Quelques brèves : sur l’émigration, la démographie, la « Sagesse Cosmique », Alejandro et Julio Llamazares.

Sur l’émigration, un bel article de Sylvie Kauffmann,

http://www.lemonde.fr/idees/article/2015/09/12/afrique-allers-retours_4754182_3232.html

en prolongement de remarques que je risquais il y a quelques semaines :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/07/02/volem-viure-al-pais-remarques-sur-linanite-de-peurs-soigneusement-entretenues-ainsi-que-sur-quelques-limites-de-la-bienpensance-standard-a-propos-de-limmigration/

« C’est l’un des secrets les mieux gardés de la crise migratoire de ces deux dernières années : qu’en pensent les dirigeants africains, dont le continent est concerné au premier chef ? Que leur inspire cet exode clandestin et trop souvent mortel vers le Nord, où les jeunes Africains en quête d’emploi se mêlent, au gré des passeurs, aux Syriens, Afghans et Irakiens qui fuient la guerre ?
Au nord, les responsables politiques européens se déchirent publiquement sur la question de l’accueil de ces centaines de milliers d’errants imprévus. Au sud, les dirigeants communient dans le silence. « Le silence des chefs d’État africains est un scandale », concédait en avril le président guinéen, Alpha Condé» (Sylvie Kauffmann, article cité).

À l’évidence, certaines responsabilités occidentales sont patentes dans l’état de mal développement de larges zones du continent africain. Il importe de les dénoncer de façon précise (cf. sur le Soudan le film de Hubert Sauper, « Nous venons en amis » [que je n’ai pas encore vu]).

Mais il est grand temps aussi de rompre avec les incantations répétitives propres aux névroses obsessionnelles, comme celle de l’universelle désignation de l’étranger comme bouc émissaire à tout faire. Alibi commode occultant les responsabilités locales, corruptions, complicités, inactions, et retardant ainsi la lutte tellement urgente contre de tels fléaux.

Comment comprendre en particulier que parmi les pays de départ de la vague de migration figurent des pays « qui ne sont ni ravagés par la guerre comme la Syrie ni des goulags à ciel ouvert comme l’Erythrée » ?

Ce que décrit aussi [Lionel Zinsou] l’ancien banquier d’affaires européen devenu premier ministre béninois, c’est la faillite des gouvernements d’Afrique qui n’ont ni anticipé l’explosion démographique du continent ni fait le « diagnostic du chômage des jeunes diplômés ». Quelle « crédibilité », demande-t-il, peuvent aujourd’hui avoir ces dirigeants auprès d’une jeunesse qui a été « la sacrifiée de la croissance » ? C’est pourtant cette même jeunesse africaine qui explose de créativité et d’esprit entrepreneurial. Mais les mythes ont la vie dure : les jeunes diplômés africains pensent toujours trouver plus facilement du travail en Europe qu’en Afrique. Ce sont eux qui partent, « les entreprenants, les plus courageux, pas les miséreux », relève Lionel Zinsou. Le message qu’il leur adresse est à la fois simple – « Restez ici, parce que l’avenir de l’Afrique, c’est ici et maintenant » – et lucide : « Ne sous-estimez pas le potentiel de l’Afrique, ne surestimez pas la capacité d’accueil de l’Europe. ».

Fort heureusement, un tel message commence à être perçu, en témoigne le retour « d’élites de la diaspora », et

« le sentiment que tout est possible en Afrique », assure Lionel Zinsou. Au fatalisme de l’Afrique (« il n’y a pas d’eau, il n’y a pas d’électricité, il n’y a pas de routes », donc on ne peut rien faire) a succédé l’optimisme de l’Afrique (« il n’y a pas d’eau, il n’y a pas d’électricité, il n’y a pas de routes », donc il y a autant d’opportunités).

À preuve le « taux de croissance du PIB cinq fois supérieur à celui de l’Europe ».
(Je me permets cependant d’émettre quelques doutes concernant l’opinion de Thomas Piketty qui présente la croissance démographique comme « un atout » : elle produit certes de nouveaux consommateurs, au grand profit des investisseurs. Mais déjà problématique à court terme, il est plus probable qu’elle constitue un handicap grave voire rédhibitoire, à moyen et long terme. Cf. ce qui a été dit sur la démographie dans bien des posts précédents).

Quoiqu’il en soit des embûches sur la route, saluons le bel optimisme – réaliste – de Rebecca Enonchong, qui, prenant à contre-pied tant de proclamations empreintes d’un misérabilisme condescendant, a pris résolument le chemin du retour :

« elle bout toujours d’impatience, lasse d’entendre vanter « l’Afrique de demain » : pourquoi attendre demain ? Pour elle, l’avenir c’est aujourd’hui ».

(Sur le même sujet, voir l’étude d’Havas Horizons, sous-titrée, « L’Afrique, continent d’avenir ».
Les mêmes remarques critiques pouvant cependant être faites en ce qui concerne les développements sur la démographie).
http://choiseul.info/wp-content/uploads/2015/03/Etude-Havas-Horizons.pdf

Ajout 18/09: L’interview de Lionel Zinsou par Sylvie Kauffmann, pour les abonnés du Monde.

http://abonnes.lemonde.fr/afrique/video/2015/09/17/lionel-zinsou-l-afrique-migre-vers-l-afrique-et-non-vers-l-europe_4761503_3212.html

********

Et sur ce sujet de la démographie, justement, encore un témoignage poignant qui nous incite une fois de plus à douter que « la croissance démographique est pleinement compatible avec un développement intégral et solidaire » (Encyclique Laudato Si).

Cf : http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/08/15/rien-de-nouveau-sous-frere-soleil-a-propos-des-langues-regionales-et-de-la-demographie-pontificale/

L’article « Tués pour du sable », de Vince Beiser, extrait de Wired, San Francisco, publié par le Courrier International n°1296, du 3 au 9/09 2015 et repris sur le site du CIDIF :

http://cidif.go1.cc/index.php?option=com_content&view=article&id=4509:tues-pour-du-sable&catid=1:actualite&Itemid=2

nous montre comment cette ressource, en apparence anodine, fait d’ores et déjà l’objet de batailles sans merci, du fait de la demande croissante liée en grande partie aux nécessités de construire les logements destinés à loger une population en augmentation continue.

En l’absence de réelles solutions de substitution, on peut donc penser que, là encore, l’une des voies de résolution de ce problème passe par la diminution rapide de la pression démographique.

Je ne fais que reproduire ici quelques lignes de cet article qui se passe de commentaires superflus :

Après l’eau et l’air, [le sable] est la ressource naturelle la plus consommée par l’homme. Partout dans le monde, sur les chantiers de Dubaï, de Pékin ou de Lagos, on réclame du sable pour construire les mégalopoles du futur. La demande est telle que des mafias ont surgi, prêtes à tout pour faire main basse sur ce matériau de construction. Nulle part elles ne font autant de dégâts qu’en Inde.
Notre civilisation est édifiée sur du sable. Ce matériau de construction est employé depuis l’Antiquité. Au XVe siècle, un artisan italien a découvert comment le transformer en verre d’une grande pureté et transparence [le cristallo], ce qui, outre l’apparition de fenêtres d’un prix abordable, a ouvert la voie à l’invention du microscope, du télescope ainsi qu’à d’autres technologies qui ont servi de moteur à la révolution scientifique de la Renaissance. Le sable est aujourd’hui le composant essentiel d’un vaste éventail de produits ¬ détergents, cosmétiques, panneaux solaires, puces de silicium ¬ et surtout de bâtiments : une structure en béton n’est rien d’autre que des tonnes de sable et de granulats liées par du ciment [et d’importantes quantités d’eau].
(…)
Hormis l’eau et l’air, cet humble matériau est la ressource naturelle la plus consommée par les êtres humains. Plus de 40 milliards de tonnes de sable et de gravier sont utilisées annuellement dans le monde. La demande est si importante que des rives et des plages en sont dépouillées. (Le sable du désert ne convient pas à la construction, car les grains, modelés par le vent et non par l’eau, sont trop ronds pour bien s’agglomérer.) Et la quantité exploitée s’accroît de manière exponentielle.
Or le sable est une ressource limitée comme les autres. Le boom mondial de l’immobilier qui a eu lieu ces dernières années ¬ ces myriades de mégapoles qui se développent, de Lagos à Pékin ¬ absorbe des quantités sans précédent, l’extraction du sable représentant aujourd’hui une industrie de 70 milliards de dollars [60 milliards d’euros] par an. À Dubaï, de gigantesques programmes de poldérisation et la construction de tours vertigineuses ont épuisé les ressources des environs, si bien que désormais ce sont les Australiens qui vendent du sable aux Arabes.
Dans certaines régions, des multinationales extraient le sable à l’aide d’énormes machines ; dans d’autres, ce sont les habitants qui le font avec des pelles et des camionnettes. Quand les carrières et les rives des cours d’eau sont épuisées, les exploitants se tournent vers les mers, où des milliers de bateaux draguent d’énormes quantités de sable sur les fonds océaniques. Bien évidemment, toutes ces activités ont des effets dévastateurs sur les cours d’eau, les deltas et les écosystèmes marins. Aux États-Unis, on impute aux carrières de sable l’érosion des plages, la pollution de l’eau et de l’air, et d’autres dommages observés depuis la côte californienne jusqu’aux Grands Lacs. En Inde, la Cour suprême a récemment lancé une mise en garde contre certains effets de l’extraction du sable sur les rives des cours d’eau, comme la fragilisation des ponts, la perturbation des écosystèmes et la disparition des poissons et des oiseaux. Mais les réglementations ¬ et peut-être plus encore la volonté de les appliquer ¬ sont insuffisantes, surtout dans des régions en plein développement. Aujourd’hui, au moins une dizaine de pays, dont la Jamaïque et le Nigeria, sont victimes de bandes criminelles qui draguent des tonnes de sable par an pour le vendre au marché noir. Au Maroc, la moitié du sable employé dans le secteur de la construction est extrait illégalement et des pans entiers de plages disparaissent. En Malaisie, des dizaines de responsables ont été accusés en 2010 d’avoir reçu des pots-de-vin et des faveurs sexuelles pour avoir autorisé le passage à Singapour de sable extrait illégalement. Mais nulle part la lutte pour le sable n’est aussi féroce qu’en Inde. Ces dernières années, les batailles contre et entre les « mafias du sable » y ont fait des centaines de morts ¬ parmi lesquels des policiers, des fonctionnaires et des citoyens ordinaires comme Paleram Chauhan.

********

Retour d’Espagne, où nous avons retrouvé Alejandro.

Alejandro est apiculteur. Berger aussi à l’occasion pour donner le coup de main à son fils. C’est d’ailleurs en tant que berger que nous l’avions rencontré, alors qu’il menait les bêtes dans une « sierra » désolée, proche de son beau village quasiment dépeuplé.

C’était alors un jeune homme de 83 ans. Nous avons donc retrouvé cette fois un jeune homme de 87 ans. Il a produit cette année une tonne de miel. Comme tout s’est vendu, il nous a donné un petit pot de ses réserves, que nous avons accepté avec gratitude et émerveillement.

« Je n’ai pas à me plaindre », dit-il à propos de sa retraite de 700 euros qu’il partage avec sa femme.
Les revenus du miel et quelque volaille aidant, la vie est même paisible dans un village que les jeunes ont déserté.

Car elle n’y a pourtant jamais été facile.

Me vient à l’idée le beau poème de Yupanqui, auquel j’ai déjà fait allusion :

Alejandro et les siens ont toujours été comme « l’aromo », cette plante des montagnes de l’Argentine, seule à survivre en altitude tant l’environnement est hostile.

(…) Como no tiene reparo,
todos los vientos le pegan.
Las heladas lo castigan
L’agua pasa y no se queda.

Ansina vive el aromo
sin que ninguno lo sepa.
Con su poquito de orgullo
porque es justo que lo tenga.

Pero con l’alma tan linda
que no le brota una queja.
Que en vez de morirse triste
se hace flores de sus penas.

¡Eso habrían de envidiarle
los otros, si lo supieran !

(Comme il n’a pas d’abri, ce sont tous les vents qui l’assaillent. Les gelées le malmènent, l’eau passe mais ne reste pas.
C’est ainsi que vit l’aromo, sans que personne le sache. Avec son petit peu d’orgueil, parce qu’il est juste qu’il en ait.
Mais avec l’âme si belle qu’il n’en jaillit pas une plainte. Et qu’au lieu de mourir triste, il fait des fleurs de ses peines.
C’est cela que devraient lui envier les autres, s’ils le savaient !).

Alejandro lui, ne fait pas de fleurs, mais du miel…

Sagesse « cosmique », « virgilienne » ! S’écrieront certains.

À part qu’on a fait dire à ce pauvre « Cosmos » bien des choses, depuis que le mot court le monde. Au gré de bien des fantasmes philosophiques…

Nous reviendrons un jour là-dessus.

Et qu’il n’est pas encore né, celui qui voudrait faire dire à Alejandro autre chose que ce qu’il veut dire. Bien ferme sur son rocher, tellement au-dessus des Michel Combe et autres bouffons dérisoires et médiatiques, ce n’est pas « l’aromo » qui va s’en laisser conter !

********

En passant, découverte en librairie du nouveau livre de Julio Llamazares : Distintas formas de mirar el agua, Alfaguara, Madrid 2015 (« Différentes façons de regarder l’eau ». Non encore traduit).

Cet excellent auteur, qui nous avait offert en particulier « La pluie jaune » (Verdier, Lagrasse, 1990, magnifiquement traduit par Michèle Planel), extraordinaire récit de la résistance d’un homme confronté à l’agonie de son village, y revient sur des thèmes qui informent toute son œuvre : celui du « destierro » du « déracinement », de l’exil ; et celui de « l’añoranza », cette inguérissable nostalgie qui ne peut pas ne pas l’accompagner.

Llamazares n’a pas connu l’exil pour raisons politiques, ni le déracinement pour raisons économiques.

Mais il porte en lui une expérience étrange qui a constitué pour lui un traumatisme d’enfance qu’il n’a pas surmonté, même s’il est parvenu à « faire des fleurs de ses peines »; et cela me semble le rendre immensément proche de tous ceux qui ont perdu ou, en ce moment particulièrement, perdent leur terre.

Son village natal fut englouti sous un lac de barrage. Lac auprès duquel nous sommes passés, dans les belles montagnes du Léon.

Sans espoir de retour. Un territoire à tout jamais perdu qui hante ses écrits, et leur confère une rare profondeur.

En témoigne cette question, énigmatique, tellement riche et insaisissable qu’on ne peut s’empêcher d’y revenir, fasciné, et qui me semble exprimer avec justesse l’abîme d’un tel déchirement :
« Puedes regresar a un lugar del que nunca te marchaste ? »
« Peux-tu revenir à un endroit dont tu n’es jamais parti ? »

J’ai connu de ces exilés qui n’ont jamais vraiment appris le français, parce qu’ils n’étaient en fait jamais partis. Parce que la contrainte n’avait arraché de chez eux qu’un fantôme qui se trouvait désormais suspendu entre des mondes, telles ces âmes errantes qui ne trouvent plus nulle part le repos.

Puissent ceux qui les accueillent leur procurer un peu de soulagement dans leurs épreuves!

À propos de « Que faire ?» : Simon Leys ou les habits neufs du professeur Badiou, et que Marcel Gauchet gagnerait à lire Lévinas et Pic de la Mirandole.

Le mauvais temps qui m’empêche de reprendre le chemin des montagnes me fait me pencher sur un petit livre qui a bien sûr déjà fait l’objet de nombreux commentaires.
Mais les sujets inépuisables qu’il aborde laissent la place à bien des réflexions.

Il s’agit de l’entretien d’Alain Badiou et de Marcel Gauchet, intitulé « Que faire ? Dialogue sur le communisme le capitalisme et l’avenir de la démocratie», Philosophie éditions, Paris 2014.

Les thèmes développés par l’ouvrage me paraissent au cœur de l’alternative politique à laquelle nous sommes confrontés, mais aussi de problématiques philosophiques plus larges.

Je ne ferai qu’évoquer pour commencer la polémique suscitée une nouvelle fois par l’attachement apparemment incurable de Badiou au maoïsme et à la « révolution culturelle », tellement celui-ci paraît surréaliste :

http://www.liberation.fr/chroniques/2014/10/10/badiou-hibernatus-philosophe_1119115
http://www.liberation.fr/culture/2014/10/26/l-antique-badiou-repond-au-fringant-joffrin_1129969

Et je me rangerai sur ce point à l’opinion de Lucien Bianco, pour lequel :
« Un Alain Badiou n’est possible qu’en France »

http://www.marianne.net/Un-Alain-Badiou-n-est-possible-qu-en-France_a243272.html

Je m’étonne simplement de l’audience d’un « intellectuel » capable d’un « coup de pied de l’âne » tel que celui qui met en cause, après son décès, la compétence et la rigueur enfin reconnues des travaux de Simon Leys :

« Les études sérieuses de la Révolution culturelle, c’est-à-dire celles qui ne sont pas des libelles propagandistes (libelles dont le prototype presque définitif a été le fameux « les Habits Neufs du président Mao », brillante improvisation idéologique de Simon Leys dépourvue de tout rapport au réel politique)… (A. Badiou, art. cité, Libération du 26/10/2014).

Cela doit être en effet une constante de cet « esprit français » déjà remarquable chez un Sartre qui, 25 ans après la publication de « Vers l’autre flamme » de Panaït Istrati était capable de prétendre que « La liberté de critique est totale en Urss ». « Passer de l’errare  au perseverare  semble être une tradition bien française », me dit Stultitia… »

Près de 50 ans après le début de la « révolution culturelle », il est bien dommage que l’immense Simon Leys ne soit plus là pour remettre à sa juste place Mr. Badiou, comme il l’avait fait en son temps avec la pitoyable Maria Antonietta Macciocchi :

http://www.lepoint.fr/video/video-pierre-ryckmans-dit-simon-leys-est-mort-11-08-2014-1852974_738.php

http://www.franceculture.fr/emission-grande-traversee-l-ombre-de-mao-archives-hommage-a-simon-leys-2013-08-30

Je me limiterai donc à la seule mention de Badiou que je connaisse dans les écrits de Simon Leys :

« Coïncidence : comme j’achevais la lecture du livre de Deron [Francis Deron, Le Procès des Khmers rouges. Trente ans d’enquête sur le génocide cambodgien, Gallimard, Paris 2009], je reçus une lettre d’un vieil ami parisien – fidèle correspondant qui me tient de temps à autre au courant de l’actualité intellectuelle et littéraire de la capitale. Commentant la remise à la mode d’un certain maoïsme mondain (voir par exemple la réédi¬tion posthume des Carnets de Barthes), il écrivait : « Je ne parviens pas à me départir d’un certain effroi en constatant comment le mensonge criminel sur le maoïsme perdure en toute impunité et surtout se régénère sans cesse […]. Voyez par exemple l’engouement actuel dont bénéficie en France le philosophe « radical » Alain Badiou, qui se flatte d’être un défenseur émérite de la « Révolution culturelle » ». Badiou écrit notamment : « S’agissant de figures comme Robespierre, Saint-Just, Babeuf, Blanqui, Bakounine, Marx, Engels, Lénine, Trotski, Rosa Luxemburg, Staline, Mao Tsé-toung, Chou En-lai, Tito, Enver Hoxha, Guevara et quelques autres, il est capital de ne rien céder au contexte de criminalisation et d’anecdotes ébouriffantes dans lesquelles depuis toujours la réaction tente de les enclore et de les annuler. »
J’ai sans doute tort de reproduire ici une citation de ce Badiou – que je ne connais d’ailleurs pas (et je n’oublie pas le vieux proverbe chinois : « Ne prenez jamais la bêtise trop au sérieux »). Mais, n’empêche, je suis choqué : quelle injustice ! Le nom de Pol Pot a été omis du petit panthéon badiolien – et il aurait pourtant tellement mérité d’y figurer, surtout en ce moment. Les « anecdotes ébouriffantes » rapportées par le livre de Deron et « le contexte de criminalisation » créé par le procès de Phnom Penh risqueraient justement d’« annuler » sa glorieuse mémoire. ». Simon Leys, Le génocide cambodgien, article paru dans Commentaire, n° 127, Automne 2009, repris dans Le studio de l’inutilité, Champs Flammarion, Paris 2014, p. 233-234.

Stultitia me rappelle encore l’exergue des « Habits neufs du président Mao » (Champ libre, Paris, 1971), tiré du conte d’Andersen, et qui pourrait tout aussi bien s’appliquer à notre professeur :

« — Mais papa, l’Empereur est tout nu ! s’écria l’enfant ».

Auquel elle rajoute le début de l’intervention du sinologue lors de la fameuse émission « Apostrophes » mentionnée plus haut :

« Que les idiots disent des idioties, c’est comme les pommiers produisent des pommes, c’est dans la nature, c’est normal. Le problème c’est qu’il y ait des lecteurs pour les prendre au sérieux. Et là évidemment se trouve le problème qui mériterait d’être analysé ».

Question à laquelle nous n’avons certes pas fini d’être confrontés, semble-t-il…

Mais j’ajouterai que c’est dommage.

Car de telles « idioties » tendent à jeter le discrédit sur des positions pertinentes développées par ailleurs par Alain Badiou, mais qui souffrent d’un tel voisinage idéologique.

En particulier dans le chapitre 7 (« Déconstruction du capitalisme »), où la critique porte sur « le capital qui régit idéologiquement et politiquement la démocratie parlementaire » (p. 116), ou sur les formes étatisées de la propriété collective, plaie des systèmes communistes du siècle passé, qui pourraient, dans le cadre de nouveaux modèles, laisser place à des « tentatives » qui « doivent rester multiformes », « un peu à la manière de ce qu’on fait les ouvriers des usines Lip dans les années 1970, qui ont frayé des voies originales d’autogestion » (p. 128-129).

Car en soi, revivifier « l’hypothèse » communiste (ou l’utopie, au sens positif et exploratoire du terme) ne manque pas en effet de légitimité, et n’a aucune raison d’être exclu a priori, au moins en tant qu’hypothèse de travail et objet de réflexion ou d’expérimentation. Marcel Gauchet lui-même reconnaît que les droits ouverts par la propriété privée doivent faire l’objet de limites, et que celle-ci, en ce qui concerne du moins les moyens de production, n’a aucune raison d’être considérée comme un dogme incontestable :

« La véritable question est celle des droits qu’ouvre la propriété privée d’un bien ou d’un capital. Aujourd’hui, je vous rejoins tout à fait sur ce point, on hypostasie ce principe, on lui accorde un blanc-seing. En conséquence de quoi, en détenant seulement quinze pour cent du capital d’une entreprise, on peut imposer un plan social et laisser des centaines, voire des milliers d’employés sur le carreau. Comment souscrire à cette forme de barbarie sociale qui s’autorise de l’idéologie néolibérale la plus perverse ? Je ne le peux pour ma part. Rien n’oblige à ce que les droits ouverts par la propriété privée permettent de telles pratiques. Nous pouvons envisager une réforme structurelle du cadre juridique qui l’enserre, dans un sens beaucoup plus respectueux des individus et de l’intérêt collectif » (p. 129).

Il est donc d’autant plus dommage de la part d’Alain Badiou, alors même qu’il prétend à une approche renouvelée, de discréditer cette voie par une allégeance maintenue aux pires modèles archaïques et criminels (maoïsme, « révolution culturelle », etc.).

Quelle crédibilité conférer alors à un tel désir de « renouvellement », et comment ne pas se méfier d’une analyse qui n’éprouve aucunement le besoin de se distancier des modèles en question, les laissant ainsi demeurer dans l’horizon des futurs possibles du communisme pour lequel elle milite ?
En dépit de certaines propositions pertinentes, monsieur Badiou est donc loin de nous rassurer sur ce point…

D’une façon plus fondamentale, l’opposition entre les deux interlocuteurs se concentre essentiellement, on le sait, sur le statut de la démocratie.

Pour Marcel Gauchet,

« la démocratie ne saurait se définir par l’autorité du capital. (…) La démocratie peut certes se rapprocher d’une telle physionomie d’ensemble (où elle semble être l’esclave du capitalisme), et actuellement, il est indéniable que nos dirigeants se mettent à genoux devant le système néolibéral et entérinent les dérives qu’il suscite (…) il existe une indépendance de principe de la démocratie, du mode d’organisation de la vie politique qu’elle représente, qui la rend à même de reprendre le dessus sur le capital » (p.80).

Après les échecs et les crises, il reste donc possible pour lui d’envisager « un troisième âge du réformisme démocratique » (p. 80).

Cet « optimisme démocratique » est combattu à la racine par Alain Badiou, pour lequel la démocratie est irrémédiablement aliénée par ce qu’il nomme « le grand Autre » que constitue le Capital, allusion au modèle de Marcel Gauchet du « désenchantement du monde » et de la « sortie de la religion », pour lequel le « Grand Autre » désigne une transcendance divine aliénante dont l’avènement de la démocratie signerait la fin en instaurant une logique de l’autonomie.

Alain Badiou : « Il faut se demander s’il n’y a pas également un grand Autre – autre que le grand Autre divin – qui se dissimule dans la démocratie représentative. Je soutiens que ce grand Autre, c’est le capital. Le capital est le grand Autre de la démocratie, soumise à sa domination et la perpétuant. Il est donc impossible d’arracher de manière définitive la société démocratique telle que nous la connaissons de la matrice capitaliste. Mais j’ajoute immédiatement que cela vaut de tout temps et en tout lieu. La démocratie est toujours liée et inféodée au capital » (p.79).

Position somme toute conforme à l’orthodoxie marxiste.

Sans être dupe des faiblesses de la démocratie, je dois reconnaître que, pour ma part, je me sens plus proche de la position de Marcel Gauchet, celle d’un réformisme radical qui conserve le cadre démocratique tout en essayant de le corriger, que de l’anti-démocratisme d’Alain Badiou.

Est-ce d’ailleurs vraiment un hasard s’il se conjugue, chez lui, avec les nostalgies maoïstes évoquées plus haut ?

« Democracy is the worst form of Government except all those other forms that have been tried from time to time », disait Churchill.
« La démocratie est le pire système de gouvernement, à l’exception de tous les autres qui ont pu être expérimentés ».

En dépit de critiques pertinentes et de propositions sensées, les références auxquelles Mr. Badiou demeure attaché ne parviennent pas à me convaincre d’abandonner ce « pire système de gouvernement », qui, conformément à la « stratégie du maximin » affectionnée par Machiavel, se révèle donc être, en tant que « moins pire », le plus rationnel en situation d’incertitude.

Mais il est un autre point de la philosophie d’Alain Badiou qu’il est dommage de voir discréditer par ses jugements indéfendables concernant le maoïsme et la « révolution culturelle ».

C’est son approche de la question du sujet, dans sa dimension individuelle et collective, approche qui manifeste d’ailleurs, en dépit de nuances, un accord d’ensemble avec celle de Marcel Gauchet :

« Je suis absolument d’accord avec vous », déclare Alain Badiou (p. 147) lorsque Marcel Gauchet énonce sa thèse de la « double subjectivisation » :

« Il faut à mon sens parler d’une double subjectivation. La politique est le domaine de l’expérience humaine où s’articulent une subjectivation individuelle et une subjectivation collective. Devenir sujet pour un individu passe par la déprise de soi-même, qui permet de prendre en charge les règles constitutives du contrat social ou de la forma¬tion d’une volonté générale. Le sujet politique advient à lui-même en se faisant partie prenante de ce processus. Mais il y a aussi un sujet collectif qui émerge de l’intégration des volontés individuelles. Ce sujet collectif n’est pas une hypostase distincte de ses composantes, il peut être contesté, dissipé par les personnes mêmes qui l’ont formé, selon des mécanismes sur lesquels on s’est entendu au préalable. Mais sa figure est ce qui donne sens, en ultime ressort, à la perspective du gouvernement de soi-même. La subjectivation politique, la politique tout court, dans le cadre démocratique, n’est rien d’autre que cette dyna¬mique qui fait communiquer l’individuel et le collectif, où les deux sphères s’articulent et se compénètrent » (p. 146-147).

Nous sommes là bien loin des thèses de la « disparition du sujet » et de leurs implications graves en ce qui concerne la possibilité même de l’éthique et du politique, que ces thèses soient d’origine nietzschéenne, foucaldienne ou heideggérienne.

Je les avais évoquées il y a quelques temps en m’étonnant de leur « nouvelle jeunesse » :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/03/07/a-propos-de-nietzsche-michel-onfray-judith-butler-et-dune-certaine-ringardise-anti-humaniste-qui-soffre-une-nouvelle-jeunesse-2/

Sur ce point, Alain Badiou se montre particulièrement clair :

« C’est avec cette vision des choses que je m’inscris en porte-à-faux. C’est contre elle que je me débats depuis le début. Aussi bien sur le plan purement philosophique que dans la dimension de la pratique, j’efforce de maintenir ces deux catégories de politique et de sujet. Plus encore, il existe à mon sens une connexion intime entre les deux. Je constate que des intellectuels qui ont longtemps été pour moi des camarades et des amis – je pense notamment à Sylvain Lazarus – étaient depuis toujours très réticents en ce qui concerne la notion de sujet, sans que je voie là autre chose qu’une distance purement philosophique. Mais, finalement, ils en sont venus à rejeter le concept même de « politique », et à tenir des propos à la mode sur « la fin de la politique », propos que tenaient, dès les années 1980, des philosophes de filiation heideggérienne, comme d’autres amis, Philippe Lacoue-Labarthe ou Jean-Luc Nancy. Or cette filiation tenait depuis toujours la notion de « sujet » pour métaphysique et obsolète. Oui, au niveau proprement philosophique, les concepts de sujet et de politique sont étroitement liés. Si vous niez la pertinence de l’un, vous finissez par nier la pertinence de l’autre. Je devais donc reconstruire la valeur des deux simultanément [Badiou fait ici bien sûr allusion en particulier à son ouvrage « Théorie du sujet », Seuil, Paris, 1982]. Avant d’y venir, peut-être serait-il utile, en guise de préalable, de définir brièvement ce que j’entends par « sujet ». Je distingue fermement cette notion de celle d’individu. Dans ma pensée est sujet celui qui décide de se montrer fidèle à un événement qui déchire la trame de son existence purement individuelle et atone. L’événement est toujours imprévisible, il fend et bouleverse l’ordre stagnant du monde en ouvrant de nouvelles possibilités de vie, de pensée et d’action. Une révolution en politique, une rencontre amoureuse, une innovation artistique, une découverte scientifique d’ampleur: ce sont là des événements. Ils font surgir quelque chose de profondément inédit, ils donnent lieu à une vérité jusqu’alors insoupçonnée – toute vérité est nécessairement liée, et postérieure, à la survenance événementielle. Le sujet est celui qui ne demeure pas passif devant l’événement; il se l’approprie, il s’engage résolument dans l’aventure qui se voit frayée. Le sujet désigne cette capacité d’intervention à l’égard d’un événement et cette volonté de s’incorporer à une vérité, dans un procès durable qui donne à la vie son orientation véritable. Il existe selon moi quatre grands domaines où des vérités se manifestent : la politique, l’amour, l’art et la science. La politique est donc l’un de ces lieux où un sujet peut advenir (…).
La politique est la dimension de la vie où un sujet peut produire un rapport universalisable aux autres et naître à lui-même dans ce rapport. C’est l’instance où un sujet s’engage dans un procès qui l’ouvre à lui-même, mais qui ouvre aussi le collectif auquel il appartient à un universel. On quitte le domaine du repliement solipsiste, de la méditation de soi-même sur soi-même. On ne se cantonne plus à l’abstraction, dont les sciences naturelles offrent le modèle. La politique fait de nous, d’abord individus épars, des sujets qui s’embarquent dans un projet collectif capable de régler la vision commune de volontés fédérées.
Aussi bien sur la politique que sur le sujet, ma conception est en totale rupture avec celle qui prévaut aujourd’hui. Que nous dit-on à propos du sujet? Qu’il se confond avec ses intérêts immédiats, économiques ou personnels. Suivre cette pente, c’est dissoudre la notion de sujet dans la fausse évidence de l’individu, en même temps qu’on dissout la politique authentique dans « les eaux glacées » du capitalisme. Certains penseurs américains actuels poussent très loin cette logique. Ils se prêtent à une radicalisation quasiment ontologique du libéralisme lui-même : pour expliquer toute chose, et pas seulement le fonctionnement des économies, il faudrait selon eux partir de l’idée d’atomes individuels régis par leurs intérêts exclusifs. Pour s’opposer à cette doctrine à tous égards intolérable, il s’agit de réorienter la théorie même du sujet : celui-ci nomme alors la disposition, la capacité à envisager le destin du collectif sous l’angle de son intérêt propre, mais pas exclusivement. C’est ce « pas exclusivement » qui constitue selon moi le foyer, le point nodal de la politique. C’est ce « pas exclusivement » qui fait signe vers cette dimension de l’universalisable, vers cette exception d’une vérité qui arrache et dépose le régime du pur individualisme » (p. 141-143).

Ce plaidoyer pour le sujet rencontre encore, me semble-t-il, au-delà de divergences ici de détail, la distinction opérée par Marcel Gauchet entre « individu, personne et sujet » :

« Le concept de sujet, également central dans ma propre entreprise, est d’une difficulté redoutable. On ne saurait en gommer la complexité. Il faut pourtant essayer d’en parler simplement. Pour en saisir les enjeux, il faut commencer par le dégager de son acception triviale, acception qui s’est imposée dans le langage philosophique courant. Le sujet, c’est la subjectivité, c’est-à-dire l’intériorité. Bref, le sujet, c’est moi. Sous cet angle, la notion n’a aucun intérêt. Et puis il y a une seconde acception, qui est historique, celle-là, dans la ligne de ce que la philosophie a essayé de cerner, depuis l’idéalisme allemand, comme spécificité de l’âge moderne. Le sujet, c’est le nom de certaines expériences ou de certains états de l’humanité rendus possibles par la modernité.
Pour y voir plus clair, il convient de distinguer l’individu, la personne et le sujet. L’humanité, comme les autres espèces animales, est composée d’individus au sens biologique du terme. Ces individualités biologiques ont la particularité d’être dotées de présence à soi et de réflexivité ; elles ont le sens de leur identité dans le cadre de collectifs également identifiés. C’est ce qui en fait des personnes qui se reconnaissent les unes les autres en tant que telles. Mais, en outre, au cours de la modernité et à la faveur de ce que j’ai appelé la sortie de la religion, ces personnes se sont transformées de l’intérieur pour devenir des sujets. Dès lors que l’humanité ne se conçoit plus en fonction d’un Autre qui lui confère la clé de son identité, mais qu’elle se rapporte à elle-même sous le principe de l’autonomie, elle entre dans l’âge de la subjectivité. La sortie de la religion revient à écarter l’altérité de la définition de soi, à trouver en soi ses propres raisons. L’humanité était assujettie a plus haut que soi, elle est devenue sujet d’elle-même. Encore faut-il bien préciser les voies de cette transformation de l’idée et de la pratique de soi » (p. 144-145).

Ces thèses de Marcel Gauchet, bien connues depuis « Le désenchantement du Monde » (Gallimard, Paris, 1985), quoi qu’éclairantes et devenues classiques, me paraissent souffrir toutefois d’une approche en partie réductrice.

Certes, Marcel Gauchet a toujours insisté sur le fait que la « sortie de la religion » ne signifie en rien la fin du religieux en tant que tel, qui n’a aucune raison de « cesser de parler aux individus » (cf. en particulier « Le religieux après la religion », dans : « Le Désenchantement…., op. cit. p. 393ss dans l’édition Folio).

On sait même que, pour l’auteur, le « religieux » judéo-chrétien, en tant que « religion de la sortie de la religion », a contribué de façon décisive au « désenchantement » (cf. dans: op. cit. Deuxième partie, « Apogée et mort de Dieu », « Le christianisme et le développement occidental », « La religion de la sortie de la religion » p. 195ss).

En cela, l’auteur retrouve des thèmes évoqués depuis bien longtemps par des auteurs juifs, chrétiens ou musulmans, en particulier celui de la lutte contre l’idolâtrie et la sacralité desreligions païennes :

« Pour le judaïsme, le but de l’éducation consiste à instituer un rapport entre l’homme et la sainteté de Dieu et à maintenir l’homme dans ce rapport. Mais tout son effort — de la Bible à la clôture du Talmud au vie siècle, et à travers la plupart de ses commentateurs de la grande époque de la science rabbinique — consiste à comprendre cette sainteté de Dieu dans un sens qui tranche sur la signification numineuse* de ce terme, telle qu’elle apparaît dans les religions primitives où les modernes ont souvent voulu voir la source de toute religion. Pour ces penseurs, la possession de l’homme par Dieu, l’enthousiasme, serait la conséquence de la sainteté ou du caractère sacré de Dieu, l’alpha et l’oméga de la vie spirituelle. Le judaïsme a désensorcelé le monde, a tranché sur cette prétendue évolution des religions à partir de l’enthousiasme et du sacré. Le judaïsme demeure étranger à tout retour offensif de ces formes d’élévation humaine. Il les dénonce comme l’essence de l’idolâtrie.
Le numineux* ou le sacré enveloppe et transporte l’homme au-delà de ses pouvoirs et de ses vouloirs. Mais une vraie liberté s’offense de ces surplus incontrôlables. Le numineux* annule les rapports entre les personnes en faisant participer les êtres, fût-ce dans l’extase, à un drame dont ces êtres n’ont pas voulu, à un ordre où ils s’abîment. Cette puissance, en quelque façon, sacramentelle du divin apparaît (…) comme blessant la liberté humaine, et comme contraire à l’éducation de l’homme, laquelle demeure action sur un être libre. Non pas que la liberté soit un but en soi. Mais elle demeure la condition de toute valeur que l’homme puisse atteindre. Le sacré qui m’enveloppe et me transporte est violence. […]
Le monothéisme marque une rupture avec une certaine conception du sacré. Il n’unifie ni ne hiérarchise ces dieux numineux et nombreux ; il les nie. À l’égard du divin qu’ils incarnent, il n’est qu’athéisme ».
E. Lévinas, Difficile Liberté, Paris, Albin-Michel, 19762, Une religion d’adultes, pp. 29-30.

*[ Le numineux est, selon Rudolf Otto et Carl Gustav Jung, ce qui saisit l’individu, ce qui venant « d’ailleurs », lui donne le sentiment d’être dépendant à l’égard d’un « tout autre ». C’est « un sentiment de présence absolue, une présence divine. Il est à la fois mystère et terreur, c’est ce qu’Otto appelle le mysterium tremendum. » (Wikipedia)].

Ainsi, pour une tradition judéo-chrétienne extrêmement documentée, il n’y a pas lieu d’opposer « hétéronomie » [le fait de recevoir la loi d’un autre] et « autonomie » [le fait de se donner à soi-même sa propre loi]. Comme le répète toute la tradition biblique, le don de la Loi qui vient de l’Autre est don de la liberté. La liberté n’existe que par le don d’un être libre qui communique à l’être qu’il crée sa propre capacité de liberté.

Pour le judéo-christianisme, il n’y a donc aucune raison, pour devenir autonome, d’« écarter l’altérité de la définition de soi » comme le dit Marcel Gauchet, puisque dans cette perspective c’est l’Autre qui, lui-même, pose l’être humain dans sa capacité d’autonomie, capacité qui ne pourrait exister sans un tel acte créateur.

À condition bien sûr de concevoir cet Autre non plus sur le modèle d’un Autre aliénant ou « obsédant », comme le font Feuerbach ou Sartre, mais bien comme celui qui crée en laissant à la créature cet « intervalle de discrétion », dont parle encore Emmanuel Lévinas dans Totalité et Infini, (ed. Biblio Essais, p. 51), expression qui elle-même s’enracine dans la belle thématique kabbaliste du צמצום (Tsimtsum), terme par lequel le judaïsme exprime ce mouvement de « contraction », de « retrait » du Créateur qui désire laisser à sa créature l’espace de la liberté dont il l’a rendu capable.

Certes, une telle perspective dépasse le champ d’un discours purement philosophique. Nous entrons là dans un modèle métaphysique, voire théologique qui ne peut relever que du choix d’une croyance ou d’une foi.

Mais, comme je l’ai montré à de multiples reprises, il importe que tout discours philosophique soit conscient des hypothèses qu’il met en œuvre, afin de ne pas courir le risque de prendre pour des « axiomes », « des vérités d’évidence » ce qui relève en fait de « postulats », prémisses dont la raison ne peut se passer pour construire ses modèles d’interprétation, mais qui reposent toutes, quelles qu’elles soient, sur la croyance, sur le choix d’un « engagement ontologique », qu’il soit agnostique, athée ou « religieux ».

Or, sur ce point, il semble que Marcel Gauchet s’arrête, malgré bien sûr des nuances qui seraient à préciser, à une vision proche de celle que nous donne Feuerbach de « L’essence du christianisme », celle d’un homme qui « s’aliène », qui se déprend de sa propre essence pour la projeter en un Dieu qui n’est jamais que sa propre création, l’image, l’hypostase de lui-même. Aliénation qui doit cesser avec l’âge adulte de l’individu et de l’humanité, lorsque l’homme est capable de ramener enfin en lui-même cet être qui n’appartient qu’à lui, accédant ainsi à l’autonomie.

« Ce qui est Dieu pour l’homme, c’est son esprit et son âme, et ce qu’est l’esprit de l’homme, son âme et son cœur, c’est son Dieu : Dieu est l’intérieur de l’homme révélé, le soi de l’homme exprimé ; la religion est le dévoilement solennel des trésors cachés de l’homme (…) L’homme projette d’abord son essence hors de lui, avant de la retrouver en lui-même ». L Feuerbach, L’essence du Christianisme [1841], Manifestes philosophiques [1839-1845], textes choisis et traduits par Louis Althusser, PUF, Paris, 1973, p. 71.

Ce schéma de Feuerbach, fort classique voire scolaire, semble être à la base de la dynamique du « désenchantement » telle que nous la présente Gauchet : après la phase immature de « l’hétéronomie », correspondant à l’aliénation de l’homme à un « grand Autre », advient la phase de « l’autonomie » que suscite le processus historique de « désaliénation », de « désenchantement ».

Et même si le judéo-christianisme participe donc pour lui à ce processus, Marcel Gauchet ne semble parvenir à sortir de la perspective de Feuerbach (reprise pour l’essentiel par Marx, Sartre et l’essentiel de l’athéisme contemporain) : celle d’une opposition de termes, dont l’un ne peut être que par l’exclusion de l’autre. L’essence de Dieu ne pouvant qu’exclure l’existence de l’homme, l’existence de l’homme ne pouvant qu’exclure l’existence de Dieu, même si, donc, une certaine évolution du « religieux » a pu contribuer à la prise de conscience de cette vérité fondamentale, et que rien n’empêche de le conserver sous la forme d’un accessoire privatisé, dont la fonction est désormais achevée en ce qui concerne l’interprétation de l’être de l’homme.

Mais – peut-on demander à Marcel Gauchet – de quel droit faudrait-il donc que la thèse de Feuerbach, ou du moins une perspective proche, demeure l’horizon ultime et incontestable de compréhension du phénomène religieux ? N’est-ce pas transformer ce qui n’est qu’hypothèse métaphysique, postulat, en vérité consacrée ?

Or, cette transformation abusive ferme l’espace à d’autres modèles ni plus ni moins légitimes.

Parmi ceux-ci, ne serait-il pas possible d’envisager l’hypothèse judéo-chrétienne de la façon dont elle-même se comprend, c’est-à-dire en privilégiant la notion d’Alliance libératrice (ברית , berith), plutôt qu’en la dissolvant a priori dans celle d’une « opposition dialectique » entre aliénation et désaliénation, qui ne correspond à son « essence » que dans la vision qu’on peut estimer très réductrice de Feuerbach et de ceux qui s’en inspirent ?

(On peut lire à ce sujet le livre fort suggestif de Shmuel Trigano, Philosophie de la Loi, Cerf, Paris 1991, en particulier le Livre I, qui traite de « L’alliance-monde » et du « Milieu de la liberté »).

Cette remise à leur juste place des poncifs feuerbachiens permettrait alors de s’interroger sur la pertinence éventuelle de ce qui, pour E. Lévinas, constitue le b. a. ba de la tradition biblique :

« Comme les juifs, les chrétiens et les musulmans savent que si les êtres de ce monde ont la condition de résultats, l’homme cesse son existence de simple résultat et reçoit, selon le mot de Thomas d’Aquin, « une dignité de cause », dans la mesure où il subit l’action de la cause, extérieure par excellence, de la cause divine. Nous soutenons tous en effet que l’autonomie humaine repose sur une suprême hétéronomie et que la force qui produit de si merveilleux effets, la force qui institue la force, la force civilisatrice, s’appelle Dieu ». E. Lévinas, Difficile Liberté, op. cit. p. 25.

B.a. ba qui a été décliné de diverses façons au cours de la tradition juive, chrétienne et musulmane, et dont je ne citerai que quelques moments, tellement ils sont nombreux, que j’emprunte à la remarquable postface qu’Olivier Boulnois a consacrée aux œuvres de Pic de la Mirandole, et à leur arrière fond chez les Pères de l’Église (« Humanisme et dignité de l’homme », dans : Jean Pic de la Mirandole, Œuvres Philosophiques, PUF, Paris 1993).

« Le lien entre (…) dignité et liberté peut lui aussi se prévaloir d’une longue tradition dans la théologie patristique grecque : l’homme est l’image de Dieu parce que l’un et l’autre sont une liberté » (…) Dès Théophile d’Antioche, la liberté apparaît comme la clé de la destinée humaine (…). Pour Irénée de Lyon, et contrairement à ce qu’affirme la gnose, la perfection de l’homme n’est pas celle de sa nature spirituelle, mais celle à laquelle il parviendra librement (…) ‘’Le froment et la paille sont des êtres sans âme ni raison ; ce qu’ils sont, ils le sont de par leur nature même. L’homme, au contraire, est raisonnable, et par là semblable à Dieu ; créé libre et maître de ses actes, il est pour lui-même cause qu’il devient tantôt froment et tantôt paille’’ [Contre les Hérésies IV, 4,3](…) ‘L’homme est libre dans sa décision (liberae sententiae) depuis le commencement – car Dieu aussi est libre dans sa décision, lui à la ressemblance de qui l’homme a précisément été fait’’[Contre les Hérésies IV,37,4] » (O. Boulnois, op.cit. p. 319).

On pourrait bien sûr évoquer encore le célèbre : « La gloire de Dieu c’est l’homme vivant » (« Gloria enim Dei vivens homo », Contre les Hérésies, IV, 20:7, qu’on peut traduire aussi : « La gloire de Dieu, c’est l’homme debout »). Et bien sûr, entre bien d’autres sources, Grégoire de Nysse et Cyrille d’Alexandrie :

« Grégoire de Nysse est sans doute l’auteur qui développe le plus souvent cet aspect de l’anthropologie. L’âme a été créée pour dominer le monde, elle a reçu un honneur divin qui l’égale à Dieu, le plus beau et le plus précieux des dons qui constituent l’homme à l’image de Dieu et lui font transcender le monde : la faveur d’être indépendante et libre. Sa dignité royale, qui l’élève au-dessus de toutes les conditions particulières, l’âme la manifeste par son autonomie, son indépendance, par le fait qu’elle est maîtresse de son propre vouloir. Le premier bien est la liberté, qui consiste ‘’à être libre de tout déterminisme, à n’être soumis à aucun pouvoir physique, mais à avoir, dans ses décisions, une volonté indépendante, libre de ses choix’’ [De la création de l’homme, PG,44, 134BD]» (O. Boulnois, op. cit. p. 321)

« Cyrille d’Alexandrie souligne également : ‘’L’homme créé dans les débuts s’était vu confier les rênes de ses propres vouloirs et disposait de l’inclination vers ce qu’il pouvait choisir. Libre en effet est la divinité d’après laquelle il avait reçu sa forme.’’ [Glaphyres sur la Genèse, 4 (PG, 69, 24)] (O. Boulnois, op.cit. p.322).

C’est cette tradition solidement ancrée dans le judéo-christianisme, et que je n’ai fait qu’esquisser ici, qui constitue donc le terreau dans lequel va s’enraciner l’affirmation de l’autonomie de l’homme, chez les humanistes de la Renaissance et Pic de la Mirandole en particulier :

« On voit ainsi dans quelle immense lignée Pic s’insère. L’homme est libre parce qu’il est l’image de Dieu, et que Dieu n’est contraint à rien lorsqu’il crée. Autrement dit, c’est parce que Dieu est libre que l’homme, son image, est libre, et non l’inverse. La liberté n’est pas quelque chose qui se surajouterait à l’image de Dieu et qui risquerait de la troubler (ce qui serait le cas si on plaçait la source de la ressemblance entre Dieu et l’homme dans l’intellectualité). Elle est l’image de Dieu elle-même, ce par quoi l’homme autonome se rapproche le plus du Dieu créateur » (O. Boulnois, op.cit. p.323).

C’est bien tout cela qui prépare en effet les magnifiques textes du « De dignitate hominis » « Sur la dignité de l’homme », dont on connaît la postérité dans l’histoire de la pensée et des institutions :

« Je ne t’ai donné ni place déterminée, ni visage propre, ni don parti¬culier, ô Adam, afin que ta place, ton visage et tes dons, tu les veuilles, les conquières et les possèdes par toi-même. La nature enferme d’autres espèces en des lois par moi établies. Mais toi, que ne limite aucune borne, par ton propre arbitre, entre les mains duquel je t’ai placé, tu te définis toi-même. Je t’ai mis au milieu du monde, afin que tu puisses mieux contempler autour de toi ce que le monde contient. Je ne t’ai fait ni céleste ni terrestre, ni mortel ni immortel, afin que, souverain de toi-même, tu achèves ta propre forme librement, à la façon d’un peintre ou d’un sculpteur. Tu pourras dégénérer en formes inférieures, comme celles des bêtes, ou, régénéré, atteindre les formes supérieures qui sont divines ». J. Pic de la Mirandole, De dignitate hominis, dans: Oeuvres philosophiques, PUF 2001, p. 67.

Citons encore le commentaire qu’en donne O. Boulnois, qui le replace dans une problématique de philosophe contemporaine :

« Selon Sartre, L’existentialisme est un humanisme, Nagel, 1970, « il n’y a pas de nature humaine, puisqu’il n’y a pas de Dieu pour la concevoir » et par conséquent « l’homme n’est rien d’autre que ce qu’il se fait » (p. 22). Pic pose déjà cette conclusion (cf. Discours sur la dignité de l’homme, p. 11) sans en admettre la prémisse : la liberté n’exclut pas que l’on ait une essence ou une nature; non seulement elle n’est pas contradictoire avec l’existence de Dieu, mais elle en est l’image » (O. Boulnois, op.cit. p.294. note 4).

A la lumière de cette articulation originale opérée par la tradition judéo-chrétienne, il deviendrait alors possible de penser une autonomie qui n’est pas abolie, mais au contraire instituée par une hétéronomie créatrice qui la précède en la posant dans son être propre.

Il serait évidemment nécessaire de montrer combien une telle articulation féconde entre hétéronomie et autonomie, tout en cheminant tout au long de l’histoire, a pu être aussi oubliée et pervertie, en particulier par la tentation permanente de ce « grand Autre » aliénant dont elle est pourtant l’antithèse, et dont la fascination reste si forte dans le domaine du politique comme au cœur des religions.

En cela, l’approche de Marcel Gauchet demeure précieuse. En dépit de son caractère abusivement réducteur, car, encore une fois, rien n’empêche de penser de façon plus fine le rapport de l’hétéronomie et de l’autonomie.

Cornélius Castoriadis par exemple nous rappelle avec pertinence que :

« Le sujet (…) n’est donc pas le moment abstrait de la subjectivité philosophique, il est le sujet effectif pénétré de part en part par le monde et par les autres. Le Je de l’autonomie n’est pas Soi absolu, monade qui nettoie et polit sa surface extéro-interne pour en éliminer les impuretés apportées par le contact d’autrui; il est l’instance active et lucide qui réorganise constamment les contenus en s’aidant de ces mêmes contenus, qui produit avec un matériel et en fonction de besoins et d’idées eux-mêmes mixtes de ce qu’elle a trouvé déjà là et de ce qu’elle a produit elle-même.
Il ne peut donc s’agir, sous ce rapport non plus, d’élimination totale du discours de l’autre – non seulement parce que c’est une tâche interminable, mais parce que l’autre est chaque fois présent dans l’activité qui I’« élimine ». Et c’est pourquoi il ne peut non plus exister de « vérité propre » du sujet en un sens absolu. La vérité propre du sujet est toujours participation à une vérité qui le dépasse, qui s’enracine et l’enracine finalement dans la société et dans l’histoire, lors même que le sujet réalise son autonomie » (L’institution imaginaire de la société, Seuil, 1975, Points Essais, p. 158).

Cette importance de ce que Castoriadis nomme le « social-historique », dans lequel sont dès-toujours insérés aussi bien les individus que les communautés empêchant de concevoir l’autonomie autrement que comme processus permanent de création de significations et d’un imaginaire renouvelés, sur fond d’une hétéronomie tout aussi irréductible qu’insondable.

Mais, et ici la question s’adresse aussi bien à Castoriadis qu’à Gauchet comme à toute autre théorie revendiquant une telle institution de significations dans laquelle l’autonomie occupe une place centrale, qu’en est-il dans ce processus du statut de la norme ?

En d’autres termes, comment comprendre tout simplement qu’il y ait un désir d’autonomie, ou du moins d’autonomisation, plutôt que rien, et comment comprendre que ce désir ne « parte pas dans tous les sens » de façon purement chaotique ou arbitraire mais s’oriente en fonction de « valeurs » qui, pour nos deux philosophes, ont à voir, on le sait, avec la solidarité, la justice, l’équité ?

Pour Pic de la Mirandole et la tradition dont nous l’avons vu redevable, cette exigence d’autonomie n’a rien d’arbitraire, car elle exprime « la clé de la destinée de l’homme » par le don d’un Créateur libre et juste, qui instaure en sa créature ce désir de liberté et de justice qui la constitue, l’anime et la norme.

Mais peut-on concevoir sans absurdité un tel désir, une telle norme, sur un fond de néant ou d’informe, tels que nous le proposent ceux qui, ayant « désenchanté le monde », laissent désormais l’homme dans une solitude « ontologique », sans cette altérité qui, seule, pourrait lui conférer la « dignité de cause » dont nous parle Lévinas à la suite de Thomas d’Aquin ?

« Ex nihilo, nihil fit », « Du rien, rien ne peut sortir » pourrait-on traduire cette maxime. Ni désir d’autonomie, ni désir de justice.

Les question posées par les grandes religions ne relèvent donc pas de consolations puériles pour arriérés mentaux, mais s’inscrivent dans l’exigence de cette cohérence fondamentale qui caractérise tout « récit des origines ».

Jacques Berque nous le rappelle en réfléchissant au statut de la norme dans le Coran :

« Qu’est-ce qu’une norme ? Une règle, un principe, un critère, auxquels se réfère implicitement ou expressément la conduite de la personne ou du groupe, ou la décision du juge. Avant d’entrer dans des aspects plutôt techniques (…), je vais me référer aux horizons philosophiques du débat. Selon David Hume (1711-1776), il n’y a pas de devoir-être qui puisse se fonder sur un il est. Tous les ouvrages de philosophie morale ou juridique discutent cette formule agressive. Que voulait-elle dire au juste ? Que l’obligation ne peut jamais se fonder sur le seul constat objectif d’une réalité. C’était là ruiner à l’avance toutes les morales positivistes, toutes les morales sociologiques sur lesquelles pourtant, au siècle suivant celui de Hume, on fonderait tant d’espoirs. Lui-même, d’une certaine façon, frayait le chemin à l’impératif catégorique de Kant, non sans lancer un pont inattendu, lorsqu’on songe à sa pensée vigoureusement sceptique, en direction des religions révélées. Pour ces dernières, en effet, la normativité se fonde avant tout sur les commandements de Dieu, sur un principe édicté. Autant dire sur une norme centrale, dont découleraient toutes les autres. « Centralité » et « déductivité » : c’est aussi ce à quoi pense, dans un contexte diamétralement opposé, ce grand philosophe du droit, tout proche de nous, Hans Kelsen (1880-1973) pour qui, dans un système juridique quelconque, tout se ramène par niveaux et par degrés à ce qu’il appelle lui aussi une norme centrale, une norme fondamentale : grund norm, disait-il dans ses travaux de jeunesse, qu’il écrivait en allemand avant d’émigrer aux États-Unis. Mais d’où tirer cette première assise ? Le débat reste ouvert de savoir quelle peut être l’origine de l’obligation dans les systèmes qui entendent se passer de révélation. Je dois dire que la recherche à ce sujet se montre assez pauvre dans l’école française » (Relire le Coran, Albin Michel, Paris 1993, p. 80-81).

À cette interrogation, le judéo-christianisme, tout comme l’islam, répondent, on le sait, en plaçant en Dieu la liberté et la justice, dont il communique le désir aux être créés « à son image ».

Car d’où viendrait donc que l’univers du « fait », privé par nature d’éthique et de droit se mette dans l’homme à produire une exigence d’éthique et de droit ?

À cette question soulevée par l’islamologue, le théologien du judaïsme donne une réponse similaire :

« L’affirmation de la liberté dans l’histoire et dans la nature, est celle d’un dépassement de ce qui est, par ce qui doit être. Les lois naturelles sont celles de la force, nous le savons à présent de manière certaine. Les lois de l’histoire sont également celles de la force et de l’intérêt. C’est parce que Pharaon est fort qu’il peut asservir les Hébreux. C’est parce qu’il a besoin de main d’œuvre exploitée et opprimée, pour l’équilibre de son économie, qu’il ne « connaît pas YHWH et qu’il ne veut pas laisser partir Israël ». Le principe de liberté n’est pas naturel, n’est pas de nature historique. Il n’est donc pas une loi, mais un ordre, un commandement, un devoir, une obéissance qui accomplit l’homme, la société et l’humanité tout entière. Nous dirons qu’il est transcendant, qu’il est révélé, qu’il est divin, qu’il est une Mitsvah (ordre divin). La liberté n’advient pas de l’histoire; elle ne surgit pas de la nature ni n’émerge de ce qui est. Elle survient de ce qui doit être, de l’extérieur de l’histoire et de la nature. Nous sommes donc fondés à dire, avec le discours biblique, que Pessah est non seulement le temps de la libération, mais aussi et surtout le signe de l’intervention divine dans l’histoire, l’affirmation de la Transcendance et la victoire sur la nature de l’être ».
A. Abécassis, Présentation de la Haggadah de Pâque, Berg International, Paris, 1982, p. 7-8.

« Dans une ‘’autonomie sans altérité’’, sans autre norme que la sienne, l’homme risque fort de ressembler à ce « self made man » que nous dessine Chaval », me dit Stultitia.

img058

Il semble bien, hélas, que ce soit déjà le cas…

À moins qu’il n’en revienne à quelque « loi de la Nature » à la mode, comme à celles de ce fameux « Cosmos », qui, entre autres réussites, faisaient des esclaves et des femmes des êtres inférieurs « par essence ».

Ou encore à cet « amor fati » [acceptation du destin] qui, avec Nietzsche, prône le modèle de  la « bête blonde germanique » comme expression d’une « Volonté de Puissance » inscrite dans l’ordre chaotique de la Vie.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/01/03/eternite-de-lessence-du-corps-chez-spinoza-et-resurrection-et-derechef-de-nietzsche-et-de-ses-mythes-et-de-m-onfray-qui-gagnerait-a-lire-un-peu-mieux-ses-maitres-2/

Toutes expressions de ce « grand Autre » aliénant auquel l’avènement de l’idée d’autonomie nous avait permis d’échapper.

Encore faudrait-il que cette idée ne devienne pas à son tour aliénante, en nous enfermant dans une solitude inaccessible à l’espoir vivifiant de l’altérité.

Quelques brèves : à propos d’un rapport de l’ADEME, d’Oskar Gröning et de Michel Onfray. Et toujours du Pape et de l’homosexualité…

En attendant d’autres approches rigoureuses, une étude critique à propos d’un rapport qui paraît pour le moins problématique et qui suscitera, il faut l’espérer, de fécondes discussions :

http://www.atlantico.fr/decryptage/electricite-tout-renouvelable-est-possible-retour-rapport-ademe-remy-prud-homme-2103864.html

Certes, le projet du rapport de l’Ademe dont il s’agit
http://www.ademe.fr/sites/default/files/assets/documents/rapport100enr_comite.pdf

se présente comme séduisant : qui ne souhaiterait en effet sortir de la machinerie nucléaire en la remplaçant à 100% par du renouvelable à l’horizon 2050 ?

Mais il est permis de continuer à se demander si les mesures présentées sont vraiment à la hauteur des enjeux.

 » La complexité et la richesse des modèles utilisés cache mal la fragilité des nombreuses hypothèses faites sur la disponibilité, les performances, les coûts des technologies évoquées.  » (art.cité).

Entre autres proposition bien discutables, et parti-pris méthodologiques quelque peu douteux, les « solutions » envisagées en ce qui concerne la question essentielle du stockage des EnR sont expédiées en quelques lignes avec une désinvolture sidérante pour qui s’est un peu intéressé à la question (p. 32-36).

Quid d’une réflexion solidement documentée sur la part des STEP (dont on connaît les limites physiques en France à moins d’agrandir considérablement et à grand frais la surface des retenues d’eau déjà existantes, au risque de multiplier les Sivens de façon exponentielle..), sur celle des batteries, de leur volume, de leur coût et de leur nuisance, quid encore d’une évaluation chiffrée du rendement du « power to gas », etc.

Sur tout cela, on reste sur sa faim et invités à se contenter de quelques proclamations incantatoires.

On peut se demander s’il n’y a pas là quelques relents de certains fantasmes new age « à la Rifkin », qui, pour être à la mode dans certains milieux, n’en présentent pas moins un degré de fiabilité plus que contestable…

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/12/15/pot-pourri-ecologique-a-propos-du-petrole-des-abeilles-de-la-surpopulation-de-rifkin-et-dautres-pachydermes/

N’oublions pas non plus que le rapport ne concerne que le mix électrique, qui lui-même ne représente qu’environ 30% de l’énergie totale consommée en France.

Dans l’hypothèse – souhaitable, mais encore largement à étayer, semble-t-il (cf. entre autres les « trois si » évoqués p2 de l’article cité de Mr. Prud’homme) – où il s’avérerait possible de « dénucléariser » 100% de ces 30%, il resterait encore à pourvoir à 70% de notre consommation d’énergie, actuellement assurée par les ressources fossiles.

Par quel moyen ?
L’étude ne le dit pas…

À suivre, donc.

[Ajout du 05/01/2016:

Des articles qui confortent les critiques du blog cité ci-dessus:

http://abonnes.lemonde.fr/economie/article/2015/12/02/l-illusion-d-une-electricite-100-renouvelable_4822316_3234.html?xtmc=balibar&xtcr=3

http://sciences.blogs.liberation.fr/home/2015/11/ademe-un-mix-%C3%A9lectrique-100-enr.html

****************
Un bref article récent m’a profondément ému. Il concerne le procès de l’ancien SS Oskar Gröning.

http://www.lemonde.fr/europe/article/2015/04/22/en-proces-l-ancien-ss-d-auschwitz-oskar-groning-se-dit-moralement-coupable_4620441_3214.html

Le procès d’Oskar Gröning […] doit se poursuivre jusque fin juillet. Il encourt une peine comprise entre trois et quinze ans de prison.
Eva Mozes Kor, 81 ans, survivante de la Shoah, qui a vu sa famille « partir en une demi-heure » et qui est venue des Etats-Unis pour se constituer partie civile, a jugé « qu’il aurait pu comme des milliers d’autres nazis se cacher dans l’ombre. Peu ont le courage de se mettre en avant. On ne peut pas changer le passé mais on peut prendre ses responsabilités », a-t-elle dit. En marge de l’audience, celle-ci a déclaré : « Le fait de le voir en face me fait réaliser qu’il fait de son mieux avec son corps et son esprit, car il a beaucoup de difficultés physiques et certainement émotionnelles. »

Mais qu’est-ce donc qui pousse un homme qui, en effet, « aurait pu comme des milliers d’autres nazis se cacher dans l’ombre », à reconnaître sa responsabilité et à se sentir « moralement coupable » ?

Un homme qui aurait pu encore, comme Dutch ou Eichmann, se glorifier du devoir accompli par les bons fonctionnaires du Parti qu’ils étaient et dire comme le second : « Je descendrai dans la tombe le sourire aux lèvres à la pensée que j’ai tué cinq millions de Juifs. Cela me procure une grande satisfaction et beaucoup de plaisir ».

Il semble bien difficile de le comprendre sans revenir à la bonne vieille et mystérieuse « conscience morale », dont le cadavre bouge encore malgré les coups portés contre elle et l’accusation infamante de pathologie morbide judéo-chrétienne, qui la réduit à une « symptomatologie », comme nous le répète Nietzsche dans « le Crépuscule des idoles ».

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/01/03/eternite-de-lessence-du-corps-chez-spinoza-et-resurrection-et-derechef-de-nietzsche-et-de-ses-mythes-et-de-m-onfray-qui-gagnerait-a-lire-un-peu-mieux-ses-maitres-2/

On peut certes continuer à hurler avec quelques loups à la mode, et prôner, avec cette admirable persévérance dans la démagogie qui hypnotise les médias, une « sagesse sans morale ».

« Sagesse » dans laquelle la conscience se dissoudrait dans « l’innocence » d’un « devenir » cosmique qui délivrerait enfin l’homme de la « camisole » de la culpabilité pour l’introduire dans l’harmonieuse félicité d’un « au-delà du bien et du mal ».

[je commenterai peut-être un jour la dernière parution de Michel Onfray, « Cosmos. Vers une sagesse sans morale », mais j’avoue que la perspective de devoir composer les quatre pages de mises au point que nécessiterait presque chacune des 528 pages de l’auteur me décourage pour le moment. En attendant, je renvoie donc le lecteur aux quelques posts que j’ai pu lui consacrer en vue de retracer certains éléments de la genèse de ses mythes et de ses croyances…].

Mais j’ai déjà eu plusieurs fois l’occasion de dire combien de tels systèmes de croyances qui jettent le discrédit sur la conscience morale me paraissent de nos jours stériles et ringards.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/03/07/a-propos-de-nietzsche-michel-onfray-judith-butler-et-dune-certaine-ringardise-anti-humaniste-qui-soffre-une-nouvelle-jeunesse-2/

Et j’avoue que je partage ce qui semble bien être l’admiration dont témoigne Eva Mozes Kor, la victime, devant son bourreau, cet homme de 93 ans qui a l’audace et la simplicité de se reconnaître, enfin, « moralement coupable ».

Car ce simple aveu fait de lui, en dépit de ses crimes, un homme d’honneur, et j’espère que la suite du procès ne démentira pas ce geste initial.

Certes, comme nous le disaient Vladimir Jankélévitch ou Simon Wiesenthal, « Le temps effacera peut-être la peine et la douleur, mais comme le pardon est un acte volontaire, il m’apparait que seule la personne qui a été́ offensée peut prendre la décision de pardonner ».

Mais si se reconnaître coupable et responsable ne peut racheter la monstruosité des fautes commises ni revendiquer un pardon que les innombrables victimes ne peuvent plus accorder, cela n’en constitue pas moins une marque d’honneur et de liberté, et un témoignage d’humanité que ne pourront jamais avilir aucune veulerie ni aucune croyance philosophique, aussi « branchée » qu’elle puisse paraître.

(À propos, puisque j’ai parlé de Jankélévitch, et pour remettre à leur juste place philosophique les chantres de la « sagesse sans morale » – « y’a pas photo », me glisse Stultitia… -, on pourra relire l’extraordinaire petit livre « Le paradoxe de la morale », Seuil 1981. Certes dense et exigeant malgré son faible volume. Mais en quoi la recherche de la vie bonne devrait-elle nécessairement rimer avec la logorrhée démagogico-médiatique ?).

***************

Enfin pour continuer avec la série « François entre Communication et Double Injonction »,

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/01/26/ou-lon-apprend-comment-le-bon-pape-francois-preche-aux-petits-lapins-dans-le-jardin-enchante-de-double-injonction/

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/01/04/de-la-lecture-de-lydie-salvayre-comme-therapie-contre-lalzheimer-spirituel-et-quil-ne-faut-pas-prendre-les-petites-filles-pour-des-enfants-de-choeur/

etc…

citons le dernier épisode, qui vient tout juste de sortir :

http://www.lemonde.fr/religions/article/2015/04/09/le-pape-bloque-la-nomination-d-un-ambassadeur-de-france-gay_4612443_1653130.html

Épisode qui mérite bien le leitmotiv qui fait la joie de Stultitia :
« On ne résout pas un problème avec les modes de pensée qui l’ont engendré » disait, paraît-il, Einstein….

Pour une spiritualité laïque. Une lecture d’Abd al Malik avec Paul Ricœur et quelques autres.

La notion de « spiritualité laïque » revient sur le devant de la scène avec le petit livre fort pertinent d’Abd al Malik, Place de la République (Indigène 2015), sous-titré « Pour une spiritualité laïque ».

[18/03: ajout du lien]

http://www.telerama.fr/livre/abd-al-malik-l-islam-est-meconnu-par-les-musulmans-eux-memes-et-par-les-autres,123130.php

J’avais eu l’occasion, il y a quelques temps, de réfléchir à ce thème à propos de la parution d’un ouvrage de Luc Ferry ainsi que de quelques interventions dans les médias qui l’avaient accompagné.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2013/11/27/archi-archives-de-stultitia-2008-une-spiritualite-laique/

Je m’étonnais alors de la confusion qui régnait sur le sujet.

Pour Luc Ferry en effet, mais aussi d’une certaine manière pour André Comte Sponville ou Matthieu Ricard qui ont pu développer des idées proches quoique plus nuancées, il semblerait qu’il suffise de désolidariser le terme « spiritualité » de celui de « religion » (que ces auteurs semblent réserver aux traditionnelles « Religions du Livre ») pour assurer le caractère « laïque » de la dite « spiritualité ».

On trouve ainsi chez Luc Ferry, pour reprendre des citations que j’en faisais alors, l’affirmation que la « spiritualité » stoïcienne par exemple (d’autres préférant le spinozisme, le bouddhisme, etc.), « doctrine de l’harmonie avec l’ordre cosmique » qui nous enseigne « qu’on est soi-même un fragment d’éternité » serait en quelque sorte « neutre », moins religieuse ou métaphysique, et partant plus « laïque » que les représentations issues des « religions » juives, chrétiennes ou musulmanes.

Mais outre les questions de terminologie (cf. sur la question mon post ci-dessus : la distinction entre « religion » et « spiritualité » est loin de toujours aller de soi…), lorsqu’on choisit de qualifier une quelconque doctrine, qu’il s’agisse du stoïcisme, du bouddhisme ou de l’athéisme, de « spiritualité », sous prétexte qu’elle ne renverrait pas à la vision d’un Dieu « personnel » mais à celle d’un « ordre cosmique » comme le dit le stoïcien Chrysippe, d’une « Substance nécessaire » à la mode spinozienne théiste ou athée, d’un « Tao » ou d’un « Dharma », on ne s’exonère pas pour autant de systèmes, de visions du monde, d’interprétations globalisantes de notre condition humaine dont on ne voit pas en quoi ils seraient plus « laïques » que les « religions » traditionnelles auxquelles ils prétendraient se substituer.
(Rappel : j’avais aussi longuement parlé des ambiguïtés de l’interprétation athée du spinozisme dans un post précédent :
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2013/12/31/eternite-de-lessence-du-corps-chez-spinoza-et-resurrection-et-derechef-de-nietzsche-et-de-ses-mythes-et-de-m-onfray-qui-gagnerait-a-lire-un-peu-mieux-ses-maitres-1/ )

Dans tous les cas, nous restons dans le domaine de la croyance en des « modèles », des « récits fondateurs » qui ont chacun leur caractère métaphysique propre.

J’ai aussi montré à diverses occasions combien la croyance nietzschéenne ne peut bien évidemment échapper à ce statut de modèle métaphysique globalisant, certes bien peu conciliable en tant que tel avec la laïcité.

Prétendre alors que quelque « philosophie antique », ou que le spinozisme, le bouddhisme, le taoïsme, ou encore une philosophie athée se concilieraient mieux avec la laïcité que les religions « traditionnelles » en Occident, relève donc d’un grave contre-sens, voire d’une supercherie.

Ce serait, une fois de plus, répéter l’éternelle aberration ayant amené à faire du judaïsme, du christianisme, de l’islam ou autres socialisme, communisme ou fascisme des « religions officielles » ou « dominantes », ou des « doctrines d’État ».

« On en prend d’autres, et on recommence la même chose » me dit Stultitia.

La persécution des Rohingya par les bouddhistes en Birmanie ou les pogroms menés par les intégristes hindouistes contre diverses communautés nous montrent hélas que le refus de l’autre n’est pas réservé à quelques religions ou à quelques doctrines athées, mais que c’est un virus susceptible de se développer allègrement quel qu’en soit le support.

On le sait, on peut tout aussi bien le rencontrer chez certains ayatollahs bien de chez nous qui semblent ne pas avoir renoncé à imposer un dogmatisme laïcard.

(cf. http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/02/13/a-propos-de-liranien-de-mehran-tamadon-et-du-port-du-voile-a-luniversite/)

Ce n’est donc pas dans ce genre de confusions qu’il faut chercher à mon sens ce que pourrait représenter, le cas échéant, « une spiritualité laïque ».

L’intérêt du petit livre d’Abd al Malik, c’est qu’à la différence des auteurs mentionnés plus haut, et d’une manière qui, avec bonheur, rappelle plus le rap ou le slam que la philosophie universitaire, il me semble prendre d’emblée la bonne direction :

« Aujourd’hui un Français, c’est aussi bien un Français athée, qu’un Français musulman, qu’un Français chrétien, qu’un Français juif.
Un Français n’est pas issu d’une caste sociale particulière et n’a pas une couleur de peau spécifique.
Être français, c’est être spirituel.
Être porteur d’une véritable spiritualité laïque qui, avant même de s’articuler dans le langage, est à la fois raisonnement, intuition de l’idée immanente républicaine et sa transcription claire et intelligible » (p. 7-8).

Comment mieux dire que cette « spiritualité » qui devrait caractériser « le français » ne relève pas d’une absorption de la totalité du spirituel par l’athéisme, le stoïcisme, le bouddhisme, le judaïsme, le christianisme, l’islam ou autres encore, mais d’une ouverture à ce qui, en partie présent dans chacun de ces courants, en permet la coexistence permanente dans l’écoute, la connaissance mutuelle, la discussion féconde et le respect ?

C’est bien ici que nous sommes sur la voie d’une authentique laïcité.

« Stéphane Hessel disait : ‘’Démocratie laïque, oui, ce qui n’exclut pas un plan plus élevé de spiritualité et de tolérance.’’. Et Albert Camus souvent dans ses écrits magnifie cette spiritualité laïque qui ne veut exclure le religieux, mais ne peut jamais s’y réduire. C’est le religieux, lui, qui s’exclut du spirituel quand il s’abandonne à la politique et in fine au terrorisme. Et c’est en ce sens que l’islam politique est une hérésie absolue » (p. 25).

Certes.

Tout comme l’athéisme politique, le judaïsme politique, le christianisme politique, le stoïcisme politique ou le bouddhisme politique ont été, ou peuvent donc encore être ce type d’hérésie. Même s’il s’agit alors plutôt de la réduction de ces croyances à la seule dimension politicienne, car il serait dommage de nier qu’elles puissent aussi entretenir avec le politique en tant que tel un dialogue potentiellement fécond lorsque les domaines sont rigoureusement distingués.

 

Mais on pourrait se demander alors si cette recherche d’un « plus petit commun dénominateur » susceptible de permettre la coexistence des hommes sur la base du respect ne relèverait pas, tout simplement, de l’éthique plutôt que de la « spiritualité ».

On aurait bien des raisons, légitimes, de le croire.

Le discours d’Abd al Malik lui-même fait d’ailleurs largement place à l’éthique et à la morale :
Plus que la politique politicienne, « c’est le sens du devoir, la morale, la justice et l’équité qui permettent le véritable changement » (p. 15).

Et si, avec Paul Ricœur, être éthique, c’est dire à autrui : « Je veux que ta liberté soit » ; si « on entre véritablement en éthique, quand, à l’affirmation par soi de la liberté, s’ajoute la volonté que la liberté de l’autre soit » (Avant la loi morale: l’éthique, dans Encyclopédia Universalis, Les enjeux, 1985, p. 62), n’est-on pas en droit de penser que la laïcité à plus besoin d’éthique que de « spiritualité » ?

Pourquoi donc s’embarrasser d’un terme aussi discutable et ambigu ?

Pourtant, là encore, il me semble qu’Abd al Malik nous met sur la voie d’une réponse possible.

« Mais c’est le règne de la quantité et de nos jours la propagande est telle que tout se politise de façon incorrecte, tout est économie et course effrénée à l’audimat et à la visibilité. Le religieux pas plus que les médias n’ont pu se soustraire à ces diktats.
Ce religieux qui ne se fait entendre sur la place publique que dans de faux débats entre croyants et athées, entre religieux et laïcs, au lieu d’offrir à l’usage de tous cette spiritualité que tous les citoyens – qu’ils croient en Dieu ou pas – ont en partage » (p. 15-16).

Pourquoi donc « être français, c’est être spirituel », et pas seulement éthique ?

Pour le comprendre, il me semble qu’on peut estimer qu’il y a, dans l’idéal de laïcité, un emboîtement de plusieurs composants.

La visée éthique, « visée de la vie bonne, avec et pour les autres, dans des institutions justes », dit encore Paul Ricœur (Éthique et Morale, dans Lectures I, Autour du Politique, Seuil, Paris 1991, p. 257), et qui précède les formulations de la morale et du droit en est sans doute, comme l’exprime Abd al Malik, l’élément porteur et dynamique.

Sans doute la « common decency » que j’ai évoquée dans des posts précédents appartient elle à ce premier niveau de l’éthique, indispensable à toute communauté humaine, niveau qui « veut que la liberté de l’autre soit » et qui, dans ce but, applique déjà, mais de façon encore peu consciente et réfléchie, un certain nombre d’interdits, d’habitus et de codes, tels qu’ils sont véhiculés par la culture, sans pour autant s’inscrire dans une doctrine ou une religion déterminée.

Souvenons-nous, dans Le premier Homme, du magnifique « Un homme, ça s’empêche », qu’arrache au père d’Albert Camus le spectacle de meurtres infâmes qui ressemblent tant à ceux dont nous abreuvent les sites djihadistes.

Un tel « cri du cœur » s’inscrit bien dans ce « commun dénominateur » éthique, « règle d’or » à la racine de toute religion comme de toute philosophie.

Nous l’avons vu, ce niveau, essentiel à la dignité de toute communauté humaine, ne devrait a fortiori faire défaut à une société qui se prétend laïque.

Mais, on le sait, cette visée elle-même ne peut survivre que si elle s’incarne de façon plus explicite dans la norme morale (P. Ricœur, op.cit. id. p. 260), à son tour complétée par la norme juridique et par ce que Ricœur nomme la « sagesse pratique » (id. p. 265).

Et si « spiritualité laïque » il y a, ne serait-elle pas alors à chercher dans ce « souffle » (c’est là l’étymologie, on le sait, du terme « esprit »), ce dynamisme qui permet la vie de cet « emboîtement », par lequel la « visée » éthique à laquelle m’assigne l’apparition d’autrui dans mon champ de conscience (ici, Ricœur se reconnaît débiteur de Lévinas) se reprend en permanence dans la formulation des normes morales, qu’elles soient athées ou « religieuses », puis dans la création de ces « institutions de la vie bonne » rendant possible, au niveau politique, la coexistence pacifique et féconde de la diversité des autruis ?

S’il peut sembler adéquat de parler ici de « spiritualité », c’est que ce processus dynamique de création et d’articulation repose sur une règle du jeu énigmatique qui ne peut se contenter de la « lettre », mais qui exige un « souffle » particulier, une adhésion permanente et humble à la motion bouleversante de « l’esprit », sous peine de se replier dans la suffisance et ses diverses expressions. Celles qu’on nomme légalisme, intégrisme, dogmatisme, totalitarisme, voire scientisme (car il se peut que la science elle-même ne puisse se passer de « spiritualité » : « la situation problématique et pluraliste de la science doit être interprétée elle-même globalement comme un signe. Elle est indicatrice d’une situation générale de la raison humaine, qui est elle-même une question ouverte à un déchiffrement ». J. Ladrière, L’articulation du sens, Cerf, Paris 1984, I, p. 50. Je reviendrai peut-être un jour sur cette féconde incomplétude de la raison scientifique).

Perversions par la suffisance dont peuvent témoigner aussi bien les religions que les athéismes, ainsi que bien des dogmatiques de la « laïcité ».

C’est alors que se profile cette « guerre des valeurs ou guerre des engagements fanatiques » dont Ricœur dénonce le danger :

III Sagesse pratique.
J’aimerais donner le début d’une justification à la troisième thèse énoncée au début, à savoir qu’un certain recours de la norme morale à la visée éthique est suggéré par les conflits qui naissent de l’application même des normes à des situations concrètes. Nous savons depuis la tragédie grecque, et singulièrement depuis l’Antigone de Sophocle, que des conflits naissent précisément lorsque des caractères obstinés et entiers s’identifient si complètement à une règle particulière qu’ils en deviennent aveugles à l’égard de toute autre : ainsi en est-il d’Antigone, pour qui le devoir de donner la sépulture à un frère l’emporte sur la classification du frère comme ennemi par la raison d’État ; de même Créon, pour qui le service de la Cité implique la subordination du rapport familial à la distinction entre amis et ennemis. Je ne tranche pas ici la question de savoir si ce sont les normes elles-mêmes qui s’affrontent dans le ciel des idées — ou si ce n’est pas seulement l’étroitesse de notre compréhension, liée précisément à l’attitude morale détachée de sa motivation éthique profonde. Guerre des valeurs ou guerre des engagements fanatiques, le résultat est le même, à savoir la naissance d’un tragique de l’action sur le fond d’un conflit de devoir. C’est pour faire face à cette situation qu’une sagesse pratique est requise, sagesse liée au jugement moral en situation et pour laquelle la conviction est plus décisive que la règle elle-même. Cette conviction n’est toutefois pas arbitraire, dans la mesure où elle fait recours à des ressources du sens éthique le plus originaire qui ne sont pas passées dans la norme (id. p. 265).

Il est ici question, dans une approche qui emprunte à Aristote et à la tragédie classique, de la transmutation de la justice en équité, que rend possible le dynamisme de la « motivation éthique profonde ».

Mais ce souffle, ce dynamisme, qui permet d’échapper aux « guerres des engagements fanatiques » qui nous rendent aveugles à l’égard des autres, ne pourrait-on pas se risquer à le nommer « dynamique de l’esprit » ?

La « spiritualité » ne serait-elle pas justement la reconnaissance de cette « énergie » énigmatique, qui, tout comme elle rend possible le dépassement d’une justice formelle « de la lettre » par l’esprit d’équité, convertit la froide raison théorique en cette « sagesse pratique » dont la laïcité a tant besoin ? N’est-ce pas encore elle qui permet le dépassement des lectures littéralistes mortifères d’un texte, fut-il qualifié de « Sacré », et les transmute par le souffle de l’interprétation ?

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/11/21/conversion-contre-lislam-versus-conversion-a-lislam-et-de-la-conversion-a-lhermeneutique-comme-condition-prealable-reflechir-avec-youssef-seddik/

Peut-être est-ce encore une façon de retrouver la féconde opposition opérée par Emmanuel Lévinas entre une « Totalité » stérile et un « Infini », source de création.

C’est encore ce même « esprit » qui permettrait, comme nous le dit Abd al Malik, de dépasser l’intégrisme économiste et le matérialisme consumériste du « règne de la quantité » qui écrasent aussi bien les religions que les athéismes de leurs pesanteurs et de leurs diktats et leur interdisent toute créativité « spirituelle » et toute évolution possible.

[18/03: En illustration, j’ajoute  ces magnifiques allusions à la spiritualité et à l’Esprit, tirées de l’interview d’Abd al Malik à Télérama (lien en début de post).]

Avec le philosophe soufi Al-Ghazâlî, l’émir Abd el-Kader l’Algérien, le poète théologien Ibn Arabi, j’ai découvert le Taçawuff, l’islam entier : extérieur et intérieur, exotérique et ésotérique. La lettre – le dogme, la tradition, la prière – n’a de sens qu’accompagnée de l’esprit – le souffle, la vie, l’âme. Lorsqu’on sépare le dogme de l’esprit, on risque tous les intégrismes, de l’Inquisition au terrorisme. (…)

Quant à la spiritualité, elle est le souffle qui habite les principes, sans lequel ils restent des fantômes évanescents. Ce souffle est très concret. J’ai vu des gens mourir, j’ai entendu le souffle de leur vie s’éteindre : pff, et c’est fini. J’ai vu des couples se désaimer, le souffle de l’amour s’épuiser : pff, et c’est fini. C’est ça dont je parle. Quand j’entends les politiques parler, je n’entends pas de souffle, seulement un discours creux, sans âme. J’ai été reçu par des ministres de la Culture qui m’ont fait visiter leurs bureaux : leur fierté s’arrêtait au mobilier !

.
רוּחַ , رُوح , πνεῦμα, « esprit », « souffle », les termes sont multiple pour signifier cette mystérieuse réalité.

Mais sans elle, il peut en effet paraître bien difficile de comprendre, outre les religions et les philosophies, ce que peut être la laïcité et sa place dans la République.

Merci à Abd al Malik de nous le rappeler avec talent, et, dans un contexte qui semble promouvoir de plus en plus, à droite comme à gauche, le « beauf franchouillard », de nous rendre à notre vocation spirituelle « d’être français ».

Pot-pourri écologique. À propos du pétrole, des abeilles, de la surpopulation, de Rifkin et d’autres pachydermes.

Certains m’ont dit que mon post du mois d’octobre concernant la transition énergétique serait passé à côté du sujet.

Et en effet, les informations se bousculent, qui signalent la baisse des prix du pétrole, la « surcapacité » ou la « surabondance » par rapport à la demande, etc.

http://www.lemonde.fr/economie/article/2014/12/12/le-prix-du-petrole-toujours-plus-bas_4539333_3234.html

http://www.lemonde.fr/international/article/2014/12/03/les-grands-perdants-de-la-chute-des-cours-du-petrole_4533358_3210.html

Et les « optimistes » de triompher : « vous voyez bien que les ‘’Cassandres’’ de la pénurie se sont une fois de plus trompés. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, des flots de pétrole coulent à des prix accessibles, pas de raisons de réduire notre consommation », etc.

Il n’est pourtant que trop facile de montrer la vacuité de ce type de propos.

Outre que la baisse actuelle des cours est loin d’être une bonne nouvelle pour les partisans de la croissance, puisqu’elle s’explique en partie par une stagnation de celle-ci au niveau mondial, qui réduit la demande, certaines des raisons supplémentaires qui en rendent compte ne devraient pas spécialement inciter à l’optimisme consumériste.

Il est en effet vraisemblable de penser que le bras de fer entamé par quelques grosses pointures de l’OPEP avec en plus d’objectifs géopolitiques régionaux celui de laminer la production de pétrole dit « non-conventionnel » (pétrole de schiste aux USA en particulier)

http://www.lemonde.fr/economie/article/2014/12/09/petrole-les-industriels-reduisent-les-investissements_4537112_3234.html

http://petrole.blog.lemonde.fr/2014/11/29/contre-choc-petrolier-les-saoudiens-menent-une-guerre-des-prix-contre-les-etats-unis/#xtor=RSS-3208

prépare à moyen terme une remontée des cours savamment ajustée pour maintenir la compétitivité des pétroles conventionnels par rapport aux non conventionnels, et pour ruiner le plus longtemps possible la rentabilité de ces derniers.

Comme quoi, outre l’aberration écologique que cela constitue (cf. mon post du 18 octobre

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/10/18/des-vertus-comparees-du-surf-et-de-la-plongee-sous-marine-ou-quand-la-transition-energetique-suppose-la-stabilite-demagogique-ainsi-que-du-bon-usage-de-mr-jancovici/ ),

ce n’est certes pas le moment d’envoyer au casse-pipe des industriels en leur faisant miroiter les « bénéfices » d’une exploitation de pétroles et autres gaz de schistes dont la rentabilité va, selon toute vraisemblance, être férocement attaquée tout au long des décennies à venir.

Stultitia ne manque pas de réitérer ses remerciements au trublion surexcité mentionné dans le post en question pour ses conseils qui, à défaut de gratuité, se révèlent donc une nouvelle fois particulièrement opportuns….

Mieux vaut donc continuer à s’informer en recourant à des sources sérieuses, telles que celles offertes par le remarquable blog de Matthieu Auzanneau, déjà évoqué plus haut dans un lien. Le « calme avant la tempête » semble en effet l’expression la plus adéquate pour qualifier la situation actuelle.

http://petrole.blog.lemonde.fr/2014/11/19/petrole-le-calme-avant-la-tempete-dapres-lagence-internationale-de-lenergie/

N’oublions pas non plus que chaque sursis de « l’économie carbonée » se paie comptant en termes de réchauffement climatique…

 

Mais puisqu’il est question de gens qui se font payer très cher pour tenir des propos bien contestables, je voudrais faire quelques brèves remarques sur Jeremy Rifkin.

http://www.lemonde.fr/planete/article/2012/11/07/jeremy-rifkin-le-gourou-vert-des-elus-locaux_1787085_3244.html

(Sans oublier les 350 000 euros à titre de « conseils » à la région Nord Pas de Calais…)

http://www.liberation.fr/economie/2012/12/23/plan-americain-au-nord-pas-de-calais_869702

 

Car on m’a évidemment taxé de parti-pris et demandé pourquoi, citant Jancovici, je ne disais pas un mot des thèses « alternatives » de l’inévitable Rifkin.

Je dois donc préciser que ce n’est certes pas faute de l’avoir lu ! Il y a quelques années, j’ai même pendant un temps commenté sa « Fin du travail » en cours (puisque le thème du Travail fait partie du programme de philo), avant de convenir qu’un livre qui traite en quelques lignes de la Chine (p. 278, La Découverte Poche 1997) tout comme il semble ignorer l’Inde ne pouvait revendiquer une grande pertinence pour évoquer les mutations contemporaines du monde du travail.

Sans doute était-il plus urgent, à l’orée du XXIème siècle, de traiter du « déplacement » du travail que de sa « fin ». Car je doute que ce dernier terme évoque quoi que ce soit à des millions d’habitants de la Chine ou d’autres régions de l’Asie du Sud-Est qui constituent le sous prolétariat mondial, surexploité et entassé dans les villes ateliers où a été déplacée une bonne partie de la production de nos biens de consommation, et donc de notre pollution (car n’oublions pas au passage que les ordinateurs, consoles et autres textiles qui garniront les rayons de Noël sont ceux-là même qui font tourner les centrales à charbon chinoises, et qu’une « relocalisation » industrielle, si elle est souhaitable, s’accompagnera nécessairement d’une relocalisation de la pollution…).

Sur tout cela, j’avais déjà trouvé Rifkin incroyablement léger. Sans aller nécessairement jusqu’à dire avec Olivier Blanchard que « Monsieur Rifkin est un charlatan » (op. cit. Annexe 2, p. 446), il me semble qu’on peut au moins avancerer qu’il soulève, à partir d’une vision très occidentale, quelques prospectives d’avenir très hypothétiques, mais en tout cas totalement inaptes à modéliser ce qui se passe réellement, ici et maintenant, en ce qui concerne la « verità effetuale della cosa », comme le dit Machiavel.

Et que dire donc de ces œuvres plus récentes que sont  « L’Économie hydrogène » (La Découverte, Paris 2002) et la « Troisième révolution industrielle » (Babel 2013).

La première décrit de façon passable, dans sa partie initiale, la relation de l’histoire de l’économie et de celle de l’énergie, mais comme d’habitude en compilant des données de deuxième ou troisième main. Mais la partie finale, à partir du chapitre 7 (p 231ss), qui présente « l’aube de l’économie hydrogène » comme l’apparition de « l’élixir énergétique » (p. 235), les piles à combustible (p.251) et « l’hydronet » [p.262ss : « révolution comparable à celle qui a vu le développement du Web » et qui consiste en la « mise en commun des ressources entre usagers et [en une] gouvernance autonome » de l’énergie] fleure bon les vieilles utopies des « lendemains qui chantent » et du « matin du grand soir ».

Non pas que le stockage de l’énergie intermittente produite par l’éolien et le solaire sous forme d’hydrogène soit une impossibilité – car le power to gas « stockage de la surproduction des énergies renouvelables grâce à leur transformation en hydrogène ou en méthane de synthèse » est déjà une réalité –

http://www.gdfsuez.com/innovation-transition-energetique/gestion-intelligente-energie/power-to-gas/

mais aucune étude tant soit peu sérieuse ne peut soutenir que cette technique, qui reste débitrice des limites de la physique, pourra un jour satisfaire, hormis quelques utilisations auxiliaires, les besoins de milliards d’êtres humains, même après un gigantesque et nécessaire effort d’économies d’énergie. Nous sommes tout simplement dans des ordres de grandeur radicalement incomparables.

« Alors qu’en est-il de l’hydrogène comme autre solution de stockage de l ‘électricité ? L’idée de Rifkin, qui n’est pas nouvelle, c’est le cycle de transformation suivant : électricité → énergie chimique (hydrogène) → électricité. En somme produire de l’hydrogène avec l’électricité en surplus de sources intermittentes, ce qui est une forme de stockage chimique de cette énergie, et au moment opportun, utiliser cet hydrogène dans une pile à combustible pour récupérer cette électricité. Le problème c’est qu’à chaque conversion d’énergie on en perd… S’agissant de la conversion : énergie électrique → énergie chimique (hydrogène), le rendement est de 75 %. Et concernant la restitution : énergie chimique → électricité, la compression de l’hydrogène se fait avec une perte de 10 % (donc rendement de 90 %), et quant au rendement de la pile à combustible, il est de 50 %. Si on fait le calcul : 0,75 multiplié par 0,9 multiplié par 0,5, le rendement global tombe à 0,33, c’est-à-dire 33 %. Loin des 70 % des STEP [Station de Transfert d’Énergie par Pompage, voir l’article cité ci-dessous]et surtout très très loin de ses capacités de stockage (1 000 à 10 000 fois moins d’électricité stockée). On perd donc les deux tiers de l’énergie à chaque fois qu’on stocke de l’énergie par ce biais. C’est un vrai gâchis alors qu’on sait que le renouvelable produit déjà peu d’électricité. Imaginez sur Internet l’envoi d’un message où le destinataire perd les 2/3 des informations, étonné, il le renvoie à son expéditeur qui en perd à nouveau les deux tiers du tiers restant : ce simple aller-retour de message aura fait perdre 90 % de l’information : l’énergie est donc loin d’être aussi magique qu’Internet… C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les systèmes énergétiques ont été conçus pour subir le moins de conversions possibles. Le schéma classique c’est : production → consommation directe, et on s’arrête là, contrairement au schéma idéaliste : production → stockage → restitution → stockage → restitution → stockage etc., car dès le deuxième cycle, toute l’énergie aura été dissipée dans le processus de transformation ». (Amar Bellal, La Revue du projet, n° 22, décembre 2012).

http://blogs.mediapart.fr/edition/la-revue-du-projet/article/280313/le-mythe-de-leconomie-hydrogene-de-jeremy-rifkin-par-amar-bellal

 

Sans apparemment tenir compte que, depuis 12 ans, et malgré le soutien de bien des groupes capitalistes, les « lendemains qui chantent » n’ont pas avancé d’un iota pour ce qui est de la substitution de « l’économie hydrogène » à « l’économie carbonée » – et pour cause !- « La troisième révolution industrielle. Comment le pouvoir latéral va transformer l’énergie, l’économie et le monde » (Babel 2013) persévère mordicus dans la même supercherie…

Mais pourquoi donc faire l’effort de se renouveler, ajoute Stultitia, puisqu’en plus de conférences grassement payées on peut extorquer 350 000 euros, sur le dos du contribuable, au Conseil Général du Nord Pas de Calais et autres gogos en débitant les mêmes rengaines ?

http://rue89.nouvelobs.com/2013/10/16/jeremy-rifkin-plait-beaucoup-maitrise-mal-dont-parle-246641

(Pour d’autres articles de fond qui déconstruisent de façon particulièrement argumentée le mythe Rifkin, ses allégations sur l’hydrogène, ainsi que bien d’autres points que je n’ai pas évoqués, cf. entre autres :

http://alternatives-economiques.fr/blogs/gadrey/2013/05/09/jeremy-rifkin-le-gourou-du-gotha-europeen-1/

http://alternatives-economiques.fr/blogs/gadrey/2013/05/12/jeremy-rifkin-le-gourou-du-gotha-europeen-2/

http://alternatives-economiques.fr/blogs/gadrey/2013/05/13/jeremy-rifkin-le-gourou-du-gotha-europeen-3/

 

http://fr.scribd.com/doc/179872157/Jeremy-Rifkin-a-l-epreuve-du-fact-checking#force_seo

http://fr.scribd.com/doc/179876069/Je-n-aime-pas-la-3e-revolution-industrielle

 

http://www.manicore.com/documentation/articles/rifkin.html

http://www.manicore.com/documentation/pile_combust.html

http://www.manicore.com/documentation/stockage.html

 

On peut consulter en outre, en ce qui concerne les supercheries du même Rifkin, dans le domaine de la biologie cette fois, l’article dévastateur de Stephen Jay Gould, immense et regretté spécialiste, dans Un hérisson dans la tempête, Grasset 1994. Ci-dessous, un petit aperçu pour les anglicistes (chap. 17 p. 229ss) :

http://books.google.fr/books?id=9MnLi97fJrkC&pg=PA229&hl=fr&source=gbs_toc_r&cad=3#v=onepage&q&f=false

 

Je suis d’une génération qui s’est délectée de la lecture de « La gueule ouverte », « l’An 01 » et autres « Manuel de la vie sauvage ». Et j’ai donc rêvé d’un monde où il suffirait de remplir de briques réfractaires quelques vieilles carcasses de voitures peintes en noir pour assurer le chauffage et le bien-être de l’humanité. Ah ! Nostalgie…

« Mais au moins, Reiser, Gébé et autres Saury n’avaient pas le culot de faire payer 350 000 euros leurs fantasmes écologiques » ajoute Stultitia, impitoyable.

Rendons leur cet hommage, en effet.

D’autres, on le sait, ont voulu instaurer un « pouvoir latéral » et des « réseaux de production décentralisés » en construisant un haut fourneau dans chaque village. On connaît les résultats de ce « Grand bond en avant ».

Car la décentralisation de la production ou de l’énergie est loin d’être le bon plan au niveau économique comme au niveau environnemental :

« Les sources électriques « décentralisées » font souvent appel à une énergie primaire fluctuante, à savoir le vent ou le soleil. Or le seul fait de passer d’un moyen utilisé 8000 heures par an (une grosse centrale) à un moyen qui l’est 2000 heures seulement (éolien), voire 1000 (solaire), impose de multiplier par 4 à 8 la puissance installée pour avoir la même quantité d’électricité à l’arrivée. Les durées de vie différentes (40 à 60 ans pour une grosse centrale, 20 à 30 ans pour le solaire ou l’éolien) vont aussi imposer un renouvellement plus fréquent en cas de décentralisation de la production électrique, augmentant d’autant le besoin en capitaux sur une période donnée.

La décentralisation de la production électrique (…) serait donc un très bon moyen d’avoir besoin de 20 fois plus de capacité installée (en ordre de grandeur) pour la même production à l’arrivée, sans parler des moyens de stockage. L’ensemble multiplierait le besoin de capitaux (bien nationaux, eux !) par un facteur 10 à 50 selon la voie choisie » (J.M. Jancovici, La bonne énergie est-elle décentralisée ? Tribune parue dans le magazine Décisions Durables, décembre 2012

http://www.manicore.com/documentation/articles/decision_durable_dec2012.html

Concernant donc les thèses de J. Rifkin, je crois qu’il est bien difficile de ne pas convenir de la pertinence de nombreuses critiques :

« Son système n’est pas compétitif mais il séduit les naïfs ou pire, ceux qui ont intérêt à ce qu’on suive ses plans invraisemblables.

Heureusement, la réalité sera là pour confronter les mauvaises idées à la réalité, mais il ne faudra pas se plaindre d’avoir voté pour des décideurs qui nous auront fait perdre des centaines de milliards d’euros dans une vision chimérique basée sur des piliers de sable », LMIMG, art. cité plus haut, « Je n’aime pas La troisième révolution industrielle ».

« En croyant peut-être bien faire, mais ignorant des ordres de grandeur, M. Rifkin nous rend un bien mauvais service : celui d’entretenir de faux espoirs ». J.M. Jancovici, le Monde du 27/09/2002, art. cité plus haut dans les liens.

Je me suis déjà longuement attardé sur le thème de la solidarité « naturelle » et de « l’empathie », qui constitue sans doute aussi l’un des « atouts séduction » de notre « expert » auto-proclamé :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/07/30/entraide-empathie-bienveillance-de-kropotkine-a-hobbes-et-retour-1/

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/07/30/entraide-empathie-bienveillance-de-kropotkine-a-hobbes-et-retour-2/

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/05/16/nommer-le-mal-quelques-remarques-sur-les-limites-dune-confrontation-entre-bisounours-et-realistes/

Car les allégations économiques et écologiques sont indissociables, chez Rifkin, d’affirmations philosophiques qui témoignent d’une vision significative de l’homme et de l’histoire :

« Dans l’ère qui vient, des centaines de millions de personnes produiront leur propre énergie verte à domicile, au bureau, à l’usine, et ils la partageront entre eux sur un « Internet de l’énergie », exactement comme nous créons ou partageons aujourd’hui l’information en ligne. La démocratisation de l’énergie s’accompagnera d’une restructuration fondamentale des relations humaines, dont l’impact se fera sentir sur la conception même des rapports économiques, du gouvernement de la société, de l’éducation des enfants et de la participation à la vie civique » (La troisième révolution industrielle, op. cit. p.12).

« La troisième révolution industrielle est la dernière des grandes révolutions industrielles et elle va poser les bases d’une ère coopérative émergente. La mise en place de son infrastructure va créer pendant quarante ans des centaines de milliers d’entreprises nouvelles et des centaines de millions d’emplois nouveaux. Son achèvement marquera la fin d’une saga économique de deux cents ans définie par la pensée industrieuse, les marchés et la main-d’oeuvre de masse, et le début d’une ère nouvelle caractérisée par le comportement coopératif, les réseaux sociaux et les petites unités de main-d’oeuvre technique et spécialisée. Dans le demi-siècle qui vient, les activités centralisées traditionnelles des entreprises des première et deuxième révolutions industrielles seront progressivement absorbées par les pratiques distribuées de la troisième ; et l’organisation hiérarchique traditionnelle du pouvoir politique et économique cédera la place au pouvoir latéral, qui étendra sa structure nodale à travers toute la société » (id. ibid. p. 16-17).

Tout comme dans l’utopie marxiste, la dialectique historique semble amener de façon nécessaire à un Paradis Terrestre retrouvé, lors de l’abolition de la société de classes,

« Puis commence ensuite le développement des forces humaines qui est une fin en soi et qui est le vrai royaume de la liberté, un royaume qui, pour s’épanouir, doit avoir ses bases dans le champ de la nécessité. (…) Les hommes seront libérés du penchant qui les pousse à convoiter la richesse, penchant qui a dominé toute leur vie historique en faisant d’eux des aliénés ». (K. Marx, Le Capital, Livre III, traduction de J. Servier dans : Histoire de l’utopie, Paris Folio 1967, p. 293-294),

chez Rifkin, la nature humaine qui nous prédispose à « l’élan empathique » (Une nouvelle conscience pour un monde en crise, vers une civilisation empathique, Les Liens qui Libèrent, 2011, p.47) semble donc conduire nécessairement, par le biais de la « troisième révolution industrielle », la « démocratisation de l’énergie » à une « restructuration fondamentale des relations humaines » (J. Rifkin, La troisième révolution industrielle, op. cit. p.12), et au « début d’une ère nouvelle caractérisée par le comportement coopératif » (id. ibid. p. 16).

Je renvoie à mes posts mentionnés plus haut – en particulier à la confrontation entre Hobbes et Kropotkine – qui s’interrogent sur le caractère apparemment nécessaire d’un tel avènement. Comme dans le cas du marxisme et de l’anarchisme, ne manque-t-il pas un paramètre essentiel dans le logiciel, celui de l’éternelle confrontation de l’homme à la question du mal, en l’occurrence ?

Car depuis quelques décennies que se développent les moyens de communications et les réseaux, on n’a pas vraiment l’impression que le gain en empathie, comme en coopération et en solidarité soit franchement significatif…

Mais l’affaire n’est pas terminée, me rappelle Stultitia.

Puisque c’est « quand nous approcherons du milieu du siècle » que des « substituts technologiques intelligents » permettront de « créer du capital social dans une société civile à but non lucratif » (sic ! cf. Marx ci-dessus) et de développer « les préoccupations transcendantes [qui] deviendront probablement une force motrice toujours plus importante de la période suivante de l’histoire de l’humanité » (id. ibid. p. 17).

Le Paradis Terrestre, vous dis-je ! Notre apôtre ne serait-il pas en train de nous vendre (quelques centaines de milliers d’euros, donc) une de ces idéologies new age qui se rattachent une fois de plus au bon vieux fantasme millénariste, auquel même le matérialisme « scientifique » de Marx n’avait pas manqué de succomber ?

Car « La troisième révolution industrielle est, indissociablement, la dernière phase de la grande saga industrielle et la première de l’ère coopérative émergente. C’est un interrègne entre deux périodes de l’histoire économique, la première caractérisée par le comportement industrieux et la seconde par le comportement coopératif.

Si l’ère industrielle mettait l’accent sur les valeurs de discipline et de travail acharné, l’autorité hiérarchique, l’importance du capital financier, les mécanismes du marché et les rapports de propriété privée, l’ère coopérative privilégie le jeu créatif, l’interactivité pair à pair, le capital social, la participation à des communaux ouverts et l’accès à  des réseaux mondiaux.

La troisième révolution industrielle va se développer à bon rythme au fil des prochaines décennies, atteindre probablement son point culminant vers 2050 et y rester, en plateau, dans la seconde moitié du XXIe siècle (…) Cette mutation d’une révolution industrielle en révolution coopérative est l’un des grands tournants de l’histoire économique » (id. ibid. P. 365-366).

« Comme les révolutions industrielles des XIXe et XXe siècles ont libéré les  humains du servage, de l’esclavage et de la corvée, la troisième révolution  industrielle et l’ère coopérative qu’elle fait naître les libère du travail mécanique  pour les faire entrer dans le jeu profond – qui est la raison d’être de la sociabilité. J’emploie l’expression jeu profond parce que je ne parle pas ici d’un divertissement frivole mais d’une interaction empathique avec nos semblables.  Dans le jeu profond, nous faisons l’expérience de l’autre, nous nous transcendons et nous nous connectons à des communautés de vie toujours plus  larges et englobantes, dans notre aspiration commune à l’universalité. Le tiers  secteur est le lieu où nous participons, même au niveau le plus simple, au plus  important voyage de la vie – l’exploration du sens de notre existence.  Dans ses Lettres sur l’éducation esthétique de l’homme, rédigées en 1795, à  l’aube de l’ère du marché, Friedrich Schiller écrit : ‘’L’homme ne joue que là  où dans la pleine acception de ce mot il est homme, et il n’est tout à fait  homme que là où il joue’’ » (id. ibid. p. 377-378).

Enfin, cette vocation profonde à l’universalité de l’échange coopératif, fondée sur la nature empathique de l’être humain – et qui se manifestera pleinement dans la gratuité du « jeu profond », apanage de l’enfant, tout innocence et renouveau, des « trois métamorphoses » du Zarathoustra – cette vocation, « sens de l’existence » vainement poursuivi des millénaires durant par toutes les religions et les philosophies va se réaliser, en ces temps eschatologiques où nous sommes. Et le Messie en sera donc le plein développement de l’Hydronet et de l’Économie Hydrogène !

La Révélation est donc achevée. Fin de l’Histoire. Amen !

« Mais ce sera pour 2050 », me rappelle Stultitia, en rabat-joie décidément imperméable à toute envolée lyrique.

Et zut ! J’ai toutes les chances de rater la chose…

 

Entretemps, il me reste hélas à rappeler plus prosaïquement, du côté de la « verità effetuale della cosa », en particulier de ces réalités démographiques totalement absentes des prédictions de notre gourou, combien les événements semblent une fois de plus confirmer les thèses d’Alan Weisman exposées dans mon post du mois de mars 2014 :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/03/27/politique-demagogie-demographie-une-petite-recension-dalan-weisman-compte-a-rebours-jusquou-pourrons-nous-etre-trop-nombreux-sur-terre/

Bien qu’il ait été pendant un temps trop court, et en dépit de son régime politique, un exemple en ce qui concerne une politique démographique possible, l’Iran retombe dans des travers ruineux pour sa population et son environnement.

http://www.lemonde.fr/planete/article/2014/12/06/l-iran-menace-de-devenir-un-immense-desert_4535823_3244.html

Je rajoute quelques lignes de cet article en accès payant :

« Pour le climatologue Nasser Karami, ces changements climatiques brutaux montrent que ‘’le seuil de tolérance a été dépassé et que la nature ne résiste plus’’. Pour cet enseignant à l’université de Bergen en Norvège, la cause principale résulte de la croissance démographique – l’Iran compte 78 millions d’habitants, deux fois plus qu’il y a quarante ans – et du développement économique du pays ».

 

Bien sûr, il y aura toujours des « optimistes » pour soutenir que la terre peut nourrir 11 milliards d’habitants. Peut-être.

Mais combien de temps pourra-t-elle supporter un tel clapier sans crises redoutables ?

Pensons à la « parabole des rivets » que nous rapporte Paul Ehrlich (cf. mon post du 27 mars 2014 sur A. Weisman).

En tout cas, il est probable que les éléphants, ours blancs et autres rhinocéros ne seront pas du voyage.

http://ecologie.blog.lemonde.fr/2014/12/11/10-chiffres-sur-le-trafic-despeces-menacees/

Les abeilles nous accompagneront-elles encore ? Rien n’est moins sûr…

Et peut-être leur disparition donnera-t-elle raison à Einstein.

http://actions.pollinis.org/actions/stop-neonics-fr/

http://www.lemonde.fr/planete/article/2014/06/24/le-declin-massif-des-insectes-menace-l-agriculture_4444051_3244.html

Mais cool ! Réjouissons nous ! Hydronet est là pour nous sauver…

Conversion contre l’islam versus conversion à l’islam. Et de la conversion à l’herméneutique comme condition préalable. Réfléchir avec Youssef Seddik.

Il est bien sûr difficile d’échapper en ce moment aux articles et reportages à propos de la présence de soi-disant « convertis » à un soi-disant « islam » dans les rangs de l’EI.

http://www.lemonde.fr/international/article/2014/11/19/un-deuxieme-djihadiste-francais-identifie-sur-la-video-de-l-ei_4525625_3210.html

On est cependant en droit de penser que cela est bien éloigné de l’islam, comme nous l’affirme Jean Pierre Filiu :

«Cécile Chambraud : Comment expliquer la forte proportion de convertis parmi les djihadistes ?

Jean Pierre Filiu : C’est que ça n’a rien à voir avec l’islam ! On continue de regarder comme un phénomène religieux ce qui n’est qu’un phénomène politique. Daesh est une secte. Elle frappe d’autres musulmans. Son discours totalitaire ne peut prendre que chez ceux qui n’ont aucune culture musulmane ».

dans :

http://www.lemonde.fr/societe/article/2014/11/18/le-discours-de-l-ei-ne-peut-prendre-que-chez-ceux-qui-n-ont-aucune-culture-musulmane_4525226_3224.html

 

Pour ma part, je trouve frappant et significatif de comparer deux types de conversion : celles des djihadistes qu’on nous présente et que je qualifierai de « conversion contre l’islam » et celle qui transparaît à travers le témoignage émouvant d’un homme, et qui peut apparaître, elle, comme une véritable « conversion à l’islam », à sa spiritualité et à ses valeurs.

Je préciserai toutefois plus loin en quel sens j’emploie ce « contre et ce « à ».

« Après sa démobilisation, Kassig avait étudié à l’université Butler d’Indianapolis avant de se rendre au Liban, en 2012, comme volontaire médical pour venir en aide à des réfugiés syriens, puis à Gaziantep, en Turquie, proche de la frontière syrienne. Dans un e-mail écrit depuis Beyrouth, et cité par la BBC, il expliquait alors :

‘’ Ici, sur ces terres, j’ai trouvé ma vocation. J’ai vécu une vie égoïste, j’ai fui jusqu’à ce que je ne puisse plus fuir. Je ne sais pas grand-chose, chaque jour où je suis ici, j’ai de plus en plus de questions et de moins en moins de réponses, mais ce que je sais c’est que j’ai une chance de faire quelque chose, de prendre position. Pour faire la différence’’. 

De là, il menait une petite association qu’il avait fondée en 2012, Special Emergency Response and Assistance (SERA). Celle-ci formait des civils aux soins médicaux et livrait de la nourriture, des vêtements et des médicaments, selon le père du jeune homme.

ITINÉRAIRE SPIRITUEL

Dans une interview au magazine Time, en janvier 2013, il expliquait le sens de son engagement. Kassig s’était converti à l’islam après son enlèvement en Syrie, selon ses proches, prenant ainsi le nom d’Abdul-Rahman. Selon le témoignage d’un ancien otage, il aurait volontairement embrassé cette nouvelle foi, « entre octobre et décembre 2013 », après avoir partagé sa cellule avec un Syrien dévot. « Nous voyons cela comme la suite logique de l’itinéraire spirituel de nos fils », écrivaient ses parents dans un communiqué début octobre. »

dans :

http://www.lemonde.fr/international/article/2014/11/17/peter-kassig-un-ancien-soldat-qui-voulait-faire-la-difference_4524430_3210.html

Or, il se trouve que ce sont apparemment des « convertis » à l’islam qui ont assassiné ce « converti » à l’islam. Il faut donc qu’il y ait des compréhensions bien différentes de la « conversion » et de l’islam.

Face à de telles conceptions tellement antagonistes, notre première réaction sera sans doute de donner raison à Jean Pierre Filiu, en disant que la position des assassins djihadistes « n’a rien à voir avec l’islam ».

Il me semble cependant qu’il convient de nuancer une telle affirmation. Car la distinction trop catégorique qu’elle introduit entre ce qui serait l’islam et ce qui ne le serait pas me semble rendre difficile la compréhension d’un débat de fond qui hante, le plus souvent de façon informulée, l’islam contemporain, et qui est celui de l’interprétation.

Car oui, le djihad (dont on sait qu’il est déjà objet d’interprétation, puisque certains privilégient le djihad spirituel du cœur et de la langue, l’effort – c’est le sens du terme – intérieur de conversion, et rejettent le djihad extérieur de l’épée) a aussi à voir avec l’islam.

C’est en fait l’islam tout entier qui, bien qu’il le soit depuis ses origines, se retrouve désormais confronté de façon plus urgente et plus essentielle à la question dite « herméneutique », celle de l’interprétation. Question dont aucune tradition religieuse ou philosophique ne peut d’ailleurs faire l’économie.

Car même s’il est légitime et indispensable de dénoncer dans les agissements de l’EI une ignoble caricature, il est difficile de ne pas reconnaître qu’une caricature utilise au moins certains des traits du personnage qu’elle représente.

D’où le malaise quelquefois pathétique de bien des musulmans, y compris « modérés », qui ont du mal à se situer clairement, car ils ne peuvent pas ne pas reconnaître, dans certaines positions de EI ou d’autres groupes du même genre, des composantes dont ils pensent, à tort ou à raison, qu’elles font partie intégrante de la tradition qui leur a été enseignée.

Cette ambiguïté me paraît bien exprimée dans un article de Yassine Al-Haj Saleh, du 26 août 2014 dans Al-Hayat, traduit dans :

http://www.courrierinternational.com/article/2014/10/23/la-faiblesse-des-islamistes-moderes

C’est sans doute elle qui explique, malgré les horreurs dont il se rend coupable, la « modestie de la contestation » de l’EI, de la part de trop nombreux croyants, y compris hélas en Occident : « parce qu’intellectuellement [bien que « modérés], ils partagent la même idée de la religion que les extrémistes ».

L’article souligne les 4 points principaux sur lesquels porte ce « partage » :

1)      « Le refus de séparer clairement la religion de la violence et de dire que la violence au nom de l’islam est illégitime. Par conséquent, personne parmi eux n’accepte entièrement la liberté religieuse, la liberté de changer de religion ou de ne pas en avoir. Sur ce point, il n’y a pas de rupture entre les “modérés” et Daech.
Les “modérés” sont incohérents quand ils s’opposent à la violence débridée de Daech sans s’opposer à la substantialité du lien entre la religion et la violence
 »

Les autres points étant : 2) la persistance, chez les modérés, de « l’imaginaire de l’empire » ; 3) le mépris de l’État nation, et 4) la question de l’application de la charia, qui pose bien entendu la question du rapport à la laïcité.

L’article se termine sur ce qui pourrait être une mise en garde et un défi salutaire :

« En l’absence de bases intellectuelles solides pour s’opposer aux extrémistes, les jeunes musulmans ont l’impression que c’est Daech et consorts qui représentent leur religion, et non pas les modérés inconsistants ».

Or, il me semble qu’une approche intellectuelle « solide » n’a pas à se voiler la face devant les réalités dérangeantes. Mais, les ayant identifiées comme telles, elle doit se donner les moyens de les surmonter. C’est peut-être désormais en cela que consiste le djihad essentiel de l’islam contemporain.

Il serait en effet trop facile de dire que l’Inquisition n’a rien à voir avec le catholicisme, ou le Goulag avec le marxisme, ou la colonisation avec le judaïsme. C’est une façon commode d’éviter la radicalité des questions posées par le développement de ce type d’aberrations.

Car l’inquisition a bien été un fruit, l’un des fruits, certes, du christianisme, mais délibérément développé dans le cadre d’une interprétation de celui-ci ; interprétation qui s’est imposée, mais qui n’était pas la seule possible. Interprétation promue par une hiérarchie, des institutions, et qui a bénéficié de la complicité passive de tout un peuple (y compris de ceux que l’Église nomme ses « saints »), alors même que des opposants étaient réduits au bûcher ou au silence. Interprétation qu’on peut bien sûr légitimement qualifier de trahison, mais qui « a à voir », indiscutablement, avec le christianisme, dont elle prétend s’inspirer. La « parabole du banquet » de l’Évangile de Luc (14, 12-24) et son « compelle intrare » (« force-les à entrer ») dans son interprétation augustinienne n’a-t-elle pas été utilisée à l’envi pour justifier la coercition, y compris violente, en matière de foi ?

Cf. là-dessus :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2013/11/22/inquisition-croisades-et-bisounourseries-pontificales/

De même le Goulag a été le fruit d’une interprétation du marxisme, dont on sait qu’elle n’était pas la seule possible. Interprétation promue elle aussi par une hiérarchie, des institutions, et qui a bénéficié de la complicité passive de tout un peuple (y compris de ceux qu’on nomme ses théoriciens), alors même que des opposants étaient réduits aux exécutions ou aux hôpitaux psychiatriques.

Et que dire du phénomène de la colonisation menée par Israël, dont il semble bien difficile de nier le profond enracinement dans une certaine interprétation des livres de la Torah ? Il suffirait bien sûr de citer le livre de Josué .

Selon toute vraisemblance, il en va de même avec les agissements de l’EI, qui sont le fruit d’une interprétation de l’islam. Interprétation dont on peut retracer rigoureusement les étapes (cf. par exemple, parmi bien d’autres, le livre d’Abdelwahab Meddeb, La maladie de l’islam, Seuil, Paris 2002).

Que l’islam (pas plus que le christianisme, le marxisme ou le judaïsme) ne réside pas tout entier dans une telle interprétation, c’est fort heureusement une évidence. Mais que cette interprétation suscite une complicité active, passive, par conviction, lâcheté ou intérêt, c’en est hélas une autre.

Quoiqu’il en soit, cette brève réflexion nous ramène donc au caractère central et urgent de la question « herméneutique », dont l’islam, pas plus qu’un autre courant de pensée, ne peut faire l’économie.

 

Or, il faut savoir que ce combat décisif de l’interprétation est mené depuis bien des lustres, même si c’est dans un relatif silence dont les médias sont responsables, par quelques-unes des plus belles intelligences de l’islam, dont certaines honorent, qui plus est, la langue et la culture française.

Je pense en particulier au travail remarquable de Youssef Seddik, dont l’entrevue qui suit illustre quelques-uns des aspects. Et je conseille vivement de prendre un peu de temps pour découvrir ce merveilleux savant et la beauté de l’interprétation qu’il donne de sa religion. Mes brèves réflexions qui s’en inspirent librement, sans trop les trahir je l’espère, ne peuvent restituer la sagesse lumineuse qui émane du personnage.

https://www.youtube.com/watch?v=D2NUya-6Fbs

Ce qui fait le cœur de l’entretien, c’est, me semble-t-il, la prise en compte de cette question centrale de l’interprétation, de l’herméneutique, grand mot pour dire que le Coran est, certes, pour les croyants, un texte inspiré, mais que cette « inspiration » n’a rien à voir avec un livre de recettes qui serait tombé du ciel tout cuit, avec ses prescriptions cultuelles, législatives, sa « shari’a » qui dicterait les moindres faits et gestes des fidèles, comme veulent nous le faire croire les dangereux ignorants qui font la une des médias.

Car la question des errements actuels de l’islam djihadiste ne peut être résolue sans prendre à bras le corps la question de l’herméneutique du Coran comme celle des institutions de l’islam.

Et ce souci de l’herméneutique est loin d’être anodin. Tout comme il avait pu, dans le contexte de l’exégèse biblique juive et chrétienne, déchaîner les excommunications et exclusions diverses, à commencer par celle de Spinoza, il peut susciter de nos jours encore des martyrs dans le monde musulman : Muhammad Mahmoud Taha (cité par Youssef Seddik à la p. 211 de sa traduction partielle du Coran : Le Coran. Autre lecture, autre traduction, Barzakh, L’aube, 2002), exécuté par les intégristes du fait de ses positions critiques concernant le simplisme herméneutique en ce qui concerne la théorie de l’abrogation des versets, Nasr Hamid Abû Zayd, considéré comme apostat et « divorcé contre son gré et contre celui de sa femme » ( !) par des tribunaux égyptiens, du fait de son engagement en faveur d’une intégration de la critique littéraire dans l’exégèse coranique, etc. cf. par exemple, R. Benzine, Les nouveaux penseurs de l’Islam, Albin Michel, Paris 2004, p. 179ss, ainsi que p. 147ss pour ce qui est de Amin al-Khûli et Muhammad Khalafallâh.

Le combat pour l’herméneutique est donc bien un djihad à mener, parfois au risque de sa vie.

Pour l’herméneute, le texte coranique, tout comme le texte biblique ou le texte védique, peut être conçu comme un noyau historique livré à l’interprétation inspirée du croyant, c’est-à-dire, pour Youssef Seddik, du « savant », terme qu’il faut comprendre comme désignant l’exégète, le Sage, le Philosophe au sens le plus noble du terme – hélas bien oublié – de chercheur amoureux d’une Vérité qui est avant tout Sagesse, Justice, comme nous l’inspire le nom même de Seddik, le Juste.

Et on sait combien Youssef Seddik pourrait à bon droit revendiquer ce terme de Savant, lui qui allie avec bonheur une formation littéraire à celle de philosophe, de philologue, d’helléniste et bien sûr d’arabisant… Sans parler du poète et de l’artiste !

Et c’est bien toutes ces compétences, alliées à la sagesse et l’humilité du croyant, qui sont à investir pour tirer le texte de la gangue de scories qui contreviennent à son éclat.

En fait, pour l’herméneute, le texte du Coran, comme tout texte fondateur, peut être, doit être compris avant tout comme une incitation proposée à notre liberté.

Il me semble que le fait herméneutique pourrait être comparé en partie à la formation de la perle : car celle-ci ne peut se passer d’un noyau originaire pour se construire, mais n’existe cependant que par le travail de la nacre que ce noyau suscite en permanence. Mais l’homme possède sur la perle l’avantage de décider lui-même librement de la qualité de nacre qu’il conservera pour constituer le résultat final, et de celle qu’il rejettera.

Travail complexe qui consiste, pour l’intelligence croyante formée et informée – d’où le terme de « savant » utilisé par Seddik – à savoir distinguer le bon grain et l’ivraie.

En fait, l’inspiration est un processus par lequel la lecture se fait elle-même rédaction, en dégageant en permanence l’Esprit divin du texte, avec, mais aussi en partie contre la Lettre dans laquelle la rédaction humaine l’a inséré.

Ainsi, c’est cette inspiration lectrice et rédactrice que le croyant herméneute estime à même de pouvoir identifier les « manipulations sur le texte » (16mn dans la conférence), cette véritable « injustice » qu’il subit, les « falsifications » opérées par une prétendue « tradition » en particulier au moment du « troisième Calife » (22mn50), « tradition » responsable d’un véritable « coup d’État » sur le texte (23mn20).

« Coup d’État » qui aboutit à l’usurpation par l’imam, simple répétiteur, de la place du Sage inspiré, du savant (27mn20) et à l’instauration d’un « cléricat » (28mn30), contre l’esprit même de l’Islam, qui considère avant tout l’homme, de façon profondément humaniste, dans sa liberté responsable et sa solitude devant Dieu (29mn).

Il s’agit donc de « libérer le texte » (35mn20), afin qu’il puisse continuer – ou recommencer – à produire, au-delà des perversions nauséabondes dont nous sommes les témoins, un islam de l’Intelligence, de la Lumière et de la Beauté dont l’image que nous donne Youssef Seddik de son père pourrait constituer le paradigme.

Paradigme que j’ai fort heureusement rencontré chez la plupart de mes amis musulmans.

On comprend que c’est la place accordée à l’herméneutique dans la compréhension du Coran qui va alors être déterminante pour distinguer des interprétations fondées sur le dynamisme spirituel de la lecture du texte de celles – intégristes et/ou djihadistes – qui considèrent de façon fixiste le texte ainsi que certaines étapes présumées intangibles de la constitution de la tradition.

Mais l’interview se termine sur une aporie : pourquoi une telle différence entre l’interprétation que fait son père de l’islam, toute de bienveillance et d’humanisme lumineux, son père qui, tout en enseignant pieusement le Coran à ses enfants dès leur plus jeune âge, n’a jamais éprouvé le besoin de voiler sa fille, et celle de son neveu, qui voile sa fille et se rapproche d’une interprétation plus intégriste ?

« Nous sommes dans un monde qui nous agresse. L’islam est en danger » répondrait le neveu.

En tant que « dialecticien » Youssef Seddik reconnaît à l’argument une part de vérité.

Il faudrait alors revenir ici longuement sur un entrelacs de causes historiques qui permettent de comprendre le « ressentiment » selon le terme que A. Meddeb reprend judicieusement à Nietzsche (op.cit. p. 19).

Comment un « islam inconsolé de sa destitution » (id. ibid. p. 18ss), de la perte de son âge d’or et agressé par les colonisations, l’humiliation, « l’enseignement du mépris » de la part de cultures dominantes (on pense à l’exemple rapporté par Youssef Seddik qui, en examinant le cours de son fils sur les Croisades, s’aperçoit que, si tous les rois « chrétiens » y sont nommés, il n’y est pas une seule fois question de Saladin !) en vient à reverser cette agression en agressivité.

(sans même parler de la place ridicule de l’arabe, deuxième langue parlée en France, dans l’Éducation Nationale, je me souviens d’un collègue enseignant de mathématiques, de langue mère arabe, qui s’était attiré il n’y a pas si longtemps les foudres des parents d’élèves parce qu’il avait cité des mathématiciens arabes en prononçant leur nom en arabe ! Comme si un professeur de littérature était condamné à parler de Chakessepéare pour éviter d’être pris pour un dangereux infiltré des forces de la Couronne britannique…).

Il n’est pas difficile de comprendre comment une telle banalisation du mépris, une telle violence habituelle peut entraîner ressentiment et agressivité réactive, et peut avoir une fonction dans ce que A. Meddeb nomme la « généalogie de l’intégrisme » (op. cit. p. 53ss).

Alors même que nous aurions tant de possibilités de devenir ces « passeurs entre deux rives » qu’autoriserait une riche tradition française d’études arabes et orientales ainsi que la présence de tant de français jouissant d’une double culture.

Il y a là bien sûr, dans cette démission, une responsabilité massive de l’Occident, et de la France en particulier.

Mais il convient de ne pas non plus céder au simplisme en restreignant de façon unilatérale l’avènement des intégrismes (et surtout le cas du djihadisme, car tous les intégrismes ne sont pas violents, comme l’a souvent montré Gilles Kepel) à cette seule responsabilité occidentale.

Ce serait une nouvelle fois occulter des composantes essentielles de la question.

L’apparition du wahhâbisme, puis, avec Rashid Ridha et Hassan al-Banna’, celle des Frères Musulmans, nécessite déjà bien d’autres composantes interprétatives (voir là-dessus A. Meddeb, op. cit. p.114ss).

Mais celle de l’intégrisme anti-occidental dans sa version djihadiste violente, semble devoir encore ajouter de nouveaux paramètres.

Car pourquoi ne pas choisir, dans cette opposition à l’Occident, qui ne manque certes pas d’éléments de légitimité, l’interprétation qui déciderait, comme le suggère Youssef Seddik vers la fin de son entretien, que, plutôt que la violence, et en pleine cohérence avec une approche elle aussi rendue possible par une méditation du Coran, « la meilleure arme serait de montrer que l’islam est plus proche de l’humain que celui qui l’agresse. Plus proche que Bush de l’humain » (l’interview date de 2005).

Ne faut-il pas ici encore, entre autres recours possibles, convoquer le Freud de « Malaise dans la civilisation », dont il a été question dans des post précédents. Par ex :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/07/30/entraide-empathie-bienveillance-de-kropotkine-a-hobbes-et-retour-2/

« L ‘homme n’est point cet être débonnaire, au cœur assoiffé d’amour, dont on dit qu’il se défend quand on l’attaque, mais un être, au contraire, qui doit porter au compte de ses données instinctives une bonne somme d’agressivité. Pour lui, par conséquent, le prochain n’est pas seulement un auxiliaire et un objet sexuel possible, mais aussi un objet de tentation. L’homme est, en effet, tenté de satisfaire son besoin d’agression aux dépens de son prochain, d’exploiter son travail sans dédommagements, de l’utiliser sexuellement sans son consentement, de s’approprier ses biens, de l’humilier, de lui infliger des souffrances, de le martyriser et de le tuer. Homo homini lupus : qui aurait le courage, en face de tous les enseignements de la vie et de l’histoire, de s’inscrire en faux contre cet adage ?

En règle générale, cette agressivité cruelle, ou bien attend une provocation, ou bien se met au service de quelque dessein dont le but serait tout aussi accessible par des moyens plus doux. Dans certaines circonstances favorables en revanche, quand par exemple les forces morales, qui s’opposaient à ses manifestations et les inhibaient jusqu’alors, ont été mises hors d’action, l’agressivité se manifeste aussi de façon spontanée, démasque sous l’homme la bête sauvage qui perd alors tout égard pour sa propre espèce…

Cette tendance à l’agression, que nous pouvons déceler en nous-mêmes et dont nous supposons à bon droit l’existence chez autrui, constitue le principal facteur de perturbation dans nos rapports avec notre prochain » (Malaise dans la culture, Traduction de la Revue française de psychanalyse, Janvier 1970).

Outre bien sûr des raisons géopolitiques, stratégiques ou trivialement financières, en l’absence de toute approche herméneutique, l’interprétation fondamentaliste des textes coraniques par l’EI – en particulier des textes concernant la guerre et la violence – n’offre-t-elle pas, à une société qui ne sait plus comment – ni surtout pourquoi, dans quel but – « sublimer » ses pulsions primitives [pour Freud, le processus de « sublimation » consiste à transmuter les pulsions primitives en les orientant vers des fins socialement valorisées, constructives ou solidaires, etc.] et dont les oracles nous prêchent « l’innocence du devenir » et le rejet du poids de la culpabilité, une façon de les investir ? De réaliser pleinement et impunément – mieux, de légitimer par une référence sacrale – ce « bonheur-agression » qui, selon Freud encore, constitue l’aspiration la plus fondamentale de l’humain, celle qui trouve son accomplissement dans le romantisme sanglant et l’apologie du meurtre, du viol et de la destruction ? Aspiration naturelle contre laquelle doit se construire, pour le père de la psychanalyse, l’effort de culture et de civilisation.

Le refus de l’approche herméneutique évacue alors l’effort éthique que l’on trouve au cœur de toute grande religion, pour lui substituer une lecture fondamentaliste qui sélectionne les textes les plus aptes à inciter à l’agression et à la violence.

Car nous savons qu’aucune religion n’est exempte, dans ses écrits fondateurs, d’éléments qui peuvent être sélectionnés en vue de légitimer des interprétations du type de celle développée par l’EI.

L’histoire, elle, nous enseigne que le « romantisme sauvage » que véhiculent de fait ces récits fondateurs a toujours fasciné les hommes, qui ont cherché à exprimer l’énigme profonde de ces forces obscures en les liant de façon monstrueuse à l’idéal religieux. Car la puissance de ces manifestations semble bien en effet toucher au surhumain. Combien de représentations de Judith exhibant la tête d’Holopherne peut-on recenser dans l’histoire de la peinture ? Combien de décollations de Jean Baptiste ?

https://www.google.com/search?q=%22judith+et+holopherne%22&hl=fr&biw=1280&bih=864&tbm=isch&tbo=u&source=univ&sa=X&ei=ahpvVODQOoj0PKeRgKgO&ved=0CDQQsAQ

 

https://www.google.com/search?q=d%C3%A9collation+de+saint+jean-baptiste&hl=fr&biw=1280&bih=864&tbm=isch&tbo=u&source=univ&sa=X&ei=8v56VLXkNoT1aoqjgrgI&ved=0CCgQsAQ

 

D’où les indulgences diverses et les justifications religieuses qui ont toujours accompagné pogroms, Inquisitions et Croisades, qu’elles soient médiévales ou franquistes et leurs cortèges d’horreurs ; d’où ce déchaînement quasi sacral que revêtent les grands massacres de masse, qu’ils aient lieu en Allemagne, au Rwanda ou au Cambodge.

Car il y a des endroits et des moments de l’histoire où, « dans certaines circonstances favorables (…), quand par exemple les forces morales, qui s’opposaient à ses manifestations et les inhibaient jusqu’alors, ont été mises hors d’action, l’agressivité se manifeste aussi de façon spontanée, démasque sous l’homme la bête sauvage qui perd alors tout égard pour sa propre espèce… » (S.Freud, op.cit).

Ces moments, les religions, bien que porteuses aussi de l’exigence éthique, en ont été bien souvent les instigatrices. Il est impossible de le nier. L’interprétation qui va donc permettre à un judaïsme, à un christianisme ou à un islam de Lumière de se dégager de ce judaïsme, de ce christianisme, de cet islam d’Ombre qui constitue son double consubstantiel n’est jamais acquise, elle est toujours à construire et à gagner. Toujours vulnérable et fragile, elle court le risque en permanence de basculer vers l’allégeance à ce jumeau monstrueux.

Or, n’est-ce pas parce que l’EI constitue un de ces « lieux » où les forces morales inhibitrices ont été évincées par des justifications instigatrices et des mobiles « religieux » pervers (qui apparaissent alors surtout comme des prétextes à la transgression) effectivement présents aussi dans les textes, mais sélectionnés à dessein, que des individus qui ne connaissent rien de l’islam, comme ils ignorent tout des exactions opérées par un pouvoir shiite sur des communautés sunnites, s’engagent dans un sanglant et exaltant « viva la muerte » particulièrement propre à assouvir le fantasme infantile de toute puissance ?

Comme Abou Ghraïb ou autres Maï Lai, EI constitue peut-être un de ces espaces où le mal de vivre et l’absence de tout horizon peut enfin trouver, dans la transgression soigneusement mise en scène et chargée d’une densité sacrale, à la fois l’expression d’une vengeance et celle d’une raison d’être.

Nous serions donc là au cœur d’un conflit des interprétations on ne peut plus radical, mais dont il est vain de nier qu’il est latent au cœur même des textes, ceux l’islam comme ceux de la Bible ou de la Bhagavad Gita.

L’effort spirituel, – le « djihad » authentique- du croyant musulman, mais aussi juif, chrétien ou autre, sera donc d’opérer en permanence un discernement sur le contenu foisonnant des textes de sa tradition, et de sélectionner, dans leur fécondité ambivalente et chaotique, ce qui est à même d’informer sa croyance, sa culture, et partant son existence.

Encore une fois, il s’agit donc bien là d’un travail d’interprétation.

« La haine de la culture » dont nous parle Christian Jambet dans un entretien remarquable, et qui caractérise pour lui l’EI ou autres Boko Haram, et fait souvent penser au « Malaise dans la culture » de Freud, me semble ainsi devoir être comprise avant tout au sens de haine et de refus de l’herméneutique.

http://www.franceculture.fr/emission-cultures-d-islam-la-haine-de-la-culture-2014-10-24

Comme il le montre fort bien, cette haine est certes opposée à « l’esprit de l’islam ». Mais il faut alors préciser qu’il s’agit de celui de « l’islam de Lumière », tel qu’il est laborieusement et courageusement dégagé de son double de l’Ombre qui le travaille encore en permanence, par les efforts d’herméneutes tels que Youssef Seddik.

Nous sommes maintenant à même de mieux saisir les enjeux de la « conversion », et peut-être de mieux comprendre l’énigme de ces deux types tellement opposés de conversion, qui a été le point de départ de notre réflexion.

Il me semble donc trop rapide de soutenir, comme le fait Jean Pierre Filiu et comme on peut le dire souvent par facilité, que la conversion à l’EI n’a « rien à voir » avec l’islam.

Il me semblerait plus adéquat de dire que « l’offre de conversion » est proposée par deux compréhensions de l’islam qui sont, de fait, incompatibles.

L’une se caractérisant par la sélection délibérée, en partie permise par les textes et la « tradition », des composantes de violence, de mépris de « l’infidèle », d’humiliation de la femme, etc.

L’autre se caractérisant par la sélection des valeurs d’humanité, de bienveillance et de tolérance telle qu’elle est superbement illustrée par Youssef Seddik et, fort heureusement, par ce que je crois être la majorité des musulmans.

Et si j’ai proposé plus haut que la conversion à l’EI me paraît être une « conversion » non pas à l’islam, mais contre l’islam, c’est dans la mesure où on peut estimer, me semble-t-il, que l’islam réside moins dans le texte même (qui peut effectivement susciter, au moins en partie, l’interprétation de l’EI) que dans la « soumission » (c’est l’un des sens du terme islam) à ce dynamisme de lecture inspirée qui arrache en permanence l’Esprit à la Lettre qui tue.

Inspiration dont l’authenticité se mesure à ses fruits, les premiers étant les hommes qu’elle produit. En ce sens, se convertir « contre l’islam », c’est faire prévaloir, comme le fait en effet l’EI, le fixisme d’une Lettre figée, fut-elle, en effet celle du Coran, sur le dynamisme permanent de l’inspiration, ce dynamisme dont on pourrait peut-être dire que lui seul est l’islam.

Nous sommes donc bien confrontés à deux approches antagonistes, mais qui ont bien à voir, l’une et l’autre avec l’islam, ses textes et ses traditions, la première par le biais d’un fixisme mortifère, la seconde par celui d’une fidélité créatrice et dynamique.

Pour Christian Jambet cependant, la seconde devrait triompher de la première : l’attrait des mouvements djihadistes violents de type EI et de leur interprétation littérale et sélective devrait s’atténuer, du fait même de l’horreur suscitée par les exactions les viols et les massacres.

Souhaitons- le !

Mais on ne peut évacuer une interrogation : et si une bonne partie de cet attrait était justement dû à la levée des inhibitions dont l’EI se fait le héraut médiatique, elle-même entée sur « le refus de séparer clairement la religion de la violence », fondé sur une certaine interprétation des textes (cf. Yassine Al-Haj Saleh, article cité plus haut) et dont la fascination trouble ne laisse pas d’enchanter le web ?

Cela est-il vraiment à exclure ?

D’où l’urgence, une fois de plus, pour les musulmans, de se positionner clairement dans leur rapport avec l’interprétation de leur propre religion.

(Urgence qui concerne aussi à des degrés divers, nous l’avons vu, le positionnement de tout croyant comme de tout philosophe).

Saluons donc les manifestations en hommage à Hervé Gourdel qui ont témoigné, il y a quelques semaines, de courageux choix d’interprétation.

http://www.lemonde.fr/societe/article/2014/09/26/devant-la-grande-mosquee-de-paris-nous-sommes-tous-herve-gourdel_4495159_3224.html

(Au passage je regrette que ces manifestations aient pu susciter la raillerie de quelques « esprits forts », accusant les manifestants de faire le jeu de ceux qui cherchent à culpabiliser l’ensemble des musulmans, voire d’une islamophobie qui

« combat la prétendue barbarie radicale et raciale des musulmans » ; ou qui équivaudrait à accepter « les mécanismes d’assignation identitaire qui sont à l’œuvre dans nos sociétés… Pour autant, chaque musulman doit-il rappeler explicitement son rejet de crimes dont il n’est ni responsable ni solidaire ? Ne soyons pas dupes. Cette injonction sous-entend qu’il existerait bel et bien un lien entre l’EI et les musulmans. Ainsi les musulmans absents du rassemblement organisé par la Mosquée de Paris, le 26 septembre, sont-ils complices ?

Non, sauf à postuler que tout musulman est coupable a priori. Son individualité serait alors niée au profit du collectif « musulman ». Nous assistons à une banalisation d’une culpabilité ontologique qui exprime un racisme insidieux et décomplexé ». (La culpabilité présumée des musulmans, Hanane Karimi, Fatima Khemilat, Nadia Henni-Moulai, Thomas Vescovi, Le Monde28-29/09/2014).

On a ainsi pu voir, entre autres, une caricature montrant un barbu incité à porter la pancarte « Not in my name », en vue de se désolidariser de l’action des « barbus », etc.

http://www.politis.fr/Les-dessins-de-la-semaine-Senat-et,28429.html

Contre les railleries de tels « esprits forts », il me semble qu’il est tout de même urgent de revenir à moins de phraséologie sociologique et un peu plus de simplicité, celle-là même qui animait, me semble-t-il, les manifestants.

Se sentir responsable est une marque de liberté qui n’a rien à voir avec une quelconque culpabilité morbide, bien au contraire.

J’ai entièrement le droit de ne pas m’affirmer juif, chrétien, musulman, marxiste ou citoyen des États Unis d’Amérique.

Mais, dans la mesure où je revendique l’une de ces appartenances, je suis en effet responsable de ce qui se fait en mon nom : en tant que juif, j’ai une responsabilité dans le fait que la colonisation prétende se poursuive en Israël au nom du bien ou de la sécurité de mon peuple. En tant que catholique, je suis complice si j’accepte avec passivité la Croisade franquiste prêchée par des institutions supposées me représenter (cf. là-dessus le beau livre de Lydie Salvayre, Pas pleurer, dernier Prix Goncourt, tout pétri de la figure de Bernanos). En tant que marxiste, je suis responsable du fait de me taire lorsque quelque Staline ou Pol Pot envoie au Goulag, au nom du marxisme, ceux qui ont choisi de ne pas se taire. En tant que citoyen américain, je suis impliqué dans le fait qu’un gouvernement que j’ai élu ou que j’accepte de façon tacite mène une guerre injuste au Viet Nam ou en Irak.

Pourquoi en irait-il donc autrement de ma responsabilité dans le cas de mon appartenance à l’islam, par rapport à l’interprétation que certains entendent donner de ma religion ?

Encore une fois, j’ai le droit de ne revendiquer aucune religion ou croyance. Mais dans la mesure où je choisis une religion, une croyance ou une philosophie, je suis responsable, en tant que membre d’une collectivité, à ma mesure propre, de la qualité et de la crédibilité de la croyance que je professe.

Cela relève peut-être en définitive de l’honneur, ce qui fait sans doute que cette position est désormais difficile à faire comprendre, je l’accorde.

Mais elle n’en reste pas moins essentielle, comme l’ont compris les manifestants de « Not in my name », dont on souhaite qu’ils soient sans cesse plus nombreux, à s’engager, autant en ce qui concerne les questions soulevées par l’interprétation de l’islam que celles qui ont trait à la compréhension du judaïsme, du christianisme ou de toute autre croyance.

Et que cet engagement puisse nourrir profondément leur vie quotidienne, comme il a nourri celle d’Abdul-Rahman Kassig.

Hommage lui soit rendu.

Des vertus comparées du surf et de la plongée sous-marine, ou quand la transition énergétique suppose la stabilité démagogique. Ainsi que du bon usage de Mr. Jancovici.

Stultitia me demande ce matin : « Que signifie zemmourisation ? ».

Et j’avoue que j’ai du mal à lui répondre. Me tenant de plus en plus éloigné des écrans où s’affiche le quidam qui a donné lieu à ce puissant néologisme – quidam que je n’ai en fait jamais vraiment écouté ni lu -, je ne peux que la renvoyer à ce que je crois être des quasi synonymes, du type « trierweilerisation », « ruquiérisation », etc.

Me vient aussi à l’idée une comparaison avec la proportion considérable que prend en ce moment le phénomène du « bashing », à mon sens assez proche de la dite « zemmourisation » : « Hollande bashing », « Sarko bashing », en attendant bien sûr les prochains « Montebourg bashing », « Marine bashing » ou autres « Juppé bashing ». Sans oublier bien sûr le « French bashing », récemment relayé par le « German bashing », qui vient tout juste de sortir.

Ce qu’on nomme la vie politique se présente de plus en plus comme une compétition de surf : sur les vagues, des personnages fort médiatisés font quelques tours et puis s’en vont ; quelques figures, libres ou imposées. Vêtus de steamers fluos en néoprène rouge, rose, bleu, vert, bleu-blanc-rouge et autres encore, ils en jettent plein les yeux et font l’objet, de la part des spectateurs, de commentaires dont l’enthousiasme éphémère vire à la franche rigolade dès que l’un d’eux se retrouve en position ridicule, bousculé ou roulé par la vague.

Et les journalistes, et les foules, de s’ébaubir. De jeter leur dévolu sur les uns, avant de passer aux autres. Et le politique de se transformer de plus en plus en un spectacle de cirque…

Car voilà, on oublie une chose : ces exhibitions ne sont possibles que parce qu’il y a une mer, et des vagues. Si la mer et les vagues sont en furie, plus de spectacle. Et si c’est le calme plat, les surfeurs rentrent piteusement à la maison, et les spectateurs aussi.

En d’autres termes, il serait urgent de s’intéresser au fonctionnement de la mer et des vagues plutôt que de passer son temps – et notre argent – à commenter des phénomènes dont l’éphémère n’a d’égal que la superficialité.

En somme, faire, une nouvelle fois, bien loin d’un « politique bashing » facile et populiste, l’effort de distinguer le politique, dans sa nécessité et sa noblesse, de la politique, avec tout ce qu’elle peut présenter d’insignifiance et de médiocrité.

Tâcher de reprendre, à nouveaux frais, la distinction capitale opérée par les marxistes entre « infrastructure » et « superstructure », entre les phénomènes de fond, ceux qui concernent la mer et les vagues, et les épiphénomènes, ceux qui concernent l’écume et les surfeurs, dont on commence tout de même à savoir que, quelle que soit la couleur de leur steamer, ils finiront toujours par faire plus ou moins les mêmes pirouettes.

J’ai déjà évoqué ici l’ampleur de la vague démographique.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/03/27/politique-demagogie-demographie-une-petite-recension-dalan-weisman-compte-a-rebours-jusquou-pourrons-nous-etre-trop-nombreux-sur-terre/

Apparemment, elle paraît trop difficile à surfer pour l’ensemble de nos « politiciens », qui préfèrent des vagues plus à leur portée, sur lesquelles ils pourront mieux faire valoir la médiocrité de leur « capacités » et de leurs analyses. On attend toujours le Kelly Slater ou l’Andrew Cotton du politique…

(Je suis très étonné en particulier de la quasi absence de réflexion sérieuse suite à la parution de l’ouvrage d’A. Weisman, qui soulève pourtant des enjeux essentiels pour notre survie. Cela montre bien, hélas, que la construction de digues pour lutter contre les catastrophes à venir, qui constitue, pour Machiavel, l’œuvre essentielle du politique, est loin d’être la préoccupation de ceux qui usurpent donc le qualificatif de politiciens…).

Une autre vague de fond qu’il serait de toute urgence de surfer, du fait de ses conséquences immenses sur notre avenir, est bien celle de la raréfaction irréversible des sources d’énergie fossiles non renouvelables, puisque celles-ci ont été à l’origine des modes de vie actuels de la quasi-totalité de la planète : c’est en effet la facilité d’accès à une énergie à très faible coût qui a conditionné la transformation radicale de l’agriculture et de sa productivité depuis deux siècles, la « libération » de bras par la machine entraînant à son tour le développement des villes au détriment des campagnes, celui de l’industrie, du secteur tertiaire et des services, la réorganisation des métiers, ainsi que l’essor démographique fulgurant qui a accompagné les différentes phases de la révolution industrielle etc. (cf. dans ma recension d’A. Weisman le lien étroit de l’explosion démographique avec la mise au point du procédé Haber-Bosh qui rend possible l’utilisation industrielle à grande échelle des engrais azotés, puis la « révolution verte » de Norman Borlaug, le passage à une alimentation de plus en plus carnée, etc.). Or, on le sait, la « réussite » sans précédent de cette « économie carbonée » a eu comme contrepartie le rejet de quantités massives de CO2 dans l’atmosphère, à l’origine de ce qu’il est convenu de nommer le « changement climatique ». La « transition énergétique » aurait donc comme double objectif de pallier à la fois à la raréfaction irréversible des énergies fossiles et de lutter contre les dégâts collatéraux occasionnés par l’économie carbonée.

Or il semble bien, hélas, que nos surfeurs en cours d’exhibition (ceux en fluo rose pas plus que les autres) ne soient pas capables d’en prendre la mesure, et se contentent, une fois de plus, d’une approche avant tout électoraliste et démagogique.

Pour tenter d’explorer l’ampleur de ces courants marins de fond, il convient donc d’abandonner les surfeurs à leur show médiatique, et de se pencher un peu sur ce que nous disent les plongeurs sous-marins et autres analystes des profondeurs.

On ne peut ici se passer d’une brève histoire de l’énergie, dans la mesure où elle conditionne profondément l’histoire de l’économie elle-même et ses implications considérables sur notre vie de tous les jours.

Le meilleur guide que je connaisse sur le sujet reste Jean Marc Jancovici, même (et surtout…) si ses positions peuvent avoir le don d’indisposer une certaine bien pensance qui se prétend écologiste, pour les raisons que nous verrons.

(Pour ma part, en tant qu’ancien anti-nucléaire militant, je suis bien sûr ouvert à toute approche alternative. Mais comme j’ai le vilain défaut de préférer les maths et la physique  aux grandes envolées sentimentales et/ou rhétoriques, j’avoue que, pour le moment, après bien des recherches, je n’ai trouvé aucune autre analyse écologiste aussi compétente et documentée. Mais on peut toujours espérer…).

Outre son site remarquable, « Manicore »,

http://www.manicore.com/

qui regorge d’informations extrêmement étayées et documentées, auquel on pourra se reporter pour en approfondir les données, on peut avoir une vue assez synthétique des analyses de Jancovici et de ses propositions par le biais de conférences accessibles quoi qu’exigeantes.

Par exemple :

http://www.youtube.com/watch?v=nderLmgkwus

ou encore :

http://www.xerficanal-economie.com/emission/Jean-Marc-Jancovici-Vers-une-economie-decarbonee-_39.html

(autre conférence sur le même site : « le grand défi énergétique du gouvernement »).

Plus longue et plus approfondie (même si hélas la plupart des tableaux ne sont pas visibles), l’intervention devant la Commission Développement durable de l’Assemblée Nationale, le 06 février 2013 :

http://www.youtube.com/watch?v=xxbjx6K4xNw

(Pour d’autres conférences et chroniques diverses :

http://www.manicore.com/documentation/articles/conferences.html )

 

(Les interventions des politiques après la conférence devant la Commission de l’Assemblée, même si certaines sont fort heureusement pertinentes, montrent hélas l’ampleur des efforts qui restent à accomplir. Tout spécialement la première, particulièrement affligeante, et dont je tairai la couleur politique…).

Je ne me risquerai pas à essayer de synthétiser les analyses de Mr. Jancovici. Car les conférences citées sont déjà synthétiques et durent au minimum trente minutes. Je conseille fortement au lecteur de prendre un peu de temps pour écouter au moins l’une d’elles. On pourra aussi se reporter avec profit, pour une vue d’ensemble, à son livre « Changer le monde », Paris, Calmann-Lévy, 2011.

Juste quelques idées forces qu’il me semble intéressant de souligner :

« Cette énergie à profusion, c’est la véritable cause de la hausse de notre pouvoir d’achat. En tout bien tout honneur, elle a procuré à chaque Occidental la puissance mécanique d’une armée d’esclaves (plusieurs centaine à plusieurs milliers [au service de chaque personne, il s’entend]), qui exploitent désormais les ressources de la planète à un prix ridicule» Changer le monde, op.cit. p.16.

Cf. aussi : http://www.manicore.com/documentation/esclaves.html

« Cette énergie » est évidemment l’énergie fossile (non renouvelable : charbon, pétrole, gaz) dont la gratuité alliée aux faibles coûts d’exploitation (jusqu’à présent) a donc bouleversé en profondeur, en deux siècles, le mode de vie de la majorité des humains.

L’avantage de cette énergie fossile sur les énergies renouvelables qu’elle a remplacées (travail humain, traction animale, force hydraulique, vent, etc.), et sur celles qui devront désormais la remplacer dans leur version plus moderne (éolien, solaire, etc.), c’est son état de concentration, alors que les renouvelables sont beaucoup plus « diffuses », difficiles à concentrer et à stocker. Le passage à ces dernières, coûtera donc plus cher pour un flux inférieur (voir conférence citée :

http://www.xerficanal-economie.com/emission/Jean-Marc-Jancovici-Vers-une-economie-decarbonee-_39.html

environ 13mn35).

De plus, l’intermittence de ces énergies (le soleil ne brille pas la nuit et le vent ne souffle pas toujours) nécessite le maintien d’une énergie de compensation pour assurer la continuité. C’est le cas de l’Espagne, où le développement de l’éolien a été nécessairement redoublé par le développement du gaz :

« L’Espagne offre une illustration intéressante de ce processus. Ce pays a installé environ 18 GW d’éolien dans un pays où la puissance appelée monte, en hiver, à environ 40 GW. Or la puissance éolienne effectivement fournie varie, selon le moment de l’année, et même selon l’heure, entre 1 et 15 GW !  (…)Ce que suggèrent les courbes ci-dessus de la production espagnole est assez clair : l’éolien n’est pas un moyen de production autonome, c’est un moyen d’éviter, quand le vent souffle, l’utilisation d’un mode de production « autre ». Et donc :

avoir des éoliennes ne dispense pas d’avoir aussi, pour une puissance installée à peu près équivalente (on peut admettre 10% de différence), d’autres moyens de production « ailleurs » (on duplique donc les investissements) qui servent de relais en l’absence de vent suffisant ; économiquement il ne faut donc pas comparer le kWh éolien au kWh « autre », mais le kWh éolien au seul coût du combustible économisé dans les autres moyens de production (ou plus exactement au coût marginal, mais c’est essentiellement du combustible), puisque les investissements doivent être faits de toute façon pour presque l’équivalent de la puissance installée en éolien (…)

L’Espagne illustre donc parfaitement ce à quoi conduit un équipement éolien massif (…) : se rendre prisonnier, pour une production annuelle 2 à 3 fois supérieure à celle de l’éolien, des combustibles fossiles, et du gaz en particulier » (du site Manicore : http://www.manicore.com/documentation/eolien.html )

 

Mais l’illustration hélas la plus caricaturale nous est donnée par l’Allemagne, où la « transition énergétique » n’a pas fait baisser la consommation de charbon :

http://www.manicore.com/documentation/transition_allemagne.html

[correctif 30/01/2017: en fait, aux dernières nouvelles elle a légèrement baissé.cf:

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/01/30/transition-energetique-versus-usine-a-gaz-ou-gazogene-a-propos-de-quelques-articles-et-emissions-recentes/

 

Quelques extraits :

« cette « transition » n’a pas eu d’effet massif sur les émissions de CO2 pour le moment (voir plus bas), et pour en avoir un il faudra supprimer la production au charbon, alors que pour l’heure les allemands ont plutôt prévu de rajouter des capacités utilisant ce combustible (et l’utilisation de lignite est en hausse depuis plusieurs années (….) Rappelons que la lignite, outre ses émissions de CO2, s’exploite dans des mines à ciel ouvert qui détruisent tout environnement sur des dizaines de km2, créent des montagnes de cendres, polluent l’eau (autrement plus que le nucléaire), conduisent à des déplacements d’habitants (dans les villages qui sont rasés pour ouvrir les mines), et que les centrales à lignite sont des centrales thermiques, et donc pas plus vertueuses que les centrales nucléaires pour ce qui est de la chaleur relâchée dans l’environnement (…).

Bien évidemment, on ne peut que souhaiter que les Allemands arrivent, dans un délai court, à se débarrasser des combustibles fossiles. Mais l’examen des chiffres montre que, pour les 15 années qui viennent de s’écouler, ce n’est pas cela qu’ils ont cherché. S’ils finissent par y parvenir, en dépensant 10 fois plus d’argent que s’ils avaient choisi d’utiliser du nucléaire, et dans les mêmes délais (c’est-à-dire dans les 10 à 20 ans qui viennent), et si enfin la population est prête à payer pour cela, il n’y a assurément rien à y redire. Cela ne signifie pas pour autant que les pays voisins doivent faire pareil : payer 3000 milliards d’euros au lieu de 300 pour éviter les inconvénients réels ou supposés du nucléaire, c’est un choix qui se respecte, mais ce n’est assurément pas le seul possible.

Par contre, s’ils devaient s’arrêter au milieu du gué, c’est-à-dire avec des renouvelables qui ne servent qu’à supprimer tout ou partie du nucléaire, sans avoir touché aux combustibles fossiles, alors ils auront affecté leur argent à autre chose que le projet européen (décarboner l’économie) et perdu un temps précieux, ce qui est toujours le plus grave quand on est dans une course contre la montre, ce qui est le cas de l’Europe avec ses combustibles fossiles»

Voir aussi sur ce sujet :

http://sciences.blogs.liberation.fr/2013/01/08/electricite-le-cas-allemand/

http://www.lemonde.fr/planete/article/2014/07/22/l-allemagne-a-les-centrales-a-charbons-les-plus-polluantes-d-europe_4461337_3244.html

 

Dans ces conditions, une question cruciale se pose : la transition énergétique doit absolument se faire. Le réchauffement climatique et l’épuisement des ressources non renouvelables nous l’impose (au passage, il ne sert à rien de parier sur les gaz de schiste, qui ne feraient au mieux que retarder de quelques années les échéances, quelques années qui suffiraient cependant à ruiner définitivement des paysages qui font de la France la première destination touristique du monde. « Plutôt donc que de suivre quelques excités qui se font payer 100 000 euros la conférence pour soutenir de telles âneries », me dit Stultitia, « continuons à réfléchir sur ce que nous dit M. Jancovici : c’est autrement profitable, et c’est gratuit »).

Mais, bien que les économies massives d’énergie  soient la première étape indispensable de la transition, le remplacement des énergies fossiles « concentrées » par les renouvelables « diffuses » ne pourra se produire sans un important déficit énergétique. Comment faire en sorte de le réduire au maximum ?

Car n’oublions pas que si en France, la part du nucléaire dans la production d’électricité est prépondérante, l’énergie globale que nous utilisons est à 75% de l’énergie fossile :

 

« Mais nous, qui sommes « tout nucléaire », pourquoi nous occuper des émirs du Golfe et des états d’âme des Russes ? Hélas, nonobstant l’envahissement des colonnes des journaux par l’atome(…), le pays du Camembert utilise avant tout… de l’énergie fossile (à 55% en primaire, à 75% en final) pour faire tourner usines et services. À cause de l’énergie, du reste, les services se distinguent de plus en plus mal des usines, ce qui fait que la « réindustrialisation » du pays est plus compliquée qu’on ne le pense ! voir http://www.manicore.com/documentation/articles/Tribune_fabrique_industrie.html

Or, le pétrole est parti à la baisse pour l’Europe (voir l’avant-dernier graphique de http://www.manicore.com/documentation/petrole/pic_futur_petrole.html), et le gaz aussi (notre gaz vient à 60% de la Mer du Nord, dont tous les pays sauf la Norvège ont passé leur pic, voir http://www.manicore.com/documentation/petrole/pic_passe_gaz.html). Les règles de trois étant impitoyables, notre approvisionnement énergétique à venir va donc très probablement baisser, et par là même nous empêcher de retrouver 2,5% de croissance par an (une croissance nulle en moyenne sur les 5 ans à venir est une option parfaitement possible).

[C’est moi qui souligne. Notons que ce texte date de mars 2012. On ne peut pas dire qu’il ait été plus démenti par les faits que certaines promesses…]

S’y préparer dans la joie et la bonne humeur, et avec nucléaire, est déjà un redoutable défi (pour ceux qui ne l’ont pas lu, il doit rester quelques exemplaires de http://www.manicore.com/documentation/articles/changer_le_monde.html quelque part). Si en plus on enlève une fraction du nucléaire (ce que signifie en pratique le passage de 75% à 50% de nucléaire dans l’électricité), il est probable que le PIB n’est pas près de retrouver les couleurs imaginées par les candidats [c’est moi qui souligne] (voir http://www.manicore.com/documentation/articles/enfer_echos.html ). Que ce soit un bien ou un mal est un long débat, mais promettre à la fois la croissance du PIB – et toutes les promesses qui en découlent – et une baisse du nucléaire semble relever d’un grand écart pas vraiment compatible avec l’état de nos adducteurs… » (d’une newsletter du 27/03/2012 aux abonnés du site Manicore, consultable sur : http://www.conventioncitoyenne.com/debats-convention-citoyenne.asp?numero=123)

« De qui peut-il donc bien parler ? » demande ici Stultitia, avec cette feinte ignorance qui fait son charme.

Mais il est vrai que les adducteurs des surfeurs qui nous gouvernent (ceux en combinaisons roses autant que ceux en combinaisons vertes…) sont mieux préparés que les nôtres à ce genre d’acrobaties. « Ce n’est certes pas l’entraînement qui leur manque ! » glisse encore la perfide …

Continuons un peu la lecture, qui confirmera ce qui a déjà été dit :

« Ah bon, mais on ne peut pas remplacer le nucléaire par des renouvelables et garder une économie qui ait les joues roses ? Ben c’est peut-être plus vite dit que fait quand on regarde les chiffres… : http://www.manicore.com/documentation/petrole/Charbon_nucleaire.html  (…).

Et le gaz ? Ben le gaz il contribue aussi au changement climatique, qui lui-même contribue déjà aux événements qui tuent un peu plus de monde et dégradent un peu plus les milieux naturels que les becquerels… sans compter que nous n’en avons pas en France. Ah bon, mais les gaz de schistes ? Petit rappel de géologie : en France nous savons que nous avons des schistes, mais à ce stade pas s’ils contiennent du gaz extractible en quantité significative. Pour le savoir, il faut nécessairement faire un trou (forer). On peut ne pas le souhaiter, parce que l’on considère qu’il vaut mieux laisser ce gaz sous terre, pour ne pas avoir la facture climatique qui augmente (car brûler du gaz, tout naturel qu’il soit, crée des émissions de CO2, je rappelle !), mais par contre à ce stade il est prématuré d’affirmer qu’il y a là un potentiel fabuleux. Et rappelons qu’aux USA l’essentiel des gaz dits de schiste par la presse… ne viennent pas des schistes ! (voir http://www.manicore.com/documentation/petrole/gaz_non_conv.html ).

Dans ce contexte, qu’est-ce qui vient comme la chose la plus urgente à faire dans notre pays à l’esprit de d’aucuns politiques ? Subventionner la consommation d’énergie fossile ! Remarquez que si on veut copier les grecs, c’est probablement une bonne mesure pour y arriver plus vite 🙂 (voir http://www.manicore.com/documentation/articles/TIPP_flottante_Obs.html ).

Peut-être qu’il vaudrait mieux essayer de faire avec moins de pétrole et autres carbonneries, ce qui – quelle surprise ! – aurait plutôt ma préférence (voir http://www.manicore.com/documentation/articles/decarboner_echos.html). Très accessoirement, cela signifie que les entreprises devront apprendre à gagner de l’argent en sauvant l’environnement, ce qui est évidemment plus vite dit que fait, mais c’est indispensable… et passe par des tas de taxes, horreur ! (voir http://www.manicore.com/documentation/articles/decision_durable_mars2012.html)

[Notons au passage que l’une de nos plus médiatiques surfeuses vient tout juste – une fois de plus – de se renier dans ce combat pourtant essentiel du transfert des prélèvements actuels vers une fiscalité décarbonée : http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2014/10/17/ecotaxe-les-approximations-de-segolene-royal_4507978_4355770.html#xtor=RSS-3208

Ah ! Démagogie ! Quand tu nous tiens]

« 40 ans après le premier choc pétrolier, qui, avec le recul du temps, peut être vu comme la première grande claque donnée par le monde fini au système industriel dans son ensemble, il va donc falloir accepter que plus nous croyons aux promesses d’un monde sans limites, et plus vite – et plus fort – nous aurons les crises qui se chargeront de nous rappeler que c’est un peu plus compliqué que cela. Il n’y a hélas aucune faute à « pas de chance » dans cette affaire, juste une absence collective d’envie de se mettre les yeux en face des trous.

Pourtant il y en aurait des choses à faire ! Mais aucune n’est compatible avec « travailler moins pour gagner plus », ce qui a objectivement été notre destin depuis que les combustibles fossiles ont transformé notre environnement en corne d’abondance » (de la newsletter citée).

Face à ces questions essentielles qui sollicitent notre responsabilité, on observe alors deux attitudes :

–          Soit on considère que la lutte contre le changement climatique est la première des urgences.

Et dans le mix des solutions adoptées, le nucléaire semble devoir conserver une place dans le processus de « décarbonisation » de l’économie, au côté des énergies renouvelables. C’est la voie choisie par la Suède en particulier, qui, à bien des égards, pourrait se présenter comme un modèle de transition énergétique et écologique responsable, mais avec des conditions privilégiées (faiblesse démographique, présence d’un massif forestier considérable…)

–          Soit on considère que la première des urgences est la sortie du nucléaire. Urgence qui relativisera nécessairement les autres, car on ne voit pas comment, dans ce cas, en dépit d’un développement du renouvelable, on peut échapper au maintien d’un haut niveau d’utilisation des énergies fossiles, comme l’exemple de l’Allemagne nous le démontre à l’envi.

Avant bien sûr  que la France ne lui emboîte le pas…

Or, il faut encore rappeler le péril immense que constitue le charbon, car c’est lui qui, en l’absence de réflexion et de politique cohérente, va devenir la source d’énergie dominante de notre XXIème siècle. Car, si le pétrole et le gaz ont désormais une espérance de vie limitée, celle du charbon est autrement considérable.

Or, c’est lui qui constitue une cause essentielle du réchauffement climatique inauguré depuis deux siècles, lui dont les dégâts sanitaires ont déjà été, et vont être de plus en plus, incommensurablement plus importants que ceux qui ont pu être causés par le nucléaire. Outre les milliers de morts annuels dans l’exploitation des mines, la pollution au charbon exerce d’ores et déjà des ravages (pensons à la Chine en particulier. Mais ce genre de pollution ne s’arrête pas non plus aux frontières, bien qu’on le dise moins !) :

« Incidemment, on se demande bien pourquoi le nucléaire semble tellement illustrer la quintessence de l’horreur écologique quand on regarde d’un peu près ce que donne son grand concurrent, qui n’est pas l’éolien mais le charbon : http://www.manicore.com/documentation/petrole/danger_charbon.html   (newsletter citée) ».

Petit extrait :

« Quand on met tout ce qui précède bout à bout, le charbon s’avère donc être, et de loin, la plus problématique des énergies que nous utilisons. Mais ce n’est clairement pas l’avis de bon nombre de militants dits environnementaux, puisqu’ils préfèrent supprimer du nucléaire pour le remplacer par du charbon. Cela conduit logiquement sur la question suivante : au fond, être antinucléaire, est-ce être écologiste, ou est-ce juste être… antinucléaire ? »

ajout:

Les morts du charbon en Europe

Là encore, si l’exemple de l’Allemagne semble hélas apporter la réponse, nos surfeurs français, parés de leurs chatoyantes combinaisons vertes, sont loin d’être de reste !

Certes, le maintien, sans doute durable, d’une part efficace de nucléaire dans le mix énergétique à venir, est loin d’être une solution enthousiasmante, encore moins la panacée idéale. Il devra être modulé selon les caractéristiques nationales ou régionales (même un Claude Allègre reconnaît que des zones sismiques intenses comme l’Italie ou le Japon devraient éviter la construction de centrales nucléaires !). Et il y aura bien sûr des accidents, voire des catastrophes, comme dans le cas de toute transformation opérée par l’homme (cf. le cas de l’industrie chimique en particulier, Bhopal. etc.).

Mais la théorie de la décision nous enseigne que, dans des situations d’incertitudes – et c’est bien celles que nous expérimentons – le choix ne se fait pas entre le bon et le mauvais, le certain et l’incertain, le noir et le blanc, comme cela serait le cas dans le monde rêvé des anges, qui, en apparence continue à susciter bien des fantasmes. Dans le monde réel qui est le nôtre, comme l’a montré maintes fois Machiavel, les choix se font entre le gris plus clair et le gris plus foncé, le moindre mal et le pire mal. La stratégie dite du maximin en théorie des jeux a pour but de choisir la meilleure parmi les pires conséquences possibles. Et c’est bien ce choix-là qui est le choix rationnel, qu’on le veuille ou non. Et dans le cadre d’une approche rationnelle, en effet, il apparaît que le nucléaire, couplé au développement des renouvelables, « évite bien plus d’inconvénients qu’il n’en crée », comme le dit encore notre spécialiste.

Car le charbon a déjà démontré, continue de démontrer, et démontrera sans cesse plus dans l’avenir un pouvoir de nuisance immensément supérieur à celui du nucléaire – quoique bien moins médiatisé – au niveau climatique, environnemental, sanitaire (en plus des milliers de morts directs annuels seulement dus à l’exploitation et des centaines de milliers de morts indirects du fait de l’ampleur mondiale de la pollution carbonée , à comparer aux dégâts occasionnés par Fukushima,

Cf le rapport de l’UNSCEAR), 2013, sur : http://www.manicore.com/documentation/kikadissa.html

on peut aussi comparer par exemple l’évacuation des 150km2 de terrains aux environs de Fukushima aux 1500 km2 dont l’exploitation de la lignite a forcé l’évacuation en Allemagne, sans que personne n’en ait parlé).

Qu’y a t-il alors de rationnel dans le fait de se focaliser sur des menaces certes réelles, certes considérables, mais en partie hypothétiques, alors même que nous négligeons l’impact de menaces certaines et de dégâts déjà très largement avérés et constatables ?

Bien sûr, une prise en compte sérieuse de la vague démographique, et l’engagement dans une politique effective de régulation des naissances aurait des incidences considérables à la fois sur le réchauffement climatique et sur la gestion de la question énergétique. Car l’une des causes essentielles du réchauffement et des déséquilibres écologiques et environnementaux se trouve bien être la surpopulation, elle-même fruit de la « réussite » de l’économie carbonée, comme nous l’avons dit.

Je renvoie une fois de plus, en ce qui concerne l’urgence d’une décroissance qui pour être viable doit nécessairement commencer par la démographie, à l’ouvrage d’ A. Weisman :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/03/27/politique-demagogie-demographie-une-petite-recension-dalan-weisman-compte-a-rebours-jusquou-pourrons-nous-etre-trop-nombreux-sur-terre/

Mais les données du problème ne seraient pas pour autant changées, car, que nous soyons 11 milliards sur terre en 2100 ou 1 milliard cinq cent millions, ce qui, pour Weisman, s’approcherait du chiffre optimal (et qui, rappelons-le, était l’état de la population mondiale aux environs des années 1930), la nécessité d’une transition vers une économie décarbonée sera la même. Ceci du fait de la finitude des ressources et des capacités de notre environnement, qui ne peut en aucun cas s’accommoder du fantasme de toute puissance infinie qui, pour son malheur, semble accompagner l’humanité tout au long de son histoire. Nous serions simplement un peu moins pris à la gorge par l’urgence de cette transition, mais la question n’en demeurerait pas moins essentielle.

 

Pour finir, une petite remarque qui pourrait être amusante, si elle n’était tragique :

J’ai parlé tout à l’heure du « german bashing ».

Or il est tout de même étonnant de voir que les divers articles qui reprennent ce nouveau poncif branché (genre : « à nous français, on nous dit qu’on est les mauvais de la classe, mais voyez, les allemands, ils font mieux pour le moment, mais bientôt, ils seront aussi mauvais que nous ! Cocorico !! ». On se console comme on peut…) oublient généralement de dire une chose : c’est que, parmi les nombreux dysfonctionnements que nous cultivons depuis longtemps mais dans lesquels les allemands semblent en voie de nous rejoindre,

[la chose est toutefois à relativiser, cf. : « la croissance sera toujours une des plus élevées de la zone euro et largement supérieure à celle de l’an dernier (0,1 %). Le marché du travail reste très solide, les revenus des ménages sont attendus en hausse cette année et l’an prochain », dans :

http://www.lemonde.fr/economie/article/2014/10/14/berlin-abaisse-ses-previsions-de-croissance-mais-conserve-sa-politique-economique_4506022_3234.html#xtor=RSS-3208 ]

 

parmi ces dysfonctionnements, donc, il en est un considérable, mais qui est rarement identifié comme tel, et dans lequel pourtant nos voisins d’outre Rhin nous surclassent largement.

Car concernant en effet la baisse des investissements, des entreprises comme de l’État, en vue de générer ou de maintenir la croissance [pour ceux qui accordent de l’importance à ce type de « croissance », ce qui n’est pas mon cas, cf. encore ma recension de Weisman…], la baisse de la compétitivité ou du taux de marge, la dégradation des équipements, etc. , nous pouvons certes encore nous glorifier d’une confortable avance.

Mais pour ce qui est de l’aberration d’une « transition énergétique » menée sans réflexion sur le long terme, et pour des raisons essentiellement démagogiques et électoralistes, nous avons à l’évidence des leçons à prendre de nos amis allemands.

Tout en pesant lourdement sur leur économie,

[voir là-dessus, par exemple : L’Allemagne, un modèle si fragile, dans Der Spiegel du 08/09, traduit dans Courrier International 1249 du 9 au 15/10/2014, p. 42-44)]

elle constitue donc un remarquable contre sens écologique ; puisque, dans un contexte climatique où la réduction des gaz à effet de serre devrait être la première urgence, le choix dogmatique a été fait de compenser, dans le processus de transition, l’abandon d’une énergie peu polluante par le maintien, voire le développement (sous la forme du lignite en particulier), de la pire source d’énergie possible dans le cadre de la lutte contre le réchauffement.

Mais comme la dite aberration est rarement reconnue comme telle, mais plutôt portée au crédit des réussites allemandes, cela ouvre la voie à une émulation méritoire de notre part, qui devrait nous permettre, au moins sur ce point, de rattraper notre retard, tout en conservant certes notre identité propre.

En effet, puisque le charbon manque chez nous, notre solution sera de compenser la réduction du nucléaire et l’intermittence des renouvelables en maintenant jusqu’au bout, vaille que vaille – et ce sera le cas de le dire ! -, notre dépendance au pétrole et au gaz !

Ouf ! L’honneur est sauf ! Nous conservons notre spécificité proprement française. Cocorico (bis) !

On ne va tout de même pas se laisser dicter nos aberrations par les Teutons. Produisons français, que diantre !

Mais, en attendant les troubles, voire les terreurs et les guerres qui, selon Machiavel encore, ne manquent pas de survenir lorsque les digues ne sont pas construites à temps, autant en ce qui concerne la démographie que l’énergie ou le climat, à défaut du projet, de cette « vision » demandée par Jancovici et qui pourrait susciter une mobilisation citoyenne, nous continuons à bénéficier du spectacle offert par tant d’évolutions acrobatiques sur les vagues !

« Et surfe que tu surferas ! », selon la jolie tournure occitane que Stultitia a reprise à sa grand-mère.

Bon. Il est grand temps que je reparte faire un tour à la montagne…

Entraide, empathie, bienveillance. De Kropotkine à Hobbes et retour (2).

On le voit, l’Entraide est une belle et séduisante affirmation d’optimisme anthropologique, qui, nous l’avons dit, annonce, tout en s’inscrivant dans une lignée qui remonte à Aristote et aux stoïciens, bien des études contemporaines pluridisciplinaires concernant le rôle essentiel de la solidarité dans les processus évolutifs et dans la genèse des comportements moraux.

Mais, comme toujours, une telle anthropologie philosophique n’est pas exempte de postulats, de « récits fondateurs » qui recèlent nécessairement des présupposés métaphysiques.

Peut-on alors pour autant souscrire sans l’interroger de façon critique à une telle profession de foi ?

 

On s’en doute, l’un des adversaires principaux dénoncé par Kropotkine sera le philosophe anglais Thomas Hobbes (1588-1679), puisque celui-ci se présente d’emblée en « anti-Kropotkine » en affirmant que « C’est donc une chose tout avérée, que l’origine des plus grandes et des plus durables sociétés, ne vient point d’une réciproque bienveillance que les hommes se portent, mais d’une crainte mutuelle qu’ils ont les uns des autres » (Th. Hobbes, Le Citoyen, GF 1982, I,2, note, p. 93), et que « [les hommes] ne peuvent pas être nés capables de société civile (…). Ce n’est donc pas la nature, mais la discipline qui rend l’homme propre à la société » (id. ibid. note de l’auteur).

Dans une approche critique, il est donc intéressant de confronter les thèses de Kropotkine avec quelques éléments de la pensée de celui qui peut apparaître comme son plus grand adversaire.

Car cette opposition à Hobbes, Kropotkine la manifeste de façon permanente (cf. L’Entraide, p. 93 ; L’Éthique, p. 16 ; p. 97 : « la philosophie de Hobbes et de ses disciples, qui représentaient les hommes primitifs sous l’aspect d’une bande de bêtes féroces qui s’entre-dévorent » ; p. 175, etc.

Pour la pensée moderne, sa philosophie ne pourrait être qu’erronée : « À présent que nous avons des connaissances sur la vie des sauvages primitifs, ainsi que sur celle de la très grande majorité d’animaux peuplant les continents où la population humaine est encore clairsemée, nous comprenons à quel point les idées que se faisait Hobbes de l’homme primitif étaient erronées. » (L’Éthique, p. 178).

Et donc, cette « fausseté des idées de Hobbes » (id. ibid.) concernant l’anthropologie [à la différence d’Aristote et des stoïciens, l’origine de la morale et de la vie politique n’est pas à rechercher pour lui dans la ‘’nature’’ de l’homme, mais dans une ‘’convention’’ – covenant –; l’homme n’est pas ‘’par nature’’ un ‘’animal politique’’, comme le dit Aristote, il l’est par culture, par ‘’contrat’’] va nécessairement refluer sur la compréhension du rôle et de la fonction de l’État, Hobbes étant certes sur ce point bien éloigné de l’anarchisme :

« Hobbes et ses disciples n’admettaient pas que la morale pût découler de la nature même de l’homme. Ils la considéraient comme prescrite à lui par une puissance extérieure. À la place de la Divinité et de l’Église, ils mettaient l’État et la crainte devant ce ‘’Léviathan’’ créateur de la morale dans le genre humain. Ainsi, un mythe était remplacé par un autre. » (L’Éthique, p. 244).

Mais notre interrogation sur les mythes nous a montré qu’un système philosophique quel qu’il soit ne peut se prétendre indemne, si ce n’est de mythes, du moins de « récit fondateur », de postulats métaphysiques permettant d’établir des ‘’modèles’’ d’interprétation de notre être au monde (cf. posts de décembre 2013, etc.).

Tel est bien le cas du recours, chez Hobbes, à l’idée ‘’d’état de nature’’ comme à celle de ‘’convention’’ ou de ‘’contrat’’.

Il est donc un peu facile, de la part de notre Prince, de reléguer les postulats hobbesiens au rang de « mythes » (encore une fois hélas en un sens péjoratif), sans avoir pris le temps de les évaluer de façon un peu plus approfondie. Et c’est la confrontation à l’extrême complexité de la pensée de Hobbes (que je ne ferai bien sûr qu’effleurer ici) qui fait alors apparaître quelque peu simpliste le modèle de Kropotkine (et donc de bien de ses disciples).

Car on peut penser que Hobbes, loin d’ignorer la pensée des Kropotkine de son temps (Aristote, les stoïciens, etc.), en conteste les postulats sur des points particulièrement cruciaux, ceux-là même dont on chercherait en vain une analyse rigoureuse chez notre Prince.

Que l’homme soit « par nature un animal politique », comme le dit Aristote, et qu’il le soit « plus que n’importe quelle abeille et que n’importe quel animal grégaire » (Les politiques I,2, traduction P. Pellegrin, GF 1993 p. 90-91, voir la note importante qui justifie cette traduction), cela Hobbes ne l’ignore ni ne le conteste. Le problème est de savoir si la disposition du « langage » qui, à la différence de la seule « voix » caractérisant les animaux (cf. mon post du 26/06), permet à l’homme de « manifester l’avantageux et le nuisible et par suite aussi le juste et l’injuste » (id. ibid. p.92) rendant ainsi possible l’établissement de la polis, de la Cité, et l’invention de l’ordre du droit et du politique, suffit en tant que telle à assurer l’ordre du juste.

« Que Hobbes recoure à l’idée de droit naturel n’a rien d’une innovation – il a lu Platon et Aristote (…). Mais il n’accorde pas au concept de jus naturale [droit naturel] la signification dont la tradition, issue d’Aristote et adaptée par le christianisme augustinien et thomiste, l’a lestée. Il refuse le système de référence qui, identifiant le jus [droit] au justum [juste], l’incorpore à l’ordre cosmique (…). À la référence cosmologique et théologique du droit naturel classique, Hobbes substitue une référence anthropologique. Le droit n’est rien d’autre qu’un pouvoir naturel de l’homme, un pouvoir inhérent à la nature humaine (S. Goyard-Fabre, Introduction à Hobbes, Le Citoyen, GF Paris 1982, p. 34).

En d’autres termes, le fait que la nature, disons – pour être plus en phase avec Darwin, Kropotkine et un courant actuel des neurosciences – l’évolution, fasse de l’homme un animal social et politique, ne présage en rien de la qualité de cette sociabilité. Ce n’est pas parce que l’homme est « naturellement politique » qu’il est naturellement bon et altruiste. Cela ne serait le cas que si l’on identifiait, à la façon quelque peu panthéiste d’Aristote, la Nature avec un Ordre Cosmique (l’expression est quasiment un pléonasme pour le grec, pour lequel Cosmos signifie justement ordre) d’essence divine et partant raisonnable et « bon ».

Or, n’est-ce pas encore le cas si l’on considère, comme le fait Kropotkine que la nature – et donc l’évolution – « prescriraient » à l’être humain de devenir altruiste et moral ? Paraphrasons un peu notre auteur, avec ses propres termes : Hobbes et ses disciples « considéraient la morale comme prescrite à [l’homme] par une puissance extérieure. À la place de la Divinité et de l’Église, ils mettaient l’État et la crainte devant ce ‘’Léviathan’’ créateur de la morale dans le genre humain. Ainsi, un mythe était remplacé par un autre ». Alors que moi, Kropotkine, je considère que la morale est prescrite à l’homme par l’évolution naturelle.

Mais une telle « prescription » ne place-t-elle pas alors, au lieu de l’Église et de l’État, une instance tout aussi « extérieure » à l’origine de la conscience morale, et donc tout aussi « mythologique », au sens négatif que Kropotkine confère à ce terme ?

La remarque pourrait être étendue à bien des partisans contemporains des « fondements naturels de l’éthique » (cf. M. Ruse, cité plus haut).

Car si le comportement éthique est le résultat d’un processus évolutif purement « naturel », il demeure en relation d’extériorité par rapport à la conscience de l’homme, tout comme s’il était imposé de façon extrinsèque par la religion ou par l’État. Cela serait, une fois de plus, la négation même de l’éthique, dont on peut penser qu’elle n’existe que si l’on présuppose une autonomie de la décision du sujet.

Certains animaux sont, par nature, incapables d’inceste. Cela ne les rend pas « éthiques » pour autant. Pas plus que le cèpe serait plus « éthique » que l’amanite phalloïde sous prétexte que l’évolution en a fait un « bon » champignon, consommable par les humains.

L’homme devient un être éthique parce que, capable d’inceste, il se l’interdit ; et non parce que la nature ou l’évolution l’aurait rendu « éthique » sans sa libre décision.

On en revient ainsi à Kant et à la fine articulation entre autonomie et hétéronomie, dont il a souvent été question dans les posts précédents. Elle pourrait recouper en partie la distinction des concepts, d’usage plus scientifiques, de prédisposition et de prédétermination.

On pourrait ainsi dire que l’être humain est prédisposé aux comportements éthiques. Mais cette prédisposition n’est en rien une prédétermination.

[Le fait par exemple d’être génétiquement prédisposé à certaines addictions, d’être plus vulnérables que d’autres sur ce point, ne veut pas dire que je suis prédéterminé à devenir drogué ou alcoolique : le savoir peut me rendre au contraire plus prudent quant à l’emploi de ces substances].

Ou que, prédéterminé en effet par la nature et l’évolution à disposer d’une conscience réflexive rendant possible le jugement éthique, cette prédétermination « laisse la main » au sujet humain auquel appartient la décision de choisir entre l’entraide et son contraire, entre l’altruisme et l’égoïsme mortifère.

Or, si Kropotkine fait bien allusion dans l’Entraide à l’ambiguïté de « la revendication du ‘’moi’’ de l’individu » (p. 18-19), on est tout de même en droit de se demander si, chez lui, comme d’ailleurs chez nombre de scientifiques contemporains dont il est aussi le précurseur, et qui, sur ce point, n’échappent pas au scientisme, la naturalité du processus évolutif n’annihile pas le caractère déterminant de la conscience subjective dans la décision morale ; et donc aussi l’éthique, tout simplement, qui devient en fait un simple mécanisme, l’homme sécrétant ainsi de l’éthique, éventuellement altruiste, tout comme il peut sécréter du sperme ou de la transpiration.

Or, c’est justement de tels modèles que Hobbes s’emploie à démonter, en distinguant finement la causalité naturelle de la causalité « accidentelle » (contingente) :

« La plupart de ceux qui ont écrit touchant les républiques, supposent ou demandent, comme une chose qui ne leur doit pas être refusée, que l’homme est un animal politique, ςωον πολιτικον, selon le langage des Grecs, né avec une certaine disposition naturelle à la société. Sur ce fondement-là, ils bâtissent la doctrine civile ; de sorte que pour la conservation de la paix, et pour la conduite de tout le genre humain, il ne faut plus rien sinon que les hommes s’accordent et conviennent de l’observation de certains pactes et conditions, auxquelles alors ils donnent le titre de lois. Cet axiome, quoique reçu si communément, ne laisse pas d’être faux, et l’erreur vient d’une trop légère contemplation de la nature humaine. Car si l’on considère de plus près les causes pour lesquelles les hommes s’assemblent, et se plaisent à une mutuelle société, il apparaîtra bientôt que cela n’arrive que par accident, et non pas par une disposition nécessaire de la nature. En effet, si les hommes s’entr’aimaient naturellement, c’est-à-dire, en tant qu’hommes, il n’y a aucune raison pourquoi chacun n’aimerait pas le premier venu, comme étant autant homme qu’un autre ; de ce côté-là, il n’y aurait aucune occasion d’user de choix et de préférence. » (Le Citoyen, op. cit. I,2, p. 90).

Dans sa concision, ce texte est une charge très puissante contre le modèle de Kropotkine.

« Je ne nie pas que la nature ne nous contraigne à désirer la compagnie de nos semblables » concède Hobbes à Aristote (et à Kropotkine) (id. ibid. note, p. 93). Mais, ne nous y trompons pas : « Les sociétés civiles ne sont pas de simples assemblées, où il n’y ait qu’un concours de plusieurs animaux de la même espèce : elles sont outre cela des alliances et des ligues soutenues par des articles qu’on a dressés et cimentés par une fidélité qu’on s’est promise » (id. ibid.).

Or, respecter cette « promesse », les faits en témoignent à l’envi, ne semble hélas pas devoir faire partie des capacités « naturelles » des hommes. Leur pouvoir de délibération et leur libre arbitre semble ne pas pouvoir y suffire. Le « langage », la raison dont fait état Aristote, et qui distingue les sociétés humaines des sociétés animales n’y suffit pas non plus, car l’expérience montre qu’ils peuvent tout aussi bien susciter les conflits que les résoudre :

À la différence des animaux, « parmi les hommes, très nombreux sont ceux qui se croient plus sages et plus capables que les autres de gouverner de meilleure façon la chose publique, qui tâchent de réformer et d’innover, l’un en ce sens, un autre en cet autre sens, et qui, de cette façon, la mènent au désordre et à la guerre civile ().

Ces créatures [les animaux, Hobbes commente ici Aristote], quoiqu’elles aient quelque usage de la voix pour se faire connaître les unes aux autres leurs désirs et autres affections, manquent cependant de cet art des mots par lequel certains peuvent représenter aux autres ce qui est bon sous l’apparence du mal, et ce qui est mal sous l’apparence du bien, et augmenter ou diminuer la grandeur apparente du bien et du mal, mécontentant les hommes et troublant leur paix selon leur bon plaisir » (Léviathan XVII).

De telles remarques ne décrivent-elles pas de façon étonnamment lucide un paysage que nous ne connaissons hélas que trop bien ?

La seule raison ne tranchera donc pas, par exemple, entre le droit légitime d’un peuple à disposer de sa terre et celui tout aussi légitime d’un autre à garantir son existence. On ne pourra se passer d’une instance qui impose le respect des traités et des conventions à des frères qui se déchirent. Le problème alors n’étant pas tant que les hommes soient tels qu’ils sont (nous devrions tout de même commencer à le savoir !), mais que l’instance en question, censée réguler leurs excès, s’avère incapable d’accomplir son rôle…

Et si la solidarité et l’altruisme étaient choses purement naturelles entre les hommes, alors on ne voit pas pourquoi la nature se verrait si souvent prise en défaut.

« En effet, si les hommes s’entr’aimaient naturellement, c’est-à-dire, en tant qu’hommes, il n’y a aucune raison pourquoi chacun n’aimerait pas le premier venu, comme étant autant homme qu’un autre ». Un pommier ne peut pas ne pas produire des pommes ou un cerisier des cerises. Pourquoi donc un altruisme « naturel » produirait-il de l’inimitié et de la haine ? Le naturalisme optimiste soutenu par Kropotkine a du mal à répondre à l’objection, qu’il paraît d’ailleurs éviter. Mais comment comprendre avec les moyens qu’il nous donne cette évolution perverse qui, pour Kropotkine engendrerait le système étatique et son fondement égoïste, si on postule la naturalité de l’entraide et de l’altruisme ? Faut-il concevoir une sorte de « fatalité » de la chute originelle, telle que celle que nous avons pu voir à l’œuvre chez Engels dans L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, qui tire l’homme d’un paradis originel sans l’intervention de son arbitre ? (cf. post du 04/12/2013).

Hobbes, qui vit à une époque de guerres civiles et de guerres de religions assiste en direct à ce qui paraît bien être un échec de la thèse de la sociabilité naturelle, et ne peut s’arrêter à une « trop légère contemplation de la nature humaine » qui en viendrait à nier le caractère massif d’une telle réalité. En fait, l’un des enjeux du débat est l’élaboration d’un discours capable de prendre la pleine mesure du mystère du mal dans sa dimension sociale et politique.

Et bien sûr, le modèle hobbesien, qui intègre une nécessaire coercition librement consentie  comme  en vue d’assurer la possibilité d’une existence humaine pacifiée du mieux possible, existence que la nature ne peut donc rendre possible à elle seule, aura, on le sait, des conséquences bien éloignées de l’interprétation anarchiste en ce qui concerne la pensée du politique, et la fonction de l’État en particulier.

[ajout: le fait que, chez Hobbes, le contrat qui institue le pouvoir souverain soit issu du libre consentement d’une communauté de citoyens qui cherche à se protéger de la violence interdit de présenter l’État, comme le fait Kropotkine dans un texte cité plus haut, comme une « puissance extérieure » hétéronome. Le contrat et l’État sont des créations  de la culture, à la différence d’une éthique évolutionniste telle que la conçoit Kropotkine, qui serait, elle, une nécessité naturelle, et en tant que telle, forcément hétéronome].

« Dans l’état de nature, aucun pacte, c’est-à-dire aucun contrat envelop­pant une promesse n’a de validité assurée. L’absence d’une garantie réelle, concernant le respect de la promesse par autrui, rend déraisonnable le contrat et suspend l’obligation, même si la fin recherchée est la paix. Bien plus, la connaissance que chacun peut avoir des passions humaines le conduit à anticiper de telles déconvenues et à en prévenir les effets, par une défense active de ses intérêts propres. Le développement du calcul rationnel, dans l’esprit même des lois naturelles, ne fait qu’exacerber l’état de guerre. Aussi la raison commande-t-elle, en vue de la paix, que soit recherchée une telle garantie et, comme il n’y a de garantie véritable que celle qui a la puissance de la réalité, que soit établi un pouvoir assez fort pour imposer, par crainte ou violence, le respect universel des conventions. Covenants without the sword are but words, and of no strength to secure men at all : les conventions sans l’épée ne sont que des mots, et n’ont aucune force pour apporter la sécurité aux hommes (Lev, XVII, 154, 173). « La nature de la justice consiste à observer les conventions valides ; mais la validité des conventions ne commence qu’avec la constitution d’un pouvoir civil suffisant pour forcer les hommes à les observer » (Lev, XV, 131, 144) » (M. Malherbe, Hobbes, Vrin, Paris 1984, p. 134).

Max Weber s’en souviendra lorsqu’il présentera l’État, dans Le savant et le politique, comme le « monopole de la violence légitime » (monopole de la violence physique légitime (Monopol legitimer physischer Gewaltsamkeit).

Certes, nous demeurons dans le domaine de l’interprétation. Et pas plus que le modèle de Kropotkine, celui de Hobbes ne peut prétendre à une « vérité » exempte de postulats métaphysiques et anthropologiques.

Mais on peut tout de même légitimement se demander quel modèle assume de la façon la plus complète la complexité de l’expérience humaine telle que nous l’observons, celle du mal en particulier. Bien sûr, Kropotkine attire légitimement l’attention sur un aspect trop oublié, et qu’il est donc urgent de réévaluer, celui de l’importance déterminante de l’entraide et de la solidarité tout au long du développement du vivant comme de l’histoire humaine.

Mais peut-on ignorer, juste avant les horreurs de la guerre de 1940, les rappels tellement évidents de Freud, ici disciple de Hobbes bien plus que de Kropotkine :

« L ‘homme n’est point cet être débonnaire, au cœur assoiffé d’amour, dont on dit qu’il se défend quand on l’attaque, mais un être, au contraire, qui doit porter au compte de ses données instinctives une bonne somme d’agressivité. Pour lui, par conséquent, le prochain n’est pas seulement un auxiliaire et un objet sexuel possible, mais aussi un objet de tentation. L’homme est, en effet, tenté de satisfaire son besoin d’agression aux dépens de son prochain, d’exploiter son travail sans dédommagements, de l’utiliser sexuellement sans son consentement, de s’approprier ses biens, de l’humilier, de lui infliger des souffrances, de le martyriser et de le tuer. Homo homini lupus [l’expression, qu’on rencontre chez Plaute comme chez bien d’autres auteurs, est reprise par Hobbes]: qui aurait le courage, en face de tous les enseignements de la vie et de l’histoire, de s’inscrire en faux contre cet adage ?

En règle générale, cette agressivité cruelle, ou bien attend une provocation, ou bien se met au service de quelque dessein dont le but serait tout aussi accessible par des moyens plus doux. Dans certaines circonstances favorables en revanche, quand par exemple les forces morales, qui s’opposaient à ses manifestations et les inhibaient jusqu’alors, ont été mises hors d’action, l’agressivité se manifeste aussi de façon spontanée, démasque sous l’homme la bête sauvage qui perd alors tout égard pour sa propre espèce…

Cette tendance à l’agression, que nous pouvons déceler en nous-mêmes et dont nous supposons à bon droit l’existence chez autrui, constitue le principal facteur de perturbation dans nos rapports avec notre prochain » (Malaise dans la culture, Traduction de la Revue française de psychanalyse, Janvier 1970).

Et pas plus que l’argumentaire communiste, celui des anarchistes n’aurait sans doute suffi à convaincre l’inventeur de la psychanalyse :

« Les communistes croient avoir trouvé la voie pour délivrer du mal. L’homme est bon hors de toute équivoque, bien intentionné envers son prochain, mais l’institution de la propriété privée a corrompu sa nature. La possession de biens privés donne à un seul la puissance et par là la tentation de maltraiter le prochain; celui qui est exclu de la possession ne peut, dans son hostilité, que se révolter contre l’oppresseur. Si l’on supprime la propriété privée, si l’on met en commun tous les biens et si l’on fait participer tous les hommes à leur jouissance, la malveillance et l’hostilité disparaîtront d’entre les hommes. Étant donné que tous les besoins sont satisfaits, nul ne sera fondé à voir dans l’autre son ennemi; tous se soumettront avec empressement au travail nécessaire. La critique économique du système communiste n’est nullement mon affaire, je ne puis examiner si l’abolition de la propriété privée est opportune et avantageuse. Mais je suis en mesure de reconnaître en son présupposé psychologique une illusion sans consistance. En supprimant la propriété, on soustrait au plaisir-désir d’agression humain l’un de ses outils, assurément un outil solide, mais assurément pas le plus solide ».

Sans doute de telles attestations de réalisme lucide expliquent-elles la haine dont a pu être l’objet leur auteur chez certains thuriféraires de « l’innocence du devenir » comme de l’optimisme anthropologique anarchiste. (cf. cependant plus haut mes remarques sur l’étonnante incohérence de telles associations).

Et si on peut, à juste titre, rapprocher les thèses de Kropotkine de certaines études fécondes contemporaines en éthologie et anthropologie, cela ne peut infirmer pour autant le bon sens de ces grands scientifiques, paléontologue et médecin, que sont aussi Jean Guilaine et Jean Zammit lorsqu’ils constatent, dans leur approche de l’histoire de la guerre, après avoir confronté les thèses « optimistes » et « pessimistes » :

« Et si l’homme, dans son comportement, ses réactions, n’avait pas fondamentalement changé? S’il n’avait été ni cet agneau ni cette brute que dépeignent certaines images caricaturales ? S’il avait été d’emblée cet être complexe, doté de sentiments affectifs, mais aussi, dans certaines occasions, capable de réactions sévères et violentes ? Si, en particulier, le bon sauvage des origines, doux et innocent, n’était que mythe ? Si, périodiquement, l’humanité avait manifesté un certain goût pour l’affrontement, un besoin de domination? À l’aide d’exemples historiques ou ethnographiques, on a pu démontrer la permanence des conflits à travers le temps. Pourquoi, dans ces conditions, les époques préhistoriques auraient-elles constitué une période pacifique ? La probabilité d’une parenthèse paisible pendant de très longs millénaires est peu certaine ». (Le sentier de la guerre. Visages de la violence préhistorique. Seuil, Paris, 2001, p.55).

Qu’il existe depuis toujours en chaque homme des « forces actives » du mal, qui s’opposent à ce qui pourrait être des forces actives du bien, un texte étonnant, intitulé « L’empire du laid », de ce remarquable observateur de l’être humain qu’est Simon Leys, l’atteste encore de façon originale :

« La beauté appelle la catastrophe aussi sûrement que les clochers attirent la foudre. Les services publics qui font passer une autoroute au milieu de Stonehenge, ou un chemin de fer à travers les ruines de Villers-la-Ville, le moine qui met le feu au Kinka-kuji, la municipalité qui transforme l’abbatiale de Cluny en une carrière de pierres, l’énergumène qui lance un pot d’acrylique sur le dernier autoportrait de Rembrandt, ou celui qui attaque au marteau la madone de Michel-Ange, obéissent tous, sans le savoir, à une même pulsion.

Un jour, il y a longtemps, un minuscule incident m’en a donné l’intuition. J’étais en train d’écrire dans un café ; comme beaucoup de paresseux, j’aime sen­tir de l’animation autour de moi quand je suis censé travailler – ça me donne une illusion d’activité. Aussi la rumeur des conversations ne me dérangeait pas, ni même la radio qui beuglait dans un coin – toute la matinée, elle avait déversé sans interruption des chansonnettes à la mode, les cours de la Bourse, de la « muzak », des résultats sportifs, une causerie sur la fièvre aphteuse des bovins, encore des chansonnettes, et toute cette panade auditive coulait comme une eau tiédasse fuyant d’un robinet mal fermé. Et d’ailleurs, personne n’écoutait. Tout à coup – miracle ! – pour une raison inexplicable, cette vulgaire routine radiophonique fit place sans transition à une musique sublime : les premières mesures du Quintette avec clarinette de Mozart prirent possession de notre petit espace avec une sereine autorité, trans­formant cette salle de café en une antichambre du Paradis. Mais les autres consommateurs, occupés jusqu’alors à bavarder, à jouer aux cartes ou à lire les journaux, n’étaient pas sourds après tout : en entendant ces accents célestes, ils s’entre-regardèrent, interloqués. Leur désarroi ne dura que quelques secondes – au soulagement de tous, l’un d’entre eux se leva résolument, vint tourner le bouton de la radio et changea de station, rétablissant ainsi un flot de bruit plus familier et rassurant, qu’il fut à nouveau loisible à chacun de tranquillement ignorer.

À ce moment, je fus frappé d’une évidence qui ne m’a plus jamais quitté depuis : les vrais philistins ne sont pas des gens incapables de reconnaître la beauté – ils ne la reconnaissent que trop bien, ils la détectent instantanément, et avec un flair aussi infail­lible que celui de l’esthète le plus subtil, mais c’est pour pouvoir fondre immédiatement dessus de façon à l’étouffer avant qu’elle ait pu prendre pied dans leur universel empire de la laideur. Car l’ignorance, l’obscurantisme, le mauvais goût, ou la stupidité ne résultent pas de simples carences, ce sont autant de forces actives, qui s’affirment furieusement à chaque occasion, et ne tolèrent aucune dérogation à leur tyrannie. Le talent inspiré est toujours une insulte à la médiocrité. Et si cela est vrai dans l’ordre esthéti­que, ce l’est bien plus encore dans l’ordre moral. Plus que la beauté artistique, la beauté morale semble avoir le don d’exaspérer notre triste espèce. Le besoin de tout rabaisser à notre misérable niveau, de souiller, moquer, et dégrader tout ce qui nous domine de sa splendeur est probablement l’un des traits les plus désolants de la nature humaine » (S. Leys, Le bonheur des petits poissons, Jean Claude Lattès/Le livre de Poche 2008, p.52-54).

Ne nous y trompons pas, ces « forces actives, qui s’affirment furieusement à chaque occasion, et ne tolèrent aucune dérogation à leur tyrannie » sont à l’œuvre en ce moment même, comme elles l’ont toujours été. Orange mécanique demeure, à cet égard, un chef d’œuvre sur lequel il reste urgent de méditer.

Et comme toujours, elles n’attendent que « certaines circonstances favorables » pour affirmer leur empire, pour bombarder les mosquées, incendier les synagogues ou les églises, et pour faire lever le bras à des dizaines de milliers d’hommes en vociférant des slogans de haine :

« Dans certaines circonstances favorables en revanche, quand par exemple les forces morales, qui s’opposaient à ses manifestations et les inhibaient jusqu’alors, ont été mises hors d’action, l’agressivité se manifeste aussi de façon spontanée, démasque sous l’homme la bête sauvage qui perd alors tout égard pour sa propre espèce… » disait donc Freud à la veille de la deuxième guerre mondiale.

On sait aussi suffisamment combien un contexte de crise économique prolongé peut constituer une « circonstance favorable »…

Et c’est en toute connaissance de cause que Hobbes a édifié, pour juguler de telles forces, le modèle politique de son Léviathan.

Bien sûr, on pourra à juste raison, avec Rousseau, refuser le dessaisissement relatif de la liberté que suppose le contrat social de Hobbes (puisque, pour ce dernier, il s’agit de transférer librement à l’État, « pour notre paix et notre protection » (Léviathan), une partie de notre liberté « naturelle » dans le but d’assurer notre protection contre la violence). Dessaisissement que Rousseau récuse : « Renoncer à sa liberté, c’est renoncer à sa qualité d’homme » (Contrat social I,4), affirme-t-il dans une de ses phrases les plus célèbres.

D’où la notion non moins célèbre de « volonté générale », qui est censée assurer la préservation de chaque liberté individuelle dans la recherche consentie de l’intérêt commun. Ce qui ne peut s’accomplir pour Rousseau, on le sait, que dans un cadre démocratique.

Mais on sait que, même si le régime monarchique a la préférence de Hobbes, en faire un chantre de l’absolutisme relève de la caricature : celui-ci n’est pas opposé par principe à la démocratie : le pouvoir, nous dit Léviathan XVII, peut être exercé indifféremment « par un homme ou une assemblée d’hommes ».

Car l’essentiel n’est pas là.

« Dans l’État s’exerce nécessairement la ‘’contrainte ‘’ de la loi [Le Citoyen, VI,2]. Voilà l’essentiel – et qui montre l’erreur des commentateurs qui, de Benjamin Constant à J. Vialatoux, ont insisté sur le caractère englobant et envahissant du Souverain pour crier au despotisme ou au totalitarisme. L’important n’est pas l’étendue de la puissance législatrice, c’est son caractère contraignant ; ce n’est pas en son contenu mais en sa forme que le pouvoir législateur de l’État doit être considéré. Il apparaît alors que les lois sont ‘’posées’’ par le Souverain, dans l’exercice même de ses compétences et sous quelque régime que ce soit, comme des modèles normatifs de conduite » (S. Goyard-Fabre, dans Hobbes, Le Citoyen, Introduction, op. cit. p. 42).

Or, la question de la nécessité et de la fonction de la contrainte dans l’accès à la liberté comme dans son maintien est sans doute le point crucial de la pensée politique. Et sur ce point, Rousseau n’est peut-être pas si éloigné de Hobbes qu’on ne le pense : « Hobbes, avec une extraordinaire lucidité, avait discerné, avant Spinoza, Rousseau ou Kant, que l’homme est plus libre dans la Cité où il obéit à la loi que dans la nature où il n’obéit qu’à lui-même » (id. ibid., p. 44). Ce que Rousseau exprimera par la distinction entre liberté naturelle et liberté civile, la première devant s’effacer au bénéfice de la seconde dans le Contrat Social qui l’accomplit. Même si la réflexion sur la nécessaire contrainte que suppose cet effacement ne laisse pas d’être énigmatique et lacunaire chez l’apôtre de la « volonté générale » : « quiconque refusera d’obéir à la volonté générale y sera contraint par tout le corps : ce qui ne signifie autre chose sinon qu’on le forcera à être libre » (Contrat Social I,7). On aimerait savoir comment, mais surtout être mieux éclairé sur ce qui peut pousser un individu à refuser cette libération.

De même, Kant savait lui aussi que la liberté n’est pas immédiate, et qu’elle doit se dégager de l’emprise des pulsions par une éducation appropriée qui ne peut pas ne pas faire sa part à une certaine contrainte : « On doit lui prouver [à l’enfant] qu’on exerce sur lui une con­trainte qui le conduit à l’usage de sa propre liberté, qu’on le cultive afin qu’un jour il puisse être libre » (Réflexions sur l’éducation, trad. A. Philonenko, Paris, Vrin 1966, p.88).

Nous sommes bien loin, en tout cas, de l’éducation libertaire prônée par Kropotkine, qui, là encore, se pose, avec Charles Fourier et d’autres, en précurseur de nos modernes Summerhill : « Nous reconnaissons la liberté pleine et entière de l’individu ; nous voulons la plénitude de son existence, le développement libre de toutes les facultés. Nous ne voulons rien lui imposer et nous retournons ainsi au principe que Fourier opposait à la morale des religions, lorsqu’il disait : Laissez les hommes absolument libres ; ne les mutilez pas — les religions l’ont assez fait. Ne craignez même pas leurs passions : dans une société libre, elles n’offriront aucun danger » (La morale anarchiste, op.cit. p. 60).

Quoi qu’il en soit, « sous quelque régime que ce soit », il semble que le problème de l’articulation de la liberté et de la contrainte ne puisse pas ne pas se poser. Le nier serait nier la confrontation de l’homme au mal. On peut, bien sûr, assumer cette négation en faisant de l’homme un ange « par nature », en inscrivant de façon nécessaire l’empathie dans le processus de l’évolution, comme le fait Kropotkine, ou en le plongeant dans « l’innocence du devenir », comme le fait Nietzsche, ou d’autre manière encore. Mais on le sait, l’histoire nous l’a suffisamment prouvé, que « qui veut faire l’ange fait la bête », et que la négation de la question du mal se traduit nécessairement par son retour dans un innomé apte à justifier les pires atrocités. Hitler, Pol Pot ou Staline n’ont jamais agi que pour le bien commun, comme on le sait.

Il me semble donc que c’est là que réside la faiblesse et la limite de la thèse généreuse de Kropotkine, comme de ceux qui s’en inspirent, de façon directe ou indirecte que ce soit en éthologie, en anthropologie ou en psychologie : dans le fait de ne pas prendre la mesure de la prégnance du mal dans l’homme et dans les sociétés qu’il construit.

Bien sûr, nombre d’anarchistes, à l’image de Kropotkine ou des frères Reclus, étaient de véritables saints. Et peut-être l’anarchisme pourrait-il en effet fonctionner dans une société de saints. Tout comme, au dire de Rousseau lui-même, la démocratie ne peut convenir qu’à « un peuple de dieux » (Contrat Social III,4). Or, la « sainteté » ou la « divinité » dont il est question ici ne serait-elle pas, justement, la capacité d’assumer sereinement l’indispensable contrainte par laquelle nous nous gardons du mal, jusqu’à en faire une « disposition habituelle », cette ἕξις (hexis) qui, pour Aristote, est indissociable de la Vertu ?

Mais ceux qui ont une petite expérience de la vie communautaire savent qu’il est bien difficile de trouver des saints, encore moins des dieux, y compris chez des gens qui se rassemblent sur la base d’idéaux et de convictions fortes, seraient-ils anarchistes. Qu’en sera-t-il donc de peuples entiers chez lesquels, comme le dit Kant, la liberté n’a pas encore été vraiment cultivée ?

Alors sans doute convient-il de continuer à greffer à nos idéaux démocratiques, voire libertaires, une part de la pensée de Hobbes.

Car il a l’immense mérite – certes bien loin des démagogies à la mode… – de poser sans détour la question essentielle de la fonction de la contrainte, en morale et en politique, dans un monde réel où le mal existe. Même si demeure ouverte la question, fondamentale elle aussi, du nécessaire contrôle démocratique (ce qui suppose sur ce point précis un dépassement de Hobbes) de cette tout aussi nécessaire fonction de contrainte.

Tout ceci fait que, malgré l’immense sympathie que j’éprouve à son égard, rien ne peut m’empêcher de penser que Kropotkine fait souvent figure de « petit garçon » devant son vieil adversaire.

Peut-être aurait-il fallu, pour conférer plus de crédibilité à son œuvre et pour équilibrer sa vision nécessaire, mais par trop optimiste, que le Prince rencontre aussi l’auteur du « Prince », celui pour lequel le travail du politique ne pouvait se concevoir que dans la conscience que « les hommes sont – aussi ! – méchants ».

Entraide, empathie, bienveillance. De Kropotkine à Hobbes et retour (1).

Dans mon post du 16 mai, à propos d’un article de Jean Claude Guillebaud, je faisais allusion, en ce qui concerne les promoteurs des valeurs d’empathie et de bienveillance, aux ouvrages de Pierre (Piotr Alekseïevitch) Kropotkine.

Le Prince Kropotkine (1842-1921 – il était en effet descendant des princes de Smolensk), personnalité d’une envergure impressionnante (géographe, explorateur, anthropologue…, sa vie faite de voyages, d’engagements, de prison et d’exil est une aventure palpitante) et d’une rare intégrité, est l’auteur d’une œuvre attachante.

Nous l’aborderons essentiellement par le biais d’un de ses livres les plus importants et peut être les plus actuels, L’Entraide, un facteur de l’évolution (1902 ; première édition française 1906).

Notons tout d’abord que la lecture de l’ouvrage nous plonge d’emblée dans la grande histoire de l’anarchisme international, et français en particulier, puisque nous apprenons que le titre fut suggéré à l’auteur par Élisée Reclus, qui fut son ami intime (voir Autour d’une vie, Mémoires d’un révolutionnaire, IV,5 ; VI,2).

http://fr.wikisource.org/wiki/M%C3%A9moires_d%E2%80%99un_r%C3%A9volutionnaire

et publié sous la direction de Paul Reclus, secrétaire de la « Société des amis de Kropotkine », fils d’Elie, lui-même frère d’Élisée, peut-être le plus grand géographe français du XIXème siècle et grande figure anarchiste (sur les rapports de Kropotkine avec Elie, voir Autour d’une vie VI, 9). L’anarchisme français, en la figure de la magnifique famille Reclus, est donc bien présent dans un ouvrage qui pourrait en illustrer bien des idées.

Je le citerai à partir de l’édition disponible sur internet, qui reprend l’édition française de 1906 dans la traduction de Louise Guieysse-Bréal :

http://www.fichier-pdf.fr/2013/12/05/petr-kropotkine-l-entr-aide-un-facteur-de-l-evolution/petr-kropotkine-l-entr-aide-un-facteur-de-l-evolution.pdf

 

On le sait, le but de Kropotkine, dans «L’Entraide, un facteur de l’évolution », est de montrer, nombreuses analyses de la vie animale (2 chapitres entiers, p. 21 à 91) et de l’histoire des communautés humaines à l’appui, que la vie et l’évolution ne peuvent se comprendre sans le caractère déterminant de l’entraide, de la sympathie, de l’altruisme et du « principe d’égalité » (p.19, 113, etc. l’expression elle-même vient de La morale anarchiste, Mille et Une Nuits, Paris 2004, par ex. p.46, où il est présenté comme « le principe fondamental de l’Anarchie », qui « résume les enseignements des moralistes », ibid ;, p. 60. Voir aussi la réflexion sur le caractère déterminant de la « règle d’or » – « Traite les autres comme tu aimerais à être traité par eux dans des circonstances analogues » -, ibid. p. 43ss.).

Ce dynamisme est propre au vivant, et se manifeste donc aussi bien chez les animaux que dans l’espèce humaine, et c’est bien lui, et non le trop fameux « struggle for life » – la lutte pour la vie -, qui est la force déterminante de l’évolution.

« D’autre part, même dans les quelques endroits où la vie animale abondait, je ne pus trouver — malgré mon désir de la reconnaître — cette lutte acharnée pour les moyens d’existence, entre animaux de la même espèce, que la plupart des darwinistes (quoique pas toujours Darwin lui- même) considéraient comme la principale caractéristique de la lutte pour la vie et le principal facteur de l’évolution » (p.10).

« Dans toutes ces scènes de la vie animale qui se déroulaient sous mes yeux, je vis l’entr’aide et l’appui mutuel pratiqués dans des proportions qui me donnèrent à penser que c’était là un trait de la plus haute importance pour le maintien de la vie, pour la conservation de chaque espèce, et pour son évolution ultérieure » (p.11).

Dans ce but, le témoignage de Darwin lui-même est invoqué, à juste raison, car l’auteur souligne que sa pensée a été abusivement tronquée par la plupart de ses interprètes, à quelques exceptions notables, en particulier celle du zoologiste russe Kessler (il est donc abusif de faire de Kropotkine « l’Anti-Darwin » comme le soutient J. Solal, La morale anarchiste, op. cit. p. 81ss) :

« L’idée de Kessler était que, à côté de la loi de la Lutte réciproque, il y a dans la nature la loi de l’Aide réciproque, qui est beaucoup plus importante pour le succès de  la lutte pour la vie, et surtout pour l’évolution progressive des espèces. Cette hypothèse, qui en réalité n’était que le développement des idées exprimées par Darwin lui-même dans The Descent of Man, me sembla si juste et d’une si grande importance, que dès que j’en eus connaissance (en 1883), je commençai à réunir des documents pour la développer » (p.11-12).

La thèse de Kessler fait toutefois l’objet de quelques contestations, du fait du caractère réducteur et vague des notions « d’amour et de sympathie »  : « Mais, réduire la sociabilité animale à l’amour et à la sympathie est aussi réduire sa généralité et son importance ; de même, en basant la morale humaine seulement sur l’amour et la sympathie personnelle, on n’a fait que restreindre le sens du sentiment moral dans son ensemble. Ce n’est pas l’amour de mon voisin – que souvent je ne connais pas du tout – qui me pousse à saisir un seau d’eau et à m’élancer vers sa demeure en flammes ; c’est un sentiment bien plus large, quoique plus vague : un instinct de solidarité et de sociabilité humaine. Il en est de même pour les animaux » (…).

« C’est un sentiment infiniment plus large que l’amour ou la sympathie personnelle, un instinct qui s’est peu à peu développé parmi les animaux et les hommes au cours d’une évolution extrêmement lente, et qui a appris aux animaux comme aux hommes la force qu’ils pouvaient trouver dans la pratique de l’entr’aide et du soutien mutuel, ainsi que les plaisirs que pouvait leur donner la vie sociale » (p.15).

Cette notion « d’entraide » va dès lors permettre de dépasser une approche trop étroite de la pensée de Darwin, car celle-ci présente justement des virtualités inexploitées par l’auteur lui-même :

« Bien que lui-même [Darwin], pour les besoins de sa thèse spéciale, ait employé surtout le terme [de « lutte pour l’existence] dans son sens étroit, il mettait ses continuateurs en garde contre l’erreur (qu’il semble avoir commise une fois lui-même) d’exagérer la portée de cette signification restreinte. Dans The Descent of Man il a écrit quelques pages puissantes pour en expliquer le sens propre, le sens large. Il y signale comment, dans d’innombrables sociétés animales, la lutte pour l’existence entre les individus isolés disparaît, comment la lutte est remplacée par la coopération, et comment cette substitution aboutit au développement de facultés intellectuelles et morales qui assurent à l’espèce les meilleures conditions de survie. Il déclare qu’en pareil cas les plus aptes ne sont pas les plus forts physiquement, ni les plus adroits, mais ceux qui apprennent à s’unir de façon à se soutenir mutuellement, les forts comme les faibles, pour la prospérité de la communauté. « Les communautés, écrit-il, qui renferment la plus grande proportion de membres le plus sympathiques les uns aux autres, prospèrent le mieux et élèvent le plus grand nombre de rejetons » (2e édit. anglaise, p. 163). L’idée de concurrence entre chacun et tous, née de l’étroite conception malthusienne, perdait ainsi son étroitesse dans l’esprit d’un observateur qui connaissait la nature.

Malheureusement ces remarques, qui auraient pu devenir la base de recherches très fécondes, étaient tenues dans l’ombre par la masse de faits que Darwin avait réunis dans le dessein de montrer les conséquences d’une réelle compétition pour la vie » (p.22).

Dans cette relecture de Darwin qu’il propose, Kropotkine garde toutefois sa lucidité : il ne s’agit pas de nier la propension humaine à la violence (le « moi » de l’homme est foncièrement ambigu – p. 19-) mais de rééquilibrer une approche devenue trop caricaturale et unilatérale (p.17-18) :

« On peut objecter à ce livre [Kropotkine parle ici du sien] que les animaux aussi bien que les hommes y sont présentés sous un aspect trop favorable ; que l’on a insisté sur leurs qualités sociables, tandis que leurs instincts anti-sociaux et individualistes sont à peine mentionnés. Mais ceci était inévitable. Nous avons tant entendu parler dernièrement de « l’âpre et impitoyable lutte pour la vie, » que l’on prétendait soutenue par chaque animal contre tous les autres animaux, par chaque « sauvage » contre tous les autres « sauvages » et par chaque homme civilisé contre tous ses concitoyens – et ces assertions sont si bien devenues des articles de loi – qu’il était nécessaire, tout d’abord, de leur opposer une vaste série de faits montrant la vie animale et humaine sous un aspect entièrement différent. Il était nécessaire d’indiquer l’importance capitale qu’ont les habitudes sociales dans la nature et dans l’évolution progressive, tant des espèces animales que des êtres humains ; de prouver qu’elles assurent aux animaux une meilleure protection contre leurs ennemis, très souvent des facilités pour la recherche de leur nourriture (provisions d’hiver, migrations, etc.), une plus grande longévité et, par conséquent, une plus grande chance de développement des facultés intellectuelles ; enfin il fallait montrer qu’elles ont donné aux hommes, outre ces avantages, la possibilité de créer les institutions qui ont permis à l’humanité de triompher dans sa lutte acharnée contre la nature et de progresser, malgré toutes les vicissitudes de l’histoire. C’est ce que j’ai fait. Aussi est-ce un livre sur la loi de l’entr’aide, considérée comme l’un des principaux facteurs de l’évolution ; mais ce n’est pas un livre sur tous les facteurs de l’évolution et sur leur valeur respective. Il fallait que ce premier livre-ci fût écrit pour qu’il soit possible d’écrire l’autre » (p.17-18).

«Donc, tout en admettant pleinement que la force, la rapidité, les couleurs protectrices, la ruse, l’endurance de la faim et de la soif, mentionnées par Darwin et Wallace, sont autant de qualités qui avantagent l’individu ou l’espèce dans certaines circonstances, nous affirmons que la sociabilité représente un grand avantage dans toutes les circonstances de la lutte pour la vie. Les espèces qui, volontairement ou non, abandonnent cet instinct d’association sont condamnées à disparaître ; tandis que les animaux qui savent le mieux s’unir ont les plus grandes chances de survivance et d’évolution plus complète, quoiqu’ils puissent être inférieurs à d’autres animaux en chacune des facultés énumérées par Darwin et Wallace, sauf l’intelligence » (p.72).

En fait, dans l’approche de Darwin, le caractère déterminant attribué à la « lutte pour la vie » apparaît plus comme un axiome que comme une observation véritablement fondée :

« Si nous nous reportons au paragraphe [de « L’origine des Espèces »] intitulé : « La lutte pour la vie est d’autant plus âpre qu’elle a lieu entre des individus et des variétés de la même espèce », nous n’y rencontrons pas cette abondance de preuves et d’exemples que nous avons l’habitude de trouver dans les écrits de Darwin. La lutte entre individus de même espèce n’est confirmée, dans ce paragraphe, par aucun exemple : elle est admise comme un axiome » (p.76).

Rien n’empêche donc de rendre à l’entraide et à la sociabilité leur caractère décisif dans l’évolution, caractère entrevu par Darwin lui-même, mais qui a été par la suite négligé, voire abusivement confisqué :

« La sociabilité – c’est-à-dire le besoin de l’animal de s’associer avec son semblable, – l’amour de la société pour la société même et pour la « joie de vivre », sont des faits qui commencent seulement à recevoir des zoologistes l’attention qu’ils méritent » (p.69).

Ces « faits » sont, pour Kropotkine, à situer à l’origine même du développement moral : « La sociabilité met ainsi une limite à la lutte physique, et laisse place au développement de sentiments moraux meilleurs » (p.74).

Sentiments moraux qui excluent par essence la compétition :

« Pas de compétition ! La compétition est toujours nuisible à l’espèce et il y a de nombreux moyens de l’éviter », Telle est la tendance de la nature, non pas toujours pleinement réalisée, mais toujours présente. C’est le mot d’ordre que nous donnent le buisson, la forêt, la rivière, l’océan. « Unissez-vous ! Pratiquez l’entr’aide ! C’est le moyen le plus sûr pour donner à chacun et à tous la plus grande sécurité, la meilleure garantie d’existence et de progrès physique, intellectuel et moral. » Voilà ce que la Nature nous enseigne ; et c’est ce qu’ont fait ceux des animaux qui ont atteint la plus haute position dans leurs classes respectives. C’est aussi ce que l’homme – l’homme le plus primitif – a fait ; et c’est pourquoi l’homme a pu atteindre la position qu’il occupe maintenant, ainsi que nous allons le voir dans les chapitres suivants, consacrés à l’entr’aide dans les sociétés humaines » (p.89-90).

« Il serait donc tout à fait contraire à ce que nous savons de la nature que les hommes fassent exception à une règle si générale : qu’une créature désarmée, comme le fut l’homme à son origine, eût trouvé la sécurité et le progrès non dans l’entr’aide, comme les autres animaux, mais dans une concurrence effrénée pour des avantages personnels, sans égard aux intérêts de l’espèce. Pour un esprit accoutumé à l’idée d’unité dans la nature une telle proposition semble parfaitement insoutenable » (p.92-93).

Voilà de quoi réjouir un F. de Waal, J. Rifkin, et autres auteurs cités par J.C. Guillebaud et dont il était question dans mon post du 16/05, ainsi que bien des pédagogues modernes, même si, plus d’un siècle après Kropotkine, on peut s’étonner que ces faits n’en finissent pas de « commencer seulement à recevoir (…) l’attention qu’ils méritent » (p.69).

Soulignons en particulier la proximité de ces textes avec les opinions de modernes philosophes des sciences, tels que M. Ruse, que j’avais déjà cité dans un post du 03/01/2014 pour contester l’approche nietzschéenne des origines de la morale :

« Ce que je voudrais montrer ensuite, c’est que l’ ‘’altruisme’’ biologique est un phénomène largement répandu, disséminé partout dans le monde biologique. De plus, il y a de très bonnes raisons de penser qu’il pourrait être favorisé par l’évolution au travers de la sélection naturelle. Certainement, pendant les trois ou quatre dernières décennies, les sociobiologistes, les biologistes du comportement, les éthologistes et d’autres ont apporté des éléments de plus en plus précis et détaillés qui montrent à quel point le phénomène d' » altruisme » biologique est véritablement très répandu. En d’autres temps, il y a seulement deux ou trois décennies, la croyance générale était que la nature n’est guère plus qu’une sanglante bataille pour l’existence, règne féroce de la griffe et de la dent. On reconnaît maintenant avec quel degré de profondeur et de pénétration le comportement social est répandu dans le monde organique, et que ce phénomène s’explique par de très bonnes raisons (Dawkins, 1976 ; Trivers, 1971 ). Dans la nature, on obtient souvent beaucoup plus par la coopération que par le conflit (…)
Plus encore, grâce aux travaux de nombreux théoriciens, en particulier William D. Hamilton et John Maynard Smith en Angleterre, et G. C. Williams, avec d’autres, aux États-Unis, on voit maintenant qu’il y a de bonnes raisons théoriques pour que l’altruisme se trouve favorisé
». (M. Ruse, dans : J.P. Changeux, ed. Fondements naturels de l’éthique, Paris, Odile Jacob, 1993, p. 46).

Peut-être l’un des retards à ce développement de la reconnaissance de la fonction de l’altruisme et de « l’entraide » dans l’évolution est-il justement dû à la prééminence des vieilles rengaines de tonalité nietzschéenne…

Alors qu’il était pourtant initié dès les stoïciens, eux-mêmes héritiers sur ce point d’Aristote et de ses idées de finalité et de sociabilité naturelle. Pensons à la lecture touchante que fait encore Cicéron, qui va jusqu’à souligner la collaboration entre les espèces, en l’occurrence la pinne (nacre) et le pinotère (squille) : « La pinne (c’est ainsi qu’on l’appelle en grec) qui possède deux grandes coquilles pouvant s’ouvrir largement, s’associe avec un petit animal appelé pinotère pour se nourrir; quand de petits poissons pénètrent en nageant dans la coquille béante, avertie par le pinotère la pinne se referme. Ainsi des animaux très différents cherchent en commun leur nourriture. », De natura deorum, § 123). Cas de symbioses animales très prisés des auteurs antiques, en particulier Chrysippe, Pline, Plutarque, etc.

Avec une telle tradition à laquelle se rattache l’anarchisme, nous sommes donc bien loin des élucubrations nietzschéennes concernant l’origine de la morale.

Je me permets de reprendre quelques éléments d’analyse de la Généalogie de la morale à mon post du 03 janvier :

« Dans cet ouvrage en particulier, Nietzsche brosse, dans la « Première Dissertation. Bon et méchant ; Bon et mauvais » un tableau de la façon dont, selon lui, les valeurs de « bon » et de « mauvais » ont perdu leur signification antique originaire : les « bons » étaient à l’origine « die Vornehmen, Mächtigen, Höhergestellten und Hochgesinnten » « les nobles, les puissants, les hommes de condition supérieure et d’âme élevée » (trad. I. Hildenbrand et J. Gratien, Gallimard, Paris 1971, « Folio », p.21).
Mais au cours de l’Histoire, d’une histoire dont Nietzsche prétend retracer les étapes principales, ces valeurs de noblesse et de supériorité, le « droit des maîtres » et des « espèces supérieures » (id. ibid. p22), ont été supplantées par « ce qui est bas, commun, mesquin et populacier » (id. ibid. p.21). »

De ce «déclin » des « valeurs aristocratiques » (id. ibid. p.22), la part essentielle incombe, on le sait, au judaïsme et à son prolongement, le christianisme, qui ont remplacé la morale des « maîtres », des « puissants », des « capitaines », des « riches » et des « possédants (c’est là le sens de arya qu’on retrouve dans le groupe iranien et dans le slave) » (id. ibid. p.25-26) par une morale des « esclaves », dans laquelle les valeurs d’altruisme, de « non-égoïsme » (id. ibid. p.22) prennent la place du sain égoïsme et de la saine volonté de puissance du fort : « comme par exemple dans l’Europe d’aujourd’hui : on y voit régner, avec toute la puissance de l’idée fixe, de la maladie mentale, le préjugé selon lequel les concepts ‘’moral’’, ‘’non-égoïste’’, ‘’désintéressé’’ [en français dans le texte], seraient équivalents » (id. ibid. p.22-23).

En fait, ce tableau de la « Généalogie de la morale » correspond de très près à ce que Kropotkine reproche à certains successeurs de Darwin, théoriciens d’un « darwinisme social » qui, selon lui, trahit les idées du maître. Reprenons notre lecture de « L’entraide » (p. 24).

« En effet, si nous prenons Huxley, qui est considéré comme l’un des meilleurs interprètes de la théorie de l’évolution, ne nous apprend-il pas, dans son article, « Struggle for Existence and its Bearing upon Man », que :

‘’jugé au point de vue moral, le monde animal est à peu près au niveau d’un combat de gladiateurs. Les créatures sont assez bien traitées et envoyées au combat ; sur quoi les plus forts, les plus vifs et les plus rusés survivent pour combattre un autre jour. Le spectateur n’a même pas à baisser le pouce, car il n’est point fait de quartier’’.

Et, plus loin, dans le même article, ne nous dit-il pas que, de même que parmi les animaux, parmi les hommes primitifs aussi,

‘’les plus faibles et les plus stupides étaient écrasés, tandis que survivaient les plus résistants et les plus malins, ceux qui étaient les plus aptes à triompher des circonstances, mais non les meilleurs sous d’autres rapports. La vie était, une perpétuelle lutte ouverte, et à part les liens de famille limités et temporaires, la guerre dont parle Hobbes de chacun contre tous était l’état normal de l’existence’’.

Le lecteur verra, par les données qui lui seront soumises dans la suite de cet ouvrage, à quel point cette vue de la nature est peu confirmée par les faits, en ce qui a trait au monde animal et en ce qui a trait à l’homme primitif ».

À la mention de Hobbes, sur lequel nous reviendrons, nous pourrions bien sûr rajouter Héraclite et son apologie de polemos, si chère à Nietzsche.

L’anarchisme, son anthropologie de l’entraide, de l’altruisme et de l’égalité selon Kropotkine et la « Volonté de Puissance » nietzschéenne qui se caractérise par l’anti-altruisme, l’inégalitarisme et l’élitisme se situent donc bien à des extrêmes opposés, radicalement inconciliables.

Mais la confusion entretenue entre raisonnement et péroraison médiatique, ainsi que l’abus de faiblesse permanent sur les esprits que rend désormais possible l’absence toujours plus criante de culture philosophique permet d’opérer des rapprochements totalement incohérents.

Et puisque le nietzschéisme passe bien sur les ondes et que l’anarchisme fait lui aussi recette, unissons donc les deux, cela permettra de doubler l’audimat !

Saluons donc l’époustouflante agilité de nos chers anarcho-nietzschéens médiatiques, qui les associent avec une telle virtuosité ! Mais sans doute, puisqu’il ne peut bien évidemment s’agir d’ignorance (ce serait impensable de la part de personnes qui trustent les plateaux de télévision, s’indigne Stultitia) cela relève-t-il alors de la fameuse « innocence du devenir ».

Pourtant, il est étonnant de noter que Nietzsche et Kropotkine ont un maître commun, en la personne du poète et philosophe français trop oublié, Jean-Marie Guyau (1854-1888), « anarchiste sans le savoir » (P. Kropotkine, La morale anarchiste, Mille et Une Nuits, Paris 2004, p. 65), mieux, « jeune fondateur de l’éthique anarchiste » (id. ibid. p. 12).

Or, « son œuvre majeure, Esquisse d’une morale sans obligation ni sanction, profondément novatrice, semble avoir beaucoup impressionné (et sans doute influencé) Nietzsche, qui avait abondamment couvert les ouvrages de Guyau de notes marginales durant son séjour à Nice. Nietzsche commente et cite abondamment cette œuvre, ainsi que L’Irréligion de l’avenir, autre œuvre importante de Guyau, dans son Ecce homo » (de l’article Jean Marie Guyau, sur Wikipédia).

« Mais il appartient à ce jeune philosophe, Guyau — ce penseur, anarchiste sans le savoir — d’avoir indiqué la vraie origine de ces courages et de ces dévouements [Kropotkine voit dans des exemples de dévouement qu’il cite la manifestation de la « vraie moralité » (La morale anarchiste, op. cit. p. 64), qui surpasse même le « principe égalitaire », pourtant fondamental pour l’anarchisme], en dehors de toute force mystique, en dehors de tous calculs mercantiles bizarrement imaginés par les utilitaires de l’école anglaise. Là où la philosophie kantienne, positiviste et évolutionniste ont échoué, la philosophie anarchiste a trouvé le vrai chemin.

Leur origine, a dit Guyau, c’est le sentiment de sa propre force. C’est la vie qui déborde, qui cherche à se répandre. « Sentir intérieurement ce qu’on est capable de faire, c’est par là même prendre la première conscience de ce qu’on a le devoir de faire. »

Le sentiment moral du devoir, que chaque homme a senti dans sa vie et que l’on a cherché à expliquer par tous les mysticismes, « Le devoir n’est autre chose qu’une surabondance de vie qui demande à s’exercer, à se donner ; c’est en même temps le sentiment d’une puissance.

Toute force qui s’accumule crée une pression sur les obstacles placés devant elle. Pouvoir agir, c’est devoir agir. Et toute cette « obligation » morale dont on a tant parlé et écrit, dépouillée de tout mysticisme, se réduit ainsi à cette conception vraie : la vie ne peut se maintenir qu’à condition de se répandre.

La plante ne peut pas s’empêcher de fleurir. Quelquefois fleurir, pour elle, c’est mourir. N’importe, la sève monte toujours ! » conclut le jeune philosophe anarchiste.

Il en est de même pour l’être humain lorsqu’il est en plein de force et d’énergie. La force s’accumule en lui. Il répand sa vie. Il donne sans compter – sans cela il ne vivrait pas. Et s’il doit périr, comme la fleur en s’épanouissant – n’importe ! La sève monte, si sève il y a.

Sois fort ! Déborde d’énergie passionnelle et intellectuelle – et tu déverseras sur les autres ton intelligence, ton amour, ta force d’action !

Voilà à quoi se réduit tout l’enseignement moral, dépouillé des hypocrisies de l’ascétisme oriental » (P. Kropotkine, La morale anarchiste, op. cit. p. 65-66).

On croirait bien en effet entendre du Nietzsche ! On en est pourtant aux antipodes, car cette « vie » dont parle Guyau, et qui inspire Kropotkine n’a rien à voir avec la « Vie » et la « Volonté de Puissance » dont nous parle l’auteur de la « Généalogie de la morale ». Pour les premiers, elle est indissociable en effet de l’entraide, de l’altruisme, du « principe d’égalité », alors que pour le second, elle est instigatrice de « polemos », de l’apologie de l’inégalité, des valeurs aristocratiques des « forts » et du mépris des faibles.

« Avec ceux qui proposent la défense d’un idéal conçu comme l’approche de la plus grande profusion vitale possible, la moralité dépasse la stricte équité de la relation mutuelle pour s’élever au niveau du don. L’homme moral n’est vraiment tel que pour autant qu’il donne. La « vraie vie » est prodigalité. À rebours de cette impulsion, le repli égoïste serait une auto­mutilation : « Sans cette vie débordante, on n’est qu’un vieillard avant l’âge, un impuissant, une plante qui se dessèche sans jamais avoir fleuri. »

Kropotkine dénonce aussi bien les morales bouddhiste et judéo-chrétienne (modèles d’une vie ampu­tée) que les « pourritures fin-de-siècle » (modèles d’une vie dégénérée). Comme Nietzsche, il propose la vision d’une « morale supérieure », mais s’éloigne radicale­ment de l’aristocratisme nietzschéen car la lutte et la révolte que prône sa « science de la morale » sont tour­nées vers le partage. « Vnarod!Allez au peuple : soyez le peuple ! » Les forces créatrices se mettent librement au service du plus grand nombre : « Sois un avec les masses, et alors, quoi qu’il t’arrive dans la vie, tu sentiras battre avec toi précisément les cœurs que tu estimes, et battre contre toi ceux que tu méprises. » La plus intime satisfaction personnelle s’éprouve dans le don fusionnel ou sacrificiel. L’antinomie de l’altruisme et de l’égoïsme s’effondre : « Vivre d’une vie intense étant le but de chaque individu, il trouve la plus grande intensité de la vie dans la plus grande sociabilité. » L’instinct d’entraide se fait le dépositaire des valeurs humaines à construire. Hors de toute autorité, la morale naturelle associe et fédère » (J. Solal, postface à Kropotkine, La morale anarchiste, op.cit. p.85-86).

D’où cette admirable profession de foi, qui conclut La morale anarchiste :

« C’est qu’il y a eu de tout temps, c’est qu’il s’est toujours trouvé, dans le monde animal comme dans l’espèce humaine, un grand nombre d’individus qui ne comprenaient pas que le bien de l’individu et celui de l’espèce sont, au fond, identiques. Ils ne comprenaient pas que vivre d’une vie intense étant le but de chaque individu, il trouve la plus grande intensité de la vie dans la plus grande sociabilité, dans la plus parfaite identification de soi-même avec tous ceux qui l’entourent.

Mais ceci n’était qu’un manque d’intelligence, un manque de compréhension. De tout temps il y a eu des hommes bornés ; de tout temps il y a eu des imbéciles. Mais jamais, à aucune époque de l’histoire, ni même de la géologie, le bien de l’individu n’a été opposé à celui de la société. De tout temps ils restaient identiques, et ceux qui l’ont le mieux compris ont toujours joui de la vie la plus complète.

La distinction entre l’égoïsme et l’altruisme est donc absurde à nos yeux. C’est pourquoi nous n’avons rien dit, non plus, de ces compromis que l’homme, à en croire les utilitariens [pour Kropotkine, philosophes utilitaristes, tels que J. Bentham ou J. Stuart Mill, lesquels, selon lui, « veulent que l’homme agisse moralement par intérêt personnel et (…) oublient ses sentiments de solidarité avec la race entière » (La morale anarchiste, op. cit. p. 38)], ferait toujours entre ses sentiments égoïstes et ses sentiments altruistes. Ces compromis n’existent pas pour l’homme convaincu.

Ce qui existe c’est que réellement, dans les conditions actuelles, alors même que nous cherchons à vivre conformément à nos principes égalitaires, nous les sentons froissés à chaque pas. Si modestes que soient notre repos et notre lit, nous sommes encore des Rothschild en comparaison de celui qui couche sous les ponts et qui manque si souvent de pain sec. Si peu que nous donnions aux jouissances intellectuelles et artistiques, nous sommes encore des Rothschild en comparaison des millions qui rentrent le soir, abrutis par le travail manuel, monotone et lourd, qui ne peuvent pas jouir de l’art et de la science et mourront sans jamais avoir connu ces hautes jouissances.

Nous sentons que nous n’avons pas poussé le principe égalitaire jusqu’au bout. Mais nous ne voulons pas faire de compromis avec ces conditions. Nous nous révoltons contre elles. Elles nous pèsent. Elles nous rendent révolutionnaires. Nous ne nous accommodons pas de ce qui nous révolte. Nous répudions tout compromis, tout armistice même, et nous nous promettons de lutter à outrance contre ces conditions.

Ceci n’est pas un compromis ; et l’homme convaincu n’en veut pas qui lui permette de dormir tranquille en attendant que cela change de soi-même » (op. cit. p. 75-77).

 

Mais on le sait, dans le tableau historique que nous brosse Kropotkine, ce dynamisme vital de l’entraide, moteur de l’évolution qui achemine vers la « vraie moralité », se verra opposer au cours du temps le développement mortifère – et donc immoral – de l’individualisme des « hommes bornés » et des « imbéciles », de l’accaparement de la propriété privée, qui exigera sans cesse plus d’État pour assurer sa défense.

Mais on est alors ici à contre-sens de ce qui constitue l’être le plus profond de l’homme :

« L’homme primitif a cependant une qualité, produite et maintenue par les nécessités mêmes de sa dure lutte pour la vie – il identifie sa propre existence avec celle de sa tribu ; sans cette qualité l’humanité n’aurait jamais atteint le niveau où elle est arrivée maintenant (l’Entraide…, p.126-127).

« L’idée du clan est toujours présente à son esprit, et la contrainte de soi-même et le sacrifice de soi-même dans l’intérêt du clan se rencontrent quotidiennement » (id. p. 127).

« L’individualisme effréné est une production moderne et non une caractéristique de l’humanité primitive » (id. p. 103).

Longtemps soutenue au cours du Moyen-Âge par la vitalité de l’organisation paysanne, les communes villageoise, la création des Guildes, la société d’entraide va se trouver confrontée à la montée inexorable de l’État, d’un « césarisme » qui va se légitimer par le recours au droit romain, avec la complicité d’une Église qui trahit en cela le modèle communautaire de ses origines :

« Vers la fin du XVe siècle, de puissants États, reconstruits sur le vieux modèle romain, commençaient déjà à se constituer. Dans chaque région quelque seigneur féodal, plus habile, plus avide de richesses et souvent moins scrupuleux que ses voisins avait réussi à s’approprier de plus riches domaines personnels, plus de paysans sur ses terres, plus de chevaliers dans sa suite, plus de trésors dans ses coffres. Il avait choisi pour sa résidence un groupe de villages avantageusement situés, où ne s’était pas encore développée la libre vie municipale – Paris, Madrid ou Moscou – et, avec le travail de ses serfs, il en avait fait des cités royales fortifiées. Là il attirait des compagnons d’armes en leur donnant libéralement des villages, et des marchands en offrant sa protection au commerce. Le germe d’un futur État, qui commençait graduellement à absorber d’autres centres semblables, était ainsi formé. Des jurisconsultes, versés dans l’étude du Droit romain, abondaient dans ces centres, race d’hommes tenaces et ambitieux, issus des bourgeois ; ils détestaient également la morgue des seigneurs et ce qu’ils appelaient l’esprit rebelle des paysans. La forme même de la commune villageoise, que leurs codes ignoraient, et les principes du fédéralisme leur répugnaient comme un héritage des « barbares ». Le césarisme, soutenu par la fiction du consentement populaire et par la force des armes, tel était leur idéal, et ils travaillèrent âprement pour ceux qui promettaient de le réaliser.

L’Église chrétienne, autrefois rebelle à la loi romaine et maintenant son alliée, travailla dans la même direction. La tentative de constituer l’Empire théocratique de l’Europe ayant échoué, les évêques les plus intelligents et les plus ambitieux prêtèrent alors leur concours à ceux sur lesquels ils comptaient pour reconstituer le pouvoir des rois d’Israël ou des empereurs de Constantinople. L’Église consacra ces dominateurs naissants, elle les couronna comme des représentants de Dieu sur la terre, elle mit à leur service la science et l’esprit politique de ses ministres, ses bénédictions et ses malédictions » (id. p. 227-228).

« Il y eut encore une autre cause de la ruine des institutions communales, plus profonde à la fois, et d’un ordre plus élevé que toutes les précédentes » (id. 231).

« Les étudiants en Droit romain et les prélats de l’Église, étroitement unis depuis l’époque d’Innocent III, avaient réussi à paralyser l’idée – l’antique idée grecque – qui présida à la fondation des cités. Pendant deux ou trois cents ans, ils prêchèrent du haut de la chaire, enseignèrent à l’Université, prononcèrent au banc du Tribunal, qu’il fallait chercher le salut dans un État fortement centralisé, placé sous une autorité semi-divine. Ce serait un homme, doué de pleins pouvoirs, un dictateur, qui seul pourrait être et serait le sauveur de la société ; (…) Par ces enseignements et ces exemples, continuellement répétés et forçant l’attention publique, l’esprit même des citoyens fut modelé d’une nouvelle façon. Bientôt aucune autorité ne fut trouvée excessive, aucun meurtre à petit feu ne parut trop cruel, tant qu’il était accompli « pour la sécurité publique ». Et avec cette nouvelle direction de l’esprit et cette nouvelle foi dans le pouvoir d’un homme, le vieux principe fédéraliste s’évanouit et le génie créateur même des masses s’éteignit. L’idée romaine triomphait, et dans ces circonstances, l’État centralisé trouva dans la cité une proie toute prête » (p.231-232).

De cette évolution pernicieuse, Kropotkine nous trace un résumé fort utile :

« Après avoir traversé l’état de tribu sauvage, puis de commune villageoise, les Européens étaient arrivés à trouver au moyen âge une nouvelle forme d’organisation qui avait l’avantage de laisser une grande latitude à l’initiative individuelle, tout en répondant largement au besoin d’appui mutuel de l’homme. Une fédération de communes villageoises, couverte d’un réseau de guildes et de fraternités, vit le jour dans la cité du moyen âge. Les immenses résultats atteints par cette nouvelle forme d’union – le bien-être pour tous, le développement des industries, des arts, des sciences et du commerce – ont été analysés dans les deux chapitres précédents ; et nous avons essayé d’expliquer aussi pourquoi, vers la fin du XVe siècle, les républiques du moyen âge – entourées par les domaines de seigneurs féodaux hostiles, incapables de libérer les paysans de la servitude et corrompues peu à peu par les idées du césarisme romain – se trouvèrent condamnées à devenir la proie des États militaires qui commençaient à se développer » (id. p. 235).

Un tel renforcement progressif du pouvoir des États (id. p.237) se double logiquement d’un développement de l’individualisme. Ainsi, croissance de l’État et perte du sens naturel de l’entraide sont les deux faces d’une même médaille.

On comprend ainsi pourquoi le rétablissement d’une société juste, fondée sur l’altruisme et l’égalité, va nécessiter logiquement, pour l’anarchisme, la suppression de l’État.

« L’absorption de toutes les fonctions par l’État favorisa nécessairement le développement d’un individualisme effréné, et borné à la fois dans ses vues. À mesure que le nombre des obligations envers l’État allait croissant, les citoyens se sentaient dispensés de leurs obligations les uns envers les autres » (id. p. 238).

« Aussi la théorie, selon laquelle les hommes peuvent et doivent chercher leur propre bonheur dans le mépris des besoins des autres, triomphe-t-elle aujourd’hui sur toute la ligne – en droit, en science, en religion. C’est la religion du jour, et douter de son efficacité c’est être un dangereux utopiste » (id. p. 239).

Remarques qui, après un siècle, n’ont certes rien perdu de leur actualité, et qui nous ramènent une fois de plus à notre post du 16/05, qui confronte « réalistes cyniques » et « idéalistes qu’habite l’espérance », selon les termes de J. C. Guillebaud.

Pourtant, à l’aide d’exemples savoureux qui nous font parcourir le monde, à commencer par certains coins de nos chères Pyrénées (cf. p. 253ss sur la vallée de la Barguillière, sur l’Ariège, etc.), ou qui nous font rencontrer l’Alliance des Cyclistes, le Club Alpin et autres associations sympathiques (p. 290ss), « « Toutes ces associations, sociétés, fraternités, alliances, instituts, etc., que l’on doit compter maintenant par dizaines de mille en Europe » (p. 293), l’ouvrage se termine sur des notes d’espoir :

« Tous ces faits montrent que la poursuite impitoyable d’intérêts personnels, sans égard aux besoins des autres, n’est pas la seule caractéristique de la vie moderne. À côté de ce courant qui réclame si orgueilleusement la direction des affaires humaines, nous voyons qu’une lutte obstinée est soutenue par les populations rurales et industrielles afin de reformer à nouveau des institutions durables d’aide et d’appui mutuels » (p. 294).

Effort de solidarité qui peut même, pour Kropotkine, qui se distingue en cela de la métaphysique marxiste, transcender la lutte des classes :

« Bien souvent les hommes qui ont acquis des richesses n’y trouvent pas la satisfaction qu’ils en attendaient. D’autres commencent à sentir que, quoique les économistes représentent la richesse comme une récompense du mérite, leur propre récompense est exagérée. La conscience de la solidarité humaine commence à se faire entendre ; et quoique la vie de la société soit organisée de façon à étouffer ce sentiment par mille moyens artificieux, il prend souvent le dessus ; beaucoup essayent alors de trouver une issue à ce besoin profondément humain en donnant leur fortune ou leurs forces à quelque chose qui selon leur idée aidera au bien-être général. » (p.303).

« En résumé, ni le pouvoir écrasant de l’État centralisé, ni les enseignements de haine réciproque et de lutte sans pitié que donnèrent, en les ornant des attributs de la science, d’obligeants philosophes et sociologues, n’ont pu détruire le sentiment de solidarité humaine, profondément enraciné dans l’intelligence et le cœur de l’homme, et fortifié par toute une évolution antérieure. Ce qui est le produit de l’évolution depuis ses premières périodes ne saurait être dominé par un des aspects de cette même évolution. Et le besoin d’entr’aide et d’appui mutuel qui avait trouvé un dernier refuge dans le cercle étroit de la famille, ou parmi les voisins des quartiers pauvres des grandes villes, dans les villages, ou dans les associations secrètes d’ouvriers, s’affirme à nouveau dans notre société moderne elle-même et revendique son droit d’être, comme il l’a toujours été, le principal facteur du progrès. Telles sont les conclusions auxquelles nous sommes amenés nécessairement lorsque nous considérons avec attention chaque groupe de faits brièvement énumérés dans ces deux derniers chapitres » (p. 303).

Il faut lire en entier la belle conclusion (p. 304ss) pour saisir toute la profondeur de la pensée du Prince anarchiste, que je n’ai fait ici qu’évoquer.

Et ne pas oublier les appendices, qui nous régalent d’observations sur les papillons, les libellules, les abeilles, ainsi que de références savantes aux voyageurs et naturalistes W.H. Hudson, J.H. Fabre, Maeterlinck, Audubon, etc.

 

On le voit, l’Entraide est une belle et séduisante affirmation d’optimisme anthropologique, qui, nous l’avons dit, annonce, tout en s’inscrivant dans une lignée qui remonte à Aristote et aux stoïciens, bien des études contemporaines pluridisciplinaires concernant le rôle essentiel de la solidarité dans les processus évolutifs et dans la genèse des comportements moraux.

Mais, comme toujours, une telle anthropologie philosophique n’est pas exempte de postulats, de « récits fondateurs » qui recèlent nécessairement des présupposés métaphysiques.

Peut-on alors pour autant souscrire sans l’interroger de façon critique à une telle profession de foi ?

Cette tentative d’évaluation fera l’objet d’une deuxième partie.

Nommer le mal. Quelques remarques sur les limites d’une confrontation entre « Bisounours » et « réalistes ».

Encore une courte réflexion, pour cause d’inaccessibilité de mes livres, encore dans les cartons, et de construction intensive d’étagères…

Elle m’est inspirée par la chronique « Paris Province », de Jean Claude Guillebaud dans le journal « Sud-Ouest » du 11 mai, intitulée « La bonne conscience des salauds »,

http://www.sudouest.fr/2014/05/11/la-bonne-conscience-des-salauds-1551190-4585.php

et concerne un sujet que je comptais de toute façon aborder. Mais j’espère avoir l’occasion de le reprendre un jour de façon plus élaborée.

L’auteur y confesse son exaspération devant le qualificatif de « Bisounours » infligé avec une condescendance ironique aux « idéalistes, rêveurs » et à ceux « qu’habite l’espérance » par ceux qui se targuent de « réalisme ».

Et il souligne combien les recherches actuelles (il cite Jérémy Rifkin, Jacques Hochmann, Lytta Basset) valorisent l’altruisme, la confiance, l’empathie, jusqu’à reléguer dans la ringardise un certain réalisme cynique à la mode.

J’étais moi-même allé dans ce sens dans un post du 3 janvier où j’utilisais quelques références de neurosciences et d’éthologie (M. Ruse, F. de Waal) pour mettre en question l’approche nietzschéenne d’une « Généalogie de la morale » considérant l’altruisme, le « non égoïsme » comme la perversion judéo-chrétienne, par le « ressentiment » des faibles, des valeurs nobles, aristocratiques et guerrières, de la « bête blonde germanique ».

Et je compte bien revenir un jour sur le sujet à propos cette fois d’une réflexion sur l’anarchisme et sur un livre précurseur et très moderne sur ces questions, celui de Piotr Alekseïevitch Kropotkine, intitulé «L’Entraide, un facteur de l’évolution » (1902).

Je reconnais toutefois avoir ironisé de mon côté sur quelques « bisounourseries » pontificales (post du 22 novembre 2013), chose dont je ne me repens que modérément, à ma grande honte…

Mais si je partage donc en grande partie l’approche – nécessaire – de Mr. Guillebaud, il me semble qu’il est tout aussi nécessaire d’y apporter quelques compléments.

Car, pour ma part, l’un des moments déterminants de mon évolution, j’ose dire une révélation, un éveil, fut – et demeure – la confrontation avec la question du mal. Elle m’est peu à peu apparue comme la pierre de touche qui distingue les interprétations qui « tiennent la route », concernant les choses de notre monde, de celles qui finissent par s’avérer factices, dérisoires.

En deux mots : certes, Kropotkine, de Waal, Rifkin ou Basset ont raison de souligner la valeur vitale de l’entraide, de l’empathie, de la bienveillance.

Mais si cette bienveillance est un fait, la prégnance monstrueuse du mal en est un autre, impossible à récuser. « Parce que les homme sont méchants », nous dit Machiavel, qui connaissait bien son Histoire (cf. post du 27 mars). Et il ne semble pas que cette Histoire l’ait jamais démenti…

Comment alors ne pas opposer, mais penser ensemble, sans concessions, l’homme capable d’empathie et de bienveillance, et celui capable d’Auschwitz et d’Hiroshima ?

Et la seule espérance qui résiste au soupçon n’est-elle pas celle qui prend en compte cette irréductible dualité de l’humain ?

En disant cela, je m’engage déjà, certes : dire que l’homme est capable d’Auschwitz, c’est reconnaître en lui une composante de responsabilité.

Pour ma part, c’est justement cette reconnaissance qui m’a jadis fait percevoir le signe d’une liberté possible.

Au sortir d’une discussion avec le manichéisme qui considère que le mal fait partie de la substance du monde et que donc l’homme, plutôt qu’acteur, n’est qu’un champ de bataille entre les forces des ténèbres et celles de la lumière ; ainsi que d’une confrontation avec l’Orient pour lequel, comme le dit François Jullien « il n’est pas d’autre règle à la morale que d’épouser le cours des choses en restant en phase avec lui » (L’Ombre au tableau. Du mal ou du négatif, Le Seuil 2004, p. 162), la découverte du mal comme ce dont on est responsable fut pour moi le chemin d’une libération.

Ainsi, Auschwitz et Hiroshima ne sont pas des fatalités qui font partie de la pâte du monde (parce que le hasard ou les dieux auraient fait irrémédiablement l’homme pour la mort, comme le dit Sidouri à Gilgamesh, ou pour supporter la peine et la souffrance à leur place, comme le dit le mythe d’Atra Hasis) mais ils ont bien à voir avec notre responsabilité.

Et la morale n’a pas à « s’adapter » à Auschwitz ou Hiroshima, en les intégrant dans une compréhension « en phase » avec le Tao (ou le « Geist », ou l’Histoire, ou tout autre « plan » supérieur dans lequel leur singularité maléfique se dissoudrait dans un « cours des choses » nécessaire, et donc indifférent), mais elle a à s’en sentir responsable, à en nommer le mal, pour en rejeter l’éventualité de toutes ses forces.

Et que dire de l’infantilisme d’une « innocence du devenir » (cf. mes post précédents sur Nietzsche) ! Le retour vers la confusion d’un « en-deça » de la conscience dans un état qui ne distinguerait plus le bien du mal est sans doute un sommet de la régression…

Un Günther Anders sait bien que le devenir n’a rien « d’innocent », et que, s’il y a certes une résistance du bien, les moyens que possède désormais le mal pour s’imposer n’ont jamais été aussi puissants. On le sait, il suffit de nos jours de quelques personnes mal intentionnées pour plonger dans le chaos des millions, voire des milliards de braves gens qui ne rêvent que de bienveillance.

C’est pourquoi le seul « idéalisme » comme la seule « espérance » possibles me paraissent être ceux qui sont capables de supporter l’épreuve de cette « lucidité » face au mal, en soi et autour de soi. Lucidité qui n’est pas nécessairement cynisme, mais condition d’une espérance solide et authentique.

C’est cela que j’appelle « tenir la route ».

Les grands « espérants » de notre temps ont le plus souvent connu des années de persécution, d’emprisonnement, voire la mort. Il est bon de s’en souvenir : Gandhi, Luther King, Soljenitsyne, Sakharov, Mandela… On ne voit pas pourquoi leurs successeurs seraient logés à meilleure enseigne.

Et s’ils ont « osé la bienveillance », ils se sont peu illusionnés sur le prix à payer pour la défendre.

Parce que « les hommes sont – aussi – méchants », nous rappelle donc Machiavel. Et celui qui entreprend de « construire des digues » en vue de préserver l’espérance n’a jamais tardé à s’en apercevoir.

Curieusement, en dépit des graves manquement de leurs fidèles, qui ne font qu’attester de l’insertion de tous dans cette radicale ambivalence qui caractérise l’humain, ce sont les grandes traditions religieuses qui nous le rappellent avec le plus de force. Sans doute parce qu’elles sont parmi les mieux informées autant en ce qui concerne la grandeur de l’homme appelé à la liberté qu’en ce qui concerne sa faillibilité.

Ainsi, la tradition juive sait bien que l’honneur d’être le peuple porteur de l’espérance messianique suppose la condition de « Serviteur Souffrant ».

De même, l’espérance chrétienne n’a rien à voir avec un « millénarisme » qui serait encore le règne du « Prince de ce Monde ». « Mon Royaume n’est pas de ce monde » déclare Jésus ; et : « Le serviteur n’est pas plus grand que son maître. S’ils m’ont persécuté, ils vous persécuteront aussi ».

Alors espérer, certes. Avec empathie et bienveillance, sans doute.

Mais, sans pour autant céder au « réalisme cynique », être conscient du coût et de la fragilité d’une telle espérance.

Et autant que possible la porter en toute connaissance de cause avec grâce et légèreté.

Comme cette fleur des Andes, dont nous parle Atahualpa Yupanqui, qui pousse là où aucune autre ne peut plus vivre, tant les conditions de la haute montagne sont difficiles :

« Y en vez de morirse triste, se hace flores de sus penas ».