais se doivent d’autant plus de rester avec la France (Vous n’y comprenez pas grand-chose ? Ce n’est pas grave, moi non plus. Il suffit seulement de retenir que, quel que soit le cas, colonisation ou pas, il faut « rester avec la France »).

« La Corse n’est pas un territoire ultramarin, ni colonisé. La Corse n’est pas la Nouvelle-Calédonie ! La Corse est une île méditerranéenne profondément française, qui doit être fière de son drapeau tricolore. »

https://www.lopinion.fr/edition/politique/manuel-valls-en-corse-il-faut-savoir-dire-non-sinon-cela-ne-s-arretera-142806

J’avais déjà signalé quelques carences dans la culture théologique de M. Valls lorsqu’il se mêlait, à la façon des ecclésiastiques et des ayatollahs évoqués plus haut, de régenter la façon qu’ont les femmes de se vêtir (car il s’agissait alors de voile et de burkini, pas de barbe et de djellaba, les ecclésiastiques et les ayatollahs sanctionnant de préférence les femmes, et M. Valls portant désormais la barbe).

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2016/08/17/du-ridicule-bis-et-de-la-bouffonnerie-en-politique-et-sur-ceux-qui-perdent-de-bonnes-occasions-de-se-taire-ou-encore-quil-devient-de-plus-en-plus-urgent-de-renouveler-le-paysage/

Mais je me sens aujourd’hui obligé de mettre aussi en doute sa culture historique.

Aurait-il donc oublié que la Corse a été achetée à la République de Gênes en 1768 à la suite du traité de Versailles sans aucune consultation de ses habitants, vendus comme des esclaves, qu’elle était si « profondément française » qu’il a fallu ensuite la conquérir par de féroces batailles (Borgo, Ponte Novu, etc.) ?

Et que la liberté du peuple corse a fait l’admiration de bien des grands témoins, comme Rousseau, Boswell, Voltaire (excusez du peu…) devant lesquels M. Valls aurait bien des raisons de se sentir petit garçon ?

« Il restait à savoir si les hommes ont le droit de vendre d’autres hommes ; mais c’est une question qu’on n’examinera jamais dans aucun traité. (…)

L’arme principale des Corses était leur courage. Ce courage fut si grand que dans un de ces combats [contre le colonisateur français], vers une rivière nommée Golo, ils se firent un rempart de leurs morts pour avoir le temps de recharger derrière eux avant de faire une retraite nécessaire ; leurs blessés se mêlèrent parmi les morts pour affermir le rempart. On trouve partout de la valeur, mais on ne voit de telles actions que chez les peuples libres. Malgré tant de valeur ils furent vaincus. » (Voltaire, Précis du Siècle de Louis XV, chapitre XL, De la Corse, ajouté en 1769, Œuvres complètes, Garnier tome 15, p. 415).

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Stultitia attire mon attention sur des déclarations de Jeff Bezos (fondateur d’Amazon et actuel homme le plus riche du monde) et Elon Musk (fondateur de Tesla et autre grande fortune), rapportées par Laurent Alexandre dans un article de l’Express (n° 3478 du 28/02 au 06/03 2018 p. 10) :

« Nous pourrons exploiter des mines dans les astéroïdes et l’énergie solaire sur d’immenses surfaces. L’alternative serait la stagnation de la Terre, le contrôle des naissances et la limitation de notre consommation d’énergie. Je ne crois pas que la stagnation soit compatible avec la liberté, et je suis sûr que ce serait un monde ennuyeux. Je veux que mes petits enfants vivent dans un monde de pionniers, d’exploration et d’expansion dans le cosmos. Avec 1000 milliards de Terriens, nous aurons des milliers d’Einstein et de Mozart. Nous avons besoin de fusées réutilisables, et c’est à quoi Blue Origin est destinée [Blue Origin, société fondée par Jeff Bezos, est censée développer le fret entre la Terre et la Lune dès 2020].

Quant à Elon Musk, plus modeste, il ne compte envoyer qu’un million de colons sur Mars…

J’avoue que nombre de déclarations d’un certain transhumanisme me laissent plutôt perplexe.

Mais n’étant en rien spécialiste des astéroïdes ni des exoplanètes, encore moins des fusées, et m’interrogeant toutefois sur la disponibilité de la source d’énergie capable d’envoyer – dans l’hypothèse la plus modeste – les quelques dizaines de milliers de lanceurs (même « réutilisables ») nécessaires  au peuplement de Mars par un million d’humains, je préfère me ranger sur ce sujet à l’opinion d’Hubert Reeves.

Contestant les affirmations du regretté Stephen Hawking concernant le recours possible aux exoplanètes comme « terres de secours » dans l’avenir, il déclarait :

« Aux vitesses que l’on connaît aujourd’hui, c’est-à-dire autour de 50.000 kilomètres par heure, cela prendrait quand même quelques dizaines de milliers d’années. Par rapport à la vie humaine, cela ne paraît pas très compatible. Il n’y a pas de plan B. Nous sommes condamnés à apprendre à vivre avec notre planète ».

https://www.lci.fr/sciences/video-hubert-reeves-il-n-y-a-pas-de-plan-b-nous-sommes-condamnes-a-apprendre-a-vivre-avec-notre-planete-exoplanetes-nuit-des-etoiles-2059860.html

Alors peut-être pourrait-on commencer par s’occuper sérieusement, par exemple, de la question du réchauffement climatique,

http://huet.blog.lemonde.fr/2018/03/14/climat-le-seul-charbon-tue-laccord-de-paris/

sans se laisser prendre aux discours des bonimenteurs, ou à la question de la gestion de l’eau potable,

http://www.cnrs.fr/cw/dossiers/doseau/decouv/mondial/04_risque.htm

à celle de la disparition de la biodiversité,

http://www.lemonde.fr/biodiversite/article/2018/03/20/on-assiste-a-un-effondrement-de-la-biodiversite-sauvage_5273511_1652692.html

http://www.lemonde.fr/planete/article/2018/03/23/sur-tous-les-continents-la-nature-et-le-bien-etre-humain-sont-en-danger_5275433_3244.html

ou simplement à celle de la disparition de nos humbles amis les oiseaux :

Les oiseaux disparaissent des campagnes françaises à une « vitesse vertigineuse »

Pour ma part, je ne sais pas si, compte tenu de ce qui a été dit plus haut, nos « petits enfants [vivront] dans un monde de pionniers, d’exploration et d’expansion dans le cosmos ».

Et j’avoue que je trouverais plutôt dommage qu’ils se fassent les complices de l’exportation dans ce cosmos de toutes les désolantes nuisances que nous avons réussi à produire sur notre pauvre Terre.

S’ils trouvent notre planète ennuyeuse, je leur conseillerai alors de relire le Petit Prince, qui s’y connaissait particulièrement en astéroïdes :

Dans notre monde gangréné par la vitesse, on se souvient de sa réflexion face au marchand de pilules à apaiser la soif, « qui font gagner cinquante-trois minutes par semaine » :

« Moi (…), si j’avais cinquante-trois minutes à dépenser, je marcherais tout doucement vers une fontaine… »

Plutôt que de dévaster par une activité minière effrénée des astéroïdes qui n’abriteront plus la moindre rose ni la moindre poésie, il serait grand temps d’enseigner à nos petits enfants à observer et à protéger les oiseaux.

Car non contents de les avoir privés de la plupart des papillons, et de tant d’autres espèces, nous sommes en train de leur voler ces merveilles.

Et peut-on imaginer plus ennuyeux et plus triste qu’un monde sans oiseaux et ses « Printemps silencieux » contre lesquels Rachel Carson nous mettait en garde il y a près de soixante ans ?

En ce qui me concerne, je peux passer des heures à les admirer, sans me lasser. Et j’avoue que cela me nourrit autrement que les fantasmes transhumanistes de M. Bezos.

 

Stultitia rappelle aussi à cette belle intelligence tellement logique qu’il faudrait tout de même garder les pieds sur terre : car les « milliers d’Einstein et de Mozart » que rendraient possibles d’après lui « les 1000 milliards de Terriens » dont il rêve, ne pèseraient sans doute pas lourd devant les milliers d’Hitler et de Pol Pot que génèrerait nécessairement aussi une telle croissance démographique.

Je sais bien que certains, de façon en partie légitime, attirent l’attention sur « La part d’ange en nous », et une certaine régression statistique de la violence (cf. le titre de  l’ouvrage de Steven Pinker, ed. Les Arènes, Paris 2017, ou encore, du même auteur, Enlightenment now, Penguin Books 2018, non encore traduit).

[ajout du 25/03: à propos des mutations plutôt que de la régression de la violence, ce commentaire pertinent du livre de François Cusset, Le Déchaînement du monde. Logique nouvelle de la violence, par Roger Paul Droit:

http://abonnes.lemonde.fr/livres/article/2018/03/22/figures-libres-la-violence-ne-decline-pas-elle-mute_5274642_3260.html  ]

Ils oublient tout simplement que l’évolution de notre monde est telle qu’elle met désormais des millions, voire des milliards « d’anges » à la merci de quelques démons.

Car la puissance de la bonne volonté et la puissance du mal ne sont absolument pas symétriques. Et nous le savons, cette asymétrie fait qu’une toute petite quantité d’individus mal intentionnés peut désormais détruire des populations entières, voire mettre en danger la survie de notre espèce.

Qu’en sera-t-il alors lorsque, selon les belles prévisions natalistes de M. Bezos, leur nombre sera multiplié par mille ?

Il faut cependant reconnaître un mérite aux spéculations de ces messieurs : l’alternative qu’ils présentent est, elle, bien réelle.

Déjà, les spéculations de Stephen Hawking sur le peuplement des exoplanètes, pour irréalistes qu’elles soient, naissaient du constat que la situation de notre terre est tellement détériorée qu’elle ne pourra plus longtemps assurer la survie de notre humanité.

Jeff Bezos opère le même constat : « L’alternative [à notre expansion cosmique, donc] serait la stagnation de la Terre, le contrôle des naissances et la limitation de notre consommation d’énergie ».

Et nous en sommes bien là, en effet : faute de disposer de Terres de rechange, la solution ne semble pouvoir être que dans le choix délibéré de la sobriété et la limitation de la croissance (termes tout de même plus dynamiques que celui de « stagnation »), dans le contrôle de notre démographie et de notre consommation d’énergie.

Prétendre avoir le beurre et l’argent du beurre, une croissance infinie, une démographie sans contrôle, une énergie sans limite, nécessite effectivement de disposer de planètes de rechange.

Au moins sur ce point, on ne peut démentir la réflexion de MM Bezos et Musk.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2016/01/07/apprendre-le-chemin-de-lenfer-pour-leviter-ou-revenir-enfin-au-politique-reflexion-sur-leffondrement-avec-philippe-bihouix-pablo-servigne-et-raphael-stevens/

Mais peut-être n’est-il question en tout cela, de façon bien plus triviale, que d’effets de pub pour Blue Origin ou autres entreprises similaires, et de gonflement fort lucratif d’une nouvelle bulle financière aux dividendes potentiellement …astronomiques.

D’une mutation fréquente qui transforme en droit la raison du plus fort. Ainsi que d’un gène de l’imbécillité qui affecte le corse, le catalan et autres basques ou bretons. Et de la façon merveilleuse dont le français y échappe. Méditations darwiniennes.

La persévérance des politicien.ne.s français.es à refuser aux corses le qualificatif de « peuple » et toute reconnaissance officielle de leur langue, constitue un nouvel exemple de ce Wiederholungzwang – pulsion névrotique de répétition – que j’ai évoqué bien des fois ces derniers temps.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/09/21/catalogne-sauver-lhonneur-de-lespagne-et-de-leurope/

On peut certes reconnaître, de façon plutôt accommodante et diplomatique, avec G. Simeoni, « un climat d’ouverture, constructif », et que « le corse est enseigné, reconnu comme langue régionale » (J. Gourault)- c’est bien la moindre des choses, même si cela ne doit pas dissimuler bien des difficultés – sur le fond, les lignes semblent loin de bouger de façon significative.

Interrogée sur la reconnaissance de la langue corse, la ministre a réaffirmé l’opposition de l’exécutif à la co-officialité avec le français, revendiquée par les élus nationalistes. « Il n’y a qu’un peuple, c’est le peuple français et il n’y a qu’une langue ».

http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2018/01/11/97001-20180111FILWWW00174-gourault-ouverte-a-une-reference-a-la-corse-dans-la-constitution.php

Soit.

Mais si l’on se fie simplement à M. Larousse, qui définit ainsi un peuple :

« Ensemble de personnes vivant en société sur un même territoire et unies par des liens culturels, des institutions politiques » (…) ou encore : « Communauté de gens unis par leur origine, leur mode de vie, leur langue ou leur culture »,

on ne saisit pas très bien quelles pourraient être les raisons qui devraient refuser aux corses – ou aux catalans -ce qualificatif évident qu’on accorde sans problème aux français ou aux espagnols.

Ayant en commun une langue dont l’existence n’est pas moins légitime que celle de toute langue romane néolatine (qui, sous cet angle, peuvent toutes être considérées comme étant des « patois » du latin…), une culture qui depuis des siècles s’exprime dans cette langue, des institutions, des traditions originales, on ne voit pas ce qui autoriserait à leur refuser le fait de constituer un peuple. Au même titre que le peuple italien, grec, basque, kurde, kanak, tibétain ou d’autres encore.

On le sait, dans le cas des derniers cités, les vicissitudes historiques font que tout en répondant à la définition de « peuples », ils ne disposent pas pour autant d’États.

Que le désir de promouvoir leurs cultures soit rendu plus manifeste par d’autres évolutions historiques constitue une aspiration en soi légitime, dans le cadre d’un monde plus conscient que la richesse de l’humanité réside dans sa diversité.

Y compris lorsqu’elle s’estime en droit de se donner une représentation politique appropriée, comme nous l’ont démontré de nombreux peuples.

À l’évidence, de telles réticences de la part de l’État français s’expliquent  (tout comme en Espagne ou ailleurs) par le fait qu’admettre la notion de « peuple » pour désigner corses, catalans ou basques impliquerait l’épée de Damoclès du redoutable « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », que reconnaît de façon bien gênante la charte des Nations Unies de 1945 (article 1, alinéa 2).

Alors, puisque la notion de « peuple » présente le risque d’un droit à disposer de soi propre à épouvanter tout État-nation qui se respecte, mieux vaut l’utiliser avec parcimonie, ou plutôt l’éviter chaque fois qu’un rapport de force avantageux le permet. Mieux encore, le réserver à son usage personnel.

Pour contourner le dangereux « droit des peuples », ignorons donc les peuples quand on peut le faire ! Les peuples autres que le nôtre, cela va de soi.

De même, pour éviter les si dangereux « droits humains », on peut tout bêtement ignorer les humains. Autres que nous, bien sûr.

Comme on le sait, il s’agit là d’une pratique bien établie.

Mais s’il est de bon ton entre gens civilisés de blâmer vertueusement les habitués de cette deuxième attitude, on promeut allègrement la première, qui relève pourtant de la même logique.

Car en plus du Wiederholungzwang, il faut bien constater qu’on se trouve en pleine schizophrénie.

Mais il en faut plus pour troubler notre malade, du moment que son intérêt s’y retrouve, ainsi que la préservation de son pouvoir.

« PÈRE UBU: Ah ! saleté ! le mauvais droit ne vaut-il pas le bon? Ah ! tu m’injuries, Mère Ubu, je vais te mettre en morceaux » (Ubu Roi).

« Alfred Jarry ne resterait-il pas le meilleur analyste du monde politique, et Ubu l’expression indépassable de nombre de ses réussites ? » s’interroge Stultitia.

En fait, disons le franchement, sans plus tergiverser : il n’y a qu’un seul « droit des peuples », le droit des peuples les plus forts.

« Il n’y a qu’un peuple, c’est le peuple français  et il n’y a qu’une langue [la langue française] », est en fait une autre façon de dire, comme le génial La Fontaine le montrait, que « La raison du plus fort est toujours la meilleure ».

La notion de « peuple », qui avait originairement pour but, dans l’expression « droit des peuples », de défendre le faible face au fort (et qui a effectivement joué ce rôle lors des décolonisations) est désormais devenue la propriété exclusive du fort, qui en dénie tout usage au plus faible.

Ainsi, la merveilleuse et fragile invention humaine du droit se trouve, comme trop souvent, phagocytée par son éternelle adversaire, la force, qu’elle a pourtant pour but de maîtriser. Étrange mutation !

Et bien rares sont ceux qui ne se laissent pas prendre à cette ingénieuse mystification !

Que l’on soit français, espagnol, turc ou chinois, le peuple le plus fort sera toujours meilleur et plus peuple que le corse, le catalan, le kurde ou le tibétain.

De même, la langue la plus forte est toujours la meilleure. Face au français, le corse n’a donc, officiellement du moins, pas de langue.

Et voilà pourquoi votre fille est muette !

 

C’est une telle conception qui caractérise entre autre l’inébranlable opiniâtreté des politiques français, toutes tendances confondues, à refuser des déclarations aussi anodines que la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires,

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/08/15/rien-de-nouveau-sous-frere-soleil-a-propos-des-langues-regionales-et-de-la-demographie-pontificale/

tout comme la Convention 169 de l’Organisation internationale du travail relative aux peuples indigènes et tribaux de l’Organisation internationale du travail, « seul instrument juridique international contraignant (…) qui reconnaît notamment leurs droits collectifs à la terre et leur droit à l’autodétermination » (Wikipedia).

Et il me semble pour le moins préoccupant que Jacqueline Gourault, la « Mme Corse » du gouvernement, en dépit de quelques gestes « d’ouverture » plutôt limités, commence sa mission en manifestant bien des symptômes de ce genre de pathologie.

Il a fallu bien du temps – et des morts – avant que l’intelligence de MM Rocard et Pisani nous libère de la névrose de répétition et reconnaisse l’existence du peuple kanak et de sa langue.

L’expérience ne devrait-elle pas permettre d’éviter de telles pertes de temps et de tels risques de violence ?

Commencer par reconnaître officiellement l’existence évidente d’un peuple et d’une langue devrait être une étape préliminaire sur un chemin de pacification.

Mais, on le sait hélas, le Wiederholungzwang caractérise mieux le Père Ubu que le fait de tirer des leçons de ses erreurs…

 

En fait, une telle réduction de l’usage des termes « peuple » et « langue » aux besoins des plus forts n’est jamais qu’une façon de donner une justification en apparence politique et juridique à un vieil habitus raciste et nationaliste toujours bien vivant, qu’on voit se manifester de façon plus sauvage et moins édulcorée dans bien des réactions et commentaires.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/10/06/dune-etrange-desinhibition-du-nationalisme-et-de-ses-consequences-pour-lavenir-de-leurope-et-du-monde/

Et ses formulations les plus récentes ne sont jamais que l’expression d’une longue « tradition » qui concilie affirmations « savantes » et populaires en ce qui concerne les peuples minorisés.

Car « la race des chauvins, des porteurs de cocardes, les imbéciles heureux qui sont nés quelque part » (G. Brassens) – en France bien entendu !- méprise tranquillement du haut de sa morgue hautaine les divers ploucs qui ne semblent pas posséder le précieux gène de la francitude.

Et ce sont bien eux qui se voient humiliés et taxés d’imbécillité congénitale.

 

Illustrons cela par un rapide tour d’horizon politico-littéraire.

[Quand elles ne sont pas précisées, les citations viennent du petit livre de J.P. Pujol : Sottisier à propos des minorités ethniques, Lacour, Nîmes 2004]

Dans une intervention au parlement (Journal Officiel du 28 juillet 1885), Jules Ferry déclare : « Messieurs, il faut parler plus haut et plus vrai ! Il faut dire ouvertement qu’en effet les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures (…) Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures » (op.cit. p. 36).

Il est bien entendu inutile de préciser dans quelle catégorie se classe le français et sa langue :

Car « le peuple français semble avoir devancé de deux mille ans le reste de l’espèce humaine ; on serait tenté de le regarder au milieu d’elle comme une espèce différente ». Maximilien de Robespierre au nom du Comité de Salut Public, 18 floréal (7 mai) an II (1794) (op.cit. p.21).

Ce privilège génétique dont la nature a généreusement gratifié le peuple français se manifeste en premier lieu dans sa langue et sa culture:

« Le français, par un privilège unique, est seul resté fidèle à l’ordre direct (…) la syntaxe française est incorruptible. C’est de là que résulte cette admirable clarté, base éternelle de notre langue. Ce qui n’est pas clair n’est pas français » A. Rivarol, Discours sur l’universalité de la langue français, 1784 (op.cit. p.16).

Et à propos de l’occitan : « Ces jargons sont jolis et riches, mais n’étant point anoblis, ils dégradent tout ce qu’ils touchent » (id. ibid).

Car la supériorité naturelle du peuple français et de sa langue relègue bien sûr à un rang inférieur des communautés qui ne peuvent plus décemment revendiquer le qualificatif de « peuples », et des parlers obscurs qui ne peuvent plus être définis que comme « idiomes grossiers », jargons ou patois.

Déclaration d’Henri Grégoire devant le comité de l’instruction publique, 8 vendémiaire (29 septembre) an II (1793) : « Il est plus important qu’on ne le pense en politique d’extirper cette diversité d’idiomes grossiers qui prolongent l’enfance de la raison et la vieillesse des préjugés » (op.cit. p.18).

« Le devoir de civiliser les races inférieures », droit de colonisation prôné par J. Ferry s’étendra bien sûr à ces « restes de barbarie des siècles passés » (Conventionnel Lanthemas, 27 frimaire -17 décembre- an II, -1792- op. cit. p. 17) que sont les groupes humains non francophones résidant sur le territoire de la nation.

Car aux dires de Jules Michelet, « la Bretagne est une colonie comme l’Alsace et les Basques, plus que la Guadeloupe » (op.cit p. P 26).

Ce que confirme Auguste Romieu, sous-préfet de Quimperlé en 1831 : « La Basse-Bretagne est une contrée à part et qui n’est plus la France. Elle devrait être soumise à une sorte de régime colonial » (op.cit. p. 26).

Un tel devoir de colonisation et de civilisation passera bien sûr par l’imposition de « l’admirable clarté » de la langue française. Car il serait bien sûr de la plus haute immoralité, pour qui le possède, de garder un tel trésor par devers soi.

D’où, à la même date, cet extrait de lettres des préfets des Côtes-du-Nord et du Finistère à Monsieur de Montalivet, ministre de l’Instruction Publique : « Il faut absolument détruire le langage Breton » (id. ibid).

[Remarque: Qui donc veut absolument nous faire croire que la situation des peuples minorisés n’est pas comparable à celle des peuples colonisés, alors que ce sont les autorités françaises elles-mêmes qui ont œuvré d’arrache-pied pour établir cette identité ?

Il est instructif de le rappeler de temps en temps…]

Propos d’un sous-préfet du Finistère aux instituteurs en 1845 : « Surtout rappelez-vous, Messieurs, que vous n’êtes établis que pour tuer la langue bretonne » (op.cit. p. 30).

En 1846, le règlement du Comité de Saint-Palais interdit « de proférer aucune parole grossière comme aussi de parler basque – même pendant la récréation » (op. cit. p 31).

Et nos grands auteurs français ne sont pas de reste : Ce barbare proche de l’animalité qu’est le paysan breton mange comme un porc : il va « retrouver sa galette de sarrasin et sa jatte de bouillie de maïs cuite depuis huit jours dont il se nourrit toute l’année, à côté des porcs qui rôdent sous la table et de la vache qui rumine là sur son fumier, dans un coin de la même pièce » (G. Flaubert, Voyage en Bretagne, ed. Complexe 1989, p.197-198 ; dans op.cit. p. 31).

Un tel dégénéré n’a de rival que le corse, bien sûr : « Crasse et vanité. Ça mange dans de la vaisselle plate à leurs armes, des châtaignes dont les porcs ne voudraient pas » (A. Daudet, L’immortel, 1888. Op. cit, p37).

Ce régime étant bien sûr dicté par la légendaire paresse du corse : « Le châtaignier ne demande aucune culture (…) Les luisantes châtaignes pleuvent des branches hautes et, couché dans l’ombre, le Corse indolent regarde tomber les fruits » (Jean Lorrain, 1912. Op. cit. p. 45).

Et notre grand Céline, que d’aucuns portent au pinacle de la littérature française, de surenchérir : « Zone sud, zone peuplée de bâtards méditerranéens, de narbonoïdes dégénérés, de nervis, de félibres gâteux, parasites arabiques que la France aurait tout intérêt à passer par-dessus bord ; au-dessous de la Loire, rien que pourriture, fainéantise, infects métissages négrifiés » (Lettre du 15 juin 1942 à Henri Poulain, secrétaire de rédaction de Je suis partout. Op.cit. p. 48).

Avant que Charlie Hebdo ne porte l’estocade :

« Maintenant que le bulldozer jacobin a laminé et éradiqué les pagnolades et les bécassinades, on peut élever les trois douzaines de couillons qui parlent encore leur pataquès (pardon : langue) au rang de patrimoine national et leur apposer un label poulet fermier. Les langues régionales sont comme les quelques pierres du Moyen Âge épargnées par Bouygues : de la culture (con). Il a d’autant plus raison que des quantités de patois, pidgins, créoles, petits-nègres et verlans sont en train de polluer le français. Alors, après tout, autant favoriser le latin, l’étrusque et l’occitan ! »

En note de bas de page, Charlie Hebdo précise : « Les huit langues régionales parlées en France sont : l’occitan, le basque, le corse, le flamand, l’alsacien, le breton et le neu-neu » (n° du 8 octobre 1998. Op.cit. p. 59-60).

On s’en doute, on pourrait encore continuer longtemps de telles énumérations. Je vous renvoie plutôt au petit livre mentionné plus haut, dont sont issues la plupart de ces citations.

La politique de génocide culturel visant à détruire l’identité des peuples allogènes n’est pas une simple hypothèse historique mais une réalité avérée. Ceux qui feignent de l’ignorer et s’imaginent vivre dans le pays des droits de l’Homme et de la tradition démocratique, trouveront dans cette brochure un florilège de déclarations significatives en la matière, bien révélatrices d’une volonté d’asservissement souvent dissimulée sous le vernis humaniste. Dans la plupart des cas, les inepties retenues n’émanent pas d’individus troubles ou extrémistes. Non, souvent elles sont le fait de personnages pré­sentés sous un jour plutôt favorables dans les manuels scolaires ou dont les noms polluent parfois les plaques de rue de nos villes. Voltaire, en son temps, avait noté la bonne conscience dans le crime caractérisant le fanatisme. Beaucoup de citations, ici reproduites, constituent une synthèse presque parfaite entre l’instruction indiscutable des auteurs et leur chauvinisme stupide…

nous dit l’auteur (op.cit. quatrième de couverture).

Au vu de ces quelques extraits, il est bien difficile de lui donner tort.

 

Mais prolongeons un peu par un autre petit florilège, plus actuel celui-là mais tout aussi virulent, de quelques citations parmi les milliers du même genre qu’on peut lire sur les  forums du Monde.

Elles montrent qu’un tel état d’esprit est loin d’avoir disparu :

Après y avoir rencontré « Carles Pschittdemont », qui a plusieurs fois été qualifié de « nazi », ou de « futur Karadzic catalan » on y apprend que :

« Comme ça va toucher au porte-monnaie les petits enfants gâtés et égoïstes de l’indépendance catalane, ça va refroidir l’élan populaire aux 90% auto comptés et auto proclamés. Cette indépendance n’étant guidée par le fric – le leur – c’est par le fric – celui des espagnols – qu’elle rentrera à la maison. Comme le dit fort justement Martin Lamotte Super Résistant : « Forcément, dès qu’on parle pognon, y a pu personne ! »

Ou encore que : « Barcelone est une ville extrêmement sale et décadente. Les Catalans ont dans le sang ce résidu d’esprit anarcho-marxiste qui les rend rebelles à toute autorité autre que celle de leur nombril. Je ne comprends pas que les Castillans et les autres Espagnols ne leur accordent pas illico presto leur indépendance et ciao les Ramblas. »

« Dans le sang« . Il s’agit bien de génétique, comme nous l’avons vu.

À comparer avec les affirmations ci-dessus concernant la saleté congénitale des bretons et des corses. Rien de nouveau sous le soleil…

Ce qui justifie bien sûr le fait que « l’égoïsme catalan doit être maté », car « les va-t-en-guerre indépendantistes sont des démagos comme il en fleurit beaucoup ces derniers temps, flattant les égoïsmes et favorisant le mépris de l’Autre. Dégoutant ».

Rappelons que cette entreprise de « mater le catalan » représente aussi un grand classique, puisqu’en 1938, Manuel Azaña, président de la République espagnole résumait ainsi dans ses mémoires le rapport du gouvernement central avec la Catalogne: « La nécessité de bombarder Barcelone tous les 50 ans est une loi de l’Histoire espagnole. Le système de Philippe V était injuste et dur, mais solide et confortable. Il a tenu 2 siècles ».

Mais matée ou pas, « en fait la Catalogne, on s’en b…. ».

Car il s’agit bien en effet d’incorrigibles « nombrilistes qui prétendent être différents des autres communautés espagnoles », « d’enfants gâtés nombrilistes », « suicidaires, égoïstes et rétrogrades ».

Qualités qui, on le sait, n’épargnent pas les corses : « Micro micro microcosme et grand grand grandissimes tordus. Qu’ils restent sur leur rocher. Mais à rester entre soi, on risque la dégénérescence ».

« Ils voudront le bruccio et l’argent du bruccio ! »

« Entre Talamoni et Simeoni c’est quoi la différence, à part l’after-chèvre? »

Et ces expressions qui nous rappellent tellement la belle tradition de supériorité tranquille et satisfaite évoquée plus haut de « celui qui est né quelque part » et possède, lui, une langue véritable : « Macron a autre chose à faire que s’occuper du patois Corse et les dirigeants corses sont vraiment payés à ne rien faire », « de grands enfants… ».

« La co-officialité de la langue corse n’est pas acceptable. Vouloir forcer des tas de gamins, les enfants corses en tête, à faire le difficile apprentissage d’une langue ultra-confidentielle, comprise nulle part hors de la Corse et de certains coins perdus de Toscane, c’est aberrant ».

« On est tous d’accord à 3/4 exceptions près pour dire qu’ils nous font suer, ces assistés de Corses avec leur dialecte de génois et leurs fromages de m… Ils nous coûtent une blinde, qu’ils la prennent leur indépendance, mais qu’ils se cassent !! ».

« Mais au fait comment définissent-ils le « peuple corse » : par la géographie, la génétique, l’ascendance, le port du fusil ….? »

etc. etc. etc.

Toutes considérations qui rejoignent donc, dans le fond, au-delà de différences d’expression qui caractérisent l’approche juridique plus BCBG mais non moins catégorique de nos politiques, l’immémoriale fin de non-recevoir tenant généralement lieu de réflexion dès lors qu’on aborde la question des peuples minorisés :

« Il n’y a qu’un peuple, c’est le peuple français et il n’y a qu’une langue ».

Dont acte.

 

Ah ! Avant de se quitter, Stultitia ajoute encore deux petites perles pour la route :

Avril 1969 : Roger Vitton, ministre de l’information : « Pour être comprise par tout le monde, l’émission en langue bretonne sera désormais faite en français » (op.cit. p. 51*).

Et celle-ci, pour laquelle je nourris une affection toute particulière : Francisque Sarcey, écrivain à la mode à la fin du XIXème siècle, note dans le journal Le Temps : « Les paysans bretons sont tellement crédules qu’ils croient à une influence de la lune sur les marées » (op.cit. p. 39).

Sans blague ?

* Correctif: dans son magnifique petit livre: Comment peut-on être Breton ? Essai sur la démocratie française, Paris, Le Seuil, 1970, p. 17, Morvan Lebesque corrige J.P. Pujol en attribuant cette phrase historique au Ministre de l’Information de l’époque [Joël Le Theule ?] s’adressant au député de Lorient Roger Vitton qui l’interrogeait sur la culture régionale à l’ORTF.

 

Ajout du 04/02:

Triste confirmation du contenu de ce post, la tonalité de la quasi totalité des commentaires à cet article (comme à tout article sur la question corse):

http://abonnes.lemonde.fr/corse/article/2018/02/03/les-nationalistes-corses-appellent-a-manifester-pour-pousser-l-etat-a-negocier_5251418_1616678.html

Comme je le disais dans un post précédent à propos de la Catalogne:

 » L’incroyable et honteux déchaînement verbal auquel donne lieu la simple évocation d’une question qui devrait alimenter une réflexion approfondie et argumentée laisse présager que le virus malfaisant du nationalisme fauteur de violences et de guerres est encore solidement installé dans bien des esprits ».

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/10/06/dune-etrange-desinhibition-du-nationalisme-et-de-ses-consequences-pour-lavenir-de-leurope-et-du-monde/

 

Quelle différence avec l’intelligence et la modération de Gilles Simeoni, par exemple:

https://www.franceinter.fr/emissions/questions-politiques/questions-politiques-04-fevrier-2018

Y’a pas photo…

Le garçon qui criait au loup. Ou d’une manière bien discutable de faire valoir des arguments pertinents dans les débats de bioéthique.

Un berger, qui menait son troupeau assez loin du village, se livrait constamment à la plaisanterie que voici. Il appelait les habitants du village à son secours, en criant que les loups attaquaient ses moutons. Deux ou trois fois les gens du village s’effrayèrent et sortirent précipitamment, puis ils s’en retournèrent mystifiés. Mais à la fin il arriva que des loups se présentèrent réellement. Tandis qu’ils saccageaient le troupeau, le berger appelait au secours les villageois ; mais ceux-ci, s’imaginant qu’il plaisantait comme d’habitude, se soucièrent peu de lui. Il arriva ainsi qu’il perdit ses moutons.

Cette fable montre que les menteurs ne gagnent qu’une chose, c’est de n’être pas crus, même lorsqu’ils disent la vérité.

Ésope, Fables, Traduction par Émile Chambry . Société d’édition « Les Belles Lettres », 1926 (pp. 139-140).

 

Quelques articles parus dans le quotidien « La Croix » du mercredi 3 janvier, suite à un sondage sur la bioéthique

https://www.la-croix.com/Sciences-et-ethique/Ethique/SONDAGE-Les-Francais-et-la-bioethique-2018-01-03-1200903298

me font irrésistiblement penser à cette fable.

En particulier, sous le titre général : « Quelles peuvent être les implications du libéralisme en matière sociétale », celui de Jean Léonetti : « La loi du plus fort risque de l’emporter » ; et celui du P. Bruno Saintôt, « Les consensus éthiques sont fragilisés ».

https://www.la-croix.com/Debats/Forum-et-debats/Bioethique-loi-fort-risque-lemporter-2018-01-03-1200903269

[Ajout du 11/01: le curieux amalgame opéré par Mgr. Aupetit, lorsqu’il s’agit de bioéthique, entre euthanasie, assistance au suicide en fin de vie et eugénisme (!) me paraît relever d’un mécanisme identique qui privilégie « la voix de son maître » sur une conscience éthique réfléchie et … autonome

http://abonnes.lemonde.fr/religions/article/2018/01/11/mgr-aupetit-archeveque-de-paris-aujourd-hui-on-n-a-pas-le-droit-de-parler-de-dieu-sinon-on-gene_5240111_1653130.html ].

 

Je suis pour ma part depuis bien longtemps opposé à toute forme de GPA ainsi qu’à l’extension de l’Insémination Artificielle avec Donneur (IAD) à toutes les femmes hors des cas thérapeutiques.

Ceci pour des raisons de cohérence éthique et philosophique que j’ai plusieurs fois exposées.

(Voir par exemple) :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/06/27/pma-lethique-supposerait-elle-lincoherence/

À ce titre, je me trouve donc généralement en accord avec MM. Léonetti et Saintôt lorsqu’ils traitent de ces questions.

Mais il me paraît de simple bon sens de distinguer ce qui doit l’être.

En l’occurrence, les questions de l’IAD, de la PMA et de la GPA doivent faire l’objet d’une approche spécifique, qui ne peut en aucun cas se confondre avec celle de la fin de vie, de l’assistance au suicide, par exemple.

Il s’agit tout simplement de problématiques distinctes.

Pourquoi faudrait-il alors rassembler sous une même rubrique, comme le font nos auteurs dans les articles mentionnés, des questions aussi différentes, et qui devraient donc faire l’objet d’abords différents ?

Qu’y a-t-il de commun en effet entre :

  • une utilisation non thérapeutique de la médecine, dans le cas de l’IAD ou GPA, fondée sur une revendication « d’égalité » confondue de façon simpliste avec la similitude (cf. mon post du 27/06/2017 ci-dessus) et qui entraîne un déni du droit de l’enfant à bénéficier de la représentation de la diversité des sexes à sa naissance (et donc une réelle inégalité cette fois) en dehors de tout consentement possible de la personne potentielle de l’enfant, ou encore une instrumentalisation de la femme dans la cas de la GPA ;
  • et le cas du suicide d’une personne adulte, exemple utilisé en outre de façon bien tendancieuse, dans le but évident de discréditer toute possibilité d’assistance à la décision intime de mettre fin à sa propre vie lorsque celle-ci est irrémédiablement condamnée. Décision qui constitue un cas si particulier de « suicide » qu’elle pourrait porter un autre nom, et qui ne peut surtout pas être assimilée à l’euthanasie comme le font nos auteurs avec une légèreté bien discutable ;
  • ou encore le cas de la vente d’organe, de la prostitution ou de l’euthanasie, etc.

Or il nous est pourtant affirmé :

« C’est dans cette même logique que nous prohibons la vente d’organes, la prostitution, le recours aux mères porteuses ou l’euthanasie » (J. Léonetti, art. cité.).

Désolé, M. Léonetti, mais il devrait faire partie du B.A BA d’une saine méthodologie scientifique que d’appliquer à ces questions différentes des « logiques » elles aussi différentes et spécifiques.

Il se trouve que j’ai moi-même essayé de réfléchir de façon différenciée à chacun de ces sujets :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/01/25/un-rein-sinon-rien-vente-dorganes-consentement-et-des-inquietantes-aventures-de-la-dignite/

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2013/12/13/prostitution-alienation-consentement-meres-porteuses-quelques-meditations-terminologiques-autant-que-peripateticiennes-avec-elisabeth-badinter-sylviane-agacinsky-rene-frydman-et-bien-d/

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/06/25/lethique-souci-de-lautre-ou-satisfaction-de-soi-qui-donc-est-le-sujet-de-la-gpa/

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/02/18/fin-de-vie-et-finitude-du-droit-a-propos-de-leuthanasie-du-suicide-assiste-et-du-consentement/

Et qu’une approche qui rassemble tout cela dans un aussi singulier inventaire à la Prévert m’est particulièrement incompréhensible.

Comment assimiler en effet les cas où le consentement d’un adulte présumé responsable est en jeu (en dépit de la difficulté, soulignée dans mes posts, de l’évaluation du caractère « éclairé » de ce consentement) – prostitution, demande consciente et réitérée d’une assistance à la fin de vie lorsque l’issue fatale prochaine est reconnue irrémédiable de façon collégiale –

et ceux où le seul désir des parents établit un enfant en situation d’inégalité (IAD « pour toutes », GPA) sans aucune interrogation sur son droit ?

Comment oser mettre sur le même plan le devoir d’assistance à la personne en danger (« ranimer un individu ayant fait une tentative de suicide »J. Léonetti, art. cité) et le respect de la décision d’une personne en fin de vie qui, en toute connaissance des moyens possibles de la soulager, choisit de façon consciente et réfléchie, pour des raisons qui relèvent de son inaliénable liberté, de ne pas les mettre en œuvre et « d’en finir » ?

Refuser de distinguer des questionnements aussi différents me semble présenter des dangers considérables en ce qui concerne la crédibilité d’une démarche éthique.

Car le fait de crier « au loup » dès qu’il est par exemple question de la moindre avancée au sujet du respect de la volonté exprimée d’une personne adulte en fin de vie risque – et c’est bien le cas – de rendre inaudible un discours qui revendique à juste titre une légitimité quand il s’agit en particulier du respect des droits de l’enfant face aux extravagances procréatrices présentes et à venir.

Pourquoi dès lors, maintenir une confusion aussi préjudiciable aux causes mêmes qu’on prétend servir ?

L’explication me semble hélas relativement évidente.

Elle relève de cette permanence des dogmatismes que j’avais évoquée dans quelques posts précédents. Par exemple:

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/11/16/dune-transition-intellectuelle-comme-condition-de-la-transition-energetique-et-demographique-et-encore-et-toujours-du-deni-et-du-jesuitisme-de-certaines-de-ses-justifications/

Ne chercherait-on pas en effet, en certains milieux, ecclésiastiques mais aussi d’un certain catholicisme en particulier, à rassembler sciemment dans une même approche abusivement globalisante des questions fort différentes, dans le but d’étendre le bien-fondé réel de certains arguments (concernant l’IAD et la GPA donc) et de certains combats à des questions beaucoup plus délicates, et sur lesquelles un certain dogmatisme moral a priori  perçu comme un et indivisible se révèle particulièrement inapproprié ?

Hélas, une telle approche court le risque de s’autodétruire en tant que réflexion éthique, du fait de son caractère hétéronome – on précisera plus bas ce qu’il faut entendre par là -, car elle ne fait que démontrer que ce qui prévaut en elle, c’est moins le souci de l’éthique que la défense d’un dogmatisme formel, au besoin au détriment du bien commun et du respect des personnes.

D’où son caractère inaudible  et son rejet légitime par l’opinion :

«On a déjà bien des fois entendu crier ‘’au loup’’. On nous a déjà fait le coup de l’interdiction du préservatif, de la pilule, on a refusé à des adultes consentants le droit de vivre ensemble en les humiliant par un étalage hystérique d’homophobie lors de certaines manifestations, etc. Et ce sont de tels donneurs de leçons dont on connaît les rengaines avant même qu’ils ouvrent la bouche qui prétendent maintenant faire la loi sur les questions de bioéthique ou de fin de vie ?».

Et Stultitia d’ajouter l’une de ses citations préférées: « Voilà la réponse. Et maintenant, quelle est la question? » (Woody Allen).

Il serait donc grand temps, pour qui veut être audible sur ce qui mérite réellement de l’être, d’interroger sérieusement quelques une de ces « rengaines ».

 

Et aussi d’arrêter de se tromper de combat en faisant croire, là encore de façon bien doctrinaire, que l’enjeu de fond pour qui cherche à préserver des valeurs en soi légitimes serait de les opposer frontalement à « l’éthique d’autonomie fondée sur la liberté de décider pour soi-même » (J. Léonetti, art. cité). Comme si autonomie et liberté de décision ne pouvaient s’articuler à des valeurs présumées « religieuses », ou avec une « éthique de la vulnérabilité » avec lesquelles elles seraient par essence incompatibles .

Car on est étonné de voir convoquées au banc des accusés, avec une légèreté surprenante en dépit de quelques précautions oratoires, aussi bien la notion complexe de libéralisme philosophique que celle d’autonomie et de liberté de conscience. N’y aurait-il pas là une ficelle bien grossière pour tenter de légitimer une approche encore une fois essentiellement dogmatique ?

On sait certes que le premier terme- libéralisme – fait l’objet d’un rejet partagé par un très large spectre de l’opinion, de la France Insoumise au Front National.

Il paraît donc ingénieux de surfer, d’une façon qui n’est pas exempte de démagogie, sur un tel rejet.

Mais si ce rejet peut en effet se comprendre et se justifier lorsqu’il s’agit de ce qu’on nomme « l’ultra libéralisme économique », du fait des ravages dont il est effectivement la cause, il serait cependant bien ambigu et tendancieux d’assimiler un tel dévoiement avec ce que serait le libéralisme dans son essence, et en particulier dans certaines de ses dimensions philosophiques et éthiques.

Or, bien au-delà de la simple dimension économique, ce sont bien celles-ci qui se trouvent visées par nos auteurs, qui renouent ainsi avec une tradition largement attestée.

Car pour n’en citer que quelques origines, il n’est pas inutile de rappeler qu’une telle récusation du « libéralisme », qui dépasse donc largement la critique de l’économie, rencontre rien de moins que l’anathème de la dixième section du Syllabus du pape Pie IX (datant de 1864, faut-il le rappeler) condamnant de façon virulente, avec « les principales erreurs de notre temps », le « libéralisme » comme étant l’une des causes essentielles de l’apostasie des temps modernes et de la dépravation des mœurs. Raison pour laquelle il doit être énergiquement dénoncé et rejeté. On sait que bien des textes ultérieurs de même tonalité se chargeront de poursuivre l’entreprise.

Et se trouvent donc particulièrement visés ces principes libéraux qui, en plaçant l’autonomie de l’être humain au cœur de son existence, individuelle comme sociale, entreprennent de le libérer – d’où le terme de libéralisme (lequel a mieux conservé dans le monde anglo-saxon son sens originaire) – de l’emprise des tendances pour le moins aliénantes que cherchent à lui imposer l’absolutisme monarchique et l’autorité ecclésiastique.

Rappelons en effet que la pensée libérale a essentiellement pour intention, chez ses pères fondateurs, Locke et Montesquieu en particulier, d’édifier des défenses contre l’absolutisme tel qu’il est imposé par le pouvoir politique, mais aussi bien évidemment par l’Église (cf. La Lettre sur la tolérance, de Locke) lorsque celle-ci prétend prescrire un culte déterminé.

C’est dans ce but que ces fondateurs ainsi que nombre de leurs successeurs (Kant en particulier) vont développer la riche notion d’autonomie, caractéristique essentielle de la personne consciente et responsable, capable de se soumettre librement à la loi parce qu’elle y reconnaît la marque de la raison, et non parce qu’une puissance extérieure, royale, ecclésiastique ou autre, lui intime l’ordre de le faire.

On comprend mieux dès lors que devant une telle revendication de liberté de conscience, de penser et d’agir, la résistance de telles autorités ait pu être acharnée. En particulier lorsqu’il s’agissait de défendre leurs prérogatives en ce qui concerne le contrôle de la vie morale, des comportements sexuels, etc.

Pour les dites autorités en effet, il ne peut bien sûr qu’être erroné de prétendre que : « La science des choses philosophiques et morales, de même que les lois civiles, peuvent et doivent être soustraites à l’autorité divine et ecclésiastique » (Syllabus, § VII. Erreurs concernant la morale naturelle et chrétienne, proposition 62).

D’où le rejet radical d’un tel libéralisme, car il est bien entendu tout aussi faux d’affirmer que « Le Pontife Romain peut et doit se réconcilier et transiger avec le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne » (Syllabus, § X, Erreurs qui se rapportent au libéralisme moderne, Proposition 80).

Connaissant maintenant quelques antécédents de l’antilibéralisme en ce qui concerne la philosophie et l’éthique, on est donc désormais en droit d’éprouver des réserves lorsqu’on voit le libéralisme accusé sommairement de tous les maux, lui et sa composante fondamentale que constitue l’autonomie.

Quelles sont donc les raisons profondes de telles attaques ? Et quels sont les intérêts qu’elles défendent ?

Qui donc a peur de l’autonomie, et pourquoi ? Aurait-on à gagner à y renoncer ?

Ce qui précède nous suggère bien évidemment la réponse.

Et surtout, si elle est effectivement coupable, par quoi la remplacer ?

Y aurait-il encore, dans notre société, quelques relents inavoués de Syllabus, qui chercheraient la restauration de quelque dogmatique ou quelque catéchisme définissant enfin le bien moral sans risque d’erreur par la bouche de quelque infaillible autorité ?

Ce serait alors confondre l’indispensable autonomie qui définit l’acte éthique véritable avec cette « conformité à la morale » que dénonce Kant dans les « Fondements de la métaphysique des mœurs ». Conformité qui nous fait estimer le racisme moral parce qu’une certaine « morale » nous dit qu’il l’est, ou qui nous fait considérer qu’il est « moral » de brûler des juifs, des hérétiques, de décapiter des infidèles ou de fusiller des dissidents parce que notre religion ou notre athéisme nous disent qu’il est juste de le faire.

Car rappelons que l’opposé de l’autonomie est l’hétéronomie, qui est la « condition d’une volonté déterminée à agir par influence extérieure » (La philosophie de AàZ, Hatier 2011).

Mais de quelle influence s’agit-il alors ? De celle du pouvoir politique ? Du pouvoir religieux ? Du pape ? Du rabbin ? De l’imam  ou autre bonze ?

Étant foncièrement laïc, j’admets entièrement que de tels personnages respectables puissent avoir droit au chapitre sur les sujets d’éthique, de politique, etc. au même titre que des penseurs athées, agnostiques, etc. et contribuent à informer une réflexion délicate.

Car au dire de la plupart des théoriciens de l’autonomie, la pensée ne peut s’édifier ex nihilo, à partir de rien, et repose nécessairement sur un matériau qui dès toujours la précède.

Mais étant foncièrement laïc, je ne vois pas en quoi cette « influence extérieure », hétéronome, devrait aliéner la décision, elle aussi informée, d’un sujet libre et  responsable.

D’un sujet autonome donc, un sujet adulte qui se soumet à la loi par adhésion critique de son intelligence et de sa volonté à des propositions légitimement issues des horizons multiples d’une raison plurielle, et non par soumission infantile à une puissance quelconque, politique, religieuse, ou à un conformisme social.

Et j’ai donc bien du mal à comprendre, MM Léonetti et Saintôt, dans quel but il faudrait faire peser la suspicion sur cette idée d’autonomie, apport essentiel de la pensée libérale dans sa plus grande tradition philosophique telle qu’elle est illustrée par Locke, Montesquieu, Kant, Tocqueville, etc.

Idée certes à approfondir de façon critique, et qui constitue un idéal jamais entièrement réalisé, à remettre donc sans cesse sur le métier comme le font actuellement tant de philosophes, mais à propos de laquelle on pourrait paraphraser la définition que Churchill donne de la démocratie : le pire des concepts, à l’exception de tous les autres.

Comme vous le savez aussi, ce ne pourrait être qu’au prix d’une grossière caricature, voire d’une supercherie qu’on identifierait autonomie de la personne et individualisme égoïste qui « fait systématiquement primer l’individu sur le collectif » (J. Léonetti, art. cité).

Car l’histoire du concept d’autonomie, tout comme celle de la pensée libérale montre que l’individualisme égocentrique constitue en fait la trahison d’un projet qui confère une place essentielle à l’altruisme et à la solidarité.

Déjà, parmi bien des références possibles, la profonde conception de la sympathie entre les êtres humains qui, chez l’Adam Smith de la Théorie des sentiments moraux, m’interdit de faire souffrir autrui exclut de concevoir l’autonomie comme « mise en cause du modèle de solidarité » (B. Saintôt, art. cité). Et ce serait faire insulte à la grande majorité des penseurs libéraux que de ne pas reconnaître, avec J. Stuart Mill, que « les êtres humains se doivent de l’aide les uns aux autres pour distinguer le meilleur du pire, et doivent s’encourager à choisir le premier, comme à éviter le second » (Sur la liberté, Chapitre IV. Des limites de l’autorité de la société sur l’individu,§4, trad. O. Gaiffe).

On le sait, outre son importance capitale dans la philosophie contemporaine (cf. C. Castoriadis, M. Gauchet, etc. dans le post cité ci-dessous), cette idée d’autonomie apparaît tellement essentielle à nombre de penseurs juifs, chrétiens ou musulmans que même si elle s’articule nécessairement pour eux avec une hétéronomie fondatrice, ils la considèrent comme le don le plus précieux que Dieu lui-même offre à sa créature.

(voir quelques réflexion sur ce point dans :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/05/21/a-propos-de-que-faire-simon-leys-ou-les-habits-neufs-du-professeur-badiou-et-quand-marcel-gauchet-gagnerait-a-lire-levinas-et-pic-de-la-mirandole/      )

Il serait donc bienvenu que des penseurs aussi avisés que vous l’êtes ne se laissent pas aller à des caricatures faciles et des réductions tellement simplistes et dogmatiques qu’elles frôlent le mensonge.

Car ceux qui agissent ainsi ne gagnent qu’une chose, « c’est de n’être pas crus, même lorsqu’ils disent la vérité », nous rappelle le vieil Ésope. « Et il arriva ainsi que le berger perdit ses moutons ».

Or, vous avez incontestablement des vérités à dire. Je l’ai pour ma part souligné dans de nombreux posts.

Il serait donc bien dommage que trop de proximité avec certaines approches suspectes les rendent inaudibles.

 

Et une excellente année à toutes et à tous, dans la vive joie d’une pensée libre et toujours en recherche d’une authentique… autonomie !

M. Rajoy, il est grand temps de revoir votre copie !

Après avoir mis en doute les capacités de M. Rajoy à produire une dissertation de philosophie digne du niveau du « bachillerato », le baccalauréat espagnol,

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/11/03/de-la-distinction-entre-legalite-et-legitimite-et-du-bien-que-ferait-a-m-rajoy-un-petit-devoir-de-philo-de-terminale/

voilà que Stultitia s’interroge sur sa clairvoyance politique :

« Nous sommes du bon côté de l’Histoire », affirmait-il il y a deux jours.

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2017/12/22/le-pari-perdu-de-mariano-rajoy_5233346_3232.html

Cette Histoire, en tous cas, semble prendre un malin plaisir à le détromper une fois de plus.

Peut-être serait-il urgent, avant de commettre de nouveaux dégâts qui risqueraient d’être irréparables, d’en tirer enfin les conséquences.

‘’M. Puigdemont a lancé un message au premier ministre espagnol : « M. Rajoy, faites de la politique ! »’’ (de l’article cité plus haut).

Au point où en sont les choses, on se demande surtout si la meilleure politique ne serait pas, enfin, de laisser la place.

Car la situation, qui reste certes délicate, exige d’urgence un « changement de paradigme » que M. Rajoy ne semble pas en mesure de promouvoir.

Charge à lui de nous faire mentir !

Mais comme se plait à le répéter Stultitia à la suite d’Einstein:

« On ne résout pas un problème avec les modes de pensée qui l’ont engendré ».

Sans plus de commentaires pour aujourd’hui, juste une petite suggestion faite à la suite d’un article du Monde :

Après avoir gravement déstabilisé par son obstination déraisonnable la vie politique et économique de la Catalogne et de l’Espagne, M. Rajoy doit désormais laisser la main. Et le déni de démocratie castillan et européen doit laisser place à une approche enfin capable de concilier respect de la diversité et construction d’un projet commun. Ce n’est jamais que  le désir maintes fois répété des catalans et autres peuples minorisés.

 

Et de bonnes fêtes à toutes et à tous !

 

Ajout du 23/12:

Rappelons encore que, contrairement à ce qui est répété en boucle, les indépendantistes n’ont pas gagné en nombre de sièges et perdu en nombre de voix.

L’affaire est plus compliquée que cette affirmation qui console à moindre frais les nationalistes castillans et leurs émules européens.

Car on estime à une moitié des électeurs de CatComù-Podem (Podemos 7,45% des voix) ceux qui, outre la revendication d’un référendum, se prononcent pour l’indépendance.

On ne peut donc les additionner purement et simplement aux « anti-indépendantistes ».

De même, le PSC (Parti Socialiste Catalan 13,88% des voix) ne peut que par supercherie être assimilé aux « unionistes », puisqu’il se prononce pour la révision de la constitution de 1978 dans le sens de l’Estatut de 2006 (abrogé à l’instigation du PP) et pour la création d’une fédération de nations au sein de la nation espagnole. On est donc là encore aux antipodes de M. Rajoy et de Mme Arrimadas.

Avec le seul Cuitadans et le pâle fantôme qui subsiste du PP (29,61 % des voix à eux deux contre 47,49% aux trois partis catalanistes, sans même compter les ajouts probables issus de Podem et du PSC), on est donc bien loin d’avoir une majorité « unioniste » en Catalogne, en dépit des fantasmes des nationalistes castillans, largement répercutés par les médias.

https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89lections_au_Parlement_de_Catalogne_de_2017#Voix_et_si%C3%A8ges

 

Sécurité nucléaire : du déni de réalité à la sagesse de Machiavel.

Tranquillisez-vous, je ne parlerai pas de Johnny. Ni de Jean d’O.

Et la folie si prévisible de Trump, celle là même pour laquelle il a été élu, se passe hélas de commentaire…

Il sera question aujourd’hui « seulement » de la question de la sécurité nucléaire, suite à la soirée du 05 décembre sur Arte et à l’enquête intitulée : « Sécurité nucléaire, le grand mensonge ».

https://www.arte.tv/fr/videos/067856-000-A/securite-nucleaire-le-grand-mensonge/

Pour être honnête, je dois dire que des obligations diverses m’ont empêché pour le moment de voir ce documentaire capital, dont je visionnerai bien sûr le replay dès que possible.

Je voudrais pour aujourd’hui m’en tenir simplement à quelques commentaires à propos de l’émission « 28 minutes » qui le précédait,

https://www.arte.tv/fr/videos/075223-072-A/28-minutes/

quitte à insérer plus tard quelques ajouts à ce post, si besoin est.

[ajout du 08/12: voilà qui est fait. Voir à la fin du post].

« Si besoin est », parce que, partageant entièrement les indispensables mises en garde d’Éric Guéret, réalisateur du reportage, ainsi que celles de Yannick Rousselet, militant de Greenpeace, je ne vois pas ce que je pourrai leur ajouter.

Et je ne pense pas que le visionnage du détail de l’enquête apportera quoi que ce soit à l’argumentation : quelle que soit la façon dont un évènement criminel puisse se produire, il est évident qu’un parc de centrales nucléaires constitue un équipement ultra-sensible qui pose de très graves questions de sécurité qui ne doivent en aucun cas relever du tabou ou du déni.

Sur ce point, en dépit de leur compétence, les diverses interventions de Valérie Faudon, déléguée de la Société Française d’Énergie Nucléaire, paraissent peu appropriées à la gravité du sujet.

La légitimité de l’option nucléaire peut bien sûr se justifier. Nous le verrons plus bas.

Mais il est difficilement acceptable et sans doute contre-productif de penser qu’elle devrait être défendue par le déni ou la minimisation des risques importants qu’elle présente.

Or, Mme Faudon semble bien vouloir les nier les uns après les autres, comme si ces risques n’existaient pas, étaient surévalués ou déjà pris en compte de façon suffisante par les mesures mises en œuvre.

Qu’il y ait effectivement des mesures prises, nous n’en doutons pas. Et qu’une bonne partie de celles-ci doive rester secrète, c’est souhaitable et parfaitement légitime.

Mais, on le sait, les experts sérieux du terrorisme nous le répètent, « le risque zéro n’existe pas ».

Et cela vaut aussi de toute évidence pour ce qui est de la question nucléaire.

Il serait peut-être bon que les différents spécialistes du nucléaire osent enfin le reconnaître une bonne fois pour toutes, et commencent à prendre les citoyens pour des adultes.

Toute discussion sérieuse sur le sujet devrait donc commencer par le rappel de cette évidence. Il s’agit là d’une condition sine qua non de la crédibilité du discours.

En passant, une telle remarque est valable aussi en ce qui concerne le nucléaire militaire. Je faisais jadis rire (jaune) mes élèves en leur posant cette question : « Je peux vous donner les exemples de 50, 100, mille objets qui n’ont pas été conçus pour tuer et qui ont pourtant servi dans ce but. Mais pouvez-vous me donner un seul exemple d’un objet inventé pour tuer, et qui n’a pas été utilisé pour le faire ?»

L’arme nucléaire elle-même – prétendu élément indispensable de la dissuasion ne devant en aucun cas servir une visée offensive – a déjà été utilisée, ne l’oublions pas. Et Günther Anders fait œuvre du plus élémentaire bon sens en nous avertissant qu’elle servira à nouveau. La seule question est de savoir où et quand… Et certains événements actuels devraient nous aider à guérir ce déni supplémentaire auquel nous nous accrochons de façon infantile.

Il en va de même avec les accidents, involontaires (qui relèvent donc de la sûreté) ou intentionnels (qui relèvent donc de la sécurité), en ce qui concerne le nucléaire civil.

Même si, bien sûr, un tel constat ne doit pas décourager – bien au contraire – le travail de prévention, admirablement effectué par bien des responsables, la question est de savoir où et quand la cuirasse sera inéluctablement prise en défaut, de quelle manière, et d’évaluer la gravité de tels événements.

La reconnaissance de ce genre d’éventualités devrait donc être la condition préalable de tout débat honnête sur le sujet.

Il y aura des accidents (il y en a déjà eu…). Il y aura des attentats (on est parfois passé bien près…).

Cela paraît inévitable.

 

Une fois reconnue une telle condition préalable, la réflexion peut continuer sur une base plus solide.

En particulier en se dégageant de ce qui est un sophisme trop partagé (en particulier par M. Yannick Rousselet et bien des écologistes) quand on aborde la question du nucléaire civil :

En dénoncer de la façon la plus claire les dangers possibles et améliorer en conséquence la sécurité comme la sûreté est une question qui doit être documentée et argumentée de façon spécifique.

Mais qui est en soi indépendante du fait d’être pro ou anti-nucléaire.

Car refuser l’usage du nucléaire civil constitue une affirmation qui relève d’un autre argumentaire, utilisant divers éléments d’analyse. L’indispensable réflexion sur la sécurité doit en faire partie, mais l’argumentation ne peut se limiter à ce seul aspect.

Le sophisme consistant à soutenir que les problèmes propres à la sécurité devraient nécessairement justifier l’abandon du nucléaire civil.

Ce pourrait éventuellement être le cas s’il s’avérait après analyse que les risques qui lui sont inhérents sont rédhibitoires, beaucoup trop importants pour en maintenir l’usage de façon légitime.

[ajout du 08/12: sur cette question, voir la fin de l’ajout de ce jour après le post].

Mais c’est justement cela qui reste à documenter et à établir, et la question ne peut être résolue d’avance par une pétition de principe.

On le sait, les catastrophes industrielles les plus meurtrières dans l’histoire sont dues à l’industrie chimique, pétrolière, ainsi qu’aux activités minières et aux ruptures de barrages.

Les catastrophes nucléaires, en dépit de leur impact médiatique, n’incrémentent le bilan que d’une très faible quantité de victimes directes. Et le nombre de victimes indirectes (cf. plus bas) est lui aussi très faible par rapport à celles causées par l’exploitation du charbon, du pétrole, etc.

https://jancovici.com/transition-energetique/nucleaire/quelques-idees-recues-nucleaire-civil/

(les chiffres seraient toutefois à mettre à jour).

Sans parler bien sûr des catastrophes aériennes, des accidents de la route et des ravages bien connus du tabac, de l’alcool, etc.

La question des risques liés au nucléaire civil ne peut donc être évaluée dans l’abstrait et l’absolu, mais doit faire l’objet d’un rigoureux bilan bénéfices-risques, à l’égal de toute autre activité humaine, en particulier en comparant cette source aux énergies concurrentes, charbon, pétrole, gaz (je reviendrai plus bas sur la question des renouvelables).

C’est bien ici qu’intervient Machiavel : le principe de la meilleure pire conséquence, dit principe du « maximin » en théorie moderne de la décision – et dont l’auteur du Prince est l’un des précurseurs en politique – est celui qui se révèle le plus rationnel en situation d’incertitude. « La sagesse consiste à savoir analyser la nature des inconvénients, et à prendre le moins mauvais pour bon » (Le Prince XXI).

Comme j’ai eu l’occasion de le développer plusieurs fois dans des posts précédents, en ce qui concerne les questions écologiques et énergétiques (et politiques dans un sens plus large), le choix ne peut se faire sans grave et dangereuse illusion entre blanc et noir, mais bien entre des nuances de gris.

Si le bilan bénéfices-risques du tabac et des dizaines de millions de morts dont il est responsable doit bien sûr inciter à renoncer d’urgence à cette substance inutile, faut-il pour autant renoncer au transport aérien, à l’automobile, ou à l’hydroélectricité en arguant des dangers effectivement considérables qu’ils font peser sur les populations ? Rappelons qu’en plus de causer d’innombrables victimes au quotidien, la voiture et le camion (tout comme l’avion) ont servi et serviront d’armes aux terroristes.

Le même type d’évaluations et de réponses devrait avoir cours en ce qui concerne les choix régissant notre usage de l’énergie.

La procédure rationnelle consistera donc dans ce domaine à évaluer rigoureusement du mieux possible à la fois les avantages et les risques inhérents aux diverses solutions envisagées.

S’il est illusoire, comme on l’a vu, de soutenir qu’on peut parvenir au « risque zéro » pour ce qui est du nucléaire civil, les menaces effectivement considérables analysées par le documentaire d’Éric Guéret sont toutefois de l’ordre d’un probable contre lequel il est possible d’œuvrer et contre lequel on œuvre déjà, même si des mesures supplémentaires devraient être prises de toute urgence. Parmi lesquelles, par exemple, le stockage sec pour remplacer les piscines, la fin du transfert de déchets, la mise en place d’organismes internationaux indépendants pour contrôler la sécurité autant que la sûreté des centrales, etc.

Or, outre le fait que les prévisions concernant ce probable sont loin d’atteindre la somme de dommages que nous subissons déjà du fait de notre utilisation quotidienne des moyens mentionnés ci-dessus, mettre au même niveau ce qui relève du probable et ce qui relève de l’existant constitue au mieux une erreur de méthode, au pire un sophisme dont l’intention est de fausser le raisonnement.

Une telle généralisation abusive du principe de précaution condamnerait en effet toute projection sur le futur. Entre autres exemples possibles, installer à grande échelle des énergies renouvelables suppose de développer un réseau de pilotage informatique sophistiqué qui sera donc à la merci d’un piratage pouvant avoir des conséquences tragiques. Faut-il alors en refuser par « précaution » la possibilité ?

[cf. par ex.:]

http://abonnes.lemonde.fr/pixels/article/2017/12/08/le-reseau-electrique-francais-peut-il-etre-pirate_5226462_4408996.html

Plus précisément et concrètement, nous le savons ou nous devrions le savoir, les nuisances dramatiques du charbon et du pétrole ne relèvent pas, elles, de l’éventualité et du possible. Elles sont d’ores et déjà réelles et avérées.

Et ne pas tenir compte de la masse des victimes réelles et actuelles des énergies fossiles pour se concentrer sur des victimes hypothétiques du terrorisme nucléaire constituerait un grave contre sens du point de vue éthique.

Car contrairement à ce que laisse penser la peur du nucléaire et une certaine complaisance médiatique qui l’entretient et contribue à détourner notre regard, les premières sont considérables même si elles sont moins spectaculaires, et ce sont elles dont l’existence ici et maintenant exige de nous des mesures d’urgence.

Bien au-delà des 4900 décès réels liés au nucléaire au cours de toute son histoire, – selon l’étude publiée par Environmental Science & Technology (recension dans

https://cen.acs.org/articles/91/web/2013/04/Nuclear-Power-Prevents-Deaths-Causes.html

et

http://www.huffingtonpost.fr/2013/04/04/nucleaire-empeche-mort-1-84-million-personnes-climatologues_n_3007198.html      ),

la pollution par le charbon cause annuellement dans la seule Europe 23 000 décès,

http://www.lemonde.fr/pollution/article/2016/07/05/le-charbon-entraine-23-000-morts-prematurees-en-europe-chaque-annee_4964092_1652666.html

et malgré l’imprécision des statistiques, énormément plus dans le monde, en Chine et en Inde en particulier.

On peut estimer que la seule mortalité directe, celle qui a lieu dans les mines de charbon dans le monde, atteint une dizaine de milliers de morts par an

https://jancovici.com/transition-energetique/charbon/est-ce-dangereux-dutiliser-du-charbon/

sans compter les maladies qui y sont liées, chez les mineurs,

Au mois de juillet, l’ONG China Labour Bulletin rapportait par exemple qu’une mine située dans la province nord-est de Jilin avait régulièrement caché des accidents et des morts au cours des deux dernières années. L’organisation pointe régulièrement le fait que les chiffres officiels sur le nombre de morts ne font pas état des « millions de mineurs qui ont contracté des pneumonies et d’autres maladies mortelles des poumons en travaillant dans les mines ».

https://www.latribune.fr/actualites/economie/international/20140106trib000807952/1.049-le-nombre-officiel-de-morts-dans-les-mines-chinoises-en-2013.html

https://www.lesechos.fr/25/03/2011/LesEchos/20898-104-ECH_moins-effrayant-que-l-atome–le-charbon-provoque-des-milliers-de-morts-chaque-annee-dans-le-monde.htm

etc.

mais aussi bien sûr chez les citoyens quotidiennement confrontés aux nuisances des cendres volantes, et particules fines, etc.

https://www.courrierinternational.com/article/2014/11/05/670-000-chinois-meurent-en-un-an-a-cause-du-charbon

https://www.sciencesetavenir.fr/nature-environnement/l-inde-rattrape-la-chine-en-nombre-de-morts-de-la-pollution_110560

http://www.20minutes.fr/monde/1787011-20160215-pollution-tue-55-millions-personnes-an-monde

etc.

De même, outre les catastrophes écologiques bien connues dues à son exploitation, le nombre des morts directement causé par le pétrole est lui aussi loin d’être négligeable.

Par exemple pour le seul Nigéria :

http://www.lemonde.fr/afrique/article/2017/11/22/au-nigeria-les-fuites-de-petrole-causeraient-la-mort-de-16-000-nourrissons-par-an_5218650_3212.html

 

Si le nucléaire civil représente effectivement un risque important essentiellement de l’ordre de la probabilité, il serait donc bien ambigu d’instrumentaliser ce risque pour jeter un écran de fumée sur les catastrophes humaines et écologiques qui ravagent d’ores et déjà, de façon bien réelle notre présent.

Certes, nous y sommes peut-être moins sensibles parce que la présence de centrales nucléaires à nos portes, ainsi que bien des terreurs médiatiquement entretenues nous impressionnent plus que la mort chaque année de dizaines de milliers de chinois, d’indiens ou de nourrissons nigérians.

On peut tout de même se demander si, dans ce domaine, il ne serait pas urgent de passer d’une « éthique de la conviction » essentiellement idéologique, voire démagogique, à une éthique de la responsabilité, apte à prendre en considération la « verità effettuale della cosa », selon les paroles lucides de notre analyste florentin.

Même si cette vérité nous oblige à regarder un peu plus loin que les limites de notre petit jardin.

 

Mais, me dira-t-on, vous faites du hors sujet ! Vous vous trompez d’adversaires. Votre raisonnement vaudrait à la rigueur pour des partisans des énergies fossiles, mais pas pour les écologistes auxquels vous avez affaire. Ceux-ci sont les premiers à connaître l’étendue des dégâts des énergies fossiles et à savoir que la seule solution consiste à les refuser « en même temps » que le nucléaire civil.

Peut-être….

Mais comme je l’ai bien des fois montré dans d’autres posts,

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/01/30/transition-energetique-versus-usine-a-gaz-ou-gazogene-a-propos-de-quelques-articles-et-emissions-recentes/

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/11/16/dune-transition-intellectuelle-comme-condition-de-la-transition-energetique-et-demographique-et-encore-et-toujours-du-deni-et-du-jesuitisme-de-certaines-de-ses-justifications/

la question est un peu plus compliquée.

Car on peut se dire écologiste et considérer pourtant comme exemplaire (c’est le cas pour l’immense majorité de ceux qui revendiquent cette appartenance) telle « sortie du nucléaire » qui, en pérennisant de fait pour longtemps encore le charbon, le lignite et/ou le gaz (pour cause du redoublement de puissance nécessaire pour pallier l’intermittence, cf. posts ci-dessus), contribue de façon non négligeable, au réchauffement climatique bien sûr, mais aussi à un carnage annuel de 23 000 européens, autrement considérable que l’ensemble des victimes de toute l’histoire du nucléaire civil, et peut-être de bien des accidents ou attentats à venir.

Outre les 6 victimes directes de Fukushima (dont on nous dit que l’explosion pourrait être comparable à un incident nucléaire majeur dû au terrorisme),

http://www.sfen.org/fr/rgn/bilan-sanitaire-de-fukushima-18-000-morts

le nombre difficilement évaluable de victimes indirectes,

http://www.lepoint.fr/sante/fukushima-10-000-cancers-de-plus-attendus-au-japon-09-03-2016-2024293_40.php#xtmc=fukushima&xtnp=1&xtcr=7

s’il reste bien sûr encore trop important, est toutefois bien loin d’atteindre, dans les dix prochaines années, les performances seulement annuelles de nos seuls voisins d’Outre Rhin (et qu’en serait-il donc si nous considérions les USA, la Chine, l’Inde, etc.), performances tellement banalisées que nous n’en percevons même pas le caractère scandaleux.

 

Certes, personne n’accepte de gaité de cœur le nucléaire et les dangers qui lui sont liés. Pour une analyse un peu approfondie, il peut cependant relever, comme bien des choses en ce monde, de la meilleure des pires solutions, en attendant une moins pire qui soit véritablement opératoire et crédible.

Car celles actuellement proposées sont hélas encore loin de répondre à ces critères. En l’état, et étant donnés les ordres de grandeur (cf. pression démographique en particulier) elles ne peuvent que nous obliger encore longtemps à avoir recours aux énergies fossiles et donc à prolonger les dégâts écologiques et humains dont elles sont responsables (cf. post précédent et posts cités ci-dessus).

Il serait donc capital, au-delà de discours séduisants qui promettent, une fois encore, de repeindre notre inévitable gris en la pure blancheur de lendemains qui chantent, de considérer les conséquences de nos choix sur ce qui est le monde réel.

La dénonciation des insuffisances qui grèvent dangereusement la sécurité nucléaire est essentielle et indispensable. Et il faut savoir gré à Éric Guéret de remplir un rôle salutaire de lanceur d’alerte.

Mais on ne peut sans supercherie l’instrumentaliser au profit d’approches qui contribuent, une fois de plus, à occulter les urgences véritables.

Lutter contre les trop nombreux mensonges entourant encore le nucléaire ne peut se faire sans dénoncer aussi d’autres incohérences qui menacent ici et maintenant autant l’écologie de notre planète que la vie et la santé d’un grand nombre de ses habitants.

 

Ajout du 08/12:

Après visionnage de « Sécurité nucléaire, le grand mensonge », je ne vois pas la nécessité de remettre fondamentalement en cause les réflexions développées dans ce post, qui se fondait donc sur le « 28 minutes » du 05 décembre intitulé : « Nos centrales nucléaires sont-elles vulnérables ? ». Le réalisateur et l’un des acteurs principaux du documentaire étant présents dans ce « 28 minutes », les éléments essentiels du documentaire y étaient de fait évoqués.

Le début de l’enquête présente l’intérêt de montrer que la question de la sécurité nucléaire dépasse la seule problématique liée aux centrales, puisqu’y est évoqué bien sûr le trafic de matériaux nucléaire d’origine militaire, mais aussi l’aspect moins connu de trafics de substances issues de sites industriels, hospitaliers (césium 137), etc. et leur utilisation possible dans la fabrication de « bombes sales », potentiellement plus dangereuses que des armes plus sophistiquées, voire que des attaques de centrales, car plus faciles à réaliser.

Même si la question des centrales demeure bien sûr à juste raison le thème le plus développé.

À ce propos, les questions essentielles me semblent posées en particulier par Jean Marc Nollet lorsqu’il souligne (vers 1h38) que la sécurité doit avoir la priorité absolue sur tous les enjeux économiques.

C’est en effet la condition sine qua non de la poursuite d’une filière nucléaire, qui ne peut, encore moins que d’autres du fait de ses caractéristiques propres, être soumise aux seuls impératifs d’une rentabilité capitaliste. Le modèle de l’entreprise privée tel qu’il a cours aux États-Unis est donc difficilement admissible dans le cas du nucléaire civil.

Mais le documentaire montre qu’à condition d’y mettre les moyens, des solutions existent autant en ce qui concerne la sécurité contre d’éventuelles attaques aériennes (vers 54mn), qu’en ce qui concerne la question essentielle de la sécurisation des matières irradiées, en particulier par le remplacement des piscines, lieu hautement vulnérable, par la technologie dite des « châteaux à sec » (vers 1h17), déjà utilisée avec succès en Allemagne.

On pourrait ajouter, par rapport aux graves questions posées par les centrales de technologie ancienne établies à proximité directe de mégalopoles, comme celle d’Indian Point, sur laquelle s’attarde le documentaire, que face à l’impossibilité de mettre leur équipement en conformité avec les exigences modernes de sécurité, la meilleure solution devrait être d’en exiger purement et simplement la fermeture.

De même que des études géologiques poussées, assurer un périmètre de sécurité le plus adéquat possible, non seulement aérien mais aussi terrestre devrait être aussi l’une des conditions de la construction de nouvelles centrales. Malgré le renouvellement des normes, le renforcement systématique des équipements et des mesures de sûreté et de sécurité évoqués, les zones géologiques à risque ainsi que la proximité d’agglomérations importantes devraient être évitées, et les zones à faible densité de population privilégiées. Ce qui pose une fois de plus la question de la pression démographique et de sa compatibilité avec un avenir soutenable (cf. bien des posts sur le sujet)…

L’évocation bienvenue des efforts d’Obama en ce qui concerne la création des « Sommets sur la sécurité nucléaire », montre par ailleurs qu’il est possible de mieux faire intervenir les instances politiques sur ces dossiers brûlants, qui doivent faire l’objet de contrôles internationaux indépendants. Il est bien sûr regrettable que ses efforts ne soient pas, là non plus, poursuivis par son successeur.

Mais, comme il est demandé plus tard : l’industrie nucléaire a-t-elle encore les moyens de financer la sécurité indispensable face au risque terroriste actuel ?

On l’a dit, le risque zéro n’existe pas, et il serait illusoire de le laisser croire. Mais, dans ce domaine plus encore que dans d’autres (usines chimiques, construction et entretien de barrages, industrie minière, etc.), il est capital de faire en sorte que ce risque soit réduit le plus possible au moyen des investissements adéquats de sûreté et de sécurité dont certains ont été mentionnés.

Car le défi auquel est confrontée la filière est bien précisé en conclusion (vers 1h43) par Allison MacFarlane, ex présidente de la NRC (Commission de Réglementation Nucléaire des USA) : « Faut-il oui ou non conserver cette industrie si nous pensons que nous ne sommes pas capables de la sécuriser ?»

Si tous les moyens possibles (et il en existe donc) ne sont pas mis en œuvre pour réduire au maximum les conséquences des accidents nucléaires, involontaires comme provoqués, la question de la légitimité de cette industrie se pose en effet incontestablement.

Il incombe donc à ceux qui estiment qu’elle continue à avoir un intérêt de relever le défi.

Pour ma part, comme je l’ai exprimé plusieurs fois, je continue à penser que malgré les risques considérables dont il faut être conscients et sur lesquels Éric Guéret attire notre attention de façon salutaire, la conservation d’une part conséquente de nucléaire dans un mix énergétique est une nécessité (cf. différents posts cités sur la question).

J’ai été pendant longtemps « anti-nucléaire ».

Mais en mettant sur la balance les alternatives qui se présentent (conserver purement et simplement les énergies fossiles, ou bien être obligé d’adosser pour longtemps encore l’intermittence des renouvelables, comme le fait l’Allemagne par exemple, sur une part encore beaucoup trop importante de charbon, puis de gaz), les centaines de milliers de morts annuels passés sous silence qu’elles supposent d’ores et déjà (cf. ci-dessus) ainsi que leur contribution insoutenable au réchauffement climatique, font que  je continue à penser que les risques importants mais en partie surmontables du nucléaire constituent un moindre mal.

Encore une fois, même si le dire peut paraître surprenant, les catastrophes nucléaires que nous avons connues sont peu de chose, malgré leur caractère spectaculaire, par rapport à ces centaines de milliers de morts annuels occultés causés ici et maintenant par le charbon, le pétrole et le gaz, ainsi qu’aux crises gravissimes et aux millions de morts à venir du fait du réchauffement climatique.

Car il faudrait maintenant compléter « Sécurité nucléaire, le grand mensonge » par un autre reportage, tout aussi indispensable, qui pourrait s’appeler « Transition énergétique, la grande hypocrisie ». Avis aux amateurs !

Mais en effet, pour que les dangers du nucléaire, et en particulier celui considérable que représente le terrorisme moderne, ne deviennent rédhibitoires, il faut mettre d’urgence les responsables au pied du mur. Cela fait partie de nos devoirs de citoyens.

Encore merci aux réalisateurs du reportage de nous en faire prendre conscience.

 

Ajout du 11/12:

Et pour ajouter à la longue série des crimes du « business as usual »:

http://abonnes.lemonde.fr/planete/article/2017/12/11/charbon-petrole-gaz-les-trois-plaies-du-climat-continuent-de-prosperer_5228168_3244.html

 

Ajout du 09/01/2018:

Ces posts de Sylvestre Huet (voir site ci-contre dans les « favoris »), toujours remarquables:

Président Macron, encore un effort sur le nucléaire

 

Le nucléaire chinois accélère en 2018

Ajout du 12/01:

Ce numéro du « 28 Minutes » d’Arte, pour l’intervention de Guillaume Pitron, et son livre « La Guerre des métaux rares » qui vient de sortir (01/2018), aux éditions « Les liens qui libèrent », et dénonce une fois de plus la mystification d’une certaine « croissance verte ».

https://sites.arte.tv/28minutes/fr/guillaume-pitron-migrants-faut-il-rendre-la-mediterranee-infranchissable-28minuten

 

 

D’une transition intellectuelle comme condition de la transition énergétique et démographique. Et encore et toujours du déni et du jésuitisme de certaines de ses justifications.

Les récentes déclarations de Nicolas Hulot à propos de l’impossibilité de tenir le calendrier annoncé de sortie du nucléaire

http://abonnes.lemonde.fr/energies/article/2017/11/09/avis-de-tempete-entre-nicolas-hulot-et-les-ecologistes_5212519_1653054.html

ainsi que celles, moins médiatisées de la ministre allemande de l’environnement Barbara Hendricks au sujet de l’impossibilité de parvenir à une réduction de 40% des gaz à effet de serre produits par l’Allemagne d’ici à 2020

« Das Ziel, die Emissionen um 40 Prozent im Vergleich zu 1990 zu reduzieren, stammt aus dem Jahr 2007. Jetzt sehen wir, dass maximal 32,5 Prozent möglich sind. »

„L’objectif de réduire nos émissions [de gaz à effet de serre] de 40% par rapport à 1990 date de 2007. Nous voyons maintenant que le possible ne sera que de 32,5% au maximum »

(Rheinische Post, 07/11/2017. cf. aussi Le Courrier International 1410 du 9 au 15/11/2017 p. 9).

commencent à confronter ce qu’il faut bien nommer une simple « idéologie anti-nucléaire » relevant de l’affect et de l’émotion à la réalité des exigences de l’écologie réelle.

http://huet.blog.lemonde.fr/2017/11/10/nucleaire-les-chiffres-et-les-mots-dhulot/

Il est pourtant à prévoir que ce genre de confrontation ne fait que commencer, tant l’omerta bien-pensante sur le sujet n’a été que partiellement levée.

Ainsi, lorsque Barbara Hendricks, dans des propos rapportés par le même journal, affirme que « le nouveau gouvernement doit prendre en 2018 des décisions en ce qui concerne la sortie du charbon » (« Die neue Regierung muss 2018 Entscheidungen zum Kohleausstieg treffen« ), elle oublie de préciser que, la sortie du nucléaire ayant été préférée à la sortie du charbon pour des raisons essentiellement démagogiques, cette dernière, qui doit avoir lieu d’urgence si l’Allemagne veut tenir les engagements qu’elle a pris, l’obligera nécessairement à échafauder de véritables usines à gaz. Celles-ci, on le sait, ne feront jamais que remplacer une énergie productrice de gaz à effet de serre par une autre.

On se souvient qu’aux dires mêmes du Fraunhofer Institut, il sera en effet nécessaire d’installer en Allemagne une capacité de production de 95 GW de centrales à gaz, soit une puissance supérieure à celle produite par notre actuel équipement nucléaire.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/01/30/transition-energetique-versus-usine-a-gaz-ou-gazogene-a-propos-de-quelques-articles-et-emissions-recentes/

Une sortie trop improvisée du nucléaire, du côté français cette fois, et pour de semblables raisons démagogiques, nous plongerait dans une situation comparable, puisque d’après les calculs de RTE mentionnés par Sylvestre Huet dans l’article cité ci-dessus,

« si l’on maintenait l’objectif de diminuer de 75% à 50% la part du nucléaire dans la production électrique, il faudrait d’une part renoncer à stopper les centrales à charbon (3000 MW), mais en outre construire 11 000 MW de centrales à gaz, soit un doublement du parc à gaz actuel. Une telle stratégie aboutirait fatalement à augmenter les émissions de CO2 du système électrique ainsi qu’à élever fortement le prix de l’électricité »

Perspective confirmée et même largement amplifiée par les calculs de J.M. Jancovici,

https://jancovici.com/transition-energetique/renouvelables/100-renouvelable-pour-pas-plus-cher-fastoche/

qui hérisseront bien entendu – comme d’habitude – les démagogues et les idéologues anti-nucléaires mentionnés plus haut (à charge pour eux de produire des estimations aussi documentées…) mais feront je l’espère réfléchir les écologistes partisans d’une transition urgente vers un monde décarboné.

Transition effective, bien loin de celle annoncée à grand fracas médiatique, qui apparaît hélas de plus en plus comme un nouveau subterfuge permettant à l’hydre productiviste et consumériste de renouveler une fois de plus son règne maléfique.

Car aux marchés juteux de l’éolien et du solaire, voici que s’ajoute celui de la voiture électrique, appelée à dilapider de façon tragique énergie, métaux, lithium, cobalt, etc. pour le plus grand bonheur du capitalisme, le plus grand malheur de nos écosystèmes déjà entrés en agonie, et pour conforter la promesse rassurante – mais combien éphémère – d’un « retour » de la croissance et d’un maintien des emplois.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/08/28/a-propos-du-retour-de-la-croissance-et-des-croissants-de-fernand-raynaud/

http://abonnes.lemonde.fr/planete/article/2017/11/13/apres-un-plateau-de-trois-ans-les-emissions-mondiales-de-co2-repartent-a-la-hausse_5214002_3244.html

(sur les mirages entretenus de la voiture électrique, cf. par ex.:

https://jancovici.com/transition-energetique/transports/la-voiture-electrique-est-elle-la-solution-aux-problemes-de-pollution-automobile/

et sur l’entrée frénétique dans l’ère périlleuse de « l’économie lithium » et de « l’économie cobalt » :

http://abonnes.lemonde.fr/economie/article/2017/11/05/les-batteries-au-lithium-bouleversent-des-pans-entiers-de-l-industrie_5210504_3234.html

https://reporterre.net/Corruption-pollution-consommation-les-ravages-du-lithium-en-Argentine

http://abonnes.lemonde.fr/economie/article/2017/11/24/cobalt-du-sang-sur-les-batteries_5219724_3234.html

etc.

 

Tout cela nous renvoie bien sûr à « l’appel des 15 000 » scientifiques de 184 pays, dont le contenu a été récemment publié.

http://abonnes.lemonde.fr/planete/article/2017/11/13/le-cri-d-alarme-de-quinze-mille-scientifiques-sur-l-etat-de-la-planete_5214185_3244.html

Appel ô combien nécessaire et dont on pourrait penser naïvement qu’il devrait faire l’objet d’un large consensus.

On en est pourtant loin, et même si cela provoque l’étonnement, ce n’est hélas, une fois de plus, pas surprenant.

Car, rompant un habituel tabou, ses articles 8 et 13 conseillent de :

8 : réduire encore le taux de fécondité en faisant en sorte qu’hommes et femmes aient accès à l’éducation et à des services de planning familial, particulièrement dans les régions où ces services manquent encore.

13 : déterminer à long terme une taille de population humaine soutenable et scientifiquement défendable tout en s’assurant le soutien des pays et des responsables mondiaux pour atteindre cet objectif vital.

Il n’en faut apparemment pas plus pour soulever discussions et polémiques dont l’émission « 28 Minutes » du 15/11, sur Arte, nous donne quelques exemples.

https://www.arte.tv/fr/videos/075223-058-A/28-minutes/

Mais une fois de plus, on s’étonne (sans surprise…) de la façon dont le débat est d’emblée biaisé, par la présentation même :

Vers 15 mn : « Pour sauver la planète, faut-il changer radicalement les modes de vie et de consommation, ou faut-il mettre moins d’enfants au monde ?» nous demande-t-on.

Mais pourquoi poser cette question sous la forme d’une alternative, d’un aut/aut, ou bien/ou bien ?

Quel genre d’idéologie – évidemment largement développée dans le reste de l’émission – se cache donc sous cette manière d’aborder le problème ?

Alors qu’on sait que les trop rares documents sérieux (rapport Meadows, déclaration « des 15 000 » de la revue Bioscience) recommandent expressément d’agir à la fois sur les deux leviers, celui du changement radical du mode de vie et celui de la régulation démographique.

Et nous voilà donc partis une fois de plus sur les habituelles approches exclusives, puisque M. Gaël Giraud, confirmant l’approche qui est, on le sait, celle du Pape (cf. vers 30mn dans l’émission)

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/08/15/rien-de-nouveau-sous-frere-soleil-a-propos-des-langues-regionales-et-de-la-demographie-pontificale/

affirme que le problème ne relève pas « d’une question de natalité, mais de sobriété énergétique des plus riche, 10% des plus riches émettant 50% des émissions de gaz à effet de serre » (vers15mn45).

[ajout du 24/11: dans la même veine, cf. aussi l’article du même Gaël Giraud ]:

http://abonnes.lemonde.fr/afrique/article/2017/11/24/climat-la-priorite-est-de-reduire-le-train-de-vie-des-plus-riches-pas-la-natalite-des-plus-pauvres_5219657_3212.html

Qui donc le nie, mon cher Père ?

Mais en quoi ce constat devrait-il faire perdre de vue une évidence massive:

le milliard d’africains supplémentaire dans 25 ans, tout comme les centaines de millions d’asiatiques, etc. comme il est dit vers 21mn52, qui comme le soutient le même jésuite « ne sont pas ceux qui posent un problème écologique », n’auront absolument plus, dans 20 ans et encore moins dans 80, la faible empreinte écologique qu’ils ont actuellement.

[sur cette expression, voir mes réflexions dans la dernière partie de mon post de 09/2016] :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2016/09/21/du-ridicule-ter-quand-eirikr-zemmour-donne-des-lecons-de-francais-a-mohamed-et-que-les-plaisanteries-gauloises-ne-conviennent-pas-a-m-sarkozy-qui-devrait-plutot-approfondir-la-question-demograp/

Car l’une des énormes failles du débat est bien là : on réfléchit à empreinte écologique constante quand il s’agit de parler des pays en développement.

Or, s’il est vrai qu’actuellement le poids en Hag (hectares globaux. Cf. post ci-dessus) d’un américain est de 10 fois supérieur à celui d’un africain, il n’en sera plus du tout de même dans 20 ans ou dans 80 !

Il ne s’agit certes pas « d’instrumentaliser » l’argument démographique « pour cacher la responsabilité des plus riches » comme le font certains (cf. encore mes remarques sur M. Sarkozy dans le post ci-dessus).

La plupart des défenseurs sérieux de la régulation démographique sont les premiers à dénoncer cette responsabilité.

Mais seulement de se rendre compte que, comme ce fut le cas pour la Chine, pour l’Inde, etc., la croissance démographique s’accompagnera inévitablement d’une croissance de la production et de la consommation, et donc de l’empreinte écologique.

Les 3 ou 4 milliards d’humains supplémentaires à l’orée du XXIIème siècle ne se contenteront certainement pas (et de façon tout-à-fait légitime, en un certain sens) des 0,63hag actuels d’un habitant du Burundi, ou des 0,75 d’un habitant du Bangla Desh, et les 0,36 planètes nécessaires à un haïtien ou un africain en 2017 vont rapidement devenir les 2,11 planètes du chinois actuel, voire nettement plus.

Qui oserait en effet soutenir tant soit peu sérieusement que, compte tenu de ce qui a été dit plus haut concernant la capacité jamais prise en faute du capitalisme d’inventer sans cesse de nouvelles formes de consumérisme permettant de maintenir la mythologie de la croissance, l’Afrique et ses 4,5 milliards d’habitants à l’horizon 2100 pourraient y échapper ?

De même, les progrès de l’éducation provoqueront un important accroissement de la demande légitime de bien être.

[sur la question de la pertinence des prévisions de croissance démographique, cf. toutefois :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2016/06/29/de-diogene-en-politique-ainsi-que-des-lapins-de-fibonacci-et-de-la-facon-pernicieuse-dont-ils-grignotent-nos-previsions-autant-economiques-que-demographiques-quelques-breves/   ]

Et la question posée par une croissance démographique doublée d’une croissance économique tellement prévisible (et déjà largement en cours) de pays dits « pauvres » ne concerne pas que la seule disponibilité alimentaire, terrestre et halieutique, mais aussi la quantité et de la qualité de l’eau douce, la production d’énergie, les réserves de matières premières,

[sur la notion de « peak everything » cf :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2016/01/07/apprendre-le-chemin-de-lenfer-pour-leviter-ou-revenir-enfin-au-politique-reflexion-sur-leffondrement-avec-philippe-bihouix-pablo-servigne-et-raphael-stevens/

la destruction de la biosphère, de la biodiversité, etc.

On en est désormais assuré, le XXIème siècle verra la disparition des ours blancs, des éléphants, des gorilles, grands singes et de bien d’autres espèces encore. Est-il concevable qu’une Afrique à 4,5 milliards d’habitants dans un monde à 11 milliards puisse rattraper ces crimes contre la biodiversité ?

Sur ce point, l’exemple du Niger utilisé par M. Boillot manque totalement de pertinence : en quoi ses prévisions d’une densité confortable dans un pays harmonieusement développé s’accordent-elles avec un monde dont 65% de la population habiteront les villes en 2025, et plus de 80% dans de nombreux pays ? Le Nigeria et Lagos, et non le Niger constituent sans doute des images bien plus précises de l’Afrique de demain.

De la même manière, laisser entendre que la question de l’optimum de population mondiale n’aurait pas de réponse (vers 22mn) frise la supercherie: les éléments mentionnés ci-dessus (épuisement des ressources naturelles, « peak everything », réchauffement climatique, baisse des réserves halieutiques, chute catastrophique de la biodiversité, etc. etc. etc.) montrent clairement que si nous ne savons effectivement pas déterminer quel chiffre inférieur aux 7,5 milliards d’habitants que nous sommes actuellement sur terre serait souhaitable pour assurer au mieux la permanence de l’espèce humaine, il est au moins de plus en plus certain que tout dépassement de ce chiffre augmentera désormais considérablement les probabilités de crises encore plus graves.

Pour ma part, mon expérience de l’humanité, riche mais aussi pauvre, m’a démontré, hélas, qu’il est bien plus difficile de renoncer à une voiture et à la magie des dernières technologies électroniques ou autres – surtout quand tant d’incitations économiques, publicitaires, etc. savamment instillées nous y incitent – qu’à la naissance d’un enfant supplémentaire.

La frugalité heureuse est certes indispensable, et, en tant que quasi végétarien de longue date et quelques autres caractéristiques, je suis le premier à en partager entièrement le projet.

Mais nous sommes confrontés à l’urgence.

Et il paraît bien illusoire de penser qu’aux échéances brèves qui conditionnent désormais notre survie dans des conditions acceptables, la conversion de 11 milliards de personnes à ce type d’idéal soit la solution miracle aux problèmes auxquels nous sommes confrontés.

Mieux vaut donc mettre toutes les chances de notre côté, et comme nous le disent les « 15 000 », le rapport Meadows et d’autres analyses sérieuses, envisager ensemble, entre autres composantes, le paramètre économique et le paramètre démographique.

Car « Nous mettons en péril notre avenir en refusant de modérer notre consommation matérielle intense mais géographiquement et démographiquement inégale, et de prendre conscience que la croissance démographique rapide et continue est l’un des principaux facteurs des menaces environnementales et même sociétales ». (Manifeste des 15 000.  C’est moi qui souligne).

On en vient alors à se demander :

Dans quel but s’acharner à vouloir nier ce qui semble relever de l’évidence et de la simple raison ?

En l’occurrence le fait que cette indispensable stabilisation, mieux décroissance économique globale (même si celle-ci doit bien sûr s’effectuer de manière équitable, car la décroissance des riches doit s’accompagner d’une croissance raisonnée des pauvres) doit se conjuguer de façon elle aussi indispensable, avec une stabilisation, mieux, une décroissance démographique elle aussi sélective en fonction des différences d’empreinte écologique.

Et pourquoi donc persévérer dans un tel déni ?

Avec l’âge, je m’aperçois de plus en plus que le fonctionnement humain semble relever de mécanismes fondamentaux, finalement peu nombreux, et qui s’enracinent sans doute pour la plupart dans notre petite enfance. Il est en effet fort probable que nous restions jusqu’à la fin de notre vie de grands enfants…

J’ai en particulier fait état, dans quelques-uns de mes derniers posts,

du « fantasme de toute puissance », qui me semble expliquer bien des choses dans le domaine politique tout autant que religieux, mais aussi cette étrange frénésie qui nous pousse à croire de façon totalement irrationnelle à la possibilité d’une croissance infinie dans un monde fini ;

de l’antagonisme entre les constantes normatives « à valeur propulsive », qui permettent aux organismes de se maintenir en vie malgré les conditions changeantes de leur environnement, et les constantes normatives « pathologiques », à valeur répulsive « exprimant la mort en elles de la normativité » (G. Canguilhem, Le normal et le pathologique, Paris, PUF 1998 (7) p. 137) ; le difficile équilibrage de ces constantes rendant compte lui aussi d’une grande partie de nos comportements, psychiques, sociaux, politiques, religieux, etc.;

ou encore du « wiederholungzwang », dont parle Freud, cette pulsion de répétition qui fait que nous nous enfermons dans des névroses morbides qui elles aussi empêchent tout renouvellement de nos manières d’être et de penser…

Qu’il me soit permis d’évoquer un autre aspect, auquel j’ai déjà fait allusion: la curieuse démission de l’esprit critique devant l’argument d’autorité. Il se conjugue d’ailleurs bien souvent avec quelques uns des précédents.

Ce mécanisme fréquent, qui se manifeste en particulier dans les organisations fortement structurées et dans lesquelles certaines personnes occupent la fonction de « maître à penser », de « gourou », etc. entraîne, chez des esprits pourtant par ailleurs clairvoyants et pertinents, une étonnante perte de discernement et de bon sens dès qu’entre en jeu la parole d’un « maître », d’un « Guide », d’un « Pape », une « ligne du parti », etc.

J’en avais fait état à propos des étonnantes allégations de Lucetta Scaraffia, féministe catholique, pourtant capable de justifier n’importe quelle incongruité dès qu’il s’agit de défendre la parole d’un Pape:

(cf. la deuxième partie du post :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/06/25/a-propos-de-quelques-demissions-recentes-et-de-remarques-de-p-rosanvallon-et-sur-ladmirable-mme-seyran-ates-et-la-situation-des-femmes-dans-la-mosquee-et-dans-leglise-sur-l/   )

Certes, les motivations sont diverses, et les arguments de M. Boillot, légitimes bien que très contestables du fait des éléments évoqués ci-dessus, ne relèvent certainement pas de ce mécanisme*.

Mais que dire lorsqu’un père jésuite, d’une compétence par ailleurs largement reconnue, reprend quasiment mot pour mot des thèses qui sont, depuis bien longtemps, celles du magistère catholique ?

Bien sûr, une exégèse « à la Dupanloup »,

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2013/11/26/archi-archives-de-stultitia-2006-ne-pas-hurler-avec-les-dupanloup/

soutiendra que les autorités catholiques ont toujours été ouvertes à la question démographique, et quelques théologiens courageux, comme Henri Wattiaux ou Bernard Holzer s’engagent courageusement contre l’emprise de certaines constantes normatives « pathologiques ».

Mais il s’agit d’exceptions et en faire la règle relèverait une fois de plus de la supercherie.

Car il faut le reconnaître, dans la production de l’Église sur le sujet,

« un simple décompte montre que les déclarations strictement natalistes sont bien plus nombreuses que les déclarations de natalisme raisonné. En outre, le natalisme raisonné est restreint à la seule survie de la famille, et ne tient nullement compte de l’intérêt général (surpopulation nationale ou régionale). Il découle de ce natalisme fondateur que la doctrine officielle de l’Église est presque muette sur le problème posé aux pays en voie de développement par une croissance démographique trop soutenue. En fait, la position de l’Église sur le lien population-développement est restée constante depuis la première conférence de l’ONU sur la population (Bucarest 1974): il n’est pas prouvé qu’une trop forte croissance démographique soit néfaste, même dans les pays très pauvres, et l’accent doit être mis avant tout sur la répartition économique (le partage mondial des richesses et  l’échange égal). (…). Les autres positions de l’Église découlent « naturellement » de cette doctrine fondamentale : refus absolu de l’avortement (au risque d’admettre une surmortalité féminine liée à des avortements clandestins) même si la famille n’est pas en mesure d’accueillir économiquement le nouveau venu ; admission du bout des lèvres de pratiques de limitation des naissances, à condition qu’elles ne recourent pas à des moyens chimiques (seule est admise la méthode Billing, à l’efficacité faible hors des milieux favorisés de l’Europe occidentale). (R. Valette, Le catholicisme et la démographie. Église, population mondiale, contrôle des naissances. Éditions de l’Atelier/Éditions ouvrières, Débattre 1996. Recension dans: Population, 1997, vol. 52).

Bucarest 1974, R. Valette 1996, Laudato Si 2015, Gaël Giraud 2017: « Rien de nouveau sous Frère Soleil », comme je le disais dans mon post du 15 août 2015.

Ni en ce qui concerne l’approche de la question démographique;

Ni en ce qui concerne la question de la contraception qui lui est liée : si les pays catholiques sont peut-être ceux dont la natalité est la plus basse, comme le dit M. Giraud, il faut rappeler que la maîtrise par les femmes de leur sexualité et de leur fécondité ne s’est aucunement réalisée avec l’Église catholique, mais bien et toujours contre elle.

Et si l’accès au développement et à l’éducation des femmes en particulier constitue en effet un élément essentiel de la transition démographique, la maîtrise de la contraception que ces avancées rendent possible n’est là encore due qu’au combat des femmes, et certes pas à la bienveillance quelque peu paternaliste et infantilisante d’une institution noyautée par les mâles.

Dommage donc qu’une personne aussi compétente et avisée que M. Giraud se laisse prendre par ce genre de discours issus d’une dogmatique intemporelle sans rapport avec les urgences écologiques.

Le courage, la pertinence scientifique et l’équilibre de « l’appel  des 15000 » demandait une approche autrement réfléchie.

 

*Ajout du 23/11:

Le dogmatisme religieux irréfléchi, catholique en particulier, constitue une partie des motivations qui rendent compte de la permanence du déni en ce qui concerne la question démographique.

Mais un tel déni relève bien sûr aussi d’autres raisons.

Parmi celles-ci, on pourrait évoquer le fait qu’une limitation généralisée des naissances met en cause l’une des dynamiques animales et humaines les plus puissantes et les plus partagées, celle de la procréation et de la parentalité. La plupart d’entre nous sommes en effet impliqués dans cette dynamique, et, étant sur ce point juges et parties, déjà mères et pères de famille ou ayant l’intention de le devenir, il est difficile d’attendre de nous une analyse impartiale de la question.

Il faut pourtant répéter qu’une approche telle que celle d’A. Weisman

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/03/27/politique-demagogie-demographie-une-petite-recension-dalan-weisman-compte-a-rebours-jusquou-pourrons-nous-etre-trop-nombreux-sur-terre/

ne prône une politique généralisée de l’enfant unique que sur 3 ou 4 générations, le temps de revenir à un optimum démographique compatible avec notre environnement. Une fois atteint cet optimum, une politique le plus possible respectueuse du taux de remplacement (environ 2,05 enfants par femme) qui n’est pas très éloigné de la situation que connaissent actuellement bien des pays, pourrait se substituer à la politique de l’enfant unique.

Une telle perspective n’a donc rien d’inaccessible. Encore moins s’agit-il d’un terrorisme malthusien.  À mon sens, elle est même autrement réaliste que celle qui consiste à croire que l’être humain serait capable de renoncer à une bonne partie de son bien-être matériel, ce qui n’a jamais eu lieu que sous la contrainte ou par la guerre.

Comme nous le savons, la décroissance démographique s’est produite, elle, sans contrainte dans la plupart des pays développés. Dans notre situation d’urgence, il s’agirait seulement de l’accompagner et de l’accélérer.

Comme je le disais dans ma recension d’A. Weisman (cf. lien plus haut), en en citant les p. 255-267:

[l’Iran] après une période de politique nataliste forcenée, et devant la catastrophe démographique et la famine que celle-ci était sur le point d’entraîner, a adopté une politique incitative de réduction des naissances par l’enfant unique et par la mise à disposition gratuite des moyens contraceptifs (sans pour autant accepter l’avortement), qui a constitué un succès sans précédent qui pourrait servir d’exemple pour notre évolution future.

Hélas, cette politique sensée n’a pas été maintenue, et le retour de la croissance démographique pour des raisons de domination géopolitique représente à nouveau pour l’Iran une menace considérable :

http://www.lemonde.fr/planete/article/2014/12/06/l-iran-menace-de-devenir-un-immense-desert_4535823_3244.html

Une incitation par des mesures fiscales adéquates accompagnées de mesures éducatives et de la gratuité des moyens contraceptifs – féminins comme masculins – pourrait avoir une efficacité réelle et rapide.

L’argument éculé et pernicieux de la « liberté » du choix du nombre des enfants étant de plus bien idéologique.

Il serait bon que quelques jésuites aillent enquêter sur le terrain pour savoir si les femmes qui ont 7 ou 8 enfants dans le Sahel ou au Pakistan l’ont librement choisi par respect de quelque précepte religieux nataliste ou par adhésion réfléchie à  l’enseignement de quelque pape ou Église ….

Il y a fort à parier qu’une enquête sur le sujet montrerait qu’une telle situation est due à la soumission des femmes au machisme ambiant qui impose le désir de l’homme, ainsi qu’aux contraintes sociales.

 

Une autre motivation importante en ce qui concerne le déni du péril démographique me paraît relever des séquelles d’une approche marxiste, consciente ou inconsciente, devenue un habitus de la classe intellectuelle.

Car si l’on postule en effet que la lutte des classes ou que l’antagonisme entre nantis et prolétaires constitue le seul moteur de l’histoire, alors, bien entendu, la question démographique ne se pose pas en tant que telle. Seule se pose celle de l’élimination du capitalisme, unique responsable de tous les maux de notre monde.

Accédons d’abord au Matin du Grand Soir et à son Royaume, et tout le reste nous sera donné de surcroît, y compris la fin du réchauffement climatique, la résolution de la question énergétique et le bien être des 11 milliards d’habitants de la planète à l’horizon 2100 dans une société mondiale délivrée de la guerre et autres crises.

C’est hélas la persistance d’un logiciel de ce genre qui a rendu nos analyses incapables de prendre en compte, entre autres choses, le soi-disant « retour du religieux » jusque dans ses formes pathologiques (cf. EI), la permanence de revendications patriotiques (cf. Catalogne), etc., etc.

N’en déplaise à Marx et à ses héritiers conscients ou inconscients, il y a un bug, ou du moins une insuffisance de l’algorithme. Le paramètre économique est certes important, mais il n’est pas le seul à prendre en compte dans les évolutions de l’histoire. Et les lendemains qui chantent de l’égalité entre pays riches et pays pauvres, s’ils sont bien entendu à rechercher, ne résoudront pas par miracle la question démographique.

Il est d’ailleurs piquant de constater combien ces deux dogmatismes – catholique et marxiste – se conjuguent pour conforter ce qui relève du déni…

 

Ajout du 24/11:

Un article qui tombe à point pour illustrer ce qui précède:

http://www.lavoixdunord.fr/272369/article/2017-11-24/philippines-echec-du-planning-familial-des-ong-la-rescousse#

Sans commentaires…

 

 

 

De la distinction entre légalité et légitimité. Et du bien que ferait à M. Rajoy un petit devoir de philo de terminale.

Retour de Catalogne, où nous avons passé une bonne semaine.

Et voilà que nous apprenons qu’un État qui n’a jamais été capable de faire la lumière sur les centaines de milliers de crimes du franquisme

http://information.tv5monde.com/info/espagne-franquisme-impunite-140570

s’acharne à menacer de détention des personnes qui ont toujours affirmé leur attachement aux procédure non-violentes.

Tout comme il a d’ailleurs toléré qu’on poursuive en justice ceux qui dénoncent courageusement les abjections du passé.

http://www.lemonde.fr/europe/article/2012/01/31/le-juge-garzon-denonce-les-crimes-contre-l-humanite-du-franquisme_1636944_3214.html

Hélas, rien de nouveau sous le soleil…

Certes, le surréalisme a des racines dans la patrie de Buñuel, mais il faut reconnaître que ses représentants illustres avaient un tout autre talent que les dirigeants pitoyables capables de telles prouesses.

Franquito ferait-il donc tout pour devenir le petit Erdogan de l’Europe ?

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[ajout pour les non hispanisants: la devise parodie le titre de Franco, qui s’était auto-proclamé: « Caudillo de España por la gracia de Dios »: Chef de l’Espagne par la grâce de Dieu. Franquito est, lui: « Chef de rien par la grâce de personne ». (Dessin de Antonio Helguera)].

On connaissait bien sûr depuis longtemps ses capacités.

Plus étonnante – mais encore une fois peu surprenante hélas… – est la complicité – active, passive, intellectuelle – des instances européennes, et de tant de citoyens de l’Europe, avec de tels agissements.

Mais notre monde est bien celui qui n’hésite pas, on le sait, à élire des Trump et à faire l’apologie des Poutine…

 

Pour notre part, au cours d’une semaine en Catalogne, entre autres découvertes ou redécouvertes de ce domaine naturel et culturel inépuisable, nous avons assisté le 27 octobre, aux réactions suivant la proclamation de la République dans la belle ville de Vic où nous nous trouvions.

Car aussitôt après l’annonce du Parlement, jeunes et vieux, personnes en apparence aisées et moins aisées ont convergé spontanément vers la Plaça Major de la ville, donnant lieu à des scènes émouvantes dans une ambiance bon enfant où les rires et applaudissements le disputaient aux bruit des bouteilles de Cava (vin mousseux hispanique) qu’on débouche, et dont la foule se voyait copieusement arrosée.

Moment de joie, mais aussi de réalisme devant les difficultés à venir, la répression attendue de la part de Madrid, habituelle chaque fois qu’un peuple de la péninsule a cherché à affirmer son indépendance d’une manière qui dépasse ce qui est permis par le bon plaisir du gouvernement central.

« Il va falloir maintenant défendre notre République », nous expliquait un homme très digne, en commentant le remplacement sur la façade de la mairie de l’Estelada (drapeau catalan étoilé, signe de revendication) par la Senyera, le drapeau « officiel » symbolisant l’indépendance réalisée.

Et nous y voilà donc : la dite répression, comme à l’accoutumé, ne s’est pas fait attendre.

C’est cette expérience vécue ainsi que les multiples rencontres de gens très divers témoignant de la profondeur et de la légitimité tranquille d’une revendication séculaire qui m’inspire ce développement sur un thème de philosophie – encore une fois élémentaire –  en l’occurrence la distinction entre légalité et légitimité.

Car on peut penser que l’un des nœuds de ce qu’on nomme le « problème catalan » (même si, une fois de plus, il s’agit avant tout d’un problème propre au nationalisme castillan) se situe au niveau de l’incapacité de comprendre une distinction qui fait partie du b. a. ba de la réflexion philosophique.

Voici en effet ce que nous dit un ouvrage on ne peut plus scolaire sur le sujet :

(La philosophie de A à Z, sous la direction de Laurence Hansen-Løve, Hatier Paris 2011, article « Légalité », p. 260) :

On oppose souvent la légalité – simple conformité aux lois, sans préjuger de leur bien-fondé ou de leur caractère juste ou injuste – et la légitimité qui renvoie, elle, à l’idée d’équité, de bien-fondé, de bon droit, de justice, etc., et fait appel à des valeurs jugées supérieures à celles des lois du droit positif. Par là, on entend souligner le danger du légalisme, c’est-à-dire le danger d’une attitude qui consiste à s’en tenir à la lettre de la loi. Or la loi peut être injuste dans son application, parce qu’elle ne tient pas compte, par son abstraction et son caractère général, des situations particulières. La loi peut être injuste aussi dans son principe même, notamment si elle trahit son caractère général et devient discriminatoire.

 

Et il serait peut-être bon que certains chefs d’État en reviennent à leurs chères études, en l’occurrence quelques concepts élémentaires de philosophie.

Car, bien sûr, il est possible d’aborder la question que la Catalogne pose au nationalisme castillan par le biais de la légalité.

Et on rappellera alors :

  • que les catalans ont accepté en 1978 le Constitution espagnole par référendum ;
  • Que celle-ci décrète dans son article 2 « l’unité indissoluble de la nation espagnole, patrie commune et indivisible de tous les Espagnols ».
  • Que le droit à un référendum d’autodétermination est inconstitutionnel, et contrevient donc à la légalité :

http://www.lemonde.fr/europe/article/2017/09/08/independance-de-la-catalogne-madrid-montre-les-muscles_5182540_3214.html

  • Que les personnes qui ont promu et/ou organisé un tel référendum se trouvent donc dans l’illégalité et, outre l’application de l’article 155 de la Constitution, doivent être destituées et subir les sanctions contre la rébellion et la sédition telles qu’elles sont prévues par la loi, en l’occurrence l’article 472 du code pénal qui prévoit à leur encontre de 15 à 25 ans de prison,

Etc., etc., etc.

Choses orchestrées sur tous les tons par les médias depuis des jours, et en particulier depuis la fameuse « déclaration de la République ».

Une approche purement et formellement « légaliste » de la question aboutira donc de façon nécessaire aux blocages et affrontements auxquels nous assistons en ce moment, que seule la (jusqu’à présent) patience et l’esprit pacifique des catalans a gardés de dégénérer en violence.

 

Mais, reprenant nos définitions élémentaires à l’usage des philosophes débutants, on peut aussi considérer que cette approche purement légaliste constitue un grave danger, « le danger d’une attitude qui consiste à s’en tenir à la lettre de la loi. Or la loi peut être injuste dans son application, parce qu’elle ne tient pas compte, par son abstraction et son caractère général, des situations particulières. La loi peut être injuste aussi dans son principe même, notamment si elle trahit son caractère général et devient discriminatoire ».

Face à ce danger qui tend à oublier que la loi est faite pour des hommes et non les hommes pour la loi, que la Constitution est faite pour des hommes et des circonstances, et non les hommes pour une Constitution transformée en référence sacrée et intangible, élevée dans le ciel d’une abstraction inaccessible aux circonstances, il s’avère primordial en effet de retrouver l’essence même de la loi, celle qui en fait la servante de « l’équité, du bien-fondé, du bon droit, de la justice ».

Distinctions elles aussi élémentaires en éthique et en philosophie politique, sur lesquelles ont planché nos élèves de terminale (les miens, tout au moins…) en décortiquant l’Éthique à Nicomaque, les Politiques d’Aristote, le « kairos », mais aussi « Le juste entre le légal et le bon » de P. Ricœur (n’est-ce pas, M. Macron…), ou autres textes aptes à alimenter la réflexion philosophique de quelques dirigeants auxquels on aurait bien du mal à accorder leur baccalauréat.

Cette seconde approche, axée donc sur la légitimité, serait celle qui pourrait dépasser le dangereux légalisme en privilégiant les éléments d’interprétation dynamique que l’on trouve déjà dans les textes mêmes de la loi et de la Constitution, afin de les rendre à leur vocation. Car loin de rigidifier stérilement les positions, celle-ci vise au contraire à l’établissement d’institutions justes en cohérence du mieux possible avec les aspirations des hommes de 2017, qui ne sont plus nécessairement celles des hommes de 1978.

Car, répétons-le, la Constitution est faite pour les hommes, et non les hommes pour la Constitution.

On pourrait alors observer, entre autres choses :

  • que le même article 2 de la Constitution espagnole reconnaît l’existence « des nationalités » qui composent l’Espagne, reconnaissance qui fut entérinée par « l’Estatut » accordé à la Catalogne en 2006 par le gouvernement Zapatero et rejeté en 2010 de façon unilatérale par un gouvernement Rajoy [imprécision de ma part: voir le correctif apporté par EAT dans un des commentaires ci-dessous].
  • Que la notion de « pueblos », « peuples », y est présente pour désigner ces différentes « nations » (par ex.Titulo primero, cap. III, art. 46, “Los poderes públicos garantizarán la conservación y promoverán el enriquecimiento del patrimonio histórico, cultural y artístico de los pueblos de España”, ce qui peut légitimement faire reconnaître au “peuple catalan” le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, tel qu’il est garanti par la charte des Nations unies et le Pacte sur les droits civils et politiques de 1966.

https://www.rts.ch/info/monde/8937106-en-catalogne-le-gouvernement-espagnol-joue-a-un-jeu-dangereux-.html

  • Que le « droit de décider », des citoyens de Catalogne peut être considéré comme légitime par une interprétation de la Constitution qui privilégie une « approche pondérée et évolutive des principes constitutionnels », et qu’il est même expressément reconnu par l’arrêt 42/2014 du Tribunal Constitutionnel :

https://ccec.revues.org/6230#tocto2n1

cf. aussi d’autres références déjà mentionnées, comme :

https://www.unige.ch/gsi/files/9315/0461/7440/CATALONIAS_LEGITIMATE_RIGHT_DECIDE.pdf

  • Que le droit international, même s’il ne la promeut pas expressément dans le cas des peuples dits « non colonisés », n’interdit nullement de leur part une déclaration d’indépendance :

« les déclarations d’indépendance ne sont pas contraires au droit international. En réalité, elles sont relativement indifférentes. Ce qui compte, c’est le fait, c’est-à-dire la création ou non d’un État ».

déclare le juriste Pierre Bodeau-Livinec, professeur de droit international public.

https://www.franceculture.fr/emissions/la-question-du-jour/une-catalogne-independante-serait-elle-contraire-au-droit-international

  • Que l’incompatibilité entre droit national et droit international pourrait être levée si le gouvernement espagnol prenait l’initiative d’unifier ces différents « langages juridiques », ce que permettrait donc d’ores et déjà une lecture « pondérée » de la Constitution.

« L’hypothèse d’une déclaration unilatérale d’indépendance de la Catalogne soulève la question de la création d’État en dehors des situations où sont identifiés des peuples coloniaux, sous occupation étrangère ou soumis à des régimes racistes. Dans ces cas de figure, le droit international public observe, en principe, une posture de neutralité juridique à l’égard des déclarations d’indépendance. Il ne les autorise pas, non plus qu’il les interdit. La question de leur licéité est alors renvoyée à l’appréciation d’un autre ordre juridique, interne à l’État concerné. Chaque État est libre d’autoriser, de réglementer ou d’interdire la sécession en son sein ».

http://cdi.ulb.ac.be/situation-catalogne-regard-droit-international-public-contribution-de-nabil-hajjami-maitre-de-conferences-a-luniversite-paris-nanterre-cedin/

https://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9publique_catalane_(2017)

« L’État concerné » étant en l’occurrence l’État espagnol, la « question catalane » est donc bien, une fois de plus, celle de l’interprétation que se donne de lui-même l’État-nation espagnol. La balle est depuis toujours dans son camp.

etc., etc., etc.

 

On le voit, il y a donc bien, à la base de la question qui nous occupe, la confrontation de deux interprétations : l’une « légaliste », qui est actuellement le fait de l’État espagnol, l’autre « légitimiste », dont se réclament les indépendantistes catalans.

On pourrait dire alors à juste titre que la question de la définition de l’État comme celle de la Nation relève bien, elle aussi, de l’herméneutique.

Mais, dans tous les cas, ce doit être à la démocratie de trancher : le fait que la Catalogne soit, ou ne soit pas, dépend de la décision libre et informée d’un peuple qui s’exprime à travers un vote démocratique.

L’exemple du référendum en Nouvelle Calédonie, dont l’échéance approche,

http://www.lemonde.fr/politique/article/2017/11/03/referendum-d-autodetermination-en-nouvelle-caledonie-un-accord-politique-trouve_5209433_823448.html

montre qu’une approche légaliste d’essence nationaliste et instigatrice de violence, qui fut longtemps celle du gouvernement français, peut laisser place à une reconnaissance de la légitimité des aspirations d’un peuple.

Sans doute manque-t-il au gouvernement de M. Rajoy et de ceux qui le soutiennent (dont hélas les principales dirigeantes et les principaux dirigeants européens) la lucidité et la raison d’un Rocard et d’un Pisani.

Ou plutôt est-ce l’atavisme du nationalisme espagnol qui, en ce moment, ne laisse pas à une telle lucidité et une telle raison l’espace pour exister…

Cet espace devant donc être avant tout celui d’une démocratie qui ne cède en rien au déni.

Le référendum de 2014, les élections de 2015, même si l’on peut regretter le faible taux de participation (mais ce sont ceux qui votent qui font une légitimité, et non ceux qui s’abstiennent ou se détournent) ont manifesté, qu’on le veuille ou non, un soutien de la majorité des votants à l’idée républicaine et indépendantiste en Catalogne.

Il est dommage que le référendum du 1er octobre ait été rendu impossible par les circonstances que l’on sait, dont le gouvernement de Madrid est le principal responsable.

Son autorisation par le gouvernement central aurait donné, à l’image du référendum écossais de 2014, une idée de la situation politique de la Catalogne.

Pas plus qu’en Nouvelle Calédonie, le résultat des élections du 21 décembre n’est acquis.

On le sait, leurs dirigeants l’ont maintes fois répété, un échec des indépendantistes ne signifierait en aucun cas la violence. Car la patience des catalans à faire tomber « l’estaca » de façon pacifique est depuis longtemps avérée. Sans doute peut-on penser à juste titre qu’ils ont l’Histoire avec eux.

Souhaitons alors que le légalisme des nationalistes espagnols sache de son côté, en cas de victoire des indépendantistes, reconnaître enfin la voie d’une légitimité qui seule peut encore rendre à l’Espagne la dignité et l’honneur que l’incompétence de son gouvernement s’évertue à bafouer.

 

Ajout du 07/11: Je signale le blocage de l’accès au site diplocat.cat, émanation diplomatique de la Généralité de Catalogne, suite à la fermeture des représentations diplomatiques catalanes à l’étranger. Ce site diffusait, entre autres informations utiles, des conférences de spécialistes du droit international que j’avais signalées dans mes posts précédents.

Franquito met donc bien tout en œuvre pour assumer son rôle de petit Erdogan de l’Europe.

 

Ajout du 11/11:

Ce texte indispensable: tout y est !

http://www.liberation.fr/planete/2017/11/10/carles-puigdemont-des-manifestants-font-le-salut-fasciste-et-demandent-mon-emprisonnement-et-mon-exe_1609336

 

D’une étrange désinhibition du nationalisme. Et de ses conséquences pour l’avenir de l’Europe et du monde.

Les mouvements patriotes basques et catalans sont loin d’être une nouveauté.

En cela, la tension prévisible – et pourtant tellement sous-estimée – qui s’est manifestée en Catalogne n’a pas grand-chose de surprenant pour qui s’intéresse tant soit peu à l’histoire des Espagnes.

Mais j’avoue avoir été étonné – quoiqu’encore une fois peu surpris – par autre chose : en l’occurrence la démesure et l’indécence de très nombreuses réactions face à des mouvements qui n’ont de cesse de se réclamer de la non-violence et de la démocratie.

Tout comme on s’est aperçu lors de la dernière campagne présidentielle qu’il ne fallait pas gratter beaucoup pour réveiller chez nombre de français les tendances xénophobes, islamophobes, voire antisémites etc. qui sommeillent à peine, on se rend compte qu’il existe – outre, bien sûr, des nostalgies franquistes en Espagne qui n’hésitent pas à entonner « la Cara al Sol », cela n’a rien d’un scoop –

http://abonnes.lemonde.fr/europe/article/2017/10/04/les-menaces-de-secession-ravivent-le-nationalisme-espagnol_5195914_3214.html

un nationalisme à fleur de peau sur le territoire français, dont la violence des réactions devrait constituer à juste titre un sujet d’étonnement et de préoccupation (cf. le post précédent pour ce qui est de la signification du terme nationalisme et de sa distinction d’avec le patriotisme).

Car « l’affaire catalane » (qui est avant tout, une fois de plus, une affaire castillane) semble avoir déclenché, si ce n’est chez l’ensemble des français, du moins dans l’échantillon représentatif qui se manifeste à travers les « commentaires » aux articles de journaux, un véritable psychodrame d’une ampleur que je n’aurais pas soupçonnée.

Le psychodrame d’une désinhibition délirante d’un nationalisme décomplexé.

Car comment qualifier ce qui bien souvent se présente comme un déchaînement haineux contre les « indépendantistes » catalans « incapables de prendre en compte les opinions qui divergent des leurs » (sic), aptes à « diviser pour régner sur des petits vieux qui comptent leurs sous » (sic), « aux portes de la xénophobie » (sic), « nationalistes étroits et égoïstes … méprisants, xénophobes » (sic), « sentiment de très forte supériorité, égoïsme effréné » (sic), « néo-nazis » (sic), pour ne dresser qu’un rapide florilège rassemblé en quelques minutes à la lecture de moins d’une vingtaine de commentaires.

Je laisse imaginer la liste qu’on pourrait établir en reprenant les milliers de commentaires suscités par des dizaines d’articles…. Cela justifierait une instructive approche sociologique.

Un tel déchaînement irrationnel donne le vertige : on s’attend presque à rencontrer le catalan aux doigts crochus (riche égoïste, voire banquier, bien sûr…), prêt à s’emparer sans scrupules des biens du petit peuple, et dont le portrait fleurissait jadis sur certaines affiches.

Pire même, puisque le terme de « nazi » est utilisé à de nombreuses reprises pour le désigner.

L’ensemble se révèle donc pour le moins inquiétant, d’où ma remarque suite à un article :

À lire bien des « commentaires » historiquement et juridiquement faibles, on est porté à croire que la « crise catalane », qui est surtout le problème d’une certaine Espagne, sert d’exutoire pour désinhiber un jacobinisme outrancier, voire des relents nationalistes français ou castillans à la tonalité bien ambigüe, si ce n’est raciste. Il y a pourtant mieux à faire pour la paix, l’honneur de l’Espagne, de l’Europe, mais aussi de la France et des français.

Aussitôt taxée bien sûr « d’incongruité » par un défenseur acharné de l’indissolubilité de l’État espagnol, de l’égoïsme quasi-génétique du peuple catalan et autres  billevesées.

[à propos de cet argument récurrent de « l’égoïsme », je me permets de reproduire mon « commentaire » à un autre article :

L’argument de « l’égoïsme catalan », insultant, est ridicule : les catalans ne sont ni plus ni moins égoïstes que tout autre peuple. Le problème est avant tout politique: pas plus que la France n’accepterait que ses impôts soient gérés par Berlin, la Catalogne n’accepte qu’ils soient gérés par Madrid. Si, comme aux États-Unis (70% de l’impôt redistribué au niveau fédéral en priorité aux États les plus pauvres) l’UE se dotait d’un budget solidaire, la Catalogne y participerait comme les autres.]

Il se trouve que je suis depuis bien longtemps sensibilisé à la problématique des peuples minorisés, et qu’à ce titre, j’ai rencontré et je rencontre encore nombre de militants catalanistes, occitanistes, abertzale (patriotes basques), etc.

Et n’en déplaise aux nationalistes français et castillans, ce n’est pas chez eux que je rencontre les étonnantes réactions évoquées ci-dessus.

Il y a certes eu, dans l’Histoire des mouvements patriotes basques, catalans, etc. des tendances se réclamant du « nationalisme » (le terme figure encore par exemple dans la dénomination du PNV – Parti Nationaliste Basque), cela parce que la classique conception des États-Nations telle qu’elle caractérisait l’Europe du XIXème siècle constituait une référence obligée pour qui entendait promouvoir les droits d’un peuple. N’oublions pas que le PNV fut fondé en 1895 par Sabino Arana Goiri, et que l’approche « nationaliste » au sens classique y est effectivement présente.

Lorsque Sabino Arana Goiri, fondateur du nationalisme basque dessine l’ikurriña (le drapeau basque), il justifie la croix de Saint André verte par une mythique autant qu’obscure bataille d’Arrigorriaga durant le haut Moyen Âge. Partout en Europe à la même époque, l’histoire devient un roman au service d’un projet politique (Peio Etcheverry, Peio Etcheverry-Ainchart, Pourquoi nous sommes Abertzale, 55 clés pour comprendre le mouvement basque, Arteaz, 2017, p. 14.

Quoi d’étonnant à ce que cette approche nationaliste soit alors présente dans les mouvements basques et catalans, tout comme elle l’est à la même époque en Allemagne, en Italie, ou dans la France de « nos ancêtres  les gaulois » qui suscite encore, on le sait, bien des nostalgies ?

Mais poursuivons notre lecture de l’ouvrage cité :

Les abertzale que nous sommes assumons – et voyons même comme une richesse – la diversité qui depuis des siècles caractérise les cultures et les peuples présents au Pays Basque.

Aujourd’hui, 53% des habitants du Pays Basque Nord y sont nés, et un tiers environ sont immigrés (ces statistiques sont respective­ment de 85% et 11% pour la France). Ces chiffres éclairent la réalité de ce territoire et de cette nation, et vont à l’opposé d’un Pays Basque fermé que certains se plaisent à évoquer. Malgré parfois des réticences ou des agacements – l’arrivée de dizaines de milliers de personnes supplémentaires au Pays Basque nord dans les prochaines décennies est parfois perçue avec inquiétude, pour la survie de la langue en particulier -, il est évident que l’immigration est un atout pour le Pays Basque, qui est l’un des territoires européens où le vieillissement de la population est le plus marqué. En outre, ce n’est pas à l’une des diasporas les plus actives de la planète – les personnes originaires du Pays Basque seraient près de 5 millions sur la planète – à choisir la fermeture des frontières ou une vision nombriliste de la nation.

Le Pays Basque est aujourd’hui un territoire multinational et les enquêtes régulières faites sur le sentiment d’appartenance de ses habitants le prouvent.

De ce fait, la conception française d’un État-nation univoque est rejetée, car elle ne correspond pas à la réalité de ce pays et porte en elle les germes de la non-reconnaissance des droits politiques d’une partie de la population. Nous souhaitons un statut politique qui conférerait une citoyenneté basque aux habitants qui le désirent. Quelle plus belle utopie qu’un immeuble bayonnais dans lequel un résidant choisirait une nationalité et son voisin de palier une autre, dans le respect mutuel et une parfaite égalité de droits ?

Dans ce domaine également, le Pays Basque pourrait être un laboratoire pour d’autres territoires de la planète (id. ibid. p.22).

À commencer par l’Europe, bien sûr…

Pour finir, il est assez étonnant de constater que les revendications ou les propositions développées par les abertzale depuis des décennies sont aujourd’hui plus que jamais en phase avec les défis qui se posent au Pays Basque, mais aussi à tous les habitants de la planète.

Il est habituel de dire qu’Euskal Herria est un pays singulier, nous autres abertzale avons à cœur de le conjuguer au pluriel. Face à un monde qui s’interroge sur l’identité, les frontières, le modèle socio-économique et l’avenir même de la planète, nous ne proposons pas des solutions toutes faites, mais plutôt des repères et des pistes pour relever ces défis.

Les préhistoriens sont nombreux à confirmer que le processus d’humanisation de la planète s’est fait par la diversification.

Devant les menaces d’uniformisation qui pèsent sur l’humanité dans tous les domaines, nous réaffirmons qu’être abertzale est la meilleure façon de construire l’universel (id. ibid. p. 96).

 

De telles affirmations, qu’on pourrait bien sûr trouver aussi sous la plume de la plupart des patriotes catalans, sont aux antipodes d’une compréhension archaïque des États-Nations tels qu’on les a connus fauteurs des guerres du XIXème et du XXème siècle, et tels qu’ils paraissent donc encore de nos jours attiser des antagonismes qui n’existent que parce les conditions en ont été créées par eux-mêmes, et susciter les bouffées délirantes de nationalistes arc-boutés sur la défense de modèles qu’on peut légitimement estimer dépassés.

Le patriotisme catalan, comme basque, etc. s’inscrit désormais dans son immense majorité dans ce type d’approche. Qu’elle prenne au niveau européen la forme d’une fédération, d’une confédération, ou une autre encore à inventer, la question est ouverte et féconde et mérite largement d’être discutée.

Qu’on qualifie « d’utopie » ce nouveau questionnement, soit.

Il n’empêche que, pour ma part, malgré les indéniables difficultés qu’elle soulève, je préfère partager une utopie de ce genre plutôt que des dystopies nationalistes capables de susciter les insultes ignorantes et nauséabondes mentionnées ci-dessus, ou celles qui estiment justifié qu’un État réponde par la force militaire aveugle aux revendications légitimes de millions de personnes.

L’avenir dira bien sûr si ce sera l’utopie ou la dystopie qui caractérisera l’Europe du futur. Je pense pour ma part que la deuxième ne pourrait se maintenir que de façon sans cesse plus violente et illégitime.

Qui peut penser en effet que le vouloir d’un Roi, et la complicité d’instances européennes qui – une fois de plus – ne se caractérisent ni par le courage ni par la clairvoyance, transformeront en « espagnols » des catalans qui, depuis des siècles, refusent la domination de Madrid ?

Il serait grand temps de sortir du déni et d’accepter les évidences…

Hélas, l’incroyable et honteux déchaînement verbal auquel donne lieu la simple évocation d’une question qui devrait alimenter une réflexion approfondie et argumentée laisse présager que le virus malfaisant du nationalisme fauteur de violences et de guerres est encore solidement installé dans bien des esprits.

 

PS :

Je suis en outre surpris que des productions sérieuses, qui me semblent indispensables bien que sujettes à légitimes discussions, telles que celles que j’ai mentionnées dans mon post précédent

https://www.unige.ch/gsi/files/9315/0461/7440/CATALONIAS_LEGITIMATE_RIGHT_DECIDE.pdf

http://www.diplocat.cat/fr/index.php?option=com_content&view=article&id=139&catid=104&lang=fr&Itemid=242

[ajout du 05/11: à ce jour, ces vidéos, qui contenaient diverses conférences relatives à la légitimité de l’indépendance de la Catalogne au regard du droit international, dont une journée d’étude organisée à l’IEP de Paris, ne sont plus disponibles.

C’est en fait l’ensemble du site diplocat.cat, site diplomatique de la Généralité de Catalogne, qui est désormais inaccessible sur le Web. Pour quelles raisons ? Censure de la part du gouvernement de Madrid ?]

ou encore :

https://ccec.revues.org/6230

n’aient reçu aucun écho dans les médias français ou castillans qui leur préfèrent trop souvent les jugements à l’emporte-pièce.

Harmoniser les différents niveaux du droit (national, européen, international) afin d’éviter le plus possible les tensions, dues à leurs conflits, que nous observons en ce moment, devrait être considéré comme une tâche urgente. Le psittacisme stérile de bien des réactions politiques, articles et commentaires montre hélas que le conformisme paresseux a de beaux jours devant lui, quitte à engendrer lui-même une violence contre laquelle il se glorifie de lutter.

Alors même qu’il en est le premier responsable…

 

Ajout du 09/10:

Une « réaction » postée ce matin suite à un article:

Quel que soit le nombre des manifestants [du 08/10], les opposants à l’indépendance auraient tort de se laisser griser par les chiffres. La solution ne passe pas par la rue et l’escalade des mobilisations. Les indépendantistes ont montré (cf. Diada de 2015) qu’ils sont capables de rassembler largement plus d’un million de personnes. En cas d’obstination, des manifestations coordonnées entre catalans, basques et galiciens auraient raison de l’État espagnol… L’urgence est celle d’un référendum légal.

Ajout du 20/10:

Est-ce que je me trompe, ou bien très peu de journaux nationaux ont relayé ces informations, que j’ai dû aller chercher du côté de la Belgique:

https://www.rtbf.be/info/societe/detail_amnesty-international-exige-la-liberation-immediate-des-deux-leaders-separatistes-catalans?id=9740348

https://www.amnesty.org/fr/latest/news/2017/10/spain-excessive-use-of-force-by-national-police-and-civil-guard-in-catalonia/

Mais il est vrai que cette organisation n’offre pas des garanties de fiabilité suffisantes, comme le dit en particulier M. Poutine.

On comprend donc bien que des médias plutôt portés à refléter les opinions autrement crédibles des nationalistes français et castillans soient plutôt réticents à lui faire confiance.