En dépit du caractère remarquable des premier et troisième reportages, mes remarques rapides ne porteront que sur le deuxième.
En fait, il ne présente rien de vraiment nouveau pour celles et ceux qui se tiennent un minimum au courant du fonctionnement et de l’idéologie du FN.
En quelques minutes de recherche sur internet, on peut en effet trouver sur le sujet bien des attestations de malversations financières et des photos, en compagnie de quelques sommités du parti, de membres du Gud ou autres tendances similaires connus pour leur affection à l’égard des insignes nazis ou des saluts hitlériens.
Mieux vaut ne pas citer de noms, tous ces gens-là ayant, on le sait, le procès en diffamation facile.
Mais une chose est de trouver, une autre bien sûr est de vouloir chercher et d’accepter de se laisser convaincre…
L’apport essentiel du reportage, c’est que de telles « révélations » viennent grâce à lui « de l’intérieur », et il faut saluer le courage d’Aymeric Chauprade en particulier, qui nous fait comprendre, si besoin était encore, combien la stratégie dite de « dédiabolisation » est en fait une supercherie.
Tout comme la xénophobie et l’islamophobie (- c’est vrai qu’il ne faut pas avoir peur de l’assumer, j’oubliais…-), l’antisémitisme est inscrit dans les gènes et dans l’histoire de ce parti, il y prospère au plus haut niveau, et se manifesterait sans aucun doute en cas d’accession au pouvoir.
Une question aigüe se pose dès lors : les doutes étant difficilement justifiables du moment que de telles composantes sont dévoilées par des personnes ayant occupé des fonctions importantes dans le parti, de telles « révélations » vont-elles alors avoir une quelconque influence sur les intentions de vote ?
Je souhaite bien sûr me tromper, mais pour ma part, j’ai bien peur que non.
Car pour certains électeurs on le sait, ce ne sont ni les arguments rationnels, ni les démonstrations, ni les preuves qui comptent. Ni d’ailleurs en premier lieu les promesses tellement caricaturales de raser gratis demain.
Car il y a bien autre chose en jeu, de plus obscur et de beaucoup plus grave et considérable, dont l’analyse me semble encore à faire pour l’essentiel.
Quelque chose qui relève, lié au ressentiment, de l’offre d’une désinhibition enfin accessible. Celle-là même qui a fonctionné, dans des termes en partie identiques, aux États Unis.
On sait, ou on devrait savoir, qu’il ne faut pas sous-estimer ce type d’offre qui peut, comme dans un passé encore proche, parvenir au pouvoir de façon parfaitement démocratique. Il a suffi pour cela de 33,1% des suffrages.
Encore merci à Mme Lucet, à M. Chauprade et à bien d’autres fort heureusement de nous rappeler ces enjeux.
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Une interview récente du pape François semble manifester une ouverture en faveur d’une réflexion sur l’ordination possible de « viri probati », c’est-à-dire d’hommes mariés ayant fait leur preuve au sein de leurs communautés.
Il faut sans aucun doute le féliciter de cette courageuse, quoique encore timide initiative.
Timide, car hélas, dans son état actuel du moins, elle apparaît surtout comme une solution de fortune liée aux circonstances, visant à subvenir essentiellement aux besoins « des communautés reculées par exemple »,
en conférant des responsabilités à des ministres qui risquent donc fort de ressembler à des « second choix », le « premier choix » demeurant le modèle « standard » du prêtre tel que les communautés le connaissent encore.
Il s’agirait donc plutôt d’exceptions que de règle.
Ainsi une telle mesure, en dépit de sa nécessité, risque malheureusement d’évacuer l’indispensable interrogation en profondeur sur la théologie des ministères dans l’Église catholique, et en particulier sur la grave stérilisation induite par son caractère encore et toujours clérical, caractère dont j’avais esquissé il y a trois ans une brève genèse
dans un post dont les conclusions me paraissent hélas toujours valables [en particulier en ce qui concerne les « dégâts collatéraux » (pédophilie entre autres…) entraînés par une telle cléricalisation des ministères] ; caractéristique qui persiste pour l’essentiel en dépit de la récente déclaration évoquée, suite à laquelle j’ai ajouté à ma réflexion – quelque peu humoristique, j’en conviens, mais toutefois sérieusement documentée – un bref supplément (intitulé : « Ajout du 16/03/2017 »).
Or, c’est bien ce caractère essentiellement clérical qui rend impossible toute solution réelle de problèmes qui en soi n’existent pas, sinon à être les corollaires de théologies faussées, et qui demeureront donc insolubles tant qu’une telle optique prévaudra.
Encore une fois, « On ne résout pas un problème avec les modes de pensée qui l’ont engendré », comme aime à le répéter Stultitia à la suite d’Einstein.
(J’ajoute que les réflexions développées dans ce post n’ont, en tant que telles, pas grand-chose d’original, ces questions étant soulevées depuis des décennies en dépit d’une fin de non-recevoir de la part des autorités institutionnelles, qui pourraient -peut-être – légèrement évoluer suite à l’allusion du pape).
Il se trouve qu’il y a quelques jours, j’ai été favorablement impressionné par la liberté de ton d’articles parus sur le blog de D. Bougnoux, dans le journal « La Croix », au sujet de la question de la fin de vie et de l’assistance au suicide.
J’en avais pris acte en ces termes :
« (…) Pour moi qui ne suis pas un lecteur assidu de « La Croix », c’est (…) une joie de constater qu’un journal puisse avoir le courage d’échapper aux doctrines « standard » et à la langue de bois d’un certain catholicisme pour publier des articles tels que ceux de M. Bougnoux. Cela me donne envie de le lire plus régulièrement. Merci M. Bougnoux ! Merci « La Croix ! (…)».
À propos de la question des « viri probati », je me suis donc risqué à récidiver, en proposant le 16 mars sur un autre blog – et non des moindres – de « La Croix » un petit commentaire ainsi que le lien à mon post de 2014. Les diverses interventions sur le blog en question, sans doute plus proche de la ligne éditoriale réelle du journal, m’ayant semblé manifester toutefois une ouverture à la libre expression proche de celle qui m’avait conquise à la lecture du blog de M. Bougnoux.
Peut-être était-ce un test ? Je ne sais. L’inconscient a de ces ruses…
Comme certains lecteurs ont pu peut-être s’en rendre compte, il se trouve que les méandres de mon histoire personnelle m’ont fait me confronter à l’histoire des religions, et plus particulièrement à la théologie du judaïsme et du christianisme.
Je pensais donc naïvement qu’en dépit de son caractère certes peu conventionnel, mon petit essai de « théologie sommaire », ainsi que ses « ajouts », pouvaient apporter quelques modestes éléments à une réflexion sur le sujet des « viri probati », enfin abordé, même si de façon quelque peu timide et ambiguë.
Mal m’en a pris, sans doute. Car mon commentaire, sans explication aucune, n’a pas eu l’heur d’être publié [mise à jour du 22/03: il vient d’être publié. cf. correctif ci-dessous].
Je n’en suis pas spécialement choqué. Bien sûr, chacun a la liberté d’accepter et de refuser à sa discrétion réactions et commentaires. Je le comprends parfaitement.
Pour ma part, je m’efforce cependant sur mon propre blog de tous les publier, sauf ceux – il y en a -qui relèvent clairement de l’insulte ou de la diffamation. Parmi les commentaires ne se privant pas de remettre en question ce que je peux écrire, certains suscitent d’ailleurs parfois de belles et fécondes discussions.
Mais le blog mentionné semble avoir une politique particulière. Car certains commentaires critiques y sont bien publiés. Mais ces critiques y sont en général rapides et théologiquement peu argumentées. Ne s’agirait-il pas alors plutôt d’alibis, d’ornements placés dans la vitrine dans le but de manifester qu’on accueille, bien sûr, la diversité des opinions (il faut bien vivre avec son temps !), mais dans des limites qui font que cela ne prête pas vraiment à conséquence ?
J’avoue que j’ai un doute.
Car un tel accueil semble donc montrer son vrai visage dès lors qu’un commentaire met plus fondamentalement en question la « doctrine standard » et risque de déstabiliser un peu plus profondément la structure de l’édifice.
Peut-être est-ce alors la tonalité quelque peu irrévérencieuse de mon post qui me vaut cet ostracisme ?
Et moi qui venais justement manifester mon soutien (conditionnel certes…) à l’initiative du pape, en délaissant pour une fois l’ironie à laquelle me convie habituellement Stultitia lorsqu’il s’agit d’affaires ecclésiastiques !
Comme quoi, les paroles d’Érasme, maître de Stultitia, restent encore une fois au cœur de l’actualité :
Quo magis admiror his temporibus aurium delicias que nihil iam fere nisi solennes titulos ferre possunt. Porro nonnullos adeo prepostere religiosos videas, ut vel gravissima in Christum convicia ferant citius quam pontificem aut principem levissimo ioco aspergi, presertim si quid πρὸς τὰ ἄλφιτα id est ad questum, attinet.
J’admire vraiment la délicatesse des oreilles de nos contemporains, qui ne supportent plus guère que les titres flatteurs. Il en est, je le sais, qui comprennent la religion tellement à rebours, qu’ils se montrent moins choqués des plus horribles blasphèmes contre le Christ que de la moindre plaisanterie sur un pape ou un prince ; surtout si leur pain quotidien est en jeu. (Éloge de la folie, Préface).
Sans doute me suis-je donc un peu enflammé sur la capacité de « La Croix » à échapper aux « doctrines standard » et à la « langue de bois ». Erreur de jeunesse sans doute…
Qui tempère d’autant mon « envie de lire plus régulièrement » ce quotidien plutôt que de consacrer du temps aux enseignements incomparables de Stultitia.
Et qui permet par ailleurs de comprendre, du moins en partie, ce qui fait que certains courants de pensée, malgré leur richesse, ne jouissent plus de l’audience à laquelle ils pourraient pourtant légitimement prétendre.
Ajout du 22/03 et correctif:
Je m’aperçois ce matin que le petit billet dont il est question dans le post ci-dessus vient d’être publié sur le blog d’Isabelle de Gaulmyn.
Je remets donc mes flèches dans le carquois (peut-être mes doutes étaient ils exagérés) et réitère mes remerciements et mes félicitations à « La Croix ».
je signale la mise à jour (intégrant la loi Claeys-Leonetti) d’un post concernant l’euthanasie et le suicide assisté. Il date déjà de trois ans mais me semble conserver son actualité :
Stultitia, avec son mauvais esprit coutumier, me signale au passage que si la loi Claeys-Leonetti refuse « l’obstination déraisonnable », celle-ci semble cependant avoir encore de beaux jours devant elle en politique. Je lui laisse la liberté de ses allégations.
La perfide en profite pour me rappeler un passage de ce géant de la poésie que fut Pèire Cardenal (1180-1278 ?), immense auteur quasi ignoré du fait de l’occultation de la culture occitane.
Passage qui n’a pas besoin de commentaire tant il s’inscrit dans une intemporelle actualité, dont les caractéristiques restent inchangées depuis le XIIIème siècle :
S’us paubres homs a emblat un lensol,
Laire es clamatz ez anara cap cli,
E s’us ricx homs a emblat mercuirol,
Ira cap dreg en la cort Costanti
E si-l paubres a emblat una veta,
Pendra lo tals q’a emblat un ronci.
Aquest dretz es plus dretz c’una sageta
Que-l [ricx] laire penda-l lairo mesqui.
Si un pauvre homme a dérobé un drap,
il sera appelé voleur et ira tête basse,
et si un homme riche a volé un trésor,
il ira tête droite en pleine cour de Constantin;
et si le pauvre a volé une bride,
tel le pendra qui a volé un cheval.
Ce droit est, dirait-on, plus droit qu’une flèche
qui veut que le riche larron pende le larron misérable!
Ainsi, certains des médecins interrogés, qui n’hésitent pas à parler d’anthropophagie à propos de cet infâme « business », mettent-ils implicitement le doigt sur la transgression de ce qui constitue au dire des anthropologues l’un des interdits fondamentaux, fondateurs de notre humanité.
Un indice supplémentaire de la fragilité de notre civilisation, et de ce retour à une barbarie tacitement accepté, voire promu, surtout lorsqu’il s’opère , au dépens des plus pauvres, dans un silence complice.
Oui, la barbarie existe, et plus que jamais, nous avons à la nommer pour pouvoir y résister.
Étalage dont a été victime M. Poutou qui, dans sa naïveté, avait sans doute du mal à imaginer qu’on puisse tomber aussi bas.
Et même si je ne suis pas toujours en accord avec les mesures qu’il préconise, il faut reconnaître qu’il pose le bon diagnostic en ce qui concerne sa mésaventure, tellement révélatrice du degré d’indignité de certaines émissions : « on se fout de notre gueule »…
La morgue méprisante des riches n’est plus capable que du fou rire le plus inepte et pitoyable devant les problèmes réels de celles et ceux qui assurent courageusement, dans l’effort et la peine, la vie économique d’une nation.
L’attitude de ces journalistes a choqué et je le comprends. Les gens ont senti qu’on se foutait de la gueule des problèmes réels comme le chômage et la précarité.”
Analysant encore cette séquence, il s’étonne qu’elle ait été conservée au montage, alors que l’émission était enregistrée en différé jeudi dernier, et estime que cela prouve qu’ils ne se rendent pas compte de leur propre condescendance :
“Je suis surpris qu’ils aient gardé la séquence. C’était tellement surréaliste. Ça les mettait, en plus, dans une situation ridicule et malsaine. On a l’impression qu’ils prennent tout ça de haut, ils sont tellement habitués à rire entre eux… Et finalement, ils ne se rendent peut-être pas compte qu’en faisant ça, ils mettent en évidence leur mépris et leur incapacité à discuter. Ils se sont montrés tels qu’ils sont.”
“Ce sont deux intervieweurs assez désagréables”
Le candidat ouvrier ne leur en veut pas, mais assène, de manière catégorique :
“Ils sont tellement prétentieux qu’ils ne mesurent pas les conséquences.”
En effet. « Qu’ils mangent de la brioche », disait l’autre avant de perdre la tête.
L’irresponsabilité d’une certaine classe sociale risque un jour d’être la cause de bien des rires jaunes.
En tout cas, M. Poutou, votre silence digne sous les fous rires et la morgue des prétentieux nous a mieux fait comprendre combien il est urgent de partager votre mot d’ordre : « résister c’est exister ».
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La résistance, c’est aussi la magnifique leçon des récents événements de Roumanie.
Il y a quelques semaines, à propos de la question des migrants, je regrettais que ce qui est trop souvent le mirage de l’émigration tarisse la capacité de résistance et de révolte de régions du globe qui en auraient tant besoin.
Comment ne pas espérer voir se lever la révolte, se constituer et se structurer l’opposition, l’organisation syndicale, politique ? Comment se résoudre à laisser partir sur les chemins de l’émigration tant de Mandela et de Gandhi dont l’exil annihilera le potentiel d’insurrection ?
Et je citais un article de ce palmipède dont certains regretteraient, dit-on – me glisse encore Stultitia – qu’il n’ait pas subi le sort de ses pauvres semblables décimés au nom de la sécurité sanitaire.
Reste la génération qui descend dans la rue dans un pays saigné par l’émigration de 3 millions de jeunes, partis travailler en Europe de l’Ouest. « C’est la première génération éduquée sans le communisme, pro-européenne, qui se lève pour défendre des valeurs morales, et non matérielles, en affirmant: « Nous voulons rester en Roumanie et en faire un pays normal » (Liviu Dragnea, Le Roumain dans le sac, Le Canard Enchaîné 2025 du 15/02/2017).
Ainsi donc, il y a, en Roumanie, des citoyens, une jeunesse, qui se lèvent courageusement contre la corruption et le dérèglement de la vie politique, et qui, dans un pays miné par le départ de ses forces vives, ne placent pas leur seule espérance dans l’émigration.
(cf. aussi le beau film Baccalauréat, de Cristian Mungiu, et la magnifique décision finale d’Eliza, l’héroïne, face à la compromission tellement facile et habituelle avec la corruption).
Dans les pays les plus corrompus, en Europe ou ailleurs, l’émigration n’est pas une fatalité. L’exemple roumain nous montre qu’il est possible de lutter et de faire que les choses changent.
Quelles leçons tirer de cette nouvelle révolte roumaine ? La première : la corruption est au cœur du combat démocratique des classes moyennes des pays en phase de transition politique ou/et d’émergence économique. Qu’il s’agisse de la Chine, du Brésil de la Tunisie ou de la Roumanie, la lutte contre la corruption cristallise les aspirations d’une société civile qui accède à un meilleur niveau de vie et d’éducation. La réalité d’un pouvoir confisqué par des élites s’enrichissant aux dépens de la population n’est plus supportable. Internet et les réseaux sociaux jouent un rôle crucial dans ce combat, en multipliant l’effet mobilisateur des initiatives civiques.
Deuxième leçon : il est toujours des endroits où l’Union européenne est symbole d’espoir, de droit et de dignité. Armés de leur téléphone et de banderoles de couleur, les manifestants roumains ont composé un gigantesque drapeau vivant bleu étoilé, dimanche 26 février. C’est ce même drapeau européen que brandissaient les insurgés ukrainiens de la place Maïdan, en 2014. C’est ce même drapeau encore qui flotte sur les manifestations de l’opposition polonaise contre les dérives du parti nationaliste de Jaroslaw Kaczynski, au pouvoir depuis 2015. L’Europe, perçue comme garde-fou contre les violations de L’État de droit et garante des valeurs démocratiques, ne doit pas manquer ce rendez-vous. Par les temps qui courent, il a repris toute son actualité.
En effet, « La réalité d’un pouvoir confisqué par des élites s’enrichissant aux dépens de la population n’est plus supportable ».
Nous le constatons tous les jours.
Et une partie du règlement de la question de l’émigration (en Roumanie, mais aussi en Afrique ou ailleurs) est liée à ce constat.
Et « il est toujours des endroits où l’Union européenne est symbole d’espoir, de droit et de dignité ».
On aimerait le croire…
Il est en tout cas de notre responsabilité de faire en sorte que nos représentants politiques se montrent enfin à la hauteur de ce défi.
En un moment où la médiocrité ambiante monopolise une fois de plus les médias, quelques articles nous permettent tout de même de respirer un air autrement vivifiant en évoquant les multiples facettes d’un grand esprit dont l’acuité n’avait d’égale que la modestie et la discrétion.
Fort heureusement, Tzvetan Todorov n’était pas un habitué de ces plateaux où se congratulent avec emphase grandes gueules et intellectuels média-proclamés.
La finesse et la profondeur de sa pensée n’avaient que faire des jeux du cirque.
Mais pour ceux qui l’ont quelque peu fréquenté, sa disparition est celle d’un authentique maître, mieux (car le terme ne lui aurait pas plu), d’un éveilleur qui a interrogé et stimulé les esprits.
Pour tout cela, un immense merci à vous, Monsieur Todorov !
À titre d’hommage, et parmi les écrits que j’ai précieusement rangés dans la collection de ceux qui m’aident à vivre, je voudrais en évoquer quelques-uns qui m’aident à prolonger un peu une réflexion récente concernant l’intolérable :
Il s’agit de textes qui s’interrogent sur le rapport de la civilisation et de la barbarie.
D’abord ce petit montage, tiré de La peur des Barbares, Au-delà du choc des civilisations (Robert Laffont 2008 et Biblio Essais 2009), qui m’a maintes fois servi pour proposer à des élèves de façon rigoureuse un abord terminologique de la question.
Tzvetan Todorov y définit de façon particulièrement pertinente des conventions de langage (distinction civilisation/barbarie, civilisation/civilisations ou cultures, en particulier) qui permettent de mettre en intelligence bien des événements de notre actualité. C’est pourquoi, dans mon titre, je l’ai mis au service d’une réflexion à propos de quelques visages contemporains de la barbarie.
L’approche, dans la continuité d’un dialogue avec Levi-Strauss que Todorov avait initié depuis longtemps déjà (cf. les pages éclairantes de Nous et les autres), revient en particulier sur une phrase de l’auteur de Race et Histoire devenue un poncif stérilisant la pensée et l’entraînant sur des voies pernicieuses : non, on ne peut simplement définir le barbare comme celui qui « croit en la barbarie », comme l’affirme Levi-Strauss. La barbarie ne peut s’identifier simplement à un ethnocentrisme méprisant la diversité des cultures. Il existe une barbarie radicale, « transculturelle », qui ne peut se dissoudre dans le relativisme.
Rappel ô combien salutaire par les temps qui courent, et qui nous permet de nommer par leur nom bien des personnes et des événements.
« Le barbare n’est pas du tout celui qui croit que la barbarie existe, c’est celui qui croit qu’une population ou un être n’appartiennent pas pleinement à l’humanité et qu’ils méritent des traitements qu’il refuserait résolument de s’appliquer à lui-même. Le sens absolu de «civilisation» ne disparaît guère par le fait que chacun voit d’abord la paille dans l’œil du voisin et ignore la poutre dans le sien : les actes de barbarie restent tels sous tous les climats ».
Ne nous y trompons pas : pas plus qu’on ne peut éliminer l’intolérable (cf. post du 18/01/2017, lien ci-dessus), on ne peut assimiler la barbarie à une simple incompréhension des coutumes de l’autre : ce n’est pas parce que je suis un « barbare » qui ne comprend rien aux usages d’autrui que l’excision ou la torture sont « barbares ». Elles le sont parce que la barbarie existe, toujours et partout. Et elle ne doit pas être « respectée » sous le prétexte qu’elle relèverait de la diversité culturelle.
Mais il serait dommage d’extraire cette conclusion de l’architecture qui la supporte. La récompense vaut bien un petit effort de lecture :
Les grecs avaient fusionné deux oppositions, l’une formée de termes à valeur morale absolue (barbare/civilisé), l’autre de termes neutres, relatifs et réversibles (maîtrisant/ne maîtrisant pas la langue du pays). (…)
La barbarie [au sens «absolu»] résulte d’un trait de l’être humain dont il semble illusoire d’espérer qu’il soit un jour définitivement éliminé. Elle ne correspondra donc pour nous à aucune période spécifique de l’histoire de l’humanité, ancienne ou moderne, à aucune partie des populations qui couvrent la surface de la terre. Elle est en nous comme chez les autres; aucun peuple ni individu n’est immunisé contre la possibilité d’accomplir des actes barbares. L’homme préhistorique tuant son semblable de la grotte voisine, Caïn abattant Abel, le tyran contemporain torturant ses adversaires – tous participent de la même pulsion barbare, celle d’un sentiment de rivalité meurtrier qui nous fait refuser aux autres le droit d’accéder aux mêmes joies et aux mêmes biens que ceux dont nous souhaitons profiter.
On ne peut dire que la barbarie est inhumaine, à moins de postuler, comme le faisait Romain Gary : «Ce côté inhumain fait partie de l’humain. Tant qu’on ne reconnaîtra pas que l’inhumanité est chose humaine, on restera dans le mensonge pieux.» [R Gary, Les Cerfs-volants, Gallimard, 1980, p. 265.] En se comportant de manière odieuse, les hommes ne cessent nullement d’être humains. (…)
Civilisation s’oppose à barbarie. Cependant, le sens du premier mot change considérablement si nous le mettons au pluriel. Les civilisations ne correspondent plus à une catégorie morale et intellectuelle atemporelle, mais à des formations historiques qui apparaissent et disparaissent, caractérisées par la présence de nombreux traits liés tant à la vie matérielle qu’à celle de l’esprit. C’est en ce sens qu’on parle de civilisation chinoise ou indienne, persane ou byzantine.
À la différence de ce que l’on pouvait observer concernant les deux sens du mot « barbare », relatif et absolu, entre lesquels se maintenait une certaine continuité et qui formaient une hiérarchie, les deux sens de «civilisation», illustrés par le singulier et le pluriel, sont indépendants l’un de l’autre. Pour lever toute ambiguïté, je choisis donc d’employer ici «civilisation» uniquement au singulier, et de désigner le sens de son pluriel par l’un de ses quasi-synonymes, porteur du reste du même double sens : c’est le mot «cultures», au pluriel. Ces deux termes, «civilisation» et «culture», ont été employés différemment dans les différentes langues européennes et par différents auteurs. Ici, la civilisation sera toujours une, et opposée à la barbarie ; les cultures, plurielles. (…)
On peut choisir d’employer les mots de « civilisation », « barbarie », « culture », « œuvres », « techniques » dans un sens différent de celui que nous adoptons ici; mais, d’une manière ou d’une autre, il faut distinguer les concepts et les réalités auxquels ils se réfèrent. À défaut de le faire, on risque de s’enfermer dans des malentendus, provoqués soit par les auteurs eux-mêmes, soit par leurs lecteurs qui se laissent glisser d’un sens à l’autre. Quelques exemples tirés d’auteurs du passé ou du présent, respectés ou contestés, peuvent illustrer cette nécessité de ne pas réduire à une dimension unique le champ complexe circonscrit par ces mots..
Un (…) malentendu semble provenir de ce que certains auteurs présentent la relation entre «civilisation» et «cultures» comme une antinomie : si l’on chérit l’une, on doit renoncer aux autres, ou inversement. Dans un texte célèbre, intitulé «Race et histoire» et datant de 1952, Claude Lévi-Strauss met l’accent sur l’égale légitimité de toutes les cultures. Il affirme que chacune s’est organisée autour de la solution d’un problème particulier. La culture occidentale s’est vouée depuis quelques siècles, entre autres, à trouver des moyens mécaniques de plus en plus puissants. Les Esquimaux et les Bédouins ont su, mieux que les autres, s’adapter à des conditions géographiques hostiles. L’Extrême-Orient maîtrise le mieux les relations entre corps et esprit. Les aborigènes australiens ont élaboré les relations familiales les plus complexes; et ainsi de suite.
Le retentissement de ce texte a été pour beaucoup, en France, dans la reconnaissance de la dignité des cultures autres qu’occidentales. Mais Lévi-Strauss fait un pas de plus : il récuse la pertinence de l’opposition entre «civilisation» et «barbarie», et donc l’idée même de civilisation. Il n’ignore pas pour autant l’existence de la barbarie, et la définit comme nous l’avons fait ici : c’est l’attitude qui consiste à rejeter les autres hors de l’humanité. Mais il croit observer à son égard ce qu’il appelle «un paradoxe assez significatif», qui réside dans l’acte même de désigner tel ou tel comme barbare : «En refusant l’humanité à ceux qui apparaissent comme les plus « sauvages » ou « barbares » de ses représentants, on ne fait que leur emprunter une de leurs attitudes typiques. Le barbare, c’est d’abord l’homme qui croit à la barbarie.» [Texte de 1952, repris et corrigé dans Anthropologie Structurale deux, Plon, 1973, p. 383-384]. À la suite de quoi Lévi-Strauss se refuse de porter aucun jugement sur les cultures et leurs éléments : toutes les sociétés sont également bonnes ( ou mauvaises ), les jugements de valeur sont nécessairement relatifs, les jugements transculturels impossibles.
À vrai dire, ce qui est surtout paradoxal ici, c’est le raisonnement de Lévi-Strauss lui-même. Si l’on définit, comme il le fait, la barbarie par le rejet hors de l’humanité de certains de ses membres, on ne devient nullement un barbare en dénonçant les actes de barbarie : il suffit pour cela de reconnaître que la barbarie n’est pas inhumaine, donc de ne plus exclure les barbares de l’humanité. Il n’y a paradoxe que si l’on a postulé auparavant la bonté fondamentale de l’humanité; or en qualifiant quelqu’un d’humain je peux penser aussi, ou même avant tout, à sa capacité de torturer. Le barbare n’est pas du tout celui qui croit que la barbarie existe, c’est celui qui croit qu’une population ou un être n’appartiennent pas pleinement à l’humanité et qu’ils méritent des traitements qu’il refuserait résolument de s’appliquer à lui-même. Le sens absolu de «civilisation» ne disparaît guère par le fait que chacun voit d’abord la paille dans l’œil du voisin et ignore la poutre dans le sien : les actes de barbarie restent tels sous tous les climats. Un constat de cette nature n’empêche pas de reconnaître la pluralité des cultures, comme le recommande Lévi-Strauss : pour pouvoir me dire barbare je dois d’abord admettre que la barbarie existe.
(Op. cit. p.37. 43. 51. 81. 89-90).
Prolongeons par ce beau texte qui nous rappelle avec rigueur et réalisme ce que devraient être, aujourd’hui (et dans les programmes électoraux « à la croisée des chemins » …) les exigences d’un véritable travail de civilisation :
(…) La séparation et l’enfermement des cultures ou des communautés sont plus proches du pôle de la barbarie, alors que leur reconnaissance mutuelle est un pas vers la civilisation. Les deniers publics doivent aller de préférence à ce qui réunit qu’à ce qui isole : aux écoles ouvertes à tous et qui suivent un programme commun, aux hôpitaux assurant l’accueil de tous les patients sans discrimination de sexe, de race ou de langue, aux transports, trains, cars, avions, où l’on peut être assis à côté de n’importe qui. On n’empêchera jamais les individus de se retrouver plus volontiers au milieu de ceux qui leur ressemblent, mais cette préférence-là relève effectivement de la vie privée : l’État n’a pas plus à la faciliter qu’à l’interdire.
Aucun de nous ne sera jamais entièrement « intégré » à la société dans laquelle il vit, et c’est tant mieux; mais, sans une intégration de base dans le pacte social, l’individu est condamné à la détresse et poussé dans la voie de la violence. La société, elle, a intérêt à tout faire pour qu’il ne s’y engage pas.
Les sociétés marquées par la peur comme celles imprégnées de ressentiment sont aujourd’hui à la croisée des chemins. Elles peuvent favoriser davantage encore ces passions ou tenter d’en contenir les effets pervers. Si ces sociétés restent enfermées dans une relation duelle, de rivalité et de confrontation, elles risquent d’illustrer une fois de plus la loi entrevue auparavant : chaque coup porté par l’un des adversaires provoque chez l’autre un coup d’intensité plus grande encore. La peur des uns, due aux agressions subies, les amène à renforcer leurs frappes; le ressentiment des autres, nourri par des humiliations passées et présentes, les conduit vers des actes encore plus violents et désespérés. Or aujourd’hui la technique met entre les mains des uns et des autres des moyens de destruction d’une puissance et d’une facilité d’utilisation jamais atteintes auparavant. Si nous ne parvenons pas à rompre ce tête-à-tête funeste, la vie même sur la terre se trouvera menacée. Pour échapper aux actes barbares d’une magnitude effrayante, notre meilleure chance consiste à nous libérer de l’emprise de la peur, pour les uns, du ressentiment, pour les autres, et à tenter de vivre dans ce monde pluriel où l’affirmation de soi ne passe pas par la destruction ou la soumission de l’autre. Il n’y a pas à hésiter quant au choix qui s’impose. Le moment est venu pour chacun de prendre ses responsabilités : il faut protéger notre fragile planète et ses habitants si imparfaits, les êtres humains (id. ibid. p. 329-330).
Et pour finir, ce manifeste qui révèle pour moi l’aspect le plus attachant de Tzvetan Todorov :
au cœur d’un parcours intellectuel qui s’est confronté en première personne au XXème siècle comme peu l’ont fait, pour avoir connu de très près les systèmes totalitaires, et avoir fréquenté un certain structuralisme de la « disparition du sujet »;
et contre « le pessimisme » et le « cynisme » ambiant de nos gourous médiatiques qui le traitent par la dérision, ainsi que contre toute tentative de retour aux « solutions monolithiques », la courageuse affirmation de cette ligne de force d’un « humanisme bien tempéré », équilibré et bienveillant quoique sans illusion, qui caractérisait si bien une pensée renvoyant toujours, radicalement, au « travail » et à la responsabilité de la personne.
Humanisme qu’il décrit en ces quelques lignes de façon si lumineuse et nécessaire :
« Un humanisme bien tempéré pourrait nous garantir contre les errements d’hier et d’aujourd’hui. Rompons les associations faciles : revendiquer l’égalité de droit de tous les êtres humains n’implique nullement de renoncer à la hiérarchie des valeurs; chérir l’autonomie et la liberté des individus ne nous oblige pas à répudier toute solidarité ; la reconnaissance d’une morale publique n’entraîne pas inévitablement la régression au temps de l’intolérance religieuse et de l’Inquisition ; ni la recherche d’un contact avec la nature, à celui des cavernes.
Un dernier mot. Montesquieu et Rousseau ont peut-être mieux compris que d’autres les complexités de la vie humaine et formulé un idéal plus noble ; pour autant, ils n’ont pas trouvé une panacée, une solution à tous nos problèmes. C’est qu’ils savaient que, même si l’équité, le sens moral, la capacité de s’élever au-dessus de soi sont le propre de l’homme (contrairement à ce qu’affirment d’autres penseurs, pessimistes ou cyniques), le sont aussi l’égoïsme, le désir du pouvoir, le goût des solutions monolithiques. Les «défauts» de l’individu comme de la société en sont des caractéristiques aussi intrinsèques que leurs plus grandes qualités. C’est donc à tout un chacun qu’il incombe de chercher à faire prévaloir en lui le meilleur sur le pire. Certaines structures sociales («modérées») facilitent cette tâche; d’autres («tyranniques») la rendent plus complexe : il faut tout faire pour que les premières l’emportent sur les secondes, mais aucune ne dispense du travail qui incombe à la personne individuelle, parce que aucune ne conduit automatiquement au bien. La sagesse n’est ni héréditaire ni contagieuse : on y parvient plus ou moins, mais toujours et seulement seul(e), non du fait d’appartenir à un groupe ou à un État. Le meilleur régime du monde n’est jamais que le moins mauvais, et même si l’on y vit, tout reste encore à faire. Apprendre à vivre avec les autres fait partie de cette sagesse-là.
(Nous et les autres. La réflexion française sur la diversité humaine, Seuil, Paris1989, p. 436-437).
« Cette sagesse-là », Monsieur Todorov, votre lecture nous en donne le goût, parce que vous-même l’avez cherchée, « seul », avec rigueur, honnêteté et modestie, dans un monde où triomphent les bateleurs et ceux qui se moquent de la « morale publique ».
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Mais « tout reste encore à faire », en effet, comme à tout instant dans notre monde.
Et puisque nous venons de définir le barbare comme « celui qui croit qu’une population ou un être n’appartiennent pas pleinement à l’humanité et qu’ils méritent des traitements qu’il refuserait résolument de s’appliquer à lui-même », nous disposons grâce à vous d’un outil puissant qui nous permet de nommer sans équivoque certains de nos contemporains :
Parmi bien d’autres hélas, et pour ceux qui l’auraient oublié, ou ne voudraient toujours pas le savoir :
En attendant que des plus compétents que moi interviennent sur le sujet, quelques rappels et réflexions rapides à propos d’articles et d’émissions récentes.
nous permet de corriger un contre-sens : si, en effet, le début de « sortie du nucléaire » a bien signifié jusqu’en 2013 en Allemagne un accroissement de l’utilisation du charbon pour la production d’électricité, ce n’est désormais plus le cas.
Et si les objectifs ambitieux de réduction des émissions de gaz à effet de serre n’ont pour le moment pas été tenus, ces émissions ont tout de même baissé de 2% depuis 2011.
Bonne nouvelle ! Dont acte.
La mauvaise étant, on le sait, la part décroissante mais toujours largement prépondérante qu’occupe le charbon (et donc les très importantes émissions qu’il produit) dans le mix énergétique allemand, comme le confirment les graphiques du Fraunhofer Institute, organisme de référence en Allemagne.
Tout en souhaitant que le processus engagé tienne les promesses prévues et que les améliorations s’accélèrent, on peut bien évidemment, avec nombre d’experts, souligner le coût exorbitant (de l’ordre de 500 milliards d’euros) d’une baisse des émissions qui reste, pour le moment du moins, quasi anecdotique (2%) pour un pays qui demeure l’un des champions d’Europe de production de gaz à effet de serre.
Bien sûr, il reste aussi légitime de se demander si, d’un point de vue strictement écologique, et considérant l’impératif premier de lutte contre le réchauffement climatique, une « sortie du charbon » n’était pas plus urgente qu’une sortie du nucléaire….
Quoiqu’il en soit, l’élève devrait faire mieux dans l’avenir, du fait du développement en cours des renouvelables. Il faut donc attendre pour juger. Cela fait bien sûr partie de tout processus sur le long terme.
Le problème est alors de savoir si le plus long terme ne devra cependant pas inclure quelques ajustements douloureux, autant en ce qui concerne les émissions qu’en ce qui concerne les coûts, financiers comme environnementaux.
Car si cela n’apparaît pas dans les articles en question, on sait depuis longtemps, et l’expérience le prouve amplement (cf. le cas de l’Espagne en particulier, illustré ci-dessous
que l’usage des sources d’énergie intermittentes, en l’absence sans doute durable de moyens de stockage efficaces (utilisation déjà maximale en Allemagne comme en France des sites capables de recevoir des STEPS – Stations de Transfert d’Énergie par Pompage en particulier, qui, en utilisant le trop plein ponctuel d’énergie éolienne ou solaire pour remonter l’eau dans des lacs de barrage, constituent le mode de stockage le plus performant – plus de 60% de l’énergie de départ y est préservée -), exige d’adosser de telles énergies à des sources non intermittentes afin de pourvoir à une demande accrue lors des pics de consommations (hivernaux en particulier) en l’absence de soleil et de vent, lorsque les éoliennes et les panneaux photovoltaïques ne produisent que quelques pourcents de leur capacité théorique.
Le même institut de référence (Fraunhofer, plus ou moins équivalent de notre ADEME) nous met sur la piste de ce qui sera probablement à terme la solution allemande de l’EnergieWende (« tournant » ou « transition » énergétique ») :
Reprenons les propos de S. Huet :
Les chercheurs [ de Fraunhofer] ont simulé un système électrique fonctionnant heure par heure et sur une année entière à partir d’énergies renouvelables, en prenant comme base des besoins le succès d’une politique d’économie d’énergie, de diminution de la consommation d’électricité d’environ 25% par rapport à aujourd’hui.
Le scénario 100% renouvelables, basé sur une alimentation autarcique en énergie et sur des potentiels techniques considérés comme réalistes, comprend, en termes de puissance installée :
► 170 GW d’éolien terrestre et 85 GW d’éolien en mer (soit 255 GW contre 29 GW actuels en tout).
► 200 GW de photovoltaïque.
► 70 GW de centrales dites Power-to-Gas, prévues pour transformer l’électricité d’origine renouvelable en gaz (hydrogène utilisé comme tel ou peut-être méthanisé) lors des périodes de production excédentaires par rapport à la demande.
► 95 GW de centrales à gaz utilisées en «back-up», lorsque la production d’origine renouvelable n’est pas suffisante, et optionnellement couplées à des systèmes de récupération de la chaleur pour réinjection dans les réseaux de chaleur.
95 Gigawatt zentrale Gaskraftwerke (…) würden für die Rückverstromung sorgen; diese Kraftwerke dienen der komplementären Stromversorgung bei nicht ausreichender Leistung aus Wind und Sonne.
(95 gigawatts de centrales à gaz auraient une fonction de compensation -« back up »-; ces centrales assurant l’alimentation complémentaire lorsque les performances du vent et du soleil ne sont pas suffisantes).
L’institut considère ainsi les 70 GW de Power-to-Gas ainsi que les 95 GW de centrales à gaz comme indispensables pour pallier l’intermittence et permettre d’assurer la relève de l’éolien et du solaire en cas de « coup dur » climatique ou autre. Lorsqu’il n’y a ni vent ni soleil en quantité suffisante, la totalité de l’alimentation en électricité doit être rapidement assurée par « autre chose », en quantité suffisante pour remplacer les sources défaillantes. Cet « autre chose » devant, en toute logique, assurer une alimentation à peu près équivalente aux sources auxquelles elle se substitue.
D’où la nécessité d’un double système d’approvisionnement, qui explique « l’énormité » de la puissance devant être installée dans la perspective d’un important développement du renouvelable intermittent.
L’énormité de ce chiffre peut être mesurée en le comparant à la puissance installée en France actuellement, soit environ 125 GW, dont 64 GW de centrales nucléaires. Ainsi, le seul parc de centrales à gaz serait d’une puissance supérieure au parc nucléaire français actuel. Au total, environ quatre fois plus de capacités de production, pour une production réelle de même ordre de grandeur. C’est évidemment le prix de l’intermittence des vents et du Soleil. Un tel dispositif suppose également la construction de plusieurs milliers de kilomètres de lignes à Très haute tention (THT) pour acheminer l’électricité éolienne du nord vers le sud du pays. [c’est moi qui souligne]. (Id.ibid.).
Si on en croit le bon vieil Ockham, qui pensait en se rasant que « Entia non sunt multiplicanda praeter necessitatem », (« Les entités ne doivent pas être multipliées au-delà du nécessaire ») ou, dans une traduction un peu plus lâche mais adaptée à notre problématique : « pourquoi vouloir à tout prix ( !) le double ou le quadruple au lieu de se contenter du simple ? »), on a semble-t-il quelques raisons supplémentaires de se demander :
Était-il vraiment nécessaire et urgent de remplacer une installation déjà gigantesque (l’équipement nucléaire) qui fonctionnait en ne produisant que très peu d’émissions, par deux installations, chacune tout aussi gigantesque (l’équipement « renouvelable » plus son « double » indispensable en power-to-gas et centrales à gaz), qui, outre leur coût considérable, continueront à produire des gaz à effet de serre (pour ce qui est des centrales à gaz) ?
Dommage donc que les articles et débats mentionnés s’arrêtent aux quelques pourcents laborieusement gagnés sur les émissions, et que cet arbre, certes séduisant, nous cache la forêt de la persistance encore durable du charbon, et, pour réguler l’intermittence, de son remplacement expressément prévu par … des centrales à gaz ayant une capacité de production plus importante que nos centrales nucléaires !
Dans quel but occulter systématiquement dans la plupart des médias une telle « usine à gaz » ?
Et puisque nous en venons aux arbres et aux forêts, nous voici ramenés en France avec la parution du dernier scénario de l’association négaWatt :
Car, si je comprends bien, le rôle rempli dans le scénario allemand de Fraunhofer par le gaz en vue de pallier l’intermittence de la puissance installée en renouvelables tels que l’éolien et le solaire, serait tenu dans notre scénario français par un recours massif à la « biomasse solide », c’est-à-dire, essentiellement, au bois.
Ce schéma «dans la droite ligne de ses prédécesseurs » (p. 3 de la Synthèse 2017) reprend en partie le précédent rapport (2011) de négaWatt
quant à l’utilisation du bois, mais en nettement plus ambitieux, puisqu’il s’agit désormais de pourvoir non seulement à la production d’électricité, mais de subvenir à la totalité des besoins en énergie de la France.
D’emblée, le propos paraît séduisant, puisqu’à la différence du cas allemand, et tout en plaçant au premier rang l’indispensable sobriété et l’efficacité énergétique (d’une façon encore plus radicale que nos voisin, cf. p. 27ss de la « Synthèse 2017 »), il fait appel à une ressource renouvelable – le bois donc – dont on sait que le bilan carbone est « neutre », puisque le Co2 que dégage sa combustion est absorbé en quantité équivalente par les forêts qui le produisent.
La régulation de l’intermittence, problème essentiel de l’utilisation de l’éolien et du solaire, se ferait donc dans ce cas en utilisant une ressource elle-même renouvelable, tout en réduisant la question du stockage de l’énergie, puisque le bois, comparable en cela aux énergies fossiles, est disponible à la demande. Il suffit de gérer les forêts et l’approvisionnement.
Certains aspects seront, je l’espère, abordés par des études critiques plus précises que ce que le citoyen lambda que je suis peut se permettre, mais il me semble intéressant de poser quelques questions qui me paraissent de simple bon sens :
Tout d’abord en ce qui concerne le thème, essentiel, de la « sobriété » :
Au total, la consommation d’énergie primaire est réduite de 66% en 2050 par rapport à son niveau de 2015 (Synthèse 2017, p. 32).
Signalons que le modèle allemand du Fraunhofer Institute prévoit de son côté une réduction de consommation de 25%.
Comment comprendre une telle divergence entre les projections ?
Nos voisins d’outre-Rhin ne nous donnent-ils pas sur ce point une leçon de réalisme et de prudence ?
Surtout lorsqu’on nous rappelle (Synthèse 2017 p. 14) :
« Réalisé à l’échelle de la France métropolitaine, l’exercice tient compte d’une évolution de la population conforme à la “projection centrale” de l’INSEE. Celle-ci, restée inchangée par rapport à celle du scénario de 2011, prévoit une population atteignant 72millions d’habitants en 2050, contre 65 millions aujourd’hui ».
Réduire notre consommation d’énergie primaire de 66% avec 7 millions d’habitants en plus, même en invoquant des « gains en efficacité » bien hypothétiques et bien difficilement chiffrables, ne paraît-il pas bien aventureux ?
Et, une fois de plus, la question de la décroissance démographique, pourtant essentielle pour l’avenir de notre planète, n’est pas posée…
De plus, qu’en sera-t-il de la disponibilité réelle de la “biomasse solide” évoquée ?
Le scénario précédent de négaWatt (cf. lien ci-dessus, Synthèse 2011), alors même qu’il limitait ses ambitions à la seule production électrique, avait fait l’objet de critiques l’accusant de surévaluer les possibilités de la filière bois, incapable à elle seule de compenser le déficit des autres renouvelables (éolien, solaire) pour assurer nos besoins en énergie.
Du moins sans remanier d’une façon difficilement acceptable nos paysages et toute notre culture agricole (expansion de la forêt au détriment des autres cultures, restriction drastique de l’élevage, etc.).
Critiques que le scénario 2017 ne prend pas en compte, alors même que l’énumération des ressources à mobiliser ne paraît ni très précise ni très convaincante :
La biomasse utilisée pour l’énergie provient essentiellement de matières dérivées d’autres usages, dans une logique de priorité des fonctions. Pour le bois, il s’agit principalement de productions liées à du bois utilisé comme matériau (construction et industrie, dont les nouveaux usages de matériaux biosourcés en substitution aux hydrocarbures) et aux opérations de sylviculture permettant d’assurer une meilleure adaptation de la forêt au changement climatique; de sous-produits générés à chaque stade de transformation et de consommation de produits à base de bois; et de la valorisation des arbres «hors forêt», notamment de l’agroforesterie (Synthèse 2017, p. 25).
Le biogaz est produit également à partir de résidus de cultures, de déjections d’élevage, de biodéchets, et de couverts végétaux (id. ibid., p.25).
Mais qu’en sera-t-il alors si, dans le même temps, l’agriculture doit se passer de plus en plus des intrants chimiques ? L’agriculture biologique qu’il faudra développer devra-t-elle disputer « résidus de cultures », « déjections d’élevage », « biodéchets » et autres « couverts végétaux » à la production d’énergie ?
Surtout lorsqu’on nous ajoute que :
Le scénario négaWatt 2017 prévoit une production de biocarburants 2nde génération à partir de matériaux ligno-cellulosiques (paille, bois) pour les usages qui semblent difficilement pouvoir être assurés par le gaz et l’électricité et nécessitent des carburants liquides, comme l’aviation (Synthèse 2017, p.26).
Non contente de remplacer le gaz et le nucléaire et d’assurer la régulation de l’intermittence des renouvelables, faudra-t-il encore que la « biomasse solide » fasse tourner les tracteurs et voler les avions avec des carburants de substitution ?
Si « plus de 40% [de notre énergie proviendra] de la biomasse » (Synthèse 2017, p.32) on est en droit de se demander, s’il ne faudra pas considérablement élargir nos frontières pour cela…
Ou recourir à une importation massive, ce qui constituerait une façon de déplacer les problèmes, et certainement pas une bonne nouvelle écologique.
Malgré les gains gigantesques (présumés du moins…) en sobriété (cf. remarques ci-dessus et la comparaison avec le modèle allemand) et en efficacité énergétique, et compte tenu de ce qui a été dit plus haut sur le nécessaire redoublement des capacités installées de production, peut-on vraiment imaginer que le fait de pallier la disparition des énergies fossiles (pétrole, gaz, nucléaire), essentiellement par la « biomasse solide » ne signifiera pas un bouleversement radical du paysage et de l’agriculture, du fait d’une explosion sans précédent de la demande en bois ?
Et s’il nous est certes vertueusement affirmé que
« Afterres2050 pose comme principe de ne pas dédier de terres à la seule production d’énergie » (Synthèse 2017, p.25),
[précision : Afterres 2050 est un modèle plus spécifiquement agricole supposé par le scénario négaWatt. Il est évoqué de cette façon dans la « Synthèse » du « Scénario négaWatt 2011 », p.11-12 :
le scénario Afterres2050 applique la même démarche de sobriété et d’efficacité à toutes les étapes de la chaîne agricole : maîtrise des besoins, réduction des pertes et des gaspillages, recyclage des déchets organiques, etc. Ce scénario est notamment centré sur une évolution de l’alimentation visant un meilleur équilibre nutritionnel et une réduction des surconsommations actuelles de glucides (sucres), de lipides (graisses) et de protéines animales. Le régime alimentaire de 2050 comprend ainsi environ moitié moins de viande qu’aujourd’hui, et aussi moins de lait. Il contient en revanche une part accrue de fruits, de légumes et de céréales. Ce rééquilibrage a un effet bénéfique aussi sur l’énergie et les surfaces disponibles : l’élevage consomme bien plus de surface et d’énergie que les productions végétales, et nous avons atteint un niveau de consommation de viande qui n’est pas soutenable à l’échelle de la planète. Le scénario Afterres 2050 prévoit donc une division par deux des cheptels et une division par cinq de l’élevage intensif.]
Il me semble tout de même légitime de se demander si, en dépit de ces précisions et de la modification écologiquement nécessaire de nos pratiques alimentaires, on ne nous refait pas à nouveaux frais le coup des biocarburants, fausse bonne solution dont on sait qu’elle ravage encore des écosystèmes et des agricultures de la planète dans le but de fournir la sacro-sainte énergie.
Et malgré ma vieille allergie à Heidegger, ne peut-on voir dans de tels bouleversements une trace de ce « Gestell » dont parle le philosophe, de cet « arraisonnement » par l’homme d’une nature qui se trouve mise en demeure de répondre aux besoins de l’être humain, alors que la voie de l’écologie serait que nos besoins (et notre démographie…) se conforment à ce que la nature peut raisonnablement nous offrir sans risque ?
Quelques interrogations plus marginales, pour finir :
« La mise en œuvre du scénario négaWatt permet d’éliminer d’ici 2050 la quasi-totalité des émissions de gaz carbonique (CO2) dues à tous les secteurs d’activités en France, et de réduire considérablement les émissions de tous les autres gaz à effet de serre ». (Synthèse 2017, p.33).
Certes, on a dit que la biomasse constitue une ressource « neutre » en ce qui concerne la production de gaz carbonique.
Dans quelle mesure est-il pour autant légitime d’affirmer que son exploitation dans des proportions telles qu’elle occuperait une place prépondérante dans le mix énergétique du futur ne sera pas la cause d’autres types de pollution ? Les particules fines issues de la combustion du bois de chauffage et du pétrole ne constituent pas des gaz à effet de serre. Elles n’en sont pas pour autant dépourvues de nocivité pour l’environnement et l’être humain. Qu’en sera-t-il lorsque des centaines de TWh seront produits par des centaines de centrales à bois ?
Et encore ces affirmations d’un optimisme si déroutant qu’il semble frôler la naïveté :
Les moyens de flexibilité aujourd’hui disponibles (hydraulique de barrage, stations de pompage-turbinage, centrales thermiques d’appoint, effacement des industries électro-intensives, importations, …) sont largement suffisants pour faire face à une augmentation sensible de la contribution de ces deux filières, par ailleurs complémentaires en termes de saisonnalité et de localisation.
Ce n’est que lorsqu’elles atteindront des taux élevés de pénétration qu’il sera nécessaire de disposer de davantage de moyens de stockage permettant de déplacer dans le temps des quantités d’énergie importantes.
Depuis les volants d’inertie qui agissent sur des temps courts et sur des quantités très faibles jusqu’au power-to-gas, seul capable d’assurer le stockage inter-saisonnier de dizaines de TWh grâce au réseau gazier, en passant par les batteries et l’air comprimé, la gamme des solutions déjà éprouvées ou en cours de développement préindustriel permet d’affirmer que le problème sera résolu, alors même qu’il n’est pas encore apparu. (Synthèse 2017, p. 39. C’est moi qui souligne).
Connaissant les performances dérisoires du stockage par air comprimé comme du power-to-gas, le coût financier et écologique des batteries, on ne voit pas bien ce qui, avec un tel aplomb, « permet d’affirmer que le problème sera résolu », si ce n’est tirer des plans sur la comète ou prendre ses désirs pour des réalités !
De telles « affirmations » ne semblent pas avoir cours en Allemagne. Nos voisins, bien que beaucoup plus avancés que nous en ce qui concerne ces technologies, sont autrement réalistes. Ils se permettent même si peu « d’affirmer » qu’ils prévoient donc dans leur scénario un équipement en centrales à gaz classiques apte à produire plus que nos actuelles centrales nucléaires pour garantir leurs besoins en énergie à l’horizon 2050. En partie bien sûr pour pallier le rendement très faible (environ 10%) du power-to-gas (l’air comprimé et les batteries n’étant même pas envisagés dans leur projet…), et, comme nous l’avons vu, la quasi-impossibilité physique (utilisation déjà maximale des sites adéquats) et sociologique (cf. problèmes posés par le barrage de Sivens, pourtant de dimensions minimes, etc.) d’augmenter la quantité de STEPS.
N’y aurait-il pas alors dans de telles « affirmations » d’optimisme un zeste de désinvolture ?
Du même ordre, peut-être, que celle qui concerne la faisabilité d’une rénovation de 780 000 logements anciens par an jusqu’en 2050 (Synthèse 2017, p. 17).
Là encore, tout comme dans le cas du bouleversement agricole, et outre le coût exorbitant d’une telle opération, on envisage mal la reconversion d’une partie non négligeable de la population française en entrepreneurs ou ouvriers du bâtiment…
Comme je l’ai dit plusieurs fois dans des posts précédents, mes opinions sur la question énergétique ne s’inscrivent dans aucune religion préalable.
J’ai été un temps radicalement anti-nucléaire. Mais, poursuivant un effort d’information et de compréhension que j’espère honnête, je considère pour le moment (je ne demande qu’à changer d’avis, mais je souffre d’une incurable infirmité qui me pousse à évaluer les différents arguments… ) que l’urgence écologique – comme le dirait peut-être M. de la Palisse – serait plutôt d’adosser une sortie des énergies fossiles et l’intermittence des énergies renouvelables sur les sources d’énergie les moins productrices de gaz à effet de serre.
Ceci ne pouvant se produire que dans l’optique plus globale d’une indispensable décroissance, autant économique que démographique.
Le recours accru au bois fera nécessairement partie d’une telle approche. Et il faut reconnaître à négaWatt le mérite de l’intégrer à son scénario.
Mais est-on véritablement conscient des ordres de grandeur que supposent la complexité et le gigantisme de la transition énergétique que nous avons à promouvoir ?
Ajout du 06/03:
Encore beaucoup d’infos sur le blog indispensable de Sylvestre Huet:
m’incite à revenir quelque peu sur une distinction qui me paraît particulièrement importante en nos temps de relativisme et de confusion.
Il s’agit de celle entre « moindre mal » et « intolérable ».
Vieux souvenir de sujets de dissertation maintes fois soumis à mes élèves, du type : « Y a-t-il des limites à la tolérance », « Peut-on tout tolérer », etc.
Car le relativisme contemporain du « chacun a tout de même le droit de faire ce qu’il veut » – réponse spontanée à ce genre d’interrogation… – a pris de telles proportions qu’il est parfois bien difficile de faire entendre un autre discours.
Or, ce type de question est au cœur du politique, et du problème du recours à la guerre en particulier, où les limites entre le tolérable et l’intolérable semblent disparaître dans un flou pour le moins préoccupant.
La question est certes délicate.
Mais je suis tout de même étonné par la récurrence d’arguments hautement problématiques et dangereusement sommaires, en particulier lors des « réactions » qui suivent les articles de journaux traitant de sujets tels que la guerre en Irak, en Syrie ou au Yémen, la question de la Crimée et de l’Ukraine, etc.
Faut-il rappeler qu’en tant que lecteur assidu de Machiavel, je crois être relativement immunisé contre les virus envahissants du bisounoursisme et du droit-de-l’hommisme à moindre frais ; et qu’en tant que pratiquant tout aussi régulier du Hobbes du Léviathan et du Freud de « Malaise dans la civilisation », il m’est souvent arrivé d’ironiser sur ce blog au sujet de ceux qui persistent à voir en l’homme un « être débonnaire, au cœur assoiffé d’amour ».
Pourtant, on ne peut sans conséquences graves se résoudre à voir confondre le réalisme lucide d’un Freud, d’un Hobbes ou d’un Machiavel avec le cynisme pur et simple de ceux qui soutiennent que certains enjeux bien troubles légitimeraient l’extermination massive de populations civiles, ou justifieraient le mépris pur et simple du droit international.
Il y a de l’intolérable, il faut le dire, le répéter, et s’efforcer d’en délimiter les traits du mieux possible.
En ce qui concerne pour commencer le droit de guerre,
On entend par crimes de guerre violations graves du droit international humanitaire commises à l’encontre de civils ou de combattants à l’occasion d’un conflit armé international ou interne » (…)
Ces crimes découlent essentiellement des Conventions de Genève du 12 août 1949 et de leurs Protocoles additionnels I et II de 1977 et des Conventions de La Haye de 1899 et 1907. Leur codification la plus récente se trouve à l’article 8 du Statut de Rome de la Cour pénale internationale (CPI) de 1998.
(signalons une coquille dans l’article des « décodeurs » qui cite ce texte : il y est question de « conflit armé international ou externe » au lieu de « conflit armé international ou interne »)
Article 3 : Conflit de caractère non international.
En cas de conflit armé ne présentant pas un caractère international et surgissant sur le territoire de l’une des Hautes Parties contractantes, chacune des Parties au conflit sera tenue d’appliquer au moins les dispositions suivantes :
1) Les personnes qui ne participent pas directement aux hostilités, y compris les membres de forces armées qui ont déposé les armes et les personnes qui ont été mises hors de combat par maladie, blessure, détention, ou pour toute autre cause, seront, en toutes circonstances, traitées avec humanité, sans aucune distinction de caractère défavorable basée sur la race, la couleur, la religion ou la croyance, le sexe, la naissance ou la fortune, ou tout autre critère analogue.
(…)
2) Les blessés et malades seront recueillis et soignés. Un organisme humanitaire impartial, tel que le Comité international de la Croix-Rouge, pourra offrir ses services aux Parties au conflit.
Les Parties au conflit s’efforceront, d’autre part, de mettre en vigueur, par voie d’accords spéciaux tout ou partie des autres dispositions de la présente Convention.
(…)
Que ce soit donc dans le cadre d’un « conflit international » comme d’un conflit « non international », « interne », les atteintes aux civils et autres « personnes qui ne participent pas directement aux hostilités » doivent être considérées comme « crimes de guerre ».
Ainsi, en dépit de divergences concernant le nombre des victimes en fonction des différentes sources d’information, nul ne devrait nier l’existence massive de crimes de guerre dans le cas des interventions menées contre son propre peuple par Bachar el Assad et ses alliés, comme dans le cas des opérations menées au Yémen sous la direction de l’Arabie Saoudite.
[bien d’autres cas seraient bien sûr à évoquer, en ce qui concerne les conflits africains en particulier, mais l’approche serait la même].
L’observatoire syrien des droits de l’homme fait état d’au moins 90 500 civils sur les 312 000 à 450 000 victimes du conflit dont l’essentiel est imputable à Damas.
(cf. art. des « Décodeurs » cité plus haut, ainsi que
article qui rappelle s’il en est besoin que les crimes commis par Damas sont de beaucoup plus importants que ceux commis par l’EI).
Alors même que la guerre est menée en Irak contre l’EI, ce qui n’est pas le cas en Syrie, il semble difficile de mettre sur le même pied le siège de Mossoul et la boucherie d’Alep.
En dépit d’indéniables et graves « dégâts collatéraux » imputables aux forces de la coalition contre l’EI en Irak, mettre au même niveau les morts de civils causés par cette intervention et les crimes commis par l’État Syrien et ses alliés contre le peuple de Syrie relève donc d’une scandaleuse supercherie.
Si, moyennant une vigilance rigoureuse, il paraît dans la plupart des cas légitime de considérer les premiers, qui se chiffrent hélas en dizaines, voire centaines de victimes, comme relevant du « moindre mal » (même si certains peuvent relever des crimes de guerre, voire contre l’humanité, et devront être jugés comme tels), les seconds, qui se chiffrent en dizaines, voire centaines de milliers de crimes délibérés relèvent eux clairement de l’intolérable.
Dans des proportions moindres, et en dépit des critiques grandissantes de ses alliés, il en va de même en ce qui concerne la guerre menée par l’Arabie Saoudite au Yémen, avec l’aide des États-Unis :
Et ce ne sont pas les arguments puérils quoique sordides (« puisque d’autres le font, on peut le faire« …) qui visent à justifier les atrocités des uns par celles des autres (du style, hélas fréquent : « Certes la Syrie fait cela, mais les saoudiens font la même chose au Yémen », ou vice versa…) qui peuvent changer quoi que ce soit à la désignation des crimes contre l’humanité et à l’indispensable dénonciation et condamnation de l’intolérable, d’où qu’il vienne.
Car il va de soi qu’en dépit de la disproportion des moyens de destruction dont ils disposent, que ce soit en Syrie, au Yémen ou ailleurs, crimes de guerre et crimes contre l’humanité peuvent être aussi le fait de personnes ou de groupes qualifiés de « rebelles » ou de « résistants ».
Du côté de la dynastie Assad, il est en outre depuis longtemps solidement établi que, non contente d’être responsable des crimes de guerre mentionnés, elle s’avère coupable de façon massive d’indéniables crimes contre l’humanité :
(Rappelons qu’en dépit de controverses persistantes concernant sa définition juridique précise, l’article 7 du Statut de Rome de la Cour Pénale Internationale en dessine une approche faisant l’objet d’un relatif consensus :
Il est donc inquiétant d’entendre par exemple un analyste en général équilibré comme Hubert Védrine (avec lequel je m’accorde bien souvent, cf. mon post du 05/01 sur la question des migrations) confondre de façon si flagrante « moindre mal » et «intolérable».
En particulier lorsqu’il mentionne parmi les « erreurs commises » par les occidentaux le fait « de ne pas écouter les chrétiens de Syrie et du Liban, qui avertissaient que, si le régime de Bachar était cruel, le suivant serait pire ».
on est tout de même en droit de se demander si, malgré les échecs évidents de la plupart des « printemps arabes », un régime du type de celui de la Tunisie, voire de l’Égypte, ne serait pas, cette fois en rigueur de terme, en dépit des errements condamnables, un « moindre mal » ou du moins un « moindre pire »par rapport aux décennies de tortures intolérables infligées à son peuple par le clan Assad.
Quel étrange sens de la divination devrait donc obliger à penser que les syriens seraient par essence incapables de faire, si ce n’est mieux, du moins pas plus mal que ces pays ? Ce qui serait déjà un progrès considérable au regard des prouesses des actuels maîtres de Damas…
Sur ce point, le documentaire à paraître bientôt sur le bagne de Tadmor pourrait faire réfléchir un ex-ministre qui doit tout de même être le premier informé de ce genre de réalités.
Sur ce sujet encore, l’indécente équivalence posée par certains « commentateurs » sur les forums entre les agissements de la famille Assad et les « excès américains » du bagne de Guantanamo se révèle proprement scandaleuse. Tout comme est intolérable l’argument pourtant repris en boucle qui évoque le bombardement de Dresde en vue de justifier le massacre des civils syriens.
Il est abject de renvoyer dos à dos des réalités qui n’ont pratiquement rien en commun. Malgré leurs indéniables défauts (persistance de la peine de mort dans certains états, situation de certaines prisons voire « délocalisation de la torture », etc.) accuser les États Unis de crimes et de tortures de masses comparables à ceux commis en Syrie par dizaines de milliers relève de la cécité idéologique et du mensonge éhonté.
La guerre civile contre une opposition interne sous prétexte de lutte contre quelques centaines, au plus quelques milliers de djihadistes ne peut non plus sans imposture être assimilée au combat contre le nazisme.
De telles falsifications font en outre courir le risque, en estompant les limites, de réduire la spécificité des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité.
Un autre sujet d’étonnement concerne la banalisation des violations du droit international, lesquelles relèvent pourtant elles aussi de l’intolérable.
À propos de la mode des allégations pro-russes de certains de nos candidats à la présidence de la République,
j’avais rappelé les violations réitérées du droit international par la Russie.
Je me permets de reprendre ces lignes :
N’oublions pas non plus que la Russie de laquelle il faudrait se rapprocher, alliée d’un Bachar el Assad qu’il conviendrait de courtiser, présente en outre la particularité unique dans le monde de l’après-guerre de bafouer de façon réitérée le droit international ainsi que ses propres engagements.
« En 1994, le Mémorandum de Budapest avait été signé entre l’Ukraine, la Russie, les États-Unis et le Royaume-Uni. Par cet accord, l’Ukraine acceptait de se défaire du stock d’armes nucléaires dont elle avait hérité à la dislocation de l’URSS ; en contrepartie, les États signataires s’engageaient à respecter l’indépendance et la souveraineté ukrainiennes dans ses frontières et à s’abstenir de toute menace ou usage de la force contre l’Ukraine »
Plus tard, le 31 mai 1997, est signé le Traité d’amitié, de coopération et de partenariat entre la Russie et l’Ukraine, lors de la première visite officielle du président russe, Boris Eltsine, en Ukraine.
« Le traité a fixé l’intégrité territoriale des deux États : l’article 2 stipule que « Les hautes parties contractantes, en conformité avec les dispositions de la charte des Nations Unies et des obligations en vertu de l’acte final de la conférence sur la sécurité et la coopération en Europe respectent l’intégrité territoriale de l’autre et affirment l’inviolabilité de leurs frontières existantes ».
Enfin un troisième traité, l’Accord entre la Russie et l’Ukraine sur la frontière russo-ukrainienne, signé à Kiev en 2003, stipule que la Crimée est et demeure partie intégrante de l’Ukraine.
Le fait qu’une nation, quelle qu’elle soit, se permette de ne tenir aucun compte des déclarations, traités et accords internationaux qu’elle a elle-même ratifiés et qui ont pourtant fait l’objet de reconnaissances officielles constitue un danger intolérable contre lequel la communauté internationale se doit de réagir de façon appropriée (fortes sanctions, éventuelle privation de droits à l’ONU, etc.), et certainement pas en « passant l’éponge », comme nous le proposent hélas des politiciens qui ne font en cela que manifester l’indignité de leurs programmes.
La violation par Moscou du Mémorandum de Budapest en ce qui concerne la garantie des frontières de l’Ukraine devrait logiquement avoir pour contrepartie la restitution à ce dernier État de la puissance nucléaire qui faisait l’objet du traité.
Peut-on donc imaginer ce que signifierait pour la sécurité mondiale une Ukraine nucléarisée aux portes de la Russie ? C’est pourtant ce qu’implique en toute justice la transgression par la Russie du Mémorandum de Budapest.
De telles violations intolérables de leurs engagements suffisent à qualifier « d’États voyous » les nations qui les commettent.
Au nom de tels précédents, faudra-t-il donc accepter un jour sans réagir que la Chine s’empare de la Sibérie, d’îles du Pacifique, ou la Corée du Nord de la Corée du Sud ?
La justification d’une telle « jurisprudence » du laxisme est la porte ouverte à un dangereux aventurisme qui risque fort de caractériser notre XXIème siècle si des limites ne lui sont pas fermement édictées.
Ce ne serait hélas, une fois de plus, que la navrante répétition des erreurs des siècles passés.
Souhaitons donc à nos gouvernants présents et futurs de ne pas prendre l’habitude de jouer avec un tel feu…
Dans ce domaine encore, il est bien surprenant de lire ou d’entendre des « russophiles » ou « poutinolâtres » de plus en plus nombreux mettre sur le même plan les évidentes erreurs ou maladresses de l’Occident et/ou des États-Unis (par exemple dans le traitement du « dossier ukrainien ») et les intolérables violations permanentes des engagements internationaux dont la Russie se fait la championne exclusive ces dernières décennies.
Cela relève une fois de plus de la supercherie et de la cécité idéologique. À ma connaissance, aucune nation occidentale, fort heureusement, ne peut se prévaloir d’un mépris incontestable du droit international tel que celui que manifestent de façon réitérée les actuels maîtres du Kremlin.
Pour le moment du moins…
Car il est bien évident que si l’exemple s’étendait, comme on a des raisons de le craindre au vu de certaines évolutions, la sécurité mondiale relèverait alors de l’arbitraire intolérable qui caractérise la loi de la jungle et la raison du plus fort.
Quelques mots pour finir sur ce que j’avais qualifié, dans un commentaire de « tentation néo-franquiste ».
Comme le savait parfaitement Machiavel, l’Histoire repasse périodiquement les mêmes plats :
«Pensant pour ma part à la façon dont procèdent les choses, j’estime que le monde a toujours été pareil… » (Discours sur la première décade de Tite Live, II, Avant-propos, Œuvres, Robert Laffont, Paris 1996, p. 292).
Et il est désolant de constater combien, dans des configurations similaires, la même justification de l’intolérable recommence sans cesse à faire des adeptes.
Car comme d’autres en leur temps ont béni l’un des grands bourreaux du XXème siècle parce qu’il se faisait le « défenseur des croyants » au prix de crimes intolérables, certains soi-disant croyants (cf. encore mon post du 22/12/2016 et les « pseudo croyants ») désormais contemporains, ne semblent pas éprouver de difficulté particulière à soutenir au nom du « moindre mal » les efforts de l’un des bouchers les plus sanguinaires de ces dernière décennies et de ses complices, du moment qu’ils garantissent le « respect des minorités », chrétiennes en particulier.
Cela vaut bien en effet quelques centaines de milliers de morts, et des dizaines de milliers de torturés.
Or, tout comme il est loin d’être assuré qu’un régime succédant à celui de Bachar el Assad « serait pire », comme l’affirme de façon bien légère M. Védrine, rien ne permet de penser que les forces anti-franquistes (qui, tout comme l’opposition syrienne, comprenaient, faut-il le rappeler, des républicains et des démocrates…) auraient fait régner en Espagne la dictature communiste tellement exhibée comme épouvantail par les thuriféraires du Caudillo.
Et pourtant, le néo-franquisme est une réalité bien tangible en Espagne.
Mais il serait bien illusoire de croire qu’il serait cantonné outre Pyrénées.
Car la « défense des valeurs chrétiennes » (« défense » qui, fort heureusement, est loin de mobiliser l’ensemble de ceux qui se reconnaissent sous l’appellation de « chrétiens »), des « valeurs nationales », de celles de « l’Occident » a désormais le vent en poupe, en Russie, aux USA, en France ou ailleurs.
Avec les visages qu’on sait, et dont – dans leurs versions trumpiennes, poutiniennes et/ou néo-fascistes du moins – il est légitimement permis de douter qu’ils fassent honneur aux « héritages chrétiens » et « occidentaux ».
En particulier lorsqu’ils exigent que nous nous accommodions sans états d’âme de ce qu’il est pourtant essentiel de continuer à nommer l’intolérable.
PS (ajout du 19/01):
La publicité (justifiée) faite autour du débat organisé par Y. Calvi
ne peut en aucun cas faire oublier ce qui précède.
Le fait que l’opposition syrienne ait été de plus en plus gangrénée par un djihadisme responsable, à Alep en particulier, de crimes de guerre manifestes et condamnables (cf. ci-dessus) n’est un secret pour personne.
Il est cependant navrant, quoique prévisible (cf. les nouvelles tendances mentionnées ci-dessus) et caractéristique, que cet constat justifié soit commodément récupéré pour renvoyer dos à dos les crimes d’Assad et de ses alliés (Russie, Hezbollah), et ceux de l’opposition, djihadistes compris.
Cela relève encore de la supercherie.
Il est tragiquement grotesque de laisser croire qu’on pourrait placer au même niveau les crimes d’un tyran, avérés depuis des décennies (cf. ci dessus par exemple lien aux articles d’Amnesty International), avec ceux – certes bien réels – d’une opposition dont je n’ai pas ouï dire qu’elle disposerait, entre autres armements, d’une aviation pour accomplir ses méfaits.
Si certaines mises au point sont justifiées, l’immense majorité des crimes demeure, en Syrie, le fait du régime de Damas. On ne doit pas le faire oublier. Et prendre prétexte de carences dans l’information pour insinuer autre chose se révèle pour le moins ambigu.
Dénoncer certaines insuffisances ou manipulations est certes nécessaire, mais ne doit en aucun cas signifier se faire complice de supercheries bien plus massives et pernicieuses…
Ajout du 24/01:
Et à propos de « roulage dans la farine », un portrait de celui qui reste tout de même le champion toutes catégories:
avec un rappel succinct mais salutaire de quelques repères historiques.
Et puis un étonnement, tout de même: dans la floraison d’articles qui nous parlent en ce moment des négociations d’Astana, il est question d’Armée Syrienne Libre, de Mohamed Allouche, d’Ahrar al Cham, de Noureddine Zinki et d’autres encore.
Il y a donc, sous les bombes, une opposition en Syrie !
Et nous qui croyions naïvement, comme Bachar et ses amis nous le répètent, qu’il n’y avait que les terroristes de l’EI et du Front Fatah Al-Cham.
Aurions-nous donc été une fois de plus « roulés dans la farine »?
(tout est intéressant, avec une mention particulière pour le reportage sur l’Érythrée, et celui sur la critique de la cartographie de Google Maps).
N’oublions pas, outre Asie, itinéraires géopolitiques, son dernier atlas paru chez Tallandier – Arte Éditions en septembre 2016 (ainsi que tous ses atlas précédents particulièrement recommandables), le livre probablement captivant de sa compagne Virginie Raisson, 2038. Les futurs du monde, qui vient de paraître chez Robert Laffont.
Merci M. Victor pour votre présence amicale et toujours attendue, et pour cette rigueur qui nous a aidés pendant tant d’années à déchiffrer un peu de la complexité de notre monde.
Ces moments passés avec vous demeureront une expérience inoubliable.
concernant la question dite de l’immigration (à partir de 20mn15), et en particulier la nécessaire distinction, en dépit des réticences, entre les « migrants », « demandeurs d’asile » au sens générique, et ceux qui, parmi eux, pourront être considérés comme « réfugiés », bénéficiaires du droit d’asile.
Les « gauchistes » et « les gens généreux mélangent un peu tout » déclare Hubert Védrine ; gens bien intentionnés, souvent admirables, que ceux qui fréquentent des associations d’aide aux migrants ne manquent pas de rencontrer.
Mais, comme le dit encore notre intervenant, une telle confusion, parfois volontairement entretenue par des arguments qui souvent ne manquent pas de pertinence (« une détresse économique peut être aussi grave qu’une persécution politique… », « l’horreur économique et le désespoir qu’elle entraîne devrait être mis au rang des priorités…», « l’Europe et l’Occident dans son ensemble sont économiquement en mesure d’accueillir beaucoup plus de migrants qu’ils ne le font… », etc. etc.)
entraîne un risque réel, déjà bien tangible, d’amener des peuples à « tout mettre par-dessus bord, y compris le droit d’asile ».
« La bonne réponse » doit donc être, pour M. Védrine, de « distinguer l’asile », auquel « on ne peut pas mettre de limites chiffrées », de la « gestion des mouvements migratoires ».
Rien d’original en cela. C’est une « réponse » qui est régulièrement évoquée (comme je l’avais fait moi-même dans le post mentionné).
Encore faut-il prendre la mesure et les moyens d’une telle distinction.
L’asile est, rappelons-le, une obligation liée à nos engagements internationaux (Convention Européenne des Droits de l’Homme de 1950, se référant aux articles 13 et 14 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948, et signée par les États membres du Conseil de l’Europe, Convention de Genève sur les réfugiés de 1951, constituant une condition de l’appartenance à l’Union européenne, etc.).
Il est dû à toute personne « craignant avec raison d’être persécutée du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques » (Convention de Genève 1951, article 1(A)(2) (modifié par le protocole de New York, 1967).
Cette obligation liée à notre adhésion aux différents textes mentionnés devrait être enseignée, rappelée, organisée, inscrite au budget de l’Europe ainsi qu’à ceux de tous les pays signataires de ces textes, de la même manière que les autres obligations qui incombent aux États et aux différentes instances administratives d’une nation (en France : régions, départements, communes, etc.).
À commencer en particulier par les moyens à mettre en œuvre pour éviter que les personnes « craignant avec raison d’être persécutées » ne périssent en mer ou sur les routes, ne soient victimes de mafias ou de passeurs, etc. : organisation sécurisée du transport des personnes menacées par bateaux, avions, etc.
On peut certes légitimement se demander pourquoi la prise en charge de nos obligations internationales éthiques et juridiques concernant l’asile apparaît toujours secondaire par rapport à l’organisation de Jeux Olympiques, la construction de stades géants ou autres ports de plaisance dont aucune charte internationale ne nous impose, autant que je sache, l’obligation.
Il y aurait certes sur ce sujet une réflexion politique de fond à mener, en premier lieu au niveau des instances européennes. Mais on doute qu’en ces temps de démagogie le courage nécessaire soit au rendez-vous…
Et pourtant, qui peut présumer des résultats que pourrait donner, à propos de cette question essentielle pour l’honneur mais aussi la survie de nos démocraties, une information sérieuse et une mobilisation résolue de l’opinion publique ?
Revendiquant pour ma part le titre « d’idiot utile » dont certains m’affublent généreusement (n’oublions pas que ma chère compagne Stultitia dont je fais sur ce blog l’éloge porte le beau nom de la sottise autant que de la folie…) je me risque à penser que des articles tels que le suivant, s’ils étaient portés à la connaissance de nos concitoyens,
pourraient contribuer à faire comprendre qu’un peu d’aide apportée à des personnes dans de telles situations pourrait passer avant l’extension de tel stade ou la construction de tel aéroport à l’utilité douteuse.
Et à exiger de nos politiques, comme le dit avec pertinence Hubert Védrine, « qu’on ne peut pas mettre de limites chiffrées » au droit d’asile.
Celui-ci doit s’appliquer, dans un partage équitable du nombre et du coût au niveau européen. Il s’agit là du simple respect du droit que nous nous sommes donné ainsi que de nos engagements.
Mais, en dépit de la contestation et de certains arguments pertinents des « gens généreux », je m’accorde avec M. Védrine pour dire que nous n’avons pas à gagner à placer les migrants économiques dans ce registre de l’asile.
Comme je l’avais dit dans le post évoqué ci-dessus, je fais partie de ceux qui pensent que l’Europe en général, et la France en particulier, peuvent accueillir plus de migrants, y compris économiques, qu’elles n’en accueillent actuellement.
Ma préoccupation n’a donc rien à voir avec une approche « de droite » de la question migratoire, hantée par le fantasme de « l’invasion » de hordes de barbares venant déposséder les européens de leurs emplois.
Mais, comme le dit encore H. Védrine, cette « gestion des mouvements migratoires » doit faire l’objet d’un traitement radicalement différent de celui de l’asile, d’une approche géopolitique globale qui ne peut pas ne pas impliquer des conversations, des négociations, des traités et des engagements multilatéraux avec les pays « de départ », tout ceci envisagé dans une politique concertée de développement. Encore un sujet bien sûr où le manque d’Europe se fait sentir.
Et ceci au bénéfice des pays d’accueil, certes, mais avant tout des pays de départ.
Non pas, encore une fois, que l’Europe soit incapable d’accueillir ce type de migration. La plupart des études montrent en effet que l’apport de migrants économiques est propre à vivifier l’économie de façon bien sûr diversifiée selon les pays (cf. blog cité).
Mais il me semble essentiel de mettre en garde une fois encore contre un néo-colonialisme insidieux, qui, sous prétexte de bons sentiments, s’arrête au court terme dans une vision purement économiste du phénomène migratoire.
Outre qu’il peut donc fournir à moindre frais à certains pays en déficit démographique de la main d’œuvre à bon marché en privant de forces vives les pays de départ, il peut aussi constituer en effet une bonne opération pour nombre de ces derniers, lesquels par cet intermédiaire s’exonèrent à moindre frais d’un développement dont ils seraient pourtant capables, en laissant partir, voire en encourageant le départ de ressources humaines dont le maintien sur place impliquerait des mesures démographiques, écologiques, économiques, politiques, etc. qu’il est hélas trop souvent plus facile de ne pas prendre.
Une certaine approche de la question migratoire risque donc de se faire complice, dans certains pays, d’un statu quo inacceptable qui sanctuarise l’irresponsabilité politique, l’inertie, la corruption.
Il est donc essentiel d’informer sur ce sujet, à temps et à contretemps, aussi bien les « gens généreux » des potentiels pays d’accueil, qui risquent fort de se tromper de générosité, que les éventuels postulants au départ, dans le cadre d’institutions à mettre en place de façon concertée.
Certes, il est hélas évident que la fascination pour un Occident tel qu’il apparaît désormais dans les brousses et les contrées les plus reculées à travers l’invasion des médias va durablement mettre sur le chemin de l’émigration nombre de candidats qui préféreront un minimum vital occidental à ce qui est perçu comme la misère locale.
Et celui qui est installé dans son confort occidental, même relatif, manque de toute légitimité pour qualifier un tel choix de « mirage ».
Pourtant, certaines interrogations me poursuivent :
Encore une fois, il est hors de question de remettre en cause la nécessité de l’asile, ainsi que celle d’un accueil d’urgence de « primo-arrivants » économiques, qui relève de la simple humanité, voire du sauvetage.
Mais comment accepter sans réagir de voir une jeunesse laisser le champ libre, dans bien des pays de départ, à des irresponsables politiques, des profiteurs et des corrompus ? Comment ne pas espérer voir se lever la révolte, se constituer et se structurer l’opposition, l’organisation syndicale, politique ? Comment se résoudre à laisser partir sur les chemins de l’émigration tant de Mandela et de Gandhi dont l’exil annihilera le potentiel d’insurrection ?
C’est d’un peuple de miséreux, d’exploités et d’humiliés que sont nés le mouvement ouvrier, les luttes syndicales et les revendications qui ont fait que notre vingtième siècle a tout de même arraché aux puissants des droits et des libertés inconcevables au dix-neuvième.
Qui donc fera ce travail dans des pays exsangues de jeunesse et de contestation ? Le déplacement de l’espérance et son investissement sur l’émigration risque de gravement perturber, voire d’assécher le dynamisme même du politique.
Bien sûr, il est des situations intolérables, des blocages irrémédiables, même lorsqu’ils ne relèvent pas directement de la persécution.
Bien sûr, on peut – et on doit – agir « de l’extérieur » lorsque le poids de l’inertie étouffe toute action « de l’intérieur ». Bien des exilés nous le prouvent.
Mais comment se résoudre à voir notre Moloch occidental phagocyter tant de possibles, enfouir dans la léthargie et l’atonie consumériste tant de semences qui risquent de ne jamais éclore ?
Ce n’est plus tant Mozart qu’on assassine, mais Mandela, Gandhi, Jaurès qui ne verront pas le jour sur des terres qui en auraient pourtant tellement besoin.
Pour construire l’avenir des « pays de départ », il serait en effet essentiel de mettre en place une gestion rigoureuse et courageuse du phénomène migratoire.
Rigueur et courage dont on aimerait déceler quelques traces dans le bric-à-brac de programmes qu’on nous propose…
Pour 2017, je nous souhaite de savoir les cultiver pour nous-mêmes, et les exiger de la part de ceux à qui nous confierons des responsabilités politiques.
Une excellente année à toutes et à tous !
Ajout du 18/02:
Les récents événements de Roumanie viennent conforter les réflexions émises ci-dessus:
« Reste la génération qui descend dans la rue dans un pays saigné par l’émigration de 3 millions de jeunes, partis travailler en Europe de l’Ouest. « C’est la première génération éduquée sans le communisme, pro-européenne, qui se lève pour défendre des valeurs morales, et non matérielles, en affirmant: « Nous voulons rester en Roumanie et en faire un pays normal » explique Mircea Vasilescu. A l’unisson de la procureure générale Kövesi [directrice de la DNA – Direction Nationale Anticorruption – qui a accompli depuis 2013 un impressionnant travail de lutte contre la corruption] très populaire dans les manifs, déclarant au « Guardian » (12/2): « Je crois vraiment que la DNA aide à créer une nouvelle Roumanie » (Liviu Dragnea, Le Roumain dans le sac, Le Canard Enchaîné 2025 du 15/02/2017).
Quand quelques juges intègres et une partie de la jeunesse se mobilisent, la pseudo-fatalité qui pousse à l’émigration se fissure et peut se voir radicalement remise en cause.
Souhaitons que de tels exemples se multiplient dans les pays qui en ont besoin !
Dans ce monde où, partout, trop de « pseudo-croyants », de « tartuffes » et autres scélérats « de tout poil », qui « se prenant pour Dieu », font régner le désordre, la terreur ou l’horreur politique, cet écrit du grand poète arménien Barouïr Sévak, probablement assassiné par les soviétiques en 1971.
On peut y voir une étonnante illustration du thème de Noël, « pour des temps nouveaux », ces temps qui sont les nôtres.
Temps où nos semblables chassés par la guerre et la faim ont toutes les peines du monde à trouver un endroit où coucher un nouveau-né, « parce qu’il n’y a pas de place pour eux dans la salle commune » ;
[Des hommes tenant dans leurs bras des nourrissons, fuient dans un secteur tenu par les rebelles à Alep, le 11 septembre 2016, après une frappe aérienne.(AFP/AMEER ALHALBI)]
temps où des rois Hérode bombardent des innocents, les font tuer sur des marchés de Noël, et où tant d’enfants sont ensevelis sous les décombres ;
temps où de dangereux arrogants – « êtes-vous Dieu »…– se plaisent à brandir la foudre nucléaire ;
il importe, même si c’est bien dur, de « garder en vie l’enfant » et l’espérance qui ne demandent qu’à naître.
PRIÈRE DES TEMPS NOUVEAUX
[BAROUÏR SÉVAK (1924-1971) extrait de : Vahé Godel, La poésie arménienne du Vème siècle à nos jours, La Différence, Paris 1990, p.179].
Depuis 10 ans, 110 ans, 1010 ans,
je crains, je ne cesse de craindre énormément
les pseudo-croyants de tout poil,
leur multitude et leur opacité.
Êtes-vous dieu ?
Soufflez donc tous leurs cierges,
éteignez donc toutes leurs lampes,
tous leurs flambeaux,
afin que… la lumière soit !
Repoussez leurs calices :
chez eux, le don de soi n’est qu’imposture !
Refusez donc leurs sacrifices,
pour que ne soient point sacrifiées
la foi, la transparence,
la vérité !
Êtes-vous dieu ?
Bouchez-vous les oreilles !
Leurs prières sournoises,
leurs antiennes, leur comédie,
eux seuls n’en sont pas dupes !
Et n’oubliez jamais ceci :
nul n’est plus honorable
que le profanateur,
car c’est alors la foi qui se met en colère,
meurtrie, sanglante, souffletée,
écartelée, c’est la foi gémissante,
c’est un petit enfant né pour devenir père.
Êtes-vous père ?
Ne tolérez donc pas
que les tartuffes l’assassinent !
Il est dur d’ensevelir un enfant,
Plus dur encore de le garder en vie…
De bonnes fêtes à toutes et à tous !
Éclairées par la recherche inlassable de « la transparence et de la vérité », et une sainte « colère » au-delà des impostures et des tartufferies qui envahissent tellement notre quotidien.
Une mise à jour sur la pétition du Dr. Hamza Al Khatib, que j’avais relayée dans mon post du 28 septembre (Rendez-vous sur Change. org. Je ne peux mentionner le lien, qui semble bloquer la lecture de cet article)*.
On le sait, la situation d’Alep est de plus en plus tragique, dans l’indifférence et l’impuissance de la communauté internationale.
Alors une question essentielle me semble tout de même à poser :
Il est certes nécessaire de rétablir avec la Russie des relations plus pacifiées, comme de travailler à réintégrer la Syrie dans le concert international.
Mais n’est-il pas bien ambigu de prétendre le faire à n’importe quel prix, comme semble le penser en particulier un candidat à la primaire de la droite, qui rejoint ainsi le Front National sur la ligne de sa politique étrangère ?
Quoiqu’il en soit de la nouvelle donne aux États-Unis, pacifier les relations ne peut signifier, de la part de l’Occident et de l’Europe en particulier, accepter naïvement d’avaler n’importe quelle couleuvre.
Or, dans la situation actuelle, prétendre que la Russie agit contre Daech est, on le sait, une supercherie. Ses véritables intérêts sont ailleurs, dans la défense de sa zone d’influence et d’un régime syrien qui lui garantit entre autres avantages, son maintien dans le port stratégique de Tartous.
Il suffit de consulter une carte des bombardements russes pour en être assurés :
(Cliquer pour agrandir. Les zones en gris représentent les territoires sous domination de Daech, les étoiles représentant les bombardements. On voit parfaitement que Daech n’est nullement visé).
Dès lors, comment accepter qu’un candidat à la présidence de la République française puisse prôner une politique étrangère qui avaliserait sans broncher une telle supercherie, dont le but est sans équivoque le maintien au pouvoir d’un autocrate responsable de l’extermination de centaines de milliers de ses concitoyens, et dont l’ampleur des crimes contre l’humanité ne fait hélas plus aucun doute :
Et qu’on n’aille pas nous dire que Bachar el Assad serait le seul défenseur possible des minorités menacées (chrétiennes en particulier). Car c’est bien ainsi que se présentait Franco ; et l’argument a fait long feu :
Car sachant combien le régime de Damas a utilisé et favorisé le djihadisme dans le but de lutter contre la contestation politique, en libérant, entre autres, des centaines de djihadistes du bagne de Zad Naya en juin 2011,
il est hélas par trop évident qu’une lutte réelle contre Daech ne se fera pas non plus en courtisant Bachar el Assad et les puissances qui le soutiennent.
C’est donc bien un autre « réalisme » que doit envisager un Président de la République, s’il veut lutter efficacement contre le djihadisme et ses conséquences sur la sécurité de la Nation.
N’oublions pas non plus que la Russie de laquelle il faudrait se rapprocher, alliée d’un Bachar el Assad qu’il conviendrait de courtiser, présente en outre la particularité unique dans le monde de l’après-guerre de bafouer de façon réitérée le droit international ainsi que ses propres engagements.
« En 1994, le Mémorandum de Budapest avait été signé entre l’Ukraine, la Russie, les États-Unis et le Royaume-Uni. Par cet accord, l’Ukraine acceptait de se défaire du stock d’armes nucléaires dont elle avait hérité à la dislocation de l’URSS ; en contrepartie, les États signataires s’engageaient à respecter l’indépendance et la souveraineté ukrainiennes dans ses frontières et à s’abstenir de toute menace ou usage de la force contre l’Ukraine »
Plus tard, le 31 mai 1997, est signé le Traité d’amitié, de coopération et de partenariat entre la Russie et l’Ukraine, lors de la première visite officielle du président russe, Boris Eltsine, en Ukraine.
« Le traité a fixé l’intégrité territoriale des deux États : l’article 2 stipule que « Les hautes parties contractantes, en conformité avec les dispositions de la charte des Nations Unies et des obligations en vertu de l’acte final de la conférence sur la sécurité et la coopération en Europe respectent l’intégrité territoriale de l’autre et affirment l’inviolabilité de leurs frontières existantes ».
Enfin un troisième traité, l’Accord entre la Russie et l’Ukraine sur la frontière russo-ukrainienne, signé à Kiev en 2003, stipule que la Crimée est et demeure partie intégrante de l’Ukraine.
Aucun de ces traités n’a donc été respecté. En quoi serait-il donc « réaliste », raisonnable, ou simplement prudent de se rapprocher d’un État qui, dans sa représentation politique actuelle, ne craint pas d’exhiber à la face du monde un total mépris pour ses engagements?
Encore une fois, on comprend qu’il soit souhaitable de pacifier les relations internationales, mais en quoi cette intention louable devrait-elle supposer le fait d’entériner les agissement parfaitement hors la loi de ce qui apparaît dans son fonctionnement actuel, preuves à l’appui, comme un État-voyou ?
Une politique étrangère digne de ce nom ne devrait-elle pas commencer par exiger de tels États-voyous qu’ils donnent des signes attestant d’un changement de pratiques, comme condition préalable à tout rapprochement et à toute « pacification » ?
Pour peu qu’il ait un semblant de sens de l’honneur, pour lui et la nation qu’il représente, il appartiendrait au Président de la République française de donner cet exemple, sinon aux États-Unis, du moins à l’Europe et à d’autres pays qui l’attendent, en rappelant à temps et à contre temps les exigences du Droit International, plutôt que de s’avilir en entérinant la raison du plus fort.
Car faut-il revenir aux Sudètes et à Munich pour comprendre comment l’Histoire nous montre à quel point la capitulation devant les coups de force – fût-elle dictée par des intérêts économiques – est loin d’être la garantie d’un avenir pacifié ?
M. Fillon, qu’allez-vous donc faire dans cette galère ?
Ajout du 28/11:
Après la victoire de Fillon, un article intéressant que j’avais laissé passer:
J’avoue que je suis en outre effaré de l’incroyable et inquiétant aveuglement de trop de « commentaires » aux articles compétents, dès qu’il s’agit de la Syrie et de ses relations avec la Russie et l’Iran.
Le soutien à Bachar el Assad, ainsi qu’à l’intervention russe et iranienne comme « moindre mal » face au danger de l’islamisme y est monnaie courante, comme si la lutte contre le djihadisme était sans conteste le but recherché par ces divers intervenants.
Faut-il donc rappeler que la guerre de Syrie a désormais dépassé les 300 000 victimes, pour l’essentiel du fait du régime de Damas et de ses alliés russes et iraniens ?
Il y a certes quelques centaines, voire milliers, de djihadistes parmi les rebelles d’Alep ou d’ailleurs, puisque l’inaction des occidentaux face aux crimes de Damas a poussé dans leurs bras une partie de l’opposition modérée.
Mais à qui fera-t-on croire que les 300 000 victimes de Bachar, les millions de réfugiés et/ou déplacés ainsi que les dizaines de milliers de personnes torturées sont toutes des « terroristes islamistes »? L’argument serait grotesque s’il n’était tragique.
Faut-il aussi rappeler combien l’accusation de « terrorisme » a toujours été le recours providentiel de tout régime totalitaire pour légitimer l’anéantissement des opposants, y compris pacifiques ?
Le régime de Damas (et ses alliés) sont hélas sur ce point d’une affligeante banalité, et le fait que tant de personnes puissent encore se laisser prendre à une propagande aussi usée est pour le moins préoccupant en ce qui concerne l’état de l’opinion…
Comme le dit M. Filiu, il importerait avant tout de ne pas se tromper de totalitarisme, ni de terrorisme.
ainsi qu’un article qui en reprend les données et montre combien les atermoiements occidentaux ont signé la faillite d’un mouvement pacifique de révolte contre le despotisme insoutenable du régime de Damas:
« On nous demande toujours pourquoi nous acceptons Al-Qaïda parmi nous. C’est simple : nous ne le ferions pas si nous avions plus de soutien et avions plus confiance en nos alliés dans la communauté internationale », avoue un commandant de l’ASL dans le rapport de Charles Lister.
dont une synthèse qui paraît hélas assez réaliste, de la part du politologue indépendant Pavel Felguenhauer:
« …pour l’expert russe Pavel Felguenhauer, « tout le monde comprend désormais que là où il y a (Vladimir) Poutine, il y a des victoires. Et au Moyen-Orient, tout le monde va faire la queue pour devenir ami avec la Russie. Tout le monde sait qu’Assad aurait dû finir pendu depuis longtemps. Mais il a parié sur la Russie et a gagné ».
Ajout du 15/12:
Après la lumineuse Stéphanie Bodet, beaucoup de choses sont dites (à partir de 11mn), concernant en particulier la « légitimité » du régime Assad, et le tournant éthique et géopolitique majeur que risque de constituer pour notre XXIème le traitement catastrophique de la question syrienne.
Et à propos du cynisme branché et militant de donneurs de leçons qui se targuent de « réalisme » sans se rendre compte qu’ils ne sont que les tristes « idiots utiles de la tyrannie » et les collabos au service d’un indéniable « recul planétaire » :
Quand la police russe considère Alep comme son territoire réservé, au mépris de tout droit international, et que le terroriste bien connu Hassan Nasrallah, chef du Hezbollah libanais, fait l’apologie du régime syrien. On croit rêver…
Mais ce ne sont que quelques attestations supplémentaires de ce qui a été développé ci-dessus.
avec le commentaire que je me suis permis d’ajouter, à la lecture de certaines « réactions », hélas de plus en plus nombreuses :
A supposer qu’il y ait en Syrie 3000 djihadistes, ce qui est déjà beaucoup, comment qualifier un chef d’État qui massacre 100 de ses concitoyens pour 1 djihadiste, qui en torture 20 pour 1? Et qui utilise dans ce but les terroristes avérés du Hezbollah. Certains commentaires à cet article relèvent de l’apologie de crimes contre l’humanité.
Il est en outre affligeant de constater combien de « pseudo-croyants » (cf. post du 22/12/2016) se laissent prendre à ce genre de boniments: on peut assassiner et torturer des centaines de milliers de personnes, mais du moment qu’on est censé défendre des soi-disant « chrétiens », on a droit à toutes les bénédictions.
Ainsi en allait-il des justifications des massacres perpétrés par Franco. L’Histoire repasse périodiquement les mêmes plats, et il y en a toujours pour se montrer incapables d’apprendre…
Le 24 avril 1939, l’Éminentissime pape Pie XII, à peine élu, s’adressa à L’Église espagnole en ces termes : « C’EST AVEC UNE JOIE IMMENSE QUE NOUS NOUS TOURNONS VERS VOUS, TRÈS CHERS FILS DE LA TRÈS CATHOLIQUE ESPAGNE, POUR VOUS EXPRIMER NOS FÉLICITATIONS PERSONNELLES EN RAISON DU DON DE LA PAIX ET DE LA VICTOIRE DONT DIEU A COURONNÉ L’HÉROÏSME DE VOTRE FOI ET DE VOTRE CHARITÉ. »
On croirait entendre certains de nos chers candidats et autres tartuffes, prêts à encenser Assad ou tout autre bourreau du moment qu’il se font les défenseurs des croyants contre le danger du djihadisme…
Au risque de paraître prétentieux, j’avoue que les résultats des élections américaines, si ils m’ont atterré, ne m’ont pas particulièrement surpris.
Peut-être parce que je suis, depuis bien des lustres, un lecteur de Jean Pierre Dupuy.
J’en reproduis ici une citation, que Pablo Servigne et Raphaël Stevens mentionnent en partie dans Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, Anthropocène, Éditions du Seuil, 2015).
«Je n’ai encore rien dit de la nature de l’obstacle majeur qui se dresse ici. Admettons que nous soyons certains, ou presque, que la catastrophe est devant nous (…) le problème est que nous ne le croyons pas. Nous ne croyons pas ce que nous savons (…). Nous tenons la catastrophe pour impossible dans le même temps où les données dont nous disposons nous la font tenir pour vraisemblable et même certaine ou quasi certaine (…). Ce n’est pas l’incertitude, scientifique ou non, qui est l’obstacle, c’est l’impossibilité de croire que le pire va arriver (…). Non seulement la peur de la catastrophe à venir n’a aucun effet dissuasif ; non seulement la logique économique continue de progresser comme un rouleau compresseur ; mais aucun apprentissage n’a lieu. La catastrophe n’est pas crédible, tel est l’obstacle majeur. La peur de la catastrophe n’a aucune force dissuasive. L’heuristique de la peur n’est pas une solution toute faite, elle est le problème » (J.P. Dupuy, Pour un catastrophisme éclairé. Quand l’impossible est certain, Seuil, Paris 2002, p. 141-144. Notons le sous-titre…).
Certes, ce passage se rapporte aux problématiques écologiques, économiques, démographiques qui sont les nôtres, telles que Pablo Servigne et Raphaël Stevens, entre autres, les abordent dans l’ouvrage dont j’ai tenté dans le lien mentionné plus haut une modeste recension.
Mais il est de toute première importance d’en opérer une transposition dans l’ordre du politique.
Car les signes ne sont-ils donc pas assez clairs, qui manifestent, un peu partout en Europe (Hongrie, Pologne, Autriche, Allemagne, France, etc.) et donc désormais aux États Unis (sans parler de la Russie, où elles sont déjà bien établies) la montée de tendances néo-fascistes caractérisées par la « levée des inhibitions » concernant la xénophobie, le racisme, l’islamophobie, l’homophobie, le repliement nationaliste, etc. ?
En quoi faudrait-il donc être surpris de les voir accéder à une ou des représentations gouvernementales ?
(cf. sur le thème de la « levée des inhibitions », cf. par ex :
Les remarques de J.P. Dupuy concernant le hiatus entre savoir et croyance manifestent ici aussi toute leur pertinence :
De la même manière que nous avons tous les moyens de savoir à quel point nos évolutions énergétiques, écologiques, économiques, démographiques, etc. constituent selon toutes probabilités et toutes approches scientifiques un danger redoutable pour l’avenir de l’humanité, nous choisissons de ne pas le croire et de « dormir tranquille », comme le stigmatise J.M. Jancovici dans son dernier ouvrage.
Et les prévisions du rapport Meadows, qui constituent à ce jour la seule modélisation pluridisciplinaire globale de nos perspectives d’avenir paraissent reléguées au rang d’anecdotes négligeables et d’ailleurs totalement occultées.
En plus de Jean Pierre Dupuy et du hiatus entre le savoir et le croire, sans doute faudrait-il aussi convoquer, pour rendre compte de nos inépuisables capacités de déni, Günther Anders et le phénomène de « décalage [Diskrepanz] entre ce que nous sommes capables de produire [herstellen] et ce que nous sommes capables d’imaginer [vorstellen] », ou de nous représenter.
Ainsi en va-t-il de notre insouciance dans le déni de ce que peuvent représenter les Trump présents et à venir.
Mais sans doute dira-t-on, et c’est déjà d’ailleurs commencé, Trump va-t-il rentrer dans la « normalité » qu’impose toute « Realpolitik ».
Et on le verra bien sûr reçu en grande pompe aux quatre coins de la planète, intérêts politico-économiques et stratégiques obligent.
Et de doctes conseillers l’aideront alors à mettre un peu d’eau dans le vin de son sexisme, de son racisme, de sa xénophobie ou de son islamophobie galopante pour le rendre sortable dans le monde civilisé.
Sans doute cela est-il bien évidemment souhaitable, même si ce n’est en rien assuré.
Notons tout de même au passage que cela ferait de lui un fieffé menteur (mais cela n’a rien de nouveau – cf. « Moi président, moi président…). Car ces thèmes étaient profondément emblématiques de sa campagne et ils ont contribué de façon décisive à son succès.
Les renier ne sera donc pas facile, et la déception de ses électeurs devant le mensonge et la trahison de celui qui ne tient pas ses engagements, même si elle est souhaitable, sera à la mesure du genre « d’espoir » qu’ils ont mis en lui.
Car il est faux de dire, comme on le répète trop souvent de façon bien superficielle, que le succès serait dû à la récupération de la « colère » des laissés pour compte.
Si cela a bien sûr joué, c’est en tous cas très insuffisant pour rendre compte en profondeur du phénomène Trump.
La « colère » et les « laissés pour compte » peuvent avoir en effet bien d’autres façons de se manifester. Aux États Unis même, de telles manifestations ont pu prendre la forme du mouvement Occupy Wall Street, dont Bernie Sanders était un héritier [correctif: en fait, il en partage l’approche, mais en est plutôt le précurseur], comme en Espagne celle des Indignados, ou d’autres formes encore.
Mais, on le sait, ce genre de contestation a du mal à rassembler largement, et il lui est bien difficile de parvenir à une destinée gouvernementale effective.
Ce qui fait au contraire le succès de Trump et de celles et ceux qui s’en inspireront désormais (sans doute d’ailleurs après l’avoir lui-même inspiré…), c’est que loin de l’idéalisme encore humaniste et un peu fleur bleue d’Occupy Wall Street et autres mouvements du même genre, il a su trouver un ressort autrement efficace en éveillant les pulsions obscures que Freud avait évoquées de façon si prophétique avant la guerre de 1940, et dont il a souvent été question sur ce blog: celles de l’agressivité, du refus et de la haine de l’autre. Celles dont on est sûr qu’elles répondront sans faute lorsqu’on les sollicite:
« L‘homme n’est point cet être débonnaire, au cœur assoiffé d’amour, dont on dit qu’il se défend quand on l’attaque, mais un être, au contraire, qui doit porter au compte de ses données instinctives une bonne somme d’agressivité. Pour lui, par conséquent, le prochain n’est pas seulement un auxiliaire et un objet sexuel possible, mais aussi un objet de tentation. L’homme est, en effet, tenté de satisfaire son besoin d’agression aux dépens de son prochain, d’exploiter son travail sans dédommagements, de l’utiliser sexuellement sans son consentement, de s’approprier ses biens, de l’humilier, de lui infliger des souffrances, de le martyriser et de le tuer. Homo homini lupus : qui aurait le courage, en face de tous les enseignements de la vie et de l’histoire, de s’inscrire en faux contre cet adage ?
En règle générale, cette agressivité cruelle, ou bien attend une provocation, ou bien se met au service de quelque dessein dont le but serait tout aussi accessible par des moyens plus doux. Dans certaines circonstances favorables en revanche, quand par exemple les forces morales, qui s’opposaient à ses manifestations et les inhibaient jusqu’alors, ont été mises hors d’action, l’agressivité se manifeste aussi de façon spontanée, démasque sous l’homme la bête sauvage qui perd alors tout égard pour sa propre espèce. (Malaise dans la culture, Traduction de la Revue française de psychanalyse, Janvier 1970).
Évoquons encore l’immense lucidité de Stefan Zweig, lui-même admirateur de Freud, lorsqu’il nous parle des années précédant le triomphe du nazisme :
« Cela reste une loi inéluctable de l’histoire : elle défend précisément aux contemporains de reconnaître dès leurs premiers commencements les grands mouvements qui déterminent leur époque.
(…)
Mais nous n’étions toujours pas conscients du danger. Le petit nombre des écrivains qui s’étaient vraiment donné la peine de lire le livre de Hitler, au lieu de s’occuper sérieusement de son programme, raillaient l’enflure de sa méchante prose. Les grands journaux démocratiques, au lieu de mettre en garde leurs lecteurs, les rassuraient quotidiennement : ce mouvement, qui en vérité ne finançait qu’à grand-peine son énorme agitation avec les fonds de l’industrie lourde et en s’enfonçant jusqu’au cou dans les dettes, devait inévitablement s’effondrer de lui-même le lendemain ou le surlendemain » (Le Monde d’hier. Souvenirs d’un européen, Belfond, 1982.1993, Livre de Poche, p.418.422).
(À ce propos, voir le bel article d’Alain Frachon :
Et laissons tout de même le dernier mot à J.P. Dupuy, qui a été notre guide au long de ce post, lorsqu’il rejoint les propos de Freud sur l’indispensable résistance de la civilisation.
En dépit des « circonstances favorables » propres à démasquer le pire de l’être humain et de tous ceux qui en tirent parti, il existe des forces qui, malgré tout, résistent à l’autodestruction :
« Le catastrophisme éclairé consiste à penser la continuation de l’expérience humaine comme résultant de la négation d’une autodestruction – une autodestruction qui serait comme inscrite dans son avenir figé en destin. Avec l’espoir, comme l’écrit Borges, que cet avenir, bien qu’inéluctable, n’ait pas lieu ». (Le catastrophisme éclairé, op. cit. p. 216).
Ajout du 15:11: Loin d’analyses superficielles s’arrêtant à la « colère » des victimes de la crise ou à la « défiance » face à la corruption de la candidate démocrate (comme si Trump était lui même exempt de corruption et de compromissions diverses !…), un article qui me semble sur la voie du bon diagnostic.
Même si celui-ci n’est pas forcément agréable à entendre…
Ajout du 18/11: A propos de désinhibition, les édifiantes flambées racistes de lycéens (oui, vous avez bien lu, il ne s’agit pas de vieux gâteux…) de Pennsylvanie et d’ailleurs suite à l’élection de Donald Trump: