D’une désinhibition de l’islamophobie. De ses origines et de ses conséquences. Réflexion sur une erreur de méthodologie et un sophisme de Caroline Fourest.

Il me semble nécessaire, pour tenter d’éclaircir encore les présupposés de débats de plus en plus nauséabonds par bien des aspects, de revenir une fois de plus à des remarques de terminologie et de méthode.

Et en particulier à la question du retour sur le devant de la scène d’un terme désormais omniprésent et étonnamment désinhibé, celui d’islamophobie.

Je m’appuierai essentiellement dans ce post sur l’excellent travail d’Alain Ruscio,
http://orientxxi.info/magazine/islamophobie-un-mot-un-mal-plus-que-centenaires,1155
jusqu’à le « piller », je le reconnais sans honte, car il est difficile de faire mieux que lui sur le sujet. Je lui adresse mes remerciements.

Il convient cependant de repartir d’un moment déterminant de l’histoire récente du terme islamophobie en France, moment qui confère sa tonalité à l’essentiel du débat actuel.
C’est en effet avec Tirs croisés. La laïcité à l’épreuve des intégrismes juif, chrétien et musulman, Calmann-Lévy 2003, que commence une nouvelle donne de l’histoire du terme, dont les querelles actuelles sont les héritières.

Pour les auteures (Caroline Fourest et Fiammetta Venner)

Le mot “islamophobie” a été pensé par les islamistes pour piéger le débat et détourner l’antiracisme au profit de leur lutte contre le blasphème. Il est urgent de ne plus l’employer pour combattre à nouveau le racisme et non la critique laïque de l’islam. (de la recension du livre par les auteures, dans la revue ProChoix n°26-27, Automne-hiver 2003).
http://www.prochoix.org/frameset/26/islamophobie26.html

On comprend la raison, en soi louable, d’une telle intention des auteures :
Comme je l’ai rappelé dans mes posts du 30 janvier et du 23 février, les islamistes de tous bords exhibent en effet à l’envi l’accusation d’islamophobie pour se poser en martyrs de l’Occident chaque fois qu’un penseur se permet de critiquer la situation des droits de l’homme, de la femme, des homosexuels etc. dans des régimes qui prétendent se fonder sur l’islam. Penseur y compris musulman, ce dernier étant alors considéré comme un traitre ou un « vendu », selon la bonne vielle phraséologie totalitaire.

La supercherie est en soi fort classique. J’ai eu il y a quelques années un élève particulièrement insupportable auquel j’ai été un jour contraint, à mon corps défendant mais il ne restait plus que cette solution, d’infliger quelques heures de « colle ». Il s’est aussitôt exclamé : « Monsieur, vous êtes raciste ! ». Car il se trouvait qu’il était noir. J’ai eu beau lui expliquer que ce n’était pas spécialement mon problème, étant donné entre autres le patchwork de mes origines, rien n’y faisait.
Ma critique de son attitude ne pouvait bien évidemment provenir que de mon racisme.

Ainsi en va-t-il aussi, comme je le disais dans les posts précédents, du « chantage » à l’accusation d’antisémitisme que connaissent bien tous ceux qui récusent la politique palestinienne de certains dirigeants israéliens, etc.

Dénoncer les pratiques de tels islamistes est donc indispensable, et c’est à ce niveau que l’initiative de Fourest et Venner est bien évidemment positive.

Le problème, c’est qu’on ne voit pas en quoi (comme je le disais encore) le fait de dénoncer l’instrumentalisation que certains font des termes racisme et antisémitisme devrait aboutir au sophisme qui estimerait que ces mots ayant « été pensés » (…) pour piéger le débat », il serait « urgent de ne plus les employer ».

[Sophisme : Logique. Raisonnement apparemment valide, c’est-à-dire conforme aux règles de la logique, et néanmoins incorrect. (La philosophie de A à Z)].

Pour ma part, comme je l’ai dit, le mot « islamophobie » conserve sa valeur pour signifier …. ce qu’il signifie, comme le précise le rapport du Conseil de l’Europe de 2005 sur L’islamophobie et ses conséquences pour les jeunes (2005) :

« il s’agit de l’ensemble des actes de discrimination ou de violence contre des institutions ou des individus en raison de leur appartenance, réelle ou supposée, à l’islam. Ces actes sont également légitimés par des idéologies et des discours incitant à l’hostilité et au rejet des musulmans. »
https://book.coe.int/eur/fr/jeunesse-autres-publications/3348-l-islamophobie-et-ses-consequences-pour-les-jeunes.html

Et, s’il est en effet « urgent » que les penseurs et les politiques distinguent radicalement la critique et l’islamophobie, et ne se réclament pas de ce dernier terme (cf. post du 30/01), ce mot doit absolument demeurer pour désigner et dénoncer cette réalité bien tangible à laquelle nous sommes quotidiennement confrontés .

Car en dépit de certains dénis, caractéristiques jusqu’ici d’orientations politiques bien connues, le racisme existe, tout comme l’antisémitisme. Il continue d’être urgent de les nommer en « employant ces termes ».

Et on ne voit pas en vertu de quel privilège le mot « islamophobie », en dépit de son instrumentalisation, devrait faire exception, et son emploi disparaître.

Car contrairement à ce qu’affirment nos auteures ainsi que ceux qui s’en réclament (P. Bruckner, etc.)  le terme n’a bien sûr pas commencé avec cette instrumentalisation par les islamistes. Il exprime une réalité qui existait depuis bien longtemps, qui continue d’exister, et qui ne s’est même jamais mieux portée.

Or, sa négation, ou « l’urgence de ne plus l’employer » font providentiellement l’affaire de ceux qui ont besoin de ce sauf-conduit pour légitimer une levée des inhibitions hélas elle aussi bien classique (cf. par ex. mes posts du 17 nov. Et 18 déc. 2015).

« Quand je déclare que l’islam est la religion la plus con, je m’accroche, et je n’ai pas peur de me faire traiter d’islamophobe. Car vous savez bien que cette accusation est un coup monté des islamistes. Un « délit d’opinion, analogue à ce qui se faisait jadis dans l’Union soviétique contre les ennemis du peuple » (cf. citation de P. Bruckner dans l’article cité d’Alain Ruscio, ainsi que son article récent dont le lien figure dans une « réponse » du post précédent). Ou bien seriez-vous de ces pauvres demeurés qui ne savent pas encore que l’islamophobie est leur création ? D’éminentes sociologues, dont la compétence ne peut pas être mise en cause puisqu’on les voit en permanence sur les médias, l’ont pourtant démontré par a+b ! Ne vous rendez vous pas compte que votre ignorance fait le jeu des intégristes ?».

Et c’est ainsi que fleurissent dans les médias et sur le net des manifestations de plus en plus désinhibées.

Car pourquoi se priver ? Il suffit de renvoyer ceux qui les accuseraient d’islamophobie au statut de « soviétiques qui s’attaquent aux ennemis du peuple » (P. Bruckner), de suppôts de l’intégrisme, voire du djihadisme, tant qu’à faire, et le tour est joué ! CQFD…

Or, tout comme le racisme et l’antisémitisme, l’islamophobie existe bel et bien, n’en déplaise à nos intellectuel(le)s et à ceux qui profitent de leurs sophismes pour se défouler en toute tranquillité de conscience.

Dans un article du Monde, daté du 06 octobre 2006, l’historien de la laïcité Jean Baubérot opère d’ailleurs un rapprochement évident entre ces tendances :
(citation d’Alain Ruscio, art. mentionné plus haut) :

« Suit dans le même article un parallèle entre l’antisémitisme du temps de l’affaire Dreyfus et la montée de l’islamophobie au début du XXIe siècle : « De tels stéréotypes sont permanents : seuls changent les minorités qu’ils transforment en boucs émissaires. La lutte contre l’intolérance ne dispense pas de la lutte contre la bêtise haineuse ».

[ajout 03/03: lien à l’article de J. Baubérot:

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2006/10/05/non-aux-propos-stereotypes-par-jean-bauberot_820274_3232.html

dont la pertinence continue à éclaircir les situations actuelles…]

Car, comme l’antisémitisme, l’islamophobie constitue une tendance de fond d’une certaine pensée « française » qu’il serait dangereux de sous-estimer.

Ses manifestations passées, telles que nous les présente Alain Ruscio, sont étonnamment proches d’un triste florilège qu’on pourrait établir sur la base d’une lecture quotidienne d’internet et des réseaux sociaux :

« contrairement à une vulgate répandue, il [le terme islamophobie] est plus que centenaire. La première utilisation du mot retrouvée date de 1910. Elle figure sous la plume d’un certain Alain Quellien, aujourd’hui oublié. Il proposait une définition d’une surprenante modernité :
« L’islamophobie : il y a toujours eu, et il y a encore, un préjugé contre l’islam répandu chez les peuples de civilisation occidentale et chrétienne. Pour d’aucuns, le musulman est l’ennemi naturel et irréconciliable du chrétien et de l’Européen, l’islamisme [en note : à l’époque synonyme d’islam] est la négation de la civilisation, et la barbarie, la mauvaise foi et la cruauté sont tout ce qu’on peut attendre de mieux des mahométans ».
La politique musulmane dans l’Afrique occidentale française, Paris, Émile Larose.

Ou encore :

« Il revenait à Ernest Renan de synthétiser tout l’esprit d’une époque :
« L’islam est la plus complète négation de l’Europe. L’islam est le dédain de la science, la suppression de la société civile, c’est l’épouvantable simplicité de l’esprit sémitique, rétrécissant le cerveau humain, le fermant à toute idée délicate, à tout sentiment fin, à toute recherche rationnelle, pour le mettre en face d’une éternelle tautologie : “Dieu est Dieu ».
La réforme intellectuelle et morale, Paris, Michel Lévy Frères, 1871. ». Idem.ibid.

Un siècle et demi après, les choses n’ont pas beaucoup changé, semble-t-il, dans l’esprit de certains. À quand une étude sociologique sérieuse sur les insanités diverses répandues dans les médias comme sur internet ?

Comme je l’ai dit dans mon post précédent, je pense pour ma part que le « collectif » se trompe lorsqu’il accuse Kamel Daoud d’épouser « une islamophobie devenue majoritaire».

Même si sa critique légitime d’un certain, ou de certains, islam(s) puisse être bien évidemment récupérée par des nuées d’islamophobes bon teint, à l’affut de la moindre occasion.

Mais qui n’est pas sujet à récupération ? Ces lignes mêmes le seront sans doute de quelque façon quelque part…

Il faut cependant en être conscient, et ne pas s’enfermer dans le déni : tout comme le djihadisme, l’islamophobie constitue en France un danger considérable, comme l’antisémitisme, son frère jumeau, dont il serait difficile de nier les dégâts dans l’Histoire.

Cela ne doit pas bien sûr arrêter le travail difficile et ingrat d’une critique respectueuse, compétente et informée, travail qui devrait être celui de tout penseur mais aussi de tout citoyen, qu’il s’agisse de religion, de politique, ou de tout autre composante de la vie de la Cité.

En font donc partie certaines mises au point qui me paraissent nécessaires, comme celle-ci.

Car il est dangereux de laisser subsister des erreurs et des sophismes qui polluent gravement les discours, comme c’est le cas des errements qui caractérisent actuellement la notion d’islamophobie.

Nul ne met en question le danger considérable que représentent le djihadisme et autres interprétations qui défigurent l’islam.

Mais un autre danger considérable se manifeste ici et maintenant, en France et en Europe: celui de joindre notre voix, par défauts d’analyses et de discernement, à celles qui feront que demain, le premier tour d’une élection présidentielle sera probablement remporté par une personne capable de comparer la présence de musulmans sur notre sol à l’occupation hitlérienne, alors même que la dite personne s’affiche lors de cérémonies en compagnie de nazis affirmés.

La probabilité d’une telle honte fait peu à peu son chemin, tant la levée des inhibitions est désormais manifeste.

Souvenons nous tout de même que les élections législatives allemandes de novembre 1932, qui ont amené Hitler au pouvoir, ont été remportées par le NSDAP, le parti national socialiste (Nazi), avec 33,1% des suffrages.

Il y a peut être des choses qu’il vaut mieux ne pas prendre à la légère.

Comme nous l’a montré Viktor Klemperer (Lti, la langue du Troisième Reich), la manipulation du vocabulaire en fait partie.

 

Ajout 13/03:

Lien à l’article bien documenté de Thomas Piketty:

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2016/03/12/l-europe-devient-elle-islamophobe_4881590_3232.html

Ajout du 18/03:

Quelques rapides remarques à propos d’un article qui m’a surpris par des affirmations qui me paraissent quelque peu spécieuses :

http://www.liberation.fr/debats/2016/03/14/radicalisations-et-islamophobie-le-roi-est-nu_1439535

D’autant plus que j’éprouve un grand respect pour les auteurs, en dépit de quelques interrogations sur certaines allégations encore récentes de Gilles Kepel, lorsqu’il prévoyait il y a à peine quelques années le déclin de l’islamisme…

Ma première remarque concerne des phrases telles que :

‘’«Radicalisation» comme «islamophobie» constituent des mots écrans qui obnubilent notre recherche en sciences humaines (…) Le corollaire de la dilution du jihadisme dans la radicalisation est la peur de «l’islamophobie» : l’analyse critique du domaine islamique est devenue, pour les nouveaux inquisiteurs, haram – «péché et interdit»’’.

Il me semble au contraire que, loin de constituer un « mot écran », le terme « islamophobie » à condition de le débarrasser du sophisme dénoncé ci-dessus, représente un vocable indispensable pour nommer de façon précise ce dont il est difficile de nier l’existence, telle qu’elle se manifeste entre autres dans les discours du FN ou de Trump, la montée de Pegida confirmée par celle de l’AFD, etc.

Bien sûr, il convient aussi de le distinguer de la critique légitime de certains aspects de l’islam (cf. mon post du 30/01) qui n’a certes aucune raison d’être frappée du « haram ».

Mais, encore une fois, c’est ici le respect de la signification des termes et non la confusion qui permettra le libre développement de « la recherche en science humaines », qui, sans cela, risquerait de passer à côté de phénomènes bien attestés : montée de l’islamophobie d’une part, dévoiement de l’islam de l’autre.

La seconde remarque concerne le différend entre les auteurs et Olivier Roy à propos de ce que ce dernier nomme, de façon à mon sens pertinente, « l’islamisation de la radicalité ».

Si en effet cette expression ne doit pas « dilue(r) dans la généralité un phénomène dont il interdit de penser la spécificité – fût-ce de manière comparative », ni occulter les différentes formes – à étudier bien sûr de façon précise  – de ce qui continue à être une caractéristique de certaines formes de l’islam, en quoi faudrait-il pour autant l’évacuer, alors que tant d’indices semblent montrer qu’elle permet elle aussi de désigner un phénomène qui se manifeste effectivement, en particulier chez nombre de « convertis » pour lesquels le besoin de radicalité précède selon toute probabilité la référence à un  « islam » qui demeure bien méconnu et bien problématique ?

[parmi nombre d’enquêtes similaires, cf. encore aujourd’hui:

http://abonnes.lemonde.fr/police-justice/article/2016/03/17/a-orleans-le-djihad-pour-tuer-l-ennui_4884442_1653578.html  ]

Sur ces point encore, comme pour ce qui est de « l’affaire Kamel Daoud », ne faudrait-il pas sortir d’une stérile opposition entre les « procès en sorcellerie » des uns et ceux des autres, en vue de favoriser l’abord analytique de phénomènes qui se caractérisent par une diversité telle qu’elle nécessite des approches différentes mais complémentaires ?

Encore et toujours quelques précisions terminologiques. À propos de « l’affaire » Kamel Daoud.

Me sentant de plus en plus mal à l’aise devant la tonalité dominante des interminables litanies de « réactions » qui accompagnent désormais tout article qui aborde de quelque façon la question de l’islam (le plus souvent amalgamée à celle des réfugiés, la collusion régulière de ces deux thèmes témoignant déjà d’une ambiguïté certaine, comme s’il allait de soi que tous les réfugiés étaient musulmans…), je rajoute quelques précisions terminologiques à mon post du 30/01 :

De la critique à la phobie. À propos de déclarations récentes de Mme Badinter et M. Valls et d’une dérive sémantique pas si innocente qu’elle le paraît.

De la même manière qu’il me paraît nécessaire que nos « intellectuels », et surtout nos politiques, fassent donc l’effort de distinguer clairement, dans leurs déclarations, la critique légitime de la phobie, la situation générale de l’opinion telle qu’elle se présente par les temps qui courent me paraît rendre indispensables d’autres précisions.

Elles ne rajouteraient que quelques mots et ne prendraient que quelques secondes à ceux qui rédigent des textes ou déclarations sur ce qui touche à l’islam, et auraient l’avantage, en levant d’emblée de dangereuses ambiguïtés, de désamorcer bien des discussions aussi stériles qu’inutiles.

1) L’islam ou les islams ?

La première de ces ambigüités touche au maniement du terme « islam » lui-même. Bien sûr, il est commode, pour aller plus vite, de parler d’islam, comme on parle de judaïsme, de christianisme, d’athéisme, etc. Et, lorsque les circonstances ne posent pas de problème particulier, il est vrai que de telles conventions terminologiques quelque peu rudimentaires peuvent suffire et se révéler pratiques.

Le problème est que, dans la situation conflictuelle qui est en ce moment la nôtre, ce terme devrait toujours être accompagné de précisions supplémentaires.

Car toute généralisation s’avère dangereuse.

Imaginerait-on, dans une discussion à propos des XVème et XVIème siècles européens, d’utiliser sans plus le terme « christianisme », alors que le mot recouvre, à cette époque en particulier, une multitude de mouvements, qui s’en réclament en l’interprétant de façons très différentes, le plus souvent antagonistes ?

De même, les occidentaux qui parlent commodément « d’hindouisme » et de « bouddhisme » sont-ils conscients de la multitude d’écoles, souvent très diverses, que recouvrent ces termes ?

Et qu’en est-il lorsqu’on parle d’athéisme ! Qu’y a-t-il de commun entre l’athéisme de Camus et celui de Staline ou de Pol Pot ?

Il ne faut donc pas être grand clerc en islamologie pour se rendre compte que le mot « islam » recouvre lui aussi une immense diversité d’approches et d’interprétations, diversité culturelle, historique, géographique, théologique. Chose qui est bien entendu confirmée par tous les connaisseurs tant soit peu sérieux de cette religion.

Dès lors, la première chose à faire, en bonne méthodologie, ne serait-elle pas de commencer par préciser de quoi on parle ?

Car ce qui peut suffire pour une discussion du café du Commerce par beau temps se révèle bien risqué et hasardeux lorsqu’on se trouve sur le pont en pleine tempête.

On peut certes penser – c’est mon cas – que le « collectif » qui fait la leçon à Kamel Daoud adopte à son égard un ton professoral et supérieur qui est un insupportable manque de respect vis-à-vis de la personnalité admirable et courageuse qu’il prétend sermonner.
http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/02/11/les-fantasmes-de-kamel-daoud_4863096_3232.html

Mais il faut reconnaître que certains arguments du dit « collectif » ne manquent pas de pertinence. Et rien n’empêche de les reprendre de façon pacifiée, sur un ton que je voudrais respectueux et bienveillant, j’oserais dire fraternel.

Car le fait de réduire « un espace regroupant plus d’un milliard d’habitants et s’étendant sur plusieurs milliers de kilomètres à une entité homogène », constitue selon toute évidence un contre sens.

Outre les distinctions connues du grand public (sunnisme, chiisme, etc.), qu’y a-t-il de commun, même dans un espace géographique et culturel plus restreint, entre la « théologie » d’un Mohamed Hammami et celle d’un Rachid Benzine, d’un Youssef Seddik, d’une Leila Ahmed ou de tant d’autres ? Peut-on, sans insulte grave, dont je pense Kamel Daoud incapable, accuser ces derniers, par exemple, d’entretenir dans ce qu’ils nous disent de l’islam, un « rapport à la femme » qui ferait que celle-ci est « est niée, refusée, tuée, voilée, enfermée ou possédée » ?

Et le fait que certaines tendances alimentent à l’évidence une telle vision de la femme justifie-t-il des généralisations qui transforment de façon hâtive et abusive ce type d’interprétation en « conviction partagée qui devient très visible chez l’islamiste » ?
http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/01/31/cologne-lieu-de-fantasmes_4856694_3232.html

Un tel glissement de l’islam à l’islamisme est en effet bien susceptible de faire le jeu de ceux qui n’attendent que ce genre de signal pour déverser sur les forums et les réseaux sociaux le genre de commentaires alors proprement islamophobes dont on observe avec stupeur la croissance décomplexée.

[Curieusement, le « collectif » tombe dans le même « glissement » : lorsqu’il est déclaré : « Certainement marqué par son expérience durant la guerre civile algérienne (1992-1999), Daoud ne s’embarrasse pas de nuances et fait des islamistes les promoteurs de cette logique de mort », la formulation est pour le moins ambigüe. Car les islamistes sont sans conteste les promoteurs de cette logique de mort. On ne voit pas en quoi Daoud devrait alors « s’embarrasser de nuances » pour les dénoncer comme il se doit. Ici, ce sont bien les auteurs du « collectif » qui opèrent un glissement bien ambigu, et confondent de façon fort douteuse « musulmans » et « islamistes »…].

On ne peut certes que louer le travail courageux de Kamel Daoud dans sa dénonciation des abus d’un certain islam. Pour ma part, j’estime indigne et illégitime de l’accuser, comme le fait le « collectif », d’épouser « une islamophobie devenue majoritaire ».

« L’islam est une belle religion selon l’homme qui la porte, mais j’aime que les religions soient un chemin vers un dieu et qu’y résonnent les pas d’un homme qui marche » (réponse de Kamel Daoud à Adam Shatz, Le Monde du 20/02/2016).

http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/02/20/kamel-daoud-et-les-fantasmes-de-cologne-retour-sur-une-polemique_4868849_3232.html?xtmc=daoud&xtcr=1

Mais il me semble difficile de nier certaines maladresses et réductions dans sa dénonciation, qui prêtent effectivement le flanc à de possibles récupérations islamophobes.

En particulier parce qu’il oublie, entre autres choses, de rappeler, à temps et à contretemps, que nombre de musulmanes et musulmans, femmes et hommes « qui marchent », se battent tout aussi courageusement, à l’intérieur de leur religion, pour sortir l’islam de ces ornières qui le défigurent.

De la même manière qu’il existe les Haredim et le judaïsme libéral, l’intégrisme catholique et le protestantisme libéral de Ferdinand Buisson, il existe une riche diversité de courants à l’intérieur de l’islam contemporain, en particulier ceux qui cherchent en ce moment en France et dans les pays francophones leur expression théologique, et qui ne peuvent être réduits à l’islamisme, encore moins au djihadisme. Ces courants ont plus que jamais besoin d’être soutenus face à un système médiatique qui les ignore et à une opinion publique portée à succomber une fois de plus à la constante historique tellement attestée de la recherche de boucs émissaires.

Quelques distinctions élémentaires, comme celle entre « islam » et «certaines interprétations de l’islam », qui se fait en deux secondes et trois mots, pourraient donc permettre à ceux qui interviennent sur le sujet de lever bien des ambiguïtés, et d’apaiser un climat qui a bien besoin de l’être.

2) Le respect de toutes les croyances.

Ces précautions indispensables, qui n’empêchent aucunement un abord critique quand il est nécessaire, permettraient aussi de parler d’une religion en respectant sa réalité et sa complexité, plutôt qu’en apportant de l’eau au moulin de ceux qui, de l’intérieur comme de l’extérieur, promeuvent sa construction fantasmatique et son approche névrotique et « phobique » (cf. post du 30 janvier).

Et c’est bien ce respect qui devrait être la caractéristique d’une approche française de la question des croyances, telle qu’elle est inscrite dans nos textes.

Car si la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, telle qu’elle est intégrée au préambule de la Constitution du 4 octobre 1958 précise que « nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi » (article 10), rejetant par-là même bien évidemment toute manifestation violente de type intégriste djihadiste, cette constitution elle-même précise dans son article 3 :
« La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances (…) ».

Il serait donc opportun de s’interroger pour savoir dans quelle mesure ce principe laïc de respect de « toutes les croyances » est vraiment effectif, et dans quelle mesure il transparaît dans nos discours, en particulier ceux de nos responsables politiques.

L’ombre de la phobie, qui s’étend sur les déclarations de certains, comme elle se répand sur les forums et réseaux sociaux de façon préoccupante, devrait nous inciter à relire nos textes fondateurs et notre Constitution, et à refaire du terme « respect » et de l’attitude qui le caractérise une composante essentielle de nos interventions.

D’Aylan, de la honte et de l’honneur. À propos de la rencontre d’Abd al Malik et d’Albert Camus.

Un bel éditorial de Jean Quatremer hier, dans « Libération » :
http://www.liberation.fr/planete/2016/02/07/les-egoismes-europeens-ont-tue-aylan-une-deuxieme-fois_1431655

C’était en septembre 2015. Il y a un siècle. Depuis, il y a eu et il y a chaque jour des centaines de petits Aylan et d’adultes qui meurent dans l’indifférence quasi générale des opinions, des médias et des responsables politiques européens.
Deux chiffres donnent une idée de l’ampleur du drame qui se joue aux frontières de l’Union : en 2015, 5350 personnes ont péri en essayant de traverser la Méditerranée. Et, selon Europol, l’agence chargée de coordonner le travail des polices des 28, plus de 10 000 enfants non accompagnés tout juste arrivés en Europe ont disparu en Europe ces deux dernières années, victimes de réseaux mafieux de traite d’êtres humains.
(…)
Tous ces étrangers ne sont certes pas des réfugiés fuyant des zones de guerre (ils représentent environ la moitié des arrivants), mais aucun être humain, absolument aucun, ne devrait être confronté à de telles épreuves. En quelques mois, la plupart des pays européens ont jeté par dessus bord leurs valeurs, celles héritées de la Seconde Guerre mondiale et de son cortège d’horreurs et qui ont fondé la construction communautaire.
Les pays d’Europe de l’Est, qui ont pourtant bien profité de l’ouverture des frontières des États de l’Europe de l’Ouest, bien sûr, mais aussi le Danemark, si fier de son modèle social, qui dépouille les migrants et les réfugiés de leurs biens à leur arrivée (sauf les alliances, ce qui est gentil on imagine), la Grande-Bretagne qui se lave les mains des migrants coincés à Calais et refuse d’assumer la conséquence de ses actes de guerre, la France, patrie autoproclamée des droits de l’homme qui préfère s’écharper sur la déchéance de nationalité, etc.
L’Allemagne et la Suède se sont retrouvées bien seules pour accueillir ce million de personnes (pour 500 millions d’Européens).

[soit 0,2% de la population européenne :

ajout du 15/02: (n’en déplaise aux grands courageux qui nous gouvernent : http://abonnes.lemonde.fr/europe/article/2016/02/15/a-munich-valls-critique-merkel-et-irrite-l-allemagne_4865352_3214.html?xtmc=valls&xtcr=1 )

ce sont 2 réfugiés pour 1000 habitants qui terrifient une Europe censée être le phare de la civilisation, et qui devient celui de l’égoïsme et de la honte !]

(…)
Pétrifiés par la peur d’une invasion fantasmée qu’ils entretiennent par leurs réactions, ils [les États européens] jettent par-dessus bord les valeurs sur lesquelles reposent les démocraties. Des régimes autoritaires, nationalistes et méprisants des droits de l’homme, voilà la réponse de dirigeants médiocres à un drame humanitaire sans précédent depuis la guerre.

Il se trouve que ce dimanche, nous sommes allés, Stultitia et moi, à l’une des dernières représentations de « l’Art et la Révolte. Abd al Malik rencontre Albert Camus ».

J’avais déjà fait allusion à Abd al Malik en ce qui concerne son beau livre sur la laïcité :

Pour une spiritualité laïque. Une lecture d’Abd al Malik avec Paul Ricœur et quelques autres.

Ce dernier spectacle qui se concentre sur « la pauvreté, la rencontre de l’autre et la lumière » comme le présente le livret de l’Astrada de Marciac où il avait lieu, entrecroise les références à Albert Camus et quelques magnifiques créations d’Abd al Malik (Soldat de plomb ; Gibraltar ; J’ai entendu parler de Naïma, etc.), ou performances de sa remarquable équipe (avec le danseur Salomon Asaro en particulier).

Dans le contexte qui est le nôtre, la beauté et l’actualité des références à l’honneur que présentent les textes choisis de Camus m’ont profondément ému :

J’essaie en tout cas, solitaire ou non, de faire mon métier, et si je le trouve parfois dur, c’est qu’il s’exerce principalement dans l’assez affreuse société intellectuelle où nous vivons, où on se fait un point d’honneur de la déloyauté, où le réflexe a remplacé la réflexion, où l’on pense à coups de slogans, et où la méchanceté essaie trop souvent de se faire passer pour l’intelligence.
Je ne suis pas de ces amants de la liberté qui veulent la parer de chaînes redoublées, ni de ces serviteurs de la justice qui pensent qu’on ne sert bien la justice qu’en vouant plusieurs générations à l’injustice.
Je vis comme je peux, dans un pays malheureux, riche de son peuple et de sa jeunesse, provisoirement pauvre de ses élites, lancé à la recherche d’un ordre et d’une renaissance à laquelle je crois.
Sans liberté vraie et sans un certain honneur, je ne puis vivre. Voilà l’idée que je me fais de mon métier.
(Testament politique, 22 janvier 1958).

Ou encore :

Notre monde tient ce mot (honneur) pour obscène. (…) Et cependant, oui, j’ai besoin d’honneur. Parce que je ne suis pas assez grand pour m’en passer.
(Préface à «L’envers et l’endroit »).

Ainsi que l’évocation de la « folie de l’équité », de la « dignité des vivants », de cette « révolte inlassable contre le mal », qui, même sans espoir visible, demeurent le seul honneur de l’art, de la philosophie, de la littérature, comme elles devraient être celui du Politique.

« L’obsession de la moisson et l’indifférence à l’histoire, écrit admirablement René Char, sont les deux extrémités de mon arc. »
Si le temps de l’histoire en effet n’est pas fait du temps de la moisson, l’histoire n’est qu’une ombre fugace et cruelle où l’homme n’a plus sa part.
Qui se donne à cette histoire ne se donne à rien et à son tour n’est rien. Mais qui se donne au temps de sa vie, à la maison qu’il défend, à la dignité des vivants, celui-là se donne à la terre et en reçoit la moisson qui ensemence et nourrit à nouveau.
Pour finir, ceux-là font avancer l’histoire qui savent, au moment voulu, se révolter contre elle aussi.
Cela suppose une interminable tension et la sérénité crispée dont parle le poète. Mais la vraie vie est présente au cœur de ce déchirement. Elle est ce déchirement lui-même, l’esprit qui plane sur des volcans de lumière, la folie de l’équité, l’intransigeance exténuante de la mesure.
Ce qui retentit pour nous aux confins de cette longue aventure révoltée, ce ne sont pas des formules d’optimisme, dont nous n’avons que faire dans l’extrémité de notre malheur, mais des paroles de courage et d’intelligence qui, près de la mer, sont même vertu.
Aucune sagesse aujourd’hui ne peut prétendre à donner plus.
La révolte bute inlassablement contre le mal, à partir duquel il ne lui reste qu’à prendre un nouvel élan.
L’homme peut maîtriser en lui tout ce qui doit l’être. Il doit réparer dans la création tout ce qui peut l’être.
Après quoi, les enfants mourront toujours injustement, même dans la société parfaite.
Dans son plus grand effort, l’homme ne peut que se proposer de diminuer arithmétiquement la douleur du monde. Mais l’injustice et la souffrance demeureront et, si limitées soient-elles, elles ne cesseront pas d’être le scandale.
Le « pourquoi ? » de Dimitri Karamazov continuera de retentir; l’art et la révolte ne mourront qu’avec le dernier homme.»
(L’Homme révolté).

Alors voilà : dans une France, une Europe, il faut l’espérer encore « riches de leurs peuples et de leurs jeunesses », mais tragiquement « pauvres de leurs élites », ne conviendrait-il pas de restaurer au plus vite le sens de l’honneur, celui-là même qui nous permettrait de ne pas passer à côté des innombrables Aylan dans une indifférence qui fait d’ores et déjà notre honte devant l’Histoire ?

Merci à Camus de nous le rappeler, et à Abd al Malik de réveiller ses textes avec une si belle et courageuse conviction.

De la critique à la phobie. À propos de déclarations récentes de Mme Badinter et M. Valls et d’une dérive sémantique pas si innocente qu’elle le paraît.

Stultitia me propose aujourd’hui une petite leçon de langue française.

Car elle s’étonne de glissements récurrents ces derniers temps, en particulier de celui qui veut nous faire passer de la « critique » à la « phobie ».

Glissement dont témoigne la déjà célèbre intervention d’Élisabeth Badinter dans la matinale de France Inter du mercredi 6 janvier :

« Il faut s’accrocher et il ne faut pas avoir peur de se faire traiter d’islamophobe, qui a été pendant pas mal d’années le stop absolu, l’interdiction de parler et presque la suspicion sur la laïcité. À partir du moment où les gens auront compris que c’est une arme contre la laïcité, peut-être qu’ils pourront laisser leur peur de côté pour dire les choses ».

Et aussi la façon dont une telle dérive sémantique a pu être reprise à son compte et défendue par un Premier Ministre.

J’admets que « se faire traiter d’imbécile » ne signifie pas nécessairement « être un imbécile », pas plus que « se faire traiter d’islamophobe » ne signifie pas toujours l’être effectivement. Le problème est de savoir quel type de déclaration a pu susciter ce jugement. S’agit-il de déclaration « à la Houellebecq »

De Christine Boutin à François en passant par Houellebecq : de quelques aventures tragi-comiques de la justice et de la sémantique.

ou autres qui arborent fièrement leurs opinions avec une ignorance et une irrationalité caractéristiques, auquel cas le qualificatif de « phobie » est amplement justifié,

ou bien s’agit-il de »critiques » rationnelles, informées, émises avec une connaissance approfondie du sujet dont on traite, auquel cas on ne voit pas pourquoi notre intellectuelle ne s’en est pas tenu à ce terme, qui est en français le terme adéquat pour désigner ce type de réflexion.

Car n’aurait-il pas été nécessaire, par les temps qui courent, de faire un minimum de pédagogie, de préciser, par exemple : « il ne faut pas avoir peur de critiquer certaines interprétations de l’islam sans pour autant céder à l’islamophobie« , etc. ou autres expressions similaires ?

Et pourquoi ces précisions n’ont-elles pas été apportées ?

Car autant on peut concevoir qu’un penseur, un philosophe ou un politique revendique comme un honneur le fait d’être traité de « critique »
[κριτικός, terme qui renvoie « à une activité spécifique de la raison : opérer des partages, des discernements, et porter des jugements » (La philosophie de A à Z) et qui est de la famille du verbe κρίνω, (krinô), qui signifie distinguer, trier, passer au tamis, au crible] ;

autant il est difficile d’admettre que ce même penseur, philosophe ou politique puisse accepter un qualificatif qui a à voir avec la « phobie »
[Du grec φόβος, phóbos, terme qui, d’après le Robert, désigne « une forme de névrose caractérisée par la peur morbide, l’angoisse de certains objets, actes, situations ou idées »].

En son sens étymologique, la critique s’efforce de soupeser rationnellement, d’évaluer de façon réfléchie, de discerner avec prudence afin de pouvoir porter des jugements pertinents.

Elle exige donc de récuser avec force toute opinion qui relèverait d’une « phobie » qui lui est antinomique, comme de démentir sans équivoque toute accusation qui réduirait la critique à la « phobie ». En ce sens, en effet la « phobie » doit demeurer, pour le penseur comme pour le politique, « le stop absolu« , la limite qu’il importe de ne pas approcher.

Ainsi, on ne voit pas en quoi se faire traiter de « phobique », quel que soit l’objet d’une telle « névrose » ou « peur morbide », pourrait constituer un titre de fierté dont on pourrait se parer dans les médias ou devant le peuple, comme le font pourtant  – non sans un certain snobisme branché de la provocation – bien des habitués des journaux et des ondes.

Et tout intellectuel, comme tout politique digne de ce nom, ne devrait-il pas faire en sorte de se garder de toute opinion ou déclaration qui pourrait donner à croire qu’il cède en quoi que ce soit à cette irrationalité morbide et névrotique qui caractérise hélas bon nombre de discours que l’on entend aujourd’hui en ce qui concerne en particulier les immigrés, les réfugiés ou l’islam ?

Discours qui ont à l’évidence l’intention bien arrêtée de jouer dangereusement avec un fond ambigu qu’il n’est hélas que trop facile d’éveiller dans le cœur de chacun.

À propos de résultats électoraux : petit exercice d’application de quelques réflexions du post précédent.

Que l’on se montre critique envers les déviations des religions, quelles qu’elles soient, celles du judaïsme, du christianisme, de l’islam, du bouddhisme ou autres, cela fait certes partie d’un légitime effort de clarification et de salubrité publique.
(Et, sur chacun de ces sujets Stultitia, s’inspirant de ses maîtres Érasme et Montaigne, s’efforce d’apporter, à son humble mesure, sa propre contribution) :

Essentialisme ou herméneutique ? Brève à propos de « L’Islam et l’Occident » (« Répliques » d’Alain Finkielkraut, avec Tareq Oubrou et Daniel Sibony).

Des papes, de la pédophilie, de l’ordination des femmes et de quelques autres rudiments de théologie sommaire.

Conversion contre l’islam versus conversion à l’islam. Et de la conversion à l’herméneutique comme condition préalable. Réfléchir avec Youssef Seddik.

etc…

D’un même effort critique relève d’ailleurs aussi la dénonciation du simplisme d’un athéisme « branché » qui ne peut que ridiculiser la philosophie, tout comme celle des dévoiements dogmatiques d’une « laïcardité » obtuse qui prétend transformer en arme contre les religions la laïcité, dont l’essence doit être au contraire de fournir un cadre assurant la liberté de conscience et de pensée.

Subprimes de la pensée et bulles intellectuelles. À propos de récentes inflations médiatiques à la Onfray et consorts.

À propos de « l’Iranien » de Mehran Tamadon. De la laïcité et du port du voile à l’université.

Mais accepter qu’au nom de cet indispensable travail de l’intelligence, on puisse abolir, même de façon allusive, la distinction entre critique et « phobie », il y a là un pas qu’aucun penseur, et encore moins aucune personnalité politique, ne devrait pouvoir se permettre.

Il est bien sûr légitime et indispensable de critiquer certaines compréhensions de l’islam. Bien des musulmans sont en première ligne pour le faire, comme nous le montre par exemple Tareq Oubrou lorsqu’il déclare que « la République n’a pas à reculer devant l’UOIF. La République doit être fidèle à ses valeurs » :

Essentialisme ou herméneutique ? Brève à propos de « L’Islam et l’Occident » (« Répliques » d’Alain Finkielkraut, avec Tareq Oubrou et Daniel Sibony).

Mais je n’ai pas entendu dire pour autant que Tareq Oubrou ait en cela revendiqué le titre d’islamophobe, ni même qu’il ait salué les allégations ignorantes d’un Onfray ou d’un Houellebecq.

De Christine Boutin à François en passant par Houellebecq : de quelques aventures tragi-comiques de la justice et de la sémantique.

Tout comme il est justifié de critiquer certaines compréhensions du christianisme, du judaïsme, etc.

Je n’en veux pour preuve que le magnifique film d’Amos Gitaï, « Le dernier jour d’Yitzhak Rabin »
http://www.telerama.fr/cinema/amos-gitai-le-dernier-jour-d-yitzhak-rabin-touche-un-nerf-a-vif-en-israel,135785.php
où le réalisateur dénonce les incitations au meurtre fomentées par certaines communautés juives intégristes, sans pour autant à ma connaissance se qualifier d’antisémite ou de « judéophobe » ;

ou encore Lydie Salvayre, lorsqu’elle rappelle la part active – et toujours pas reconnue – prise par la hiérarchie catholique espagnole à la « croisade » franquiste en faisant référence à Bernanos, qu’il serait difficile de soupçonner de « christianophobie ».

De la lecture de Lydie Salvayre comme thérapie contre l’Alzheimer spirituel. Et qu’il ne faut pas prendre les petites filles pour des enfants de chœur.

Il est donc inacceptable qu’une intellectuelle en vue ou un Premier Ministre puissent pactiser de façon aussi légère et désinvolte avec ce qui relève de la « phobie », l’islamophobie en l’occurrence, sans prendre la peine de la distinguer rigoureusement de la critique.

Car si eux ne le font pas, qui donc le fera?

Tout comme il serait inadmissible, même et surtout lorsqu’on dénonce certaines pratiques, qu’on puisse pactiser avec quoi que ce soit qui aurait à voir avec la judéophobie, l’homophobie, la christianophobie, ou toute autre « phobie » du même type, qu’elle concerne des orientations sexuelles, philosophiques ou religieuses.

[Petit rappel de notions philosophiques élémentaires : Contrairement à ce que prétendent à tort certains par ignorance du droit – cf. Caroline Fourest en particulier, La Tentation obscurantiste, Grasset 2005, chapitre « Le piège du mot islamophobie », – il convient de placer toutes ces « phobies » au même niveau. Le droit ne repose en effet aucunement sur le fait, qu’il soit génétique, biologique, psychologique, etc.. Ce n’est pas parce qu’une religion ou une philosophie relèveraient d’un libre choix alors que l’homosexualité n’en relèverait pas, car elle qualifierait « l’essence » des personnes homosexuelles, « ce qu’elles sont » et non leurs choix, comme le dit C. Fourest, que cela impliquerait que le droit devrait sanctionner la « phobie » envers la seconde et tolérer envers les premières une telle « phobie » sans la distinguer de la critique légitime. Par définition, le droit relève d’un impératif qui fait être le respect pour ce qu’il estime digne d’en bénéficier. Si un jour le droit décide que les animaux ne doivent plus être consommés, leur consommation sera sanctionnée par la loi. Non du fait de « ce qu’ils sont », (rien n’empêche en fait de les consommer, et notre droit actuel le permet) mais parce que le propre du droit est de décider de ce qui doit être en fonction des objectifs et des idéaux que se donne une société. Ainsi il est indifférent aux yeux du droit de savoir si une personne homosexuelle choisit ou non de l’être, de savoir « ce qu’elle est » (que ce soit du fait de la génétique, de la psychologie, de la sociologie, etc), question qui reste ouverte (cf. là-dessus par ex. S. Pinker, Comment fonctionne l’esprit, Seuil 2000, p.65-68 : qu’en serait-il en effet si la science montrait que l’homosexualité fait l’objet d’un choix : cela légitimerait-il alors l’homophobie, selon la « logique » de Caroline Fourest ?). L’argument n’a pas de pertinence. Il suffit que le droit – nécessairement autonome par rapport au fait, y compris scientifique -décide que tout être humain, homosexuel ou pas, doit être respecté, un point c’est tout. Tout comme le fait de constater scientifiquement la diversité, génétique, hématologique, dermatologique, culturelle, etc. des êtres humains dans l’ordre de « ce qui est » n’a aucune incidence sur l’éthique et le droit qui décident – ou non, car la régression est toujours possible, cf. nazisme, etc. – de leur conférer dans l’ordre de ce qui doit être la même dignité et les mêmes droits. De la même manière, c’est au droit et non au fait qu’il appartient, si une société le désire, d’autoriser ce qui relève de la critique tout en sanctionnant ce qui relève de la phobie. On pourrait faire une analogie avec les articles 24, 29 et 32 du chapitre IV de la Loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse (Version consolidée au 09 janvier 2015) qui, tout en affirmant la liberté d’expression, condamnent  » la diffamation commise (…) envers une personne ou un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée » tout autant que « la diffamation commise par les mêmes moyens envers une personne ou un groupe de personnes à raison de leur sexe, de leur orientation ou identité sexuelle ou de leur handicap. » ].

Oh ! Bien sûr, une certaine oligophrénie laïcarde mentionnée plus haut nous assurera aussi, à travers quelques-unes de ses figures les plus médiatiques, que l’islamophobie est une création des musulmans eux-mêmes, qui chercheraient par ce terme à discréditer et criminaliser toute critique les concernant, et qu’il serait donc en quelque sorte légitime de retourner le terme contre eux en assumant son islamophobie.

Mais en quoi l’évocation d’un tel « chantage à l’islamophobie », comme le qualifie Régis Debray,
http://www.marianne.net/regis-debray-chantage-islamophobie-est-insupportable-100239746.html
en dépit de son instrumentalisation bien sûr attestée chez certains, autoriserait-elle à ignorer l’indéniable montée – en France et ailleurs – des actes malveillants à l’encontre des musulmans alors même qu’ils croissent de 223% en France entre 2014 et 2015 ?
(Chiffres du ministère de l’intérieur, cités à la suite de l’intéressante interview de Bernard Cazeneuve dans :
http://www.la-croix.com/France/Bernard-Cazeneuve-Dans-Republique-notion-cardinale-respect-2016-01-19-1200732386 )

On le sait, un même « chantage à la « judéophobie » ou à l’antisémitisme prétend interdire toute critique des politiques menées en Israël à l’encontre des palestiniens.
En reconnaître l’existence voudrait-il dire pour autant que l’antisémitisme n’a pas existé ou n’existerait pas ?
Et qu’on pourrait considérer comme un acte de courage ou un titre de fierté « de se faire traiter d’antisémite » ?

De telles pratiques dissimulent bien mal, dans un cas comme dans l’autre, des négationnismes et des « levées des inhibitions » dont on pensait le caractère idéologique réservé à certains courants politiques bien connus.

Il est d’autant plus inquiétant de les voir désormais s’affirmer au grand jour dans un certain monde intellectuel, se répandre dans les médias à travers des figures qui ne brillent pas spécialement par leur discernement critique, jusqu’à contaminer le discours des plus hauts responsables politiques.

Or, tout comme il y a des levées des inhibitions qu’il vaut mieux ne pas susciter

À propos de résultats électoraux : petit exercice d’application de quelques réflexions du post précédent.

il y a des tabous lexicaux avec lesquels il vaudrait mieux ne pas jouer à la légère.

Légitimer la sémantique de la phobie fait partie de ces jeux pour le moins ambigus.

Est-il d’ailleurs ici question de légèreté, tant on constate l’ampleur des efforts sciemment déployés en vue de séduire une certaine catégorie de l’électorat sensible à de telles dérives?

J’avais dans mon dernier post reproduit une citation tirée du livre de Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer, Seuil 2015, p.208-209 :

« H. Welzer [Les guerres du climat. Pourquoi on tue au XXIème siècle, Gallimard 2009] montre comment une société peut lentement et imperceptiblement repousser les limites du tolérable au point de remettre en cause ses valeurs pacifiques et humanistes, et sombrer dans ce qu’elle aurait considéré comme inacceptable quelques années auparavant ».

Bien des signes paraissent indiquer que ce glissement imperceptible « des limites du tolérable » est désormais en cours.

La banalisation de la revendication de la « phobie » au détriment de la critique en fait partie.

Saluons donc le travail de ceux qui, en dépit bien sûr de maladresses à redresser, nous aident à conserver aux mots leur sens, nous évitant ainsi de dévoyer, en même temps que notre langage, l’éthique dont il est porteur.

http://www.liberation.fr/debats/2016/01/26/lettre-de-soutien-a-jean-louis-bianco_1429038

http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/01/24/de-quoi-valls-est-il-le-nom_4852581_3232.html

http://www.lavie.fr/debats/edito/laicite-un-peu-de-raison-26-01-2016-70080_429.php
etc…, etc…, etc…

Ajout du 31/01:

Un bon article, qui fait le point sur « l’affaire » Badinter-Bianco et fait honneur à cette « laïcité de sang froid », que prône le grand spécialiste Jean Baubérot, par ailleurs signataire de la « lettre de soutien à Jean Louis Bianco ». Même s’il n’en va pas forcément de même de certains commentaires qu’il suscite…

http://www.lemonde.fr/societe/article/2016/01/30/les-musulmans-redoutent-le-piege-de-la-division_4856466_3224.html?xtmc=les_musulmans_redoutent&xtcr=1

***

«  »Infliger aux «enfants des rues nord-africains le châtiment qu’ils méritent» ».

http://www.liberation.fr/planete/2016/01/30/suede-des-hommes-masques-agressent-les-refugies-au-centre-de-stockholm_1430063

Mais dormons en paix, braves gens! Sans doute s’agit-il de « chantage à l’islamophobie »…

Ajout du 01/02:

Une « remarque » que j’ai postée en réponse à une critique dans les discussions de l’article de Julia Pascual mentionné plus haut (« les musulmans redoutent… »). Je l’ajoute en tant que précision apportée à ce débat:

« J’espère qu’E. Badinter a effectivement de bonnes intentions, mais elle se trompe en se fourvoyant dans le lexique de l’islamophobie. Pour moi comme pour nombre de musulman(e)s, c’est par islamophilie que nous critiquons ce que certains font de l’islam. Tout vocabulaire pousse au crime de l’islamophobie doit en effet être récusé à temps et à contretemps. »

Car autant je peux critiquer une certaine politique française, autant je dénie à quiconque le droit de me qualifier de « francophobe ». Je n’ai certes pas à « avoir peur de me faire traiter » de ce qualificatif », mais si c’était le cas, je mettrais immédiatement tout en œuvre pour le récuser, tout comme si l’on me traitait de judéophobe, d’antisémite ou d’homophobe.

Encore une fois, les mots ont un sens, et le terme de phobie ne doit pas être assimilé à celui de critique sous peine de grave perversion. Le fait qu’une telle perversion puisse ne pas être délibérée ne constitue pas une raison pour ne pas la signaler.

Ajout du 02/02:

Un rappel salutaire, en dépit de nombreux commentaires navrants dans les « réactions », bien caractéristiques hélas du « glissement » dont il a été question plus haut et d’un état préoccupant de la pensée :

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2016/02/01/la-france-sans-les-musulmans-ne-serait-pas-la-france_4857016_3232.html
Pour l’historien, le philosophe, le scientifique ou le poète, l’islam a fait et continue à faire partie des forces civilisatrices de l’Occident, au même titre que le judaïsme, le christianisme, l’humanisme de la Renaissance et des Lumières, etc..

Mais, là encore, il faut se garder des manichéismes simplistes qui distinguent une fois pour toutes les gentils et les méchants.

L’homme est ainsi fait, nous dit encore Freud, que chacun de ces courants a en permanence à se confronter à son double de l’ombre et à le combattre :

L’athéisme qui devait changer le monde a engendré les terreurs, massacres de masse et totalitarismes que nous savons ; toute religion connaît ses inquisitions et ses intégrismes criminels.

D’où l’importance de ne rien lâcher sur la laïcité, qui, lorsqu’elle ne glisse pas vers la caricature stupide et la sémantique de la phobie, permet cette coexistence respectueuse et cet enrichissement mutuel, seuls capables d’orienter vers la lumière les facettes diverses qui confèrent son intérêt à l’aventure humaine.

Ajout du 03/02:

Encore un excellent article que j’avais laissé passer:

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2016/01/21/pour-aborder-la-laicite-il-faut-rappeler-le-droit-seulement-le-droit_4851342_3232.html

Ajout du 04/02:

Encore un exemple de « chantage à l’islamophobie« , je présume…

http://www.liberation.fr/planete/2016/02/03/obama-defend-les-musulmans-americains-contre-les-offensives-islamophobes_1430925

Aux États-Unis, « Dans ce contexte délétère, les attaques visant mosquées et musulmans sont en augmentation. D’après un décompte du professeur Brian Levin, de l’université de Californie, les crimes haineux visant la communauté musulmane ont triplé en 2015, avec un pic au cours des derniers mois de l’année. «Nous sommes une famille américaine. Lorsqu’une partie de cette famille se sent séparée, infériorisée ou prise pour cible, cela déchire les fondements de notre nation», a souligné Barack Obama ».

« Apprendre le chemin de l’enfer, pour l’éviter », ou revenir enfin au politique. Réflexion sur « l’effondrement », avec Philippe Bihouix, Pablo Servigne et Raphaël Stevens.

Lors d’une recension d’Alan Weisman (post du 27/03/2014) j’avais évoqué cette réflexion de Machiavel, tirée d’une Lettre à Guichardin du 17 mai 1521 :

« Ils voudraient un prédicateur qui leur apprenne le chemin du paradis, et moi je voudrais en trouver un qui leur apprenne celui du diable […]. Je crois que ce serait la vraie manière d’aller au paradis que d’apprendre le chemin de l’enfer, pour l’éviter ».

Or, nos politiques continuent hélas de ressembler à ces prédicateurs qui, au lieu de « pourvoir et par digues et par levées », « d’organiser des forces » capables de résister aux catastrophes à venir, se contentent de quelques manifestations électoralistes à grand spectacle, montagnes médiatiques qui accouchent de souris parfaitement anecdotiques, incapables de répondre en profondeur aux défis posés par la « verità effettuale della cosa », ces réalités auxquelles nous avons à nous confronter.

Dans un post précédent,

Quelques brèves : sur le mythe de la croissance verte et sur la nécessité d’envisager une « économie de l’effondrement ». Et sur Pasolini, les homosexuels, les femmes, et les scandales dans l’Église catholique.

j’avais brièvement évoqué deux livres qui me paraissent essentiels, tous deux parus dans la collection « Anthropocène » des Éditions du Seuil : L’âge des low tech. Vers une civilisation techniquement soutenable, de Philippe Bihouix (2014), et Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, de Pablo Servigne et Raphaël Stevens (2015).

Ils font partie de ces réflexions qui nous ramènent à une approche authentiquement politique, au sens étymologique et machiavélien du terme, de souci et d’engagement pour le bien-être et la survie de la Cité, de la communauté des humains.

Je voudrais me risquer aujourd’hui à en présenter de façon un peu plus approfondie quelques éléments d’analyse et de synthèse « croisées », ces deux livres me paraissant aller dans une même direction.
Ces réflexions nécessairement sommaires et lacunaires ne pouvant évidemment pas se substituer à une lecture de ces ouvrages, tant ils demandent à être réfléchis, approfondis et discutés en détail.

Je prolongerai cet abord analytique des trois premières parties par une quatrième, non pas critique (car je manque des compétences requises pour émettre sur de tels sujets des critiques pertinentes), mais du moins « questionnante » et « interrogative », car il me semble que les diagnostics posés par les auteurs, et auxquels j’adhère pour l’essentiel, ne peuvent pas ne pas susciter dans l’esprit du citoyen lambda que je suis des interrogations auxquelles les ébauches de solutions proposées ne fournissent pas de réponses suffisantes.
(Les auteurs reconnaissant d’ailleurs avec honnêteté qu’ils ne présentent pas de « solutions », celles-ci étant encore à chercher, mais de simples ébauches de réflexion).

1. Urgence du retour au réel au-delà du déni :

Nous le savons bien, la Cop21 nous l’a rappelé à sa manière (sur laquelle on reviendra…), la situation de la planète est grave. Ou plutôt la situation de l’homme dans l’environnement tel qu’il l’a modelé sur cette planète et tel qu’il menace aujourd’hui de le transformer de manière inédite.

Plutôt que de faire une fois de plus la liste des symptômes, je voudrais simplement reproduire le « tableau de bord » que nous propose, en deux parties, le livre de P. Servigne et R. Stevens (je citerai désormais : S&S) aux pages 33 et 34 :

(cliquer pour agrandir)

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Ces graphiques manifestent que « de nombreux paramètres de nos sociétés et de notre impact sur la planète montrent une allure exponentielle » (S&S p. 32). Suit une énumération interminable (démographie, PIB, consommation d’eau et d’énergie, utilisation de fertilisants, concentration de gaz à effet de serre, taux d’extinction des espèces, etc. etc.).
Autant de développements exponentiels dont on sait qu’ils sont le fruit de « l’âge de la machine thermique et des technosciences » (S&S 35) qui ont remplacé les « sociétés agraires et artisanales » (id. ibid.).

Cet avènement d’un type de civilisation désormais en grande partie mondialisé a entraîné des progrès décisifs (dans le domaine de la santé, de l’alimentation, du confort, etc.) à l’origine de l’augmentation exponentielle de la population, et donc de la consommation et de l’impact que nous faisons subir à notre environnement.

Mais nous savons que ce régime de consommation croissante est intenable, du fait du caractère fini de nos ressources (énergies non renouvelables, minerais, matières premières, etc.). Une croissance infinie n’étant pas concevable dans un monde fini.

« De 1 milliard d’individus en 1830, nous sommes passés à 2 milliards en 1930. Puis, c’est l’accélération : il ne faut que 40 ans pour que la population double une fois de plus. Quatre milliards en 1970. Sept milliards aujourd’hui. En l’espace d’une vie, une personne née dans les années 1930 a donc vu la population passer de 2 milliards à 7 milliards ! Au cours du XXe siècle, la consommation d’énergie a été multipliée par 10, l’extraction de minéraux industriels par 27 et celle de matériaux de construction par 34. L’échelle et la vitesse des changements que nous provoquons sont sans précédent dans l’histoire » (S&S 36).

(à propos des matériaux de construction, cf. la recension de l’article « Tués pour du sable », dans mon post du 15/09/2015 :

Quelques brèves : sur l’émigration, la démographie, la « Sagesse Cosmique », Alejandro et Julio Llamazares.

De plus, l’extrême complexité de notre civilisation a multiplié sa vulnérabilité d’une façon elle aussi exponentielle, sans précédent dans l’histoire de l’humanité : vulnérabilité des systèmes financiers, à la merci des crises, vulnérabilité des systèmes informatiques, à la merci de bugs ou d’attaques terroristes, vulnérabilité de notre agriculture de plus en plus dépendante de la mécanisation, de la chimie, de l’informatique, vulnérabilité de notre industrie et de nos technologies de pointe, vulnérabilité de nos réseaux d’interconnexions, etc.

« Au total, six millions de pièces sont nécessaires pour construire un Boeing 747. Pour assembler ses avions, Boeing fait appel à près de 6 500 fournisseurs basés dans plus de 100 pays et effectue environ 360 000 transactions commerciales chaque mois. Telle est l’incroyable complexité de notre monde moderne.
En l’espace de 50 ans, nous avons vécu une interconnexion globale de la plupart des régions du monde. L’information, la finance, le commerce et ses chaînes d’approvisionnement, le tourisme, ainsi que les infrastructures qui sous-tendent tous ces flux, tous ces systèmes se sont étroitement connectés
Pour le physicien Yaneer Bar-Yam, spécialiste en science des systèmes et directeur du New England Complex Systems Institute de Cambridge (États-Unis), ‘’une société en réseau se comporte comme un organisme multicellulaire’’ : la plupart des organes sont vitaux, on ne peut amputer une partie sans risquer la mort de l’organisme. Ce qu’a découvert ce chercheur, c’est que plus ces systèmes sont complexes, plus chaque organe devient vital pour l’ensemble de l’organisme. À l’échelle du monde, donc, tous les secteurs et toutes les régions de notre civilisation globalisée sont devenus interdépendants au point de ne pouvoir souffrir d’un effondrement sans provoquer le vacillement de l’ensemble du métaorganisme. Autrement dit, nos conditions de vie à ce moment et à cet endroit précis dépendent de ce qui s’est passé il y a peu à de nombreux endroits de la Terre. Ce qui laisse penser que, comme Bar-Yam le souligne, ‘’la civilisation [industrielle] est très vulnérable’’ » (S&S 107-108).

L’ensemble de ces éléments amène à penser que :

« Nous disposons aujourd’hui d’un immense faisceau de preuves et d’indices qui suggère que nous faisons face à des instabilités systémiques croissantes qui menacent sérieusement la capacité de certaines populations humaines – voire des humains dans leur ensemble – à se maintenir dans un environnement viable »(S&S 14).

Pour certains scientifiques comme James Lovelock par exemple (cité S&S 74), les bouleversements climatiques en particulier pourraient impacter considérablement l’avenir de l’espèce humaine : « Quoi qu’il en soit, si de tels bouleversements se produisent, peu d’habitants, parmi les milliards que compte la planète, devraient survivre ».

Pourtant, loin de susciter la réflexion féconde qui pourrait faire émerger des solutions, cette situation qui est la nôtre fait généralement l’objet d’un « déni collectif décomplexé qui caractérise si bien notre époque » (S&S 18).

« Le plus fascinant et le plus étrange dans la problématique des catastrophes est qu’il n’est pas rare que nous sachions ce qui se passe – et ce qui risque de se passer -, mais que nous n’y croyons pas. En effet, personne ne peut dire aujourd’hui qu’il manque des données scientifiques sur les constats alarmants ou que les médias n’en font pas assez mention. Mais, force est de constater que, pour la plupart des gens, ces informations ne sont pas crédibles. ‘’Nous tenons la catastrophe pour impossible dans le même temps où les données dont nous disposons nous la font tenir pour vraisemblable et même certaine ou quasi certaine. […] Ce n’est pas l’incertitude, scientifique ou non, qui est l’obstacle, c’est l’impossibilité de croire que le pire va arriver’’. » (S&S 222. La citation est de J.P. Dupuy, Pour un catastrophisme éclairé, Paris, Seuil, 2002, p. 142-143).

Le premier travail essentiel à accomplir sera donc celui de « dénier le déni », de considérer la réalité en face, non pour en désespérer, mais pour nous donner les moyens d’affronter le plus sereinement et raisonnablement possible les bouleversements considérables, et les probabilités croissantes de catastrophes que suppose, de façon mathématique, un tel état des lieux.

Ce que J. P. Dupuy nomme donc le « catastrophisme éclairé », ou nos auteurs la « collapsologie » (du latin collapsus, ‘’qui est tombé d’un seul bloc’’).

« Le but n’est pas de nourrir le simple plaisir scientifique d’accumulation des connaissances, mais plutôt de nous éclairer sur ce qui nous arrive et qui pourrait nous arriver, c’est-à-dire de donner un sens aux événements. C’est aussi et surtout une manière de traiter le sujet avec le plus de sérieux possible pour pouvoir discuter sereinement des politiques à mettre en place dans une telle perspective » (S&S 20).

En quoi pourraient donc consister de telles « politiques » ?

2. On passe au vert et on recommence, ou le mythe de la « croissance verte ».

« Les limites de notre civilisation sont imposées par les quantités de ressources dites ‘’stock’’, par définition non renouvelables (énergies fossiles et minerais) » (S&S 38).

Ce constat de bon sens est pourtant loin d’être partagé. La Cop21 en particulier nous a offert le spectacle – prévisible –
http://petrole.blog.lemonde.fr/2015/05/25/le-climat-cest-cuit-pourquoi-la-conference-climatique-de-paris-sera-un-succes/
d’une multitude d’industriels et de chefs d’État « bien intentionnés », qui pensent qu’il suffirait de quelques mesurettes visant à réguler de façon minimale et par ailleurs peu contraignante la hausse de la température et de « passer au vert » pour maintenir ou retrouver cette idyllique croissance qui a fait jusqu’à aujourd’hui le confort d’une bonne partie de l’humanité. Et aussi, bien sûr, le grand profit du capital. Industriels et chefs d’État ou autres ministres qui, bien évidemment, se positionnent tous désormais sur ce « créneau porteur », les premier ne tarissant pas de publicité (la Cop21 a été à ce niveau une bonne opération marketing…), les seconds de démagogie.

Hélas, la situation semble un brin plus complexe.

Penchons-nous un peu pour commencer sur la notion de « taux de retour énergétique » :

« Le bon sens veut que, dans une entreprise d’extraction, la quantité d’énergie que l’on récolte soit supérieure à l’énergie investie. Logique. Si on récolte moins que ce qu’on investit, cela ne vaut pas la peine de creuser. Ce rapport entre l’énergie produite et l’énergie investie s’appelle le taux de retour énergétique (TRE ou ERoEI en anglais pour Energy Return on Energy Invested).
« C’est un point absolument crucial. Après un effort d’extraction, c’est le surplus d’énergie qui permet le développement d’une civilisation. Au début du XXe siècle, le pétrole étasunien avait un fantastique TRE de 100:1 (pour une unité d’énergie investie, on en récupérait 100). On creusait à peine, le pétrole giclait. En 1990, il n’était plus que de 35:1, et aujourd’hui, il est d’environ 11 :1. À titre de comparaison, le TRE moyen de la production mondiale de pétrole conventionnel se situe entre 10:1 et 20: l (…)
Le concept de TRE ne s’applique pas qu’aux énergies fossiles. Pour obtenir de l’énergie d’une éolienne par exemple, il faut d’abord dépenser de l’énergie pour rassembler tous les matériaux qui servent à leur fabrication, puis les fabriquer, les installer et les entretenir. Aux États-Unis, le solaire à concentration (les grands miroirs dans le désert) offrirait un rendement autour de 1,6:1. Le photovoltaïque en Espagne, autour de 2,5:1. Quant à l’éolien, il afficherait un bilan à première vue plus encourageant d’environ 18:1. Malheureusement, ces chiffres ne tiennent pas compte du caractère intermittent de ce type d’énergie et de la nécessité d’y adosser un système de stockage ou une centrale électrique thermique. Si on tient compte de cela, le TRE des éoliennes redescendrait à 3,8:1. Seule l’hydroélectricité offrirait un rendement confortable situé entre 35:1 et 49:1. Mais outre le fait que ce type de production perturbe sérieusement les habitats naturels, une étude récente a montré que les 3 700 projets en cours ou planifiés dans le monde n’augmenteraient la production électrique mondiale que de 2 % (de 16 à 18 %).
En résumé, les énergies renouvelables n’ont pas assez de puissance pour compenser le déclin des énergies fossiles, et il n’y a pas assez d’énergies fossiles (et de minerais) pour développer massivement les énergies renouvelables de façon à compenser le déclin annoncé des énergies fossiles. Comme le résume Gail Tverberg, actuaire et spécialiste de l’économie de l’énergie, « on nous dit que les renouvelables vont nous sauver, mais c’est un mensonge. L’éolien et le solaire photovoltaïque font autant partie de notre système basé sur les énergies fossiles que n’importe quelle autre source d’électricité ».
(S&S 53-54).

Approche partagée et complétée par l’ingénieur spécialiste des métaux Philippe Bihouix :

« Si vous interrogez des spécialistes des métaux, la plupart vous diront qu’il n’y a pas de problème fondamental. Certes la qualité des minerais – leur concentration en métal est en forte baisse (cuivre, zinc, plomb…), avec l’épuisement des grandes mines à forte teneur en métal. Mais il suffira de creuser plus profond, d’extraire plus de minerai de moindre qualité. « Toute chose égale par ailleurs », donc, il n’y a pas de risque de pénurie. Cependant, il faudra dépenser plus d’énergie par tonne de métal produite : et c’est là que les ennuis commencent » (L’âge des low tech, je citerai « LT », p.63).
(…)
« Pour en revenir à la question métallique, des énergies fossiles moins accessibles entraînent également un besoin accru en métaux : il suffit de comparer un simple puits texan avec son homologue deep offshore, gigantesque plateforme métallique entourée d’une nuée de bateaux de ravitaillement, d’hélicoptères » (LT 65).
(…)
« Mauvaise nouvelle, c’est également le cas pour les énergies renouvelables, qui font massivement appel aux ressources métalliques, et des plus rares, comme le néodyme et le dysprosium dans les aimants permanents pour les génératrices d’éoliennes, le gallium, l’indium, le sélénium, le cadmium ou le tellure pour les panneaux photovoltaïques à haut rendement (technologies CIGS ou Cd-Te), le cuivre qui est utilisé en quantité plus importante par unité d’énergie produite (LT 66).
(…)
Nous pourrions nous permettre des tensions sur l’une ou l’autre des ressources, énergie ou métaux. Mais le défi est que nous devons maintenant y faire face à peu près en même temps : plus d’énergie nécessaire pour les métaux moins concentrés, plus de métaux nécessaires pour une énergie moins accessible. Le pic de pétrole sera donc vraisemblablement accompagné ou suivi d’un pic de tout, un «peak everything» (LT 66-67).

Et ce n’est pas non plus le poncif incantatoire à la mode de «l’économie circulaire » qui règlera la question, car le recyclage, bien sûr indispensable, est loin d’être la panacée rêvée:

« Bien sûr, il y a une autre différence entre l’énergie et les métaux: ceux-ci, une fois extraits, ne sont pas perdus comme les énergies fossiles parties en fumée. Il suffirait donc de les recycler indéfiniment, une fois extraite la quantité adéquate (mais laquelle ?) de métaux nécessaires à notre société. Même si, en réalité, en vertu du second principe de la thermodynamique, on en dissipe toujours un peu, que ce soit au moment du recyclage lui-même (la perte au feu) ou pendant l’usage (la pièce de monnaie qui s’use imperceptiblement au fil du temps, car « le fer et le cuivre se vont usant et consumant par le seul attouchement des mains de l’homme»).
Malheureusement, il existe des limites physiques, techniques et sociétales au recyclage dans un monde aussi technicisé que le nôtre. D’abord, certains matériaux, comme les polymères thermodurcissables (polyuréthanes par exemple), ne peuvent tout simplement pas être refondus. D’autres, comme les emballages alimentaires ou médicaux, sont souillés et inexploitables.
Ensuite, la complexité des produits, des composants (dizaines de métaux différents dans un téléphone portable ou un ordinateur) et des matières (milliers d’alliages métalliques différents, mélanges de plastiques et d’additifs, matériaux composites) nous empêche d’identifier, de séparer et de récupérer facilement les matières premières. Ainsi du nickel, pourtant facilement repérable (aciers inoxydables) et assez coûteux, qui n’est recyclé correctement qu’à 55%. 15% sont bien captés et recyclés, mais perdus « fonctionnellement » ou avec « dégradation de l’usage » car ils ont été noyés dans de l’acier carbone de bas de gamme, tandis que 35 % sont égarés entre mise en décharge et incinération. En trois cycles d’utilisation, on perd donc de l’ordre de 80 % de la ressource. Et il s’agit d’un métal plutôt bien recyclé, le pourcentage de récupération ne dépassant pas 25 % pour la plupart des « petits » métaux.
Enfin, pour une part non négligeable, les métaux font également l’objet d’usages dispersifs, donc non recyclables. Ils sont utilisés comme pigments dans les encres et les peintures, comme fertilisants, additifs dans les verres et les plastiques, pesticides (…)
Perte par dispersion (à la source), perte mécanique (la boîte de conserve, l’agrafe et le stylo partis en décharge), perte fonctionnelle (par recyclage inefficace), perte entropique (marginale) : tel est notre destin, le cercle vertueux du recyclage est percé de partout, et à chaque « cycle » de consommation on perd de manière définitive une partie des ressources » (LT 69).

Bien évidemment, tout ceci remet radicalement en question l’idée d’une « croissance verte» telle que la voudraient nos politiques et nos entrepreneurs capitalistes, qui souhaiteraient retrouver des taux de croissance aptes à satisfaire leurs électorats pour les premiers, et, pour les seconds, la perspective d’immenses champs d’éoliennes et de panneaux photovoltaïques à renouveler tous les 30 ou 50 ans, histoire de faire tourner les usines et de continuer à engranger les profits.

« Les technologies que nous espérons salvatrices ne font qu’ajouter à ces difficultés. En misant sur le tout-technologique pour notre lutte contre le changement climatique, nous risquons fort de créer de nouvelles pénuries (elles-mêmes nécessitant un recours accru à l’énergie) et d’accélérer ainsi le système de manière involontaire. Car les « technologies vertes » sont généralement basées sur des nouvelles technologies, des métaux moins répandus et contribuent à la complexité des produits, donc à la difficulté du recyclage. Prenons quelques exemples.
Pour réduire de quelques grammes les émissions de C02 par kilomètre, sans renoncer ni à la taille ni aux performances (principalement la vitesse et la résistance au choc) des véhicules, la seule solution, en dehors du rendement du moteur lui-même, est de les alléger. Pour cela, on utilise des aciers de haute performance, toujours plus complexes, alliés avec de petites quantités de métaux non ferreux (manganèse, vanadium, niobium, titane…): non seulement ceux-ci ne sont plus récupérables en fin de vie (et sont recyclés en acier carbone pour armatures à béton du bâtiment), mais le niveau attendu de « pureté » des alliages est tel qu’il est nécessaire d’y employer des aciers de première fonte.
(…)
Pour développer les énergies renouvelables de manière significative, sans remise en cause de nos exigences en termes de continuité de service, il serait (sera ?) nécessaire de relier les milliers d’éoliennes, de « fermes » photovoltaïques et de dispositifs de stockage (dans les batteries de véhicules, sous forme de méthane, d’hydrogène, etc.) par des smart grids (réseaux intelligents) afin de permettre à tout instant l’équilibre entre une offre erratique et intermittente et une demande variable, avec des consommateurs qui seront connectés par des compteurs eux aussi « intelligents » et communicants (Linky d’ERDF, en phase pilote) permettant d’effacer la demande. Un tel macrosystème technique sera basé sur de très nombreux équipements high tech, bourrés d’électronique et de métaux rares » (LT 71-72).
(…)
« Indéniablement nous pouvons, et devons, développer les énergies renouvelables. Mais ne nous imaginons pas qu’elles pourront remplacer les énergies fossiles et nous permettront de maintenir la débauche énergétique actuelle. Les promoteurs de projets titanesques qui font régulièrement la une des grands journaux et magazines, selon plusieurs variantes comme Desertec ou le plan B « Wind Water Sun » de Mark Z. Jacobson de l’université Stanford, font pourtant semblant d’y croire.
Desertec propose l’installation, d’ici 2050, de vingt centrales solaires à concentration (CSP) dans le Sahara, afin de produire 700 TWh (milliards de kWh) par an (13 % de la consommation électrique européenne actuelle). Et ce pour 400 milliards d’euros, inclus les lignes à haute tension. Ce qui en fait une électricité à peu près aussi chère que celle de l’EPR de Flamanville (avec 8,5 milliards d’euros pour 13 TWh/an, selon les dernières annonces), ce qui n’est pas peu dire. D’ailleurs, preuve de la viabilité économique bien incertaine du projet, la plupart des industriels partenaires s’en sont récemment retirés, mais les beaux effets d’annonce n’en sont pas moins restés dans notre inconscient collectif.
Certes, un quadrilatère de quelques dizaines ou centaines de kilomètres de côté dans le Sahara pourrait fournir toute l’électricité mondiale, mais ces calculs de coin de table ne veulent rien dire. Pour produire les 22000 TWh de la consommation électrique mondiale (en 2011), il faudrait installer l’équivalent de cinq cents années de production actuelle de panneaux solaires (ou, plus modestement, cent vingt années pour la consommation électrique européenne) ! Sans oublier qu’au bout de quarante ans au plus, il faudrait tout recommencer, étant donné la durée de vie des panneaux photovoltaïques. Et qui passerait le balai à chaque tempête de sable sur les dizaines de milliers de kilomètres carrés de panneaux?
Encore faut-il ne pas confondre électricité mondiale et énergie mondiale: je vous passe les assommants calculs (ne pas confondre énergie primaire et énergie finale, comparer les rendements des moteurs thermiques et électriques…), mais il faudrait alors au bas mot deux mille années de production de panneaux solaires. Bien sûr, je suis un peu de mauvaise foi, car on peut faire de la croissance (verte) des capacités de production, par exemple les décupler (on l’a déjà largement fait par le passé) ou les centupler. Mais quel défi industriel, tellement improbable ! Il faudrait commencer par construire des usines d’usines de panneaux, des bases logistiques monstrueuses… sans parler, surtout, de la disponibilité en métaux, en matériaux synthétiques, issus du pétrole et difficilement recyclables.
« Wind Water Sun » propose de couvrir les besoins en énergie de l’ensemble du monde, uniquement avec des renouvelables, d’ici 2030. Pour cela, il faudrait installer 3,8 millions d’éoliennes de 5 MW et 89000 centrales solaires de 300 MW chacune (on admirera la précision toute mathématique des chiffres). En s’y mettant en 2015, il faudrait donc installer en quinze ans 19000 GW d’éoliennes: sachant que l’on en a installé 40 GW au plus par an ces cinq dernières années, il s’agirait tout bonnement de multiplier par trente la capacité de production et d’installation actuelle. M. Jacobson n’a manifestement jamais mis les pieds dans une usine, et ne sait pas qu’il faut aussi de l’acier, du ciment, des résines polyuréthanes, des terres rares et du cuivre, des bateaux et des grues, entre autres, pour fabriquer et installer une belle éolienne «propre».

[À ce propos, quelle est d’ailleurs à ce jour la proportion des éoliennes et des panneaux solaires fabriqués dans des usines tournant aux énergies renouvelables et non au charbon ou au pétrole ?]

« Et comment ne pas mentionner des technologies enthousiastes comme l’énergie des vagues et de la houle, tel le système Pelamis (un boudin de 150 m de long pour 750 kW de puissance, soit une production annuelle d’environ 2,7 GWh, millions de kWh). Pour produire l’équivalent d’un seul réacteur nucléaire (8 TWh), il faudrait installer la bagatelle de 3000 boudins, dans 75 fermes océaniques de 130 hectares chacune. Nos derniers marins pêcheurs vont devoir apprendre à slalomer, et prière de ne pas rire, car certaines de ces solutions « innovantes », comme les hydroliennes, sont en test, avec de l’argent public.
Il existe des scénarios plus sérieux, bien sûr, comme négaWatt pour la France, dont l’immense mérite est de commencer par questionner le besoin, et de projeter une baisse significative de la consommation énergétique à l’horizon 2050. La production de 200 TWh en éolien et 90 TWh en solaire photovoltaïque, en complément d’une exploitation forte et systématique de la biomasse, reste cependant un objectif très ambitieux (à comparer à la production mondiale actuelle, de l’ordre de 450 TWh et 60 TWh respectivement).
Bref, que l’on se le dise : éolien, solaire, biogaz, biomasse, biocarburants, algues ou bactéries modifiées (…) hydrogène, méthanation, quels que soient les technologies, les générations ou les vecteurs, nous serons rattrapés par un des facteurs physiques : impossible recyclage des matériaux (on installe d’ailleurs aujourd’hui des éoliennes et des panneaux solaires à base de matériaux que l’on ne sait pas recycler), disponibilité des métaux, consommation de surfaces, ou intermittence et rendements trop faibles. Les différentes énergies renouvelables ne posent pas forcément de problème en tant que telles – mieux vaut probablement une éolienne qu’un générateur de même puissance au diesel – mais c’est l’échelle à laquelle certains imaginent pouvoir en disposer qui est irréaliste. Le déploiement généralisé du bon mix d’énergies renouvelables reste à penser et ne pourra répondre que difficilement à certains usages. En particulier, la question des transports et celle du stockage (et donc de la capacité à adapter la production à la demande très variable) n’ont pas de réponse satisfaisante, avec un besoin en métaux irréaliste (batteries) ou des pertes de rendement trop grandes (gazéification et méthanation). Il n’y a pas assez de lithium sur terre pour équiper un parc de plusieurs centaines de millions de véhicules électriques, et pas assez de platine pour un parc équivalent de véhicules à hydrogène. Et rappelons, une bonne fois pour toutes, que l’hydrogène n’est pas une source d’énergie, mais seulement un vecteur. Nul doute que le pétrole, et surtout le charbon, sont encore là pour longtemps. Même si ce n’est pas une bonne nouvelle… » (LT 75-79)
(…)
« Enfin, il faut garder en tête que les besoins s’emballent, notamment sous l’effet du « rattrapage » des pays « émergents et de l’effet démographique. C’est bien de gagner quelques points ou dizaines de points de pourcentage sur le rendement d’un procédé industriel. Mais, en parallèle, la consommation de charbon ou d’aluminium a augmenté de 60% en dix ans. D’une manière ou d’une autre, il va falloir changer de braquet » (LT 79-80).

Et ce n’est certes pas le mirage de la « robotisation » – délire à la mode et nouveau déni du « peak everything » – qui permettra de le faire :
http://abonnes.lemonde.fr/robotique/article/2016/01/03/robotisation-generale_4841007_4620106.html

Cf. encore, sur la « mystification » de la « croissance verte », ces deux articles, parmi d’autres, du même Philippe Bihouix :
http://rue89bordeaux.com/2015/09/du-mythe-de-la-croissance-verte-a-un-monde-post-croissance/
http://www.reporterre.net/La-croissance-verte-est-une-mystification-absolue

Ce n’est donc pas de la « croissance verte » qu’on peut attendre la résolution de nos problèmes. Elle présente même un danger certain, considérable, de fournir un alibi qui substituerait à la « croissance carbonée », responsable des ravages que nous savons, une croissance « présentable » (du moins à très court terme), parce que non carbonée, alors qu’étendue à l’échelle de l’humanité elle ne ferait que poursuivre et même accélérer l’épuisement irrémédiable à moyen terme de nos dernières ressources.

Et l’on entrevoit déjà combien la frénésie d’investissement dans ce genre de croissance soi-disant propre ou « écoresponsable » promet, après quelques lendemains très lucratifs pour certains (toujours les mêmes, bien sûr…), des surlendemains qui ne peuvent que tragiquement déchanter.

On pourrait faire ici un parallèle avec la « révolution verte », laquelle, partant d’une nécessité compréhensible d’assurer à court terme les besoins alimentaires des humains dans l’après-guerre, a rendu rapidement possible l’explosion démographique exponentielle à l’origine, certes des « trente glorieuses » de la croissance, mais aussi des problèmes majeurs de surexploitation des ressources et de bouleversements climatiques et environnementaux que nous connaissons aujourd’hui.

Cf. là-dessus :

Politique, démagogie, démographie. Une petite recension d’Alan Weisman : « Compte à rebours. Jusqu’où pourrons-nous être trop nombreux sur terre ? »

3. Organiser une décroissance viable plutôt que subir un effondrement catastrophique.

Si donc la « croissance verte », nouveau « must » tellement invoqué, se révèle illusoire et surtout conçue pour maintenir quelques temps encore les bénéfices, politiques ou économiques, de certains (« Après nous le déluge »…) plutôt que pour assurer à l’ensemble des êtres humains un avenir durable, quelles peuvent être les solutions viables ?

Là encore, nos auteurs s’accordent sur la seule alternative envisageable, celle de la décroissance, afin de stabiliser puis d’inverser le plus rapidement possible la série d’exponentielles mentionnées plus haut.

Et ceci consiste tout simplement à anticiper et organiser de façon volontaire et raisonnée ce que nous serons autrement obligés de subir de toute manière de façon involontaire et catastrophique : « la fin définitive de la croissance économique mondiale » (S&S 57), conséquence inéluctable de la finitude de nos ressources.

« Il nous faut prendre la vraie mesure de la transition nécessaire et admettre qu’il n’y aura pas de sortie par le haut à base d’innovation technologique – ou qu’elle est en tout cas si improbable, qu’il serait périlleux de tout miser dessus. On ne peut se contenter des business models émergents, à base d’économie de partage ou de la fonctionnalité, peut-être formidables mais ni généralisables, ni suffisants.
Nous devrons décroître, en valeur absolue, la quantité d’énergie et de matières consommées. Il faut travailler sur la baisse de la demande, non sur le remplacement de l’offre, tout en conservant un niveau de « confort » acceptable » (Ph. Bihouix, .Du mythe de la croissance verte à un monde post croissance, article mentionné plus haut).

Il nous faut désormais intégrer le fait que rien ne sera plus comme avant, et que, sur bien des plans, notre pain blanc a déjà été mangé.

Mais il ne tient qu’à nous de faire que ce constat ne soit pas simplement négatif : le pain noir aussi peut être un aliment goûteux, et surtout durable ! Et la sobriété, lorsqu’elle est choisie en connaissance de cause, peut aussi bien que l’abondance être source de joie.
Nous le savons, les gens et les peuples les plus heureux sont loin d’être nécessairement les plus nantis.

« Une surpopulation mondiale, une surconsommation par les riches, et de piètres choix technologiques » [P.R. et A. Ehrlich] ont mis notre civilisation industrielle sur une trajectoire d’effondrement. Des chocs systémiques majeurs et irréversibles peuvent très bien avoir lieu demain, et l’échéance d’un effondrement de grande ampleur apparaît bien plus proche qu’on ne l’imagine habituellement, vers 2050 ou 2100. Personne ne peut connaître le calendrier exact des enchaînements qui transformeront (aux yeux des futurs archéologues) un ensemble de catastrophes en effondrement, mais il est plausible que cet enchaînement soit réservé aux générations présentes. Telle est l’intuition, que nous partageons avec bon nombre d’observateurs, qu’ils soient experts scientifiques ou activistes.
Il est gênant de le dire, tant la posture est souvent ridiculisée, mais nous sommes devenus catastrophistes. Soyons clairs, cela ne signifie nullement que nous souhaitons les catastrophes, ni que nous renonçons à nous battre pour en atténuer les effets, ou encore que nous sombrons dans un pessimisme irrévocable. Au contraire ! Même si l’avenir est sombre, « nous devons nous battre, car il n’y a aucune raison de nous soumettre passivement aux faits ». Être catastrophiste, pour nous, c’est simplement éviter une posture de déni et prendre acte des catastrophes qui sont en train d’avoir lieu. Il faut apprendre à les voir, accepter leur existence, et faire le deuil de tout ce dont ces événements nous priveront. C’est selon nous cette attitude de courage, de conscience et de calme, les yeux grands ouverts, qui permettra de tracer des chemins d’avenir réalistes. Ce n’est pas du pessimisme !
La certitude est que nous ne retrouverons plus jamais la situation « normale » que nous avons connue au cours des décennies précédentes. (…)
Il y a eu par le passé de nombreux effondrements de civilisations qui restaient confinés à certaines régions. Aujourd’hui, la mondialisation a créé des risques systémiques globaux, et c’est la première fois que la possibilité d’un effondrement à très grande échelle, presque globale, est devenue envisageable. Mais cela ne se fera pas en un jour. Un effondrement prendra des vitesses, des formes et des tournures différentes suivant les régions, les cultures et les aléas environnementaux. Il doit donc être vu comme une mosaïque complexe où rien n’est joué à l’avance.
Penser que tous les problèmes seront résolus par le retour de la croissance économique est une grave erreur stratégique. À la fois car cela présuppose qu’un retour à la croissance est possible, mais surtout, car aussi longtemps que les dirigeants se concentreront sur cet objectif, aucune politique sérieuse de préservation de la stabilité du climat et des écosystèmes ne pourra être mise en place pour faire ce qui est nécessaire : réduire considérablement et rapidement la consommation de carburants fossiles. Tous les débats actuels entre relance et austérité ne sont donc que des distractions qui détournent des questions de fond. En fait, il n’y a même pas de « solutions » à chercher à notre situation inextricable (predicament), il y a juste des chemins à emprunter pour s’adapter à notre nouvelle réalité.
Se rendre compte de tout cela, c’est entamer un renversement. C’est voir que soudainement, l’utopie a changé de camp : est aujourd’hui utopiste celui qui croit que tout peut continuer comme avant. Le réalisme, au contraire, consiste à mettre toute l’énergie qui nous reste dans une transition rapide et radicale, dans la construction de résilience locale, qu’elle soit territoriale ou humaine ». (S&S 249-252)

Mais un tel réalisme laisse aussi entrevoir « d’autres moyens de faire la fête ».

« Aujourd’hui, les chemins à prendre – car il y en a – sont à peine balisés, et ils mènent à un changement radical de vie, une vie moins complexe, plus petite, plus modeste, et bien cloisonnée aux limites et aux frontières du vivant. L’effondrement n’est pas la fin mais le début de notre avenir. Nous réinventerons des moyens de faire la fête, des moyens d’être présent au monde et à soi, aux autres et aux êtres qui nous entourent. La fin du monde ? Ce serait trop facile, la planète est là, bruissante de vie, il y a des responsabilités à prendre et un avenir à tracer. Il est temps de passer à l’âge adulte » (S&S 256-257).

4. Vers un avenir de « low tech ». Accord global sur l’évidence, mais des interrogations, cependant.

La poursuite d’une croissance par la high tech « verte » ne se révélant pas soutenable à moyen et long terme, il faut donc « changer de braquet », comme il est dit plus haut.

 » Puisque le système high tech va dans le mur (ou vers la falaise, ne chipotez pas), pourquoi ne pas tenter autre chose, prendre le contre-pied et se tourner vers les low tech, les basses technologies ? Concrètement, qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ? Inutile d’essayer de dresser une liste exhaustive des « bonnes » technologies contre les « mauvaises (…) Comme pour le high tech, la définition restera floue et les frontières de toute manière perméables. (…) Quand nous évoquons les basses technologies, c’est donc plutôt, à ce stade, d’orientations, de principes généraux, que nous devons parler, fondés sur le renoncement réfléchi à l’espoir d’une «sortie par le haut» basée sur des percées technologiques à venir. Des principes visant à effectivement diminuer notre prélèvement de ressources ». (LT 113).

J’avoue que si je partage entièrement le constat rapporté dans les paragraphes précédents, ainsi que la solution globale qui ne peut en effet passer que par une décroissance radicale en tant que « principe visant à diminuer notre prélèvement en ressources », les dispositions pratiques proposées par nos auteurs pour parvenir à ce but me laissent dubitatif par ce qui me semble être leur décalage par rapport à l’ampleur des défis à affronter.

Ce dont ils sont d’ailleurs conscients, car ils ne prétendent pas présenter des solutions, mais seulement ébaucher à titre d’hypothèses quelques orientations possibles :

« il ne s’agit que de pistes, de quelques réflexions incomplètes. Je n’ai pas la prétention d’avoir réponse à tout, ni aux quoi, ni aux comment », nous dit Ph. Bihouix (LT 164).

Bien sûr, proposer l’abandon des sacs en plastique ou le retour à la consigne des bouteilles en verre (LT 130), le rechapage des pneus (LT 120), limiter à 40 ou 60km/h la vitesse de voitures plus légères consommant moins d’1 litre aux 100 km (LT 199), étendre le co-voiturage (LT 192) et revenir au vélo, « la vraie voiture propre » (LT 192-193), traquer les gaspillages et « l’obsolescence programmée » en recourant systématiquement à des équipements moins sophistiqués et plus réparables (cf. LT 138-139 ; « petit éolien », solaire thermique, etc. : « faire robuste et simple avec des matériaux et des technologies éprouvées »), prôner le retour à une économie plus locale et autres évolutions similaires va à l’évidence dans le bon sens.

Mais il me semble tout de même qu’on reste encore très largement loin du compte !

Surtout en ce qui concerne la question de l’énergie.

Bien sûr, la première urgence est évidemment celle des indispensables économies, urgence soulignée par nos auteurs :

« Il n’y a donc pas de produit ou de service plus écologique, économe en ressources, recyclable, que celui que l’on n’utilise pas. La première question ne doit pas être «comment remplir tel ou tel besoin (ou telle envie…) de manière plus écologique ? » mais « pourrait-on vivre aussi bien, sous certaines conditions, sans ce besoin?».
Il s’agit donc d’ « acquérir le réflexe d’une « écologie de la demande » (décroissante), plutôt qu’une «écologie de l’offre» (croissance verte) ».
« Pourquoi couvrir des hectares de panneaux solaires pour alimenter des panneaux publicitaires énergivores dans les rues ou les gares et des écrans plats dans les bureaux de poste ? » (LT 114-115).

Si l’on veut en effet échapper aux attraits illusoires de la « croissance verte » et à ses conséquences tout aussi suicidaires que celles de la croissance « classique », il s’agira donc en premier lieu de réduire nos besoins.

Mais n’est-il pas bien aventureux de faire croire que cette réduction suffirait à résoudre les problèmes de 7 milliards de personnes, qui seront 11 à 14 milliards à la fin du siècle ?

Car des besoins vitaux, même réduits, demeurent des besoins qu’il faudra satisfaire, surtout lorsqu’il s’agit de besoins énergétiques propres à assurer le fonctionnement de notre agriculture, de nos industries et artisanats les plus fondamentaux, du logement, de l’éclairage et du chauffage, de nos services les plus basiques, etc.

Il faudrait évidemment chiffrer tout cela de façon précise et détaillée, ce que nos auteurs avouent être dans l’impossibilité de faire, et qu’on ne peut leur reprocher étant donnée la complexité de la tâche.

Mais les solutions qu’ils proposent pour pourvoir aux besoins énergétiques d’une humanité future sans pour autant retomber dans les pièges dénoncés de la « croissance verte » et du « macrosystème » évoqué plus haut (avec ses grandes éoliennes high tech, ses gigantesques « fermes » photovoltaïques dévoreuses de métaux et de terres rares, ses smart grids – toutes choses de toute façon condamnées à moyen terme par le « peak everything » – ses bases logistiques entraînant la création de routes, de bétonnages terrestres et sous-marin, de flottes d’hélicoptères et de bateaux indispensables au off shore, de réseaux complexes de câbles, etc., et donc une ponction considérable en ressources et de très importants dégâts environnementaux), ces solutions laissent tout de même dubitatif :

Car, en l’absence des énergies fossiles (charbon, pétrole, gaz, nucléaire) et si l’on refuse de plus le « macro-système » de la « croissance verte », en appeler au « petit éolien » (LT 138-139), à une hydroélectricité qui plafonne déjà, à la biomasse et au biogaz (quid alors de la disponibilité des déchets organiques dans une agriculture d’où les intrants chimiques devront disparaître ? cf. LT 186 et la question cruciale du « retour à la terre des nutriments »), au « principe d’acceptation de la moindre performance », ainsi qu’à assumer la « non disponibilité immédiate de l’énergie » (c’est-à-dire arrêter de s’éclairer, de se chauffer et … de travailler lorsque le vent ne souffle pas ou quand le soleil ne brille pas… cf. LT 140) paraît tout de même bien léger pour assurer la survie de milliards de personnes.

La génération à laquelle j’appartiens a connu, dans les années 50, celles de mon enfance, un monde qui ressemblait un peu à celui que décrivent nos auteurs comme pouvant être celui de notre futur : jusqu’au début des années 70, ma grand-mère qui vivait à la campagne ne disposait pas d’eau courante et allait la chercher à la pompe. Elle préparait sa nourriture dans la grande cheminée de la cuisine, parcimonieusement alimentée par des chutes de bois, rarement sur un vieux gaz à deux feux. Cette cuisine étant la seule pièce chauffée de la maison, en dehors des visites des enfants et petits-enfants, lors desquelles on allumait dans les chambres deux ou trois petits poêles « Mirus », qui venaient en aide aux grosses couettes de duvet et à la « bassinoire » pour réchauffer l’atmosphère de façon essentiellement symbolique.
À cette occasion aussi, quelques rares lampes de 40 watts demeuraient allumées un peu plus longtemps que d’habitude, sous le regard vigilant de la grand-mère, prompte à en dénoncer le gaspillage.
Inutile de dire que l’électro-ménager – et ne parlons pas bien sûr de l’électronique ! – étaient inexistants, à part un poste de radio, lui aussi utilisé de façon parcimonieuse.
Par ci-par là, dans la campagne, le « petit éolien » montait poussivement l’eau des puits (et pas plus), et, dans les années 50, quelques rares voitures individuelles, surtout de type 2CV (ces « pots de yaourt » qui devraient d’urgence redevenir nos voitures d’après Ph. Bihouix, cf. LT 140 ; 198), sillonnaient des routes dont beaucoup ne connaissaient pas encore ce dérivé du pétrole qu’est le goudron, l’essentiel des transports s’effectuant encore par le train et le bus, et la tournée du facteur se faisant certes « à l’américaine », mais à bicyclette toutefois !.

Quoiqu’évidemment bien moins diversifiée, la fourniture alimentaire était suffisante. Pas de supermarchés, mais un dense réseau de proximité (marchés, petits commerces, boulangeries, boucheries, épiceries…) faisant pour l’essentiel appel à la production locale.

Pour ma part, j’avoue que j’ai la nostalgie de ce monde-là, dont la sobriété naïve permettait de mieux distinguer l’essentiel de l’accessoire, et dont la « déconnection » rendait possibles d’autres types de relations humaines, rythmées par le tic-tac de la pendule centenaire, qui se moquait bien de « l’obsolescence programmée » (la preuve : elle marche encore !). Et que je ne craindrais aucunement son retour pour nos petits-enfants. J’ose dire bien au contraire !

C’est d’ailleurs un monde de ce genre que connaissent encore une bonne partie des habitants de la planète, dont certains, on le sait, estiment leur taux de « bonheur national brut » plus élevé que le nôtre. C’est encore dans un monde de ce type que sont apparues, ne l’oublions pas, la plupart des grandes intelligences à l’origine des inventions qui ont rendu possible le « développement » des XXème et XXIème siècles, ainsi que d’immenses artistes, écrivains, philosophes, etc.

Mais voilà : il y a tout de même quelques précisions à apporter :

Tout d’abord, malgré ce qui nous semble désormais être sa frugalité et sa « rusticité », ce monde était déjà, depuis plus d’un siècle dans les pays les plus développés – dont faisait partie celui de ma grand-mère – le fruit d’une révolution industrielle où les énergies carbonées jouaient un rôle déterminant. C’était déjà le monde des privilégiés du charbon et du pétrole.

Car il fallait bien fabriquer avec quelque chose les poêles Mirus, les cuisinières Godin, les bus, les trains, et les quelques « pots de yaourt » qui circulaient sur les routes, fournir le charbon pour le chauffage des citadins, des écoles, faire tourner les hôpitaux, transporter aux halles de Paris ou de Lyon les poissons de Boulogne, les fruits du Lot et Garonne ou les fromages d’Auvergne (qu’il fallait tout d’abord produire…), ou aux petites épiceries de campagne les poissons séchés ou salés, ou les conserves de sardines qui constituaient l’essentiel de la consommation des produits de la mer (qu’il fallait tout d’abord pêcher…), habiller la population, faire tourner les aciéries et les usines Formica ou Lustucru, etc. etc. etc.

Tout ce confort inouï, même s’il nous paraît spartiate, était assuré par ce charbon et ce pétrole qu’il faut désormais remplacer de toute urgence.

Mais surtout, ce monde comptait alors quelques 5 milliards d’habitants de moins que le nôtre (la population mondiale était de 2,5 milliards d’habitants en 1950 ; de 3 milliards en 1960), et entre 9 et 11 milliards de moins que celui qu’on nous prévoit pour la fin du siècle (la France comptait, elle, 40 millions d’habitants en 1950, elle en compte aujourd’hui 67 millions, et on en prévoit 80 à l’horizon 2100). Et sur cette population réduite, seule une minorité privilégiée bénéficiait du dit « confort ».

Si donc on table sur un modèle sans énergies fossiles ni nucléaire, et de plus sans le « macrosystème » du « renouvelable » high tech, ses terres rares et ses smart grids, et s’il faut alors se contenter de « petit éolien » (celui qui tirait à grand peine l’eau des puits dans mon enfance…), de biogaz, de biomasse et du déjà existant en hydroélectricité, j’avoue que j’ai bien du mal à penser que « ça le fera »…

Surtout s’il faut, de plus, et en toute cohérence, relocaliser au moins une partie de notre production industrielle (qui ne consomme plus aujourd’hui en France « que » 23% de nos ressources en énergie) et agricole, pour lutter contre la gabegie des transports inutiles, etc.
Cette nécessaire relocalisation signifiant alors des dépenses énergétiques supplémentaires considérables au niveau national.

Or, les scénarios « alternatifs » les plus optimistes comme celui du rapport de l’ADEME 2015
http://www.ademe.fr/mix-electrique-100-renouvelable-analyses-optimisations

ou le ou le scénario Négawatt 2011
http://www.negawatt.org/scenario-negawatt-2011-p46.html

tablent tous sur le high tech en ce qui concerne en France le développement du renouvelable, voire – puisque l’intermittence et la quasi impossibilité de stockage efficace est le problème de ce type d’énergie – sur une part non négligeable d’énergie fossile de substitution, au moins (ou prétendument… cf exemple catastrophique de l’Allemagne, etc. voir là-dessus mon post du 18/10/2014 mentionné ci-dessous et les liens) à titre de transition.

On connaît les problèmes posés par ces modèles et les critiques dont ils peuvent être l’objet.
Cf. par ex. :
http://www.lemonde.fr/economie/article/2015/12/02/l-illusion-d-une-electricite-100-renouvelable_4822316_3234.html?xtmc=balibar&xtcr=3

http://sciences.blogs.liberation.fr/home/2015/11/ademe-un-mix-%C3%A9lectrique-100-enr.html

[ajout du 26/02: j’apprends juste, avec bien du retard, l’arrêt du blog remarquable de Sylvestre Huet et son départ de Libération. Un grand merci à vous ! En espérant que vos contributions continueront de quelque manière…

ajout: le blog de Sylvestre Huet est désormais hébergé par Le Monde. Voir le lien ci-contre ].

ainsi que les liens cités dans mes posts :

Des vertus comparées du surf et de la plongée sous-marine, ou quand la transition énergétique suppose la stabilité démagogique. Ainsi que du bon usage de Mr. Jancovici.

Quelques brèves : à propos d’un rapport de l’ADEME, d’Oskar Gröning et de Michel Onfray. Et toujours du Pape et de l’homosexualité…

Est-il alors raisonnable de penser qu’un degré de « frugalité suffisante » – même s’il est, pour moi du moins, souhaitable – comparable à celui des années 50, puisse être assuré pour tous en 2100 dans un monde de 11 milliards d’habitants (selon l’hypothèse basse) alors même que les énergies carbonées concentrées qui le rendaient possible à l’époque pour ces quelques privilégiés occidentaux doivent de toute urgence être abandonnées ?

J’avoue que les propositions ébauchées par nos auteurs ne me permettent pas de l’envisager avec sérieux.

Peut-on alors essayer d’articuler la pertinence du diagnostic qu’ils posent avec des scénarios un peu plus vraisemblables ?

C’est avec une grand perplexité et humilité que je m’y risque.
– En constatant d’abord, qu’une fois de plus, le paramètre essentiel de la démographie, s’il est présent (cf. LT 206 ; S&S 169ss ; 171 ; 181, 202 etc.) me semble dans l’ensemble sous-estimé.

Car, si nos auteurs proposent, à juste raison, une décroissance globale et radicale de la consommation d’énergie, de biens, de services, etc., décroissance sans équivalent sur le long terme dans l’histoire de l’humanité – au point que P. Servigne envisage des politiques de rationnement (S&S 240) dont on a du mal à imaginer qu’elles pourraient se limiter au volontariat – celle-ci paraît au moins aussi difficile et aléatoire à mettre en œuvre qu’une politique résolue de décroissance démographique, relativement « bénigne » et aux résultats rapides : rappelons qu’une politique de « l’enfant unique » étendue au niveau mondial ramènerait en un siècle la population mondiale aux alentours de 1,6 milliard d’habitants, ce qui semble constituer la population optimale étant données les possibilités de l’écosystème qui est le nôtre.

Sur tout cela, cf. :

Politique, démagogie, démographie. Une petite recension d’Alan Weisman : « Compte à rebours. Jusqu’où pourrons-nous être trop nombreux sur terre ? »

Une telle politique paraît de plus à notre portée : le taux mondial actuel de fécondité étant de 2,6 enfants par femme, l’objectif de 1 enfant ne paraît pas si lointain ou irréaliste, s’il faisait l’objet bien sûr de de politiques résolues qui sauraient en présenter la nécessité vitale.

Et il est clair que cette réduction « à la source » de la consommation et de la pollution, si elle n’est pas pour autant suffisante, et en dépit des problèmes spécifiques qu’elle poserait (cf. post cité), permettrait d’envisager les questions de l’avenir de l’humanité de façon plus sereine.

La problématique incontournable d’une indispensable évolution vers une « humanité low tech » paraîtrait aussitôt plus envisageable et moins utopique.

Car s’il paraît difficile d’assurer par le seul low tech les besoins en nourriture et en énergie de 11 ou 14 milliards d’êtres humains, ce genre de technologie paraît beaucoup mieux proportionné à une population 5 ou 6 fois inférieure, sans pour autant négliger une sobriété et une économie circulaire qui demeureront encore le seul moyen de contourner du mieux possible le « peak everyting ».

Pour ma part, je ne vois toujours pas comment on peut raisonnablement, en dépit des difficultés politiques (et/ou religieuses ; cf. posts cités plus haut) qu’elle suppose, faire l’impasse sur une telle condition préalable.

À propos des dites « difficultés », cf. encore la citation d’Herman Daly, tirée de l’ouvrage d’A. Weisman rappelé plus haut, en PS du post :

Rien de nouveau sous Frère Soleil. À propos des « langues régionales » et de la démographie pontificale.

– Mais il ne faut pas se leurrer : que ce soit en ce qui concerne la décroissance « énergétique » ou la décroissance démographique (ou, dans le meilleur des cas, ces deux décroissances simultanées) il est nécessaire d’envisager une phase de transition, et c’est bien là que se concentreront les difficultés.

Là encore, la perspective de nos auteurs, qui semble le plus souvent passer d’un « tout carboné » à un « tout low tech » sans suffisamment aborder la réalité complexe de la phase intermédiaire, me paraît inadaptée pour envisager (encore une fois dans le meilleur des cas…) l’accompagnement de notre population actuelle de plus de 7 milliards d’habitants vers une décroissance énergétique et démographique la plus non-violente possible.

Étant donnés les aléas et les difficultés d’un tel passage, n’est-il pas nécessaire de conserver, de façon transitoire, quelques « high tech » (en précisant bien toutefois ce caractère éminemment transitoire rendu obligatoire par l’approche inéluctable du «peak everything », et non bien sûr en maintenant l’illusion – si profitable aux politiques et aux capitalistes – d’une « croissance verte » façon COP 21…).

Se posera donc la question du choix le plus pertinent de ces « high tech » à conserver de façon à permettre la transition : et tant qu’à en conserver, voire à en promouvoir certaines pour un temps, autant privilégier bien sûr les plus efficaces, et, dans le domaine de l’énergie, celles qui ont le rendement le plus concentré et n’ont pas besoin d’adosser leur intermittence à des énergies de substitution carbonées non-renouvelables (cf. dans le post cité ci-dessous les cas désastreux de l’Allemagne, Espagne, etc.) ou exigent des systèmes de stockage disproportionnés, polluants et peu performants.

C’est dans cette perspective que j’assume, à défaut de mieux et sans trop de « dissonance cognitive » [cf. S&S, en note p. 327 : « État de tension désagréable provoqué par des « connaissances, opinions ou croyances sur l’environnement, sur soi ou son propre comportement » incompatibles entre elles (Leon Festinger, Henry Riecken et Stanley Schachter, L’échec d’une prophétie, [1956] Paris, PUF, 1993] mes positions exprimées à propos de la place du nucléaire et d’un modèle « à la suédoise » [en dépit des risques évidents maintes fois soulignés, et que nos auteurs ne manquent pas eux-mêmes de mentionner (cf. LT 67 : problèmes inhérents au high tech nucléaire, manque à long terme de matériaux et de ressources ; LT 240 : quasi impossibilité du démantèlement ; S&S 197-199 : vulnérabilité ; difficulté à gérer l’arrêt comme le redémarrage en cas de crise ; difficulté à garantir la maîtrise technologique et la maintenance sur le long terme, etc.)] dans le mix énergétique à venir.

Des vertus comparées du surf et de la plongée sous-marine, ou quand la transition énergétique suppose la stabilité démagogique. Ainsi que du bon usage de Mr. Jancovici.

N’en déplaise aux « respiriens », on ne peut se nourrir d’air pur et de soleil. De même, dans un monde réel de 7 milliards d’habitants, en marche vers les 11 milliards, une « énergie propre » est une illusion : pour échapper du mieux possible aux gigantesques dégâts des énergies carbonées sans entraîner de crises économiques et humanitaires majeures qui mettraient en péril notre survie, il nous faut faire, au moins pendant un temps, avec le moindre mal ou le « moindre pire ».

« Nul doute que le pétrole, et surtout le charbon, sont encore là pour longtemps. Même si ce n’est pas une bonne nouvelle… », nous dit Ph. Bihouix (LT 75-79).

Au vu des dizaines de milliers de morts par an imputables au charbon (cf. liens dans le post ci-dessus) et des nuisances climatiques bien connues, il reste tout de même légitime de se demander s’il ne serait pas justifié de réduire cette « mauvaise nouvelle » au profit du nucléaire plutôt que du charbon ou du lignite, comme le fait l’Allemagne.
Cf. encore sur ce point l’article cité plus haut :
http://www.lemonde.fr/economie/article/2015/12/02/l-illusion-d-une-electricite-100-renouvelable_4822316_3234.html?xtmc=balibar&xtcr=3

[correctif: sur la légère baisse récente de la part du charbon dans le mix énergétique allemand, cf:

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/01/30/transition-energetique-versus-usine-a-gaz-ou-gazogene-a-propos-de-quelques-articles-et-emissions-recentes/

Nous voilà donc ramenés une nouvelle fois, pour conclure, à l’urgente nécessité d’une prise en compte sérieuse de la question démographique, question essentielle qui a été, une fois de plus, la grande absente de la Cop 21,
http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2015/12/09/31001-20151209ARTFIG00309-cop21-la-surpopulation-mondiale-grande-absente-des-debats.php
tout comme, on le sait, elle constitue un sacro-saint tabou pour certaines autorités religieuses, qui la traitent avec une rare incompétence et une irresponsable désinvolture :

Rien de nouveau sous Frère Soleil. À propos des « langues régionales » et de la démographie pontificale.

Hélas, la physique et les mathématiques – en particulier le calcul des probabilités – laissent peu d’incertitudes :

La première nous rappelant que nos ressources sont limitées et qu’il ne peut y avoir de transformation de l’énergie sans impact sur l’environnement.

Les deuxièmes nous rappelant que l’augmentation des crises environnementales et humaines (réchauffement, montée des océans, pénurie d’eau – 80% de la population mondiale exposée, cf. S&S p. 86 ; voir aussi dans le n° anniversaire du Courrier International de décembre-janvier, p.14-15, la carte des pays en « stress hydrique » en 2040 – et de terres cultivables, baisse des rendements agricoles, chute de la biodiversité – S&S p.77- pénurie de matières premières, pollution, tout ceci dans un contexte de surpopulation etc. cf. sur tout cela les tableaux des exponentielles en début de post) signifie une augmentation de la probabilité des catastrophes et des conflits :

« Le dernier rapport du Giec indique bien la possibilité de ‘’rupture des systèmes alimentaires’’ qui aggravera les situations déjà existantes de pauvreté et de famine (particulièrement dans les villes) et augmentera ‘’les risques de conflits violents sous la forme de guerres civiles et de violences intergroupes » (S&S 73).

Cf. aussi p. 125 sur le « risque systémique global » ; p. 208 sur « les conflits pour l’accès aux ressources », déjà commencés avec comme exemple la guerre du Darfour, etc.).

« Mais à part ça, Madame la marquise, tout va très bien, tout va très bien !» :

Nos politiques assurent et nous rassurent en préparant l’échéance si importante de 2017, bien évidemment appelée à changer la face de la France et du monde.
Nos autorités religieuses nous gratifient de discours lénifiants qui s’évertuent à nous montrer que la question démographique n’existe pas :

Rien de nouveau sous Frère Soleil. À propos des « langues régionales » et de la démographie pontificale.

Le déni, en somme, se porte pour le mieux. Merci pour lui !

Pourtant, on le sait, le statu quo est impossible (LT 268-269).

Et si nous ne nous décidons pas à affronter rigoureusement les problèmes, nous serons obligés de subir une situation chaotique qui se règlera nécessairement par le conflit et la violence. La guerre étant la façon hélas la plus facile et habituelle de « résoudre » les questions d’accès aux ressources comme les questions de surpopulation.

Bien sûr, il est à prévoir que ce sera, une fois de plus, les mieux armés et les plus riches qui triompheront, laissant présager, dans un monde dévasté (l’article du Voenno-Proychlenny Kourier, de Moscou, traduit dans le Courrier International cité ci-dessus annonce 30 pays possédant l’arme nucléaire en 2040…), un avenir tel que celui que décrivent Lob, Rochette et Legrand dans Le Transperceneige (Casterman 2014, pour l’intégrale) ou Cormac McCarthy dans La Route.

Avenir loin d’être exclu, tant l’expérience de l’Histoire montre que notre confiance dans le discernement et la conscience éthique de l’homme a de bonnes raisons d’être limitée…

« H. Welzer [Les guerres du climat. Pourquoi on tue au XXIème siècle, Gallimard 2009] montre comment une société peut lentement et imperceptiblement repousser les limites du tolérable au point de remettre en cause ses valeurs pacifiques et humanistes, et sombrer dans ce qu’elle aurait considéré comme inacceptable quelques années auparavant. Les gens s’habitueront (et s’habituent déjà) aux événements climatiques extrêmes, aux épisodes de disette ou aux déplacements de population. Les habitants des pays riches s’habitueront aussi très probablement à des politiques de plus en plus agressives envers les migrants ou envers d’autres États, mais surtout ressentiront de moins en moins cette injustice que ressentent les populations touchées par les catastrophes. C’est ce décalage qui servira de terreau à de futurs conflits » (S&S 208-209).

L’exemple actuel de ce qui est nommé la « crise des migrants » en est hélas la triste illustration…

Pourtant, le fait qu’il y ait des gens qui refusent d’admettre la fatalité du déni et l’incohérence politique, économique et/ou religieuse est une raison de ne pas désespérer de notre possibilité d’accéder à l’âge adulte, comme nous le rappellent Pablo Servigne et Raphaël Stevens, utilisant de façon inattendue le modèle concernant le deuil proposé par E. Kübler-Ross :

« Le processus de deuil traverse plusieurs étapes, selon le modèle bien connu établi par Elisabeth Kübler-Ross, la psychologue américaine spécialiste du deuil : le déni, la colère, le marchandage, la dépression et l’acceptation. Nous retrouvons toutes ces étapes dans les réactions du public, et même dans les réactions que nous avons ressenties en préparant ce livre. Lors de discussions et d’ateliers sur la transition ou sur l’effondrement, nous avons constaté que les moments de témoignages et de partage d’émotions étaient essentiels pour permettre aux personnes présentes de se rendre compte qu’elles n’étaient pas seules à affronter ce genre d’avenir et à ressentir ces émotions. Tous ces moments nous rapprochaient de l’étape d’acceptation, indispensable pour retrouver un sentiment de reconnaissance et d’espoir qui nourrit une action juste et efficace.
Aller de l’avant, retrouver un avenir désirable, et voir dans l’effondrement une formidable opportunité pour la société, passe nécessairement par des phases désagréables de désespoir, de peur et de colère. Cela nous oblige à plonger dans nos zones d’ombre personnelles, à les regarder en face, et à apprendre à vivre avec. Le « travail » de deuil est donc à la fois collectif et personnel. Comme le soulignent les remarquables travaux de Clive Hamilton, Joanna Macy, Bill Plotkin ou Carolyn Baker, ce n’est qu’en plongeant et en partageant ces émotions que nous retrouverons le goût de l’action et un sens à nos vies. Il s’agit ni plus ni moins que d’un passage symbolique à l’âge adulte » (S&S 232-233).

Et c’est bien ce passage vers un espoir au-delà du deuil que je nous souhaite pour l’année 2016 !

Bonne année à toutes et à tous, dans le goût de l’action et la joie du sens de la vie !

Ajout du 11/01 :

Un ami, du genre plutôt attaché au déni…, me signale que l’approche de Ph. Bihouix a été remise en cause par Mark Jacobson lui-même qui, « dans ses études qui sont très fouillées, arrive exactement à la conclusion inverse » :
http://objectifterre.over-blog.org/2015/10/HubertGuillaud-Decroissance
http://objectifterre.over-blog.org/2015/05/mark-jacobson-stanford-repond-a-philippe-bihouix-ingenieur-decroissant-renouvelo-sceptique.html

Il se trouve que je connais ces travaux, même si je reconnais ne pas être capable de les discuter dans le détail.
http://web.stanford.edu/group/efmh/jacobson/Articles/I/JDEnPolicyPt1.pdf

(Ils étaient d’ailleurs mentionnés dans les discussions – fort intéressantes – qui suivent la recension du livre de Ph. Bihouix :
http://internetactu.blog.lemonde.fr/2015/10/17/faut-il-prendre-leffondrement-au-serieux/#xtor=RSS-3208 )

Mais, à l’évidence, Ph. Bihouix les connaît aussi ! Car lorsqu’il mentionne le projet « Wind Water Sun » (cf. citation dans le post, LT 75-79), ce n’est pas à la faisabilité en tant que telle de ce projet qu’il s’attaque, mais à la disproportion de sa mise en œuvre: «’‘Wind Water Sun » propose de couvrir les besoins en énergie de l’ensemble du monde, uniquement avec des renouvelables, d’ici 2030. Pour cela, il faudrait installer 3,8 millions d’éoliennes de 5 MW et 89000 centrales solaires de 300 MW chacune (on admirera la précision toute mathématique des chiffres). En s’y mettant en 2015, il faudrait donc installer en quinze ans 19000 GW d’éoliennes: sachant que l’on en a installé 40 GW au plus par an ces cinq dernières années, il s’agirait tout bonnement de multiplier par trente la capacité de production et d’installation actuelle » ;

Ainsi qu’au fait que, si son chiffrage concernant les ressources en énergie et leur utilisation est précis (cf. § 5) il oublie tout bonnement les infrastructures et les « dégâts collatéraux » nécessaires à sa mise en œuvre.

Ce qui est justement relevé par Ph. Bihouix : « M. Jacobson n’a manifestement jamais mis les pieds dans une usine, et ne sait pas qu’il faut aussi de l’acier, du ciment, des résines polyuréthanes, des terres rares et du cuivre, des bateaux et des grues, entre autres, pour fabriquer et installer une belle éolienne ‘’propre’’ ».

À ma propre lecture, je n’en trouve pas moi non plus la moindre mention.

Et il me paraît donc difficile de faire croire que tout cela entrerait dans la perspective d’un renouvelable à 100% ou d’une « économie circulaire » sans impact sur le « peak everything » !

Serait-il en effet légitime de réfléchir sur « l’avion propre » en se limitant aux appareils, et en oubliant le besoin en infrastructure que constituent les aéroports, les moyens et les nuisances nécessaires à leur construction (cf. N.D des Landes…); ou sur le « train propre » en négligeant la construction des voies, la mise en place des rails, du ballast et l’impact au sol des lignes de chemin de fer (cf. ligne à grande vitesse Lyon-Turin…); ou encore réfléchir aux possibilités de « l’hydroélectrique propre » « dans l’abstrait » en passant outre les effets sur l’environnement et les opinions (Sivens…) ?

Pour toutes ces raisons, on ne voit pas en quoi le gigantisme du projet « Wind Water Sun» échapperait aux critiques que Ph. Bihouix adresse à la viabilité écologique à long terme des « macrosystèmes » et de la « mégamachine technique », qui, malgré les efforts des lobbies, américains ou autres, appartiennent de plein droit à une « croissance verte » bien mystificatrice.

Autre petite remarque en passant sur la question du néodyme, matériau que mentionne Ph. Bihouix comme étant utilisé dans la construction de certaines éoliennes.

Il se trouve en effet que ce matériau ne leur est pas indispensable.

« Une partie des éoliennes actuelles utilise du néodyme, mais l’on peut s’en affranchir complètement. Tenter de faire croire que cet élément serait indispensable aux éoliennes, ceci en réalité dans l’unique objectif de freiner le développement des énergies renouvelables et ainsi de continuer à vendre le plus longtemps possible l’électricité obtenue en brûlant des combustibles fossiles, est pour le moins stérile ».
http://www.techniques-ingenieur.fr/actualite/articles/les-terres-rares-sont-elles-indispensables-pour-les-moteurs-electriques-les-eoliennes-et-les-panneaux-solaires-1300/

Mais Ph. Bihouix ne « tente aucunement de faire croire que cet élément serait indispensable aux éoliennes », d’une part. Ce n’est pas là que réside la pointe de sa critique du « macrosystème » auquel appartient le « grand » éolien.

D’autre part, il semble difficile de penser que son « unique objectif [soit] de freiner le développement des énergies renouvelables et ainsi de continuer à vendre le plus longtemps possible l’électricité obtenue en brûlant des combustibles fossiles ». Il suffit de lire son livre !

Mais, là encore, il est bien difficile de soutenir qu’une éolienne –avec ou sans néodyme- puisse être une source d’énergie « propre ». Habitant près de l’Espagne, je suis bien placé pour connaître les travaux gigantesques d’infrastructures (routes, camions, grues, sable, béton, câblages, etc.) que suppose la construction d’une éolienne. Et que dire du offshore avec sa noria de bateaux et hélicoptères… !

http://www.asso3d.fr/phasesdeconstructiondunparceolien.pdf

En dépit des efforts des lobbies, on ne voit donc pas comment les éoliennes pourraient échapper aux remarques de Ph. Bihouix concernant les risques du « macrosystème » et de sa high tech, remarques qui constituent le fond de son discours.

Comme je le dis dans mon paragraphe 4, je pense pour ma part (à la différence de Ph. Bihouix) qu’une certaine dose de high tech (y compris nucléaire) sera nécessaire, au moins pour assurer la phase de transition. Les éoliennes en feront partie, tout comme le photovoltaïque.

Mais de là à laisser croire que d’immenses champs d’éoliennes géantes et de panneaux photovoltaïques assureront sans problème un avenir « renouvelable » à des milliards d’humains délivrés pour toujours du « peak everything » et des nuisances environnementales, il y a tout de même un pas…

Et c’est bien sur ce genre d’illusion idéologique soigneusement entretenue (pour quel profit ?….) que le post ci-dessus, à la suite de Ph. Bihouix, P. Servigne et R. Stevens cherche à attirer l’attention.

À propos de résultats électoraux : petit exercice d’application de quelques réflexions du post précédent.

Je ne veux pas opérer à la légère des rapprochements déplacés.
Ce qui a été développé dans le post précédent et ses ajouts ne peut bien sûr s’appliquer tel quel aux réalités de la politique française.
https://stultitiaelaus.com/2015/11/17/une-fois-encore-sur-le-mal-la-pulsion-de-mort-lagressivite-et-sur-ceux-qui-savent-si-bien-utiliser-tout-cela/

Mais, tout de même, certaines analogies me paraissent indéniables.

Car une question me travaille depuis longtemps :

Il y a, en France, des partis représentatifs d’un souverainisme, de gauche (MRC de J.P. Chevènement en particulier) comme de droite (« Debout le France » de Nicolas Dupont-Aignan, etc.), d’un euroscepticisme affirmé, voire de ce qu’on pourrait nommer une « extrême droite classique » y compris de tonalité royaliste (Philippe de Villiers, Christine Boutin…).

Ces différents partis et mouvements peuvent partager bien des idées, en ce qui concerne la question de l’euro, celle de l’Europe, de l’immigration incontrôlée, le statut de la Nation, le positionnement dans le débat républicanisme/démocratie, la défense de valeurs considérées comme « nationales » et identitaires, qu’elles soient politiques, culturelles, religieuses, etc.

De tels positionnements communs par rapport à l’Europe et à l’euro peuvent aussi les amener à partager éventuellement certaines orientations économiques, sociales, etc.

Et, bien sûr, ces mouvements dénoncent tous, sans surprise, la montée du chômage, la corruption, l’immobilisme et le « tous pourris » des autres, les « grands partis ».

Mais depuis bien des lustres, de tels mouvements ne dépassent pas, dans leurs meilleures performances, les 4% de voix aux diverses élections dans lesquelles ils se présentent (3,81% au niveau national pour « Debout la France » aux dernières régionales [au premier tour], ce qui est considéré comme une prouesse).

Dès lors, on peut légitimement se poser, me semble-t-il, la question suivante :

Qu’est-ce qui permet au Front National, alors que les programmes sont relativement similaires quant au fond, de rassembler près de dix fois plus de voix qu’un parti « classique » de la droite extrême, du type de « Debout la France » ?

Les seuls facteurs socio-économiques (montée du chômage, etc.), comme la seule invocation du « ras-le-bol » des partis en place (cf. UMPS, etc.) sont-ils suffisants pour expliquer ce fait ?

C’est bien là qu’il me semble qu’il ne faudrait pas tomber dans des diagnostics trop réducteurs, essentiellement socio-économiques en particulier, du type de celui que pose par exemple Th. Piketty pour expliquer la montée de Daech (cf. post précédent).

Pour ma part, bien que n’étant absolument pas de ce bord politique, j’avoue que les propositions de « Debout la France » dans le domaine économique en particulier me paraissent, dans leur logique propre, autrement consistantes et « attrayantes » (pour ceux qui partageraient bien sûr une logique de ce type) que celles du Front National.

Et je ne comprends donc pas pourquoi, si l’on cherchait essentiellement du côté des « extrêmes » (de droite en l’occurrence) une alternative socio-économique et politique efficace à ce qui nous est proposé par les « grands partis », on ne se tournerait pas au moins autant vers le mouvement de Nicolas Dupont-Aignan que vers les bricolages économiques de Mme Le Pen, dont le fil blanc crève si facilement les yeux.

(Notons que cette remarque vaudrait aussi pour des partis d’extrême gauche, qui pourraient être tout aussi susceptibles de recueillir les voix de celles et ceux qui sont à la recherche d’alternatives fortes, voire « extrêmes », mais qui partagent pourtant les scores insignifiants des partis de la droite extrême autres que le FN).

C’est donc bien qu’un abord purement socio-économique est largement insuffisant pour rendre compte des succès du Front National.

Il faut alors faire intervenir autre chose, qui déborde ce champ.

Qu’est-ce donc qui fait la spécificité ultime du Front National ?
Spécificité qui rendrait compte du fait que, dans le concert des « extrêmes », il est porté par une dynamique qui dépasse tellement celle des autres partis.

Je pense que c’est la réponse à cette question qui nous ramène nécessairement à quelques-unes des idées développées dans le post précédent.

Certes, dans un cas comme dans l’autre, les circonstances socio-économiques, les difficultés de l’Europe, etc. jouent le rôle de « facteurs déclenchants ».

Mais il serait illusoire de penser que ces raisons sont suffisantes.

Car si elles l’étaient, comment expliquer l’insignifiance du score des autres partis « non conventionnels », puisqu’eux aussi les mettent au premier plan de leurs campagnes ?

Il faut donc bien que l’attirance qu’exerce le FN repose sur autre chose.

Pour ma part, je reste persuadé que le succès qu’il rencontre ne peut s’expliquer que par ce mélange subtil de charisme et de « levée des inhibitions » auquel je faisais allusion, dans un autre contexte, dans mon post du 17 novembre.

Encore une fois, si les résultats ne peuvent fort heureusement être comparés, le processus de fond présente des similitudes.

Le charisme tutélaire qui est à l’œuvre ici est d’abord celui du père, Jean Marie Le Pen, dont la fille n’a pas vraiment hérité, mais dont elle ranime le souvenir à chacune de ses apparitions. Car que serait le Front National si l’affaire avait été reprise par une Mme Dupont-Durand ou même par un M. Philippot ?

L’essentiel de son « rayonnement » tient en fait à la figure du père, qui ne peut pas ne pas transparaître dans les apparitions de la fille tout comme il est présent dans son nom.

Et c’est bien parce qu’il l’estime, consciemment ou inconsciemment, détentrice de la radicalité de son père que l’électeur la choisit.

Et qu’on ne dise pas que le projet du FN aurait profondément changé avec « Marine » (ou « Marion »…), car il est évident que sans l’héritage implicite de cette radicalité du père, le parti perdrait sa spécificité et retomberait aux 4% maximum fatidiques qui caractérisent les autres « extrêmes ».

Mais ce charisme du père, qui a fait que Mme Le Pen est ce qu’elle est en politique, c’est, rappelons le, celui d’un homme qui a su habilement remettre sur la place publique des idées frappées de tabou – le racisme, l’antisémitisme, la xénophobie – et leur conférer, alliées au vieux mythe du « bouc émissaire », le dynamisme et le pouvoir de fascination qui a permis, chez beaucoup, la levée des inhibitions.

Il y a un avant Jean Marie Le Pen, et un après, dont sa fille tire le bénéfice.

Avant, c’était la xénophobie honteuse, qui s’exprimait lors de quelques repas arrosés ou dans un coin discret du café du Commerce.

Aujourd’hui, c’est la xénophobie militante et sûre d’elle, qui parade décomplexée et fait le compte de ses forces dans les urnes.

Le charisme a su venir à la rencontre du fond pulsionnel profond, pour l’éveiller et lui permettre de se manifester désormais au grand jour.

Enfin, on va pouvoir à nouveau crier « À mort », sans complexe, exiger l’échafaud et donner libre cours à la pulsion d’agressivité sans se laisser impressionner par quelque morale ou « sur-moi » de bisounours émasculés !

Enfin, on va pouvoir redresser fièrement cette identité agressive et blanche, pourchasser « l’autre », le « bouc émissaire » et hurler « Dehors ! » en toute impunité !

Et peut-être même un jour, si le vent le permet, pourra-t-on ajouter, « À mort les arabes » et « À mort les juifs », cerise sur le gâteau en laquelle bien des indices permettent d’espérer.

(À ce propos, la « fuite » étonnamment orchestrée du « crime » d’Estrosi « dansant avec des juifs » ( !) montre, s’il le fallait encore, en dépit des dénégations opportunistes, combien le feu couve bien sous la cendre…).

Et cela, ce n’est certes pas un Dupont-Aignan qui le rendrait possible, tant il fait penser à l’Agnan du Petit Nicolas, dans sa fadeur de premier de la classe bien propre sur lui et chouchou de la maîtresse.

Pensez donc ! Se contenter d’être souverainiste sans être xénophobe. Tout cela reste bien BCBG et bien étriqué…

Rien à voir certes avec le vieux pirate borgne prêt à prendre l’Europe à l’abordage et à débarrasser la France de tous les bronzés et les fainéants qui n’ont rien à y faire.
Et dont on sait que, lui au moins et ses descendant(e)s, sont capables de tenir parole.

Voilà bien là le café fort qu’on attend !

Certains en toute conscience.
D’autres par suivisme irréfléchi, sans savoir – ou vouloir – encore identifier ce qui pousse en eux et autour d’eux.

Je ne peux que reprendre ici la conclusion de mon post précédent :

« La civilisation doit tout mettre en œuvre pour limiter l’agressivité humaine et pour en réduire les manifestations à l’aide de réactions psychiques d’ordre éthique »,
nous dit encore Freud.

Car il s’agit en effet de la sauvegarde de notre civilisation contre ce qui s’y oppose, que ce soit le désir d’agressivité ou la déliaison ravageuse opérée par la « pulsion de mort ».
Travail urgent d’éducation, « d’ordre éthique », mais aussi juridique, politique, dans lequel doivent s’investir dans une indispensable unité les forces civilisatrices qui ont construit nos sociétés : celles des grandes religions, qu’elles soient juive, chrétienne, musulmane ou autres, comme celles des athéismes humanistes.

Car il serait bien présomptueux de continuer à sous-estimer la puissance et la séduction de cet ennemi commun.

PS :
Des extraits d’un article proposé aujourd’hui dans les « Actualités » de Windows, qui montrent bien comment peuvent s’articuler le post précédent et celui-ci.

Pour Daech, le FN a raison: les musulmans n’ont rien à faire en France
de Jérémie Pham-Lê – L’Express – mercredi 9 décembre 2015

Le groupe terroriste n’a évidemment pas commenté publiquement les résultats. Mais certains de ses membres francophones ne cachent pas leur joie. Interrogé sur une possible victoire du parti frontiste par David Thomson, spécialiste du djihadisme, un partisan de Daech résume: « Ce serait une humiliation pour ces pseudo-musulmans de la République qui défendent les valeurs de la laïcité. Et les vrais musulmans, ça les poussera à faire la hijra [émigrer en terre d’Islam, comme la Syrie, NDLR] ». Un autre qualifie le FN de « parti le moins hypocrite » et espère que certains vont « prendre conscience et plier bagage ».
(…)
« L’EI se nourrit de la conception de laïcité du FN »
Dans cette sombre logique, la progression de l’extrême-droite, dont les positions sont réputées « dures » envers l’islam, pousserait les musulmans à se sentir davantage stigmatisés. Un sentiment qui pourrait inciter les modérés à se replier sur eux, à durcir leur pratique de la religion puis à quitter la France pour un pays où ils se sentiraient plus libres pour vivre leur foi. Une aubaine pour Daech, qui cherche à recruter pour son califat. « Le postulat de l’EI se nourrit de la conception à sens unique de la laïcité du Front national qui consiste, sinon à chasser les musulmans, au moins à les appeler à faire profil bas en ne leur laissant aucune place possible pour exprimer leur croyance », observe le journaliste Nicolas Hénin, auteur de Jihad Academy (Fayard, 2015).
En témoignent, par exemple, les pressions du maire FN de Fréjus, David Rachline, qui se bat contre l’ouverture d’une mosquée dans sa commune. Nicolas Hénin, par ailleurs ancien otage de l’EI, ajoute: « Pour les djihadistes, le FN a raison quand il dit ‘la France aux Français’. Selon eux, les musulmans n’ont rien à faire dans une société occidentale comme la France, jugée terre de mécréants. L’EI a tout intérêt à ce que les musulmans se sentent de plus en plus mal à l’aise. »
Bachar el-Assad et le calife Baghdadi remercient les électeurs français pour leur indéfectible soutien.
— Nicolas Henin ﺡ ✒️ (@nhenin75) December 6, 2015

« Le discours islamophobe légitime le discours de l’EI »
Pour plusieurs spécialistes, il existe un lien de dépendance entre les extrêmes, politique et religieux. Lesquels s’alimenteraient entre eux à travers leurs idées discriminatoires. « Le discours islamophobe légitime le discours djihadiste de l’EI qui lui-même légitime le discours islamophobe. Cela fonctionne comme un cercle vicieux« , note le sociologue Samir Amghar, auteur de Le Salafisme d’aujourd’hui (Michalon, 2011). Pour le chercheur, l’organisation terroriste pourrait ainsi profiter de la montée du FN pour inciter, en réaction, ses fidèles à commettre des attentats en France. Et par contrecoup, à créer un climat d’insécurité propice au parti frontiste. D’autant que, après le chômage, la menace terroriste arrive en seconde position dans l’explication de vote des régionales.

Ajout du 12/12:

Un bon article sur Marine Le Pen.
http://www.lemonde.fr/idees/article/2015/12/11/donald-trump-n-est-pas-une-farce-helas_4829688_3232.html

Oups ! … Stultitia me signale qu’il s’agit en fait de Donald Trump.
J’ai failli ne pas remarquer…

Eh oui ! Là bas aussi, il y a des candidats républicains sérieux, qui proposent des choses à peu près cohérentes, mais ce ne sont pas eux qui brillent.

La recette est pourtant simple, et notre triste Donald a su l’emprunter au FN : car il suffit d’en appeler à la xénophobie, à la discrimination, au racisme et à la haine, et vous voyez votre cote éclater aussitôt dans les sondages…

Triste constat, qui vaut ainsi d’un côté et de l’autre de l’Atlantique, et qui ne fait pas grand honneur au propre de l’homme.

Car il s’agit de tout sauf d’une « farce » : si nous n’y prenons pas garde, le quasi automatisme de cette relation de cause à effet lorsqu’il s’agit de « levée des inhibitions » risque fort de faire encore école tant il présente la garantie du succès…

Ajout du 18/12:

Article reprenant quelques thèmes du dernier livre de Gilles Kepel (thèmes dont on sait qu’ils ont suscité l’ire du FN), qui développe une « réflexion comparée sur les replis identitaires »  qui constituent « un effet miroir quasiment parfait » entre la montée du FN et l’attrait pour la radicalisation de Daesh.

« L’irruption djihadiste, derrière laquelle pointe l’implantation du salafisme, […] n’est pas un phénomène isolé. Les succès électoraux du Front national et l’invasion du Web par les sites identitaires et “conspirationnistes” […] constituent des “fractures françaises” parallèles. »

Fractures qui exigent notre vigilance, car:

« Le chercheur évoque aussi une dynamique qui ne souffre plus vraiment de tabou : « l’an 2015 a renforcé la progression d’une extrême droite dénonçant l’“islamisation de la France”. » Ainsi, si la position de chef de guerre a profité temporairement au président de la République, François Hollande, « seul le FN semble désormais en position de profiter quasi mécaniquement de tous les facteurs anxiogènes liés au terrorisme djihadiste », analyse M. Kepel ».

http://abonnes.lemonde.fr/politique/article/2015/12/17/tweets-de-marine-le-pen-ce-que-dit-vraiment-gilles-kepel-sur-le-front-national-et-le-terrorisme_4834294_823448.ht

Essentialisme ou herméneutique ? Brève à propos de « L’Islam et l’Occident » (« Répliques » d’Alain Finkielkraut, avec Tareq Oubrou et Daniel Sibony).

Je rajoute une « brève » à celles de hier, à propos de l’étrange émission que constituait le numéro de « Répliques » du samedi 31 octobre.

http://www.franceculture.fr/emission-repliques-l-islam-et-l-occident-2015-10-31

Étrange d’abord par le choix des participants :
Sur un sujet ainsi intitulé, n’aurait-il pas été logique d’inviter un musulman et un représentant de la « laïcité » (issu du monde politique, philosophique, etc.), voire deux musulmans de sensibilité différente par rapport à la question du rapport Etat/religion ?

Certes, le fait que Daniel Sibony ait publié Le Grand Malentendu. Islam, Israël, Occident (Odile Jacob, 2015) pouvait en faire un interlocuteur compétent sur ce sujet.

Mais le fait « qu’Israël » apparaisse dans le titre de cet ouvrage, ainsi que l’appartenance revendiquée de l’auteur au judaïsme, doublée de la position bien connue d’Alain Finkielkraut sur cette question, faisait que le débat risquait fort de dévier vers le thème « l’Islam et le Judaïsme ». Ce qui a bien entendu été le cas.

Non que le sujet manque d’intérêt, au contraire, tout comme aurait pu être intéressant un thème traitant de l’Islam et du Christianisme ou de l’Islam et de l’Athéisme.

Mais il aurait alors été nécessaire de le préciser au départ, et de modifier en conséquence le titre de l’émission.

Étrange ensuite par ce qu’il me semble légitime de nommer un étonnant « dialogue de sourds », qui a occupé la majeure partie de l’émission. Équivoque en partie liée, bien sûr, à la première étrangeté mentionnée ci-dessus.

Car Tareq Oubrou est particulièrement reconnu comme l’un des français musulmans les plus engagés dans une approche herméneutique libérale du Coran et de la tradition musulmane.

Approche dont on ne saurait trop souligner le caractère indispensable.
[J’avais, à mon petit niveau, souligné cet aspect dans :

Conversion contre l’islam versus conversion à l’islam. Et de la conversion à l’herméneutique comme condition préalable. Réfléchir avec Youssef Seddik.

C’est bien cette nécessité de l’herméneutique qu’il réaffirme en permanence tout au long du dialogue :

par exemple vers 10mn20, où il distingue « passages principiels » et lectures « circonstancielles » ; 16mn40 concernant le « régime de la vérité » ; vers 19mn40 où il incite à un « travail en profondeur des musulmans concernant l’altérité » et le respect des autres confessions ; 25mn40, où il est question de mieux dégager les « principes universels » présents dans le Coran ; vers 34mn où il n’hésite pas à parler « d’erreur des musulmans aujourd’hui » en ce qui concerne le statut de la femme et la confusion entre « égalité ontologique » et statut juridique circonstanciel, etc. Ajoutant (34mn30):« Ce n’est pas parce que le texte est sacré qu’il faut l’accepter tel quel », etc. etc.

Or, c’est bien le principe même de cette approche herméneutique qui semble remis en question par Daniel Sibony :

outre quelques citations assénées avec un fondamentalisme qui rappelle hélas les prestations de Michel Onfray (vers 12mn sur les « gens du livre dont la plupart sont des pervers » ; 20mn40, où il est question d’une « vindicte anti-juive ancrée dans le texte » ; ou 21mn10, où les juifs « ne sortent jamais indemnes de la réécriture des épisodes bibliques », etc. etc).

on a du mal à échapper au malaise lorsqu’on entend de façon répétée Daniel Sibony dénoncer ce qui serait « l’essentialisme » du Coran (8mn20 ; 34mn50 : « On manque le texte si on le ramène au circonstanciel » ; 37mn « Le Coran est essentiel ») ;

[ajout: la notion « d’essentialisme » est à prendre ici dans son sens sociologique, où elle désigne le fait d’attribuer à certaines personnes, groupes de personnes ou courants de pensée (ici la religion musulmane) des caractères « essentiels », c’est-à-dire immuables, invariables, qui les définissent une fois pour toutes de façon définitive et exhaustive].

alors même que Tareq Oubrou récuse en permanence une telle lecture « essentialiste » : 40mn20 : « Le discours essentialiste jette de l’huile sur le feu » « Il faut faire un travail sur l’Islam », travail qui doit être « un travail de théologien » ; 48mn40 : « Il faut guérir la religion par la religion », etc.

On se demande alors ce que cherche à faire Daniel Sibony.

Je me permets d’utiliser une comparaison, certes un peu approximative, mais qui me semble tout de même éclairante.

Un abord « essentialiste » des grands textes religieux – quels qu’ils soient – abord refusant toute approche herméneutique, fonctionnera nécessairement comme une drogue ; une addiction qui en viendra à justifier la violence au nom de la religion, la colonisation et l’appropriation de territoires, la justification de régimes théologico-politiques colonialistes ou agressifs, la pratique de prières quotidiennes qui font par exemple rendre gloire à Dieu aux hommes pour ne pas être nés femmes, en plus – dans une liste hélas interminable – de défendre une « science » qui prétend infirmer l’évolution ou soutenir que le lièvre est un ruminant, etc. etc. etc.

Et aussi cette propension lamentable bien qu’universelle à chercher la paille dans l’œil du prochain plutôt qu’à voir la poutre qui est dans le sien propre.

Or, Tareq Oubrou présente, parmi bien d’autres fort heureusement dans le monde des religions qu’elles soient juive, chrétienne, musulmane ou autre, la particularité de ne pas vouloir toucher à la drogue de l’essentialisme, du fondamentalisme ou autres tares qui discréditent la pensée religieuse, et de s’engager résolument et courageusement dans la voie saine de l’herméneutique.

Il nous l’a prouvé à maintes reprises, jusqu’à affirmer, par exemple, en ce qui concerne le rapport de la religion avec l’État, (vers 42mn) que « la République n’a pas à reculer devant l’UOIF. La République doit être fidèle à ses valeurs ».

Pourquoi dès lors vouloir l’enfermer, lui et l’Islam, dans la prison d’une drogue qu’il récuse et contre laquelle il s’engage ouvertement dans un courageux combat qu’il importerait de soutenir plutôt que de mettre en doute ?

N’est-ce pas là jouer sciemment en effet le jeu d’un essentialisme bien ambigu, qui contribue à enfermer les musulmans dans une pseudo-« essence » dont on ne voit pas en quoi elle devrait les définir jusqu’à la fin des temps, pas plus que, je l’espère, le judaïsme ne peut se définir in aeternum par la colonisation violente d’une Terre Promise ni le christianisme par la malédiction des juifs ?

Or, jouer un tel jeu ne peut être qu’ambigu et « insultant », comme le dénonce à juste raison Tareq Oubrou en fin d’émission, puisque ce serait refuser, en l’occurrence à une sensibilité religieuse, la possibilité de s’interpréter et de se construire autrement que dans la dépendance à une drogue mortifère, et lui dénier ainsi une place légitime dans le dialogue qui caractérise la culture aussi bien que la civilisation.

On souhaiterait donc que des émissions de qualité telles que « Répliques » prennent la juste mesure de ce genre de menace pour la paix et la cohésion entre les hommes de bonne volonté.

Il est significatif que, le même jour, commémorant le vingtième anniversaire de l’assassinat d’Yitzhak Rabin, l’émission « Permis de penser » ait montré, à un niveau plus politique, l’exemple d’un dialogue possible en invitant Leïla Shahid et Elie Barnavi.

http://www.franceinter.fr/emission-permis-de-penser-proche-orient-la-paix-est-elle-encore-possible

Devrait-on penser qu’à l’opposé de ce bel exemple, une tentation subsisterait de maintenir, voire d’alimenter, un état de tension et d’exclusion, plutôt que de contribuer à les surmonter de façon pacifique ?

Certaines politiques semblent, ici comme ailleurs, poursuivre ouvertement ce but, dans l’illusion de préserver par le déni et la violence des situations de domination dangereusement explosives.

Il serait dommage qu’elles trouvent un relai dans des émissions qui ont amplement démontré par ailleurs qu’elles peuvent faire beaucoup mieux.

Avec Marine, boutons les Francs hors de France !

« Et les Alamans hors d’Allemagne, et les Angles hors d’Angleterre ! » surenchérit Stultitia déchaînée, qui m’incite fort à ajouter cette « brève » à celles que j’ai postées hier.

Car c’est bien là que les Athéniens s’atteignirent, en effet !

Et que Marine Le Pen scie la branche sur laquelle elle est perchée et d’où elle nous assène depuis des lustres ses cocoricos tricolores.

Car voyons : ces fameuses « invasions du IVème siècle », qu’elle compare à la situation actuelle,  qui aurait « les mêmes conséquences »  (cf. déclaration d’Arpajon le 14/09/2015: « l’invasion migratoire que nous subissons n’aura rien à envier à celle du IVe siècle et aura peut-être les mêmes conséquences« ), ce sont tout de même celles qui ont amené dans leur sillage « barbare »…les Francs en « France ».

Prenons notre « Histoire de France pour les nuls » (First Éditions, 2005), car c’est bien de cela qu’il s’agit, et lisons, à la page 53 :

«La première fois qu’on entend parler des Francs, c’est au milieu du IIIème siècle. Le tribun et futur empereur Aurélien bat une tribu farouche qui décline ce nom : Franc (…) Ils font quelques incursions vite repoussées en Gaule, en 260 et 275. En 357 [IVème siècle, I presume…], ils s’allient aux Goths, aux Vandales aux Burgondes et aux Alamans pour venir faire des raids dévastateurs dans tout l’est de la Gaule (…). En 430 (…) avec Clodion à leur tête [les Francs saliens] s’emparent de Cambrai et s’y installent ».

Tudieu ! Non contente d’être la fille aînée de l’Église, la « France », comme son nom semble l’indiquer, serait-elle la fille des « envahisseurs » Francs ?

Eh oui ! Mme Le Pen : parmi les « conséquences » que nous subissons des « invasions du IVéme siècle », il y a la France, tout simplement !

Peut-être est-il bon de vous le rappeler.

Pour notre part, avec Stultitia, nous ne nous sentons pas spécialement « Francs ». Mais ceci est une autre « Histoire »…

Mais pour vous, Madame, qui n’avez à la bouche que la France, la Nation et sa sacro-sainte intégrité !
Tout de même…

Que vos compétences en économie laissent à désirer, passe, à la rigueur.

Mais que vos carences en Histoire vous empêchent de reconnaître qui sont les Français, franchement, Stultitia ne l’aurait pas imaginé.

Souhaitons donc que cette branche que vous sciez avec tant d’imprévoyance et de dangereuse ignorance en ce qui concerne le processus historique complexe de constitution des réalités nationales vous entraîne enfin dans sa chute et vous évacue du paysage politique.

La politique française, Madame, a besoin de sérieux.

Rien de nouveau sous Frère Soleil. À propos des « langues régionales » et de la démographie pontificale.

Une simple allusion, que je reprendrai peut-être un jour de façon plus détaillée, à ce qu’il faut bien désormais qualifier de gag, en l’occurrence la saga inénarrable à laquelle donne lieu, depuis près de 25 ans, dans le « pays des droits de l’homme », la signature et la ratification de la pourtant bien modérée « Charte européenne des langues régionales ou minoritaires ».

http://conventions.coe.int/Treaty/FR/Treaties/Html/148.htm

À croire que la terreur centralisatrice jadis instaurée par les Jacobins s’est muée en terreur de leurs actuels héritiers, horrifiés par la perspectives de hordes d’italo-romans, de gallo-italiques, de bas franciques, de bretons trégorrois ou vanetais, de vivaro-alpins ou autres basques, bretons corses, occitans ou catalans venant se ruer pour malmener les Principes Fondamentaux d’Indivisibilité et d’Unicité qui font la gloire de notre République depuis la Révolution Jacobine (oh, pardon : française…).

Eh oui ! « L’unité dans la diversité », « le respect des différences », slogans si allègrement proclamés paraissent chez nous bien difficiles à assumer.

Que ce soit en ce qui concerne l’idée laïque, que beaucoup voudraient voir décliner jusque dans les cantines scolaires (à croire que les industriels du cochon auraient trempé dans l’affaire…) comme « Unité dans la laïcardité » (cf. là-dessus nombre de posts précédents), comme en ce qui concerne les langues et les cultures, où l’on nous propose sans complexe « l’unité dans l’uniformité ».

Peut-être faudrait-il alors que notre France si facilement donneuse de leçons se tourne un peu vers ce qui se fait ailleurs, dans toutes ces nations menacées à l’évidence par les drames d’une dislocation imminente, que sont en l’occurrence l’Allemagne, l’Arménie, l’Autriche, Chypre, la Croatie, le Danemark, l’Espagne, la Finlande, la Hongrie, le Liechtenstein, le Luxembourg, le Monténégro, la Norvège, les Pays-Bas, la Pologne, la Roumanie, le Royaume-Uni, la Serbie, la Slovaquie, la Slovénie, la Suède, la Suisse, la République tchèque et l’Ukraine, toutes nations ayant ratifié la charte et dont l’effrayant laxisme ouvre la porte à un aventurisme du plus mauvais aloi.

Mais, contre vents et marées, « s’il n’en reste qu’une, nous serons celle-là » (peut être ex aequo avec la Russie de Poutine, qui sait ?).

Je ne nie pas que la chose représente certes une certaine complexité pour ce qui est du droit constitutionnel, et bien sûr la possibilité de quelques éventuelles dérives.

Mais un réel respect d’autrui et de sa culture, au-delà des habituelles déclarations incantatoires qui n’ont jamais mangé de pain, ne justifie-t-il pas une – bien minime – prise de risque, celle qu’assument justement de façon sereine les nations signataires mentionnées plus haut ?

Encore une fois, les très audacieux débats constitutionnels que suscite cette charte somme toute bien anodine me font penser aux réflexions tellement pertinentes de G. Canguilhem, lorsqu’il définissait la santé et la maladie, en fonction de la capacité ou de l’incapacité pour un organisme vivant de produire de façon dynamique de la normativité face au renouvellement et à l’évolution de son environnement.

Nouveau signe qui nous renseigne sur l’état de santé politique de notre vieille France :

« Parmi les allures inédites de la vie, il y en a de deux sortes. Il y a celles qui se stabilisent dans de nouvelles constantes, mais dont la stabilité ne fera pas obstacle à leur nouveau dépassement éventuel. Ce sont des constantes normales à valeur propulsive. Elles sont vraiment normales par normativité. Il y a celles qui se stabiliseront sous forme de constantes que tout l’effort anxieux du vivant tendra à préserver de toute éventuelle perturbation. Ce sont bien encore des constantes normales, mais à valeur répulsive, exprimant la mort en elles de la normativité. En cela elles sont pathologiques ». (Le normal et le pathologique, Paris, PUF 1998 (7) p. 137).

« Tiens ! », me rappelle Stultitia, « tu les avais déjà citées à propos du pape et des ‘’efforts anxieux’’ d’institutions ecclésiastiques face aux ‘’perturbations’’ du vivant ».

En effet.

Et voilà qui me permet une transition avec une autre problématique qui me paraît susciter le même type de positions particulièrement courageuses et prophétiques.

De façon certes louable, l’encyclique « Laudato si » aborde les questions environnementales et écologiques et développe sur le sujet bien des réflexions nécessaires et de bon sens.

Je ne reviendrai pas sur ces aspects positifs, déjà largement évoqués par les nombreux thuriféraires habitués à ce genre d’exercice.

Mais il se trouve que Stultitia et moi nous intéressons aux questions écologiques depuis près de 50 ans.

Alors sans doute notre lecture depuis belle lurette du « Printemps silencieux » de Rachel Carson (paru il y a 53 ans, faut-il le rappeler…), ainsi que d’autres ouvrages allègrement quarantenaires de René Dumont, André Gorz ou Jacques Ellul nous empêche-t-elle de goûter à sa juste mesure la portée à n’en point douter prophétique de cette encyclique, à une époque où même la presse people s’est emparée des thèmes « écologiques » et les ressasse en « Une » à la moindre occasion.

« Mieux vaut tard que jamais », me direz-vous.

Certes ! Et le siècle nécessaire à la reconnaissance (sur bien des points non encore achevée…) par les institutions ecclésiastiques des vertus possibles de la démocratie, de la liberté de pensée ou de la laïcité pourrait même faire penser que le délai de prise en compte de la question écologique représente pour les dites institutions une sorte de record de rapidité.

Je le concède volontiers.

Mais ce n’est pas cela qui nous tracasse.

Ni même le fait que, par exemple, ayant depuis bien longtemps renoncé pour l’essentiel à la consommation de viande autant par respect pour la condition animale que par refus d’une hypertrophie du développement au niveau mondial d’un élevage intensif dramatiquement gaspilleur de terres, d’eau, de céréales ou protéines végétales (même si, en tant qu’amoureux de la montagne, nous soutenons un élevage raisonné et respectueux, qui est la façon la plus optimale d’utiliser certains types de sols), nous ne trouvions aucune trace d’une quelconque réflexion sur l’indispensable réforme de certaines pratiques nutritionnelles, réforme qui pourrait pourtant contribuer de façon non négligeable à la sécurité alimentaire de l’humanité à venir.

Ce genre de remarque, susceptible de rompre la lénifiante généralité consensuelle du propos se révèlerait-il donc, pour le coup, un peu trop dérangeant, je n’oserais dire « prophétique » ?

Non. Ce qui me frappe surtout, sans pour autant me surprendre (« Rien de nouveau sous Frère Soleil », disais-je en titre…) c’est l’absence quasi-totale d’une réflexion sur la question démographique, abordée en quelques lignes d’une façon évidemment dogmatique (les seules références renvoient… à des textes du magistère !), simpliste et caricaturale.

« Mais ‘’s’il est vrai que la répartition inégale de la population et des ressources disponibles crée des obstacles au développement et à l’utilisation durable de l’environnement, il faut reconnaître que la croissance démographique est pleinement compatible avec un développement intégral et solidaire’’ (en note : Conseil Pontifical «Justice et Paix », Compendium de la Doctrine Sociale de l’Église, n. 483).
Accuser l’augmentation de la population et non le consumérisme extrême et sélectif de certains est une façon de ne pas affronter les problèmes. On prétend légitimer ainsi le modèle de distribution actuel où une minorité se croit le droit de consommer dans une proportion qu’il serait impossible de généraliser, parce que la planète ne pourrait même pas contenir les déchets d’une telle consommation. » &50, p. 16 de l’édition du Saint Siège.

http://w2.vatican.va/content/francesco/fr/encyclicals/documents/papa-francesco_20150524_enciclica-laudato-si.pdf

Mais, cher Saint Père, ne connaissez vous donc pas des penseurs et des scientifiques qui dénoncent à la fois « le consumérisme extrême et sélectif de certains » et « l’augmentation de la population » ?

Il serait alors urgent de compléter votre documentation.

Par exemple par Alan Weisman, que j’ai cité bien des fois :

Politique, démagogie, démographie. Une petite recension d’Alan Weisman : « Compte à rebours. Jusqu’où pourrons-nous être trop nombreux sur terre ? »

Ou encore, par les propos de Mathis Wackernagel, récemment rapporté dans l’impressionnant article :

http://www.lemonde.fr/planete/article/2015/08/13/a-partir-de-ce-soir-la-terre-vit-sur-ses-reserves_4722826_3244.html
(à compléter par :
http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2015/08/14/en-50-ans-le-jour-de-depassement-de-l-humanite-a-avance-de-4-mois_4724732_4355770.html#xtor=RSS-3208 ).

« Pour le fondateur du Global Footprint Network, cette prise de conscience est essentielle, car ensuite, les leviers d’action sont multiples : ‘’Densifier les villes, transformer notre système énergétique en développant les énergies renouvelables et en économisant l’énergie, réduire la place de la viande dans notre alimentation [tiens donc !] et aussi encourager la population à avoir moins d’enfants.’’ ». (c’est moi qui souligne).

Ou encore par les critiques rapportées dans l’article fondamental « Le pape, l’encyclique et la démographie », sur le site tout aussi fondamental auquel je me permets ici de larges emprunts :
http://economiedurable.over-blog.com/2018/06/le-pape-l-encyclique-et-la-demographie.html

« Le pape raisonne sur nos modes de consommation, et non sur le nombre d’êtres humains qui consomment. Le gros reproche qu’on peut faire à l’Église, et pas uniquement catholique, c’est de sous-estimer le problème démographique. Pour le Vatican, plus il y a de bébés, mieux c’est. Abraham voulait que ses descendants soient plus nombreux que les grains de sable. Toutes les religions se basent sur des textes écrits il y a 1500, 2000, 2500 ans, à une époque où les hommes étaient si peu nombreux que la moindre épidémie pouvait faire périr l’humanité. Dans ces circonstances il fallait faire des enfants pour assurer sa survie. Aujourd’hui, la situation s’est renversée, nous sommes sept fois plus nombreux qu’il y a 100 ans, 70 fois plus nombreux qu’à l’époque de Jésus ».

déclare Odon Vallet (dans Terra Eco du 17/06/2015), porte-parole bien connu de ceux qui prétendent « légitimer ainsi le modèle de distribution actuel où une minorité se croit le droit de consommer dans une proportion qu’il serait impossible de généraliser », et tout aussi célèbre pour sa « façon de ne pas affronter les problèmes ».

Ajout du 17/08:

[Pour information, petit aperçu biographique sur Odon Vallet (tiré de Wikipédia):

Fils de Jean Vallet, ancien dirigeant de la compagnie d’assurances GPA-Athéna, mort dans un accident de voiture en 1954, et de Mme, née Aubin de Blanpré, infirmière, Odon Vallet hérite de 320 millions de francs en 1989 (soit l’équivalent de 69,75 millions d’€ 2010) lors de la vente de la société (Odon Vallet avait 42 ans). Cette fortune sera donnée à la Fondation de France – Fondation Vallet en 1999.]

Ou encore Hubert Reeves, à l’évidence autre éminent suppôt du capitalisme international :

« On peut regretter cependant que le pape n’ait pas abordé également la question de la croissance démographique et de la surpopulation – un des principaux problèmes en relation avec l’avenir de la vie sur la terre – et son pendant : le contrôle des naissances » (Le point du 23/06/2015).

Et, toujours cités par le blog « Économie durable » :

Pour sa part, voici ce que déclarait Robert Walker, président du Population Institute dans un entretien avec le Huffington Post le 18 juin dernier (traduction : Elisabeth Bouchet) :
« Je n’ai jamais rencontré le pape François, aussi je ne considère pas qu’elle s’adresse personnellement à moi, mais lorsque j’ai lu l’encyclique, longtemps attendue, sur le changement climatique et l’environnement, je confesse avoir éprouvé une certaine gêne. Alors que j’applaudissais de tout cœur à son appel à l’action pour le changement climatique, j’ai été frappé, et cette fois personnellement, en voyant qu’il écrit que « Au lieu de résoudre les problèmes des pauvres et de penser à un monde différent, certains se contentent seulement de proposer une réduction de la natalité».
Humm. Je suis sûr qu’il en y a « qui ne proposent qu’une réduction de la natalité », mais parmi les propositions sérieuses de planification familiale, je ne connais pas quelqu’un qui puisse croire que les défis posés par la faim chronique et par l’extrême pauvreté puissent être résolus par les seuls contraceptifs. Au contraire, ils croient, comme moi, qu’un accès amélioré à la contraception puisse faire partie intégrante, – mais essentielle – d’un effort plus large d’amélioration de la santé et du bien-être dans les pays en développement.
Plutôt que de reconnaître que l’accès plus étendu aux moyens de contraception puisse améliorer les vies des femmes et de leurs familles dans les pays en développement, l’encyclique du pape insiste sur le fait que « la croissance démographique est totalement compatible avec un développement total et partagé ». Totalement compatible ? Les chefs de l’Église de Rome pourraient tirer bénéfice de la lecture du rapport que mon organisation « Population Institute » a publié cette semaine. Ce rapport est intitulé « Vulnérabilité démographique : là où la population s’accroit se posent les plus grands défis ». Le rapport identifie et classe 20 nations qui font face aux plus grands défis démographiques en relation avec la faim, la dégradation de l’environnement et l’instabilité politique. Les 10 pays en tête de ce classement sont le Sud Soudan, la Somalie, le Niger, le Burundi, l’Érythrée, le Tchad, la République Démocratique du Congo, l’Afghanistan, le Yémen et le Soudan.
Le rapport explique comment les projections de croissance démographique posent un énorme défi pour ces pays. Ils sont sans exception en train de se battre contre vents et marées afin de soulager la faim et d’éliminer la très grande pauvreté. Des progrès significatifs ont été faits dans la réduction globale de la faim mais la plupart des gains ont été obtenus dans des pays où la fertilité est relativement basse. Là où la fertilité reste élevée, la bataille contre la faim est loin d’être gagnée.
Dans certaines régions d’Afrique subsaharienne, le nombre d’enfants sous-alimentés est actuellement en augmentation, comme l’est la population.
Le Population Reference Bureau projette que la population du Burundi, (pays qui est dans la tête du classement du GHI (IFPRI 2014 Global Hunger Index- index global de la faim-) augmentera de 154 % d’ici à 2050. La population du Sud Soudan (qui est classée très haut en ce qui concerne la faim) est appelée à augmenter de 236 % d’ici à 2050 (3). Et encore, ces projections font-elles le pari que la fécondité va poursuivre son déclin historique.
De même, tandis que nous avons fait de grands progrès dans la réduction de la pauvreté extrême, particulièrement dans les économies émergentes, les progrès ont été longs dans les pays où la natalité demeure élevée.
La population du Niger, qui se classe n°1 dans l’index multidimensionnel de la pauvreté des Nations Unies 2014, est en passe d’augmenter de 274 % au cours des 35 prochaines années. La population du Mali, qui est 4ème dans le classement de la pauvreté, va augmenter de 187 %.
Un accès plus étendu aux contraceptifs, seul, ne pourra pas répondre de façon adéquate aux défis que ces pays vont rencontrer. A peine. Même avec une augmentation relativement conséquente de l’usage de la contraception correspondant à un déclin de la fécondité, les populations de ces pays vont continuer à croître pendant les décennies à venir.
Comme il a été souligné dans le rapport de Population Institute, un accès élargi à la contraception doit être accompagné par des investissements dans l’éducation des filles et l’autonomisation des femmes. Il faut limiter les pratiques de mariages d’enfants, qui sont toujours d’actualité dans de nombreuses parties du monde, et les USA ainsi que les autres pays donateurs doivent développer l’assistance agricole. Dans les pays en stress hydrique, les investissements pour la protection l’eau et dans les infrastructures sont nécessaires de manière urgente. Dans les pays en développement qui sont gravement déforestés, comme Haïti, il y a nécessité d’une aide en faveur de la reforestation. Dans les pays à faible gouvernance et où la corruption est largement étendue, la société civile doit être renforcée.
L’encyclique papale souligne que l’on doit lutter contre les inégalités économiques et contre le gaspillage alimentaire. Amen. Mais, s’il vous plait Votre Sainteté, faites en sorte que chaque femme dans le monde puisse être en mesure de décider par elle-même, hors de toute coercition, combien d’enfants elle aura et quand elle les aura. Le choix de se reproduire n’est pas seulement un impératif moral, c’est aussi un impératif pour l’humanité. Sans l’accès étendu aux méthodes modernes de contraception, les taux de mortalité des enfants et des femmes dans les pays en développement resteront à un niveau inacceptable et de nombreuses femmes et leurs familles ne sortiront jamais à la pauvreté ».
Aux États-Unis voici le communiqué du Center for Inquiry (CFI) (traduction D. Barthès)
Le Center for Inquiry a examiné l’encyclique, Laudato Si, publié aujourd’hui par le chef de l’Église Catholique, le pape François.
Le CFI partage la préoccupation du Pape François à propos de l’environnement et se félicite de sa reconnaissance du consensus scientifique quant à la cause du changement climatique, à savoir l’effet de serre généré par l’activité humaine. Nous saluons aussi sa reconnaissance du fait que notre crise environnementale va au-delà du changement climatique, que nous épuisons nos réserves d’eau et conduisons à l’écroulement de la biodiversité. Cependant, nous regrettons que le pape ne reconnaisse pas que l’Église Catholique a contribué à ces problèmes par son opposition irrationnelle et inflexible à une planification familiale responsable.
En effet, non seulement ne pape François ne parvient pas à reconnaître le tort causé par l’opposition de l’Église à la contraception, mais, étonnamment, il utilise cette encyclique pour s’attaquer une fois encore à la planification familiale, affirmant que les préoccupations légitimes quant à la croissance de la population sont «une façon de refuser de s’engager vers les vraies solutions »
C’est l’Église Catholique qui refuse les vraies solutions
La surpopulation n’est certainement pas la seule cause de la crise environnementale, mais il n’y a pas de volet de cette crise pour lequel elle ne constitue pas un facteur important, et une population en croissance rapide ne fera qu’exacerber les problèmes environnementaux.
L’opposition réitérée et injustifiée du pape au contrôle des naissances, nuira finalement à la portée de ses autres observations, dont certaines sont pourtant méritoires. Celui qui pense qu’utiliser un préservatif constitue une grave atteinte morale ne peut être pris au sérieux ou être considéré comme un expert des problèmes de notre monde. Le pape Francis dépense beaucoup d’énergie pour dénoncer le mauvais usage de la technologie. En dernière analyse, son encyclique démontre que le monde souffre autant de la pensée dogmatique que des abus de la technologie

La question démographique est à l’évidence complexe. Alan Weisman lui-même, dans le livre qui fait l’objet de ma recension mentionnée plus haut, donne la parole, même s’il les récuse, à certains critiques de la régulation des naissances, qui développent des arguments proches de ceux employés par le pape (cf. Betsy Hartmann p. 52 ; Fred Pearce p. 127-129, etc.).

À la fin de ma recension, je signale en outre à titre d’exemple les positions de Sylvie Brunel sur le sujet, pour laquelle la terre pourrait supporter sans problème les onze milliards d’habitants qu’on nous promet à la fin du siècle.

On attendait alors d’un travail sérieux qu’il assume cette complexité, en faisant état de façon rigoureuse de la pluralité des thèses qui s’affrontent, plutôt que de prétendre l’évacuer en trois phrases, d’une façon parfaitement dogmatique et partiale qui suffit hélas à décrédibiliser, s’il en était besoin, l’approche méthodologique de l’ensemble du document.

Et ce ne sont certes pas les déclarations bien ambigües du pape aux Philippines qui suffiront à équilibrer le propos, tant elles relèvent à l’évidence de l’injonction paradoxale.

Où l’on apprend comment le bon pape François prêche aux petits lapins dans le jardin enchanté de Double Injonction.

Pour prendre la question un peu plus au sérieux, manque-t-on à ce point de signes amenant à penser que l’accroissement démographique – s’il n’est bien sûr pas seul en cause -pose désormais à l’humanité des problèmes inédits et que les tensions qu’il fait subir à notre environnement entraînent déjà nombre de crises majeures (influence sur le réchauffement, épuisement des ressources, pollution des océans, surexploitation des terres agricoles, réduction catastrophique de la biodiversité du fait de la course à l’exploitation de celles qui restent, etc.) ?

Parmi bien d’autres liens possibles, en plus de ceux que j’ai pu donner au fil de posts précédents, et bien sûr des informations données dans l’ouvrage d’Alan Weisman, ceux-ci insistent particulièrement sur l’urgence de l’action :

http://sciences.blogs.liberation.fr/home/2015/01/2014-ann%C3%A9e-la-plus-chaude-noaa.html
http://sciences.blogs.liberation.fr/home/2014/12/22000-esp%C3%A8ces-sur-liste-rouge.html
http://www.manicore.com/documentation/articles/echos_juin2015_regle_trois.html
http://petrole.blog.lemonde.fr/2015/05/25/le-climat-cest-cuit-pourquoi-la-conference-climatique-de-paris-sera-un-succes/

etc., etc. etc.

Sans vouloir  réhabiliter un malthusianisme ambigu qui a fait son temps, il faudrait peut-être envisager de telles questions autrement que par la répétition incantatoire de quelques principes présumés intangibles, exaltant la procréation sans régulation, sous le prétexte simpliste qu’ils auraient à voir avec une « révélation religieuse » dissociée de toute approche herméneutique (cf. dans le livre cité d’Alan Weisman p.21-22, l’interprétation que donne Jérémy Bernstein contestant la sempiternelle référence au « croissez et multipliez » biblique : « dans le midrash, Dieu adresse aussi un avertissement à Adam : ‘’Prends soin de ne pas corrompre et détruire Mon monde, car si tu l’abimes, personne ne viendra après toi réparer les dégâts »).

Et proposer de ces problèmes essentiels une discussion digne de ce nom.

Contrairement aux allégations de pessimisme et de défaitisme prêtées aux partisans de cette urgente régulation des naissances généralisée au niveau mondial – qui pourrait ramener en un siècle la population à deux milliards d’habitants, soit celle des années 1930 – on pourrait alors se demander si ce ne sont pas eux les véritables optimistes.

Car, dans un monde qui présente de fortes probabilités d’avoir désormais à affronter bien des crises dues en bonne partie à l’inadéquation de la population croissante à ses ressources décroissantes et à son environnement limité, ils pourraient bien faire partie des « résistants » : de ceux qui refusent cette fatalité et cette commode passivité qui présentent des risques objectifs non négligeables de nous mener « droit dans le mur ».

Qui oserait sérieusement soutenir en effet qu’un monde à 11 milliards d’habitants sera plus facile à vivre, pour nos enfants, qu’un monde à deux milliards ?

Et que la beauté et la richesse de ce que d’aucuns nomment « Création », à l’image de frère François d’Assise, y sera mieux préservée?

On prête, je crois, au philosophe Jean-Toussaint Desanti l’affirmation selon laquelle les catastrophes qu’a connu le XXème siècle risquent d’apparaître comme des « petites kermesses » comparées à celles que subiront les hommes du XXIème.

Brillant philosophe des mathématiques, Desanti était certes loin d’ignorer le calcul des probabilités !

Souhaitons bien sûr qu’il se soit trompé.

Et souhaitons aussi qu’après avoir mis cinquante ans à prendre en compte la question écologique, l’institution ecclésiastique mette moins de temps à envisager avec un peu plus de sérieux le défi démographique.

Car dans cinquante ans, il risque d’être bien tard…

Mais ne nous illusionnons pas trop sur le sujet : voilà que Stultitia me rappelle à point nommé de ne pas oublier son leitmotiv favori :

« On ne résout pas un problème avec les modes de pensée qui l’ont engendré » disait, paraît-il, Einstein….

Ps (16/08): Je rajoute, toujours tirée du livre d’Alan Weisman (p.302), cette citation d’Herman Daly, dans le Scientific American (2005), qui me paraît exprimer avec autant de concision que de pertinence l’alternative à laquelle nous sommes désormais confrontés. Si l’auteur y traite avant tout de l’économie, le propos général est également valable, dans son contexte, pour la démographie :

Le basculement vers l’économie [et la démographie] durable[s] donc, « impliquerait un énorme changement d’état d’esprit, sur le plan intellectuel comme sur le plan affectif, de la part des économistes, des décideurs politiques et des électeurs. On pourrait même être tenté d’affirmer qu’un tel projet est irréalisable. Mais l’alternative à l’économie durable –l’économie indéfiniment croissante – est une impossibilité biophysique. Si je devais choisir entre m’attaquer à une impossibilité politique et m’attaquer à une impossibilité biophysique, je jugerais la seconde comme la plus impossible des deux et tenterais ma chance avec la première ».

Ajout du 17/08:

Encore une de ces informations quasi quotidiennes qui montrent en effet combien « la croissance démographique est pleinement compatible avec un développement intégral« .

http://www.lemonde.fr/planete/article/2015/08/17/sources-d-eau-cruciales-les-glaciers-d-asie-centrale-fondent-vite_4728276_3244.html#xtor=RSS-3208

Sans commentaires.

« Volèm viure al païs ». Remarques sur l’inanité de peurs soigneusement entretenues ; ainsi que sur quelques limites de la bienpensance standard à propos de l’immigration.

L’émission « 28 minutes » du 30/06, qui accueillait Benjamin Stora, nous a proposé quelques réflexions synthétiques et pleines d’intérêt sur la question des migrants.
http://www.arte.tv/guide/fr/057877-093/28-minutes?autoplay=1
(à partir de 12mn).

D’abord un rappel par Nadia Daam des 1425 réfugiés syriens accueillis par la France en 2014, alors que l’Allemagne en a reçu 23 860…

Parmi d’autres chiffres propres à détruire le mythe du « raz de marée » et des « hordes d’immigrés » à l‘assaut de nos frontières, puisque le nombre des migrants représenterait, toujours en 2014, 0,0004% de la population européenne.

Chiffres qui nous interrogent sur ce que Benjamin Stora nomme la « rupture de la tradition humaniste », que les politiques de tous bords entérinent « par peur de l’opinion publique ».

Évolution des mentalités et faillite du courage politique sur lesquelles il convient bien sûr de s’interroger d’urgence.

Mais Benjamin Stora souligne aussi (13mn 43) « la confusion extrême dans l’opinion entre les demandeurs d’asile, les migrants, les immigrés, l’Islam, le terrorisme, tout ce qu’on voudra… », et voudrait sensibiliser à « l’énorme travail à faire pour essayer de donner un sens à ce questionnement ».

C’est dans cette perspective que je propose ici quelques modestes remarques qui voudraient contribuer à dépasser une approche épidermique et/ou émotionnelle qui, dans un sens ou dans l’autre – celui du rejet comme celui d’une compassion peu réfléchie – alimente une telle « confusion extrême ».

Car une fois de plus, il me semble nécessaire de « remettre les choses à l’endroit ».

J’ai été proche, dans ma jeunesse, de mouvements qui plaçaient au centre de leurs préoccupations l’adage fort respectable « volèm viure al païs » (nous voulons vivre au pays).

Il me semble donc que la question la plus importante à se poser, face au problème de l’émigration/immigration, même si celle de l’accueil prime dans l’ordre de l’urgence immédiate, est celle des raisons qui poussent des gens, dont l’immense majorité voudrait « vivre au pays » et rester sur leurs terres, dans leur environnement culturel, à opérer un arrachement aussi traumatique.

Depuis les réfugiés espagnols que j’ai pu connaître dans ma jeunesse jusqu’aux émigrés récents que je peux fréquenter, la question la plus lancinante qui se pose est celle de cet exil « inconsolable » dont parle Élisabeth Quin, le plus souvent liée à celle du retour « au pays ».

Le problème essentiel se pose donc à la racine des raisons de l’émigration. Et ce n’est pas un discours compassionnel et incantatoire sur la nécessité bienpensante d’un accueil tous azimuts qui le résoudra en quoi que ce soit.

Même si la nécessité de l’accueil d’urgence doit bien sûr faire partie des paramètres.

Mais, dans le cas de l’asile politique comme dans celui de l’émigration économique, il me paraît important de ne pas céder à plusieurs illusions, qui, si elles permettent de nourrir à peu de frais une bonne conscience bien ambigüe, nous dégagent trop facilement de notre responsabilité d’aborder le problème à ses racines mêmes.

Dans le cas de l’émigration d’origine politique (Irak, Syrie, Libye, etc.), l’accueil d’urgence est bien entendu un devoir absolu.

Mais cet accueil ne doit pas nous masquer que la responsabilité internationale doit être en premier lieu d’agir – politiquement, diplomatiquement, militairement le cas échéant – pour que cessent le plus rapidement possible les troubles qui sont à l’origine de cette émigration.

La chose est certes difficile, mais il est impossible de se contenter d’entériner le fait accompli, et de faire ainsi le jeu des groupes (djihadistes en particulier) qui poussent individus et communautés à quitter leurs pays d’origine.

« De hauts responsables musulmans et chrétiens ont exhorté (…) au Caire les chrétiens du Moyen-Orient à rester dans la région malgré les persécutions et les exactions perpétrées par les groupes djihadistes.
‘’L’exil forcé des chrétiens et d’autres groupes religieux ou ethniques est un crime que nous condamnons tous », ont déclaré les dignitaires religieux d’une vingtaine de pays à l’issue d’une conférence internationale sur le « terrorisme » convoquée par Al-Azhar, l’une des plus prestigieuses institutions de l’islam sunnite.
« Nous appelons nos concitoyens chrétiens à rester dans leur pays jusqu’à ce que disparaisse la vague de terrorisme dont nous souffrons tous », ajoutent-ils dans une déclaration commune. Ils appellent « les pays du monde » à ne pas faciliter cet exil en aidant ces groupes à immigrer sur leur territoire ».
http://www.lalibre.be/actu/international/appel-aux-chretiens-a-ne-pas-quitter-le-moyen-orient-54807e3a3570a0fe4ca7a237?gclid=CN6ItvyHusYCFZQZtAod47sDmw

Encore une fois, cela ne signifie pas remettre en question l’obligation d’accueil d’urgence des chrétiens ou autres membres de communautés persécutées (yézidis, kurdes, etc.). Mais cela doit pousser à considérer cette pratique comme essentiellement transitoire, et non comme une solution qui se voudrait définitive à un problème exigeant des mesures plus radicales au niveau politique, diplomatique, éventuellement militaire en fonction des situations.

Car la responsabilité occidentale est souvent engagée par le fait d’avoir contribué, directement ou indirectement, à causer ou à aggraver les troubles à l’origine de l’émigration.

Même lorsque de telles interventions pouvaient éventuellement être justifiées par un légitime devoir d’ingérence (par exemple éviter le probable massacre de la population civile de Benghazi par les troupes de Kadhafi en 2011), les insuffisances et incohérences dans la gestion de l’après-intervention, qui ont amené de forts mouvements d’émigration, doivent nécessiter des engagements forts en vue de réparer les erreurs commises, et dont les modalités (politiques, diplomatiques, éventuellement militaires) sont à préciser selon les cas au niveau international.

« L’intervention militaire qui a mis fin à une dictature féroce n’a été accompagnée d’aucune stratégie pour l’après. Maintenant, nous en payons les conséquences : 91 % des migrants arrivant en Italie sont partis des côtes libyennes qui ne sont surveillées par aucun gouvernement »

déclare Matteo Renzi dans son bel article « L’Europe tout entière doit se saisir du problème des migrants », Le Monde du 28-29/06 2015.

Même élargi, le seul accueil des victimes de telles incohérences ne peut donc en aucun cas servir d’alibi pour éluder les véritables solutions à long terme, qui relèvent de la politique étrangère.

Il serait inacceptable que la communauté internationale s’accommode d’un fait accompli dont elle a souvent contribué à générer les aberrations.
À ce titre, des déclarations telles que la suivante sont pour le moins inquiétantes, par la grave démission qu’elles révèlent :

http://francais.rt.com/international/3497-daesh-uk-Barrett-transformation

Et il doit être exclu qu’elles puissent devenir la règle.

 

Pour ce qui est maintenant de l’émigration économique, les réelles capacités d’accueil de l’Europe souvent invoquées – à juste raison – par les partisans d’une libéralisation de l’immigration (cf. chiffres cités plus haut) ne semblent pas devoir non plus constituer un argument suffisant pour légitimer une ouverture illimitée de l’espace européen aux migrants.

Et cela non pas pour justifier une politique migratoire « de droite », qui n’aurait en vue que la soi-disant défense des intérêts des travailleurs « nationaux » contre la concurrence venue de l’immigration (la plupart des études montrant en effet que l’immigration, si elle n’est pas partout une nécessité démographique comme c’est le cas en Allemagne, contribue de façon générale au développement et à l’emploi dans les pays d’accueil, cf. en particulier les articles économiques du Musée de l’Histoire de l’Immigration, que préside justement Benjamin Stora:

http://www.histoire-immigration.fr/histoire-de-l-immigration/questions-contemporaines/economie-et-immigration

et en particulier:
http://www.histoire-immigration.fr/histoire-de-l-immigration/questions-contemporaines/economie-et-immigration/quel-est-l-effet-de-l-immigration-sur-le-marche-du-tr
et les ressources bibliographiques).

Mais j’ai souvent insisté dans mes posts précédents sur la nécessité de recentrer l’éthique sur l’entité qui est la véritable origine de l’injonction morale : autrui.

Il devrait en être de même lorsqu’on réfléchit à ce qu’on peut nommer une « éthique de l’économie ».

Or, s’il est important de considérer la question de l’immigration en fonction des effets qu’elle peut avoir sur notre économie et de la situation de l’immigré chez nous, on ne peut faire abstraction, du point de vue éthique, de ce que signifie l’émigration pour l’immigré économique en tant que personne, mais aussi pour son pays d’origine qui constitue l’une des composantes de cette personne.

Sans doute, à l’encontre des proclamations démagogiques qui brandissent l’épouvantail de l’invasion, l’Europe peut-elle en effet accueillir plus d’immigrants, y compris économiques, qu’elle n’en accueille actuellement, comme en témoignent les chiffres mentionnés dans l’émission citée.

Et cela doit valoir pour ce qu’on pourrait nommer les « urgences économiques ».

Mais toute immigration économique relève-t-elle d’une urgence comparable à celle qui caractérise l’émigration politique ?

Il paraît difficile d’éviter ce questionnement.

Car au-delà des efforts concrets de solidarité que suppose cet accueil – efforts à la portée de l’Europe, on l’a vu mais dont on ne doit pas cacher qu’ils ne seront pas nécessairement en cohérence avec la revendication ou le maintien de certains avantages des citoyens européens – le propre de la solidarité étant d’avoir un coût… – la question essentielle est de déterminer si l’accroissement de cette immigration économique se fait véritablement au bénéfice à long terme de l’immigré et de son pays d’origine.

Tout immigré, économique comme politique, reste lié au pays qu’il a dû quitter du fait de circonstances dont, la plupart du temps, il n’est pas maître, soit pour sauver sa vie, soit simplement pour la gagner.

Or, il serait tragique que son émigration contribue à la ruine de ce pays qu’il porte dans son cœur et qu’il espère le plus souvent revoir un jour dans une situation meilleure.

Encore une fois, comme devant les urgences politiques, l’accueil d’urgence constitue un devoir dans le cas de détresses économiques graves.

Mais il ne faudrait pas transformer son caractère de nécessité provisoire en reconnaissance d’un fait économique accompli, qui servirait à son tour d’alibi pour entériner des situations institutionnelles, économiques, démographiques, inacceptables dans les pays d’origine.

Hélas, en dépit de la contribution réelle au développement que peuvent apporter les ressources rapatriées par les émigrés dans leurs pays d’origine (contribution qu’il faudrait bien sûr préciser au cas par cas), on est en droit de se demander si le bilan de l’émigration s’avère véritablement positif à long terme pour les pays de départ (fuite de main d’œuvre, fuite de cerveaux, etc.). Et si l’émigration, souvent implicitement favorisée par les pays d’origine, ne constitue pas pour eux une solution de facilité, une béquille dont il serait urgent d’apprendre à se passer pour accéder sur le long terme à un développement réellement autonome.

Une trop grande « ouverture » des pays d’accueil peut alors contribuer à maintenir, sous couvert des fameuses « bonnes intentions » d’une certaine bienpensance à courte vue, un « appel d’air » qui, en pompant les ressources locales, désormais humaines, enfermerait bien des pays en voie de développement dans une nouvelle forme de dépendance et d’exploitation néocoloniale, paradoxalement encouragée par les « bons sentiments » susdits.

Selon la CNUCED, les pays africains dépensent 4 milliards de dollars par an pour compenser le départ de ses personnels qualifiés. Pour autant, la fuite des cerveaux (brain drain) pourrait constituer un gain ou brain gain en faisant du migrant un « passeur » ou un « intermédiaire ». Plusieurs mécanismes peuvent intervenir : transferts fonds, réduction du chômage des diplômés, diffusion du savoir dans le cadre de retour ou via des processus d’imitation technologiques, incitation à la formation pour les jeunes du pays dans l’espoir de travailler à l’étranger, création d’entreprises grâce à l’épargne accumulée à l’étranger… Ces perspectives positives pour les pays d’origine restent conditionnées aux possibilités de retour et d’installation des migrants. Des possibilités qui relèvent des cadres juridiques des politiques migratoires des pays d’accueil et des conditions économiques et politiques des sociétés d’origine. D’où la nécessité, pour « faire de l’exode des compétences un atout », de favoriser des politiques de coordination impliquant Etats, associations de migrants, ONG, entreprises internationales…
http://www.histoire-immigration.fr/histoire-de-l-immigration/questions-contemporaines/economie-et-immigration/que-signifie-l-expression-fuite-des-cerveaux
(c’est moi qui souligne).

Bien sûr, dans ce cas encore, le passé colonial des nations occidentales confère à celles-ci une responsabilité certaine dans des situations de mal développement, et les oblige à un devoir particulier de solidarité.

Mais ce constat n’a aucune raison de constituer un argument incantatoire qui dissimulerait les incohérences politiques, gabegies économiques et autres corruptions au niveau local dans les pays d’émigration.
Malgré des ambiguïtés politiques qui demeurent, des exemples comme celui de l’Angola, pays en pleine croissance et future cinquième puissance économique du continent africain alors qu’il y a été l’une des dernières colonies occidentales, de plus ravagée par une guerre impitoyable, montrent que le mal développement n’est pas nécessairement une fatalité de l’héritage colonial. Après avoir été colonie du Portugal, l’Angola reçoit désormais des immigrants économiques portugais !

http://www.lemonde.fr/economie/article/2013/12/09/l-angola-terre-de-refuge-pour-les-portugais_1792234_3234.html

Je terminerai par une brève récapitulation :

– En ce qui concerne l’immigration politique et le droit d’asile, l’exemple cité de l’Allemagne et d’autres pays nous montre à l’évidence que la France est bien loin de remplir ses devoirs pour ce qui est de l’accueil d’urgence.

Même si ce nécessaire élargissement des bénéficiaires du statut de réfugié ou de la « protection subsidiaire » ne peut donc en aucun cas se substituer à une réflexion – et une action – forte et vigoureuse en ce qui concerne les solutions à long terme à apporter au niveau de la politique étrangère.

– En ce qui concerne maintenant l’immigration économique, comme le rappelle encore Matteo Renzi, art. cité), la première urgence est que « tous sans distinction soient sauvés et aidés ». Et bien sûr, c’est à l’Europe entière de participer à ce sauvetage de façon solidaire.

Mais, continue Matteo Renzi,

« Cela dit, nous savons tous que, une fois les migrants sauvés, il n’y a pas de la place pour tout le monde. Ceux qui ont droit au statut de réfugié doivent être accueillis en Europe. Et pas seulement en Italie. Je sais bien que c’est ce que stipulent les accords de Dublin, malheureusement signés par le gouvernement de l’époque. Mais il n’est pas raisonnable de penser qu’un seul pays peut prendre en charge l’intégralité du problème. Responsabilité et solidarité sont deux concepts qui vont de pair.
Les migrants déboutés du droit d’asile doivent être renvoyés chez eux. Et, dans ces pays, il est du devoir de l’Europe – Italie comprise – d’en faire plus en termes d’aide au développement, de projets de coopération internationale, d’échanges culturels et technologiques » (art. cité. C’est moi qui souligne).

Le développement des « pays les moins avancés » (PMA) constituant en effet l’une des conditions essentielles pour réguler sur le long terme les mouvements de population.

Outre la lutte contre les passeurs, cette coopération avec les pays d’émigration doit d’ores et déjà intégrer le contrôle des flux migratoires, ainsi qu’un travail d’éducation, d’information et de sensibilisation en ce qui concerne les opportunités possibles, mais aussi les illusions et les dangers de l’émigration. Éducation aussi quant à la responsabilité qui incombe à chaque citoyen de participer à sa mesure au développement de sa patrie, que ce soit par le fait d’assumer sa résidence ou celui de programmer son retour.

Pour ce qui est de la délivrance des titres de séjour des migrants économiques dans les pays d’accueil, ne faudrait-il pas alors instituer une sorte « d’observatoire des urgences économiques », ou du moins mieux orienter en ce sens l’action des institutions qui existent déjà ? Un tel organisme statuerait sur le bien-fondé d’une demande en fonction de la détresse réelle du demandeur, des conditions de son pays d’origine ainsi que de ses chances d’insertion dans le pays d’accueil.

Dans les cas où de telles évaluations se révèlent négatives, « les migrants déboutés (…) doivent être renvoyés chez eux », comme le dit encore Matteo Renzi.

Après en avoir exclu les abus, il importerait donc aussi de décriminaliser aux yeux de l’opinion les procédures nécessaires de reconduite qui offusquent tant une certaine bienpensance épidermique, en montrant qu’elles n’ont pas nécessairement pour but de « gagner les voix du FN », ou de satisfaire l’égoïsme ou le repliement nationaliste, mais qu’elles constituent aussi l’une des conditions, en accord avec les pays concernés, de sauvegarde de leur avenir et de leur développement humain, culturel et économique, afin que tous ceux qui le désirent puissent « vivre au pays » ou y retourner.

« L’Europe doit faire la preuve des valeurs dans lesquelles elle croit. L’Union n’est pas un ensemble de liens économiques, mais une communauté d’âmes, de destin, d’idéaux. Si elle fait défaut, c’est l’identité de l’Europe que nous perdons.
Nous voulons défendre une conception différente de valeurs, de civilisation, de paix : c’est pour cela que l’Europe est née. Pas pour la finance ou le pacte de stabilité. Mais pour ces valeurs. Si, à présent, on en fait fi devant la Méditerranée qui s’enflamme et les enfants qui se noient, c’est la fin de l’Europe.
On est à un carrefour : il faut décider si le problème de la Méditerranée est l’affaire de tous ou seulement des pays limitrophes. Si la solidarité et la responsabilité l’emportent, on trouvera des solutions : nombre de citoyens à accueillir ailleurs, opérations d’identification et de réadmission, prise en charge économique. Mais si, au contraire, ce sont l’égoïsme et la peur qui prévalent, c’est l’idée même de l’Europe qui risque de se perdre. Pour ma génération, le sentiment européen est né avec la chute du mur de Berlin. J’avais alors 14 ans, l’âge de mon fils aujourd’hui. Et je ne veux pas que ce soit un mur érigé par la Hongrie sur sa frontière avec la Serbie ou le mur de défiance entre les pays de l’Union qui symbolisent pour lui l’identité européenne.
Il nous faut des règles claires, à respecter par tous. Que les migrants qui répondent aux critères du droit d’asile soient accueillis, et les autres reconduits chez eux. Mais que tous sans distinction soient sauvés et aidés. Pour nous, en Italie, l’Europe est un phare de la civilisation, pas un mur de la peur »(Matteo Renzi, art. cité).

Cela devrait bien sûr valoir aussi pour la France, et la « tradition humaniste » dont elle prétend s’honorer.

 

Ajout 09/07:

Un article qui me paraît intéressant et équilibré sur le sujet:

http://abonnes.lemonde.fr/europe/article/2015/07/09/imposons-que-chacun-des-28-pays-prenne-sa-part-de-migrants-demande-le-directeur-europe-du-hcr_4676138_3214.html