Un bref hommage à un grand homme de l’Islam. Et une lecture d’Hubert Védrine, en guise de réflexion sur notre nouveau Président, son programme et son gouvernement.

Après la disparition de Malek Chebel il y a quelques mois, un autre Grand de l’Islam nous a quittés dans la nuit du 30 avril au 1er mai.

http://www.lemonde.fr/afrique/article/2017/05/05/mohamed-talbi-l-eclaireur-du-coran_5123219_3212.html

L’homme était certes rugueux, intransigeant, et sa façon d’appliquer une indispensable critique historique à la charî’a tout en préservant la « sacralité du Coran » a provoqué bien des controverses et attiré bien des inimitiés.

Aussi bien du côté d’exégètes « libéraux » pour lesquels le Coran peut lui aussi, sans perdre son essence, se prêter à une analyse utilisant les ressources des techniques littéraires les plus modernes et le recours aux méthodes historico-critiques, que du côté bien sûr des traditionalistes et des intégristes, pour lesquels les attributs de la sacralité doivent être étendus à la charî’a elle-même.

Mais peut-être l’antagonisme était-il un peu forcé.

Dès le départ nous sommes ainsi devant deux approches principales du fait coranique, approches qui connaîtront par la suite de multiples nuances, et des ajustements successifs.

Première approche: Le Coran est, contenu et forme, l’ultime Parole de Dieu aux hommes, vérité et perfection, descendu sur le « Sceau des Prophètes », transmetteur intègre et fidèle du Message.

Deuxième approche: Le Coran est une production humaine socio-culturelle située au carrefour de plusieurs influences, donc historiquement conditionnée, et explicable par le milieu spatio-temporel de son élaboration.

Selon que l’on opte au départ pour l’une ou l’autre de ces approches, la réception et la lecture du Message changent du tout au tout. Notre objectivité, la seule qui nous soit humainement accessible, consiste à annoncer clairement la couleur en nous situant résolument dans la première approche (…) (M. Talbi et M. Bucaille, Réflexions sur le Coran, Seghers, Paris 1989, p.18).

Car on peut penser, comme nous l’a montré l’histoire de l’exégèse biblique, que ces deux approches ne sont peut-être pas si incompatibles, comme en témoignent par exemple les ouvrages de Youssef Seddik, plusieurs fois mentionnés sur ce blog, et qu’il semble quelque peu cavalier de ranger du côté des « désislamisés », selon les catégories de M. Talbi.

Quoi qu’il en soit de ce genre de débats qui alimenteront encore longtemps les écoles, il me semble que l’apport essentiel de Mohamed Talbi, inestimable pour notre temps, réside dans sa théologie de la liberté, qui marque toute son œuvre. Liberté comme don gratuit de Dieu offert à l’homme, et qui constitue à la fois sa tragédie et son plus grand honneur, sa « vertigineuse grandeur ».

Dieu n’aime pas le Mal et ne le veut pas. Mais la liberté exige que Dieu offre à l’homme la faculté réelle, et non seulement illusoire et sans risque, de choisir son camp : celui du Créateur, ou celui d’Iblîs. [« djin », esprit principe du mal, qui s’identifiera au « Satan » biblique] (…)

Les nuisances du Mal nous apparaissent ainsi comme la rançon inévitable et complémentaire de la liberté (…). Deux voies étaient en effet offertes à l’Adam céleste, avant qu’il ne prît possession de la planète Terre : une existence de Paradis, sans misère physique ni nudité spirituelle, mais aussi pratiquement sans liberté réelle; ou une vie de dur labeur, polluée par les nuisances engendrées par le moteur d’une vraie et authentique liberté. Adam opta pour la liberté. Il opta pour la condition humaine, avec la gratuité de ses révoltants et scandaleux malheurs –nuisances inéluctables à l’intérieur du système – mais aussi avec sa vertigineuse grandeur. « Une vie déchirée d’ardeur vaut mieux que la paix perpétuelle », ainsi commence un poème de M. Iqbal intitulé La Tentation de l’Homme. (…) M. Iqbal clôt son poème sur La tentation de l’Homme par ce vers :

« Qu’est-ce que la vie? La brûlure perpétuelle. » (id. ibid. p.132-133).

C’est bien de cette déchirure d’ardeur, de cette « brûlure perpétuelle » d’une liberté qui est en l’homme le projet même de Dieu qu’a témoigné M. Talbi tout au long de sa vie.

Et c’est elle qui lui a inspiré ses éclats les plus célèbres, en particulier contre la sacralisation blasphématoire d’une charî’a tout humaine, devenue pour le profit de certains la plus basse des idéologies politiques,

http://www.jeuneafrique.com/68602/archives-thematique/la-charia-ou-l-islam-il-faut-choisir/

opposée au caractère le plus authentique de l’Islam, car « l’Islam est né laïc » :

http://www.jeuneafrique.com/47883/politique/mohamed-talbi-l-islam-est-n-laec/

Liberté dont l’affirmation courageuse et obstinée,

« Je ne cesserai jamais de dire que l’islam nous donne la liberté, y compris celle d’insulter Dieu… »

http://www.lemonde.fr/europe/article/2006/09/22/mohamed-talbi-libre-penseur-de-l-islam_815801_3214.html

n’est certes pas du goût de ceux qui prétendent annexer la religion à leur projet d’asservissement.

« Durant deux siècles les musulmans vécurent, très bien, sans charia. Elle n’oblige aucun musulman en son âme et conscience. Seul le Coran oblige » : telle est la phrase clé de Mohamed Talbi que les générations futures retiendront sans doute. Il aurait souhaité qu’elles en fassent bon usage.

http://www.jeuneafrique.com/434019/societe/tunisie-mort-de-mohamed-talbi-penseur-dun-islam-moderne/

 

Nous le souhaitons aussi. Que ce magnifique héritage demeure et soit une source d’inspiration pour ceux qui se reconnaissent dans l’Islam comme pour les autres !

Et quel dommage que notre monde, et nos médias en particulier, aient pu négliger une telle voix si urgente et lui préférer la dangereuse insignifiance de tant de bateleurs…

 

PS: La nouvelle ce jour de l’attentat de Manchester ne fait que confirmer l’urgence d’un tel héritage.

 

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« Tu n’oublies rien ?», me demande Stultitia. « Il s’est pourtant passé bien des choses depuis ton dernier post ».

En effet ! Nous avons désormais un nouveau Président, et un nouveau gouvernement. Merci de me le rappeler.

Malgré mes convictions politiques plusieurs fois exposées

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2016/01/07/apprendre-le-chemin-de-lenfer-pour-leviter-ou-revenir-enfin-au-politique-reflexion-sur-leffondrement-avec-philippe-bihouix-pablo-servigne-et-raphael-stevens/

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/03/27/politique-demagogie-demographie-une-petite-recension-dalan-weisman-compte-a-rebours-jusquou-pourrons-nous-etre-trop-nombreux-sur-terre/

etc.

qui me font penser que les orientations politiques classiques (dans lesquelles j’inclue la plupart des approches dites « écologistes ») nous laissent bien loin des urgences du monde réel, de la « verita effettuale della cosa », selon les termes de Machiavel, je me risque pourtant à ajouter cet « exercice spéculatif » à la masse de commentaires déjà disponibles.

« Attitude schizophrénique », susurre Stultitia.

Peut-être…

Mais je voudrais y voir aussi un respect de la procédure démocratique qui, malgré ses limites (cf. post précédent), nous fournit en ce moment un nouveau « modèle » qu’il est nécessaire de prendre en considération et d’essayer de penser du mieux possible.

La vision exprimée dans mes posts mentionnés ci-dessus, que j’estime pour ma part indispensable de promouvoir, relevant plus, pour le moment du moins et en dépit de son urgence, d’une stratégie de « lanceurs d’alertes ». Car l’établissement à son sujet d’un certain consensus démocratique ne se produira sans doute que sur le long terme.

C’est donc sans trop me sentir schizophrène que je me risque à ces quelques réflexions.

Pour commencer, je n’ai pas boudé mon plaisir devant la large défaite de la candidate du FN, en dépit de la croissance préoccupante de son score en nombre de voix, et de la proportion des abstentions et des votes blancs ou nuls.

La France ne s’est pas laissé gagner par les sirènes, et il me semble que ce sursaut a marqué un soulagement en Europe comme peut-être aussi dans le monde : une certaine pente n’est pas nécessairement inéluctable. La « virtù » peut encore triompher des aléas et de la fatalité de la « fortuna ». Et un tel rappel redonne espoir. À nous maintenant de consolider les digues qui permettront de parer aux risques d’inondations à venir.

Peut-être la nouvelle configuration qui se profile permettra-t-elle de plus quelques avancées favorables à une telle consolidation.

J’avais mentionné dans mon dernier post une tribune d’Hubert Védrine qui me paraît fort pertinente en ce qui concerne l’approche « classique » du politique.

http://www.lemonde.fr/idees/article/2017/03/21/hubert-vedrine-une-coalition-entre-gauche-et-droite-s-impose_5098157_3232.html?xtmc=vedrine&xtcr=3

Je voudrais continuer à m’y référer en l’élargissant à quelques citations de son petit livre, La France au défi, Paris, Fayard, 2014, qui, malgré quelques imprécisions et des remarques déjà dépassées, me semble suggérer avec autant de pédagogie que de rigueur ce que pourraient être quelques orientations rendues possibles par la relative « nouvelle donne » à laquelle nous assistons.

« Il n’y a rien d’idéologique dans ma démarche. Ni de partisan, moins que jamais », déclare l’auteur (op. cit. p.7 de l’édition électronique).

En dépit de désaccords concernant en particulier la politique étrangère

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/01/18/sur-une-distinction-difficile-mais-pourtant-indispensable-entre-moindre-mal-et-intolerable/

je n’éprouve aucune réticence à reconnaître qu’Hubert Védrine est en effet à l’heure actuelle l’un des rares politiques à pouvoir se prévaloir d’une approche dépassant autant que possible les clivages partisans.

Nous le savons – ou nous devrions le savoir… -, la France figure, avec les pays scandinaves en particulier, parmi les nations dont la dépense publique est la plus élevée au monde :

 Rappelons (…) que les dépenses publiques (État, collectivités locales et transferts sociaux) atteignent en France un record absolu : 57,1 % du PIB en 2013, contre 49,5 % en moyenne dans la zone euro et 45,3 % en Allemagne (op. cit. p.9 ).

[l’ouvrage date de 2014, mais les chiffres donnés n’ont évolué que de façon marginale].

Ajoutons que

Les dépenses en protection sociale et transferts sociaux atteignent en France 33 % du PIB » (id. ibid. p. 11). Et que les prélèvements obligatoires ont augmenté jusqu’à 45,3% du PIB (id. p. 10).

En passant, de tels chiffres suffisent bien sûr à invalider le slogan absurde et démagogique qui accuse la France d’être un pays « ultra-libéral » ; tout comme les accusations sommaires portées à temps et à contretemps contre tels politiciens (ceux de « la République en marche » entre bien d’autres) de « vouloir faire de la France un pays ultralibéral ». Car en partant de ces chiffres-là, il faudrait en effet bien plus qu’un quinquennat pour y parvenir ! En tout cas tout autre chose que les programmes relativement timides des politiciens mentionnés.

Si donc les mots ont une signification, mieux vaut ne pas abonder dans des contre-sens aussi ridicules.

La façon dont l’accusation infamante d’ultra-libéralisme a été utilisée à tout bout de champ par la candidate du FN lors de sa pitoyable prestation du débat d’avant le second tour laisse d’ailleurs percevoir sans ambiguïté de quel niveau d’analyse relève ce genre d’incantation, dont on sait aussi hélas qu’elle ne se limite pas au FN…

Une fois donc écarté ce fantasme stérile, le problème réel est alors de savoir si la France dispose des moyens économiques de maintenir un tel niveau d’État Providence, sans que celui-ci n’étouffe sous son propre poids :

Il est vrai que ces transferts gigantesques ont permis à la société française de résister à bien des chocs. Jacques Delors a rappelé à juste titre que c’est la marque d’un modèle européen de société « équilibrée » que les dépenses sociales y soient plus importantes – entre un quart et un tiers du PIB suivant les pays – que dans les autres ensembles développés de la planète où ils ne représentent « qu’» entre 15 et 20 %. Mais cela a un coût très élevé, qui risque de le devenir trop, dans un monde ouvert et compétitif. Les dépenses en protection sociale et transferts sociaux atteignent en France 33 % du PIB contre 25 % en moyenne dans la zone euro et 22 % pour l’OCDE. (id. p.11).

 

Car, on devrait le savoir aussi, un tel taux de dépense publique, qui place la France parmi les nations les plus redistributrices du monde, doit bien être financé par quelque chose.

J’habite une petite ville où bien des petites et moyennes entreprises ont du mal à maintenir la tête hors de l’eau. À l’image de mon garagiste qui employait 4 personnes il y a deux ans, et qui, écrasé par les charges, s’est vu contraint de licencier. Il travaille désormais tout seul, régulièrement jusqu’à 1 heure du matin.

Lors de sa première conférence de presse en novembre 2012, c’est le président Hollande lui-même qui avait dit : « La dépense publique atteint aujourd’hui 57 % de la richesse nationale. C’était 52 % il y a cinq ans. Est-ce qu’on vit mieux pour autant ? Est-ce que l’État est devenu plus juste, plus efficace ? Est-ce que cela a permis de réduire les inégalités ? Non ! » (id. p.9-10).

L’aveu est certes significatif de la part d’un président socialiste. Il n’empêche que depuis 2012, la situation ne s’est guère améliorée. Parlez-en à mon garagiste !

Notre « fiscalité devenue excessive et imprévisible [« les prélèvements obligatoires rapportés au PIB ont atteint en France, en 2012, 45,3% (seul le Danemark fait plus) (id. p. 10)] figure parmi les plus élevées du monde et est surtout anti-économique (…) le poids des dépenses publiques est trop lourd, sans que cela assure une meilleure efficacité des services publics que dans les pays européens comparables » (id. p. 38).

Mentionnons par exemple ce rapport de la Cour des Comptes montrant que «  900 000 fonctionnaires d’État déconcentrés seraient affectés aux mêmes tâches que 1,8 millions d’agents des collectivités locales !  » (id. p. 100).

Comment donc sauver notre État-providence, c’est-à-dire continuer à le financer sans tuer la poule aux œufs d’or, la vitalité entrepreneuriale qui le nourrit et le rend possible ?

En accord avec H. Védrine et bien d’autres, de gauche de centre ou de droite (de ceux qui ne cèdent aux incantations ni de l’ultralibéralisme ni d’un anti-ultralibéralisme mythifié), il me semble que c’est bien là la question essentielle que notre pays doit affronter.

Équation relativement simple, pourtant depuis longtemps énoncée et analysée, mais sur laquelle la France reste bloquée depuis quelques décennies.

Une fois écartées aussi les incantations protectionnistes de droite comme d’une certaine gauche,

Pascal Lamy souligne que le « protectionnisme ne marche pas dès lors que 40 % de nos exportations sont réalisées à partir de ce que nous importons ». Et un salarié sur deux travaille dans une entreprise multinationale. (id. p.22).

Il faut bien reconnaître qu’à l’évidence, il y a des pays qui gèrent cette équation bien mieux que nous.

Les exemples réels se situent plutôt du côté de l’Europe du Nord, ou de l’Allemagne dont les leçons, depuis qu’elles sont proférées, deviennent plus évidentes, plus admissibles, moins récusables après avoir été amendées par la grande coalition CDU/SPD, à tout le moins pour sortir de la phase aiguë dans laquelle nous sommes. (id. p. 22).

Ce ne sont pas en effet les rapports qui manquent sur le sujet (Rapport Rueff-Armand de 1960 ; Camdessus 2004 ; Commission pour la libération de la croissance française 2008 ; qui évoquent en particulier les cas du Canada, de la Suède, du Danemark, du Portugal, etc… (id. p.28).

À l’été 2013, Jean Pisani-Ferry, responsable du nouveau Commissariat général à la stratégie et à la prospective (CGSP), évoque lui aussi la Suède- comme un exemple de réformes réussies dans les années 1990 – notamment grâce à un même régime de retraites pour tous – et le Japon comme contre-exemple d’une décennie perdue.

Il y a donc des leçons à tirer de l’expérience d’une petite dizaine de pays plus ou moins comparables au nôtre, en nous concentrant sur ceux qui ont un État providence très développé fondé sur la solidarité qu’ils ont voulu sauver en le réformant avant que sa faillite ne le fasse s’effondrer tout entier, et qui y sont parvenus malgré leurs jeux politiciens, un temps neutralisés. On aurait également intérêt à mieux connaître les méthodes autrichiennes de négociations dites « de partenariat social » (depuis la guerre, l’Autriche a été dirigée pour les deux tiers du temps par une coalition centre gauche/centre droit), de même que le programme de baisse des impôts et du coût du travail engagé à l’automne 2013, après la tentative inaboutie de Mario Monti, par le nouveau Premier ministre italien Enrico Letta pour sortir l’Italie d’une situation pire que celle de la France.

Mais il faut bien reconnaître que ces comparaisons internationales ne convainquent en France que les convaincus- les « libéraux » ou « sociaux-libéraux » et le monde économique, pour schématiser – et que la plupart des rapports en question sont restés lettre morte, à l’instar des éditoriaux récurrents de la presse économique allant dans le même sens. Le grand public pense d’abord chômage, il ne voit pas le lien étroit entre celui-ci et un code du travail trop protecteur, décourageant l’embauche, et il estime que tous ces bons apôtres ne comprennent rien aux problèmes « des gens ». (id. p.31-32).

À de tels exemples banalement « sociaux-démocrates » ou « sociaux-libéraux », on est bien entendu en droit de préférer, avec quelques charismatiques leaders politico-médiatiques, les modèles cubains ou vénézuéliens, voire maoïstes. Ce n’est pas mon cas.

On le sait aussi, une phraséologie populiste disqualifiant l’entreprise en l’assimilant aux abus certes réels de certains « patrons » ne contribue pas non plus à faciliter les choses.

[N’oublions pas non plus que « Sur les trois millions d’entreprises en France, 95 % sont des microentreprises », d’après le rapport de l’INSEE 2015

https://www.insee.fr/fr/statistiques/1906509?sommaire=1906539

et qu’ « En 2011, la France compte 3,1 millions de PME soit 99,8 % des entreprises, 48,7 % de l’emploi salarié (en équivalent temps plein). Elles réalisent 35,6 % du chiffre d’affaires et 43,9 % de la valeur ajoutée« . (c’est moi qui souligne)].

http://www.economie.gouv.fr/cedef/chiffres-cles-des-pme   ]

Certes, il existe – fort heureusement – les entreprises du CAC 40, « réussite extraordinaire » (id. p. 33), ainsi que – malheureusement cette fois – des multinationales spécialistes de l’évasion fiscale contre lesquelles il est urgent de sévir de façon appropriée, ainsi que des patrons rapaces auxquels il serait urgent que la loi et la fiscalité fassent rendre gorge.

[Pour ma part, si je peux revendiquer quelques années bac +, je n’ai jamais compris en quoi ce privilège m’autoriserait à gagner 50, 100 ou 300 fois plus qu’une personne ayant manié toute sa vie le marteau piqueur, et dont les statistiques disent que son espérance de vie est de 7 ans inférieure à la mienne. Je suis pour l’inversion de l’échelle des rémunérations en fonction de la pénibilité des tâches. À quoi servent donc des années d’étude, si elles n’engendrent pas un surcroît de responsabilité citoyenne, et n’amènent pas à faire comprendre qu’une échelle de 1 à 10, voire moins, outre son influence puissante sur la pacification sociale, serait largement suffisante pour « récompenser » ce que d’aucuns considèrent comme leurs « mérites », avec un infantilisme pitoyable (bébé fait mumuse avec ses soussous…) ?]

Mais réduire le monde de l’entreprise, comme le font de façon démagogique l’extrême droite et la gauche de la gauche, à une jungle de multinationales et de patrons voyous relève aussi d’une immaturité parfaitement contre-productive.

Le maintien dans l’opinion française, à un niveau beaucoup plus élevé que dans tous les autres pays développés – et d’ailleurs que partout ailleurs -, du rejet du « marché », du « capitalisme », la confusion des entreprises avec « les patrons » et la stigmatisation catégorielle de ces derniers, sans compter, répétons-le, la croyance en une « autre » politique dont la vertu première serait, bien sûr, de nous dispenser de réduire la dépense publique, compliquent grandement la problématique de la réforme en France. Même si, sous le discours protestataire, les Français sont peut-être plus lucides qu’on ne le croit. (id. p.32-33).

Comment donc vaincre « la résistance mentale à l’exemplarité des réformes accomplies par les autres » ? (id. p. 33).

Nous en sommes témoins :

presque toutes les tentatives de réforme s’enlisent dans un marécage politico-corporatisto-judiciaro-médiatique, ou prend deux à trois fois plus de temps que prévu. (id. p. 61).

Ceci en grande partie parce que, si les blocages ne sont surmontables que par la négociation entre partenaires sociaux, on le sait depuis longtemps,

ce dialogue suppose des syndicats forts, et des syndicats réformistes plus forts que ceux qui veulent et peuvent bloquer, aussi minoritaires soient-ils. Or les syndicats français sont tous faibles, peu représentatifs (environ 16 % des salariés dans le public, 7 % dans le privé), donc condamnés à la surenchère ou à ne pas prendre de risques par rapport à leur base maximaliste ou à leurs concurrents. Exception : la CFDT, très courageuse à certains moments. Les syndicats font partie du problème à résoudre. (id. p. 62).

Là encore, il serait bien entendu urgent d’œuvrer à un renouvellement de la culture syndicale, en faisant une place en ce domaine à l’exemplarité de nations qui nous entourent, chez lesquelles le syndicalisme n’a rien perdu de sa puissance.

Quoi qu’il en soit, la gauche n’a pas le choix. Il ne s’agit pas pour elle de se convertir à perpétuité à des politiques d’austérité, mais d’assumer avec courage une phase inévitable de réduction des dépenses publiques. Pour recouvrer demain souveraineté et capacité d’agir, la cigale doit se faire fourmi, au moins pour un temps. Mais beaucoup (près de 30 %) au PS et à la gauche de la gauche, ainsi qu’une large part des écologistes nient cette nécessité ou pensent, comme le Front national, que ces contraintes pourraient être abolies par une sortie de l’euro (ou de l’Europe). Pourquoi pas du système solaire ? (id. p. 87).

Mais ce travail de réforme est loin de se limiter à la gauche :

Nous n’avons donc pas le choix. Nous devons nous réformer davantage. La France, avec sa droite et sa gauche. Et c’est possible.(id. p. 89).

Un tel effort ne demandant pas de « dépasser » la dualité droite-gauche, ou de s’affirmer de façon probablement illusoire « ni de droite ni de gauche », mais d’arriver à travailler ensemble « avec sa droite et sa gauche » en effet, en une sorte de « comité de salut public » en vue de promouvoir quelques réformes essentielles à la survie de la vitalité économique, et donc de l’État providence.

Chaque participant conservant la liberté de se reconnaître « de droite » ou « de gauche », cette reconnaissance assumée permettant cependant un travail commun sur des points précis.

En cela, notre nouveau Président et son gouvernement représentent sans doute une chance.

Il n’y a donc rien de plus ridicule, de plus sectaire et stérile, de la part des partis, que d’excommunier les « hérétiques » qui font le choix de la coalition en les privant abusivement d’un ancrage dans lequel ils se reconnaissent, pour en faire des sortes d’apatrides politiques, alors qu’on peut parfaitement concevoir des alliances circonstancielles en vue de parvenir à des objectifs urgents et fondamentaux, comme cela se fait avec succès dans des pays qui nous entourent.

Même si les enquêtes auxquelles se réfère H. Védrine peuvent dater légèrement, on peut penser que les français sont encore prêts à comprendre ce type de stratégie, et l’urgence des enjeux qui la légitiment.

En septembre 2013, à la veille des élections allemandes, 63 % des Français considéraient ainsi que la France devrait s’inspirer du modèle allemand. Autre signe de disponibilité : 71 % des salariés du secteur privé approuvaient des compromis sur le temps de travail et les salaires en contrepartie d’un engagement à préserver l’emploi (Sofres, avril 2013). Signe de lucidité : 61 % des Français pensaient que la Sécurité sociale pouvait faire faillite (Opinion Way, septembre 2013). Et, signe de pragmatisme, à la question : « Qui pourrait sortir la France de la crise ? », ils répondaient à égalité : les gens (46 %), les dirigeants politiques (44 %), les entreprises (41 %). Autre sondage frappant : celui de la Sofres, pour Le Figaro du 3 décembre 2013, selon lequel 65 % des Français jugeaient que la France n’avait pas fait beaucoup d’efforts pour rester compétitive ; 27 % seulement la jugeaient bien placée dans la compétition ; 94 % trouvaient urgent d’entreprendre des réformes ; 61 % jugeaient nécessaire de faire des économies budgétaires, y compris sur les services publics ; 60 % jugeaient possible de réduire le nombre de fonctionnaires tout en ayant des services publics de qualité. S’agissait-il des mêmes Français que ceux que redoute tant, depuis des années, la classe politique ? (id. p. 98).

Ou que ceux du moins que certains syndicats essayent de nous présenter comme l’expression du « peuple » dans son ensemble…

Cela supposerait que tous les mécanismes autobloquants du « système » soient désamorcés. Mais cela supposerait aussi que la gauche du PS, les écologistes et la gauche de la gauche soient convaincus, entraînés ou alors empêchés d’entraver ce nouveau cours. Cela supposerait enfin que de nouvelles forces économiques et politiques le soutiennent résolument pour en assurer la réussite.(id. p. 101).

(…)

Une coalition pour la réforme ? (…)

Est-il utopique de penser que les Français ayant fini par ouvrir les yeux sur les enjeux et les défis de l’époque, observant le monde nouveau, constatant ce qui marche ou pas, jugeant positivement le « modèle » économique allemand et devenus de plus en plus lucides sur les problèmes de leur pays veuillent enfin interrompre ce glissement français et, ayant clarifié leur rapport à l’Europe, parviennent à se mettre d’accord, à l’initiative du Président et de la majorité du moment, pour mener à bien et en un laps de temps limité quelques réformes essentielles pour le redressement du pays ? Est-il utopique de penser qu’une coalition pour la réforme n’est pas impensable ? Qu’elle est même souhaitée par beaucoup ?

Si une telle « coalition majoritaire pour la réforme » parvenait à se constituer, une législature, voire une durée plus courte – deux à trois ans – pourrait y être consacrée. (…)

Les jeux partisans seraient mis entre parenthèses pour un temps bref et dans un but précis. L’accord politique le plus large serait recherché, dans la clarté, sur les objectifs et le calendrier, afin de réaliser de façon multipartisane quelques réformes vitales.

La France a bien su, pendant la IVe République, sous des majorités centristes à géométrie variable, et même sous la Ve, y compris à travers les alternances, poursuivre durablement, dans des contextes très différents, des programmes politiques aussi importants que la reconstruction, l’équipement du pays en infrastructures, le nucléaire civil et la dissuasion nucléaire, la sécurité sociale, la politique familiale, culturelle, étrangère (dans ses grandes lignes) et, pendant longtemps, la construction européenne.

L’idée peut paraître utopique et, de fait, tout semble interdire a priori une pareille approche. Au cours des dernières années, chaque alternance a débuté par une « rupture » proclamée à son de trompe, ou en tout cas par l’annulation systématique des mesures prises par l’équipe précédente (y compris, lors de l’alternance au sein de la droite), ce qui ne fait que dresser un camp ou un courant contre l’autre, sans jamais rassasier les maximalistes, et alimente la morosité générale et le rejet de la politique. Pourtant, c’est bien un accord « bipartisan » entre majorité et opposition, justifié par la gravité de la situation du pays, qui devrait être recherché sur quelques grandes questions, et ce le temps d’accomplir des réformes essentielles.

(…) Ce large accord, s’il était conclu, permettrait de neutraliser à la source, autant que faire se peut, les mécanismes permanents de rejet – dénaturation, opposition, intimidation, stérilisation, diversion, dramatisation factice – de la part des intérêts contrariés. Réactions connues. Peu surprenantes. Il n’est pas étonnant que les défavorisés veuillent préserver leurs (petits) avantages acquis, tout comme les classes moyennes, et les privilégiés conserver eux aussi leurs moyens ou gros avantages. Il n’empêche que le moment est venu de retrouver le sens perdu de l’intérêt général. Il ne s’agit pas d’orienter la politique de la France pour vingt ans, mais, ici et maintenant, de sortir de l’ornière. Et ne disons pas que ce serait faire le jeu des extrêmes : ceux-ci prospèrent avant tout sur le déni et l’impuissance publics.( id. p. 102-104).

 

Souhaitons donc à notre Président et à son gouvernement de comprendre la nécessité d’oser un « réformisme radical », selon la belle expression de Camus (id. p. 116), afin de contribuer à restaurer « la confiance en l’avenir » à « dissiper les tentations chimériques et vaincre la défiance ». (id. p. 116-117).

 

PS :

Quelques considérations iconoclastes, dont il serait bon qu’elles alimentent les débats entre le premier ministre et son ministre de l’écologie :

http://huet.blog.lemonde.fr/2017/05/11/le-soleil-le-vent-et-lelectricite/

Du fantasme infantile de toute puissance et de son expression cléricale autant que politique. Réflexion sur la pédophilie et sur ce que nous révèle sur l’immaturité de nos dirigeants l’omniprésence des « affaires ».

Une « brève » supplémentaire pour me faire de nouveau le promoteur d’Élise Lucet et de son équipe (ainsi que de celle de Mediapart), à l’occasion du dernier numéro cette fois de Cash Investigation, concernant la pédophilie dans l’Église catholique :

http://www.francetvinfo.fr/replay-magazine/france-2/cash-investigation/

Numéro riche en enseignements divers.

On pourra bien sûr objecter qu’il s’agit d’une « émission uniquement à charge et qui ne met pas en valeur tout ce qui a été fait depuis un an » ;

http://www.la-croix.com/Religion/Catholicisme/France/Le-porteparole-des-eveques-sur-la-pedophilie-Il-y-a-eu-une-culture-du-silence-Nous-voulons-la-briser-2017-03-22-1200833894

Pourtant la parole a été largement accordée à Mgr. Crépy, chargé de la lutte contre la pédophilie, qui a eu tout loisir de s’exprimer sur les actions entreprises, et il aurait été intéressant que des membres de l’Institution se manifestent pour étayer cette objection lors du débat final où ils étaient invités.

Le fait qu’ils aient préféré boycotter ce débat, en donnant par là même un exemple de mediabashing qui risque de ne pas rester à leur honneur, laisse entièrement à leur compte la charge de la preuve.

Car un certain étalage de tartufferie doucereuse, tel qu’il apparaît trop souvent dans le reportage, n’est en rien suffisant pour démonter des accusations dont la plupart sont très solidement documentées.

Rappelons que suite à l’interview à La Croix de Vincent Neymon, porte-parole adjoint de la Conférence des évêques de France, Emmanuel Gagnier, rédacteur en chef de Cash Investigation, avait fermement condamné des accusations qu’il estime diffamatoires :

http://www.la-croix.com/Religion/Catholicisme/France/La-reponse-de-Cash-investigation-a-lEglise-de-France-2017-03-21-1200833590?id_folder=1200819732&position=2

 

Mais je voudrais prendre un peu de recul par rapport à l’émission pour évoquer un aspect qui me paraît rapprocher la question de la pédophilie de celle des graves manquements à l’éthique politique tels qu’ils nous sont en ce moment révélés.

Car un lien réel me semble exister entre ces deux sujets, qui impliquent ce qu’on nomme en psychologie et en psychanalyse le « fantasme de toute puissance infantile », et les déviations pathologiques auxquelles il peut donner lieu.

Écoutons Stéphane Joulain, thérapeute familial et psychanalyste, en outre le seul religieux à s’être montré à la hauteur de la gravité des enjeux lors du reportage de Cash Investigation :

L’autorité liée à l’exercice des ordres permet à des pédophiles d’être très à l’aise avec la toute-puissance qui les habite et convient aussi très bien à leur difficulté à intégrer la loi comme cadre et interdit ; cela entretient chez les pédophiles le sentiment de l’immunité. En cela, la prêtrise est très proche d’une autre institution, le corps diplomatique, qui lui aussi compte de nombreuses affaires de pédophilie (trop souvent couvertes par les États ; il faut saluer les efforts fournis par les Nations unies qui ont commencé un travail de purge chez leurs fonctionnaires et dans les troupes de « la paix »).

http://www.lemonde.fr/idees/article/2010/03/13/distinguer-celibat-et-pedophilie-par-stephane-joulain_1318666_3232.html

Et tentons une brève réflexion sur cette notion de « toute puissance ».

Cela nous demande un petit détour par la psychologie.

J’essaierai de maintenir ce rapide « résumé » dans une dimension relativement consensuelle qui nous évite de rentrer dans de complexes et interminables discussions d’écoles.

La psychologie et la psychanalyse nomment « fantasme de toute puissance » un état qui se construit chez le petit enfant à partir de la position d’un moi qui, expérimentant un état fusionnel avec la mère, ne connaît pas encore ses propres limites, et n’obéit qu’au « principe de plaisir » exigeant la satisfaction immédiate de ses besoins, dans un égocentrisme total et une intolérance à toute frustration. C’est un stade perçu comme celui d’une totale invulnérabilité, état où la Loi et l’interdit ne sont pas encore présents, et où l’interrogation sur les conséquences des actes (et donc l’éthique) ne se manifeste pas, du fait de la non prise en compte de l’existence réelle d’un autre que soi.

Les parents connaissent tous d’expérience « l’enfant-tyran » tel qu’il se présente dans les premières années de sa vie.

La confrontation au « principe de réalité » s’opérera en général après l’âge de trois ans par la rupture de cet état fusionnel d’omnipotence primitive (le rôle du père – autre de la mère – ou du moins du « référent paternel » étant généralement considéré comme capital dans ce processus de « défusion », qui rompt l’indifférenciation originelle par l’insertion de la « Loi », accomplissant ainsi la « castration symbolique » qui signifie le commencement de la fin du fantasme de totalité, de toute puissance). L’ensemble fusionnel mère-enfant ne sera plus dès lors la seule réalité au monde. Il va pouvoir désormais laisser place à l’apparition de « l’autre » (du père, des frères et sœurs, etc.), et permettra à l’enfant de se considérer non plus comme le seul existant digne d’intérêt, mais comme un être parmi d’autres, au cœur d’un monde où se confrontent et se limitent une pluralité de besoins et de désirs. On comprend que dans cette série de ruptures peut désormais prendre place l’interrogation éthique dans ses premières formulations, et la compréhension des normes morales. Et ainsi commence le long chemin qui mène à la maturité.

Maturité qui ne sera jamais, on le sait, qu’une perpétuelle construction au cours de notre vie, avec ses avancées et ses régressions, ses équilibres fragiles et transitoires, ses stabilisations dans des états plus ou moins durables qui, la plupart du temps, constitueront ce que nous nommons « normalité ».

Et c’est là que nous revenons à notre double thématique de la pédophilie et du politique.

Vers 57mn dans le reportage, celui qui est nommé le « père Albert », qui a agressé sexuellement plusieurs adolescents qui lui étaient confiés, nous donne une illustration quasiment paradigmatique de la persistance de ce « fantasme de toute puissance », qui indique une grave carence de maturité :

« En Guinée, j’étais un peu comme un intouchable. Je ne veux pas dire que je ne m’occupais plus des lois, mais je me sentais invulnérable ».

On est ici en présence des symptômes typiques de « l’état de toute puissance ». Sentiment d’invulnérabilité, quasi absence de prise en considération de la loi morale ou juridique, satisfaction égotiste de la pulsion de manière totalement désinhibée (sans doute favorisée par une expatriation quasi « coloniale »), sans interrogation morale ni souci du bien d’autrui

Comme je l’avançais dans un post précédent,

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/01/31/des-papes-de-la-pedophilie-de-lordination-des-femmes-et-de-quelques-autres-rudiments-de-theologie-sommaire/

il est fort probable qu’une certaine théologie « sacerdotale » fondée sur la notion de « pouvoir sacré » (sacra potestas) puisse constituer un terrain favorable pour ce qui est de l’expression d’un « fantasme de toute puissance », dont l’abus de pouvoir se justifie qui plus est par une dimension sacrale.

L’autorité liée à l’exercice des ordres permet à des pédophiles d’être très à l’aise avec la toute-puissance qui les habite et convient aussi très bien à leur difficulté à intégrer la loi comme cadre et interdit

Stéphane Joulain (art. cité) le confirme avec pertinence.

N’étant pour ma part ni psychanalyste ni psychiatre – encore moins juge – je ne suis aucunement habilité à évaluer ce qui relève proprement de pathologies susceptibles d’abord thérapeutique et ce qui relèverait de délits ou de crimes éthiquement et juridiquement condamnables.

On le sait toutefois, si les délits et les crimes peuvent s’enraciner dans des prédispositions psychiques marquées par la fragilité, il n’y demeure pas moins une part de responsabilité qui fait qu’ils relèvent aussi indéniablement du droit, ce que certains ont eu, semble-t-il, tendance à oublier un peu facilement.

Peut-être parce qu’ils partageaient (voire partagent encore) la même illusion sacrale d’une « toute puissance » au-dessus des lois humaines.

Souhaitons donc que des approches théologiques un peu plus cohérentes contribuent à délivrer les responsables religieux des fantasmes et illusions de ce type, et que celles et ceux qui exercent des services dans les communautés soient désormais choisis non pas en fonction de leur sexe, ni de leur état de vie, ni de leur connivence idéologique avec certaines visions cléricales marquées par la « toute puissance ».

Dans le choix de ceux qui exercent des responsabilités, qu’ils soient femmes, hommes, célibataires ou marié(e)s, le critère de la maturité psychologique et affective reconnue par l’ensemble de la communauté doit désormais retrouver une place essentielle, comme c’était le cas dans les Églises primitives pour le choix des « episcopoi » (des évêques) comme des « presbuteroi » (des Anciens), qui devaient être des « viri probati », des personnes ayant fait leur preuve, en particulier pour ce qui est de l’éthique sexuelle, indifféremment du fait que ce soit dans le mariage ou le célibat.

[cf. encore mon post cité ci-dessus : « Des papes, de la pédophilie… »].

Mais, je l’ai dit, il serait trop facile de penser que la question ne concernerait que L’Église catholique.

Déjà Stéphane Joulain nous met sur la piste de déviations similaires dans le monde de la diplomatie.

Et, bien que la justification « sacrale » y soit bien sûr moins développée que dans le cadre religieux (mais peut-être pas tout-à-fait absente…), on se rend compte en ce moment de façon particulière combien le « fantasme de toute puissance » et l’immaturité humaine qu’il suppose peuvent sévir dans notre monde politique.

Denise Lachaud, psychanalyste, avait publié il y a quelques années un ouvrage sur la mégalomanie (en particulier en politique), intitulé “La Jouissance du pouvoir” (Paris, Hachette, 1998).

Et on se souvient de « Sexus politicus », paru en 2006, (Albin Michel), qui contenait bien des révélations sur le « fantasme de toute puissance » de nombre de nos dirigeants, fantasme dont on sait qu’il a coûté à l’un d’entre eux une élection présidentielle.

Mais les symptômes ne se manifestent donc pas seulement par une désinhibition du « principe de plaisir » au niveau sexuel, fréquente en situation de pouvoir.

On s’en rend compte, exprimer la toute-puissance par le fait de privilégier la jouissance financière au-delà de toute éthique, en transgressant tout interdit et toute loi dans un sentiment d’invulnérabilité et un total mépris du bien d’autrui (en l’occurrence des deniers publics et des biens sociaux) relève là encore de façon clinique du « fantasme infantile de toute puissance ».

Souhaitons donc qu’un État de droit se montre capable de remettre à leur place celles et ceux qui manifestent de façon si évidente les symptômes de l’immaturité.

Pas plus que nos communautés religieuses, la dignité et l’honneur de la Chose Publique n’ont à s’accommoder des fantasmes infantiles et de la perversion de quelques-unes et de quelques-uns.

 

Ajout du 26/03:

Un article courageux et compétent du père Stéphane Joulain:

http://www.la-croix.com/Religion/Catholicisme/France/PereStephane-Joulain-Les-eveques-doivent-rendre-des-comptes-sur-leur-lutte-contre-la-pedophilie-2017-03-26-1200834833

Ajout du 31/03:

Ainsi qu’un article qui « prend la mesure » de la situation avec franchise et réalisme :

http://www.lavie.fr/debats/edito/pedophilie-prendre-la-mesure-28-03-2017-80953_429.php

 

 

 

À propos d’une énième confirmation de l’idéologie du Front National, et sur la question beaucoup plus grave qu’elle pose. Et sur quelques difficultés récurrentes qu’éprouvent encore certains catholiques à distinguer christianisme et idéologie cléricale. Brèves.

Encore un beau numéro « d’Envoyé Spécial », ce 16 mars. Merci à Elise Lucet et son équipe.

http://www.francetvinfo.fr/replay-magazine/france-2/envoye-special/envoye-special-du-jeudi-16-mars-2017_2089187.html

En dépit du caractère remarquable des premier et troisième reportages, mes remarques rapides ne porteront que sur le deuxième.

En fait, il ne présente rien de vraiment nouveau pour celles et ceux qui se tiennent un minimum au courant du fonctionnement et de l’idéologie du FN.

En quelques minutes de recherche sur internet, on peut en effet trouver sur le sujet bien des attestations de malversations financières et des photos, en compagnie de quelques sommités du parti, de membres du Gud ou autres tendances similaires connus pour leur affection à l’égard des insignes nazis ou des saluts hitlériens.

Mieux vaut ne pas citer de noms, tous ces gens-là ayant, on le sait, le procès en diffamation facile.

Mais une chose est de trouver, une autre bien sûr est de vouloir chercher et d’accepter de se laisser convaincre…

L’apport essentiel du reportage, c’est que de telles « révélations » viennent grâce à lui « de l’intérieur », et il faut saluer le courage d’Aymeric Chauprade en particulier, qui nous fait comprendre, si besoin était encore, combien la stratégie dite de « dédiabolisation » est en fait une supercherie.

Tout comme la xénophobie et l’islamophobie (- c’est vrai qu’il ne faut pas avoir peur de l’assumer, j’oubliais…-), l’antisémitisme est inscrit dans les gènes et dans l’histoire de ce parti, il y prospère au plus haut niveau, et se manifesterait sans aucun doute en cas d’accession au pouvoir.

Une question aigüe se pose dès lors : les doutes étant difficilement justifiables du moment que de telles composantes sont dévoilées par des personnes ayant occupé des fonctions importantes dans le parti, de telles « révélations » vont-elles alors avoir une quelconque influence sur les intentions de vote ?

Je souhaite bien sûr me tromper, mais pour ma part, j’ai bien peur que non.

Car pour certains électeurs on le sait, ce ne sont ni les arguments rationnels, ni les démonstrations, ni les preuves qui comptent. Ni d’ailleurs en premier lieu les promesses tellement caricaturales de raser gratis demain.

Car il y a bien autre chose en jeu, de plus obscur et de beaucoup plus grave et considérable, dont l’analyse me semble encore à faire pour l’essentiel.

Quelque chose qui relève, lié au ressentiment, de l’offre d’une désinhibition enfin accessible. Celle-là même qui a fonctionné, dans des termes en partie identiques, aux États Unis.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/12/09/a-propos-de-resultats-electoraux-petit-exercice-dapplication-de-quelques-reflexions-du-post-precedent/

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2016/11/10/de-lempire-du-deni-a-propos-de-lelection-de-donald-trump/

On sait, ou on devrait savoir, qu’il ne faut pas sous-estimer ce type d’offre qui peut, comme dans un passé encore proche, parvenir au pouvoir de façon parfaitement démocratique. Il a suffi pour cela de 33,1% des suffrages.

Encore merci à Mme Lucet, à M. Chauprade et à bien d’autres fort heureusement de nous rappeler ces enjeux.

 

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Une interview récente du pape François semble manifester une ouverture en faveur d’une réflexion sur l’ordination possible de « viri probati », c’est-à-dire d’hommes mariés ayant fait leur preuve au sein de leurs communautés.

http://www.la-croix.com/Se-dirige-vers-lordination-dhommes-maries-2017-03-09-1200830644

Il faut sans aucun doute le féliciter de cette courageuse, quoique encore timide initiative.

Timide, car hélas, dans son état actuel du moins, elle apparaît surtout comme une solution de fortune liée aux circonstances, visant à subvenir essentiellement aux besoins « des communautés reculées par exemple »,

http://www.la-croix.com/Le-pape-Francois-envisage-reflexion-autour-lordination-hommes-maries-2017-03-09-1200830541

en conférant des responsabilités à des ministres qui risquent donc fort de ressembler à des « second choix », le « premier choix » demeurant le modèle « standard » du prêtre tel que les communautés le connaissent encore.

Il s’agirait donc plutôt d’exceptions que de règle.

Ainsi une telle mesure, en dépit de sa nécessité, risque malheureusement d’évacuer l’indispensable interrogation en profondeur sur la théologie des ministères dans l’Église catholique, et en particulier sur la grave stérilisation induite par son caractère encore et toujours clérical, caractère dont j’avais esquissé il y a trois ans une brève genèse

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/01/31/des-papes-de-la-pedophilie-de-lordination-des-femmes-et-de-quelques-autres-rudiments-de-theologie-sommaire/

dans un post dont les conclusions me paraissent hélas toujours valables [en particulier en ce qui concerne les « dégâts collatéraux » (pédophilie entre autres…) entraînés par une telle cléricalisation des ministères] ; caractéristique qui persiste pour l’essentiel en dépit de la récente déclaration évoquée, suite à laquelle j’ai ajouté à ma réflexion – quelque peu humoristique, j’en conviens, mais toutefois sérieusement documentée – un bref supplément (intitulé : « Ajout du 16/03/2017 »).

Or, c’est bien ce caractère essentiellement clérical qui rend impossible toute solution réelle de problèmes qui en soi n’existent pas, sinon à être les corollaires de théologies faussées, et qui demeureront donc insolubles tant qu’une telle optique prévaudra.

Encore une fois, « On ne résout pas un problème avec les modes de pensée qui l’ont engendré », comme aime à le répéter Stultitia à la suite d’Einstein.

(J’ajoute que les réflexions développées dans ce post n’ont, en tant que telles, pas grand-chose d’original, ces questions étant soulevées depuis des décennies en dépit d’une fin de non-recevoir de la part des autorités institutionnelles, qui pourraient  -peut-être – légèrement évoluer suite à l’allusion du pape).

 

Il se trouve qu’il y a quelques jours, j’ai été favorablement impressionné par la liberté de ton d’articles parus sur le blog de D. Bougnoux, dans le journal « La Croix », au sujet de la question de la fin de vie et de l’assistance au suicide.

J’en avais pris acte en ces termes :

« (…) Pour moi qui ne suis pas un lecteur assidu de « La Croix », c’est (…) une joie de constater qu’un journal puisse avoir le courage d’échapper aux doctrines « standard » et à la langue de bois d’un certain catholicisme pour publier des articles tels que ceux de M. Bougnoux. Cela me donne envie de le lire plus régulièrement. Merci M. Bougnoux ! Merci « La Croix ! (…)».

http://media.blogs.la-croix.com/le-probleme-moral-de-leuthanasie-3/2017/02/21/

À propos de la question des « viri probati », je me suis donc risqué à récidiver, en proposant le 16 mars sur un autre blog – et non des moindres – de « La Croix » un petit commentaire ainsi que le lien à mon post de 2014. Les diverses interventions sur le blog en question, sans doute plus proche de la ligne éditoriale réelle du journal, m’ayant semblé manifester toutefois une ouverture à la libre expression proche de celle qui m’avait conquise à la lecture du blog de M. Bougnoux.

Peut-être était-ce un test ? Je ne sais. L’inconscient a de ces ruses…

Comme certains lecteurs ont pu peut-être s’en rendre compte, il se trouve que les méandres de mon histoire personnelle m’ont fait me confronter à l’histoire des religions, et plus particulièrement à la théologie du judaïsme et du christianisme.

Je pensais donc naïvement qu’en dépit de son caractère certes peu conventionnel, mon petit essai de « théologie sommaire », ainsi que ses « ajouts », pouvaient apporter quelques modestes éléments à une réflexion sur le sujet des « viri probati », enfin abordé, même si de façon quelque peu timide et ambiguë.

Mal m’en a pris, sans doute. Car mon commentaire, sans explication aucune, n’a pas eu l’heur d’être publié [mise à jour du 22/03: il vient d’être publié. cf. correctif ci-dessous].

Je n’en suis pas spécialement choqué. Bien sûr, chacun a la liberté d’accepter et de refuser à sa discrétion réactions et commentaires. Je le comprends parfaitement.

Pour ma part, je m’efforce cependant sur mon propre blog de tous les publier, sauf ceux – il y en a -qui relèvent clairement de l’insulte ou de la diffamation. Parmi les commentaires ne se privant pas de remettre en question ce que je peux écrire, certains suscitent d’ailleurs parfois de belles et fécondes discussions.

Mais le blog mentionné semble avoir une politique particulière. Car certains commentaires critiques y sont bien publiés. Mais ces critiques y sont en général rapides et théologiquement peu argumentées. Ne s’agirait-il pas alors plutôt d’alibis, d’ornements placés dans la vitrine dans le but de manifester qu’on accueille, bien sûr, la diversité des opinions (il faut bien vivre avec son temps !), mais dans des limites qui font que cela ne prête pas vraiment à conséquence ?

J’avoue que j’ai un doute.

Car un tel accueil semble donc montrer son vrai visage dès lors qu’un commentaire met plus fondamentalement en question la « doctrine standard » et risque de déstabiliser un peu plus profondément la structure de l’édifice.

Peut-être est-ce alors la tonalité quelque peu irrévérencieuse de mon post qui me vaut cet ostracisme ?

Et moi qui venais justement manifester mon soutien (conditionnel certes…) à l’initiative du pape, en délaissant pour une fois l’ironie à laquelle me convie habituellement Stultitia lorsqu’il s’agit d’affaires ecclésiastiques !

Comme quoi, les paroles d’Érasme, maître de Stultitia, restent encore une fois au cœur de l’actualité :

Quo magis admiror his temporibus aurium delicias que nihil iam fere nisi solennes titulos ferre possunt. Porro nonnullos adeo prepostere religiosos videas, ut vel gravissima in Christum convicia ferant citius quam pontificem aut principem levissimo ioco aspergi, presertim si quid πρὸς τὰ ἄλφιτα id est ad questum, attinet.

J’admire vraiment la délicatesse des oreilles de nos contemporains, qui ne supportent plus guère que les titres flatteurs. Il en est, je le sais, qui comprennent la religion tellement à rebours, qu’ils se montrent moins choqués des plus horribles blasphèmes contre le Christ que de la moindre plaisanterie sur un pape ou un prince ; surtout si leur pain quotidien est en jeu. (Éloge de la folie, Préface).

 

Sans doute me suis-je donc un peu enflammé sur la capacité de « La Croix » à échapper aux « doctrines standard » et à la « langue de bois ». Erreur de jeunesse sans doute…

Qui tempère d’autant mon « envie de lire plus régulièrement » ce quotidien plutôt que de consacrer du temps aux enseignements incomparables de Stultitia.

Et qui permet par ailleurs de comprendre, du moins en partie, ce qui fait que certains courants de pensée, malgré leur richesse, ne jouissent plus de l’audience à laquelle ils pourraient pourtant légitimement prétendre.

Ajout du 22/03 et correctif:

Je m’aperçois ce matin que le petit billet dont il est question dans le post ci-dessus vient d’être publié sur le blog d’Isabelle de Gaulmyn.

http://religion-gaulmyn.blogs.la-croix.com/mariage-des-pretres-beaucoup-de-bruit-pour-rien/2013/09/13/

Tout vient à point à qui sait attendre !

Je remets donc mes flèches dans le carquois (peut-être mes doutes étaient ils exagérés) et réitère mes remerciements et mes  félicitations à « La Croix ».

 

De « Silence ». De ses diverses significations. Et de quelques-uns qui feraient bien de le garder.

J’avoue que la critique de Xavier Leherpeur dans « le Masque et la Plume » m’avait un peu titillé :

« Une horreur », et : « Le vrai martyr du film c’est le spectateur, quand même ! ».

https://www.franceinter.fr/cinema/silence-de-martin-scorsese-penible-eprouvant-ou-admirable-les-critiques-du-masque-et-la-plume-sont-partages

Et j’appréhendais de subir une débauche d’hémoglobine à la Mel Gibson dans « La Passion du Christ ».

J’ai donc été très favorablement impressionné par le beau film de Martin Scorsese, « Silence ».

De la violence, certes, mais finalement bien plus sobre et discrète que celle qui s’étale dans la première série américaine venue qui fait l’ordinaire de bien des soirées télévisées.

Surtout la violence ici n’est pas gratuite : derrière l’image violente, il y a, comme dans bien des films traitant de toutes les Résistances et de toutes les injustices, l’admiration pour celui qui la subit et l’interrogation sur ceux qui la propagent. Interrogation sur la complexité des racines du mal, sur l’énigme et aussi les ambiguïtés de la réponse qu’on lui donne.

Raisons parmi bien d’autres qui manifestent le caractère particulièrement indigent de la critique évoquée plus haut.

Sans doute fondée en partie sur un malentendu et un a priori :

Une première approche superficielle (qui peut d’ailleurs être celle de bien des personnes qui ont apprécié le film) peut laisser penser que « Silence » serait une sorte d’apologétique militante de la foi catholique, une pieuse martyrologie en l’honneur des suppliciés de l’Église du Japon.

Une bondieuserie pour tout dire.

Ce qui, bien sûr, pourrait expliquer à la fois une partie de son succès auprès de la bien-pensance « old fashion », ainsi que la répulsion que le film peut inspirer à la bien-pensance « new style », pour laquelle un classique mécanisme pavlovien bien connu suscite l’exécration réflexe dès la moindre trace de religion.

Pitoyable conflit des bien-pensance, en quelque sorte.

Mais il me semblerait navrant de s’arrêter à ce type d’approche.

Je ne suis certes pas un grand japonisant, mais le fait de traduire par « Inquisiteur » (Inquisitor en anglais) le titre de metsuke ou ômetsuke attribué au personnage d’Inoue-Masashige qui persécute les chrétiens et les pousse à abjurer est un indice non équivoque : la fonction politico-policière du metsuke n’a pas grand-chose à voir avec la mission proprement religieuse conférée à l’Inquisiteur dans le contexte de l’Inquisition occidentale.

Si donc Scorsese a délibérément assumé ce contre sens historique et culturel dont témoigne la traduction, c’est à n’en pas douter, me semble-t-il, dans le but de faire réfléchir sur les horreurs de la procédure inquisitoriale en tant que telle, et des tortures et persécutions qui l’accompagnent, dont on sait qu’elles transcendent malheureusement toute confession, religieuse comme irréligieuse, à des degrés divers qui dépendent de la proximité du pouvoir.

Il n’y a donc là aucune apologie facile des « gentils » chrétiens confrontés aux « méchants bouddhistes ».

On sait en outre que l’Inquisition portugaise, fondée en 1536, était encore en pleine activité au XVIIème siècle (en particulier contre les « marranes » – juifs convertis pratiquant clandestinement le judaïsme, situation proche de celle décrite par « Silence » -), et qu’avant son abolition en 1769 par le Marquis de Pombal, elle a encore manifesté sa puissance, en particulier lors du procès de l’écrivain Antonio José da Silva, torturé et brûlé en 1739.

En 1633, date à laquelle commence notre récit, elle se porte donc fort bien au Portugal, et nos héros jésuites en connaissent parfaitement les rouages.

Il serait donc bien superficiel de s’arrêter à un « choc des cultures » qui opposerait de gentils occidentaux à de méchants orientaux.

L’ensemble du film dément cette vision réductrice, et Scorsese sait très bien que si le christianisme a pu au cours de son histoire (comme actuellement d’ailleurs), figurer parmi les religions les plus persécutées, il serait bien naïf de faire croire qu’il n’a pas été trop souvent au rang des persécuteurs.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2013/11/22/inquisition-croisades-et-bisounourseries-pontificales/

Tout comme les bouddhistes ont leurs Rohingyas, les catholiques ont leurs cathares et leurs marranes, les protestants leur Michel Servet, etc. Sans parler bien sûr des procès de Moscou, S21 ou autres Saidnaya…

Même s’il est bien ancré dans l’Histoire, le metsuke-inquisiteur représente donc plutôt un « type », intemporel, supra-culturel et supra-historique, du fait même de l’équivocité de sa dénomination.

Le  « type » de celui qui impose par la violence, l’abus de pouvoir, la manipulation des consciences, une doctrine ou une croyance, quelle qu’elle soit, et dont l’existence historique effective nous renvoie à bien d’autres existences.

Mais alors, si cette lecture est recevable, son corollaire devrait l’être aussi.

Car l’humilié, le persécuté, le torturé, est ici aussi un « type ». Bien sûr, il est historiquement incarné par l’exemple magnifique des chrétiens japonais.

Mais on pourrait tout aussi bien y voir aussi le marrane persécuté, le cathare du « camp dels Cremats », le martyr des geôles de Saidnaya, et tant d’autres.

Par la voix du père Ferreira l’apostat, le film pose d’ailleurs une question troublante : quelle était exactement la foi pour laquelle les martyrs japonais ont donné leur vie de façon si émouvante ?

À quel Dieu s’adressaient-ils, alors même qu’on connaît les approximations hasardeuses voire grossières par lesquelles les missionnaires essayaient de transposer dans la langue et la pensée japonaise le contenu de la religion chrétienne ?

Peut-être peut-on alors penser que cette foi mystérieuse qui se manifeste dans la mort si admirable du vieux Mokichi, gardant le silence dans le supplice, rencontre celle du résistant torturé dans « Rome ville ouverte » de Rossellini, de la vieille dame de la « Complainte du partisan », dans la version qu’en donne Léonard Cohen (« She died without a whisper »),

https://www.youtube.com/watch?v=S34cVkL6zCE

du petit « pipel » dont nous parle Elie Wiesel dans « La Nuit » (« Mis également à la torture, il resta, lui aussi, muet »)

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2016/07/08/merci-aux-artistes-breves-a-propos-de-michel-rocard-et-delie-wiesel/

(voir la partie sur Elie Wiesel)

et de tant d’autres qui sont montés sur le bûcher sous prétexte d’hérésie ou qui ont péri dans les prisons sous prétexte de dissidence ?

Silence de Mokichi, qui est celui du pauvre, de l’humilié, du torturé, devant le dogme du puissant, tellement assuré et triomphant.

L’incertitude même du contenu de la croyance des martyrs, soulignée par le père Ferreira, pointe vers un lieu énigmatique où se rencontrent, dans un silence par-delà les doctrines, ceux qui ont choisi de donner leur vie pour que vive autrui, de se taire plutôt que de trahir, de se voir méprisés plutôt que d’accéder aux gloires tapageuses de ce monde.

Et les exemples sont innombrables de celles et ceux qui ont eu connaissance d’un tel lieu…

 

Mais l’une des interrogations les plus poignantes du film nous plonge plus profondément encore dans le silence.

Car on pourrait y voir l’étrange confrontation de deux silences antinomiques.

Le premier transparaît, lors de la scène de la rencontre entre Rodrigues et Ferreira, à travers la sérénité d’un lieu de culte bouddhiste.

Silence du « Wou nien », de la « non-pensée », d’une vacuité de l’indifférencié et de l’impassible dans laquelle se dissout toute tension et toute dualité du langage et de l’action, dans le non-agir, ou plutôt par-delà l’agir et le non agir :

« La pensée dans l’absence de pensée, c’est la manifestation, l’activité (prayojana) de l’Absolu »

comme nous le révèle le maître du Tch’an (et du Zen) Chen Houei (J. Gernet, Entretiens du maître Dyana Chen Houei du Ho-Tsö, Hanoï, Publication de l’École Française d’Extrême Orient vol. 31, 1949 ; réimpr. Paris 1977, p. 13).

Ce silence de la non-pensée qui constitue l’aboutissement de la voie bouddhiste, dans la « pénétration de la nature propre, insaisissable, et l’insaisissable, c’est le dhyâna [l’absorption, la dissolution] du Tathâgata [la plus haute désignation de l’état de Bouddha, la « bouddhéité » suprême comme accomplissement de la Voie] (id. ibid. p. 55. Les ajouts entre crochets sont de ma responsabilité).

Le deuxième est le silence qui pénètre tout le film, expérimenté comme silence de Dieu par les missionnaires jésuites, et qui accompagne aussi l’attitude des suppliciés.

On peut l’interpréter comme celui qu’évoque le livre d’Isaïe (53,7), lorsqu’il nous dépeint le « Serviteur Souffrant » :

« Maltraité, il s’humilie, il n’ouvre pas la bouche, comme l’agneau qu’on mène à l’abattoir, comme une brebis muette devant les tondeurs »

Ou comme celui du Christ des frères Karamazov, silence devant un Grand Inquisiteur assurant triomphalement qu’il a arraché du cœur des hommes le « présent fatal » de la liberté que leur a insufflé Dieu lui-même.

https://bibliotheque-russe-et-slave.com/Livres/Dostoievski%20-%20Le%20Grand%20Inquisiteur.pdf

 

Peut-être le point culminant du film est-il dans cette confrontation, discrètement esquissée, entre l’immense sérénité du Sûnyatâ, de la « vacuité » et de l’impassibilité bouddhiste dans laquelle se délite, avec la soif de l’existence, toute tension et toute douleur ;

et la figure d’un Dieu, qui, lors du fumi-e final (épreuve imposée consistant à piétiner une image du Christ afin d’identifier les éventuels chrétiens), se manifeste comme celui qui prend sur lui la souffrance et embrasse dans sa miséricorde jusqu’aux affres de la trahison.

S’il faut en croire Jean Ladrière, et privilégier dans nos opérations de connaissance la métaphore de la « résonance » plutôt que celle de la « représentation », laquelle de ces deux figures du « silence » suscite la plus belle « résonance », au secret de notre être, de ce qui pourrait être l’ultime réalité des choses ?

« On devrait ainsi songer à la métaphore de la résonance plutôt qu’à celle de la représentation: la correspondance entre l’organon [l’instrument, l’outil] conceptuel de la théorie et le réel n’est pas celle qui relie un tableau à ce qu’il dépeint, mais celle qui relie deux dispositifs oscillatoires éventuellement fort différents, mais dont la période de vibration serait la même ». J. Ladrière, article Représentation, Encyclopædia Universalis.

La réponse, si réponse il y a, relève certes du mystère d’un choix profondément intime.

On devine tout de même un peu celui de Scorsese.

Car la dernière image du film, tout comme celle du malheureux Kichijiro, caricature du traître et du renégat, mais qui, au risque de sa vie, a pourtant conservé sur lui une image pieuse au long d’une existence d’apostasie, pointe vers l’abîme d’une indicible miséricorde, bien éloignée de ce que le bouddhisme entend par l’universelle « compassion ».

 

Toutes mes excuses, M. Leherpeur.

J’espère que ce commentaire, lui aussi « horrible » sans aucun doute, ne vous aura pas fait souffrir le martyre.

 

Sur une distinction difficile mais pourtant indispensable entre « moindre mal » et « intolérable ».

Une discussion à propos d’un article récent

http://www.lemonde.fr/syrie/article/2017/01/08/c-est-parfois-le-prix-a-payer-bachar-al-assad-justifie-la-mort-de-populations-civiles_5059501_1618247.html

m’incite à revenir quelque peu sur une distinction qui me paraît particulièrement importante en nos temps de relativisme et de confusion.

Il s’agit de celle entre « moindre mal » et « intolérable ».

Vieux souvenir de sujets de dissertation maintes fois soumis à mes élèves, du type : « Y a-t-il des limites à la tolérance », « Peut-on tout tolérer », etc.

Car le relativisme contemporain du « chacun a tout de même le droit de faire ce qu’il veut » – réponse spontanée à ce genre d’interrogation… – a pris de telles proportions qu’il est parfois bien difficile de faire entendre un autre discours.

Or, ce type de question est au cœur du politique, et du problème du recours à la guerre en particulier, où les limites entre le tolérable et l’intolérable semblent disparaître dans un flou pour le moins préoccupant.

La question est certes délicate.

Mais je suis tout de même étonné par la récurrence d’arguments hautement problématiques et dangereusement sommaires, en particulier lors des « réactions » qui suivent les articles de journaux traitant de sujets tels que la guerre en Irak, en Syrie ou au Yémen, la question de la Crimée et de l’Ukraine, etc.

Faut-il rappeler qu’en tant que lecteur assidu de Machiavel, je crois être relativement immunisé contre les virus envahissants du bisounoursisme et du droit-de-l’hommisme à moindre frais ; et qu’en tant que pratiquant tout aussi régulier du Hobbes du Léviathan et du Freud de « Malaise dans la civilisation », il m’est souvent arrivé d’ironiser sur ce blog au sujet de ceux qui persistent à voir en l’homme un « être débonnaire, au cœur assoiffé d’amour ».

Pourtant, on ne peut sans conséquences graves se résoudre à voir confondre le réalisme lucide d’un Freud, d’un Hobbes ou d’un Machiavel avec le cynisme pur et simple de ceux qui soutiennent que certains enjeux bien troubles légitimeraient l’extermination massive de populations civiles, ou justifieraient le mépris pur et simple du droit international.

Il y a de l’intolérable, il faut le dire, le répéter, et s’efforcer d’en délimiter les traits du mieux possible.

En ce qui concerne pour commencer le droit de guerre,

On entend par crimes de guerre violations graves du droit international humanitaire commises à l’encontre de civils ou de combattants à l’occasion d’un conflit armé international ou interne » (…)

Ces crimes découlent essentiellement des Conventions de Genève du 12 août 1949 et de leurs Protocoles additionnels I et II de 1977 et des Conventions de La Haye de 1899 et 1907. Leur codification la plus récente se trouve à l’article 8 du Statut de Rome de la Cour pénale internationale (CPI) de 1998.

http://www.ohchr.org/Documents/Countries/CD/Fiche2_crimes_FINAL.pdf

(signalons une coquille dans l’article des « décodeurs » qui cite ce texte : il y est question de « conflit armé international ou externe » au lieu de « conflit armé international ou interne »)

http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2017/01/09/syrie-bachar-al-assad-se-depeint-en-leader-democrate-pacifiste-et-populaire_5059967_4355770.html

 

Selon la définition de ces accords internationaux (cf. les 59 alinéas de l’article 8 du Statut de Rome du 17 juillet 1998),

http://mjp.univ-perp.fr/traites/1998cpi.htm

et les Conventions de Genève du 12 août 1949

https://www.icrc.org/fre/assets/files/other/icrc_001_0173.pdf

Article 3 : Conflit de caractère non international.

En cas de conflit armé ne présentant pas un caractère international et surgissant sur le territoire de l’une des Hautes Parties contractantes, chacune des Parties au conflit sera tenue d’appliquer au moins les dispositions suivantes :

1) Les personnes qui ne participent pas directement aux hostilités, y compris les membres de forces armées qui ont déposé les armes et les personnes qui ont été mises hors de combat par maladie, blessure, détention, ou pour toute autre cause, seront, en toutes circonstances, traitées avec humanité, sans aucune distinction de caractère défavorable basée sur la race, la couleur, la religion ou la croyance, le sexe, la naissance ou la fortune, ou tout autre critère analogue.

(…)

2) Les blessés et malades seront recueillis et soignés. Un organisme humanitaire impartial, tel que le Comité international de la Croix-Rouge, pourra offrir ses services aux Parties au conflit.

Les Parties au conflit s’efforceront, d’autre part, de mettre en vigueur, par voie d’accords spéciaux tout ou partie des autres dispositions de la présente Convention.

(…)

Que ce soit donc dans le cadre d’un « conflit international » comme d’un conflit « non international », « interne », les atteintes aux civils et autres « personnes qui ne participent pas directement aux hostilités » doivent être considérées comme « crimes de guerre ».

Ainsi, en dépit de divergences concernant le nombre des victimes en fonction des différentes sources d’information, nul ne devrait nier l’existence massive de crimes de guerre dans le cas des interventions menées contre son propre peuple par Bachar el Assad et ses alliés, comme dans le cas des opérations menées au Yémen sous la direction de l’Arabie Saoudite.

[bien d’autres cas seraient bien sûr à évoquer, en ce qui concerne les conflits africains en particulier, mais l’approche serait la même].

L’observatoire syrien des droits de l’homme fait état d’au moins 90 500 civils sur les 312 000 à 450 000 victimes du conflit dont l’essentiel est imputable à Damas.

(cf. art. des « Décodeurs » cité plus haut, ainsi que

http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2015/09/08/en-syrie-qui-de-l-ei-ou-du-regime-de-bachar-al-assad-a-fait-le-plus-de-victimes_4748890_4355770.html

article qui rappelle s’il en est besoin que les crimes commis par Damas sont de beaucoup plus importants que ceux commis par l’EI).

Alors même que la guerre est menée en Irak contre l’EI, ce qui n’est pas le cas en Syrie, il semble difficile de mettre sur le même pied le siège de Mossoul et la boucherie d’Alep.

En dépit d’indéniables et graves « dégâts collatéraux » imputables aux forces de la coalition contre l’EI en Irak, mettre au même niveau les morts de civils causés par  cette intervention et les crimes commis par l’État Syrien et ses alliés  contre le peuple de Syrie relève donc d’une scandaleuse supercherie.

Si, moyennant une vigilance rigoureuse, il paraît dans la plupart des cas légitime de considérer les premiers, qui se chiffrent hélas en dizaines, voire centaines de victimes, comme relevant du « moindre mal » (même si certains peuvent relever des crimes de guerre, voire contre l’humanité, et devront être jugés comme tels), les seconds, qui se chiffrent en dizaines, voire centaines de milliers de crimes délibérés relèvent eux clairement de l’intolérable.

Dans des proportions moindres, et en dépit des critiques grandissantes de ses alliés, il en va de même en ce qui concerne la guerre menée par l’Arabie Saoudite au Yémen, avec l’aide des États-Unis :

http://abonnes.lemonde.fr/proche-orient/article/2017/01/16/yemen-10-000-civils-tues-en-moins-d-un-an_5063699_3218.html

http://abonnes.lemonde.fr/proche-orient/article/2016/10/11/pourquoi-la-guerre-au-yemen-dure-t-elle-encore_5011952_3218.html

Et ce ne sont pas les arguments puérils quoique sordides (« puisque d’autres le font, on peut le faire« …) qui visent à justifier les atrocités des uns par celles des autres (du style, hélas fréquent : « Certes la Syrie fait cela, mais les saoudiens font la même chose au Yémen », ou vice versa…) qui peuvent changer quoi que ce soit à la désignation des crimes contre l’humanité et à l’indispensable dénonciation et condamnation de l’intolérable, d’où qu’il vienne.

Car il va de soi qu’en dépit de la disproportion des moyens de destruction dont ils disposent, que ce soit en Syrie, au Yémen ou ailleurs, crimes de guerre et crimes contre l’humanité peuvent être aussi le fait de personnes ou de groupes qualifiés de « rebelles » ou de « résistants ».

 

Du côté de la dynastie Assad, il est en outre depuis longtemps solidement établi que, non contente d’être responsable des crimes de guerre mentionnés, elle s’avère coupable de façon massive d’indéniables crimes contre l’humanité :

https://www.amnesty.org/fr/latest/campaigns/2016/08/syria-torture-prisons/

http://abonnes.lemonde.fr/proche-orient/article/2015/12/16/syrie-du-dossier-cesar-au-dossier-bachar_4833112_3218.html

(Rappelons qu’en dépit de controverses persistantes concernant sa définition juridique précise, l’article 7 du Statut de Rome de la Cour Pénale Internationale en dessine une approche faisant l’objet d’un relatif consensus :

http://mjp.univ-perp.fr/traites/1998cpi.htm )

Il est donc inquiétant d’entendre par exemple un analyste en général équilibré comme Hubert Védrine (avec lequel je m’accorde bien souvent, cf. mon post du 05/01 sur la question des migrations) confondre de façon si flagrante  « moindre mal » et «intolérable».

En particulier lorsqu’il mentionne parmi les « erreurs commises » par les occidentaux le fait « de ne pas écouter les chrétiens de Syrie et du Liban, qui avertissaient que, si le régime de Bachar était cruel, le suivant serait pire ».

http://www.lemonde.fr/international/article/2017/01/13/hubert-vedrine-la-tragedie-d-alep-symbolise-l-effondrement-des-politiques-occidentales-guidees-par-la-morale-et-l-ethique_5062264_3210.html

Outre le fait que les chrétiens en question sont, pour leur honneur, loin de parler d’une seule voix

http://www.la-croix.com/Debats/Forum-et-debats/TRIBUNE-Non-Bachar-Al-Assad-bouclier-Chretiens-Orient-Hind-Kabawat-2016-03-24-1200748872

on est tout de même en droit de se demander si, malgré les échecs évidents de la plupart des « printemps arabes », un régime du type de celui de la Tunisie, voire de l’Égypte, ne serait pas, cette fois en rigueur de terme, en dépit des errements condamnables, un « moindre mal » ou du moins un « moindre pire »par rapport aux décennies de tortures intolérables infligées à son peuple par le clan Assad.

Quel étrange sens de la divination devrait donc obliger à penser que les syriens seraient par essence incapables de faire, si ce n’est mieux, du moins pas plus mal que ces pays ? Ce qui serait déjà un progrès considérable au regard des prouesses des actuels maîtres de Damas…

Sur ce point, le documentaire à paraître bientôt sur le bagne de Tadmor pourrait faire réfléchir un ex-ministre qui doit tout de même être le premier informé de ce genre de réalités.

http://orientxxi.info/lu-vu-entendu/l-ombre-du-bagne-de-palmyre-plane-sur-la-syrie,1633

Sur ce sujet encore, l’indécente équivalence posée par certains « commentateurs » sur les forums entre les agissements de la famille Assad et les « excès américains » du bagne de Guantanamo se révèle proprement scandaleuse. Tout comme est intolérable l’argument pourtant repris en boucle qui évoque le bombardement de Dresde en vue de justifier le massacre des civils syriens.

Il est abject de renvoyer dos à dos des réalités qui n’ont pratiquement rien en commun. Malgré leurs indéniables défauts (persistance de la peine de mort dans certains états, situation de certaines prisons voire « délocalisation de la torture », etc.) accuser les États Unis de crimes et de tortures de masses comparables à ceux commis en Syrie par dizaines de milliers relève de la cécité idéologique et du mensonge éhonté.

La guerre civile contre une opposition interne sous prétexte de lutte contre quelques centaines, au plus quelques milliers de djihadistes ne peut non plus sans imposture être assimilée au combat contre le nazisme.

De telles falsifications font en outre courir le risque, en estompant les limites, de réduire la spécificité des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité.

 

Un autre sujet d’étonnement concerne la banalisation des violations du droit international, lesquelles relèvent pourtant elles aussi de l’intolérable.

À propos de la mode des allégations pro-russes de certains de nos candidats à la présidence de la République,

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2016/11/22/dalep-de-la-russie-et-de-m-fillon-qui-risque-fort-dhypothequer-son-honneur-et-le-notre/

j’avais rappelé les violations réitérées du droit international par la Russie.

Je me permets de reprendre ces lignes :

N’oublions pas non plus que la Russie de laquelle il faudrait se rapprocher, alliée d’un Bachar el Assad qu’il conviendrait de courtiser, présente en outre la particularité unique dans le monde de l’après-guerre de bafouer de façon réitérée le droit international ainsi que ses propres engagements.

« En 1994, le Mémorandum de Budapest avait été signé entre l’Ukraine, la Russie, les États-Unis et le Royaume-Uni. Par cet accord, l’Ukraine acceptait de se défaire du stock d’armes nucléaires dont elle avait hérité à la dislocation de l’URSS ; en contrepartie, les États signataires s’engageaient à respecter l’indépendance et la souveraineté ukrainiennes dans ses frontières et à s’abstenir de toute menace ou usage de la force contre l’Ukraine »

Plus tard, le 31 mai 1997, est signé le Traité d’amitié, de coopération et de partenariat entre la Russie et l’Ukraine, lors de la première visite officielle du président russe, Boris Eltsine, en Ukraine.

« Le traité a fixé l’intégrité territoriale des deux États : l’article 2 stipule que « Les hautes parties contractantes, en conformité avec les dispositions de la charte des Nations Unies et des obligations en vertu de l’acte final de la conférence sur la sécurité et la coopération en Europe respectent l’intégrité territoriale de l’autre et affirment l’inviolabilité de leurs frontières existantes ».

Enfin un troisième traité, l’Accord entre la Russie et l’Ukraine sur la frontière russo-ukrainienne, signé à Kiev en 2003, stipule que la Crimée est et demeure partie intégrante de l’Ukraine.

http://www.robert-schuman.eu/fr/questions-d-europe/0382-l-annexion-de-la-crimee-lecons-pour-la-securite-europeenne

Le fait qu’une nation, quelle qu’elle soit, se permette de ne tenir aucun compte des déclarations, traités et accords internationaux qu’elle a elle-même ratifiés et qui ont pourtant fait l’objet de reconnaissances officielles constitue un danger intolérable contre lequel la communauté internationale se doit de réagir de façon appropriée (fortes sanctions, éventuelle privation de droits à l’ONU, etc.), et certainement pas en « passant l’éponge », comme nous le proposent hélas des politiciens qui ne font en cela que manifester l’indignité de leurs programmes.

La violation par Moscou du Mémorandum de Budapest en ce qui concerne la garantie des frontières de l’Ukraine devrait logiquement avoir pour contrepartie la restitution à ce dernier État de la puissance nucléaire qui faisait l’objet du traité.

Peut-on donc imaginer ce que signifierait pour la sécurité mondiale une Ukraine nucléarisée aux portes de la Russie ? C’est pourtant ce qu’implique en toute justice la transgression par la Russie du Mémorandum de Budapest.

De telles violations intolérables de leurs engagements suffisent à qualifier « d’États voyous » les nations qui les commettent.

Au nom de tels précédents, faudra-t-il donc accepter un jour sans réagir que la Chine s’empare de la Sibérie, d’îles du Pacifique, ou la Corée du Nord de la Corée du Sud ?

La justification d’une telle « jurisprudence » du laxisme est la porte ouverte à un dangereux aventurisme qui risque fort de caractériser notre XXIème siècle si des limites ne lui sont pas fermement édictées.

Ce ne serait hélas, une fois de plus, que la navrante répétition des erreurs des siècles passés.

Souhaitons donc à nos gouvernants présents et futurs de ne pas prendre l’habitude de jouer avec un tel feu…

Dans ce domaine encore, il est bien surprenant de lire ou d’entendre des « russophiles » ou « poutinolâtres » de plus en plus nombreux mettre sur le même plan les évidentes erreurs ou maladresses de l’Occident et/ou des États-Unis (par exemple dans le traitement du « dossier ukrainien ») et les intolérables violations permanentes des engagements internationaux dont la Russie se fait la championne exclusive ces dernières décennies.

Cela relève une fois de plus de la supercherie et de la cécité idéologique. À ma connaissance, aucune nation occidentale, fort heureusement, ne peut se prévaloir d’un mépris incontestable du droit international tel que celui que manifestent de façon réitérée les actuels maîtres du Kremlin.

Pour le moment du moins…

Car il est bien évident que si l’exemple s’étendait, comme on a des raisons de le craindre au vu de certaines évolutions, la sécurité mondiale relèverait alors de l’arbitraire intolérable qui caractérise la loi de la jungle et la raison du plus fort.

Quelques mots pour finir sur ce que j’avais qualifié, dans un commentaire de « tentation néo-franquiste ».

http://filiu.blog.lemonde.fr/2017/01/12/linsoutenable-legerete-de-fillon-face-a-assad/

(cf. aussi les derniers ajouts à mon post du 22/11/2016

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2016/11/22/dalep-de-la-russie-et-de-m-fillon-qui-risque-fort-dhypothequer-son-honneur-et-le-notre/ ).

Comme le savait parfaitement Machiavel, l’Histoire repasse périodiquement les mêmes plats :

« Pensant pour ma part à la façon dont procèdent les choses, j’estime que le monde a toujours été pareil… » (Discours sur la première décade de Tite Live, II, Avant-propos, Œuvres, Robert Laffont, Paris 1996, p. 292).

Et il est désolant de constater combien, dans des configurations similaires, la même justification de l’intolérable recommence sans cesse à faire des adeptes.

Car comme d’autres en leur temps ont béni l’un des grands bourreaux du XXème siècle parce qu’il se faisait le « défenseur des croyants » au prix de crimes intolérables, certains soi-disant croyants (cf. encore mon post du 22/12/2016 et les « pseudo croyants ») désormais contemporains, ne semblent pas éprouver de difficulté particulière à soutenir  au nom du « moindre mal » les efforts de l’un des bouchers les plus sanguinaires de ces dernière décennies et de ses complices, du moment qu’ils garantissent le « respect des minorités », chrétiennes en particulier.

Cela vaut bien en effet quelques centaines de milliers de morts, et des dizaines de milliers de torturés.

Or, tout comme il est loin d’être assuré qu’un régime succédant à celui de Bachar el Assad « serait pire », comme l’affirme de façon bien légère M. Védrine, rien ne permet de penser que les forces anti-franquistes (qui, tout comme l’opposition syrienne,  comprenaient, faut-il le rappeler, des républicains et des démocrates…) auraient fait régner en Espagne la dictature communiste tellement exhibée comme épouvantail par les thuriféraires du Caudillo.

Et pourtant, le néo-franquisme est une réalité bien tangible en Espagne.

http://www.lemonde.fr/m-moyen-format/article/2017/01/13/les-papys-du-franquisme-font-de-la-resistance_5062293_4497271.html?xtmc=franquisme&xtcr=1

Mais il serait bien illusoire de croire qu’il serait cantonné outre Pyrénées.

Car la « défense des valeurs chrétiennes » (« défense » qui, fort heureusement, est loin de mobiliser l’ensemble de ceux qui se reconnaissent sous l’appellation de « chrétiens »), des « valeurs nationales », de celles de « l’Occident » a désormais le vent en poupe, en Russie, aux USA, en France ou ailleurs.

Avec les visages qu’on sait, et dont – dans leurs versions trumpiennes, poutiniennes et/ou néo-fascistes du moins – il est légitimement permis de douter qu’ils fassent honneur aux « héritages chrétiens » et « occidentaux ».

En particulier lorsqu’ils exigent que nous nous accommodions sans états d’âme de ce qu’il est pourtant essentiel de continuer à nommer l’intolérable.

 

PS (ajout du 19/01):

La publicité (justifiée) faite autour du débat organisé par Y. Calvi

ne peut en aucun cas faire oublier ce qui précède.

Le fait que l’opposition syrienne ait été de plus en plus gangrénée par un djihadisme responsable, à Alep en particulier, de crimes de guerre manifestes et condamnables (cf. ci-dessus) n’est un secret pour personne.

Il est cependant navrant, quoique prévisible (cf. les nouvelles tendances mentionnées ci-dessus) et caractéristique, que cet constat justifié soit commodément récupéré pour renvoyer dos à dos les crimes d’Assad et de ses alliés (Russie, Hezbollah), et ceux de l’opposition, djihadistes compris.

Cela relève encore de la supercherie.

Il est tragiquement grotesque de laisser croire qu’on pourrait placer au même niveau les crimes d’un tyran, avérés depuis des décennies (cf. ci dessus par exemple lien aux articles d’Amnesty International), avec ceux – certes bien réels – d’une opposition dont je n’ai pas ouï dire qu’elle disposerait, entre autres armements, d’une aviation pour accomplir ses méfaits.

Si certaines mises au point sont justifiées, l’immense majorité des crimes demeure, en Syrie, le fait du régime de Damas. On ne doit pas le faire oublier. Et prendre prétexte de carences dans l’information pour insinuer autre chose se révèle pour le moins ambigu.

Dénoncer certaines insuffisances ou manipulations est certes nécessaire, mais ne doit en aucun cas signifier se faire complice de supercheries bien plus massives et pernicieuses…

 

Ajout du 24/01:

Et à propos de « roulage dans la farine », un portrait de celui qui reste tout de même le champion toutes catégories:

http://www.france3.fr/emission/bachar-moi-ou-le-chaos/diffusion-du-23-01-2017-22h35

avec un rappel succinct mais salutaire de quelques repères historiques.

Et puis un étonnement, tout de même: dans la floraison d’articles qui nous parlent en ce moment des négociations d’Astana, il est question d’Armée Syrienne Libre,  de Mohamed Allouche, d’Ahrar al Cham, de Noureddine Zinki et d’autres encore.

Il y a donc, sous les bombes, une opposition en Syrie !

Et nous qui croyions naïvement, comme Bachar et ses amis nous le répètent, qu’il n’y avait que les terroristes de l’EI et du Front Fatah Al-Cham.

Aurions-nous donc été une fois de plus  « roulés dans la farine »?

Ajout du 15/03:

À ne pas manquer:

http://abonnes.lemonde.fr/syrie/article/2017/03/15/message-to-la-profession-de-foi-radicale-de-pacifistes-syriens_5094522_1618247.html

 

 

 

Méditation de Noël

Dans ce monde où, partout, trop de « pseudo-croyants », de « tartuffes » et autres scélérats « de tout poil », qui « se prenant pour Dieu », font régner le désordre, la terreur ou l’horreur politique, cet écrit du grand poète arménien Barouïr Sévak, probablement assassiné par les soviétiques en 1971.

On peut y voir une étonnante illustration du thème de Noël, « pour des temps nouveaux », ces temps qui sont les nôtres.

Temps où nos semblables chassés par la guerre et la faim ont toutes les peines du monde à trouver un endroit où coucher un nouveau-né, « parce qu’il n’y a pas de place pour eux dans la salle commune » ;

[Des hommes tenant dans leurs bras des nourrissons, fuient dans un secteur tenu par les rebelles à Alep, le 11 septembre 2016, après une frappe aérienne. (AFP/AMEER ALHALBI)]

temps où des rois Hérode bombardent des innocents, les font tuer sur des marchés de Noël, et où tant d’enfants sont ensevelis sous les décombres ;

temps où de dangereux arrogants – « êtes-vous Dieu »…– se plaisent à brandir la foudre nucléaire ;

il importe, même si c’est bien dur, de « garder en vie l’enfant » et l’espérance qui ne demandent qu’à naître.

 

PRIÈRE DES TEMPS NOUVEAUX

[BAROUÏR SÉVAK (1924-1971) extrait de : Vahé Godel, La poésie arménienne du Vème siècle à nos jours, La Différence, Paris 1990, p.179].

 

Depuis 10 ans, 110 ans, 1010 ans,

je crains, je ne cesse de craindre énormément

les pseudo-croyants de tout poil,

leur multitude et leur opacité.

Êtes-vous dieu ?

 

Soufflez donc tous leurs cierges,

éteignez donc toutes leurs lampes,

tous leurs flambeaux,

afin que… la lumière soit !

Repoussez leurs calices :

chez eux, le don de soi n’est qu’imposture !

Refusez donc leurs sacrifices,

pour que ne soient point sacrifiées

la foi, la transparence,

la vérité !

Êtes-vous dieu ?

 

Bouchez-vous les oreilles !

Leurs prières sournoises,

leurs antiennes, leur comédie,

eux seuls n’en sont pas dupes !

Et n’oubliez jamais ceci :

nul n’est plus honorable

que le profanateur,

car c’est alors la foi qui se met en colère,

meurtrie, sanglante, souffletée,

écartelée, c’est la foi gémissante,

c’est un petit enfant né pour devenir père.

Êtes-vous père ?

 

Ne tolérez donc pas

que les tartuffes l’assassinent !

Il est dur d’ensevelir un enfant,

Plus dur encore de le garder en vie…

 

De bonnes fêtes à toutes et à tous !

Éclairées par la recherche inlassable de « la transparence et de la vérité », et une sainte « colère » au-delà des impostures et des tartufferies qui envahissent tellement notre quotidien.

« Afin que… la lumière soit ! »

 

Du ridicule (bis). Et de la bouffonnerie en politique, et sur ceux qui perdent de bonnes occasions de se taire. Ou encore, qu’il devient de plus en plus urgent de renouveler le paysage.

Le philosophe Paul Ricœur, dont la culture et la lucidité sont désormais reconnues dans le monde entier, eut un jour cette phrase :

« Je ne peux m’empêcher de penser qu’il y a quelque chose de bouffon dans le fait qu’une fille chrétienne puisse à l’école montrer ses fesses tandis qu’une fille musulmane n’a pas le droit de cacher sa tête » (La critique et la conviction. Entretien avec François Azouvi et Marc de Launay, Calmann-Lévy, Paris 1995, p. 204).

Nous le savions déjà, nous voilà entrés dans l’ère de la bouffonnerie en politique.

Qui se redouble d’ailleurs de l’ignorance et du mépris de la loi.

Mais peut-être faut il penser, à décharge (ou plutôt à charge ?) que cette ignorance et ce mépris sont conditionnés par la posture politique qu’on a choisie de cultiver en période électorale ?

Car que signifie, devant la loi, qu’on « soutient » les maires ayant interdit le « burkini » ?

http://www.lemonde.fr/religions/article/2016/08/17/manuel-valls-soutient-les-maires-ayant-interdit-le-burkini_4983667_1653130.html

http://abonnes.lemonde.fr/religions/article/2016/08/17/valls-s-empare-de-la-polemique-du-burkini_4983860_1653130.html

Si, comme le confirment les juristes, « la seule chose (…) interdite en France, depuis la loi de 2011, est la dissimulation intégrale du visage dans l’espace public« ,

http://www.la-croix.com/France/Justice/Interdire-le-Burkini-est-ce-legal-2016-08-12-1200781924

alors, le fait de « soutenir » les maires qui interdisent le « burkini » équivaut à soutenir des personnes qui contreviennent à la loi.

Il faut avouer que la prouesse est un peu forte de la part d’un premier ministre !

Ou bien alors, disons-le clairement : « Il faut changer la loi », règlementer la façon de s’habiller, et, contre la loi laïque de 1905, « imposer » en France des pratiques vestimentaires, « imposition » qui rapprochera enfin notre nation des magnifiques exemples offerts par l’Iran, l’Arabie Saoudite et autres chefs d’œuvres des « valeurs universalistes » « imposées » au nom du bien commun.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2016/04/03/cachez-ce-voile-que-je-ne-saurais-voir-ou-encore-sur-quelques-incoherences-de-mme-badinter-et-sur-la-necessite-de-penser-de-facon-moins-sommaire-le-rapport-relativismeuniversalisme/

 

Allons, un peu de courage, M. Valls ! Allez sans faiblir jusqu’au bout de votre pensée !

Car « soutenir » les partisans de l’interdiction tout en « se refusant à légiférer », cela s’appelle la schizophrénie, me rappelle Stultitia.

« Déjà que certains accusent nos ministres de tendances paranoïaques » ajoute-t-elle…

Je lui laisse la responsabilité de ses allégations.

Mais on peut toutefois comprendre qu’une fois de plus, notre « exception française » fasse l’objet de réactions plutôt malicieuses à l’étranger.

http://www.lemonde.fr/religions/article/2016/08/16/espagne-italie-etats-unis-l-interdiction-du-burkini-en-france-vivement-critiquee-dans-les-medias-etrangers_4983527_1653130.html

http://www.liberation.fr/planete/2016/08/17/inutile-ridicule-la-presse-internationale-reagit-au-debat-sur-le-burkini_1472970

Mais peut-être va-t-on alors évoquer, avec une rouerie qui frise le cynisme, le fait que certains vêtements (dont le port est donc parfaitement conforme à la loi française), peuvent être cause de « troubles à l’ordre public », le dit trouble étant alors effectivement répréhensible.

L’argument est tout de même extraordinaire, et bien à la mesure de la manipulation des esprits qu’affectionnent de plus en plus certains qui se targuent de « politique ».

Car, si « trouble à l’ordre public » il y a effectivement, n’oublions tout de même pas que les responsables en sont ceux qui, ignorant ou méprisant la loi, estiment qu’une personne n’a pas le droit, en France, de porter un vêtement qui est autorisé par la loi française, et qui, contre toute prescription de cette même loi donc, causent du trouble en exigeant que ces personnes se plient à une « loi » qui n’existe pas ou à des pratiques qui n’ont rien à faire avec la définition de notre laïcité.

J’évoquais dans mon post d’avant-hier le cas particulièrement pervers de personnes qui, photographiées contre leur assentiment (ce qui est en France hors la loi) alors qu’elles ne font rien qui contrevient à la loi, se voient sanctionnées illégalement par une interdiction de plage, alors que des « photographes » qui affectent de considérer leurs concitoyennes et concitoyens comme des bêtes curieuses ne sont, eux, aucunement réprimés ni sanctionnés.

C’est, en rigueur de terme, le monde à l’envers.

Comme le dit M. Chevènement, qui, en tant que bon politique, tombe toutefois dans la même incohérence :

« Chacun doit faire un effort pour que, dans le cadre de la république laïque, ce soit la paix civile qui l’emporte ».

http://abonnes.lemonde.fr/religions/article/2016/08/16/chevenement-partage-entre-liberte-de-porter-le-burkini-et-necessite-d-ordre-public_4983340_1653130.html

Certes, mon cher Monsieur ! Entièrement d’accord.

Mais si on commençait par dire cela à ceux qui, par leurs exigences hystériques et leur phobie à fleur de peau, contreviennent à la loi française, plutôt qu’à ceux qui ne font que la respecter et qui ne souhaitent que vivre en paix et profiter de la mer et des vacances, vous ne pensez pas que cela simplifierait bien des choses ?

 

PS : je ne reviens pas sur les habituelles allégations concernant la théologie de l’islam, l’assimilation intégrisme-djihadisme, etc., allégations dont l’indigence et l’ignorance – ou le caractère purement démagogique – ont été déjà soulignées dans bien des posts précédents.

Si, à juste titre, on ne demande pas à un premier ministre d’être théologien, on est tout de même en droit d’attendre qu’il ne prenne pas exclusivement ses informations sur le sujet chez des Mmes Fourest ou Badinter, dont les assertions sont loin de relever le niveau de l’islamologie française.

(cf. encore là dessus bien des posts précédents).

Ajout: l’opinion de l’un des plus grands spécialistes français de la laïcité:

http://www.liberation.fr/france/2016/08/16/burkini-on-peut-etre-choque-sans-pour-autant-interdire_1472826

Et un éditorial intéressant à propos de ceux qui recommandent une « discrétion » à plusieurs vitesses:

http://www.la-croix.com/Debats/Editos/Discretion-2016-08-17-1200782871

Un article intéressant, mais bien contestable:

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2016/08/18/philippe-d-iribarne-pourquoi-le-burkini-est-inacceptable_4984393_3232.html

et la « réaction » qu’il m’a inspirée:

Article intéressant, mais qui n’a pas la franchise de  formaliser ouvertement la question qu’il soulève: doit-on, au prétexte de risques essentiellement fantasmés, renoncer à l’équilibre des lois de 1905 pour s’engager dans l’aventure bien ambigüe d’un autoritarisme jusqu’alors inédit en Occident? Pensons au profil de ceux qui l’exigent. Burkini et voile en valent-ils la chandelle ?

 

Note du 18/08: Ubu à la plage.

Aux dernières nouvelles, la « rixe de Sisco », en Corse, serait liée à une banale affaire de « logique de caïdat » de la part de certains qui se prétendent maîtres des lieux.

Soit.

Une nouvelle question est alors à poser à l’intelligence tourmentée de nos chers Pères Ubu:

Quand certains « petits caïds » prétendent faire la loi dans les cages d’immeubles, la réponse adéquate est-elle d’interdire aussitôt le port du hijab ?

Vous ne voyez pas le rapport ? Tranquillisez-vous! Moi non plus…

 

 

http://www.courrierinternational.com/article/vu-de-letranger-burkini-la-france-se-trompe-de-combat

 

Ajout du 31/08:

Après l’invalidation logique des arrêtés « anti-burkini » par le  Conseil d’État (il y a tout de même encore en France un état de droit…) et leur retrait penaud par les communes, laissons le dernier mot à l’ONU en ce qui concerne la dangereuse « stupidité » de telles réactions hystériques:

http://www.lemonde.fr/port-du-voile/video/2016/08/30/burkini-l-onu-critique-une-interdiction-discriminatoire-et-stupide_4990021_4987696.html

 

Du ridicule. De sa patience et de son triomphe. Et qu’il est faux de dire qu’il ne tue pas, car en infiltrant les esprits, il peut pousser au crime.

Il existe des plages qui admettent les chiens :

http://www.plages.tv/chiens/liste-france

Mais peut-être la France, cas unique en Europe, est-elle en train d’inventer des plages réservées aux chiens et aux musulmanes, puisque ces dernières, lorsqu’elles ne s’exhibent pas les seins nus ou dûment vêtues de l’uniforme standard de la baigneuse dite occidentale, se voient exclues de plages publiques.

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Car le risque évident pour l’hygiène que font supporter aux baigneurs les quelques centimètres de tissu ajoutés au costume de bain décrété règlementaire, pour qui n’a pas le privilège de posséder son bateau de plaisance ou son yacht

https://reporterre.net/Le-tourisme-maritime-une

doit bien sûr être cantonné de toute urgence, sous peine de constituer une nuisance écologique sans aucun doute majeure.

Et il en va de même, incontestablement, pour ce qui est du « respect des bonnes mœurs » :

«  L’accès aux plages et à la baignade est interdit à compter de la signature du présent arrêté jusqu’au 31 août 2016 à toute personne n’ayant pas une tenue correcte, respectueuse des bonnes mœurs et de la laïcité, respectant les règles d’hygiène et de sécurité des baignades »

http://www.lemonde.fr/societe/article/2016/08/11/le-maire-de-cannes-interdit-les-vetements-religieux-a-la-plage_4981587_3224.html?xtmc=burkini&xtcr=8

le port d’un costume de bain n’exhibant que trop peu de seins, de fesses ou de pubis étant, on le sait, incompatible avec les exigences d’une « tenue correcte » dont fort heureusement nos plages nous fournissent bien des exemples réconfortants :

brasil01

http://www.demotivateur.fr/images-buzz/zboub1.jpg

Notez que je n’ai rien contre les fesses ou les seins nus, ni contre toutes autres sortes de tenues de plage. Stultitia et moi sommes partisans de la diversité.

C’est bien pourquoi le fait de voir des personnes se baigner un peu plus habillées que les autres ne constitue pas spécialement pour nous un objet d’horreur ou de scandale.

BRAZIL-POPE-WYD-VIGIL

Mais j’ignorerais que ce sont des terroristes, dites-vous ? Comme toute femme voilée qui se respecte, bien sûr.

https://cafaitgenre.org/2015/09/21/dans-ma-bibliotheque-faiza-zerouala-des-voix-derriere-le-voile-2015/

http://orientxxi.info/magazine/le-foulard-islamique-la-mode-et-l-emancipation,1160

http://lmsi.net/Mon-cher-Hijab

Fort heureusement dans ce cas, la solution si simple d’arrêter toutes les femmes voilées et les barbus de France viendra à l’évidence à bout du terrorisme.

Passons donc vite à la vitesse supérieure, Mesdames et Messieurs les Politiques, plutôt que de s’arrêter à mi-chemin !

Qu’attendez-vous ? Pressons! Pressons!

Et laissons tranquilles une fois pour toutes les petits malfrats plus ou moins alcooliques et autres individus plus ou moins déséquilibrés qui n’ont rien à voir avec la radicalisation.

Car il est notoire que le hijab, le burkini ou la longue barbe, sont les indices infaillibles qui permettent de reconnaître le candidat au djihad…

De plus, cela fait partie des plus belles traditions de notre Occident, que de faire aimer nos « valeurs universelles » en « imposant » langues, cultures, religions, normes vestimentaires ou préceptes alimentaires.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2016/04/03/cachez-ce-voile-que-je-ne-saurais-voir-ou-encore-sur-quelques-incoherences-de-mme-badinter-et-sur-la-necessite-de-penser-de-facon-moins-sommaire-le-rapport-relativismeuniversalisme/

Il est donc grand temps de revenir à des pratiques qui ont fait notre grandeur, nos belles guerres coloniales et autres réussites qui ne cessent de susciter soupirs et nostalgie.

Et ayons au moins le courage d’annoncer sans hypocrisie ce dont il est question : plutôt que de circonlocutions sur « l’hygiène », les « bonnes mœurs », et la « tenue correcte », parlons avec audace de démagogie, de surenchère électoraliste, de discrimination, voire de racisme et d’islamophobie.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2016/01/30/de-la-critique-a-la-phobie-a-propos-de-declarations-recentes-de-mme-badinter-et-m-valls-et-dune-derive-semantique-pas-si-innocente-quelle-le-parait/

Car à force de jouer avec le feu en transformant en urgences nationales de ridicules peccadilles de hijab, de costume de bain ou de jupes longues, le résultat, sans doute souhaité, est en train de se faire jour : les affrontements que déclenchent de telles futilités imbéciles sont en passe de devenir meurtriers.

Bravo, mesdames et messieurs les « intellectuels » et les « politiques ». Tout cela était largement prévisible (cf. posts précédents).

Et seules trois interprétations sont alors possibles :

  • Soit une telle dynamique est délibérée, et certains comptent bien en retirer les fruits.
  • Soit bien des représentants de notre classe politique sont de dangereux inconscients incapables de la moindre prévoyance.
  • Soit les deux interprétations précédentes se superposent.

Il est alors capital que les citoyens que nous sommes en tirent les conséquences.

(cf. là-dessus le post précédent et en particulier les commentaires de Qear).

PS : j’avais décidé de ne plus évoquer ce genre de sujets, tellement ils me semblent stériles et ridicules, et tellement tout a été dit dans les posts précédents.

Comme pour ce qui est du nom et des photos des djihadistes, sans doute la discrétion est-elle préférable au ressassement politico-médiatique.

Mais j’avoue que les récents événements de Corse et l’incroyable inconséquence avec laquelle ils sont traités me font sortir de mes gonds, et de mon silence.

Par exemple : la loi dit que « Toute personne a un droit absolu sur son image. Elle peut ainsi : s’opposer à être prise en photographie ou en vidéo (…) ».

http://www.e-juristes.org/le-droit-a-l-image-des-personnes/

Or il n’empêche que, lors des dits événements, ce sont les personnes photographiées qui sont sanctionnées par un arrêté qui les interdit de plage, alors même qu’elles ne contreviennent aucunement au droit français, tandis que les photographes indiscrets ne sont nullement incriminés ni sanctionnés.

Ainsi, si nous n’y prenons pas garde, le droit risque-t-il d’être de plus en plus bafoué du fait de l’infiltration des esprits par une désinhibition qui favorise nos plus bas instincts. Désinhibition qui semble de plus en plus devenir la norme, un « habitus » dont la plupart d’entre nous (y compris les juristes…) ne sont déjà plus conscients. Cf. tant et tant de « décisions » et de commentaires qui inversent les données du droit sans susciter de réactions particulières.

http://www.lemonde.fr/societe/article/2016/08/15/le-burkini-en-question-apres-l-interdit-sur-la-plage-de-cannes-valide_4982966_3224.html?xtmc=burkini&xtcr=2

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/12/18/de-christine-boutin-a-francois-en-passant-par-houellebecq-de-quelques-aventures-tragi-comiques-de-la-justice-et-de-la-semantique/

Ajout du 16/08:

Une réflexion intéressante en ce qui concerne l’approche juridique:

http://www.la-croix.com/France/Justice/Interdire-le-Burkini-est-ce-legal-2016-08-12-1200781924

Merci aux artistes ! Brèves à propos de Michel Rocard et d’Élie Wiesel.

À vous, Michel Rocard, ce petit hommage qui vous va si bien, tiré d’un auteur que vous aimiez citer, toujours avec un brin de provocation :

« Dans la cour des princes et dans l’antichambre des grands, où le succès et l’avancement dépendent non pas de l’estime d’égaux intelligents et bien informés, mais de la faveur fantaisiste et fantasque de supérieurs ignorants, présomptueux et orgueilleux, la flatterie et la fausseté l’emportent trop souvent sur le mérite et les capacités. Dans de telles sociétés les capacités à plaire sont plus considérées que les capacités à servir. Dans les époques calmes et paisibles, quand la tempête est loin, les princes ou les grands souhaitent seulement être divertis ; et ils sont même enclins à s’imaginer qu’ils n’ont pas besoin d’être servis, ou que ceux qui les amusent sont suffisamment capables de les servir. Les grâces externes, les talents frivoles de cet être impertinent et fantasque qu’on appelle un homme à la mode, sont communément plus admirés que les vertus solides et masculines d’un homme de guerre, d’un homme d’État, d’un philosophe ou d’un législateur. Toutes les grandes vertus redoutables, toutes les vertus qui sont appropriées pour le conseil, le sénat ou le champ de bataille, sont au plus haut point méprisées et tournées en dérision par les flatteurs insolents et insignifiants qui, communément, font figure dans ces sociétés corrompues. Lorsque le Duc de Sully fut appelé par Louis XIII pour donner son avis dans un cas d’urgence, il vit que les favoris et les courtisans chuchotaient entre eux et souriaient à la vue de son apparence démodée. Le vieux soldat et homme d’État dit alors : ‘’Quand le père de votre majesté me faisait l’honneur de me consulter, il ordonnait aux bouffons de la cour de se retirer dans l’antichambre’’. » Adam Smith, Théorie des sentiments moraux, Puf, Paris 1999, p. 106.

Sans doute, comme on le sait, les « bouffons de la cour » (ainsi que les bouffonnes… ), qui désormais vous tressent des lauriers à titre posthume, ont-ils eu plus que vous droit à la familiarité de « Sa Majesté » ainsi qu’à celle d’autres majestés…

Car les « supérieurs ignorants », surtout quand on a eu le courage, un jour de 1958, de les traiter « d’assassin », préfèrent « les talents frivoles de cet être (…) qu’on appelle un homme à la mode », qui « sont communément plus admirés que les vertus solides (…) d’un homme d’État ».

Soit.

Homme d’État, vous l’avez pourtant été, et l’on regrette que les circonstances aient fait que vous le soyez resté si peu.

Depuis, la médiocrité (cf. post précédent) a pris ses droits et ses aises, et on est plus que jamais à la recherche d’un souffle qui rompe l’indigence généralisée.

Certes, il était, et il reste, légitime de ne pas partager toutes vos convictions.

Mais au moins vous en aviez, ainsi que du souffle !

Celui-là même qui vous permettait de briser les slogans faciles et les automatismes pavloviens, qui font leur retour bien sûr, puisque le prêt à penser est toujours plus facile à porter que la pensée.

Slogans qui opposent stérilement libéralisme et socialisme, en toute ignorance de l’histoire de l’économie comme de la philosophie, et qui n’ont pour effet que de perpétrer des manichéismes simplistes laissant libre cours, d’un côté à un ultra-libéralisme « criminel », de l’autre à un dirigisme étatique archaïque et ruineux.

Comme s’il était impossible de réguler par le politique une économie de la libre entreprise et de la mettre au service du bien public.

Mais le slogan et le simplisme rassurent. On a même désormais l’impression que cette course à l’insignifiance fait l’objet d’un concours dans la classe politique.

Sans doute, comme vous l’avez maintes fois répété, l’effort pour en sortir  relève-t-il de l’éthique :

« Historiquement, les libéraux – Adam Smith (1723-1790), Thomas Malthus (1766-1864), David Ricardo (1772-1823) notamment – étaient des moralistes, des gens qui avaient une pensée sociale visant à intégrer la liberté humaine dans l’organisation de la société. Pour aucun d’eux, la liberté n’était le droit de faire n’importe quoi, elle avait besoin d’être canalisée par des règles.

La crise actuelle [il s’agit de celle de 2008] ne remet pas en cause le libéralisme. En revanche, elle sonne le glas de l’ultralibéralisme, cette école de pensée criminelle fondée par Milton Friedman (1912-2006) qui voulait croire que l’équilibre du marché est optimal et que moins on a de règles, plus on a des chances d’arriver à l' »optimalité ».

http://abonnes.lemonde.fr/la-crise-financiere/article/2008/11/03/michel-rocard-la-crise-sonne-le-glas-de-l-ultraliberalisme_1113586_1101386.html

 

Henry Ford, constructeur automobile américain (1863-1947), ne fut pas seulement pendant une quinzaine d’années le plus gros industriel du monde. Il fut aussi l’un des sauveteurs du capitalisme frappé gravement par la crise de 1929 : c’est la politique des hauts salaires, dont il est l’inventeur, qui assura le redémarrage de la consommation. C’est dire toute l’importance de ses intuitions.

Il aurait affirmé à diverses reprises que le capitalisme ne saurait vivre et se développer sans respecter une éthique rigoureuse. Il était à ses yeux mauvais – moralement – qu’un chef d’entreprise se paye plus de quarante fois la rémunération moyenne de ses employés. Lui-même respectait cette règle à son propre endroit. La clé de ce jugement tient en ceci que le capitalisme est assurément la forme d’organisation sociale qui garantit les plus grandes marges de liberté à tous les acteurs du système. Cela ne peut évidemment pas tenir sans un haut degré d’autolimitation et d’autocontrôle.

Or il est clair, en ce vingt et unième siècle débutant, que quelque chose a craqué quelque part dans le système.

(…)

Depuis une dizaine d’années, la liste des grandes entreprises mondiales poursuivies en justice pour irrégularités ou corruption massive s’est allongée de manière impressionnante.

(…)

Le plus grave, le plus massif, et sans doute le plus immoral de ces scandales ne relève pourtant pas de la même catégorie puisqu’il est légal. C’est le fait que, salaires plus stock-options plus avantages divers, la rémunération des présidents et des deux ou trois plus hauts responsables des grandes sociétés multinationales contemporaines soit passée en quelque trente ans d’environ quarante à cinquante fois le salaire moyen de leurs employés – le ratio de décence d’Henry Ford – à quelque trois cent cinquante ou quatre cents fois aujourd’hui.

S’il est vrai que souvent les surfaces commerciales de ces entreprises se sont étendues dans les mêmes proportions – c’est l’argument essentiel de leurs patrons -, ce n’est pas une raison suffisante pour accepter le principe d’un capitalisme prédateur à ce point-là.

(…)

Il va devenir nécessaire de plafonner fiscalement les hautes rémunérations, de limiter à l’extrême les OPA, et de mettre fin au racket des cabinets spécialisés sur les pouvoirs d’actionnaires. Tout cela, pour être efficace, devrait se faire au niveau européen. C’est affaire de moralité publique autant que de cohésion sociale et c’est aussi le seul moyen de sauver la libre entreprise en lui rendant sa respectabilité.

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2007/01/09/le-capitalisme-ethique-un-principe-fragile-par-michel-rocard_853408_3232.html

 

À l’évidence, « quelque chose a craqué quelque part dans le système » :

Toute éthique, au sens machiavélien du terme, d’engagement pour le « beneficio commune », pour le bien commun, semble désormais avoir déserté le monde de l’économie, et le politique qu’il s’est asservi.

Et si ces textes datent déjà d’une dizaine d’année, rien n’a changé dans le « business as usual », bien au contraire.

La course au profit immédiat est de plus en plus la dérisoire exhibition d’un infantile et grossier fantasme de toute puissance.

Et cette minable contrefaçon met en péril, avec la cohésion sociale, la liberté même qu’elle prétend servir. Si l’idéal éthique des pères du libéralisme historique perd en effet toute dignité et respectabilité, comment s’étonner des menaces sans cesse plus précises qui se profilent, de droite comme de gauche, à l’encontre de la société libre ?

 

*******************

 

Il est bien sûr tout aussi légitime, voire nécessaire, de ne pas partager certaines convictions d’Élie Wiesel.

http://fr.timesofisrael.com/apres-sa-mort-wiesel-est-critique-pour-son-soutien-a-israel/

http://fr.timesofisrael.com/lhommage-acerbe-de-claude-lanzmann-a-elie-wiesel/

 

Mais il serait proprement abject d’enfermer l’homme dans ses aspects les plus réducteurs.

Pour moi, « La Nuit » est à placer parmi les livres les plus importants du XXème siècle (et de tous les temps), au même titre que « Si c’est un homme » de Primo Levi, « Vie et Destin » de Vassili Grossman, « L’Espèce humaine » de Robert Antelme, ou les œuvres de Chalamov, Soljenitsyne et autres grands témoins.

Œuvres essentielles qui nous parlent sans détours de l’humain dans ce qu’il a de plus profond et de plus énigmatique. De la vie, de la mort, du mal, et même parfois, malgré tout, de l’espoir ou de l’espérance.

Mais au-delà de cette radicalité philosophique et anthropologique, « La Nuit » me fascine parce qu’Élie Wiesel y aborde, implicitement et avec la sobriété nécessaire, la question de la foi dans ce qu’elle a de plus abrupt : au vu et au su de ce que l’homme a été capable de faire, de ce qu’il est toujours capable de faire, et face à l’effroi devant ce qui nous attend, quel crédit accorder à des termes aussi saugrenus que « religion », « Dieu », « foi » ?

Hans Jonas a risqué une conférence intitulée « Le concept de Dieu (der Gottesbegriff) après Auschwitz », (Payot, Paris 1994).

Soit.

J’avoue que malgré la pertinence du propos, le titre déjà me rebute.

Y-a-t-il un « concept de Dieu », et face à ce que nous dévoile « La Nuit », un tel « concept » ne révèle-t-il pas sa dérisoire absurdité, plus, son obscénité ?

En reste-t-il quelque chose, ou bien faut-il en constater la totale vacuité, comme le fit par exemple, avec une déchirante honnêteté, Primo Levi qui fut confronté à la même expérience ?

Cependant, à la frontière même de l’indicible, et à mon sens d’une façon bien plus profonde que ce qu’il a tenté pour rendre compte de ce qui reste de Dieu après son « combat avec l’ange »,

[cf. « J’ai dit ‘’je ne vais pas divorcer de Dieu, mais je vais me battre avec lui comme Jacob avec l’ange’’ »

http://www.la-croix.com/Monde/Elie-Wiesel-Je-veux-continuer-trembler-chaque-fois-prononce-Auschwitz-2016-07-05-1200773696

voir aussi avec J. Eisenberg, Job ou Dieu dans la tempête, Fayard/Verdier, Paris 1986, etc.]

avec « La Nuit », Wiesel nous met sur le chemin de ce qui est peut-être le seul possible d’une parole sur Dieu qui ne sombre pas dans l’insignifiance.

Une fois de plus, elle nous ramène à l’énigme de ce צמצום (tsimtsoum) dont nous parle la Kabbale, ce « retrait » d’un Dieu qui, en laissant être la liberté de ce qu’il crée, se départit de sa puissance jusqu’à subir le premier la souffrance incommensurable que lui impose le respect de la liberté de sa créature pervertie.

« J’ai vu d’autres pendaisons. Je n’ai jamais vu un seul de ces condamnés pleurer. Il y avait longtemps que ces corps desséchés avaient oublié la saveur amère des larmes.

Sauf une fois. L’Oberkapo du 52e kommando des câbles était un Hollandais : un géant, dépassant deux mètres. Sept cents détenus travaillaient sous ses ordres et tous l’aimaient comme un frère. Jamais personne n’avait reçu une gifle de sa main, une injure de sa bouche.

Il avait à son service un jeune garçon, un pipel comme on les appelait. Un garçon d’une douzaine d’années au visage fin et beau, incroyable dans ce camp.

(À Buna, on haïssait les pipel : ils se montraient souvent plus cruels que les adultes. J’ai vu un jour l’un d’eux âgé de treize ans, battre son père parce que celui-ci n’avait pas bien fait son lit.

Comme le vieux pleurait doucement, l’autre hur­lait : « Si tu ne cesses pas de pleurer tout de suite, je ne t’apporterai plus de pain. Compris ? » Mais le petit serviteur du Hollandais était adoré de tous. Il avait le visage d’un ange malheureux).

Un jour, la centrale électrique de Buna sauta. Appelée sur les lieux, la Gestapo conclut à un sabotage. On découvrit une piste. Elle aboutis­sait au block de l’Oberkapo hollandais. Et là, on découvrit, après une fouille, une quantité impor­tante d’armes !

L’Oberkapo fut arrêté sur-le-champ. Il fut torturé des semaines durant, mais en vain. Il ne livra aucun nom. Il fut transféré à Auschwitz. On n’en entendit plus parler.

Mais son petit pipel était resté au camp, au cachot. Mis également à la torture, il resta, lui aussi, muet. Les S.S. le condamnèrent alors à mort, ainsi que deux autres détenus chez lesquels on avait découvert des armes.

Un jour que nous revenions du travail, nous vîmes trois potences dressées sur la place d’appel, trois corbeaux noirs. Appel. Les S.S. autour de nous, les mitrailleuses braquées : la cérémonie traditionnelle. Trois condamnés enchaînés – et parmi eux, le petit pipel, l’ange aux yeux tristes.

Les S.S. paraissaient plus préoccupés, plus inquiets que de coutume. Pendre un gosse devant des milliers de spectateurs n’était pas une petite affaire. Le chef du camp lut le verdict. Tous les yeux étaient fixés sur l’enfant. Il était livide, presque calme, se mordant les lèvres. L’ombre de la potence le recouvrait.

Le Lagerkapo refusa cette fois de servir de bourreau. Trois S.S. le remplacèrent.

Les trois condamnés montèrent ensemble sur leurs chaises. Les trois cous furent introduits en même temps dans les nœuds coulants.

– Vive la liberté ! crièrent les deux adultes. Le petit, lui, se taisait.

– Où est le Bon Dieu, où est-il ? demanda quelqu’un derrière moi.

Sur un signe du chef de camp, les trois chaises basculèrent.

Silence absolu dans tout le camp. À l’horizon, le soleil se couchait.

– Découvrez-vous ! hurla le chef du camp. Sa voix était rauque. Quant à nous, nous pleurions.

– Couvrez-vous !

Puis commença le défilé. Les deux adultes ne vivaient plus. Leur langue pendait, grossie, bleutée. Mais la troisième corde n’était pas immobile : si léger, le petit garçon vivait encore…

Plus d’une demi-heure il resta ainsi, à lutter entre la vie et la mort, agonisant sous nos yeux.

Et nous devions le regarder bien en face. Il était encore vivant lorsque je passai devant lui. Sa langue était encore rouge, ses yeux pas encore éteints.

Derrière moi, j’entendis le même homme demander :

-Où donc est Dieu ?

Et je sentais en moi une voix qui lui répondait :

-Où il est ? Le voici – il est pendu ici, à cette potence… »

Élie Wiesel, La Nuit, ed. de Minuit, Paris, 1958/2007, p. 122-125.

 

Il est certes compréhensible et légitime de ne plus vouloir entendre parler de ce nom, mais on peut aussi penser qu’Élie Wiesel a contribué à faire qu’il reste encore, pour certains, prononçable sans obscénité.

À ce titre, Dieu doit beaucoup à Monsieur Wiesel.

Tout comme, au dire de Cioran, il doit beaucoup à Bach.

https://www.youtube.com/watch?v=BBeXF_lnj_M

 

De quelques nouvelles figures de l’islam, pour nous aider à remiser de vieux épouvantails.

Avant d’aborder d’autres sujets, une rapide allusion à trois personnages qui, en trois jours, ont attiré l’attention des médias.

Le point commun entre eux, c’est qu’ils sont tous les trois musulmans.

Mais d’un islam qui risque de faire perdre quelques certitudes à certain(e)s de nos puissant(e)s intellectuel(le)s et politiques.

Car il s’agit bien de l’islam vivant, et non des stéréotypes soigneusement cultivés en vue de rassembler des citoyens effrayés sous la houlette de celles et ceux « enfin-capables-de prononcer-les-discours-forts-qu’on-attend ».

Sans doute ne s’agit-il pas là d’un islam majoritaire. Loin s’en faut.

Mais, au-delà de tant de réductions simplistes, il est essentiel de souligner que l’islam, ou plutôt les islams, comme je le faisais remarquer il y a quelques semaines, c’est aussi cela.

 

Commençons par celui qui sera peut-être le futur maire de Londres  [mise à jour 07/05: ça y est!]:

http://abonnes.lemonde.fr/europe/article/2016/05/03/municipales-au-royaume-uni-la-bataille-des-deux-londres_4912781_3214.html

http://www.leparisien.fr/international/londres-le-candidat-travailliste-musulman-sadiq-khan-favori-pour-la-mairie-05-05-2016-5769395.php#xtref=https%3A%2F%2Fwww.google.fr

etc.

Outre qu’il déclare n’avoir «jamais cessé de dénoncer les extrémistes de façon très ferme», on sait qu’il a été un ferme partisan du mariage homosexuel (il a d’ailleurs été menacé de mort pour ce soutien), et il se présente lui-même comme étant « un fier féministe ».

Au secours, Mme Badinter ! Voilà que les musulmans deviennent fous !

Heureusement, vous avez soufflé à la Manif pour tous anglaise ce qui pourrait devenir son nouveau slogan : « Il ne faut pas avoir peur de se faire traiter d’islamophobe : sus à ces mécréants ! ».

Belle manifestation de laïcité en tous cas de la part de nos amis anglais.

Dont on souhaiterait donc que s’inspirent quelques-un(e)s de nos intellectuell(e)s et de nos dirigeants empêtrés dans des préjugés et des dogmatismes du XIXème siècle….

À quand, en France, un musulman maire d’une grande ville ?

 

Continuons par l’étonnant émir de Kano (deuxième ville du Nigéria, capitale de l’État de Kano).

Ancien gouverneur de la Banque centrale du Nigeria, il a été banquier à New York, Londres et Lagos et est un économiste dont la compétence est saluée par la presse internationale.

Il déclare :

« L’un des problèmes les plus importants pour les musulmans du monde entier, c’est comment naviguer entre deux mondes. D’un côté, la tradition musulmane, de l’autre, le XXIe siècle. Il n’y a pas d’autre alternative pour un musulman que de comprendre ces deux mondes. J’ai grandi dans les écoles dites occidentales, où j’ai étudié les sciences, la littérature, les sciences politiques puis la finance. En acquérant ensuite un savoir islamique, il m’est apparu que je pouvais contribuer à concilier, ou réconcilier parfois, les deux mondes et donc être plus efficace et utile. »

(…)

« Il n’y a pas une seule et unique interprétation de l’islam. Elles varient selon le temps et le lieu. Il ne me semble pas raisonnable de vouloir imposer un mode de vie du VIIe siècle, comme le souhaitent les salafistes. Nous sommes au XXIe siècle ! (…) L’islam africain a eu et continue d’avoir ses propres écoles de pensée, ses savants, ses anciens empires, sa propre histoire… Et nous n’avons pas besoin de l’Arabie saoudite ou de l’Iran pour nous expliquer l’islam. ».

« Membre de la confrérie soufie des tidjanes, très implantée en Afrique de l’Ouest, l’émir de Kano a observé la montée en puissance du wahhabisme et du salafisme, soutenue à coups de milliards par les pétrodollars d’Arabie saoudite » dit l’article.

Il s’est opposé, en 2000, à la remise en vigueur de la Charia sur son territoire, « estimant que la région avait bien d’autres problèmes à régler, plus importants ».

 « Je me suis surtout opposé à la charia comme outil politique permettant à certains dirigeants de faire croire qu’ils allaient tout résoudre, simplement en coupant la main des voleurs. Il y a en effet des punitions prévues dans les textes islamiques, mais c’est trop facile pour un gouverneur qui a un budget de plusieurs milliards de nairas et qui n’est pas concerné par les véritables souffrances de la population d’invoquer la charia sans rien faire pour l’éducation, la sécurité alimentaire pour les plus pauvres, ou la lutte contre la corruption. ».

Quant à la question des libertés individuelles et du droit des homosexuels en Afrique, elle est abordée avec pertinence et réalisme, n’en déplaise à celles et ceux empressés à « imposer » (cf. post précédent) les « valeurs universelles » d’une manière aussi cavalière que traditionnelle dans l’histoire de l’Occident.

« L’Europe doit garder en tête que les sociétés sont à des niveaux d’avancement différents. Lorsque j’étais enfant, dans les années 1970, l’homosexualité était encore un crime en Europe et aux Etats-Unis. Cela a pris du temps de légaliser le mariage gay, et encore, ce n’est pas le cas partout. Aujourd’hui, c’est un trop grand pas que de demander à des sociétés africaines d’accepter et de soutenir des lois LGBT. Je ne dis pas que cela n’arrivera pas. Mais il faut du temps. Il est important d’être réaliste dans les projets de réforme des sociétés africaines. Car le changement se fait par consensus et ce sont les Africains qui le décident, pas les Européens ou les Américains. Il faut d’abord que nos lois protègent les femmes contre les violences domestiques et les enfants contre les abus sexuels. »

http://www.lemonde.fr/afrique/article/2016/05/03/sanusi-ii-emir-de-kano-le-developpement-de-l-afrique-passe-par-le-sahel_4913111_3212.html

 

Terminons enfin avec la belle attitude de Tareq Oubrou, recteur de la Grande Mosquée de Bordeaux souvent cité sur ce blog, face à la fatwa dont il fait l’objet de la part de l’EI.

Le considérant comme « apostat », comme ayant renié la foi musulmane, l’EI lance explicitement un appel au meurtre contre lui.

Ceci parce que, nous dit l’article, il « plaide pour une approche libérale de l’islam, son acclimatation à la société française. Dans sa mosquée, les femmes et les hommes prient dans la même salle, ce qui est rarissime en France. À plusieurs reprises, il a aussi déclaré que le port du voile ne constituait pas une obligation religieuse ».

http://www.liberation.fr/france/2016/05/03/l-ei-lance-une-fatwa-contre-tareq-oubrou_1450192

« Placide, Tareq Oubrou se refuse à l’alarmisme. Il a refusé d’ailleurs d’être placé sous protection policière. «C’est la troisième fois, indique-t-il à Libération. Je veux demeurer libre de mes mouvements et de ma vie. Si j’acceptais d’être sous protection policière, je donnerais raison à mes détracteurs qui veulent me faire passer pour un suppôt du pouvoir. Cela me mettrait en porte à faux.» Le recteur de la Grande Mosquée de Bordeaux avance aussi des raisons, religieuses celles-là. «Intimement, dit-il, je ne crois pas que ce soit aux hommes de me protéger.»

Merci, M. Tareq Oubrou, de faire ainsi honneur à votre foi.

Et, à propos, dans nos sociétés si promptes à dénoncer – à juste titre – les intimidations à l’encontre de ceux qui s’opposent, d’un point de vue athée, à certaines interprétations de l’islam, ne conviendrait-il pas aussi de soutenir la position courageuse et prophétique de ceux qui s’opposent, d’un point de vue religieux, aux caricatures que des fanatiques font de leur religion ?

(notons que « Le Monde », entre autres, n’a pas fait état de cette information).

Car à la différence d’une « phobie » ignorante et dangereuse, la critique constructive la plus efficace et pertinente des errements d’une religion peut venir des croyants eux-mêmes.

 

Ajout du 08/05: deux « commentaires » envoyés hier au Monde, pour saluer la victoire de Sadiq Khan:

http://abonnes.lemonde.fr/europe/article/2016/05/07/sadiq-khan-londres-a-choisi-aujourd-hui-l-espoir-plutot-que-la-peur_4915300_3214.html

« Merci M. Sadiq Khan. Belle leçon à toutes celles et ceux qui, chez nous comme en Europe, agitent la peur et la « phobie » plutôt que l’espoir, et font en sorte de promouvoir la stigmatisation et la division plutôt que l’unité ».

http://abonnes.lemonde.fr/europe/article/2016/05/07/sadiq-khan-le-vivre-ensemble-a-la-mairie-de-londres_4915173_3214.html

« Admirable! Ceux qui, depuis des mois, s’évertuent à nous dire que l’islam est incompatible avec la démocratie ou que « le » musulman est par essence un obsédé sexuel retournent désormais leur veste avec des contorsions dignes de nos politiques les plus minables. Édifiant ».