Ce titre m’a été inspiré par l’infographie du dernier numéro du Courrier International (1812-1813-1814 du 24/07 au 13/08 2025. p.49) qui traite du « jour du dépassement », et considère l’absence de réponse à cette menace croissante comme le plus grand danger pour l’humanité.
(voir aussi L’“ATLAS DES RESSOURCES” hors-série de cette même revue en vente actuellement).
Selon les calculs de l’ONG américaine Global Footprint Network, l’humanité a consommé le 24 juillet, « jour du dépassement », toutes les ressources que la planète peut régénérer en un an. Si nous continuions à ce rythme, il faudrait 1,8 Terre pour satisfaire notre consommation.
On le sait, certains pays, majoritairement en Afrique, ne génèrent pas de surcharge pour la planète, ou représentent une surcharge négative qui compense celle, effrayante, que font subir à notre planète des pays tels que le Qatar, dont la consommation annuelle représente 9,9 Terres, les États-Unis, la Norvège, la France, dont la consommation représente environ 3 Terres, et qui elle, a déjà épuisé toutes les ressources naturelles que la Terre peut lui offrir et vit « à crédit » depuis le 19 avril.
Ce Jour du dépassement mondial intervient chaque année un peu plus tôt : au début des années 1970 il survenait le 29 décembre. Il a donc régressé de près de 6 mois en 55 ans.
En dépit de toutes les mises en garde de personnalités pleinement conscientes dès cette époque des risques que courait notre humanité lancée dans une croissance dévastatrice, risques pour notre environnement et notre survie, nous sommes passés de 3,680 milliards d’humains en 1970 à plus de 8 milliards aujourd’hui, augmentant d’autant le nombre de consommateurs. L’extraction et le gaspillage de ressources irremplaçables a suivi cette évolution démographique incontrôlée. L’utilisation mondiale de matières premières – minéraux, métaux, combustibles fossiles, biomasse… – a plus que triplé depuis 1970, passant de 30 milliards de tonnes en 1970 à 106,6 milliards en 2024, entraînant la dégradation du climat, de l’environnement et de la biodiversité que nous subissons. Notre avenir est désormais menacé de façon toujours plus manifeste.
« Les ressources naturelles n’ont jamais été autant exploitées. À un rythme qui dépasse largement la biocapacité de notre planète ».
(…)
“Actuellement, l’humanité exploite la nature 80 % plus vite que les écosystèmes terrestres ne peuvent se régénérer ».
(…)
« Déforestation, érosion des sols, perte de biodiversité et accumulation de CO2 dans l’atmosphère… Les conséquences de notre consommation effrénée de ressources sont visibles, souligne Global Footprint. Et elles contribuent à une augmentation de la fréquence des phénomènes météorologiques extrêmes et à une baisse de la production alimentaire. “Au XXIe siècle la deuxième plus grande menace pour l’humanité est la surexploitation écologique, c’est-à-dire la surexploitation persistante des ressources de notre planète. La plus grande menace est l’absence de réponse”, conclut l’ONG. (Courrier International, art. cité).
Rappelons encore, comme nous le répète Guillaume Pitron (La guerre des métaux rares, Les liens qui libèrent, Paris 2019, p.232) que
nous allons consommer davantage de minerais durant la prochaine génération qu’au cours des 70 000 dernières années, c’est-à-dire des deux mille cinq cent générations qui nous ont précédés. Nos 7,5 milliards de contemporains [ajout : le livre date de 2019. Nous sommes aujourd’hui près de 8,3 milliards] vont absorber plus de ressources minérales que les 108 milliards d’humains que la Terre a portés jusqu’à ce jour ».
Cette « absence de réponse » est révélatrice d’une très grave carence dont fait preuve – à des degrés divers – notre humanité.
Le « jour du dépassement » est aussi celui d’une gigantesque faillite morale et politique.
Comment est-il possible en effet qu’en toute connaissance de cause (car devant l’accumulation des données il est désormais impossible de nier notre responsabilité face à ce qui est en train de nous arriver) nous ayons délibérément choisi, et continuons de choisir, l’aveuglement moral et le déni politique ?
Déni politique généralisé certes – surtout ne pas remettre en question l’impératif de la sacro-sainte « croissance » élevée au rang de mythe indiscutable – mais aussi complicité le plus souvent tacite des milliards de consommateurs que nous sommes.
*
Et qu’il me soit permis de faire un rapprochement :
Un tel déni inadmissible est du même ordre que la démission morale et politique qui a cours face aux conflits qui déshonorent en ce moment notre humanité.
L’ « absence de réponse » y est tout aussi manifeste…
« Des gens meurent de faim, tandis qu’à quelques kilomètres de là, les supermarchés regorgent de nourriture », s’indigne l’UNRWA sur le réseau social X.
Mais comment ne pas évoquer « l’absence de réponse » appropriée de dirigeants capables d’envoyer des bombes sur l’Iran, mais qui légitiment et soutiennent d’autres bourreaux auxquels ils fournissent des armes,
mais aussi « l’absence de réponse » et le silence complice de ces millions de personnes capables d’élire ou de maintenir au pouvoir, aux États-Unis, en Israël, en Russie ou ailleurs des provocateurs irresponsables ou des fanatiques fauteurs de guerres.
« absence de réponse » de la « communauté internationale », d’une ONU renonçant lâchement à se doter d’un « conseil de sécurité » digne de ce nom, alors qu’une réforme serait parfaitement possible,
et encore silence complice et approbateur de celles et ceux qui se montrent capables de considérer des crimes de guerre comme un spectacle réjouissant
sans oublier enfin l’ « absence de réponse », de nous tous, lorsque « nous ne cherchons pas à comprendre », comme le dit G. Bernanos dans La France contre les robots, ni à faire entendre notre voix, aussi humble soit-elle, comme l’exigerait notre devoir d’humanité.
Fort heureusement, face au suivisme sacrilège de celles et ceux qui déshonorent le judaïsme, quelques voix courageuses s’élèvent et répondent.
Tout comme d’autres s’opposent aux fastes liturgiques et monastiques d’une hérésie qui n’a plus « d’Orthodoxie » que le nom, donnant raison à l’opposante emprisonnée Anna Arkhipova : « Il vaut mieux être en prison que de contribuer à la machine répressive au prix de la liberté d’autrui ».
Nos remerciements à vous tous, qui, au prix de votre confort, de votre liberté, ou même de votre vie, nous conviez à lutter contre « l’absence de réponse ».
*
Ajout du 31/07 :
Ai-je été trop sévère ?
Car effectivement, en plus des manifestations populaires, des voix politiques s’élèvent enfin pour condamner les crimes d’Israël et exiger la reconnaissance d’un État palestinien :
C’est certes mieux que rien. On peut toutefois s’interroger sur l’efficacité de telles déclarations quand on constate, outre le jusqu’au boutisme avéré d’un Netanyahou et l’adhésion explicite ou tacite qu’il suscite de la part d’une majorité de ses concitoyens, « l’absence de réponse » délibérée de celui qui aurait le pouvoir de changer la donne :
« Nous avons le devoir de nous lever », alerte Ami Ayalon, ancien directeur du Shin Bet, dans une vidéo diffusée par le mouvement pour accompagner ce courrier. « Cette guerre a commencé comme une guerre juste, une guerre défensive. Mais une fois tous ses objectifs militaires atteints et une brillante victoire militaire contre tous nos ennemis, elle a cessé d’être une guerre juste. Elle conduit l’Etat d’Israël à la perte de sa sécurité et de son identité », estime M. Ayalon.
Dans une de ses chroniques récentes, toujours remarquables, Jean-Pierre Filiu dénonce « une inversion orwellienne du langage » :
« À propos de l’enclave palestinienne, où Israël mène une guerre dévastatrice, de nombreux termes signifient désormais leur contraire ».
La bande de Gaza n’est pas qu’un champ de ruines au sens littéral, avec la destruction totale ou partielle de près de 90 % des bâtiments, de plus de 80 % des commerces et de plus de deux tiers du réseau routier. L’enclave palestinienne est aussi un champ de ruines où gît une bonne partie du droit international, violé en toute impunité depuis un an et demi. Elle est également un champ de ruines pour les mots, qu’ils soient vidés de leur sens du fait de l’incapacité à rendre compte d’une telle catastrophe, même en abusant de superlatifs, ou, pire encore, du fait de leur mutation en leur exact opposé.
Ce processus d’inversion de la signification avait été admirablement anticipé, dès 1949, par George Orwell, lorsqu’il avait inventé la novlangue dans son chef-d’œuvre 1984. De même que « la liberté, c’est l’esclavage » sous la plume d’Orwell, certains termes en sont venus à désigner leur contraire dans la bande de Gaza dévastée.
Comment ne pas penser en effet à la « Novlangue » du génial auteur de 1984 quand on entend Benjamin Netanyahou qualifier de « victoire totale » ce qui apparaît comme un massacre insensé de milliers d’innocents, hypothéquant gravement tout espoir d’une paix future, ou encore de « respect par Israël de ses obligations humanitaires » quand les suspensions récurrentes de l’aide humanitaire se produisent en violation flagrante du droit international.
« La suspension de l’aide humanitaire à Gaza met en danger la vie de millions de palestiniens », prévient l’association Action contre la faim, donnant crédit à celles et ceux, y compris israéliens, qui n’hésitent pas à parler de dérive génocidaire.
Sans parler de ce gag abject par lequel un chef d’État ose qualifier de « révolutionnaire et créative » la proposition de Donald Trump visant à transformer la bande de Gaza, une fois vidée de sa population, en « Côte d’Azur du Moyen-Orient »…
Mais le comble du cynisme et de la manipulation du langage semble atteint lors de la visite de Netanyahou au démocrate bien connu Victor Orban :
“C’est important pour nous tous, pour toute notre civilisation, cette bataille que nous menons contre la barbarie”, a déclaré le Premier ministre israélien, flanqué d’ultranationalistes.
“Je suis convaincu que c’est la même bataille que nous menons pour l’avenir de notre civilisation commune, notre civilisation judéo-chrétienne.”
Car pour paraphraser Claude Levi-Strauss, il serait opportun de dire que le barbare, c’est d’abord celui qui nie sa propre barbarie.
De plus, l’emploi de l’expression « judéo-christianisme », si elle peut avoir une pertinence en ce qui concerne la théologie et la référence commune aux mêmes Écritures, relève, au dire de l’historienne Sophie Bessis, d’une « énorme imposture » idéologique dès qu’on veut en faire une utilisation politique (La civilisation judéo-chrétienne. Anatomie d’une imposture. Les liens qui libèrent, Paris 2025 p. 8 -version numérique-). Imposture de langage, « vérité alternative » (op.cit. p.12) dont le but est de créer une Sainte Alliance contre « la barbarie musulmane », alliance entre les droites et extrêmes droites prétendant se réclamer du christianisme dans les pays occidentaux et un ultranationalisme israélien prétendant se réclamer du judaïsme.
Ajoutons pour déconstruire cette imposture langagière, en citant toujours Sophie Bessis, que l’islam « est plus proche du judaïsme qu’aucun des deux du christianisme » (op.cit. p.35).
[précision : j’ai moi-même utilisé le terme « judéo-chrétien » soit dans son sens biblique et théologique, soit en précisant « judéo-chrétien et islamique », par ex., pour bien marquer cette proximité culturelle du christianisme, du judaïsme et de l’islam. Et bien sûr lors de citations ou de références à des auteurs utilisant cette expression de façon non critique – Nietzsche, Kropotkine, Gauchet, etc.]
Certes, ce genre d’impostures n’est pas nouveau dans l’histoire de notre pauvre Monde et particulièrement de ses guerres.
Mais l’actualité de 1984 semble bien n’avoir jamais été aussi prégnante que dans ces temps que nous vivons, temps qui voient l’essor effréné de ce qu’il est convenu de nommer une « guerre cognitive», qui fait désormais rage au cœur même de nos smartphones et de nos ordinateurs.
LA GUERRE C’EST LA PAIX
LA LIBERTE C’EST L’ESCLAVAGE
L’IGNORANCE C’EST LA FORCE
Pouvait-on lire sur la façade du Ministère de la Vérité de l’Angsoc, régime qui règne sur l’Océania de 1984.
Et tant de preuves attestent désormais que la dystopie de l’Océania se rapproche.
„Big Brother is watching you“ (Big Brother vous regarde) expérimentent désormais quelques centaines de millions de chinois soumis en permanence aux techniques de reconnaissance faciale qui s’exportent désormais vers tous les Etats, et spécialement ceux, de plus en plus nombreux, qui nourrissent des velléités autoritaires.
Et ce regard scrute désormais nos moyens de communication où de puissants algorithmes s’emploient subtilement à manipuler notre pensée.
Et c’est encore par une subversion du vocabulaire que de sanglantes guerres d’agression sont qualifiées « d’opérations spéciales », et que des manœuvres d’endoctrinement guerrier sont qualifiées « d’éducation ».
Triste héritage, il est vrai de nos propres opérations dites de « pacification », en Algérie, en Indochine, à Madagascar ou ailleurs, opérations récemment revenues sur le devant de la scène, et exposées dans toute leur horreur par de salutaires évocations.
On pourrait encore citer cette subreptice colonisation linguistique, qui transforme en Golfe d’Amérique le Golfe du Mexique.
Ainsi que les multiples attaques contre l’État de Droit d’un Trump qui paraît de toute façon inaccessible à toute admonestation judiciaire.
« Comme il a l’habitude de qualifier ses propres défaites de triomphes, on doute qu’il puisse se corriger… ».
À mettre bien sûr en relation avec l’impudente inversion de l’État de Droit suscitée par une condamnation bien de chez nous, on ne peut plus légale et légitime.
« La vérité, c’est le mensonge », nous disait Big Brother. Dont acte.
[pour une réflexion plus approfondie sur la question de la vérité, voir aussi :
Le décès du pape François m’incite à ajouter quelques lignes à cette chronique.
Loin de moi l’idée d’assimiler les propos d’un pape sympathique, attachant par sa simplicité et son humilité, et sous bien des aspects courageux – en particulier dans son engagement affirmé pour les pauvres, contre « la mondialisation de l’indifférence » qui frappe les migrants et les malheureux de ce monde – à cette « novlangue » qui régit l’univers de 1984.
Mais j’avoue que certains commentaires dithyrambiques sur son pontificat me paraissent tout de même relever de cette manipulation du langage que dénonçait Orwell :
« La révolution François : ces douze années où le pape a changé l’Église », peut-on lire dans le journal La Croix du 22 avril ; « Le pape François a voulu une révolution de l’Église qui attend encore ses résultats » titre Le Figaro du 21 avril ; ou encore « Le pape révolutionnaire qui a remodelé l’Église », annonce le New York Times, etc. etc.
Diantre, que de révolutions pour un seul homme !
Or, à moins d’altérer sérieusement le sens des mots, il faut bien reconnaître qu’un tel vocabulaire est proprement disproportionné pour rendre compte des faits.
Certes, il faut reconnaître à François un travail remarquable en ce qui concerne la réforme de la gouvernance du Vatican, l’assainissement de ses finances indignes, une action décidée, en dépit des résistances, contre la sclérose, la corruption, la « pétrification mentale et spirituelle » qui gangrène la Curie.
Et la bonté et la compassion dont il a fait preuve envers les démunis et les persécutés s’inscrit dans les attributs les plus essentiels d’une religion bien comprise, sans nul besoin qu’on les qualifie de « révolutionnaires ».
Mais la révolution de fond, la révolution théologique dont a besoin l’Église catholique et qui conditionne sa survie est bien loin d’avoir eu lieu !
Cette révolution qui aurait signé la fin de ce cléricalisme, souvent dénoncé en paroles, mais bien peu dans les actes, et toujours profondément imprégné dans les mentalités, y compris apparemment dans celle du pape…
Or, un retour à une théologie simplement évangélique aurait signé la fin de cet abus clérical systémique, dont on sait qu’il rend compte en grande partie des nombreux scandales désormais dénoncés. Scandale de l’usurpation par un cléricat mâle ayant confisqué aux fidèles leur dignité en les assujettissant à la domination d’une caste se prévalant d’un « pouvoir sacré » en totale contradiction avec cette révolution, elle fondamentale, apportée par le message évangélique.
Pensons entre autres que si, pour Saint Paul, l’épiscopos, l’évêque, tout comme le presbuteros, le prêtre, doit avoir fait la preuve de ses capacités par sa responsabilité dans le mariage, le fait d’avoir bien élevé ses enfants, etc… (première épître à Timothée, chap. 3, 2-5), les catholiques du XXIème siècle attendent toujours l’ordination de personnes mariées ; et que si le même Saint Paul nous affirme (Épître aux Galates 3, 26-29) qu’ « Il n’y a plus ni Juif, ni Grec ; il n’y a plus ni esclave, ni homme libre ; il n’y a plus l’homme et la femme », François a nommé, en 12 ans de pontificat, en tout et pour tout une femme à un poste de responsabilité dans l’Église !
Une certaine décence s’avèrerait donc de mise dans l’emploi du terme « révolution »…
Dans son important petit livre Coulée brune. Comment le fascisme inonde notre langue (Editions Heloïse D’Ormesson, Paris 2024, déjà mentionné), Olivier Mannoni qui, en tant que traducteur du Mein Kampf d’Hitler, est particulièrement compétent en ce qui concerne les langages totalitaires, montre, nombreux exemples à l’appui
(depuis les dérives verbales de certains extrémistes des Gilets Jaunes, [op.cit. p.57ss], à l’assimilation de mesures sanitaires à la dictature nazie : « Après les pancartes « Qui ? » qui désignaient les juifs comme coupables (on ne savait déjà plus si c’était du COVID-19 ou du vaccin), un nouveau et dramatique glissement symbolique apparaît : voilà que les opposants au pass sanitaire se mettent à porter l’étoile jaune en signe du traitement « ignoble » qu’on imposait aux non-vaccinés » [op.cit. p.98])
comment
la montée [des] mouvements fascisants a partout été précédée d’un travail de sape lexical minutieusement agencé et mis en œuvre. Un travail dont le but à long terme est la dissolution de la rationalité, de la froideur de la raison. La plongée dans le lexique ésotérique et le retour aux réactions primitives, à la croyance pure, au culte de la sensation opposée à la raison, sont des techniques dont font usage toutes les dictatures (op.cit. p.23).
On pourrait bien sûr mentionner aussi sur le sujet l’ouvrage fondamental de Victor Klemperer LTI, la langue du IIIe Reich, Albin-Michel, Paris 1996.
(…)
À droite comme à gauche, les positions tenues depuis des siècles par les esprits éclairés et instruits sont en train de s’effriter. La raison politique devient aussi folle qu’une boussole prise dans un orage magnétique. Inculte, aveuglée par des idéologies à géométrie variable, dépourvue de points de repère historiques, philosophiques et littéraires, elle tourne en tous sens et contribue à son tour à alimenter la déraison générale. Les mots perdent leur sens, les grands courants politiques qui ont fait le socle de notre pays se dissolvent au gré des circonstances. La confusion généralisée s’installe. Et elle donne le jour à un univers de pensée où les mots n’ont, littéralement, plus aucun sens (O. Mannoni, op.cit. p.131).
(…)
À tous les éléments que nous avons énumérés ici, confusionnisme, désarticulation du discours, haine de la science et du savoir, détestation de la culture et de ceux qui la portent, il y a un point commun : l’amour du pouvoir autoritaire et de la dictature. Rien d’étonnant si un Trump exprime son admiration pour Kim Jong-un, Zemmour pour Daech, le même et Marine Le Pen pour Poutine. C’est la passion du pouvoir brutal qui les porte, et qui, dans le meilleur des cas, les aveugle sur sa conséquence :le chaos. Nous sommes à ce carrefour. Si nous prenons le mauvais chemin, le pire est assuré et la novlangue d’Orwell ne sera qu’une plaisanterie par rapport à ce que nous devrons subir (op.cit. p. 182).
(…)
Nous devons reprendre la maîtrise de notre langage, récuser les phrases creuses de la politique, bannir la langue inepte du marketing, récuser la fatalité de l’IA qui prétend penser à notre place, refuser qu’on nous parle « d’expérience client » quand nous allons acheter une laitue, ne plus espérer un « choc de savoir » chaque fois que nous ouvrons un livre, ne plus admettre qu’on parle de « plan social » quand un groupe planétaire ultra bénéficiaire met un centre industriel à l’arrêt, une population entière au chômage et une région à l’agonie, ne plus accepter que des partis ressuscites des années 1930 envisagent la « remigration », c’est-à-dire, en clair, la déportation de populations entières, refuser les mots de la haine, de l’exclusion et de l’humiliation de l’autre. Il nous faut mener un combat vital, dramatiquement urgent, pour la science, le savoir, la maîtrise de l’histoire, de la philosophie, des Lettres, en un mot : pour le retour aux Lumières. Tant qu’elles ne sont pas mortes dans nos cœurs et nos esprits, il n’est pas encore trop tard. Et le premier pas de ce chemin-là, c’est la réappropriation du sens véritable des mots, des phrases, des pensées qui forgent notre vie commune, la lutte contre leur dévoiement par des histrions illettrés et des apprentis dictateurs. Au bout de ce parcours, nous pourrons peut-être un jour, comme Canetti, célébrer notre langue sauvée (op.cit. p. 183-184).
Et laissons le dernier mot à Orwell, notre guide incomparable :
« Si les gens ne savent pas bien écrire, ils ne sauront pas bien penser, et s’ils ne savent pas bien penser, d’autres penseront à leur place. »
Nous le savons, ces « autres » sont déjà là, à l’affût de nos incohérences.
***
Ajout du 08/05 :
Je répare un oubli important : celui de la référence au « 1hebdo » n° 538 du 26 mars, intitulé « Va-t-il [Trump] tuer la pensée ? », et contenant un important entretien avec Olivier Mannoni.
Ajout du 12/05 :
La victoire de la Novlangue n’a rien d’une fatalité :
On reste abasourdi devant l’arrogance grossière de petits arrivistes somme toute assez minables qui se permettent d’humilier un héros de la résistance contre le totalitarisme dont ils n’arrivent pas à la cheville.
Jalousie morbide ? Poussée de ce fantasme infantile d’hubris qui caractérise ce genre de petits esprits ? Sans parler bien sûr des mesquineries financières qui constituent leur monde étriqué.
S’inspirant entre autres du grand connaisseur du fascisme qu’est Robert Paxton, Philippe Bernard nous offre dans « Le Monde » une réflexion pertinente sur de tels débuts proprement cauchemardesques.
On pourra bien sûr soutenir que le terme « fascisme » est dévoyé pour désigner ce qui se manifeste aujourd’hui à travers la présidence Trump.
En partie à juste raison, si on se limite à identifier le fascisme au nazisme de la « solution finale » et de ses six millions de morts sans compter les guerres. Certes nous n’en sommes pas là.
Mais Philippe Bernard mentionne aussi l’excellent livre d’Olivier Mannoni, entre autre traducteur de Mein Kampf, dont il paraît difficile de mettre en doute la connaissance du fascisme : « Coulée brune. Comment le fascisme inonde notre langue (Editions Heloïse D’Ormesson, 2024), qui montre comment insidieusement, « la dégradation du discours et du vocabulaire aux Etats-Unis – mais aussi en France – prépare la levée des barrières morales, l’autoritarisme, la déshumanisation et donc potentiellement le fascisme ».
« Une langue dont on massacre la syntaxe, la grammaire et l’orthographe ne peut plus être un outil de réflexion rationnelle, écrit-il. Le langage chaotique d’Hitler dans Mein Kampf, celui de Trump (…) ne sont pas, ou pas seulement, le fruit de [leur] incapacité (…) à formuler une pensée. Ce travail de démolition souterrain ronge le dialogue démocratique (…) et nous prive de nos moyens d’expression et le fait en prétendant nous rendre notre “liberté”.
Dans le brûlot d’Hitler, son traducteur dit avoir retrouvé « les racines de maux qui (…) [bouleversent] notre vie politique : l’usage de l’incohérence en guise de rhétorique, de la simplification extrême en guise de raisonnement, des accumulations de mensonges en guise de démonstration, d’un vocabulaire réduit, déformé, manipulé, en guise de langue ». Et il voyait dans les propos de Trump promettant d’« éradiquer » la « vermine » (les opposants politiques) et de protéger le « sang américain » contre la « contamination » par celui des migrants un discours exterminateur et purificateur tout droit sorti du registre hitlérien.
Peut-être le terme « prépare » constitue-t-il alors un euphémisme, car le processus est en route depuis longtemps, en témoignent William Audureau et Maxime Vaudano dans le même journal, dans une étude qui rappelle fâcheusement, outre la Novlangue d’Orwell, LTI, la langue du IIIe Reich, de Victor Klemperer, ouvrage de référence sur le langage totalitaire.
Si la « solution finale » commence effectivement en 1941 par les massacres nazis en Ukraine, puis se voit « théorisée » par la conférence de Wannsee de 1942, les fascistes étaient au pouvoir depuis près de 10 ans en Allemagne et de 20 en Italie, et leur vocabulaire en avait largement posé les prémisses en infusant la haine, le mépris, la xénophobie, le racisme, la discrimination, la contre-vérité…
Toutes manifestations préparant le déchaînement que l’on sait.
Sur ce point, les insultes de Trump et de Vance rencontrent aussi de façon troublante le vocabulaire nauséabond de Poutine et ses sbires, fascistes et criminels de guerre depuis longtemps avérés, lorsqu’ils traitent Zelensky « d’ordure », de « clown », etc. tout en faisant mourir leurs opposants dans des camps.
Gardons-nous donc de certaines évolutions hélas prévisibles, même si elles paraissent tomber sous cette loi de l’Histoire que nous rappelle Stefan Zweig :
« Cela reste une loi inéluctable de l’Histoire : elle défend précisément aux contemporains de reconnaître dès leurs premiers commencements les grands mouvements qui déterminent leur époque ».
Et dans le registre de l’arrogance, je voudrais encore signaler l’outrecuidance d’un M. J.D. Vance, qui, se revendiquant du catholicisme, se permet de donner des leçons au Pape lorsque ce dernier s’oppose courageusement à la politique anti-migrants de Trump.
Certes les compétences théologiques reconnues de M. Vance lui permettent de citer Saint Augustin et Saint Thomas – en latin !- et de disserter pompeusement sur « l’ordo amoris ».
Je reconnais pour ma part ne pas avoir, à la différence sans doute de M. Vance, une connaissance exhaustive des 68 volumes de l’édition Brépols (inachevée) des œuvres de Saint Augustin, ni de l’œuvre foisonnante de Saint Thomas d’Aquin.
Aussi, dans mon ignorance, je m’en tiendrai à quelques remarques et références basiques accessibles au mécréant que je suis.
Car il est tout de même surprenant qu’un politicien de premier plan, qui habite une nation dont on sait qu’elle consomme l’équivalent de 5 planètes au détriment des pays les plus pauvres de notre Terre et dont plus de 90% de la population appartiennent au 20% les plus riches du monde, s’en tienne à une théologie triviale de café du Commerce et affirme, droit dans ses bottes devant son comptoir, que « charité bien ordonnée commence par soi-même ».
Belle prouesse théologique, s’il en est ! Est-ce donc pour entendre ce genre de prêche qu’une majorité de catholiques américains a voté pour son mentor ?
Mais pour parler comme l’Anonyme de la Chanson de la Croisade des Albigeois :
« J’ai ouï dire qu’il en doit être ainsi » :
« Malheur à vous les riches, car vous avez votre consolation » (Évangile selon St. Luc, 6-24) ;
« Votre richesse est pourrie, vos vêtements rongés des vers ; votre or et votre argent rouillent et leur rouille servira contre vous de témoignage (…) Voyez le salaire des ouvriers qui ont fait la récolte dans vos champs : retenu par vous, il crie et les clameurs des moissonneurs sont parvenues aux oreilles du Seigneur » (Épitre de St. Jacques 5, 24).
« Malheur ! Ceux-ci joignent maison à maison, champ à champ, jusqu’à prendre toute la place et à demeurer seuls au milieu du pays ! ». (Livre d’Ésaïe 5,8).
Etc. etc.
Allons, M. Vance ! Encore un petit effort pour approfondir votre théologie !
Sinon, en plus du Make Anti-americanism Great Again, et de la honte dont vous et votre Président couvrez l’Amérique, vous risquez fort de susciter, de façon parfaitement justifiée, un Make Anti-catholicism Great Again…
Et j’estime l’avoir fait en mon âme et conscience, de façon documentée et avec le plus de rigueur et d’honnêteté dont je suis capable.
Raison pour laquelle je ne vois pas de raison de changer fondamentalement d’avis, en dépit des quelques centaines d’articles rassemblés dans mon dossier.
Mais, plutôt que de revenir sur ces innombrables opinions, j’aimerais essayer de cerner de façon plus synthétique les quelques points qui me paraissent essentiels.
En l’occurrence deux questions qui constituent pour moi les seules interrogations légitimes concernant ce que l’on peut nommer « l’aide à mourir » ; les autres, telle que la liberté du suicide, ne relevant d’aucune loi ; d’autres encore entrant dans le cadre des lois existantes, en particulier la loi Claeys-Leonetti pour ce qui concerne le refus de l’acharnement thérapeutique et l’autorisation de la sédation profonde, ou de thèmes sans rapport direct en dépit de fréquentes assimilations abusives, tel que le problème des soins palliatifs.
Je formulerai ces questions essentielles de la manière suivante :
Dans le cas, même minoritaire voire ultra minoritaire, où une personne souffrant d’une maladie à l’issue létale certaine dans un délai de quelques semaines ou mois, issue confirmée par expertises médicales, ou de souffrances insupportables, et qui se trouve dans l’impossibilité, du fait d’un handicap insurmontable d’accomplir elle-même le geste qu’elle souhaite en pleine conscience et de façon réitérée (pensons par exemple au cas de Ramón Sampedro que le beau film Mar adentro a fait connaître au public), est-il légitime et éthique de s’opposer à son libre choix de mettre fin à sa vie, et de refuser sa demande ?
Tous les autres cas me semblent pouvoir être effectivement résolus, comme dit plus haut, soit par le suicide si la personne en situation de maladie sans possibilité de guérison est en capacité de le mettre en œuvre par elle-même, soit par un accompagnement de soins palliatifs si elle le désire et une fin de vie dans le cadre de la loi Claeys-Léonetti.
2. Le choix du suicide par une personne encore valide posant cependant la question de la possibilité de se procurer, sous contrôle médical et dans des cas strictement définis, un produit létal efficace et permettant une fin de vie sans douleur.
Une loi sur la fin de vie me paraît donc nécessaire dans la mesure où ces deux aspects qui ne sont pas pris en compte par le corpus législatif existant laissent subsister des vides intolérables.
Or, la plupart des innombrables discussions soulevées ces derniers temps dans les médias, en s’attachant à des aspects finalement périphériques, escamotent en fait ces deux interrogations essentielles.
Comme je l’ai répété dans les posts mentionnés ci-dessus, je suis parfaitement d’accord pour reconnaître qu’il y a en France un effort important à opérer en ce qui concerne les soins palliatifs, dont une mise en œuvre plus étendue suffirait à résoudre la majeure partie des cas concernant la fin de vie.
Mais les soins palliatifs ne constituent en aucun cas une réponse à la question soulevée, et il est abusif, voire malhonnête, de les opposer à l’aide à mourir.
Pour mieux l’illustrer, j’aime évoquer la petite histoire suivante :
Un jeune scout à la recherche de sa BA quotidienne voit une vieille dame sur le bord du trottoir d’une rue parcourue par une dense circulation. Il s’approche d’elle et lui dit : « N’ayez pas peur, Madame, je vais vous faire traverser ». Et à grand renfort de signaux pour arrêter les voitures, il parvient effectivement à faire traverser la vieille dame. Celle-ci lui dit alors : « Mais, jeune homme, je n’avais aucunement l’intention de traverser ».
Plusieurs personnes que j’ai rencontrées, et dont je ferai peut-être partie le moment venu, ont connu une telle situation, proche de l’acharnement thérapeutique. Et, tout en en reconnaissant la nécessité, elles estiment que les soins palliatifs ne répondent pas à leur demande profonde. Soit parce qu’elles ne voient pas la nécessité de prolonger de quelques mois ou quelques semaines une vie déjà bien remplie ; soit parce qu’elles estiment que les frais sanitaires engagés pour leur assurer un temps limité de vie supplémentaire seraient plus utiles pour soigner des enfants malades ; soit simplement « pour ne pas déranger les gens », proches ou lointains, soignants ou autres, comme ce « Pauvre Martin » que chante Brassens dans un de ses poèmes les plus émouvants. « Et quand la mort lui a fait signe… ». Soit pour d’autres raisons encore qui leur appartiennent et leur sont intimement personnelles.
Je faisais allusion à cela dans mes posts passés. Je me permets de reprendre ces textes :
[Ajout 26/03] (…) La société ou le corps médical n’a pas à prendre en charge la responsabilité d’un tel acte intimement personnel [le suicide] lorsque l’individu concerné est en mesure de l’effectuer lui-même.
Mais lorsque cette possibilité lui est ôtée par des contingences qui ne dépendent pas de sa volonté, peut-on accepter qu’il en soit privé ?
J’ai suffisamment dénoncé ici les risques de dérive de certains discours pro-euthanasie pour le dire avec sérénité : autant euthanasier quelqu’un contre son consentement, ou sur la base d’un consentement présumé ou manipulé s’apparente au meurtre, autant refuser à un être conscient et réfléchi la décision responsable de mettre fin à sa vie relève de l’abus de pouvoir. Qui peut, comme tous les abus de pouvoir, s’autoriser des meilleures intentions, qu’elles soient « éthiques » ou religieuses, familiales, médicales ou sociétales. J’ai plusieurs fois été effrayé par ces abus de pouvoir « soft » qui aliènent et infantilisent dans la gentillesse bien-pensante des soins des personnes qui n’en veulent plus, le disent, mais n’ont plus aucun moyen de faire respecter leur décision.
Y aurait-il en effet pire totalitarisme que celui qui empêcherait les êtres humains de décider volontairement de l’éventualité de leur propre mort ?
En particulier lorsque celle-ci est attestée comme certaine à brève échéance.
Nous connaissons certes des personnes dont le dévouement est admirable envers les malades en demande de soin. Mais une telle admiration n’a pas lieu d’être dès lors qu’un « dévouement » est imposé contre leur gré à des patients qui n’en veulent pas. La charité n’a rien à voir avec l’autosatisfaction, ou l’accomplissement de quelque obligation religieuse, mais avec l’attention au bien d’autrui et le respect de son désir et de sa décision.
(…)
Je soulignais encore « une grave déviation de l’éthique », car « une telle approche court le risque de s’autodétruire en tant que réflexion éthique » puisqu’ elle « ne fait que démontrer que ce qui prévaut en elle, c’est moins le souci de l’éthique que la défense d’un dogmatisme formel, au besoin au détriment du bien commun et du respect des personnes ».
C’est aussi à cette aune qu’il convient de penser la question de la « fraternité » qui donne lieu a bien des bavardages creux de part et d’autres.
Car quel tartuffe oserait dire qu’un abus de pouvoir qui infantilise une personne adulte, consciente, qui souhaite en finir de façon mûrement réfléchie et réitérée serait plus « fraternel » que le fait d’accéder à sa demande ?
Et pourquoi le fait de vouloir éviter à des proches les tourments et les déchirements affectifs d’une fin de vie qui se prolonge ne serait-il pas au moins aussi fraternel que le fait de les leur imposer ?
Là encore, l’extraordinaire témoignage d’amour que donnent les amis de Ramón dans « Mar adentro » fournit un exemple émouvant de ce que peut-être la fraternité vraie, lorsque tous s’unissent, au risque de leur réputation et de leur liberté, pour accomplir un dernier geste généreux en faveur de leur ami.
Toujours en Espagne, ce fut aussi le cas en 2019 de María José Carrasco, 62 ans, atteinte de sclérose en plaques depuis l’âge de 30 ans. Son mari, Ángel Hernández, après l’avoir soignée de façon admirable pendant 30 ans, l’a aidée à partir, à sa demande réitérée. Ce fut son dernier acte d’amour. Il risquait pour cela de deux à dix ans de prison. L’affaire suscita en Espagne une grande émotion et une immense mobilisation en sa faveur. Il a été acquitté en 2022.
De tels exemples apportent aussi une réponse possible à la question respectable soulevée par nombre de médecins craignant à juste raison de voir leur profession et les hôpitaux transformés en « institutions de la mort » selon l’expression du dr. Bernard Devalois et exigeant légitimement une clause de conscience, même s’il est permis de ne pas opposer serment d’Hippocrate et aide médicale à mourir. Car si le « modèle Oregon » – où un produit létal est prescrit par le médecin qui laisse le patient libre de l’utiliser quand il le veut, ou de ne pas l’utiliser – peut être critiqué parce qu’en déchargeant le praticien de la responsabilité de l’acte, il laisserait la personne seule face à elle-même, il peut toutefois être complété au besoin par l’implication fraternelle ou sororale de proches, de la « personne de confiance », ou de bénévoles, , encore une fois comme dans les cas de Ramón ou de María.
Cette implication pouvant aller, dans le cas d’une perte du jugement, jusqu’à la mise en œuvre de la volonté d’une personne telle qu’elle est exprimée dans ses « directives anticipées ». Mise en œuvre fraternelle ou amoureuse par la « personne de confiance », comme le firent Ángel et d’autres, car je pense que la plupart des amis, conjoints, parents, proches, accompliraient ces directives comme un acte d’amour et de fidélité. C’est en tout cas ce que je ferais si j’étais confronté à une telle demande.
Il importe aussi qu’une loi sur la fin de vie tienne compte de ces directives anticipées, et que tout soit mis en œuvre pour que leur existence soit mieux connue, ce qui éviterait des situations inacceptables, telles que celle subie par Vincent Lambert.
En dépit des innombrables élucubrations sur le sujet, la question de « l’aide à mourir », quand on la débarrasse des effets de manche rhétoriques et des réflexions hors de propos qui encombrent les médias, me semble se résumer à l’interrogation suivante : « Qui sera le maître » ?
« La question, dit Alice, est de savoir si vous avez le pouvoir de faire que les mots signifient autre chose que ce qu’ils veulent dire. » La question, riposta Heumpty Deumpty, est de savoir qui sera le maître… un point, c’est tout. »
Lewis Carroll, De l’autre côté du miroir et ce qu’Alice y trouva, trad. H. Parisot, Aubier-Flammarion 1971, p. 157-159.
Comme toute chose, la réponse à la question de la fin de vie relève du pouvoir. Mais duquel parle-t-on ?
Va-ton reconnaître qu’un être humain que la plupart de nos philosophies et même de nos religions proclament désormais libre et autonome possède la maîtrise sur sa propre vie et sur sa propre mort, y compris pour ceux qui pensent que cette autonomie lui est conférée par un Autre comme son don le plus précieux (la remise en question, en vogue chez certains, de cette autonomie se fondant la plupart du temps sur des idéologies bien ambiguës…).
Ou bien faut-il accepter que le maître, c’est un Dieu, possessif voire totalitaire, jaloux de l’autonomie que justement il confère à sa créature ? Dieu dont un pape, un évêque, un rabbin, un imam ou autre gourou se proclame l’interprète ?
Ou le pouvoir est-il un État dont la morale prétendument laïque finit par rencontrer, par la voix d’étranges maîtres à penser, celle des interprètes susnommés ?
Ou bien quelque autorité politique, philosophique, médicale, qui se substituerait à notre conscience de simples mortels ?
Et si c’était justement cette conscience, ce « maître intérieur » qui avait à décider au plus profond des cœurs, de façon informée et dans une inaliénable liberté de ce que chacun veut faire de sa propre vie et de sa propre mort ?
L’énumération sans fin des abus possibles n’est pas un argument : quelle que soit la loi, il y aura bien sûr des abus, que le travail du législateur devra sans cesse s’efforcer d’éviter et de corriger et le pouvoir judiciaire de sanctionner. C’est leurs rôles depuis la naissance du Droit. Cela n’a rien de nouveau et nous convie à la vigilance.
Mais l’abus de pouvoir d’une loi qui refuse de prendre en compte le souhait légitime de certains de disposer librement de leur mort, fussent-ils une minorité, n’est-il pas déjà en soi un abus inadmissible, qu’il importe de corriger par la loi ?
*
Ajout du 18/04 :
J’ajoute ces quelques commentaires à deux articles qui interrogent sur des points encore à préciser, que je n’ai pas suffisamment pris en compte dans le post ci-dessus.
sur les difficultés liées à la définition du « moyen terme » qui pourrait autoriser l’aide à mourir.
En effet, « un médecin n’est pas un devin » est-il dit à juste raison. « Si le pronostic d’une mort imminente (« Dans quelques heures ou quelques jours », selon la définition du « court terme ») paraît possible, l’exercice est plus complexe quand l’échéance s’éloigne et qu’elle se compte en mois », avec d’évidentes variations de pronostics en fonction des maladies : « Pour le sarcome métastatique, la « médiane de survie » est globalement de dix-huit mois » (…) ; d’environ un an pour l’insuffisance cardiaque terminale, etc.
Dans tous les cas cependant, lorsqu’il est question d’issue fatale certaine, ces variations de durée de survie ne sont-elles pas quelque peu secondaires ? Car étant donné l’impossibilité de lever entièrement cette incertitude sur la durée, la décision du médecin ne doit-elle pas se conformer avant tout à ce qui est certitude, en l’occurrence la volonté exprimée de façon consciente et réitérée par le patient ?
C’est bien elle qui rend relativement mineure cette question du « moyen terme ».
2. Plus difficile semble être la question des souffrances « réfractaires ou insupportables » dont il est question dans le projet de loi.
Ce dernier évoque celles qui peuvent être d’ordre physique ou psychologique. Comment alors évaluer ce caractère « insupportable » ?
Mais là encore, comme l’explique François Blot, ne doit-on pas avant tout écouter et faire confiance à la parole et à la décision du patient qui est tout de même, comme dans le cas de Ramon Sampedro de « Mar Adentro », le seul à pouvoir véritablement évaluer sa situation ?
« Aujourd’hui, on arrive le plus souvent à soulager la douleur physique, explique François Blot, réanimateur à l’Institut Gustave-Roussy, partisan d’une évolution législative. Il est important qu’on puisse entendre un patient qui dit :“Je n’en peux plus, psychologiquement.” » Que l’évaluation de cette souffrance puisse paraître plus subjective, il ne le conteste pas. « La médecine n’est pas une science dure, il n’y a pas toujours des preuves, rappelle-t-il. Plus de la moitié des décisions, des plus banales aux plus lourdes de conséquences, se prennent en situation d’incertitude. Plutôt que de prétendre à une objectivité médicale illusoire, faisons surtout confiance à la parole du patient. »
On en revient à la question du « pouvoir », évoquée plus haut par Heumpty Deumpty : « La question est de savoir qui sera le maître ». Et sur cette question tellement intime de la souffrance, il paraît particulièrement obscène que ceux qui ne la vivent pas s’érigent en maîtres et donneurs de leçons.
3. En ce qui concerne la responsabilité de la décision.
Un certain consensus semble se dégager, qui conteste le texte législatif accordant un rôle trop important à un médecin « qui ne connaît pas la personne ».
Chez les généralistes, qui portent le plus souvent la casquette de médecin traitant, on s’étonne de cette possibilité laissée à un médecin « inconnu » de décider. « Il faudrait au contraire que tous les professionnels de santé qui ont pu côtoyer le patient, tout au long de sa vie et de sa maladie, soient impliqués dans une décision collégiale », estime Sylvain Bouquet, généraliste en Ardèche et vice-président du Collège de médecine générale. Parmi les spécialistes, le constat est proche : comment ne pas s’adosser à l’avis de celui qui connaît le mieux la maladie, les traitements, et qui sait si « tout » a été essayé ?
« Les deux personnes-clés sont le médecin traitant et le spécialiste qui suit le patient, fait valoir le professeur Damy. Ce sont les plus aptes à définir, s’il le faut, le pronostic du patient. »
Il reste en outre évident qu’une clause de conscience doit être prévue dans la loi.
4. Pour ce qui est des maladies neurodégénératives
qui ne relèvent pas d’une échéance létale à court ou moyen terme (du type maladie de Charcot, etc.) pour lesquelles l’espérance de vie peut dépasser les cinq ans, « les patients qui le souhaitent devraient être éligibles » à l’aide à mourir, du fait des souffrances inéluctables inhérentes à l’approche de l’échéance, nous dit le neurologue Patrick Le Coz.
5. Il en irait de même par exemple
de la situation de tétraplégiques manifestant de façon consciente et réitérée la volonté d’en finir (voir encore le cas de Ramon Sampedro), mais aussi de personnes « qui dépendent de manière très forte du support médical d’une alimentation ou d’une hydratation artificielle » (Sophie Crozier, neurologue) qui peut durer des années, mais dont le pronostic vital serait engagé à très court terme en cas d’arrêt de cette prise en charge.
Le respect des directives anticipées et/ou de l’attestation de la ou des personnes de confiance se substituant au discernement plein et entier du patient étant bien entendu décisif dans le cas d’une perte définitive de conscience.
évoque la question de la difficulté du suicide, en particulier pour des personnes âgées qui devraient pourtant parfaitement pouvoir exercer ce droit ultime. Si, comme je le disais dans le post ci-dessus « la société ou le corps médical n’a pas à prendre en charge la responsabilité d’un tel acte intimement personnel [le suicide] lorsque l’individu concerné est en mesure de l’effectuer lui-même », Jérôme Cazes nous rappelle que « rares sont ceux qui mesurent à quel point se suicider seuls est difficile pour deux très vieilles personnes, même courageuses ».
Se pose alors la question d’un accès possible à des produits létaux, qui ne semble pas pouvoir se faire sans prescription ni contrôle, sous peine d’abus inacceptables. Comment évaluer alors le bien fondé de telles demandes ? Jérôme Cazes évoque le modèle suisse, mais les modalités d’évaluation restent à préciser. Tout désir de suicide ne peut être pris en charge, que la mise en œuvre soit, ou non, médicalisée.
Il n’en demeure pas moins que, dans le cas d’une acceptation, et encore une fois comme dans l’exemple de « Mar adentro », l’acte doit être accompagné de l’amour, de l’affection et de la tendresse des proches, des bénévoles, et ne peut se réduire à la prescription mécanique d’un produit.
Un simple rappel de quelques évidences, dites et redites. Mais peut-être ces répétitions commencent-elles à avoir quelque influence sur les opinions.
La dénonciation de l’instrumentalisation indigne de l’antisémitisme pour justifier les massacres perpétrés par Tsahal fait son chemin dans l’opinion, y compris au plus haut niveau de la politique américaine. Mais il reste encore tant à faire pour faire accepter ce « principe de distinction » dont nous parle ci-dessous Dominique Eddé : « Un occupant et un occupé, un colon et un colonisé, ce n’est pas la même chose. Pour aller vers la paix, il faut faire la différence ». Un conflit colonial ne peut se régler par le déni du fait colonial, du racisme et de l’apartheid qu’il entraîne et que dénonçait par exemple Zeev Sternhell.
Et comme le répète sans se lasser Dominique Eddé, « Il faut (…) que les consciences anesthésiées se réveillent. À commencer par les plus décisives, les israéliennes ».
L’issue, nul ne sait, à l’heure qu’il est, où la trouver. Nous savons toutefois qu’elle passe par le principe de la distinction. Un occupant et un occupé, un colon et un colonisé, ce n’est pas la même chose. Pour aller vers la paix, il faut faire la différence. Et faire la différence, c’est combattre la fusion, de part et d’autre, y compris dans les mémoires, c’est faire cohabiter les récits. C’est renoncer à occuper le centre, c’est créer de la place pour l’autre.
Dans « Haaretz », le 10 février dernier, Amira Hass écrit à propos de l’attaque de Rafah annoncée par Nétanyahou : « Si près d’un million de Palestiniens doivent fuir pour la troisième ou quatrième fois vers Al-Mawasi – lieu déjà plein de Gazaouis réfugiés -, la densité sera d’à peu près 62 500personnes par kilomètre carré. » Cela signifiera, précise-t-elle, que les gens, parqués à la frontière avec l’Egypte, ne pourront se tenir que debout ou à genoux, condamnés à dormir à tour de rôle. C’est dire si la question de la « place » a viré au cauchemar. Si l’on veut traiter efficacement – c’est-à-dire sans intimidation et sans tabou – de cette plaie ouverte qu’est devenue « la Terre sainte » et, autour d’elle, la région tout entière, il est indispensable d’en finir avec la rhétorique du déni. La méthode qui consiste notamment à qualifier d’antisémite quiconque s’oppose à la politique d’Israël est un mode de terrorisme intellectuel qui ne cesse d’épaissir la haine et de détruire le dialogue (…)
L’atrocité du 7 octobre ne constitue pas un événement isolable, sur le plan de l’histoire régionale. Elle est le résultat abominable de deux phénomènes : 1) la cécité d’une majorité d’israéliens, entretenue par le vieil allié américain et par les nouveaux amis arabes qui, au mépris des faits, se sont tranquillement abrités derrière le diktat du fait accompli. Les israéliens ont cru dans leur majorité qu’ils pouvaient vivre, commercer et danser normalement pendant qu’à leur porte, un peuple nié par eux, écrasé, spolié de tous ses droits, n’y trouverait rien à redire. 2) La Palestine n’a pas mieux réussi que les pays arabes voisins à se doter de pouvoirs capables de penser la libération des peuples. Ils ont choisi la corruption, l’abus, la violence.
Nous en sommes maintenant au point où avoir peur et faire peur ne font plus qu’un dans toutes les têtes. Deux urgences concrètes s’imposent : arrêter le feu et renverser les pouvoirs en place de part et d’autre. Non par les armes, mais par une pression massive du dedans et du dehors. Il faut pour cela que les consciences anesthésiées se réveillent. À commencer par les plus décisives, les israéliennes. Qu’elles cessent d’avaliser, ne serait-ce qu’au nom de leur survie et de la libération des otages, un régime barbare ; qu’elles réclament sa chute, qu’elles entendent les appels au secours désespérés de ceux qui vivent et travaillent à Gaza. Il n’y est plus seulement question d’hécatombe et d’intolérables souffrances, il y est question de l’enfer.
Dominique Eddé, l’Obs 3100 du 29/02 au 6/03 2024, p. 41.
*
Et sur l’enfer ukrainien, cette intervention ahurissante du pape François, qui a d’ores et déjà choisi son camp et révélé le vainqueur du conflit en décrétant que « Quand on voit qu’on est vaincu, il faut avoir le courage de négocier » et de « hisser le drapeau blanc ».
Je me suis permis de saluer ce courage prophétique, qui à aucun instant ne prend la peine de condamner l’agresseur, par ce commentaire dans le journal La Croix de ce jour :
Propos indignes. « A-t-on sérieusement parlé de négociations de paix avec Hitler, et de drapeaux blancs pour le satisfaire ? », nous disent nos frères d’Ukraine qui perdent leur vie en première ligne pour la défense de nos valeurs. Insulte à tous les résistants, aux Navalny, aux Manouchian. Car que signifie « Une paix juste » ? Si l’on sait ce que veut dire pour l’Ukraine une telle expression – retrait sans condition de l’agresseur russe de la Crimée et du Donbass – on sait aussi que Poutine et ses complices n’accepteront une telle « paix juste » que contraints par la force militaire. Dès lors, c’est bien à une capitulation qu’exhorte le pape en appelant l’Ukraine à la reconnaissance de la défaite. Navrant. Un Occident où résonnent à l’envi les voix de la lâcheté munichoise a bien besoin d’un tout autre message. « Ne pas abandonner ! Nous continuerons ! », a-t-on entendu aux funérailles de Navalny. Car comme le savait si bien Churchill, s’il est bien le signe de la honte, le drapeau blanc n’a jamais été une garantie contre la guerre. Certes il est permis de ne pas avoir la dimension spirituelle d’un Navalny, d’un Churchill ou d’un Gandhi lorsqu’il disait qu’entre la lâcheté et la violence, il préférait la violence. Mais à défaut, il est tout de même permis d’avoir la décence de se taire.
Ajout du 12/03 :
Un nouveau commentaire dans le même quotidien, suite à un article pour le moins « jésuitique ».
Devant les remous provoqués en France par la publication en 1864 par le pape Pie IX, du Syllabus qui condamnait les « erreurs du monde moderne » (dont la liberté de culte !), Mgr Dupanloup, évêque d’Orléans, parvint à apaiser la tempête en distinguant fort subtilement la « thèse » de « l’hypothèse ». La « thèse » étant ce que disait le document, « l’hypothèse » étant ce qu’il fallait en comprendre, qui pouvait au besoin être le contraire de la « thèse ». À l’évidence, nombre de Dupanloup sont encore à l’œuvre dans l’Eglise catholique pour édulcorer ce qu’on peut nommer poliment les bévues des papes.
Car transformer le « drapeau blanc », signe irrécusable de reddition dans la signalétique militaire, en appel à la « négociation » et à la « médiation » est une opération bien acrobatique et dangereuse. Nos experts en géopolitique ne se souviennent-ils donc pas que la Russie de Poutine a allègrement violé tous les traités passés avec l’Ukraine sous « médiation internationale » (Mémorandum de Budapest de 1994, Traité d’amitié, de coopération et de partenariat de 1997 fixant l’intégrité territoriale des deux États, Accord de Kiev de 2003 sur la frontière russo-ukrainienne stipulant que la Crimée est et demeure partie intégrante de l’Ukraine). Ce dernier accord, signé sous la présidence de Poutine démontre à quel point on peut se fier à sa parole. Allons, MM. les Dupanloup, revenons à la réalité ! Les Ukrainiens ont parfaitement raison lorsqu’ils assurent que l’Ukraine et l’Europe ne seront en sécurité qu’avec la défaite de Poutine. Osons appeler un chat un chat et bourde (si l’on veut rester poli) une ineptie, fut-elle pontificale.
Ajout du 14/03 :
À propos d’un article quelque peu ambigu discutant de l’opportunité de la référence à Munich dans le contexte de la guerre en Ukraine
une nouvelle intervention, un peu répétitive, mais il importe parfois « d’enfoncer le clou »:
Bel exercice d’érudition, certes. Mais qui n’est pas exempt d’une grande naïveté voire de visée idéologique. Car si la référence à Munich gagne sans doute à être précisée, peut-être aurait-il fallu s’interroger sur sa raison d’être. «Le parallèle (.) vise à discréditer d’emblée celui qui évoque la possibilité de négocier.»(.)«C’est regrettable que beaucoup l’aient oublié, mais les guerres ne peuvent finir que de deux façons: soit par une victoire totale, soit par une négociation.» Mais il est plus regrettable encore que beaucoup aient oublié que tous les accords et «négociations» menés à propos de l’intégrité territoriale de l’Ukraine (Mémorandum de Budapest de 1994, Traité d’amitié, de coopération et de partenariat de 1997, Accord de Kiev de 2003 stipulant que la Crimée est et demeure partie intégrante de l’Ukraine) aient été sciemment violés par M. Poutine discréditant effectivement d’emblée «la possibilité de négocier». Dès lors, quelle autre alternative que la «victoire totale»?
Ajout du 19/03 :
Ce bon article, qui fait la différence entre la non-violence active de Martin Luther King et de Gandhi et un « pacifisme » des bons sentiments et des drapeaux blancs :
Contrairement à ce que l’on croit souvent, la plupart des militants non-violents ne sont pas pacifistes, car il existe des situations où l’agresseur ne nous laisse aucune autre option que la violence. Gandhi lui-même répétait : « S’il faut absolument faire un choix entre la lâcheté et la violence, je conseillerai la violence. »
Selon [Martin Luther King], préférer le consensus à l’âpre lutte de terrain, c’est prendre le risque de construire un statu quo tissé de malentendu et de domination.
Il est impossible de rechercher l’unité sans accepter le conflit ; ni de vouloir la paix et le pardon sans établir au préalable la justice. Comme l’avait diagnostiqué Chesterton, les vertus chrétiennes « deviennent folles » quand, « isolées l’une de l’autre », elles finissent par « vagabonder toutes seules ».
Ajout du 20/03 :
De son côté, Moscou avait salué le pape comme un « véritable et sincère défenseur de l’humanisme, de la paix et des valeurs traditionnelles », à l’occasion du 11e anniversaire de son pontificat, le 13 mars.
En ces temps de Noël tellement troublés qu’il serait vain de faire une liste des malheurs du monde, il est bon de se rappeler quelques grands textes qui font l’honneur de l’humanité et qui s’adressent aussi bien à « celui qui croyait au ciel » qu’à « celui qui n’y croyait pas ».
Car quelles que soient les croyances, religieuses ou athées, il existe encore et toujours des « artisans de paix » dont l’exemple nous garde du désespoir, et qui maintiennent vif l’esprit de ces grands textes.
« Qu’importe comment s’appelle
Cette clarté sur leur pas
Que l’un fut de la chapelle
Et l’autre s’y dérobât »
*
Pour ne citer que quelques exemples qui illustrent « les Béatitudes » :
« Heureux les doux, car ils recevront la terre en héritage ».
« Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux ! »
Alors, « que l’on croie aux cieux » ou que l’on n’y croie pas, qu’importe.
L’essentiel n’est-il pas de se trouver du côté de celles et ceux qui illustrent ce qui fait l’honneur de l’humanité plutôt que parmi ceux qui la méprisent et la déshonorent ?
« Quand les blés sont sous la grêle
Fou qui fait le délicat
Fou qui songe à ses querelles
Au cœur du commun combat
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas »
Du côté de celui qui résiste et combat jusqu’à, mystérieusement, faire partie de celles et ceux qui pleurent plutôt que de ceux qui font pleurer.
« Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés ».
Un extrait de ce grand philosophe de la rencontre d’autrui et du dialogue, inspirateur d’Emmanuel Lévinas, qu’il serait urgent de redécouvrir en des jours où prévalent l’exclusion de l’autre et le nettoyage ethnique.
L’homme type de notre temps se tient pour incapable de croire à sa propre substance, car il ne connaît plus de base qui serait susceptible de la soutenir. Et ainsi, il se cramponne à sa foi en son Ego élargi, sa nation, qui constitue pour lui la plus haute instance à laquelle il soit possible d’avoir recours. Et comme il n’a aucune relation authentique et vitale à la vérité qui est au-dessus des nations, à la vérité qui exige des nations qu’elles la réalisent, il transforme la « personne » de sa nation en idole (…). Or comme il n’existe pour lui aucune sphère supérieure à celle de la nation, comme il n’est dans les cieux aucune cour d’appel, l’aboutissement fatal de tout cela est l’affrontement des peuples et de leurs princes les uns avec les autres, par tous les moyens dont ils disposent, sans crainte ni pudeur, et jusqu’à leur anéantissement mutuel.
(…)
Et qu’en est-il de nous autres juifs ? Nous parlons de l’esprit d’Israël et nous nous figurons que nous sommes différents de tous les autres peuples parce qu’il y a un esprit d’Israël. Mais si l’esprit d’Israël n’est rien de plus, pour nous, que la personnification synthétique de notre nation, rien de plus qu’une justification séduisante de notre égoïsme collectif (…) alors nous sommes en vérité semblables aux nations, et nous nous abreuvons avec elles à la coupe de la même duperie.
Martin Buber, Esprit d’Israël et monde d’aujourd’hui, conférence de 1947, dans Judaïsme, Verdier 1983, p. 148-149.
Si le document de 2017 exposant « Les principes généraux et la politique du Hamas » revendique bien en son article 2 l’inacceptable éradication de « l’entité sioniste usurpatrice » de la terre palestinienne
L’expulsion et le bannissement du peuple palestinien de sa terre et la création de l’entité sioniste sur celle-ci n’annulent pas le droit du peuple palestinien à l’ensemble de sa terre et n’y consacrent aucun droit pour l’entité sioniste usurpatrice (the usurping Zionist entity).
Ce sont bien des organisations israéliennes qui n’hésitent pas à qualifier de « nettoyage ethnique » la politique menée en particulier en Cisjordanie par les colons avec l’appui de Tsahal :
Depuis le début de la guerre, 545 personnes issues de 13 communautés d’éleveurs bédouins ont été contraintes au départ en Cisjordanie, selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies. Le 19 octobre, plusieurs organisations de défense des droits humains israéliennes ont adressé une lettre à des diplomates occidentaux les appelant à aider « à stopper le nettoyage ethnique de bergers et fermiers palestiniens dans la vallée du Jourdain ».
Ajoutant leurs voix à celle de la grande écrivaine libanaise Dominique Eddé , qui dénonce elle aussi, dans la politique suivie par les dirigeants d’Israël « une décennie après l’autre » une véritable « épuration ethnique ».
« Raisonnements tribaux », « long processus de décomposition » (Dominique Eddé), « Décomposition morale », « colonisation », « apartheid » (Zeev Sternhell), « épuration ethnique », nous sommes bien loin de cet « esprit d’Israël » dont Martin Buber rêvait pour honorer son peuple :
Notre souhait national de reprendre la vie du peuple d’Israël dans son territoire ancestral n’est toutefois pas dirigé contre un autre peuple. Au moment où nous réintégrons l’histoire mondiale, et où nous redevenons les porte-drapeaux de notre propre destin, le peuple juif, qui fut lui-même une minorité persécutée dans tous les pays du monde pendant deux mille ans, rejette avec horreur les méthodes de domination nationaliste dont il a lui-même si longtemps pâti. Nous n’aspirons pas à regagner la terre d’Israël avec laquelle nous avons d’indissolubles liens, historiques et spirituels à la fois, avec l’intention d’éliminer ou dominer un autre peuple (Martin Buber au XIIe Congrès sioniste, Karlsbad 1921).
En réponse aux événements et polémiques actuelles, le droit international humanitaire – l’ensemble de normes adoptées en réponse aux atrocités des conflits du XXe siècle et qui établit une architecture de règles visant à limiter les conséquences dramatiques des guerres – énonce un principe primordial : quelles que soient les circonstances et la nature des actes qui déclenchent des hostilités, une fois celles-ci déclenchées, toutes les parties sont tenues aux mêmes devoirs et obligations. (…)
Cette controverse s’avère peut-être même contre-productive en ce qu’elle remet au cœur du débat précisément ce que le droit international humanitaire vise à éviter : le jugement éthique quant au déclenchement des hostilités, qui invite à prendre parti.
Du reste, quand bien même le Hamas s’est lui-même montré peu intéressé à respecter le droit international humanitaire, cela ne permet pas à Israël de le négliger à son tour. Comme le soulignait la première ministre Élisabeth Borne : le groupe armé et l’État d’Israël ne peuvent pas être mis dos à dos. Cela signifie également qu’Israël, son gouvernement élu et ses forces armées ne peuvent répondre avec la même brutalité que le Hamas le 7 octobre – d’autant plus en raison de leur puissance de frappe nettement supérieure et, de fait, plus meurtrière.
Or ce principe essentiel semble s’être trouvé pour l’heure relégué au second plan. Assurant avoir coupé en eau, gaz, électricité, et livraisons de denrées alimentaires dans l’enclave Palestinienne de 2,3 millions d’habitants, ordonnant à près d’un million de civils de quitter leurs habitations, même en l’absence de tout refuge, certaines déclarations israéliennes ont également promis de traiter l’ennemi comme « des animaux ». En droit, ces actions, si elles se confirment, constitueraient des violations du droit international humanitaire, et potentiellement, elles aussi, des crimes de guerre.
S’il est donc légitime pour les alliés d’Israël d’exprimer leur émotion et leur soutien face aux attaques du Hamas ayant visé des civils, il est primordial de ne pas donner l’impression que l’horreur des attaques justifierait d’ignorer les règles de droit humanitaire applicables. Le soutien à Israël ne peut donc pas être aussi « inconditionnel » qu’on l’entend parfois.
Ajout du 04/11 :
Cette réflexion du grand chef d’orchestre israélien Daniel Barenboïm :
La déclaration d’indépendance du 14 mai 1948 affirme elle aussi que l’État d’Israël se consacrera au développement du pays au bénéfice de tous ses habitants ; sera fondé sur les principes de liberté, de justice et de paix enseignés par les prophètes d’Israël ; assurera une égalité de droits sociaux et politiques à tous ses citoyens sans distinction de religion, de race, ou de sexe ; garantira la liberté de conscience, de culte, d’éducation et de culture. La réalité, comme nous le savons tous, a pris une tout autre tournure.
Même aujourd’hui, de nombreux Israéliens voient dans le refus des Palestiniens de reconnaître l’État hébreu un prolongement de l’antisémitisme européen. Ce n’est pourtant pas l’antisémitisme qui régit la relation des Palestiniens à Israël, mais leur opposition à la division de la Palestine lors de la création de l’État et au refus de leur accorder l’égalité des droits, à commencer par le droit à un État indépendant. La Palestine n’était tout simplement pas un pays vide, comme la légende nationaliste israélienne le prétend. Elle correspondait bel et bien à la description qu’en firent deux rabbins qui avaient visité le territoire pour étudier la possibilité d’y établir un État juif: «C’est une fiancée superbe, mais elle est déjà mariée.» Cela reste aujourd’hui un tabou dans la société israélienne que de le reconnaître expressément: l’État a été fondé au détriment d’un autre peuple.
Il est donc plutôt malvenu, et quelque peu obscène, d’arborer une étoile jaune en vue de criminaliser les propos d’un haut responsable de l’ONU, qui ne fait jamais que redire, avec d’ailleurs moins de force et de précision, ce que soutiennent entre autres Buber et Barenboïm.
Un minimum de connaissance et de respect de « l’esprit d’Israël » serait plutôt de mise dans la situation tragique que nous connaissons.
Ajout du 05/11 :
Tirée de l’excellent article de Jean-Pierre Filiu, cette étonnante réaction de Moshe Dayan aux funérailles de Roï Rothberg, assassiné en 1956 par des Palestiniens infiltrés de Gaza :
« Aujourd’hui ne maudissons pas ses assassins. Que savons-nous de leur haine sauvage envers nous ? Ils vivent depuis huit ans à Gaza dans des camps de réfugiés, tandis que nous nous emparons sous leurs yeux des terres et de leurs villages où ils vécurent et où vécurent leurs ancêtres. Ce n’est pas aux Arabes de Gaza qu’il faut demander le prix du sang, mais à nous-mêmes. » Le chef d’état-major adjurait alors ses compatriotes de ne jamais oublier que, « au-delà du sillon qui marque la frontière, s’étend un océan de haine avec un désir de revanche ».
« Il n’y a qu’une réponse au terrorisme, c’est la justice. La justice passe par l’ouverture d’une solution politique aux Palestiniens ».
La totalité de l’Histoire le montre, depuis l’Irlande, l’Algérie, l’Euskadi, la Catalogne, dans l’attente de la Corse, du Kurdistan, de la Kanaki, etc. Combien de milliers de vie vont encore coûter le déni et l’aveuglement stupides ?
Amour et vérité se rencontrent, justice et paix s’embrassent (Psaume 85-84).
« Je prépare le cinquantième anniversaire du ‘’1984’’ de George Orwell », me dit Stultitia. « Dans ce but, j’ai entrepris un tour du monde de la liberté d’expression ».
« Comme Orwell est né en Inde, j’ai commencé par-là mon périple. J’ai eu la chance d’y assister à un autodafé de Corans du plus bel effet, par des hindouistes particulièrement motivés. Cela mettait un beau point d’orgue aux humiliations plus habituelles mais moins éclatantes qui ont lieu dans ce pays contre les musulmans ».
« Traversant la frontière vers le Pakistan, voilà que ma bonne étoile me permet d’y voir brûler des exemplaires de la Bhagavad-Gita sur un bûcher admirablement entretenu par des fidèles musulmans. Ce spectacle tombait à point pour me préparer au prochain autodafé de Torahs et de Talmuds qui m’attendait sur l’Esplanade des Mosquées à Jérusalem. Sais-tu que le Talmud, surtout celui de Babylone, du fait de son volume, alimente nettement mieux le feu qu’un simple Coran ? »
« Et bien mieux en tout cas que les Sermons du Bouddha que des réfugiés Rohingyas brûlaient lors de mon passage au Bangladesh ».
« Mais notre chère Europe s’y entend pas mal, elle aussi, en attisant du souffle des extrêmes droites les autodafés de Corans ».
J’avoue toutefois que cet enthousiasme de Stultitia devant un tel déchaînement de bûchers me laisse plutôt … froid.
Et me souvenant, à l’occasion de l’anniversaire du coup d’Etat de Santiago du Chili de 1973, des tristes autodafés des œuvres de Pablo Neruda et des poésies de Victor Jara,
Chili 1973
Je me suis permis de rappeler dans quelques commentaires d’articles divers qu’il existe une pente autrement plus dangereuse que celle d’interdire, au nom de la liberté d’expression, de brûler des Corans.
C’est celle qui consiste à légitimer les autodafés de tous ordres.
M. Malka est connu pour avoir défendu un journal qui s’est permis, entre autres, en faisant la promotion de Gregorius Nekschot, de justifier des caricatures dont même le pire antisémitisme des années trente n’avait produit l’équivalent. Et voilà qu’il prend la défense des autodafés. Ne sait-il donc pas qu’outre la destruction des livres saints cathares, de la quasi-totalité des codex précolombiens, des œuvres de Pablo Neruda, de Salman Rushdie, etc., la Torah, le Talmud et la Kabbale ont fait partie des livres les plus combustibles de l’Histoire ? Est-il donc nécessaire d’entériner, au XXIème siècle, une caricature de « laïcité » se caractérisant par une surenchère des bûchers et de l’ordurier ? « Là où on brûle des livres, on finit aussi par brûler des hommes », disait Heine. Les autodafés nazis de 1933 ont tragiquement illustré cette sentence. La laïcité, la vraie, a besoin de bien d’autre chose que de voix irresponsables, d’où qu’elles viennent, qui contribuent à attiser les flammes.
Car une législation peut parfaitement garantir, sans pour autant interdire le blasphème, une liberté d’expression respectueuse des droits et des convictions de chacun :
Il est pénible d’avoir à revenir sur ces sujets qui alimentent une presse à scandale en mal de lecteurs. Ayant commenté l’article de R.Malka, je me contenterai d’un rappel: une législation qui accepte le blasphème n’est pas tenue d’approuver des provocations stériles et dangereusement contre-productives. Cf. chap.IV de la Loi du 29/07 1881 sur la liberté de la presse (consolidé le 09/01 2015) qui énonce :«Ceux qui (…) auront provoqué à la discrimination, à la haine ou à la violence à l’égard d’une personne ou d’un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée, seront punis d’un an d’emprisonnement et de 45000 euros d’amende (…) Il en va de même de «La diffamation commise par les mêmes moyens». Certes, diffamer le judaïsme ou l’homosexualité n’est pas diffamer une personne, mais le devoir du législateur est de protéger ceux qui sont au quotidien victimes de tels amalgames.
(…) Ce que je dis c’est que, contrairement à la conception de la « laïcité » et de la liberté d’expression que prône M. Malka, nous n’avons rien à gagner, au XXIème siècle, à une société où se multiplieront les autodafés de Corans, de Torahs, de Talmuds, d’Évangiles, des livres de Neruda, de Rushdie, de Marx, des textes du bouddhisme, du taoïsme et tout ce que vous voulez, car la liste sera nécessairement sans fin au gré d’innombrables dogmatismes imbéciles. La seule solution réside dans la promotion d’une éthique du respect de toute pensée et de toute croyance, respect qui figure d’ailleurs clairement dans les textes fondateurs de la laïcité française, amplement suffisants. Seule une telle exigence de respect critique peut enrayer la propagation, malheureusement entretenue, des incendies.
Sans même faire référence au nécessaire « respect de l’ordre public » qu’est censé assurer tout Etat de droit dans une société démocratique :
Le maintien de l’ordre public étant une nécessité pour l’exercice des libertés, il en découle que, dans certaines circonstance les libertés peuvent être limitées pour sauvegarder l’ordre public.
(…) Cette philosophie se retrouve dans la Convention européenne des droits de l’homme. En effet, certaines libertés qui y sont proclamées peuvent faire l’objet de restrictions lorsque ces dernières – je cite – “constituent des mesures nécessaires, dans une société démocratique, à la sécurité nationale, à l’intégrité territoriale ou à la sûreté publique, à la défense de l’ordre et à la prévention du crime, à la protection de la santé ou de la morale, à la protection de la réputation ou des droits d’autrui’’ (…).
*
Je sais une charmante auberge de montagne où l’on peut lire à l’entrée sur un petit panneau : « Ici, pas de Coca, pas de Nutella ».
Et, contrairement à Stultitia, je rêve d’un pays aux frontières duquel on pourrait lire :
« Ici, on ne brûle pas de Corans, ni de Torahs, ni de Talmuds, ni d’écrits de Victor Jara ou Salman Rushdie. Ici, on accepte que les femmes s’habillent comme elles le désirent. Nous n’avons pas de Police des mœurs ni du vêtement. Ici, on accepte que chacun exprime ses opinions dans le respect de celles d’autrui, et les soumette aux éventuelles critiques, sans Inquisitions ni bûchers. Ici, on accorde le prix Nobel à Dmitri Mouratov ou à Malala Yousafzai ».
Hélas, en témoigne M. Malka et autres Charlie, un tel pays risque fort de bientôt disparaître.
Tant il est plus facile, effectivement, d’aller chercher ailleurs le Coca et le Nutella dont on semble ne pas pouvoir se passer.
Une fois de plus, Stultitia m’exhorte à reprendre mon bâton de pèlerin et à pourfendre quelques désastreux poncifs, d’autant plus pernicieux qu’ils s’accompagnent de cette suffisance « systémique » avec laquelle toute idéologie, qu’elle soit politique ou religieuse, usurpe une authentique réflexion éthique.
Car l’assurance fallacieuse que peut conférer le dogme est souvent le meilleur rempart contre les interrogations dérangeantes que la réalité soumet à la conscience.
Alors, bien que n’étant ni jeune ni pape, je me permets de poser quelques questions qui me semblent avoir fait gravement défaut aux récentes « JMJ » de Lisbonne.
*
Tout d’abord, pour ce qui est de la désolation pontificale devant les « berceaux vides » :
« Sachant qu’un européen ou un américain consomme entre 2,5 et 5 Terres, et que les habitants du reste du monde sont incités à les imiter par une compétition économique effrénée ; sachant aussi que, sauf période de grave crise, la courbe de la consommation ne s’est jamais inversée depuis que l’homme est homme, est-il vraiment pertinent pour le bien de l’humanité et son avenir d’exhorter au remplissage des berceaux ou autre « explosion des naissances » ?
Qu’en pensez-vous, jeunes des JMJ pour lesquels l’écologie et l’avenir de la planète ne sont pas des vains mots ou des bla-bla à la mode ?
Ne serait-il pas plus urgent de suivre, par exemple, les conseils des 15 000 scientifiques de la revue Bioscience, ou encore de Dennis Meadows ou Yves Cochet, qui ont au moins le mérite de savoir de quoi ils parlent ?
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Pour ce qui est de la question de l’armement, maintenant :
« La technologie, qui a marqué le progrès et globalisé le monde, ne suffit pas à elle seule ; moins encore les armes les plus sophistiquées qui ne sont en rien des investissements pour l’avenir, mais qui appauvrissent du véritable capital humain, celui de l’éducation, de la santé, de la protection sociale. Il est inquiétant de lire qu’en de nombreux endroits l’on investit continuellement des fonds dans les armes plutôt que dans l’avenir des enfants ».
Vous dit-on.
En ce qui me concerne, j’ai toujours été non-violent, et partisan de la non-violence active, la vraie, celle de Gandhi, qui soutenait : « Je n’hésite pas à dire que là où le choix existe seulement entre la lâcheté et la violence, il faut se décider pour la solution violente ».
M. Roudskoï, adjoint au chef de l’état-major russe a qualifié de « grosse erreur » la livraison d’armes à Kiev par les pays occidentaux. « Cela prolonge le conflit, augmente le nombre de victimes et n’aura aucune influence sur l’issue de l’opération » a-t-il déclaré.
Qu’en pensez-vous, jeunes des JMJ pour lesquels la paix, la justice et la défense de la liberté ne sont pas des vains mots ou des bla-bla à la mode ?
Peut-être avez-vous vu, ce mardi 8 août, le beau documentaire d’Arte sur la Résistance au nazisme ?
Il a fallu bien de l’héroïsme de la part des Résistants et bien des investissements en armes « sophistiquées » de la part de ceux qui les soutenaient pour venir à bout du cauchemar nazi. Pour ma part, je suis toujours ému jusqu’aux larmes lorsque je vois ce que des jeunes ont fait au péril de leur vie pour « investir pour notre avenir », pour nous laisser en héritage ce monde libre dans lequel nous vivons, monde qui est aussi « celui de l’éducation, de la santé, de la protection sociale ».
Peut-on imaginer ce qu’aurait été ce monde s’il n’y avait pas eu la Résistance armée, le débarquement armé, l’effort de guerre des alliés, anglais, américains, soviétiques ?
En ces temps de guerre qui sont de nouveau les nôtres, et en l’absence de toute diplomatie possible (l’expérience et trop d’années de prosternations serviles devant le maître du gaz montrant que pas plus qu’avec Hitler, on ne peut dans les conditions actuelles discuter sérieusement avec Poutine), ne serait-il donc pas plus urgent de venir en aide clairement à celles et ceux qui résistent plutôt que de propager subrepticement des discours d’un pacifisme lénifiant et ambigu, qui ont une fâcheuse tendance à rencontrer ceux d’envahisseurs et de criminels sans scrupules ?
« En toute franchise, je ne me serais jamais imaginé « investir » dans la guerre, dans des armes, mais c’est aujourd’hui la seule réalité qui existe. Je suis pacifiste, mais je ne peux plus l’être. La guerre a changé ma nature fondamentale ». Nous dit Olga qui, elle aussi, sait précisément de quoi elle parle.
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Pour ce qui est de la question de « l’euthanasie » (une fois de plus implicitement assimilée à celle, plus complexe, de l’assistance à la fin de vie) :
Où allez-vous si, face au mal de vivre, vous offrez des remèdes hâtifs et erronés, comme l’accès facile à la mort, solution de facilité qui paraît douce, mais qui est en réalité plus amère que les eaux de la mer ? »
Qu’en pensez-vous, jeunes des JMJ pour lesquels le respect de la dignité et de la libre décision de personnes adultes et responsables plutôt que l’imposition tyrannique de dogmes inhumains ne sont pas des vains mots ou des bla-bla à la mode ?
« Comme le soulignait déjà Ronald Dworkin [philosophe américain, spécialiste de la philosophie du droit] il y a bientôt vingt ans maintenant, « faire mourir quelqu’un d’une manière que d’autres approuvent, mais que lui-même estime être en contradiction épouvantable avec sa vie, est une forme dévastatrice et odieuse de tyrannie ».
Aussi, légaliser l’aide active à mourir n’implique-t-il pas pour autant de fixer un seuil objectif en dessous duquel la vie ne vaudrait plus la peine d’être vécue. Ce n’est pas à la société, à l’État ou au corps médical d’opérer un tel partage, mais à chacun d’entre nous de construire cette ligne de démarcation et pour nous seuls ».
Dans ce moment immensément intime, que viennent donc faire en effet les polémiques obscènes de ceux qui s’estiment autorisés à violer, de leurs gros sabots doctrinaires, l’inaliénable secret de la conscience de chacun ?
Si la vie est un don de Dieu, alors il nous la confie entièrement, comme tout don. Un don restreint, qui exclut certains usages, n’est pas un vrai don. Que penserait-on de quelqu’un qui offrirait un cadeau de grand prix – par exemple un tableau de maître – et dirait à son destinataire : « Je te le donne, mais à condition que tu ne t’en sépares jamais, que tu le gardes toujours par-devers toi » ? (…) On jugerait sans doute que son don n’est pas un vrai don, et qu’il est plutôt inspiré par la satisfaction égoïste de faire du donataire son obligé. Un vrai don est oblatif, sans retour ni restriction.
C’est pourquoi la conception de la vie comme « don de Dieu » justifie en réalité la légitimité de la mort réfléchie. Parce que le don que nous fait Dieu de notre vie est un vrai don, un don absolu, il porte sur notre vie entière, y compris sa fin ; Il nous fait confiance jusqu’au bout et sans restriction.
C’est à nous, en notre âme et conscience, et après mûre réflexion, délibération et conseils pris auprès des autres, d’estimer s’il est juste ou au contraire injuste de quitter volontairement la vie.
Ne sommes-nous pas là, jeunes des JMJ, bien loin des des « solutions de facilité » et autres « remèdes hâtifs et erronés » ?
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Certes, tout n’est pas à rejeter dans le discours de celui qui se présente comme votre guide spirituel.
Je ne reprendrai pas les innombrables articles qui, souvent à juste raison, ont pu encenser M. le pape.
Mais ces quelques exemples montrent que la notion « d’abus systémiques » dépasse le contexte des abus sexuels pour lequel elle est évoquée de façon pertinente.
Comme je le disais en commençant, les allégations du dogme ne peuvent se substituer à l’éthique et à l’examen de consciences autonomes et responsables.
Il est déjà significatif qu’il ait fallu attendre les témoignages des victimes pour que des évêques, prêtres ou papes qui avaient pratiqué sans problème pendant des décennies le déplacement discret des coupables ou la dissimulation des délits et crimes sexuels acceptent – souvent à contre cœur – d’admettre que l’exigence éthique et juridique doit prévaloir sur la protection de l’Institution.
Il l’est tout autant de constater combien, en dépit de quelques réformettes lénifiantes pour la galerie, des questions essentielles, comme celle du statut de la femme dans l’Église, peuvent être évacuées par l’appel à de prétendus fondements dogmatiques qui dissimulent de profondes déficiences et incohérences théologiques.
« Il n’y a plus ni Juif, ni Grec ; il n’y a plus ni esclave, ni homme libre ; il n’y a plus l’homme et la femme ; car tous, vous n’êtes qu’un en Jésus Christ ».
Comment donc la puissance de cette proclamation que Paul (Épître aux Galates 3, 26-29) estimait messianique a-t-elle pu être étouffée pendant des siècles par une Institution qui, alors même qu’elle ordonnait des ministres non juifs – révolution théologique essentielle – refusait l’évolution anthropologique somme toute anecdotique que représentait l’ordination des femmes, évolution pourtant contenue dans cette même proclamation ?
La sacralisation blasphématoire du « pouvoir sacerdotal » d’un prêtre mâle officiant « en la personne du Christ » est sans aucun doute à la source de cette perversion « systémique » qui, en confisquant à l’assemblée des croyants son statut évangélique de seule « persona Christi » fit de l’Institution et de ses représentants les uniques détenteurs d’un pouvoir – masculin – alors capable de tous les abus.
Mais venons-en, jeunes des JMJ, à ce qui est sans doute le plus problématique en tout cela.
Car comment donc peut-il se faire que, dans une Institution qui compte, si mes informations sont bonnes, 5 363 évêques, 410 219 prêtres, sans même parler des 1 359 612 000 de fidèles catholiques, pas une voix ne s’élève pour – je ne parle pas forcément de dénoncer – simplement constater de telles aberrations qui discréditent tellement le message que cette Institution prétend apporter ?
La réponse se trouve probablement dans l’expérience de Stanley Milgram, qui jette un éclairage effrayant sur les capacités qu’a l’être humain d’annihiler son esprit critique et jusqu’à sa conscience éthique lorsqu’il se voit soumis à un discours d’autorité considéré comme détenteur de la vérité et promoteur du bien et de la justice.
Ainsi s’expliquent les débordements de tous les totalitarismes, de toutes les Inquisitions qu’elles soient politiques ou religieuses, et la terrifiante complicité des esprits qui les accompagne.
L’expérience de Milgram est intemporelle parce qu’elle nous renseigne sur le côté obscur du leadership, sa toxicité potentielle.
« C’est une adhésion à une cause perçue comme juste, un sentiment d’identité et de valeurs partagées, et c’est tous les jours dans la presse. La tragique réalité est que, lorsque les gens font du mal, ce n’est pas parce qu’ils veulent faire du mal, mais typiquement parce qu’ils veulent rendre le monde meilleur. »
Ainsi, jeunes des JMJ, vous qui voulez sincèrement sans doute « rendre le monde meilleur », n’oubliez pas que tout comme ce sont les laïcs et eux seuls qui, de l’extérieur de l’Institution, en ont dénoncé la toxicité « systémique » et « le côté obscur de son leadership », comme ce sont les femmes et elles seules qui, de l’extérieur, font et feront évoluer cette même Institution vers une théologie enfin plus en accord avec l’Esprit, il vous appartient à vous de déjouer les altérations insidieuses de certains discours d’autorité et de mettre en œuvre votre discernement afin que le message en lequel vous croyez ne soit pas discrédité et ridiculisé par des contrefaçons qui ne sont pas à sa mesure.
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Ajout du 12/08 :
Cette annonce du décès de Claude Got, personnage remarquable.
Claude Got, expert en santé publique et père de l’accidentologie, est mort
L’anatomo-pathologiste, dont les recommandations sur la vitesse, l’alcool ou le tabac ont permis de sauver des milliers de vies, a eu recours à l’euthanasie en Belgique. Il est mort le 11 août, près de Bruxelles.
Comme quoi, n’en déplaise à M. le pape, et conformément à l’avis d’une grande majorité de citoyens français, des esprits particulièrement réfléchis et informés peuvent choisir, en toute conscience, d’avoir recours à l’aide à la fin de vie. De quel droit faudrait-il leur refuser cette ultime et inaliénable liberté ?
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Ajout du 14/08 :
Amusant : Stultitia, qui est en train de lire la remarquable biographie de Jean Henri Fabre, naturaliste et entomologiste mondialement reconnu, (Henri Gourdin, Jean Henri Fabre, l’inimitable observateur, Le Pommier, Paris 2022) me signale ce passage qui montre combien les jugements pontificaux, et plus largement ecclésiastiques, peuvent manquer, disons, de discernement.
L’affaire ne date donc pas d’aujourd’hui, et risque donc de se prolonger si les fidèles, jeunes en particulier, ne sortent pas de cette approbation béate qui fait les beaux jours de l’expérience de Milgram :
«Dans son ineffable candeur », [Fabre, en 1867 ] donne aux Avignonnaises les mêmes leçons de botanique qu’aux Avignonnais :
« Bien volontiers je prêtai mon humble concours à cette œuvre de lumière. Je fus chargé de l’enseignement des sciences physiques et naturelles. J’avais la foi et ne plaignais pas la peine; aussi rarement me suis-je trouvé devant un auditoire plus attentif, mieux captivé. Les jours de leçon, c’était fête, les jours de botanique surtout, alors que la table disparaissait sous les richesses des serres voisines.
C’en était trop. Et voyez, en effet, combien noir était mon crime: j’enseignais à ces jeunes personnes ce que sont l’air et l’eau, d’où proviennent l’éclair, le tonnerre, la foudre ; par quel artifice la pensée se transmet à travers les continents et les mers au moyen d’un fil de métal ; pourquoi le foyer brûle et pourquoi nous respirons ; comment germe une graine et comment s’épanouit une fleur, toutes choses éminemment abominables aux yeux de certains, dont la flasque paupière cligne devant le jour ».
Erreur grave ! Dénoncée instantanément par les conservateurs ! Un employé municipal enseigne la fécondation des fleurs non seulement aux messieurs, mais encore aux dames et aux demoiselles, lesquelles, évidemment, affluent à ses cours !
C’est le prétexte qu’attendaient pour tomber sur l’employé, non seulement les enseignants du lycée, jaloux du charisme et des succès d’un collègue qui n’est pas même agrégé, mais encore, mais surtout les cléricaux du tout-puissant parti catholique avignonnais et les adversaires de Duruy, trop heureux d’attaquer le ministre au travers de son protégé. Là-dessus nationalement : émoi de Pie X et du nonce apostolique, levée de crosses épiscopales sous l’impulsion du redoutable Mgr Dupanloup, interventions au Sénat. Là-dessus, dans un Vaucluse majoritairement catholique: protestations indignées du clergé, plaintes au maire et au député, expulsion des Fabre de leur logement. Là-dessus, fin de la longue carrière dans l’Instruction publique du mécréant, du libre-penseur, de l’ami affiché d’auteurs outrageusement féministes (Stuart Mill, De la liberté, 1859; De l’asservissement des femmes, 1869), de l’agitateur dont l’enseignement subversif éclabousse la réputation du lycée impérial.
Résumé, cent trente ans plus tard: « Ses cours à l’usage des jeunes filles ayant déplu, il doit partir pour Orange. » (op.cit. p. 97-98).
Comme quoi il importe, et cela de nos jours encore, de bien choisir ses maîtres spirituels.
Lors de la réunion des dirigeants de la Communauté des Etats indépendants, le président russe a offert huit anneaux à ses hôtes, se réservant le neuvième. Difficile, de ne pas voir là une référence au « Seigneur des anneaux ».
Pour la traditionnelle réunion de fin d’année des chefs d’Etat et de gouvernement de la Communauté des Etats indépendants (CEI), lundi 26 décembre, à Saint-Pétersbourg, Vladimir Poutine aura penché résolument du côté de l’inattendu. Hôte de ce sommet informel, le dirigeant russe a offert à ses homologues d’étonnantes bagues en or blanc et jaune, sur lesquelles sont sculptés le symbole de l’organisation régionale ainsi que les mots « Bonne année 2023 » et « Russie ».
Huit anneaux – pour les dirigeants d’Azerbaïdjan, Arménie, Biélorussie, Kazakhstan, Kirghizistan, Tadjikistan, Turkmenistan, Ouzbékistan – et un dernier, pour M. Poutine lui-même : difficile, pour les observateurs, de ne pas voir là une référence aux neuf anneaux du Seigneur des anneaux, l’œuvre mondialement célèbre de J. R. R. Tolkien, parue en 1954-1955.
Pour la politologue Ekaterina Schulmann, le parallèle est tout sauf fortuit et le Kremlin l’a établi « en toute conscience » – ce qu’un porte-parole de la présidence a démenti, évoquant « un simple souvenir ». Pour mémoire, les neuf anneaux, dans le livre de l’écrivain britannique, sont forgés par le néfaste Sauron dans le but d’asservir les hommes (c’est moi qui souligne).
Un tel étalage de références mythologiques confirme la démence mystico-nationaliste que partagent le Prince et le Patriarche, classiques comparses des contes de fée, comme le souligne Jean-François Colosimo.
Le pontife et le despote professent la même idéologie de l’unité du « monde russe », autrement dit d’une Russie englobant toutes les populations russophones. Ce pan-russisme impérial a été rendu possible par le fait qu’il n’y a pas eu de Nuremberg du communisme. Poutine et Kirill sont deux survivants de l’homo soviéticus. Ils s’accordent sur l’oubli du Goulag, le refus de l’ordre international et la négation des droits de l’homme.
(sur le délire politico-religieux partagé de Poutine et Kyrill, ainsi que sur d’autres mythes scrupuleusement entretenus, tel celui de la menace par l’Otan, de la « nazification » ou de la « satanisation » de l’Ukraine, etc. voir encore J.F. Colosimo ainsi que d’autres spécialistes dans la riche récapitulation du 28 Minutes du 26/12. On y appréciera aussi les preuves apportées par la lauréate du prix Albert Londres 2022, Alexandra Jousset concernant la collusion entre le régime poutinien et la mafia criminelle Wagner . Documentaire essentiel. À voir d’urgence).
Mais l’invasion de l’Histoire par la mythologie me suggère une autre fable, hélas tout aussi actuelle.
*
Il était une fois un pauvre hère, écrasé par la cruauté et la violence de son voisin, et qui réclamait à cors et à cris que ce voisin soit enfin considéré pour ce qu’il est : un criminel funeste et un agresseur calamiteux :
« L’Ukraine appelle les États membres de l’ONU (…) à priver la Fédération de Russie de son statut de membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU et à l’exclure de l’ONU dans son ensemble », a martelé dans un communiqué le ministère des affaires étrangères ukrainien : « La guerre de la Fédération de Russie contre l’Ukraine est une violation des objectifs et des principes de la charte des Nations unies sans précédent depuis sa signature en 1945 et prive la Russie du droit d’être qualifiée d’Etat épris de paix. »
Mais ses demandes, ainsi que ses propositions de paix se heurtaient constamment à une fin de non-recevoir, accompagnée de la dérision et de la condescendance du satrape Poutov et de son fou du roi, le sinistre Lavrine, lui opposant, du haut de leur droit de veto, leurs propres propositions indignes et menaçantes :
« L’ennemi est bien conscient de nos propositions concernant la démilitarisation et la dénazification des territoires contrôlés par le régime [de Kiev], et l’élimination des menaces pour la sécurité de la Russie qui en découlent, et cela inclut nos nouveaux territoires » (…) « Il reste un peu de chose à faire – accepter ces propositions à l’amiable. Sinon, l’armée russe s’occupera de cette question. »
Le pauvre hère se demandait bien comment de tels menteurs et fauteurs de guerres pouvaient être accueillis comme si de rien n’était dans des cénacles censés assurer et promouvoir la Paix dans le Monde.
– « Comment donc de tels agresseurs infâmes peuvent-ils être considérés comme nécessaires au maintien de la Paix ? Serait-ce parce que leur armement nucléaire leur conférerait ce privilège en terrorisant ceux qui voudraient s’y opposer ?
Mais dans ce cas, pourquoi ne pas accueillir aussi dans de telles assemblées d’autres possesseurs de ce type d’armement, comme par exemple le fameux Kim Pam Poum, dont la volonté d’égaler le pouvoir de nuisance des autres grandes puissances s’étale désormais au grand jour ? »
– « Vous n’y êtes pas, mon pauvre voisin » répondit le sinistre Lavrine avec son habituelle condescendance.
« En dépit de ce qu’en pensent nombre d’ignares, Kim Pam Poum peut-il donc se prévaloir de titres de gloire comparables aux nôtres ? A-t-il mené comme nous de multiples guerres d’agressions ? Combien de dictateurs criminels a-t-il donc aidé et soutenu ? Combien de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité a-t-il bien pu commettre ? Non. Kim Pam Poum est décidément bien petit-bras. Il doit encore faire ses preuves avant de revendiquer légitimement un siège de membre permanent au Conseil de Sécurité de l’Onu ».
Allons donc, une fois de plus, le dernier mot sera aux « réalistes » :
Une exclusion de la Russie du Conseil de sécurité de l’ONU ? « Aucune chance » pour Pascal Boniface. (vers 6mn 40).
Pas plus, hélas, que celle d’un indispensable Nuremberg de l’ère poutinienne.
En cause l’incantatoire « droit de veto », qu’il serait pourtant facile de réformer si la simple volonté éthique et politique y était…
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À toutes et à tous, une bonne fin d’année, tout de même !
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Ajout du 16/01 :
Un article du Courrier International qui souligne le caractère illégitime de l’appartenance de la Fédération de Russie au Conseil de Sécurité de l’ONU :
Par quels moyens la Fédération de Russie a-t-elle récupéré le siège de membre permanent du Conseil de sécurité, disposant ainsi d’un droit de veto sur n’importe quelle résolution ?
En 1945, une année déjà lointaine, l’URSS, la République socialiste soviétique d’Ukraine et celle de Biélorussie ont fait partie des membres fondateurs de l’ONU. La Fédération de Russie n’en est jamais devenue officiellement membre. Sa signature n’apparaît pas sur les statuts de l’organisation. Il n’existe aucune recommandation du Conseil de sécurité ni de décision de l’Assemblée générale quant à l’acceptation de la Fédération de Russie en tant que membre à part entière de l’ONU.
Les membres permanents du Conseil de sécurité n’ont reconnu la Fédération de Russie comme État héritier de l’Union soviétique que sur les questions du potentiel nucléaire et de la dette extérieure. Et en ce qui concerne le statut de membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies ? On ne trouve aucune trace d’une quelconque décision du Conseil de sécurité ou de l’Assemblée générale sur cette question.
(…)
Le 21 décembre 1991, sans passer par le Conseil de sécurité et l’Assemblée générale des Nations unies, les dirigeants de la Fédération de Russie, de l’Ukraine, de la Biélorussie, de lAzerbaïdjan, de lArménie, de la Moldavie, du Kazakhstan, du Kirghizistan, du Turkménistan, de l’Ouzbékistan et du Tadjikistan, réunis à Alma-Ata, au Kazakhstan, ont signé la déclaration sur la création de la Communauté des États indépendants (CEI).
Lors de cette rencontre, ils se seraient entendus sur le fait que la Fédération de Russie continuerait à représenter l’Union soviétique au Conseil de sécurité de l’ONU. C’était un précédent absurde, ce qui n’a pas empêché le Conseil de sécurité d’entériner la décision de la CEI. En 1992, le ministre des Affaires étrangères russe a simplement informé par une note diplomatique que la Fédération de Russie continuerait à remplir les obligations selon les accords signés par l’URSS.
Pour éviter l’apocalypse nucléaire
Et ainsi les grands pays du monde ont-ils accepté un intrus au Conseil de sécurité sans comprendre qu’ils venaient de créer un pays monstre, un agresseur. Un terroriste qui fait chanter aujourd’hui le monde entier avec la menace de la guerre nucléaire.
(…)
La principale organisation internationale devrait disposer des institutions et des instruments lui permettant d’obliger ses membres à respecter le droit international. L’agresseur devrait être puni. Seules la démilitarisation, tout d’abord de son arsenal nucléaire, la déstalinisation, la dénazification de la Moscovie [en réponse à l’accusation brandie par Moscou contre Kiev], la dislocation de l’empire en États nationaux aideront la planète à éviter les vagues de violence armée et l’apocalypse nucléaire.
Taras Protseviat (Publié le 06 janvier 2023 dans le journal Oukraïna Moloda).