Sécurité nucléaire : du déni de réalité à la sagesse de Machiavel.

Tranquillisez-vous, je ne parlerai pas de Johnny. Ni de Jean d’O.

Et la folie si prévisible de Trump, celle là même pour laquelle il a été élu, se passe hélas de commentaire…

Il sera question aujourd’hui « seulement » de la question de la sécurité nucléaire, suite à la soirée du 05 décembre sur Arte et à l’enquête intitulée : « Sécurité nucléaire, le grand mensonge ».

https://www.arte.tv/fr/videos/067856-000-A/securite-nucleaire-le-grand-mensonge/

Pour être honnête, je dois dire que des obligations diverses m’ont empêché pour le moment de voir ce documentaire capital, dont je visionnerai bien sûr le replay dès que possible.

Je voudrais pour aujourd’hui m’en tenir simplement à quelques commentaires à propos de l’émission « 28 minutes » qui le précédait,

https://www.arte.tv/fr/videos/075223-072-A/28-minutes/

quitte à insérer plus tard quelques ajouts à ce post, si besoin est.

[ajout du 08/12: voilà qui est fait. Voir à la fin du post].

« Si besoin est », parce que, partageant entièrement les indispensables mises en garde d’Éric Guéret, réalisateur du reportage, ainsi que celles de Yannick Rousselet, militant de Greenpeace, je ne vois pas ce que je pourrai leur ajouter.

Et je ne pense pas que le visionnage du détail de l’enquête apportera quoi que ce soit à l’argumentation : quelle que soit la façon dont un évènement criminel puisse se produire, il est évident qu’un parc de centrales nucléaires constitue un équipement ultra-sensible qui pose de très graves questions de sécurité qui ne doivent en aucun cas relever du tabou ou du déni.

Sur ce point, en dépit de leur compétence, les diverses interventions de Valérie Faudon, déléguée de la Société Française d’Énergie Nucléaire, paraissent peu appropriées à la gravité du sujet.

La légitimité de l’option nucléaire peut bien sûr se justifier. Nous le verrons plus bas.

Mais il est difficilement acceptable et sans doute contre-productif de penser qu’elle devrait être défendue par le déni ou la minimisation des risques importants qu’elle présente.

Or, Mme Faudon semble bien vouloir les nier les uns après les autres, comme si ces risques n’existaient pas, étaient surévalués ou déjà pris en compte de façon suffisante par les mesures mises en œuvre.

Qu’il y ait effectivement des mesures prises, nous n’en doutons pas. Et qu’une bonne partie de celles-ci doive rester secrète, c’est souhaitable et parfaitement légitime.

Mais, on le sait, les experts sérieux du terrorisme nous le répètent, « le risque zéro n’existe pas ».

Et cela vaut aussi de toute évidence pour ce qui est de la question nucléaire.

Il serait peut-être bon que les différents spécialistes du nucléaire osent enfin le reconnaître une bonne fois pour toutes, et commencent à prendre les citoyens pour des adultes.

Toute discussion sérieuse sur le sujet devrait donc commencer par le rappel de cette évidence. Il s’agit là d’une condition sine qua non de la crédibilité du discours.

En passant, une telle remarque est valable aussi en ce qui concerne le nucléaire militaire. Je faisais jadis rire (jaune) mes élèves en leur posant cette question : « Je peux vous donner les exemples de 50, 100, mille objets qui n’ont pas été conçus pour tuer et qui ont pourtant servi dans ce but. Mais pouvez-vous me donner un seul exemple d’un objet inventé pour tuer, et qui n’a pas été utilisé pour le faire ?»

L’arme nucléaire elle-même – prétendu élément indispensable de la dissuasion ne devant en aucun cas servir une visée offensive – a déjà été utilisée, ne l’oublions pas. Et Günther Anders fait œuvre du plus élémentaire bon sens en nous avertissant qu’elle servira à nouveau. La seule question est de savoir où et quand… Et certains événements actuels devraient nous aider à guérir ce déni supplémentaire auquel nous nous accrochons de façon infantile.

Il en va de même avec les accidents, involontaires (qui relèvent donc de la sûreté) ou intentionnels (qui relèvent donc de la sécurité), en ce qui concerne le nucléaire civil.

Même si, bien sûr, un tel constat ne doit pas décourager – bien au contraire – le travail de prévention, admirablement effectué par bien des responsables, la question est de savoir où et quand la cuirasse sera inéluctablement prise en défaut, de quelle manière, et d’évaluer la gravité de tels événements.

La reconnaissance de ce genre d’éventualités devrait donc être la condition préalable de tout débat honnête sur le sujet.

Il y aura des accidents (il y en a déjà eu…). Il y aura des attentats (on est parfois passé bien près…).

Cela paraît inévitable.

Une fois reconnue une telle condition préalable, la réflexion peut continuer sur une base plus solide.

En particulier en se dégageant de ce qui est un sophisme trop partagé (en particulier par M. Yannick Rousselet et bien des écologistes) quand on aborde la question du nucléaire civil :

En dénoncer de la façon la plus claire les dangers possibles et améliorer en conséquence la sécurité comme la sûreté est une question qui doit être documentée et argumentée de façon spécifique.

Mais qui est en soi indépendante du fait d’être pro ou anti-nucléaire.

Car refuser l’usage du nucléaire civil constitue une affirmation qui relève d’un autre argumentaire, utilisant divers éléments d’analyse. L’indispensable réflexion sur la sécurité doit en faire partie, mais l’argumentation ne peut se limiter à ce seul aspect.

Le sophisme consistant à soutenir que les problèmes propres à la sécurité devraient nécessairement justifier l’abandon du nucléaire civil.

Ce pourrait éventuellement être le cas s’il s’avérait après analyse que les risques qui lui sont inhérents sont rédhibitoires, beaucoup trop importants pour en maintenir l’usage de façon légitime.

[ajout du 08/12: sur cette question, voir la fin de l’ajout de ce jour après le post].

Mais c’est justement cela qui reste à documenter et à établir, et la question ne peut être résolue d’avance par une pétition de principe.

On le sait, les catastrophes industrielles les plus meurtrières dans l’histoire sont dues à l’industrie chimique, pétrolière, ainsi qu’aux activités minières et aux ruptures de barrages.

Les catastrophes nucléaires, en dépit de leur impact médiatique, n’incrémentent le bilan que d’une très faible quantité de victimes directes. Et le nombre de victimes indirectes (cf. plus bas) est lui aussi très faible par rapport à celles causées par l’exploitation du charbon, du pétrole, etc.

https://jancovici.com/transition-energetique/nucleaire/quelques-idees-recues-nucleaire-civil/

(les chiffres seraient toutefois à mettre à jour).

Sans parler bien sûr des catastrophes aériennes, des accidents de la route et des ravages bien connus du tabac, de l’alcool, etc.

La question des risques liés au nucléaire civil ne peut donc être évaluée dans l’abstrait et l’absolu, mais doit faire l’objet d’un rigoureux bilan bénéfices-risques, à l’égal de toute autre activité humaine, en particulier en comparant cette source aux énergies concurrentes, charbon, pétrole, gaz (je reviendrai plus bas sur la question des renouvelables).

C’est bien ici qu’intervient Machiavel : le principe de la meilleure pire conséquence, dit principe du « maximin » en théorie moderne de la décision – et dont l’auteur du Prince est l’un des précurseurs en politique – est celui qui se révèle le plus rationnel en situation d’incertitude. « La sagesse consiste à savoir analyser la nature des inconvénients, et à prendre le moins mauvais pour bon » (Le Prince XXI).

Comme j’ai eu l’occasion de le développer plusieurs fois dans des posts précédents, en ce qui concerne les questions écologiques et énergétiques (et politiques dans un sens plus large), le choix ne peut se faire sans grave et dangereuse illusion entre blanc et noir, mais bien entre des nuances de gris.

Si le bilan bénéfices-risques du tabac et des dizaines de millions de morts dont il est responsable doit bien sûr inciter à renoncer d’urgence à cette substance inutile, faut-il pour autant renoncer au transport aérien, à l’automobile, ou à l’hydroélectricité en arguant des dangers effectivement considérables qu’ils font peser sur les populations ? Rappelons qu’en plus de causer d’innombrables victimes au quotidien, la voiture et le camion (tout comme l’avion) ont servi et serviront d’armes aux terroristes.

Le même type d’évaluations et de réponses devrait avoir cours en ce qui concerne les choix régissant notre usage de l’énergie.

La procédure rationnelle consistera donc dans ce domaine à évaluer rigoureusement du mieux possible à la fois les avantages et les risques inhérents aux diverses solutions envisagées.

S’il est illusoire, comme on l’a vu, de soutenir qu’on peut parvenir au « risque zéro » pour ce qui est du nucléaire civil, les menaces effectivement considérables analysées par le documentaire d’Éric Guéret sont toutefois de l’ordre d’un probable contre lequel il est possible d’œuvrer et contre lequel on œuvre déjà, même si des mesures supplémentaires devraient être prises de toute urgence. Parmi lesquelles, par exemple, le stockage sec pour remplacer les piscines, la fin du transfert de déchets, la mise en place d’organismes internationaux indépendants pour contrôler la sécurité autant que la sûreté des centrales, etc.

Or, outre le fait que les prévisions concernant ce probable sont loin d’atteindre la somme de dommages que nous subissons déjà du fait de notre utilisation quotidienne des moyens mentionnés ci-dessus, mettre au même niveau ce qui relève du probable et ce qui relève de l’existant constitue au mieux une erreur de méthode, au pire un sophisme dont l’intention est de fausser le raisonnement.

Une telle généralisation abusive du principe de précaution condamnerait en effet toute projection sur le futur. Entre autres exemples possibles, installer à grande échelle des énergies renouvelables suppose de développer un réseau de pilotage informatique sophistiqué qui sera donc à la merci d’un piratage pouvant avoir des conséquences tragiques. Faut-il alors en refuser par « précaution » la possibilité ?

[cf. par ex.:]

http://abonnes.lemonde.fr/pixels/article/2017/12/08/le-reseau-electrique-francais-peut-il-etre-pirate_5226462_4408996.html

Plus précisément et concrètement, nous le savons ou nous devrions le savoir, les nuisances dramatiques du charbon et du pétrole ne relèvent pas, elles, de l’éventualité et du possible. Elles sont d’ores et déjà réelles et avérées.

Et ne pas tenir compte de la masse des victimes réelles et actuelles des énergies fossiles pour se concentrer sur des victimes hypothétiques du terrorisme nucléaire constituerait un grave contre sens du point de vue éthique.

Car contrairement à ce que laisse penser la peur du nucléaire et une certaine complaisance médiatique qui l’entretient et contribue à détourner notre regard, les premières sont considérables même si elles sont moins spectaculaires, et ce sont elles dont l’existence ici et maintenant exige de nous des mesures d’urgence.

Bien au-delà des 4900 décès réels liés au nucléaire au cours de toute son histoire, – selon l’étude publiée par Environmental Science & Technology (recension dans

https://cen.acs.org/articles/91/web/2013/04/Nuclear-Power-Prevents-Deaths-Causes.html

et

http://www.huffingtonpost.fr/2013/04/04/nucleaire-empeche-mort-1-84-million-personnes-climatologues_n_3007198.html      ),

la pollution par le charbon cause annuellement dans la seule Europe 23 000 décès,

http://www.lemonde.fr/pollution/article/2016/07/05/le-charbon-entraine-23-000-morts-prematurees-en-europe-chaque-annee_4964092_1652666.html

et malgré l’imprécision des statistiques, énormément plus dans le monde, en Chine et en Inde en particulier.

On peut estimer que la seule mortalité directe, celle qui a lieu dans les mines de charbon dans le monde, atteint une dizaine de milliers de morts par an

https://jancovici.com/transition-energetique/charbon/est-ce-dangereux-dutiliser-du-charbon/

sans compter les maladies qui y sont liées, chez les mineurs,

Au mois de juillet, l’ONG China Labour Bulletin rapportait par exemple qu’une mine située dans la province nord-est de Jilin avait régulièrement caché des accidents et des morts au cours des deux dernières années. L’organisation pointe régulièrement le fait que les chiffres officiels sur le nombre de morts ne font pas état des « millions de mineurs qui ont contracté des pneumonies et d’autres maladies mortelles des poumons en travaillant dans les mines ».

https://www.latribune.fr/actualites/economie/international/20140106trib000807952/1.049-le-nombre-officiel-de-morts-dans-les-mines-chinoises-en-2013.html

https://www.lesechos.fr/25/03/2011/LesEchos/20898-104-ECH_moins-effrayant-que-l-atome–le-charbon-provoque-des-milliers-de-morts-chaque-annee-dans-le-monde.htm

etc.

mais aussi bien sûr chez les citoyens quotidiennement confrontés aux nuisances des cendres volantes, et particules fines, etc.

https://www.courrierinternational.com/article/2014/11/05/670-000-chinois-meurent-en-un-an-a-cause-du-charbon

https://www.sciencesetavenir.fr/nature-environnement/l-inde-rattrape-la-chine-en-nombre-de-morts-de-la-pollution_110560

http://www.20minutes.fr/monde/1787011-20160215-pollution-tue-55-millions-personnes-an-monde

etc.

De même, outre les catastrophes écologiques bien connues dues à son exploitation, le nombre des morts directement causé par le pétrole est lui aussi loin d’être négligeable.

Par exemple pour le seul Nigéria :

http://www.lemonde.fr/afrique/article/2017/11/22/au-nigeria-les-fuites-de-petrole-causeraient-la-mort-de-16-000-nourrissons-par-an_5218650_3212.html

Si le nucléaire civil représente effectivement un risque important essentiellement de l’ordre de la probabilité, il serait donc bien ambigu d’instrumentaliser ce risque pour jeter un écran de fumée sur les catastrophes humaines et écologiques qui ravagent d’ores et déjà, de façon bien réelle notre présent.

Certes, nous y sommes peut-être moins sensibles parce que la présence de centrales nucléaires à nos portes, ainsi que bien des terreurs médiatiquement entretenues nous impressionnent plus que la mort chaque année de dizaines de milliers de chinois, d’indiens ou de nourrissons nigérians.

On peut tout de même se demander si, dans ce domaine, il ne serait pas urgent de passer d’une « éthique de la conviction » essentiellement idéologique, voire démagogique, à une éthique de la responsabilité, apte à prendre en considération la « verità effettuale della cosa », selon les paroles lucides de notre analyste florentin.

Même si cette vérité nous oblige à regarder un peu plus loin que les limites de notre petit jardin.

Mais, me dira-t-on, vous faites du hors sujet ! Vous vous trompez d’adversaires. Votre raisonnement vaudrait à la rigueur pour des partisans des énergies fossiles, mais pas pour les écologistes auxquels vous avez affaire. Ceux-ci sont les premiers à connaître l’étendue des dégâts des énergies fossiles et à savoir que la seule solution consiste à les refuser « en même temps » que le nucléaire civil.

Peut-être….

Mais comme je l’ai bien des fois montré dans d’autres posts,

Transition énergétique versus usine à gaz… ou gazogène. À propos de quelques articles et émissions récentes.

D’une transition intellectuelle comme condition de la transition énergétique et démographique. Et encore et toujours du déni et du jésuitisme de certaines de ses justifications.

la question est un peu plus compliquée.

Car on peut se dire écologiste et considérer pourtant comme exemplaire (c’est le cas pour l’immense majorité de ceux qui revendiquent cette appartenance) telle « sortie du nucléaire » qui, en pérennisant de fait pour longtemps encore le charbon, le lignite et/ou le gaz (pour cause du redoublement de puissance nécessaire pour pallier l’intermittence, cf. posts ci-dessus), contribue de façon non négligeable, au réchauffement climatique bien sûr, mais aussi à un carnage annuel de 23 000 européens, autrement considérable que l’ensemble des victimes de toute l’histoire du nucléaire civil, et peut-être de bien des accidents ou attentats à venir.

Outre les 6 victimes directes de Fukushima (dont on nous dit que l’explosion pourrait être comparable à un incident nucléaire majeur dû au terrorisme),

http://www.sfen.org/fr/rgn/bilan-sanitaire-de-fukushima-18-000-morts

le nombre difficilement évaluable de victimes indirectes,

http://www.lepoint.fr/sante/fukushima-10-000-cancers-de-plus-attendus-au-japon-09-03-2016-2024293_40.php#xtmc=fukushima&xtnp=1&xtcr=7

s’il reste bien sûr encore trop important, est toutefois bien loin d’atteindre, dans les dix prochaines années, les performances seulement annuelles de nos seuls voisins d’Outre Rhin (et qu’en serait-il donc si nous considérions les USA, la Chine, l’Inde, etc.), performances tellement banalisées que nous n’en percevons même pas le caractère scandaleux.

Certes, personne n’accepte de gaité de cœur le nucléaire et les dangers qui lui sont liés. Pour une analyse un peu approfondie, il peut cependant relever, comme bien des choses en ce monde, de la meilleure des pires solutions, en attendant une moins pire qui soit véritablement opératoire et crédible.

Car celles actuellement proposées sont hélas encore loin de répondre à ces critères. En l’état, et étant donnés les ordres de grandeur (cf. pression démographique en particulier) elles ne peuvent que nous obliger encore longtemps à avoir recours aux énergies fossiles et donc à prolonger les dégâts écologiques et humains dont elles sont responsables (cf. post précédent et posts cités ci-dessus).

Il serait donc capital, au-delà de discours séduisants qui promettent, une fois encore, de repeindre notre inévitable gris en la pure blancheur de lendemains qui chantent, de considérer les conséquences de nos choix sur ce qui est le monde réel.

La dénonciation des insuffisances qui grèvent dangereusement la sécurité nucléaire est essentielle et indispensable. Et il faut savoir gré à Éric Guéret de remplir un rôle salutaire de lanceur d’alerte.

Mais on ne peut sans supercherie l’instrumentaliser au profit d’approches qui contribuent, une fois de plus, à occulter les urgences véritables.

Lutter contre les trop nombreux mensonges entourant encore le nucléaire ne peut se faire sans dénoncer aussi d’autres incohérences qui menacent ici et maintenant autant l’écologie de notre planète que la vie et la santé d’un grand nombre de ses habitants.

Ajout du 08/12:

Après visionnage de « Sécurité nucléaire, le grand mensonge », je ne vois pas la nécessité de remettre fondamentalement en cause les réflexions développées dans ce post, qui se fondait donc sur le « 28 minutes » du 05 décembre intitulé : « Nos centrales nucléaires sont-elles vulnérables ? ». Le réalisateur et l’un des acteurs principaux du documentaire étant présents dans ce « 28 minutes », les éléments essentiels du documentaire y étaient de fait évoqués.

Le début de l’enquête présente l’intérêt de montrer que la question de la sécurité nucléaire dépasse la seule problématique liée aux centrales, puisqu’y est évoqué bien sûr le trafic de matériaux nucléaire d’origine militaire, mais aussi l’aspect moins connu de trafics de substances issues de sites industriels, hospitaliers (césium 137), etc. et leur utilisation possible dans la fabrication de « bombes sales », potentiellement plus dangereuses que des armes plus sophistiquées, voire que des attaques de centrales, car plus faciles à réaliser.

Même si la question des centrales demeure bien sûr à juste raison le thème le plus développé.

À ce propos, les questions essentielles me semblent posées en particulier par Jean Marc Nollet lorsqu’il souligne (vers 1h38) que la sécurité doit avoir la priorité absolue sur tous les enjeux économiques.

C’est en effet la condition sine qua non de la poursuite d’une filière nucléaire, qui ne peut, encore moins que d’autres du fait de ses caractéristiques propres, être soumise aux seuls impératifs d’une rentabilité capitaliste. Le modèle de l’entreprise privée tel qu’il a cours aux États-Unis est donc difficilement admissible dans le cas du nucléaire civil.

Mais le documentaire montre qu’à condition d’y mettre les moyens, des solutions existent autant en ce qui concerne la sécurité contre d’éventuelles attaques aériennes (vers 54mn), qu’en ce qui concerne la question essentielle de la sécurisation des matières irradiées, en particulier par le remplacement des piscines, lieu hautement vulnérable, par la technologie dite des « châteaux à sec » (vers 1h17), déjà utilisée avec succès en Allemagne.

On pourrait ajouter, par rapport aux graves questions posées par les centrales de technologie ancienne établies à proximité directe de mégalopoles, comme celle d’Indian Point, sur laquelle s’attarde le documentaire, que face à l’impossibilité de mettre leur équipement en conformité avec les exigences modernes de sécurité, la meilleure solution devrait être d’en exiger purement et simplement la fermeture.

De même que des études géologiques poussées, assurer un périmètre de sécurité le plus adéquat possible, non seulement aérien mais aussi terrestre devrait être aussi l’une des conditions de la construction de nouvelles centrales. Malgré le renouvellement des normes, le renforcement systématique des équipements et des mesures de sûreté et de sécurité évoqués, les zones géologiques à risque ainsi que la proximité d’agglomérations importantes devraient être évitées, et les zones à faible densité de population privilégiées. Ce qui pose une fois de plus la question de la pression démographique et de sa compatibilité avec un avenir soutenable (cf. bien des posts sur le sujet)…

L’évocation bienvenue des efforts d’Obama en ce qui concerne la création des « Sommets sur la sécurité nucléaire », montre par ailleurs qu’il est possible de mieux faire intervenir les instances politiques sur ces dossiers brûlants, qui doivent faire l’objet de contrôles internationaux indépendants. Il est bien sûr regrettable que ses efforts ne soient pas, là non plus, poursuivis par son successeur.

Mais, comme il est demandé plus tard : l’industrie nucléaire a-t-elle encore les moyens de financer la sécurité indispensable face au risque terroriste actuel ?

On l’a dit, le risque zéro n’existe pas, et il serait illusoire de le laisser croire. Mais, dans ce domaine plus encore que dans d’autres (usines chimiques, construction et entretien de barrages, industrie minière, etc.), il est capital de faire en sorte que ce risque soit réduit le plus possible au moyen des investissements adéquats de sûreté et de sécurité dont certains ont été mentionnés.

Car le défi auquel est confrontée la filière est bien précisé en conclusion (vers 1h43) par Allison MacFarlane, ex présidente de la NRC (Commission de Réglementation Nucléaire des USA) : « Faut-il oui ou non conserver cette industrie si nous pensons que nous ne sommes pas capables de la sécuriser ?»

Si tous les moyens possibles (et il en existe donc) ne sont pas mis en œuvre pour réduire au maximum les conséquences des accidents nucléaires, involontaires comme provoqués, la question de la légitimité de cette industrie se pose en effet incontestablement.

Il incombe donc à ceux qui estiment qu’elle continue à avoir un intérêt de relever le défi.

Pour ma part, comme je l’ai exprimé plusieurs fois, je continue à penser que malgré les risques considérables dont il faut être conscients et sur lesquels Éric Guéret attire notre attention de façon salutaire, la conservation d’une part conséquente de nucléaire dans un mix énergétique est une nécessité (cf. différents posts cités sur la question).

J’ai été pendant longtemps « anti-nucléaire ».

Mais en mettant sur la balance les alternatives qui se présentent (conserver purement et simplement les énergies fossiles, ou bien être obligé d’adosser pour longtemps encore l’intermittence des renouvelables, comme le fait l’Allemagne par exemple, sur une part encore beaucoup trop importante de charbon, puis de gaz), les centaines de milliers de morts annuels passés sous silence qu’elles supposent d’ores et déjà (cf. ci-dessus) ainsi que leur contribution insoutenable au réchauffement climatique, font que  je continue à penser que les risques importants mais en partie surmontables du nucléaire constituent un moindre mal.

Encore une fois, même si le dire peut paraître surprenant, les catastrophes nucléaires que nous avons connues sont peu de chose, malgré leur caractère spectaculaire, par rapport à ces centaines de milliers de morts annuels occultés causés ici et maintenant par le charbon, le pétrole et le gaz, ainsi qu’aux crises gravissimes et aux millions de morts à venir du fait du réchauffement climatique.

Car il faudrait maintenant compléter « Sécurité nucléaire, le grand mensonge » par un autre reportage, tout aussi indispensable, qui pourrait s’appeler « Transition énergétique, la grande hypocrisie ». Avis aux amateurs !

Mais en effet, pour que les dangers du nucléaire, et en particulier celui considérable que représente le terrorisme moderne, ne deviennent rédhibitoires, il faut mettre d’urgence les responsables au pied du mur. Cela fait partie de nos devoirs de citoyens.

Encore merci aux réalisateurs du reportage de nous en faire prendre conscience.

Ajout du 11/12:

Et pour ajouter à la longue série des crimes du « business as usual »:

http://abonnes.lemonde.fr/planete/article/2017/12/11/charbon-petrole-gaz-les-trois-plaies-du-climat-continuent-de-prosperer_5228168_3244.html

Ajout du 09/01/2018:

Ces posts de Sylvestre Huet (voir site ci-contre dans les « favoris »), toujours remarquables:

http://huet.blog.lemonde.fr/2017/12/12/president-macron-encore-un-effort-sur-le-nucleaire/

http://huet.blog.lemonde.fr/2018/01/08/le-nucleaire-chinois-accelere-en-2018/

Ajout du 12/01:

Ce numéro du « 28 Minutes » d’Arte, pour l’intervention de Guillaume Pitron, et son livre « La Guerre des métaux rares » qui vient de sortir (01/2018), aux éditions « Les liens qui libèrent », et dénonce une fois de plus la mystification d’une certaine « croissance verte ».

https://sites.arte.tv/28minutes/fr/guillaume-pitron-migrants-faut-il-rendre-la-mediterranee-infranchissable-28minuten

Ajout du 26/11/2020:

Ce lien à l’important documentaire sur « la face cachée des énergies vertes » et leurs nuisances écologiques, sanitaires et humaines:

https://stultitiaelaus.com/2020/11/25/2476/

D’une transition intellectuelle comme condition de la transition énergétique et démographique. Et encore et toujours du déni et du jésuitisme de certaines de ses justifications.

Les récentes déclarations de Nicolas Hulot à propos de l’impossibilité de tenir le calendrier annoncé de sortie du nucléaire

http://abonnes.lemonde.fr/energies/article/2017/11/09/avis-de-tempete-entre-nicolas-hulot-et-les-ecologistes_5212519_1653054.html

ainsi que celles, moins médiatisées de la ministre allemande de l’environnement Barbara Hendricks au sujet de l’impossibilité de parvenir à une réduction de 40% des gaz à effet de serre produits par l’Allemagne d’ici à 2020

« Das Ziel, die Emissionen um 40 Prozent im Vergleich zu 1990 zu reduzieren, stammt aus dem Jahr 2007. Jetzt sehen wir, dass maximal 32,5 Prozent möglich sind. »

„L’objectif de réduire nos émissions [de gaz à effet de serre] de 40% par rapport à 1990 date de 2007. Nous voyons maintenant que le possible ne sera que de 32,5% au maximum »

(Rheinische Post, 07/11/2017. cf. aussi Le Courrier International 1410 du 9 au 15/11/2017 p. 9).

commencent à confronter ce qu’il faut bien nommer une simple « idéologie anti-nucléaire » relevant de l’affect et de l’émotion à la réalité des exigences de l’écologie réelle.

http://huet.blog.lemonde.fr/2017/11/10/nucleaire-les-chiffres-et-les-mots-dhulot/

Il est pourtant à prévoir que ce genre de confrontation ne fait que commencer, tant l’omerta bien-pensante sur le sujet n’a été que partiellement levée.

Ainsi, lorsque Barbara Hendricks, dans des propos rapportés par le même journal, affirme que « le nouveau gouvernement doit prendre en 2018 des décisions en ce qui concerne la sortie du charbon » (« Die neue Regierung muss 2018 Entscheidungen zum Kohleausstieg treffen« ), elle oublie de préciser que, la sortie du nucléaire ayant été préférée à la sortie du charbon pour des raisons essentiellement démagogiques, cette dernière, qui doit avoir lieu d’urgence si l’Allemagne veut tenir les engagements qu’elle a pris, l’obligera nécessairement à échafauder de véritables usines à gaz. Celles-ci, on le sait, ne feront jamais que remplacer une énergie productrice de gaz à effet de serre par une autre.

On se souvient qu’aux dires mêmes du Fraunhofer Institut, il sera en effet nécessaire d’installer en Allemagne une capacité de production de 95 GW de centrales à gaz, soit une puissance supérieure à celle produite par notre actuel équipement nucléaire.

Transition énergétique versus usine à gaz… ou gazogène. À propos de quelques articles et émissions récentes.

Une sortie trop improvisée du nucléaire, du côté français cette fois, et pour de semblables raisons démagogiques, nous plongerait dans une situation comparable, puisque d’après les calculs de RTE mentionnés par Sylvestre Huet dans l’article cité ci-dessus,

« si l’on maintenait l’objectif de diminuer de 75% à 50% la part du nucléaire dans la production électrique, il faudrait d’une part renoncer à stopper les centrales à charbon (3000 MW), mais en outre construire 11 000 MW de centrales à gaz, soit un doublement du parc à gaz actuel. Une telle stratégie aboutirait fatalement à augmenter les émissions de CO2 du système électrique ainsi qu’à élever fortement le prix de l’électricité »

Perspective confirmée et même largement amplifiée par les calculs de J.M. Jancovici,

https://jancovici.com/transition-energetique/renouvelables/100-renouvelable-pour-pas-plus-cher-fastoche/

qui hérisseront bien entendu – comme d’habitude – les démagogues et les idéologues anti-nucléaires mentionnés plus haut (à charge pour eux de produire des estimations aussi documentées…) mais feront je l’espère réfléchir les écologistes partisans d’une transition urgente vers un monde décarboné.

Transition effective, bien loin de celle annoncée à grand fracas médiatique, qui apparaît hélas de plus en plus comme un nouveau subterfuge permettant à l’hydre productiviste et consumériste de renouveler une fois de plus son règne maléfique.

Car aux marchés juteux de l’éolien et du solaire, voici que s’ajoute celui de la voiture électrique, appelée à dilapider de façon tragique énergie, métaux, lithium, cobalt, etc. pour le plus grand bonheur du capitalisme, le plus grand malheur de nos écosystèmes déjà entrés en agonie, et pour conforter la promesse rassurante – mais combien éphémère – d’un « retour » de la croissance et d’un maintien des emplois.

À propos du retour de la croissance…. et des croissants de Fernand Raynaud

http://abonnes.lemonde.fr/planete/article/2017/11/13/apres-un-plateau-de-trois-ans-les-emissions-mondiales-de-co2-repartent-a-la-hausse_5214002_3244.html

(sur les mirages entretenus de la voiture électrique, cf. par ex.:

https://jancovici.com/transition-energetique/transports/la-voiture-electrique-est-elle-la-solution-aux-problemes-de-pollution-automobile/

et sur l’entrée frénétique dans l’ère périlleuse de « l’économie lithium » et de « l’économie cobalt » :

http://abonnes.lemonde.fr/economie/article/2017/11/05/les-batteries-au-lithium-bouleversent-des-pans-entiers-de-l-industrie_5210504_3234.html

https://reporterre.net/Corruption-pollution-consommation-les-ravages-du-lithium-en-Argentine

http://abonnes.lemonde.fr/economie/article/2017/11/24/cobalt-du-sang-sur-les-batteries_5219724_3234.html

etc.

Tout cela nous renvoie bien sûr à « l’appel des 15 000 » scientifiques de 184 pays, dont le contenu a été récemment publié.

http://abonnes.lemonde.fr/planete/article/2017/11/13/le-cri-d-alarme-de-quinze-mille-scientifiques-sur-l-etat-de-la-planete_5214185_3244.html

Appel ô combien nécessaire et dont on pourrait penser naïvement qu’il devrait faire l’objet d’un large consensus.

On en est pourtant loin, et même si cela provoque l’étonnement, ce n’est hélas, une fois de plus, pas surprenant.

Car, rompant un habituel tabou, ses articles 8 et 13 conseillent de :

8 : réduire encore le taux de fécondité en faisant en sorte qu’hommes et femmes aient accès à l’éducation et à des services de planning familial, particulièrement dans les régions où ces services manquent encore.

13 : déterminer à long terme une taille de population humaine soutenable et scientifiquement défendable tout en s’assurant le soutien des pays et des responsables mondiaux pour atteindre cet objectif vital.

Il n’en faut apparemment pas plus pour soulever discussions et polémiques dont l’émission « 28 Minutes » du 15/11, sur Arte, nous donne quelques exemples.

https://www.arte.tv/fr/videos/075223-058-A/28-minutes/

Mais une fois de plus, on s’étonne (sans surprise…) de la façon dont le débat est d’emblée biaisé, par la présentation même :

Vers 15 mn : « Pour sauver la planète, faut-il changer radicalement les modes de vie et de consommation, ou faut-il mettre moins d’enfants au monde ?» nous demande-t-on.

Mais pourquoi poser cette question sous la forme d’une alternative, d’un aut/aut, ou bien/ou bien ?

Quel genre d’idéologie – évidemment largement développée dans le reste de l’émission – se cache donc sous cette manière d’aborder le problème ?

Alors qu’on sait que les trop rares documents sérieux (rapport Meadows, déclaration « des 15 000 » de la revue Bioscience) recommandent expressément d’agir à la fois sur les deux leviers, celui du changement radical du mode de vie et celui de la régulation démographique.

Et nous voilà donc partis une fois de plus sur les habituelles approches exclusives, puisque M. Gaël Giraud, confirmant l’approche qui est, on le sait, celle du Pape (cf. vers 30mn dans l’émission)

Rien de nouveau sous Frère Soleil. À propos des « langues régionales » et de la démographie pontificale.

affirme que le problème ne relève pas « d’une question de natalité, mais de sobriété énergétique des plus riche, 10% des plus riches émettant 50% des émissions de gaz à effet de serre » (vers15mn45).

[ajout du 24/11: dans la même veine, cf. aussi l’article du même Gaël Giraud ]:

http://abonnes.lemonde.fr/afrique/article/2017/11/24/climat-la-priorite-est-de-reduire-le-train-de-vie-des-plus-riches-pas-la-natalite-des-plus-pauvres_5219657_3212.html

Qui donc le nie, mon cher Père ?

Mais en quoi ce constat devrait-il faire perdre de vue une évidence massive:

le milliard d’africains supplémentaire dans 25 ans, tout comme les centaines de millions d’asiatiques, etc. comme il est dit vers 21mn52, qui comme le soutient le même jésuite « ne sont pas ceux qui posent un problème écologique », n’auront absolument plus, dans 20 ans et encore moins dans 80, la faible empreinte écologique qu’ils ont actuellement.

[sur cette expression, voir mes réflexions dans la dernière partie de mon post de 09/2016] :

Du ridicule (ter). Quand Eiríkr Zemmour donne des leçons de français à Mohamed ; et que les plaisanteries gauloises ne conviennent pas à M. Sarkozy, qui devrait plutôt approfondir la question démographique. Brèves.

Car l’une des énormes failles du débat est bien là : on réfléchit à empreinte écologique constante quand il s’agit de parler des pays en développement.

Or, s’il est vrai qu’actuellement le poids en Hag (hectares globaux. Cf. post ci-dessus) d’un américain est de 10 fois supérieur à celui d’un africain, il n’en sera plus du tout de même dans 20 ans ou dans 80 !

Il ne s’agit certes pas « d’instrumentaliser » l’argument démographique « pour cacher la responsabilité des plus riches » comme le font certains (cf. encore mes remarques sur M. Sarkozy dans le post ci-dessus).

La plupart des défenseurs sérieux de la régulation démographique sont les premiers à dénoncer cette responsabilité.

Mais seulement de se rendre compte que, comme ce fut le cas pour la Chine, pour l’Inde, etc., la croissance démographique s’accompagnera inévitablement d’une croissance de la production et de la consommation, et donc de l’empreinte écologique.

Les 3 ou 4 milliards d’humains supplémentaires à l’orée du XXIIème siècle ne se contenteront certainement pas (et de façon tout-à-fait légitime, en un certain sens) des 0,63hag actuels d’un habitant du Burundi, ou des 0,75 d’un habitant du Bangla Desh, et les 0,36 planètes nécessaires à un haïtien ou un africain en 2017 vont rapidement devenir les 2,11 planètes du chinois actuel, voire nettement plus.

Qui oserait en effet soutenir tant soit peu sérieusement que, compte tenu de ce qui a été dit plus haut concernant la capacité jamais prise en faute du capitalisme d’inventer sans cesse de nouvelles formes de consumérisme permettant de maintenir la mythologie de la croissance, l’Afrique et ses 4,5 milliards d’habitants à l’horizon 2100 pourraient y échapper ?

De même, les progrès de l’éducation provoqueront un important accroissement de la demande légitime de bien être.

[sur la question de la pertinence des prévisions de croissance démographique, cf. toutefois :

De Diogène en politique ; ainsi que des lapins de Fibonacci et de la façon pernicieuse dont ils grignotent nos prévisions, autant économiques que démographiques. Quelques brèves.

Et la question posée par une croissance démographique doublée d’une croissance économique tellement prévisible (et déjà largement en cours) de pays dits « pauvres » ne concerne pas que la seule disponibilité alimentaire, terrestre et halieutique, mais aussi la quantité et de la qualité de l’eau douce, la production d’énergie, les réserves de matières premières,

[sur la notion de « peak everything » cf :

« Apprendre le chemin de l’enfer, pour l’éviter », ou revenir enfin au politique. Réflexion sur « l’effondrement », avec Philippe Bihouix, Pablo Servigne et Raphaël Stevens.

la destruction de la biosphère, de la biodiversité, etc.

On en est désormais assuré, le XXIème siècle verra la disparition des ours blancs, des éléphants, des gorilles, grands singes et de bien d’autres espèces encore. Est-il concevable qu’une Afrique à 4,5 milliards d’habitants dans un monde à 11 milliards puisse rattraper ces crimes contre la biodiversité ?

Sur ce point, l’exemple du Niger utilisé par M. Boillot manque totalement de pertinence : en quoi ses prévisions d’une densité confortable dans un pays harmonieusement développé s’accordent-elles avec un monde dont 65% de la population habiteront les villes en 2025, et plus de 80% dans de nombreux pays ? Le Nigeria et Lagos, et non le Niger constituent sans doute des images bien plus précises de l’Afrique de demain.

De la même manière, laisser entendre que la question de l’optimum de population mondiale n’aurait pas de réponse (vers 22mn) frise la supercherie: les éléments mentionnés ci-dessus (épuisement des ressources naturelles, « peak everything », réchauffement climatique, baisse des réserves halieutiques, chute catastrophique de la biodiversité, etc. etc. etc.) montrent clairement que si nous ne savons effectivement pas déterminer quel chiffre inférieur aux 7,5 milliards d’habitants que nous sommes actuellement sur terre serait souhaitable pour assurer au mieux la permanence de l’espèce humaine, il est au moins de plus en plus certain que tout dépassement de ce chiffre augmentera désormais considérablement les probabilités de crises encore plus graves.

Pour ma part, mon expérience de l’humanité, riche mais aussi pauvre, m’a démontré, hélas, qu’il est bien plus difficile de renoncer à une voiture et à la magie des dernières technologies électroniques ou autres – surtout quand tant d’incitations économiques, publicitaires, etc. savamment instillées nous y incitent – qu’à la naissance d’un enfant supplémentaire.

La frugalité heureuse est certes indispensable, et, en tant que quasi végétarien de longue date et quelques autres caractéristiques, je suis le premier à en partager entièrement le projet.

Mais nous sommes confrontés à l’urgence.

Et il paraît bien illusoire de penser qu’aux échéances brèves qui conditionnent désormais notre survie dans des conditions acceptables, la conversion de 11 milliards de personnes à ce type d’idéal soit la solution miracle aux problèmes auxquels nous sommes confrontés.

Mieux vaut donc mettre toutes les chances de notre côté, et comme nous le disent les « 15 000 », le rapport Meadows et d’autres analyses sérieuses, envisager ensemble, entre autres composantes, le paramètre économique et le paramètre démographique.

Car « Nous mettons en péril notre avenir en refusant de modérer notre consommation matérielle intense mais géographiquement et démographiquement inégale, et de prendre conscience que la croissance démographique rapide et continue est l’un des principaux facteurs des menaces environnementales et même sociétales ». (Manifeste des 15 000.  C’est moi qui souligne).

On en vient alors à se demander :

Dans quel but s’acharner à vouloir nier ce qui semble relever de l’évidence et de la simple raison ?

En l’occurrence le fait que cette indispensable stabilisation, mieux décroissance économique globale (même si celle-ci doit bien sûr s’effectuer de manière équitable, car la décroissance des riches doit s’accompagner d’une croissance raisonnée des pauvres) doit se conjuguer de façon elle aussi indispensable, avec une stabilisation, mieux, une décroissance démographique elle aussi sélective en fonction des différences d’empreinte écologique.

Et pourquoi donc persévérer dans un tel déni ?

Avec l’âge, je m’aperçois de plus en plus que le fonctionnement humain semble relever de mécanismes fondamentaux, finalement peu nombreux, et qui s’enracinent sans doute pour la plupart dans notre petite enfance. Il est en effet fort probable que nous restions jusqu’à la fin de notre vie de grands enfants…

J’ai en particulier fait état, dans quelques-uns de mes derniers posts,

du « fantasme de toute puissance », qui me semble expliquer bien des choses dans le domaine politique tout autant que religieux, mais aussi cette étrange frénésie qui nous pousse à croire de façon totalement irrationnelle à la possibilité d’une croissance infinie dans un monde fini ;

de l’antagonisme entre les constantes normatives « à valeur propulsive », qui permettent aux organismes de se maintenir en vie malgré les conditions changeantes de leur environnement, et les constantes normatives « pathologiques », à valeur répulsive « exprimant la mort en elles de la normativité » (G. Canguilhem, Le normal et le pathologique, Paris, PUF 1998 (7) p. 137) ; le difficile équilibrage de ces constantes rendant compte lui aussi d’une grande partie de nos comportements, psychiques, sociaux, politiques, religieux, etc.;

ou encore du « wiederholungzwang », dont parle Freud, cette pulsion de répétition qui fait que nous nous enfermons dans des névroses morbides qui elles aussi empêchent tout renouvellement de nos manières d’être et de penser…

Qu’il me soit permis d’évoquer un autre aspect, auquel j’ai déjà fait allusion: la curieuse démission de l’esprit critique devant l’argument d’autorité. Il se conjugue d’ailleurs bien souvent avec quelques uns des précédents.

Ce mécanisme fréquent, qui se manifeste en particulier dans les organisations fortement structurées et dans lesquelles certaines personnes occupent la fonction de « maître à penser », de « gourou », etc. entraîne, chez des esprits pourtant par ailleurs clairvoyants et pertinents, une étonnante perte de discernement et de bon sens dès qu’entre en jeu la parole d’un « maître », d’un « Guide », d’un « Pape », une « ligne du parti », etc.

J’en avais fait état à propos des étonnantes allégations de Lucetta Scaraffia, féministe catholique, pourtant capable de justifier n’importe quelle incongruité dès qu’il s’agit de défendre la parole d’un Pape:

(cf. la deuxième partie du post :

À propos de quelques démissions récentes et de remarques de P. Rosanvallon. Et sur l’admirable Mme Seyran Ates et la situation des femmes dans la mosquée et dans l’Église. Sur l’ambiguïté des « emplois verts ». Enfin, sur la corrida et la mort d’Iván Fandiño. Quelques brèves.

Certes, les motivations sont diverses, et les arguments de M. Boillot, légitimes bien que très contestables du fait des éléments évoqués ci-dessus, ne relèvent certainement pas de ce mécanisme*.

Mais que dire lorsqu’un père jésuite, d’une compétence par ailleurs largement reconnue, reprend quasiment mot pour mot des thèses qui sont, depuis bien longtemps, celles du magistère catholique ?

Bien sûr, une exégèse « à la Dupanloup »,

Archi-archives de Stultitia. 2006: Ne pas hurler avec les Dupanloup

soutiendra que les autorités catholiques ont toujours été ouvertes à la question démographique, et quelques théologiens courageux, comme Henri Wattiaux ou Bernard Holzer s’engagent courageusement contre l’emprise de certaines constantes normatives « pathologiques ».

Mais il s’agit d’exceptions et en faire la règle relèverait une fois de plus de la supercherie.

Car il faut le reconnaître, dans la production de l’Église sur le sujet,

« un simple décompte montre que les déclarations strictement natalistes sont bien plus nombreuses que les déclarations de natalisme raisonné. En outre, le natalisme raisonné est restreint à la seule survie de la famille, et ne tient nullement compte de l’intérêt général (surpopulation nationale ou régionale). Il découle de ce natalisme fondateur que la doctrine officielle de l’Église est presque muette sur le problème posé aux pays en voie de développement par une croissance démographique trop soutenue. En fait, la position de l’Église sur le lien population-développement est restée constante depuis la première conférence de l’ONU sur la population (Bucarest 1974): il n’est pas prouvé qu’une trop forte croissance démographique soit néfaste, même dans les pays très pauvres, et l’accent doit être mis avant tout sur la répartition économique (le partage mondial des richesses et  l’échange égal). (…). Les autres positions de l’Église découlent « naturellement » de cette doctrine fondamentale : refus absolu de l’avortement (au risque d’admettre une surmortalité féminine liée à des avortements clandestins) même si la famille n’est pas en mesure d’accueillir économiquement le nouveau venu ; admission du bout des lèvres de pratiques de limitation des naissances, à condition qu’elles ne recourent pas à des moyens chimiques (seule est admise la méthode Billing, à l’efficacité faible hors des milieux favorisés de l’Europe occidentale). (R. Valette, Le catholicisme et la démographie. Église, population mondiale, contrôle des naissances. Éditions de l’Atelier/Éditions ouvrières, Débattre 1996. Recension dans: Population, 1997, vol. 52).

Bucarest 1974, R. Valette 1996, Laudato Si 2015, Gaël Giraud 2017: « Rien de nouveau sous Frère Soleil », comme je le disais dans mon post du 15 août 2015.

Ni en ce qui concerne l’approche de la question démographique;

Ni en ce qui concerne la question de la contraception qui lui est liée : si les pays catholiques sont peut-être ceux dont la natalité est la plus basse, comme le dit M. Giraud, il faut rappeler que la maîtrise par les femmes de leur sexualité et de leur fécondité ne s’est aucunement réalisée avec l’Église catholique, mais bien et toujours contre elle.

Et si l’accès au développement et à l’éducation des femmes en particulier constitue en effet un élément essentiel de la transition démographique, la maîtrise de la contraception que ces avancées rendent possible n’est là encore due qu’au combat des femmes, et certes pas à la bienveillance quelque peu paternaliste et infantilisante d’une institution noyautée par les mâles.

Dommage donc qu’une personne aussi compétente et avisée que M. Giraud se laisse prendre par ce genre de discours issus d’une dogmatique intemporelle sans rapport avec les urgences écologiques.

Le courage, la pertinence scientifique et l’équilibre de « l’appel  des 15000 » demandait une approche autrement réfléchie.

*Ajout du 23/11:

Le dogmatisme religieux irréfléchi, catholique en particulier, constitue une partie des motivations qui rendent compte de la permanence du déni en ce qui concerne la question démographique.

Mais un tel déni relève bien sûr aussi d’autres raisons.

Parmi celles-ci, on pourrait évoquer le fait qu’une limitation généralisée des naissances met en cause l’une des dynamiques animales et humaines les plus puissantes et les plus partagées, celle de la procréation et de la parentalité. La plupart d’entre nous sommes en effet impliqués dans cette dynamique, et, étant sur ce point juges et parties, déjà mères et pères de famille ou ayant l’intention de le devenir, il est difficile d’attendre de nous une analyse impartiale de la question.

Il faut pourtant répéter qu’une approche telle que celle d’A. Weisman

Politique, démagogie, démographie. Une petite recension d’Alan Weisman : « Compte à rebours. Jusqu’où pourrons-nous être trop nombreux sur terre ? »

ne prône une politique généralisée de l’enfant unique que sur 3 ou 4 générations, le temps de revenir à un optimum démographique compatible avec notre environnement. Une fois atteint cet optimum, une politique le plus possible respectueuse du taux de remplacement (environ 2,05 enfants par femme) qui n’est pas très éloigné de la situation que connaissent actuellement bien des pays, pourrait se substituer à la politique de l’enfant unique.

Une telle perspective n’a donc rien d’inaccessible. Encore moins s’agit-il d’un terrorisme malthusien.  À mon sens, elle est même autrement réaliste que celle qui consiste à croire que l’être humain serait capable de renoncer à une bonne partie de son bien-être matériel, ce qui n’a jamais eu lieu que sous la contrainte ou par la guerre.

Comme nous le savons, la décroissance démographique s’est produite, elle, sans contrainte dans la plupart des pays développés. Dans notre situation d’urgence, il s’agirait seulement de l’accompagner et de l’accélérer.

Comme je le disais dans ma recension d’A. Weisman (cf. lien plus haut), en en citant les p. 255-267:

[l’Iran] après une période de politique nataliste forcenée, et devant la catastrophe démographique et la famine que celle-ci était sur le point d’entraîner, a adopté une politique incitative de réduction des naissances par l’enfant unique et par la mise à disposition gratuite des moyens contraceptifs (sans pour autant accepter l’avortement), qui a constitué un succès sans précédent qui pourrait servir d’exemple pour notre évolution future.

Hélas, cette politique sensée n’a pas été maintenue, et le retour de la croissance démographique pour des raisons de domination géopolitique représente à nouveau pour l’Iran une menace considérable :

http://www.lemonde.fr/planete/article/2014/12/06/l-iran-menace-de-devenir-un-immense-desert_4535823_3244.html

Une incitation par des mesures fiscales adéquates accompagnées de mesures éducatives et de la gratuité des moyens contraceptifs – féminins comme masculins – pourrait avoir une efficacité réelle et rapide.

L’argument éculé et pernicieux de la « liberté » du choix du nombre des enfants étant de plus bien idéologique.

Il serait bon que quelques jésuites aillent enquêter sur le terrain pour savoir si les femmes qui ont 7 ou 8 enfants dans le Sahel ou au Pakistan l’ont librement choisi par respect de quelque précepte religieux nataliste ou par adhésion réfléchie à  l’enseignement de quelque pape ou Église ….

Il y a fort à parier qu’une enquête sur le sujet montrerait qu’une telle situation est due à la soumission des femmes au machisme ambiant qui impose le désir de l’homme, ainsi qu’aux contraintes sociales.

Une autre motivation importante en ce qui concerne le déni du péril démographique me paraît relever des séquelles d’une approche marxiste, consciente ou inconsciente, devenue un habitus de la classe intellectuelle.

Car si l’on postule en effet que la lutte des classes ou que l’antagonisme entre nantis et prolétaires constitue le seul moteur de l’histoire, alors, bien entendu, la question démographique ne se pose pas en tant que telle. Seule se pose celle de l’élimination du capitalisme, unique responsable de tous les maux de notre monde.

Accédons d’abord au Matin du Grand Soir et à son Royaume, et tout le reste nous sera donné de surcroît, y compris la fin du réchauffement climatique, la résolution de la question énergétique et le bien être des 11 milliards d’habitants de la planète à l’horizon 2100 dans une société mondiale délivrée de la guerre et autres crises.

C’est hélas la persistance d’un logiciel de ce genre qui a rendu nos analyses incapables de prendre en compte, entre autres choses, le soi-disant « retour du religieux » jusque dans ses formes pathologiques (cf. EI), la permanence de revendications patriotiques (cf. Catalogne), etc., etc.

N’en déplaise à Marx et à ses héritiers conscients ou inconscients, il y a un bug, ou du moins une insuffisance de l’algorithme. Le paramètre économique est certes important, mais il n’est pas le seul à prendre en compte dans les évolutions de l’histoire. Et les lendemains qui chantent de l’égalité entre pays riches et pays pauvres, s’ils sont bien entendu à rechercher, ne résoudront pas par miracle la question démographique.

Il est d’ailleurs piquant de constater combien ces deux dogmatismes – catholique et marxiste – se conjuguent pour conforter ce qui relève du déni…

Ajout du 24/11:

Un article qui tombe à point pour illustrer ce qui précède:

http://www.lavoixdunord.fr/272369/article/2017-11-24/philippines-echec-du-planning-familial-des-ong-la-rescousse#

Sans commentaires…

PMA. L’éthique supposerait-elle l’incohérence ?

Je précise tout d’abord – cela ne surprendra en rien les lecteurs de ce blog – que je ne « roule » pour personne, et certes pas pour des émanations soi-disant « catholiques » du type de la Manif pour tous. J’ai toujours défendu sur ce blog les revendications des homosexuels, leur droit à la reconnaissance et au mariage en particulier.

Mes remarques de ce jour se situent essentiellement au niveau d’une exigence de cohérence.

Car je dois reconnaître mon étonnement.

Même si je suis, pour ma part, partisan d’une prévalence sans ambiguïté des droits de l’enfant sur le droit à l’enfant, que l’on soit hétérosexuel comme homosexuel (cf. l’enfant l’Oréal », selon l’expression du Dr. J.P. Matot : « un enfant, parce que je le vaux bien »),

la référence à « une revendication de liberté et d’égalité dans l’accès aux techniques [médicales] pour répondre à un désir d’enfant »

http://www.lemonde.fr/societe/article/2017/06/27/le-comite-d-ethique-deverrouille-le-debat-sur-la-procreation-medicalement-assistee_5151717_3224.html

par le Comité consultatif national d’éthique (CCNE) me paraît marquée d’une incohérence fondamentale :

Outre bien sûr des questions juridiques en suspens concernant le statut du donneur et le droit de la filiation, comment peut-on accepter, en vue de résoudre ce que le CCNE nomme une question d’égalité, de promouvoir une inégalité flagrante, puisque certains enfants vont donc se trouver dans la situation d’avoir droit à une représentation de la diversité des sexes à leur naissance (le fait d’avoir une mère et un père), alors que d’autres en seront privés ?

Les droits de l’adulte à « l’égalité » sont-ils donc à ce point à privilégier par rapport aux droits de l’enfant ?

Si une telle relativisation des droits de l’enfant constitue un choix de société, il faudrait alors l’énoncer clairement, et ne pas se contenter de quelques remarques pudiques, voire désinvoltes, concernant « les conséquences pour l’enfant », considérations qui sont bien loin d’être à la hauteur des interrogations éthiques.

 

Une deuxième incohérence est flagrante.

Car comment accepter « l’ouverture de l’IAD à toutes les femmes », et donc aux lesbiennes, sans prendre en compte  la «  souffrance induite par une infécondité résultant d’orientations personnelles » que peuvent ressentir nombre d’homosexuels hommes ? Pour pallier ce qui est présenté plus haut comme une inégalité, voilà qu’on ouvre une nouvelle inégalité, sexiste cette fois. Les hommes n’auraient-ils donc pas les mêmes droits que les femmes ?

Le fait d’accepter la PMA dans le cas des lesbiennes tout en refusant vertueusement la GPA (refus que je partage entièrement, cf. mes réflexions sur ce point sous le « mot-clef » ci-contre ) est donc au minimum une incohérence, voire une supercherie ou un « cheval de Troie » qui prépare, en dépit des artifices rhétoriques, une autorisation à terme de la GPA. Car celle-ci est bien l’unique façon de rétablir une « égalité » qui se trouve rompue par la discrimination instaurée par l’autorisation de la PMA pour toutes les femmes.

Là encore, s’il s’agit d’un choix de société, il faut l’annoncer clairement, et ne pas se cacher derrière des incohérences qui ouvrent la porte à la supercherie.

 

Enfin, ne va-ton pas un peu vite en besogne ? Car une autre question éthique fondamentale est celle de l’accès à la médecine à des fins non thérapeutiques.

Sur ce point, il peut paraître en effet bien léger d’invoquer des « souffrances induites » par des caractéristiques « résultant d’orientations personnelles ».

On le sait, l’évaluation de telles souffrances dans le cas de demandes de modifications de l’identité sexuelle fait l’objet de protocoles psychologiques et médicaux très exigeants.

Qu’en sera-t-il de l’évaluation de telles « souffrances » dans le cas de l’homosexualité féminine ? Ne risque-t-on pas de passer un peu facilement de la « souffrance » au caprice ?

Plus largement, l’utilisation de la médecine à des fins non-thérapeutiques constitue de nos jours l’une des « boîtes de Pandore » les plus problématiques en ce qui concerne l’avenir de l’humanité. Peut-être serait-il sensé de ne pas créer à la légère des jurisprudences sur lesquelles il risque d’être bien difficile de revenir.

Qu’en sera-t-il désormais des critères de la « souffrance » ? Je peux souffrir très réellement de me sentir trop petit, ou de ne pas courir aussi vite que les autres. Telle cette personne pourvue de jambes normales, mais  qui demandait à ce qu’on lui pose des prothèses de titane pour courir plus vite.

Certains envisagent avec sérieux le marché juteux – et désormais bientôt accessible – de la greffe d’utérus chez l’homme en vue de pallier la « souffrance induite par une infécondité » que ressentent certains.

La difficulté d’évaluer la « souffrance » ouvre donc la porte à une casuistique fort complexe, qui risque de donner lieu à bien des abus, et certainement des trafics.

De plus, son invocation dans le cas de l’homosexualité risque de ramener le vieux spectre dépassé de l’assimilation de celle-ci à une maladie.

Or, je ne pense pas qu’il s’agisse là d’un retour souhaitable.

 

Je pense pour ma part que la diversité des « orientations personnelles » possibles fait signe vers une incomplétude foncière caractéristique de notre condition d’être humain.

De la même façon que certaines et certains sont attirés par l’autre sexe, certaines et certains sont attirés par le même.

De la même façon que certaines ou certains sont attirés par la maternité ou la paternité, certaines ou certains ne se conçoivent pas dans cette orientation de vie.

On sait que, contre certaines idéologies, religieuses en particulier, le fait d’assumer ce refus a ouvert à des approches fécondes d’une féminité et d’une masculinité dissociées de la maternité et de la paternité. Dissociation revendiquée d’ailleurs lors des mouvements de libération sexuelle des années 70…

Or, chaque orientation de vie entraîne à la fois des richesses et des deuils. Les deux aspects constituant notre chemin d’accès à la maturité, qui passe par le fait d’assumer cette incomplétude qui est la nôtre.

L’engagement dans la voie de l’hétérosexualité entraîne pour moi le deuil de l’homosexualité, et inversement. Et même le fait d’être bisexuel ou transgenre entraîne le deuil de la voie qui permet de se réaliser dans une seule de ces orientations.

L’une des grandes « souffrances » de notre temps n’est-elle pas alors d’avoir laissé penser qu’il pourrait y avoir des « orientations » où tout pourrait se réaliser à la fois sans souffrance et sans deuil ?

L’urgence serait peut-être alors, pour lutter véritablement contre la « souffrance », de savoir dépasser l’illusion de la complétude, du « fantasme de toute puissance » qui en constitue incontestablement l’une des sources essentielles.

Transition énergétique versus usine à gaz… ou gazogène. À propos de quelques articles et émissions récentes.

En attendant que des plus compétents que moi interviennent sur le sujet, quelques rappels et réflexions rapides à propos d’articles et d’émissions récentes.

Le premier article :

http://abonnes.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2017/01/22/en-allemagne-le-charbon-n-a-pas-remplace-le-nucleaire_5066912_4355770.html

nous permet de corriger un contre-sens : si, en effet, le début de « sortie du nucléaire » a bien signifié jusqu’en 2013 en Allemagne un accroissement de l’utilisation du charbon pour la production d’électricité, ce n’est désormais plus le cas.

Et si les objectifs ambitieux de réduction des émissions de gaz à effet de serre n’ont pour le moment pas été tenus, ces émissions ont tout de même baissé de 2% depuis 2011.

Bonne nouvelle ! Dont acte.

La mauvaise étant, on le sait, la part décroissante mais toujours largement prépondérante qu’occupe le charbon (et donc les très importantes émissions qu’il produit) dans le mix énergétique allemand, comme le confirment les graphiques du Fraunhofer Institute, organisme de référence en Allemagne.

https://www.energy-charts.de/energy_pie.htm

Ce sont en gros ces chiffres qui sont repris lors du « 28 Minutes » d’Arte sur le sujet :

http://www.arte.tv/guide/fr/068401-102-A/28-minutes

(en particulier vers 26mn).

Tout en souhaitant que le processus engagé tienne les promesses prévues et que les améliorations s’accélèrent, on peut bien évidemment, avec nombre d’experts, souligner le coût exorbitant (de l’ordre de 500 milliards d’euros) d’une baisse des émissions qui reste, pour le moment du moins, quasi anecdotique (2%) pour un pays qui demeure l’un des champions d’Europe de production de gaz à effet de serre.

Bien sûr, il reste aussi légitime de se demander si, d’un point de vue strictement écologique, et considérant l’impératif premier de lutte contre le réchauffement climatique, une « sortie du charbon » n’était pas plus urgente qu’une sortie du nucléaire….

Des vertus comparées du surf et de la plongée sous-marine, ou quand la transition énergétique suppose la stabilité démagogique. Ainsi que du bon usage de Mr. Jancovici.

Quoiqu’il en soit, l’élève devrait faire mieux dans l’avenir, du fait du développement en cours des renouvelables. Il faut donc attendre pour juger. Cela fait bien sûr partie de tout processus sur le long terme.

Le problème est alors de savoir si le plus long terme ne devra cependant pas inclure quelques ajustements douloureux, autant en ce qui concerne les émissions qu’en ce qui concerne les coûts, financiers comme environnementaux.

Car si cela n’apparaît pas dans les articles en question, on sait depuis longtemps, et l’expérience le prouve amplement (cf. le cas de l’Espagne en particulier, illustré ci-dessous

https://jancovici.com/transition-energetique/renouvelables/pourrait-on-alimenter-la-france-en-electricite-uniquement-avec-de-leolien/ ),

que l’usage des sources d’énergie intermittentes, en l’absence sans doute durable de moyens de stockage efficaces (utilisation déjà maximale en Allemagne comme en France des sites capables de recevoir des STEPS – Stations de Transfert d’Énergie par Pompage en particulier, qui, en utilisant le trop plein ponctuel d’énergie éolienne ou solaire pour remonter l’eau dans des lacs de barrage, constituent le mode de stockage le plus performant – plus de 60% de l’énergie de départ y est préservée -), exige d’adosser de telles énergies à des sources non intermittentes afin de pourvoir à une demande accrue lors des pics de consommations (hivernaux en particulier) en l’absence de soleil et de vent, lorsque les éoliennes et les panneaux photovoltaïques ne produisent que quelques pourcents de leur capacité théorique.

Le même institut de référence (Fraunhofer, plus ou moins équivalent de notre ADEME) nous met sur la piste de ce qui sera probablement à terme la solution allemande de l’EnergieWende (« tournant » ou « transition » énergétique ») :

Reprenons les propos de S. Huet :

Les chercheurs [ de Fraunhofer] ont simulé un système électrique fonctionnant heure par heure et sur une année entière à partir d’énergies renouvelables, en prenant comme base des besoins le succès d’une politique d’économie d’énergie, de diminution de la consommation d’électricité d’environ 25% par rapport à aujourd’hui.

Le scénario 100% renouvelables, basé sur une alimentation autarcique en énergie et sur des potentiels techniques considérés comme réalistes, comprend, en termes de puissance installée :
► 170 GW d’éolien terrestre et 85 GW d’éolien en mer (soit 255 GW contre 29 GW actuels en tout).
► 200 GW de photovoltaïque.
► 70 GW de centrales dites Power-to-Gas, prévues pour transformer l’électricité d’origine renouvelable en gaz (hydrogène utilisé comme tel ou peut-être méthanisé) lors des périodes de production excédentaires par rapport à la demande.
► 95 GW de centrales à gaz utilisées en «back-up», lorsque la production d’origine renouvelable n’est pas suffisante, et optionnellement couplées à des systèmes de récupération de la chaleur pour réinjection dans les réseaux de chaleur.

http://sciences.blogs.liberation.fr/2013/01/08/electricite-le-cas-allemand/

Précision: pour les germanistes, cf:

https://www.ise.fraunhofer.de/content/dam/ise/de/documents/publications/studies/studie-100-erneuerbare-energien-fuer-strom-und-waerme-in-deutschland.pdf

ainsi que le communiqué de presse de Fraunhofer du 11/12/2012:

https://idw-online.de/en/news506429

 95 Gigawatt zentrale Gaskraftwerke (…) würden für die Rückverstromung sorgen; diese Kraftwerke dienen der komplementären Stromversorgung bei nicht ausreichender Leistung aus Wind und Sonne.

(95 gigawatts de centrales à gaz auraient une fonction de compensation -« back up »-; ces centrales assurant l’alimentation complémentaire lorsque les performances du vent et du soleil ne sont pas suffisantes).

L’institut considère ainsi les 70 GW de Power-to-Gas ainsi que les 95 GW de centrales à gaz comme indispensables pour pallier l’intermittence et permettre d’assurer la relève de l’éolien et du solaire en cas de « coup dur » climatique ou autre. Lorsqu’il n’y a ni vent ni soleil en quantité suffisante, la totalité de l’alimentation en électricité doit être rapidement assurée par « autre chose », en quantité suffisante pour remplacer les sources défaillantes. Cet « autre chose » devant, en toute logique, assurer une alimentation à peu près équivalente aux sources auxquelles elle se substitue.

D’où la nécessité d’un double système d’approvisionnement, qui explique « l’énormité » de la puissance devant être installée dans la perspective d’un important développement du renouvelable intermittent.

L’énormité de ce chiffre peut être mesurée en le comparant à la puissance installée en France actuellement, soit environ 125 GW, dont 64 GW de centrales nucléaires. Ainsi, le seul parc de centrales à gaz serait d’une puissance supérieure au parc nucléaire français actuel. Au total, environ quatre fois plus de capacités de production, pour une production réelle de même ordre de grandeur. C’est évidemment le prix de l’intermittence des vents et du Soleil. Un tel dispositif suppose également la construction de plusieurs milliers de kilomètres de lignes à Très haute tention (THT) pour acheminer l’électricité éolienne du nord vers le sud du pays. [c’est moi qui souligne]. (Id.ibid.).

Si on en croit le bon vieil Ockham, qui pensait en se rasant que « Entia non sunt multiplicanda praeter necessitatem », (« Les entités ne doivent pas être multipliées au-delà du nécessaire ») ou, dans une traduction un peu plus lâche mais adaptée à notre problématique : « pourquoi vouloir à tout prix ( !) le double ou le quadruple au lieu de se contenter du simple ? »), on a semble-t-il quelques raisons supplémentaires de se demander :

Était-il vraiment nécessaire et urgent de remplacer une installation déjà gigantesque (l’équipement nucléaire) qui fonctionnait en ne produisant que très peu d’émissions, par deux installations, chacune tout aussi gigantesque (l’équipement « renouvelable » plus son « double » indispensable en power-to-gas et centrales à gaz), qui, outre leur coût considérable, continueront à produire des gaz à effet de serre (pour ce qui est des centrales à gaz) ?

Dommage donc que les articles et débats mentionnés s’arrêtent aux quelques pourcents laborieusement gagnés sur les émissions, et que cet arbre, certes séduisant, nous cache la forêt de la persistance encore durable du charbon, et, pour réguler l’intermittence, de son remplacement expressément prévu par … des centrales à gaz ayant une capacité de production plus importante que nos centrales nucléaires !

Dans quel but occulter systématiquement dans la plupart des médias une telle « usine à gaz » ?

Et puisque nous en venons aux arbres et aux forêts, nous voici ramenés en France avec la parution du dernier scénario de l’association négaWatt :

http://www.lemonde.fr/planete/article/2017/01/25/le-scenario-d-une-france-100-renouvelable_5068583_3244.html

https://negawatt.org/

pour le « dossier de synthèse » :

https://negawatt.org/IMG/pdf/synthese_scenario-negawatt_2017-2050-2.pdf

Car, si je comprends bien, le rôle rempli dans le scénario allemand de Fraunhofer par le gaz en vue de pallier l’intermittence de la puissance installée en renouvelables tels que l’éolien et le solaire, serait tenu dans notre scénario français par un recours massif à la « biomasse solide », c’est-à-dire, essentiellement, au bois.

Ce schéma «dans la droite ligne de ses prédécesseurs » (p. 3 de la Synthèse 2017) reprend en partie le précédent rapport (2011) de négaWatt

https://negawatt.org/IMG/pdf/scenario-negawatt-2011_dossier-de-synthese.pdf

quant à l’utilisation du bois, mais en nettement plus ambitieux, puisqu’il s’agit désormais de pourvoir non seulement à la production d’électricité, mais de subvenir à la totalité des besoins en énergie de la France.

D’emblée, le propos paraît séduisant, puisqu’à la différence du cas allemand, et tout en plaçant au premier rang l’indispensable sobriété et l’efficacité énergétique (d’une façon encore plus radicale que nos voisin, cf. p. 27ss de la « Synthèse 2017 »), il fait appel à une ressource renouvelable – le bois donc – dont on sait que le bilan carbone est « neutre », puisque le Co2 que dégage sa combustion est absorbé en quantité équivalente par les forêts qui le produisent.

La régulation de l’intermittence, problème essentiel de l’utilisation de l’éolien et du solaire, se ferait donc dans ce cas en utilisant une ressource elle-même renouvelable, tout en réduisant la question du stockage de l’énergie, puisque le bois, comparable en cela aux énergies fossiles, est disponible à la demande. Il suffit de gérer les forêts et l’approvisionnement.

Certains aspects seront, je l’espère, abordés par des études critiques plus précises que ce que le citoyen lambda que je suis peut se permettre, mais il me semble intéressant de poser quelques questions qui me paraissent de simple bon sens :

Tout d’abord en ce qui concerne le thème, essentiel, de la « sobriété » :

Au total, la consommation d’énergie primaire est réduite de 66% en 2050 par rapport à son niveau de 2015 (Synthèse 2017, p. 32).

Signalons que le modèle allemand du Fraunhofer Institute prévoit de son côté une réduction de consommation de 25%.

Comment comprendre une telle divergence entre les projections ?

Nos voisins d’outre-Rhin ne nous donnent-ils pas sur ce point une leçon de réalisme et de prudence ?

Surtout lorsqu’on nous rappelle (Synthèse 2017 p. 14) :

« Réalisé à l’échelle de la France métropolitaine, l’exercice tient compte d’une évolution de la population conforme à la “projection centrale” de l’INSEE. Celle-ci, restée inchangée par rapport à celle du scénario de 2011, prévoit une population atteignant 72millions d’habitants en 2050, contre 65 millions aujourd’hui ».

Réduire notre consommation d’énergie primaire de 66% avec 7 millions d’habitants en plus, même en invoquant des « gains en efficacité » bien hypothétiques et bien difficilement chiffrables, ne paraît-il pas bien aventureux ?

Et, une fois de plus, la question de la décroissance démographique, pourtant essentielle pour l’avenir de notre planète, n’est pas posée…

Cf.

Politique, démagogie, démographie. Une petite recension d’Alan Weisman : « Compte à rebours. Jusqu’où pourrons-nous être trop nombreux sur terre ? »

De plus, qu’en sera-t-il de la disponibilité réelle de la “biomasse solide” évoquée ?

Le scénario précédent de négaWatt (cf. lien ci-dessus, Synthèse 2011), alors même qu’il limitait ses ambitions à la seule production électrique, avait fait l’objet de critiques l’accusant de surévaluer les possibilités de la filière bois, incapable à elle seule de compenser le déficit des autres renouvelables (éolien, solaire) pour assurer nos besoins en énergie.

Du moins sans remanier d’une façon difficilement acceptable nos paysages et toute notre culture agricole (expansion de la forêt au détriment des autres cultures, restriction drastique de l’élevage, etc.).

Par ex :

http://imposteurs.over-blog.com/article-une-analyse-critique-du-scenario-negawatt-par-ailanthus-invictus-94312604.html

http://imposteurs.over-blog.com/article-une-analyse-critique-du-scenario-negawatt-2eme-partie-par-ailanthus-invictus-95129475.html

[Ajout 11/02]: Pour rappel:

http://www.sauvonsleclimat.org/documentsslchtml/etudeshtml/analyse-du-scenario-negawatt-2011/35-fparticles/943-analyse-du-scenario-negawatt-2011.html#_ftn1

http://www.sauvonsleclimat.org/documentsslchtml/etudeshtml/reflexions-sur-la-biomasse-energetique/35-fparticles/951-reflexions-sur-la-biomasse-energetique.html

Critiques que le scénario 2017 ne prend pas en compte, alors même que l’énumération des ressources à mobiliser ne paraît ni très précise ni très convaincante :

La biomasse utilisée pour l’énergie provient essentiellement de matières dérivées d’autres usages, dans une logique de priorité des fonctions. Pour le bois, il s’agit principalement de productions liées à du bois utilisé comme matériau (construction et industrie, dont les nouveaux usages de matériaux biosourcés en substitution aux hydrocarbures) et aux opérations de sylviculture permettant d’assurer une meilleure adaptation de la forêt au changement climatique; de sous-produits générés à chaque stade de transformation et de consommation de produits à base de bois; et de la valorisation des arbres «hors forêt», notamment de l’agroforesterie (Synthèse 2017, p. 25).

Le biogaz est produit également à partir de résidus de cultures, de déjections d’élevage, de biodéchets, et de couverts végétaux (id. ibid., p.25).

Mais qu’en sera-t-il alors si, dans le même temps, l’agriculture doit se passer de plus en plus des intrants chimiques ? L’agriculture biologique qu’il faudra développer devra-t-elle disputer « résidus de cultures », « déjections d’élevage », « biodéchets » et autres « couverts végétaux » à la production d’énergie ?

Surtout lorsqu’on nous ajoute que :

Le scénario négaWatt 2017 prévoit une production de biocarburants 2nde génération à partir de matériaux ligno-cellulosiques (paille, bois) pour les usages qui semblent difficilement pouvoir être assurés par le gaz et l’électricité et nécessitent des carburants liquides, comme l’aviation (Synthèse 2017, p.26).

Non contente de remplacer le gaz et le nucléaire et d’assurer la régulation de l’intermittence des renouvelables, faudra-t-il encore que la « biomasse solide » fasse tourner les tracteurs et voler les avions avec des carburants de substitution ?

Si « plus de 40% [de notre énergie proviendra] de la biomasse » (Synthèse 2017, p.32) on est en droit de se demander, s’il ne faudra pas considérablement élargir nos frontières pour cela…

Ou recourir à une importation massive, ce qui constituerait une façon de déplacer les problèmes, et certainement pas une bonne nouvelle écologique.

Malgré les gains gigantesques (présumés du moins…) en sobriété (cf. remarques ci-dessus et la comparaison avec le modèle allemand) et en efficacité énergétique, et compte tenu de ce qui a été dit plus haut sur le nécessaire redoublement des capacités installées de production, peut-on vraiment imaginer que le fait de pallier la disparition des énergies fossiles (pétrole, gaz, nucléaire), essentiellement par la « biomasse solide » ne signifiera pas un bouleversement radical du paysage et de l’agriculture, du fait d’une explosion sans précédent de la demande en bois ?

Et s’il nous est certes vertueusement affirmé que

« Afterres2050 pose comme principe de ne pas dédier de terres à la seule production d’énergie » (Synthèse 2017, p.25),

[précision : Afterres 2050 est un modèle plus spécifiquement agricole supposé par le scénario négaWatt. Il est évoqué de cette façon dans la « Synthèse » du « Scénario négaWatt 2011 », p.11-12 :

le scénario Afterres2050 applique la même démarche de sobriété et d’efficacité à toutes les étapes de la chaîne agricole : maîtrise des besoins, réduction des pertes et des gaspillages, recyclage des déchets organiques, etc. Ce scénario est notamment centré sur une évolution de l’alimentation visant un meilleur équilibre nutritionnel et une réduction des surconsommations actuelles de glucides (sucres), de lipides (graisses) et de protéines animales. Le régime alimentaire de 2050 comprend ainsi environ moitié moins de viande qu’aujourd’hui, et aussi moins de lait. Il contient en revanche une part accrue de fruits, de légumes et de céréales. Ce rééquilibrage a un effet bénéfique aussi sur l’énergie et les surfaces disponibles : l’élevage consomme bien plus de surface et d’énergie que les productions végétales, et nous avons atteint un niveau de consommation de viande qui n’est pas soutenable à l’échelle de la planète. Le scénario Afterres 2050 prévoit donc une division par deux des cheptels et une division par cinq de l’élevage intensif.]

Il me semble tout de même légitime de se demander si, en dépit de ces précisions et de la modification écologiquement nécessaire de nos pratiques alimentaires, on ne nous refait pas à nouveaux frais le coup des biocarburants, fausse bonne solution dont on sait qu’elle ravage encore des écosystèmes et des agricultures de la planète dans le but de fournir la sacro-sainte énergie.

Et malgré ma vieille allergie à Heidegger, ne peut-on voir dans de tels bouleversements une trace de ce « Gestell » dont parle le philosophe, de cet « arraisonnement » par l’homme d’une nature qui se trouve mise en demeure de répondre aux besoins de l’être humain, alors que la voie de l’écologie serait que nos besoins (et notre démographie…) se conforment à ce que la nature peut raisonnablement nous offrir sans risque ?

Quelques interrogations plus marginales, pour finir :

« La mise en œuvre du scénario négaWatt permet d’éliminer d’ici 2050 la quasi-totalité des émissions de gaz carbonique (CO2) dues à tous les secteurs d’activités en France, et de réduire considérablement les émissions de tous les autres gaz à effet de serre ». (Synthèse 2017, p.33).

Certes, on a dit que la biomasse constitue une ressource « neutre » en ce qui concerne la production de gaz carbonique.

Dans quelle mesure est-il pour autant légitime d’affirmer que son exploitation dans des proportions telles qu’elle occuperait une place prépondérante dans le mix énergétique du futur ne sera pas la cause d’autres types de pollution ? Les particules fines issues de la combustion du bois de chauffage et du pétrole ne constituent pas des gaz à effet de serre. Elles n’en sont pas pour autant dépourvues de nocivité pour l’environnement et l’être humain. Qu’en sera-t-il lorsque des centaines de TWh seront produits par des centaines de centrales à bois ?

Et encore ces affirmations d’un optimisme si déroutant qu’il semble frôler la naïveté :

Les moyens de flexibilité aujourd’hui disponibles (hydraulique de barrage, stations de pompage-turbinage, centrales thermiques d’appoint, effacement des industries électro-intensives, importations, …) sont largement suffisants pour faire face à une augmentation sensible de la contribution de ces deux filières, par ailleurs complémentaires en termes de saisonnalité et de localisation.

Ce n’est que lorsqu’elles atteindront des taux élevés de pénétration qu’il sera nécessaire de disposer de davantage de moyens de stockage permettant de déplacer dans le temps des quantités d’énergie importantes.

Depuis les volants d’inertie qui agissent sur des temps courts et sur des quantités très faibles jusqu’au power-to-gas, seul capable d’assurer le stockage inter-saisonnier de dizaines de TWh grâce au réseau gazier, en passant par les batteries et l’air comprimé, la gamme des solutions déjà éprouvées ou en cours de développement préindustriel permet d’affirmer que le problème sera résolu, alors même qu’il n’est pas encore apparu. (Synthèse 2017, p. 39. C’est moi qui souligne).

Connaissant les performances dérisoires du stockage par air comprimé comme du power-to-gas, le coût financier et écologique des batteries, on ne voit pas bien ce qui, avec un tel aplomb, « permet d’affirmer que le problème sera résolu », si ce n’est tirer des plans sur la comète ou prendre ses désirs pour des réalités !

De telles « affirmations » ne semblent pas avoir cours en Allemagne. Nos voisins, bien que beaucoup plus avancés que nous en ce qui concerne ces technologies, sont autrement réalistes. Ils se permettent même si peu « d’affirmer » qu’ils prévoient donc dans leur scénario un équipement en centrales à gaz classiques apte à produire plus que nos actuelles centrales nucléaires pour garantir leurs besoins en énergie à l’horizon 2050. En partie bien sûr pour pallier le rendement très faible (environ 10%) du power-to-gas (l’air comprimé et les batteries n’étant même pas envisagés dans leur projet…), et, comme nous l’avons vu, la quasi-impossibilité physique (utilisation déjà maximale des sites adéquats) et sociologique (cf. problèmes posés par le barrage de Sivens, pourtant de dimensions minimes, etc.) d’augmenter la quantité de STEPS.

N’y aurait-il pas alors dans de telles « affirmations » d’optimisme un zeste de désinvolture ?

Du même ordre, peut-être, que celle qui concerne la faisabilité d’une rénovation de 780 000 logements anciens par an jusqu’en 2050 (Synthèse 2017, p. 17).

Là encore, tout comme dans le cas du bouleversement agricole, et outre le coût exorbitant d’une telle opération, on envisage mal la reconversion d’une partie non négligeable de la population française en entrepreneurs ou ouvriers du bâtiment…

Comme je l’ai dit plusieurs fois dans des posts précédents, mes opinions sur la question énergétique ne s’inscrivent dans aucune religion préalable.

J’ai été un temps radicalement anti-nucléaire. Mais, poursuivant un effort d’information et de compréhension que j’espère honnête, je considère pour le moment (je ne demande qu’à changer d’avis, mais je souffre d’une incurable infirmité qui me pousse à évaluer les différents arguments… ) que l’urgence écologique – comme le dirait peut-être M. de la Palisse – serait plutôt d’adosser une sortie des énergies fossiles et l’intermittence des énergies renouvelables sur les sources d’énergie les moins productrices de gaz à effet de serre.

Ceci ne pouvant se produire que dans l’optique plus globale d’une indispensable décroissance, autant économique que démographique.

« Apprendre le chemin de l’enfer, pour l’éviter », ou revenir enfin au politique. Réflexion sur « l’effondrement », avec Philippe Bihouix, Pablo Servigne et Raphaël Stevens.

Politique, démagogie, démographie. Une petite recension d’Alan Weisman : « Compte à rebours. Jusqu’où pourrons-nous être trop nombreux sur terre ? »

Le recours accru au bois fera nécessairement partie d’une telle approche. Et il faut reconnaître à négaWatt le mérite de l’intégrer à son scénario.

Mais est-on véritablement conscient des ordres de grandeur que supposent la complexité et le gigantisme de la transition énergétique que nous avons à promouvoir ?

Ajout du 06/03:

Encore beaucoup d’infos sur le blog indispensable de Sylvestre Huet:

http://huet.blog.lemonde.fr/2017/03/01/electricite-lecons-du-bilan-2016/

Ajout du 15/03:

Quelques articles et études qui commencent tout de même, timidement, à briser l’omerta:

http://www.institutmontaigne.org/presidentielle-2017/propositions/benoit-hamon-climat-environnement-et-agriculture-sortir-progressivement-du-nucleaire

http://abonnes.lemonde.fr/planete/article/2017/03/15/nucleaire-le-defi-couteux-d-angela-merkel_5094554_3244.html

Ajout du 08/06:

Une info qui incite à la prudence en ce qui concerne certaines affirmations de négaWatt:

http://www.lemonde.fr/pollution/article/2017/06/08/la-justice-annule-l-autorisation-d-exploitation-de-la-plus-grande-centrale-biomasse-de-france_5140715_1652666.html

Désolé M. Frans de Waal : il existe bien un « propre de l’homme ». Et même un sale… Et quelques remarques, en attendant mieux, sur « l’effet réversif de l’évolution » de Patrick Tort.

J’aime beaucoup Frans de Waal.

http://abonnes.lemonde.fr/sciences/article/2016/10/10/frans-de-waal-il-est-temps-d-arreter-de-courir-apres-le-propre-de-l-homme_5011270_1650684.html

J’apprécie autant l’homme que ses recherches, que j’ai d’ailleurs mentionnées quelquefois sur ce blog.

Sa persévérance à réhabiliter les « autres animaux » (il faudrait toujours s’exprimer ainsi, plutôt que distinguer systématiquement l’homme et l’animal, comme si l’animalité n’était pas l’élément premier de notre définition) et à démontrer scientifiquement leurs capacités affectives, émotionnelles, cognitives, etc. me paraît être une approche essentielle pour nous situer à notre juste place dans ce « contrat naturel » qui lie depuis toujours l’homme a son environnement.

Ainsi, je le remercie sincèrement et m’émerveille devant ses expériences – et celles de bien d’autres éthologues – qui nous incitent à mieux rencontrer nos cousins, voire nos frères sur le grand arbre de l’évolution.

Je reviendrai peut-être un de ces jours, à propos de la scandaleuse disparition annoncée des gorilles,

http://abonnes.lemonde.fr/planete/article/2016/09/04/la-biodiversite-mondiale-disparait-a-grande-vitesse_4992382_3244.html

sur la magnifique nouvelle de Vassili Grossman intitulée « Tiergarten » et sur la poignante amitié entre Fritzi le gorille et Ramm son gardien.

« Notre race de seigneurs semble croire que le monde entier ne vaut rien à côté d’elle. Des êtres bons, honnêtes, sympathiques et sans défense ont tout perdu, et eux, ils se sont emparés de ce que la vie a de meilleur. Si certains animaux les gênent, ils n’hésitent pas à exterminer toute l’espèce. C’est pour eux du sable, des briques (…). Pourquoi le massacre d’animaux n’est-il pas considéré comme un crime ? Pourquoi ? Un être supérieur doit prendre soin de ceux qui lui sont inférieurs, les protéger comme un adulte protège un enfant » (Tiergarten, dans : V. Grossman, Œuvres, Paris, Robert Laffont 2006, p. 786).

Mais il faut croire que tout spécialiste voit un peu midi à sa porte. C’est une déformation fréquente et compréhensible.

Ainsi, bien des spécialistes de Shakespeare verront dans celui-ci le père de la littérature occidentale, alors que le passionné de Cervantès confèrera ce statut à son préféré, place que lui contestera l’amoureux de Rabelais, etc.

D’une façon similaire, lorsque M. de Waal affirme que, pour ce qui est de la spécificité, il ne nous reste, à nous humains « honnêtement, pas grand-chose », on peut tout de même se demander si son point de vue d’éthologue amoureux des animaux ne relève pas du parti pris qui fausse quelque peu son jugement.

Même s’il signale aussitôt, au bénéfice de l’humain : « Le développement du langage comme moyen de communication symbolique, quand même».

Mais cette précision apparaît comme une concession accordée presque à regret, et ne touchant de toute façon qu’un aspect marginal, plutôt secondaire.

Or, même si on peut penser que le linguiste cède à une même tentation d’hypertrophier sa propre spécialité au détriment des autres, il est tout de même essentiel de l’écouter, afin de rééquilibrer le propos.

Certes, les animaux sont capables de communication, parfois remarquablement complexe et développée, comme nous le montre par exemple l’exemple bien connu du bonobo Kanzi, qui maîtriserait plusieurs centaines de symboles et comprendrait plus de 3000 mots parlés.

Mais cela signifierait-il pour autant que la différence entre l’homme et l’animal serait insignifiante du point de vue de la linguistique et, plus largement, de ce que F. de Waal nomme la « théorie de l’esprit » ?

Cela semble loin d’être le cas, comme nous le confirment nombre de spécialistes.

Parmi de nombreux exemples :

« Aussi spectaculaires soient-elles, les performances des animaux ne sont pas assimilables aux compétences linguistiques, et ceci pour plusieurs raisons. L’une d’entre elles tient aux différences entre les progrès réalisés par les chimpanzés (par exemple Kanzi) et ceux des enfants humains au cours de la période d’acquisition du langage. En premier lieu, Kanzi est beaucoup plus lent qu’un enfant puisque trois années lui sont nécessaires là où une seule suffit au petit d’homme. De plus, au bout de ces trois ans, les combinaisons de lexigrammes et/ou de gestes sont beaucoup moins nombreuses chez le bonobo que chez l’enfant. Enfin et surtout, 96 % des symboles utilisés par Kanzi sont produits dans un contexte impératif, c’est-à-dire sur demande, alors que l’enfant utilise le langage dans un contexte informatif ou déclaratif pour apporter des informations sur le monde. Par ailleurs, si l’on compare les messages produits par Kanzi et sa compréhension des expressions transmises en anglais, on s’aperçoit que les premiers restent en retrait par rapport à la seconde. (…) ». J.Vauclair et B.L. Deputte, « Se représenter et dire le monde : développement de l’intelligence et du langage chez les primates », dans : P. Picq et Y. Coppens, Aux origines de l’humanité. II. Le propre de l’homme, Fayard 2001, p. 308-309.

Lorsque les singes « parlent », ils ne disent pas la même chose que nous. On peut le voir dans ce qu’on appelle les modalités de communication. Il y en a deux principales : injonctive, qui désigne les demandes et les ordres (« viens », « sortons », « donne ») et déclarative, où le langage sert à échanger des informa­tions sur le monde ou sur soi-même. Quand je vous dis : « le chat est dans le jardin », je vous informe de l’exis­tence de cet animal et de sa place. Parmi les énoncés pro­duits par les chimpanzés, même les plus malins comme Kanzi, on ne trouve pratiquement que des injonctions. Chez l’enfant humain, cette modalité injonctive est pré­sente, mais elle cède la place très vite à la modalité décla­rative. C’est une différence capitale : toute la communi­cation animale connue à ce jour semble être de type injonctif. Dans les situations de laboratoire, et contrai­rement à l’enfant, les singes ne produisent pas de mes­sages sur leurs états intérieurs.

Quant au langage proprement dit, il me semble que celui du chimpanzé ne rentrera jamais dans les cadres du langage humain. Je soutiens l’idée d’une discontinuité entre l’homme et l’animal, y compris les primates, pour tout ce qui est des fonctions linguistiques. J.Vauclair, Propos recueillis par N. Journet, Sciences humaines n° 61, p. 12-13.

Une observation intéressante parmi d’autres émanant de D. Premack, dont on connaît la familiarité avec les primates, puisque lui et sa femme ont élevé leurs propres enfants en même temps que des chimpanzés du même âge, et dans les mêmes conditions. Elle atteste elle aussi d’une radicale « discontinuité » :

« Un jeune enfant, avant même de savoir parler, va traîner sa mère vers la fenêtre pour lui montrer tel ou tel objet – pas parce qu’il veut cet objet : simplement pour partager l’excitation de sa découverte avec elle. Cela, je ne l’ai jamais vu faire à un chimpanzé » (D. Premack, dans, J. Dortier ed., Le cerveau et la pensée, Ed. Sciences humaines, Paris 2003(2) p. 203).

Des remarques de cet ordre étant encore confirmées par exemple par André Langaney :

« Les singes sont bien loin de pouvoir, comme nous le faisons, structurer une phrase en sujet – verbe- complément […] Pourtant un chimpanzé peut apprendre jusqu’à 800 et 900 mots, alors que certains créoles n’en comprennent que 600 ». A. Langaney, « Les impossibles dans les origines du langage, dans Pour la science 211(1995)10

« En fait, ce qui distingue vraiment notre espèce des autres, c’est notre langage: nous sommes capables de combiner des mots selon une grammaire pour construire des phrases, et celles-ci acquièrent alors un sens supérieur à ce que donnerait la simple addition des mots entre eux. C’est un langage « à double articulation » des mots et des sens. Seul le cerveau humain est capable de communiquer des informations de cette manière. On a démontré que les grands singes pouvaient apprendre plusieurs centaines de mots, jusqu’à 900 pour cer­tains chimpanzés. Mais ils ne produisent pas spontanément des phrases nouvelles ». Id. dans : La plus belle histoire de l’homme, Seuil 1998, p. 23-24:

Etc. etc.

Ceci nous permettant de comprendre la permanente actualité d’une affirmation de l’un de nos plus grands linguistes :

« Appliquée au monde animal, la notion de langage n’a cours que par abus de termes », (E. Benvéniste, Problèmes de linguistique générale, Gallimard 1966, I, p.56).

Et si, en bons darwiniens, il faut sans doute souscrire à l’affirmation de F. de Waal :

« Nos capacités d’intelligence sont parfois plus développées que celles des autres [animaux]. Mais c’est une différence de degré, pas de nature » (article cité, Le Monde du 10/10/2016).

Cela ne doit pas nous faire oublier qu’une « différence de degré » peut être quasiment « infinie ».

« Les abeilles ne peuvent guère communiquer que trois ou quatre classes de messages […]. Chez les corbeaux, on a inventorié une quinzaine de cris correspondant à des situations ou à des comportements […] dis­tincts […]. D’où vient au contraire que les langues humaines peuvent tout dire, au moyen de milliards et de mil­liards de messages distincts ? » (G. Mounin, Clefs pour la linguistique, Seghers, Paris 1971, p.57).

Fondée sur ce qu’André Martinet, autre géant de la linguistique, nomme la « double articulation », et qui ne se trouve que chez l’homme,

http://www.sfu.ca/fren270/semiologie/page2_9.html

« Le type d’organisation que nous venons d’esquisser existe dans toutes les langues décrites jusqu’à ce jour. Il semble s’imposer aux communautés humaines comme le mieux adapté aux besoins et aux ressources de l’homme. Seule l’économie qui résulte des deux articulations permet d’obtenir un outil de communication d’emploi général et capable de transmettre autant d’information à aussi bon compte », (A. Martinet, Éléments de linguistique générale, A. Colin, Paris 1967, p. 17).

cette différence de « milliards de milliards » de degrés entre le langage humain et la communication animale, si développée soit-cette dernière, rend compte d’une spécificité qui semble bien représenter, n’en déplaise à M. de Waal, un « propre de l’homme » et de ses capacités « spirituelles » : la faculté de développer un monde de significations de façon virtuellement infinie. La créativité linguistique de l’être humain, manifestation de la spécificité de son esprit, n’a en effet pas de limites :

« Cette analyse, qui semble aller de soi maintenant qu’elle est faite, offre pourtant la clef des propriétés mystérieuses du langage humain par rapport aux systèmes de communication des animaux : sa richesse et sa flexi­bilité infinies ». (G. Mounin, Clefs pour la linguistique, op.cit., p.57).

Ainsi le linguiste complète-t-il de façon essentielle les apports de l’éthologie :

Quelles que soient les possibilités des « autres animaux », nos frères, et quelle que soit notre proximité en ce qui concerne la sensibilité et les capacités affectives (peut-être certains animaux développent-ils d’ailleurs sur ce plan des dispositions supérieures aux nôtres, qui sait ?), notre langage témoigne d’un degré de développement cognitif et réflexif sans commune mesure avec celui qu’atteignent ces « autres animaux ».

Le constat évident des réalisations effectuées au cours de son histoire par cet « esprit humain » au niveau cognitif, que ce soit dans la science, dans l’art, dans la littérature, mais aussi dans tout ce qui concerne l’expression de l’éthique, l’organisation juridique et politique atteste de façon indéniable de notre particularité.

À l’évidence, les autres animaux, en dépit des merveilles que constituent leurs systèmes cognitifs respectifs, n’ont pas inventé l’orchestre symphonique ni envoyé des sondes aux limites de notre système solaire…

En somme, malgré les remarquables avancées des sciences expérimentales, nous ne sommes pas très loin de ce que nous disait Aristote, qui, tout en définissant l’homme comme un animal, n’en observait pas moins, dans le Politique (I,2) :

« Seul, entre les animaux, l’homme a l’usage de la parole; la voix est le signe de la douleur et du plaisir, et c’est pour cela qu’elle a été donnée aussi aux autres animaux.

Leur organisation va jusqu’à éprouver des sensations de douleur et de plaisir, et à se le faire comprendre les uns aux autres ; mais la parole a pour but de faire comprendre ce qui est utile ou nuisible, et, par conséquent aussi, ce qui est juste ou injuste. Ce qui distingue l’homme d’une manière spéciale, c’est qu’il perçoit le bien et le mal, le juste et l’injuste, et tous les senti­ments de même ordre dont la communication constitue préci­sément la famille et l’État ».

La fine distinction entre « voix » et « parole » anticipe celle qu’opèrent les linguistes modernes entre la « communication » que nous partageons avec les autres animaux comme avec l’enfant qui ne parle pas encore, et le langage « doublement articulé », qui nous est propre, et qui reflète les capacités si particulières dont est doué notre cerveau, ainsi que le haut degré de réflexivité qui caractérise la conscience que nous avons de nous-mêmes et du monde.

Celle-là-même qui nous distingue « d’une manière spéciale », en nous faisant percevoir « le bien et le mal, le juste et l’injuste », perception à l’origine des règles et des normes qui gouvernent nos Cités, faisant de nous des « animaux politiques ».

Non que les autres animaux manquent d’une certaine perception du bien et du mal, et même du juste et de l’injuste, comme le montrent excellemment F. de Waal et nombre de ses collègues. Ni même, on le sait, qu’ils soient incapables d’élaborer des sociétés structurées.

Mais, alors que la ruche et la harde de loups se renouvellent à l’identique depuis que l’homme les observe, la « Polis » humaine se caractérise, elle, par les formes diverses qu’elle invente au cours de son histoire, depuis les modèles monarchiques jusqu’au modèles communistes ou anarchistes, en passant par les démocraties, les socialismes, les expériences libertaires, etc.

Cette « flexibilité infinie » (cf. G. Mounin) des modèles politiques semble être le reflet même de la « flexibilité infinie » de notre langage et de sa créativité dans l’ordre sémantique. Elle aussi constitue donc un « propre de l’homme ».

Comme le dit excellemment Pascal Picq (lien aimablement transmis par Qear dans le post précédent), l’homme semble bien être « le seul grand singe capable de marcher vers d’autres horizons ».

http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/10/08/homo-le-seul-grand-singe-capable-de-marcher-vers-d-autres-horizons_5010285_3232.html#t3fz3HYV6iHMUkas.99

Or, ne l’oublions pas, cette capacité inédite liée au caractère particulièrement élaboré de notre conscience réflexive est aussi à l’origine d’un autre « propre » de l’homme, que j’ai tout-à-l’heure nommé dans mon titre son « sale ».

Car si les autres animaux manifestent probablement les prémisses de ce que nous nommons « l’éthique »,

« On peut soutenir que l’animal connaît le souci de la communauté, le sens de l’ordre social et l’intériorisation des normes. Dans cette perspective, le sens du bien et du mal s’est développé peu à peu au cours de l’évolution biologique. Ses premiers éléments consti­tutifs sont perceptibles chez les primates autres que l’homme. Il est alors possible d’affirmer que ces derniers possèdent les rudiments d’un système moral (De Waal, 1996; Flack et De Waal, 2000) ». (F. de Waal et B. Thierry, « Les antécédents de la morale chez les singes », dans : P. Picq et Y. Coppens (ed.) Aux origines de l’humanité. Le propre de l’homme, op. cit., p. 442-443).

« la morale ne peut être attribuée à des êtres dépourvus d’un langage symbolique élaboré », comme le reconnaissent eux-mêmes F. de Waal et B. Thierry (id. ibid.).

En d’autres termes, le caractère complexe de la conscience réflexive humaine fait que l’homme est celui qui est probablement capable de faire du bien et du mal, du juste et de l’injuste l’objet d’un choix réfléchi.

Si, au moyen âge, on pouvait encore intenter un procès au taureau qui avait tué son gardien, le développement, en dépit de résistances philosophiques dont on peut penser qu’elles frisent le déni,

« Éternité de l’essence du corps » chez Spinoza et résurrection. Et derechef de Nietzsche et de ses mythes, et de M. Onfray qui gagnerait à lire un peu mieux ses maîtres.(2).

de la réflexion sur la responsabilité, elle-même liée à l’approfondissement de notre connaissance de la réflexivité de la conscience, relègue ces pratiques dans un folklore bien suranné.

De la même manière qu’on ne juge pas un enfant de 4 ans pour un crime qu’il peut avoir commis, le faible développement de la conscience réflexive, et donc de la conscience morale, d’un animal, ferait paraître à juste titre insensé le fait de le traîner devant un tribunal.

Il n’en va pas de même des hommes.

Lorsque je disais plus haut que ceux-ci se caractérisent par une « flexibilité infinie » dans l’imagination des modèles politiques, on sait qu’une telle « flexibilité » inclut aussi l’invention des modèles totalitaires, tyranniques et criminels de tous ordres.

Et de tels modèles, nous sommes, à la différence des animaux, collectivement et individuellement, responsables. C’est-à-dire que nous avons le choix de les promouvoir ou de les refuser.

C’est bien cette possibilité du mal conscient, réfléchi, au niveau collectif comme au niveau individuel, qui constitue, depuis Caïn et Abel, le « sale » de l’homme, qui n’est jamais que le corollaire négatif de son « propre ».

De la même manière que le caractère virtuellement infini de sa créativité lui permet d’inventer Bach, Gandhi, les sondes cosmiques et l’orchestre symphonique, il lui permet d’inventer nos Gengis Khan, nos Auschwitz et nos Hiroshima.

En dépit de l’existence patente, souvent négligée par les éthologues du fait de leur focalisation compréhensible sur la réhabilitation des animaux, de l’agressivité et de la violence dans le monde animal,

http://www.lemonde.fr/sciences/article/2016/09/28/les-racines-de-la-violence-humaine-plongent-dans-l-arbre-de-l-evolution_5005088_1650684.html

le caractère réfléchi, choisi, délibéré, qu’ajoutent à cette agressivité et à cette violence animale les facultés propres à l’état élaboré de la conscience humaine font que ces composantes en partie partagées avec nos frères en évolution vont devenir chez nous ce qu’on nomme le mal moral.

Et ceci aussi est donc le « propre de l’homme », en ce qu’il est capable d’un « sale » inédit et inconcevable dans l’ensemble du règne animal.

Les singes se battent, voire se dévorent entre eux. Mais aucun n’a inventé Auschwitz, ni surtout « Mein Kampf » ou autres ouvrages similaires qui en portent l’élaboration au niveau de la réflexion, de l’intelligence et de la conscience.

Sur ce plan, « le propre de l’homme » est indéniablement une étonnante originalité sans équivalent dans l’ordre naturel.

Cela me pousse à me pencher sur une expression qui m’interroge depuis bien longtemps, et sur laquelle j’espère pouvoir revenir si je parviens à bout d’un ouvrage de 984 pages qui constitue l’un de mes chantiers actuels (Patrick Tort, Qu’est-ce que le matérialisme, Paris, Belin, 2016).

Celle « d’effet réversif de l’évolution », dont M. Tort est « l’inventeur ».

Voilà comment il le définit dans son dernier ouvrage (op. cit. p. 568).

« Ce que j’ai nommé l’« effet réversif » est le mouvement par lequel l’humanité passe, au cours de son histoire évolutive, d’un état archaïque où sévit encore la loi de l’élimination des moins aptes (sélection naturelle) à un état dit « civilisé » dans lequel s’organise au con­traire et s’étend leur protection.

Ce mouvement, très long à l’échelle historique quoique très court par rapport aux temps que l’on mesure dans l’évolution, a lieu suivant Darwin (La Filiation de l’Homme, 1871) grâce à la sélection des « instincts sociaux », dont le déploiement, couplé avec celui des capacités rationnelles, s’accompagne d’un élargissement coextensif du sentiment de « sympathie », lequel se caractérise par des effets notablement anti-sélectifs : soins apportés aux malades et aux infirmes, assistance envers les miséreux, reconnaissance du « semblable » dans l’étranger, sentiment d’humanité envers les animaux, etc. Telle est pour Darwin la tendance évolutive du processus de civilisation.

Corrélativement, explique Darwin, la « lutte pour l’existence », bien qu’elle ne disparaisse pas entièrement du présent, abandonne peu à peu son rôle de mécanisme dominant — ou de dynamique majeure – au sein de l’évolution de l’humanité « civilisée » au profit de l’éducation sous ses multiples formes – intellectuelle, religieuse et morale ».

Soit.

Tout en reconnaissant les mérites de l’auteur et le travail gigantesque et admirable qu’il a accompli pour mieux faire connaître en France la pensée de Darwin, il m’est difficile de ne pas m’interroger sur la portée véritablement opératoire d’une telle formule :

Que l’animal-homme apparaisse sur une lignée évolutive comme un être doué d’un niveau particulièrement complexe de conscience réflexive qui lui rend possible des comportements éthiques, sociaux et politique nettement plus élaborés que ceux qu’on observe chez les « autres animaux » est un truisme. Cela relève du constat. Même s’il manquait bien sûr chez lui la connaissance du fait évolutif, notre bon vieil Aristote l’avait déjà exprimé, nous l’avons vu, de façon particulièrement pertinente.

Et si l’on intègre maintenant les données fournies par Darwin et le néo-darwinisme, ce processus peut être compris comme une dynamique tout bonnement évolutive. Pas besoin « d’effet réversif » pour cela. Il s’agit plutôt d’un effet « continu » et « linéaire », tout à fait classique.

Alors que veut donc montrer Patrick Tort ?

Voudrait-il dire qu’au-delà de cet effet continu et linéaire de l’évolution qui lui fait donc produire chez l’animal humain un degré particulier de conscience réflexive, il y aurait, comme inscrit au cœur de la nature et de l’évolution une sorte de « projet » qui « sélectionnerait » l’altruisme et l’empathie au détriment de l’égoïsme et de l’agressivité ? D’où l’affirmation de l’aspect « réversif », puisque « l’élimination des moins aptes » propre au schéma classique de l’évolution ferait place à « l’élargissement (…) du sentiment de ‘’sympathie’’, lequel se caractérise par des effets notablement anti-sélectifs ».

Il semble bien que ce soit là la thèse de l’auteur.

Mais alors on semble passer du constatif à la théorie métaphysique, en partie proche de celle, par exemple d’un Kropotkine concernant le caractère « naturel » de « l’entraide » comme « moteur de l’histoire » et de l’humanité.

Entraide, empathie, bienveillance. De Kropotkine à Hobbes et retour (2).

Le propos de Patrick Tort, il ne s’en cache nullement (cela fait partie des aspects que je voudrais préciser ultérieurement), est par ailleurs proche des thèses de Engels et de Marx en ce qui concerne l’idée d’une « dialectique de la nature » qui produirait de façon nécessaire une évolution de ce type. Et la notion « d’effet réversif de l’évolution » s’inscrit alors en plein dans cette perspective « dialectique », dont on est en droit d’interroger la scientificité.

Outre que son approche du matérialisme (concept purement métaphysique, faut-il le rappeler…)

« Cosmos » ou cosmétique ? Petite participation au dégonflage de quelques baudruches de M. Onfray (2).

etc.

néglige de façon étonnante la réflexion sur la physique pour privilégier l’approche biologique de façon disproportionnée [cf. la dessus les remarques particulièrement pénétrantes de B. d’Espagnat dans « l’Annexe » en fin du post cité ci-dessus, concernant « le partisan de ces hypothèses (qui est le plus souvent, de notre temps, un biologiste) »…, sans doute parce que les physiciens ont de plus en plus de mal à définir ce qu’est la « matière » (autre terme métaphysique, faut-il encore le rappeler…)],

on peut se demander en quoi la notion « d’effet réversif de l’évolution » éclaire en quoi que ce soit la condition humaine dont nous faisons l’expérience.

Peut-on vraiment dire sans céder à l’idéologie que nous assistons à une sélection, induite par un processus naturel nécessaire, même lente, même progressive, des « sentiments de sympathie » et des « sentiments d’humanité » ?

Je laisse aux victimes d’Auschwitz et d’Alep le soin d’en juger, tout en m’étonnant de la résurgence relookée de telles théories qui fleurent bon le XIXème siècle.

En tout cas, l’approche darwinienne me semble loin d’imposer ce type d’interprétation. Quoi qu’il en soit, la diversité du néo-darwinisme contemporain et de ce qui constitue au sens moderne la « théorie synthétique de l’évolution » montre qu’il n’est pas interdit de soumettre à l’herméneutique la pensée de Darwin.

Pour ma part, je continue à penser la remarque de bon sens de Machiavel plus lucide et opératoire pour ce qui est d’affronter, au niveau éthique et politique, les problèmes concrets de notre monde.

« Pensant pour ma part à la façon dont procèdent les choses, j’estime que le monde a toujours été pareil et que toujours il y a eu en lui autant de bien que de mal ». (Discours sur la première décade de Tite Live, II, Avant-propos, Œuvres, Robert Laffont, Paris 1996, p. 292).

Et si on assiste, au cours de notre Histoire, à une fragile formalisation théorique dans des textes, des chartes, etc. du patrimoine de valeurs et de principes qui honorent le « propre » de l’humanité, la mise en œuvre pratique de ces valeurs demeure un travail à renouveler pour chaque génération et chaque individu, travail à la merci de régressions tragiques, comme cette Histoire ne cesse de le montrer.

Cela n’a certes pas grand-chose à voir avec la croyance aux mythes de « lendemains qui chantent », peu à peu dégagés de façon nécessaire par une « dialectique de la nature » dans laquelle l’altruisme finirait par « sursumer » toute contradiction.

Laissons donc Darwin à Darwin, et Engels ou Kropotkine à Engels ou Kropotkine.

[précision: si l’on trouve effectivement chez Darwin, en particulier dans La Descendance de l’homme, des formulations qui vont dans le sens d’une métaphysique de la Nature assez commune au XIXème siècle, on ne voit pas en quoi la théorie synthétique de l’évolution dans ses énonciations scientifiques modernes devrait s’y trouver ligotée].

Que l’évolution produise quelque part dans sa dynamique un être dont la conscience est indéniablement plus complexe que celle des « autres animaux », cela relève du darwinisme tel que le conçoit une approche contemporaine.

Et que cette conscience fasse de l’homme celui qui est capable de responsabilité – et donc de liberté – dans le choix du bien et du mal, du juste et de l’injuste, et de ses modèles politiques, cela semble relever du constat.

Mais vouloir qu’un mécanisme nécessaire inscrit dans la « Nature » fasse de l’évolution un processus « dialectique » qui finirait par se retourner contre lui-même pour produire de façon automatique des êtres de plus en plus altruistes et empathiques, cela relève du mythe, respectable certes comme tous les mythes, du moins de la construction métaphysique.

L’évolution dote l’être humain d’une conscience complexe qui lui rend possible le jugement éthique. Mais elle ne semble pas le rendre altruiste – ni nazi… – sans la décision d’un sujet.

J’espère avoir l’occasion d’y revenir.

Je terminerai en ajoutant que cette problématique me tient à cœur car elle n’est pas seulement une réflexion théorique.

Car chaque fois qu’on assimile, même avec la meilleure volonté du monde, la société des hommes à une ruche ou une harde, certes un peu plus perfectionnée, mais sans plus, chaque fois qu’on réduit, sous prétexte d’une dénonciation en partie légitime de l’anthropocentrisme, la « virtualité infinie » qui fait le « propre de l’homme » (et donc aussi son « sale ») et qui rend incommensurable notre éloignement par degré, certes, de l’animalité commune, on court le risque d’aplanir l’énigme de notre conscience réflexive, et donc de notre responsabilité et de notre liberté.

Car alors même qu’il appartient pleinement, comme tout animal, à l’ordre de la nature, l’homme s’en distancie en ce qu’il appartient aussi à l’ordre de la liberté, selon la formulation du vieux Kant.

Et si nous sommes des animaux « sans plus », que devient la spécificité de notre responsabilité ?

« La moitié des gens ne font pas une différence majeure entre les hommes et les animaux » (F. de Waal, article du Monde).

Sans doute. Mais la moitié des gens risquent fort de ne pas faire une différence majeure entre Trump et Martin Luther King. Et une grosse majorité préfère en Russie Poutine à Anna Politkovskaïa.

D’une ambiguïté similaire relèvent les thèses (métaphysiques)  qui voudraient nous faire croire que c’est la « Nature » qui serait éthique, que c’est elle qui « ferait le job » – au besoin donc en se retournant contre elle-même ! – et que la responsabilité d’un sujet conscient serait dans ce processus quantité négligeable.

Or, s’il est bien une chose dont nous avons un besoin urgent, c’est de la réflexion consciente qui nous incombe sur notre responsabilité éthique et politique vis-à-vis de nos semblables, mais aussi par rapport à la situation que nous faisons subir aux « autres animaux » nos frères, qui eux ne jouissent pas de cet étonnant degré de conscience qui fait notre spécificité, et donc notre responsabilité propre.

Celle de nos incroyables réussites mais aussi celle de nos erreurs et de nos horreurs passées, présentes et à venir.

De Diogène en politique ; ainsi que des lapins de Fibonacci et de la façon pernicieuse dont ils grignotent nos prévisions, autant économiques que démographiques. Quelques brèves.

Pas mal de lassitude en ce moment, devant la succession déprimante des événements de notre pauvre monde, et l’insigne médiocrité de ceux que nous nommons nos « politiques ».

Au vu des résultats d’élections qui nous entourent et se rapprochent dangereusement de nous, comme au vu de campagnes électorales plus lointaines, Stultitia me rappelle avec à-propos la phrase prêtée à Diogène lorsqu’il parcourait les rues d’Athènes en plein jour, une lanterne à la main : « Je cherche un homme ».

Or, en donnant à cette phrase son sens le plus immédiat (qui n’est peut-être pas le bon, mais ceci est une autre affaire…), elle s’avère d’une étonnante actualité :

Quel homme (ou quelle femme, ou quel collège de dirigeants, cela importe peu…) paraît en ce moment capable de gouverner, où que ce soit ?

Certes, ayant fait souvent mémoire de Machiavel dans mes posts précédents, je conviens, avec Stultitia, qu’il serait bien illusoire d’attendre « le meilleur » comme une jeune fille romantique peut rêver du Prince Charmant.

Le problème étant que l’interrogation machiavélienne concernant la « meilleure-pire conséquence », dite « stratégie du maximin » en théorie de la décision est en ce moment bien aléatoire, tellement le pire le dispute au pire.

Il est hélas trop facile d’évoquer un Cameron qui se laisse prendre à un jeu dont il avait pourtant fixé les règles avec un affligeant manque de conviction, ou les partisans du « leave » Boris Johnson et autres Farage, qui, avec un manque de préparation tout aussi affligeant, semblent déjà ne plus savoir très bien quoi faire de la patate chaude qui vient de leur échoir ;

http://www.lemonde.fr/referendum-sur-le-brexit/article/2016/06/28/brexit-l-inquietante-impreparation-du-vainqueur-boris-johnson_4959301_4872498.html

http://www.lemonde.fr/referendum-sur-le-brexit/article/2016/06/28/immigration-systeme-de-sante-les-brexiters-se-dedient-deja_4960045_4872498.html

mais encore un PP ou un Podemos qui montent et descendent au gré d’élections dont se détournent de plus en plus les citoyens ; sans parler de l’Autriche et des États Unis où s’exhibent les populismes et la xénophobie la plus abjecte.

On se demande bien où trouver cet homme, cette femme, ces collectifs capables de tenir la barre de notre pauvre monde.

Diogène, reviens ! Ils sont devenus fous !

Bien sûr, de tels événements ne manquent pas de susciter des déclarations enflammées selon lesquelles il faut de toute urgence « réformer l’Europe » (oh ! le scoop !, on ne s’en serait pas douté…), y renforcer l’adhésion populaire et les procédures démocratiques, faire prévaloir le politique sur l’économique, etc.

Mais voilà : cela fait des décennies que les donneurs de leçons qui nous abreuvent de ces excellentes intentions sont aux manettes, et qu’ils avaient toute latitude de déployer ces efforts. Que ne l’ont-ils donc fait ! Et comment peut-on croire qu’ils feront désormais ce qu’ils auraient dû faire depuis un demi-siècle  ?

Et du côté de ceux qui peuvent se prévaloir au moins de ne pas avoir été aux dites manettes, outre les populistes et les xénophobes déjà cités qui donnent aujourd’hui la preuve de leur amateurisme rédhibitoire, on a du mal à concevoir en quoi des organisations capables de balayer la liberté de la presse dans le seul but de publier leurs diktats pourraient représenter une quelconque alternative crédible.

« Je cherche un homme » disait Diogène. Mais, plus que d’un homme, c’est d’une pensée, d’un souffle, d’une cohérence, dont nous avons un criant besoin.

Toutes choses qui pourraient venir au secours d’une Europe et d’un monde où le souci du bien commun semble s’effacer devant la médiocrité des calculs politiciens à court terme, des intérêts corporatistes et des démagogies, autant de droite que de « gauche », et des repliements égoïstes.

Une pensée qui ne craindrait pas de rendre vie aux projets de justice et de solidarité, de fraternité, de liberté et de paix, en ne cachant aucunement les difficultés et les sacrifices nécessaires qu’exigeront immanquablement de tels projets.

Sans doute faudra-t-il « du sang et des larmes » pour construire ou reconstruire l’Europe et le monde d’une façon qui ne fasse pas honte à la juste solidarité, à la fraternité et à la liberté.

Il ne faut pas se le cacher, ni le cacher, par lâcheté politique et par démagogie.

Mais beaucoup restent capables de l’entendre, et aspirent à un engagement qui les délivre de cette médiocrité qui les étouffe. Au point que la seule échappatoire pour certains serait de verser dans la violence, voire le terrorisme.

Certes, les modalités peuvent et doivent être diverses pour concevoir comme pour atteindre un tel projet.

Mais il ne pourra survivre s’il ne rassemble pas, au-delà de la diversité des approches légitimes. Il est essentiel d’oser, sur les questions les plus essentielles, un tel œcuménisme politique.

Car, comme le remarque Richard Werly dans un numéro fort intéressant de « Kiosque » sur TV5 Monde (vers 50mn),

http://www.tv5monde.com/cms/chaine-francophone/Revoir-nos-emissions/Kiosque/Episodes/p-31875-BREXIT.htm

un projet européen ne pourra survivre que s’il rassemble une vraie majorité démocratique, plus de 60% des suffrages, en tout cas bien au-delà des 1 ou 2% de différence qui basculent à la moindre difficulté, attestant d’un état permanent de division.

L’Europe a besoin de conviction, et d’une conviction qui rassemble largement.

 

*******************************

 

Bien sûr, il est en même temps indispensable d’élargir notre approche politique de l’Europe et du monde au-delà des visions de court et de moyen terme auxquelles nous nous limitons.

Et là encore, la lanterne de Diogène doit être mise à contribution de façon urgente pour chercher et investir les personnes qui se montrent capables d’un tel élargissement.

J’ai plusieurs fois plaidé pour un retour au politique qui s’occupe enfin de la « verità effettuale della cosa », selon l’expression de Machiavel, plutôt que de se complaire dans le déni de notre situation effective.

Politique, démagogie, démographie. Une petite recension d’Alan Weisman : « Compte à rebours. Jusqu’où pourrons-nous être trop nombreux sur terre ? »

« Apprendre le chemin de l’enfer, pour l’éviter », ou revenir enfin au politique. Réflexion sur « l’effondrement », avec Philippe Bihouix, Pablo Servigne et Raphaël Stevens.

etc.

Je voudrais revenir brièvement sur ce qui est certainement une erreur d’appréhension, que je reconnais avoir commise moi-même, à la suite de la plupart des démographes (dont Alan Weisman, dans le post cité plus haut) comme de nombreux prévisionnistes.

On pourrait l’éclairer par la petite histoire des « lapins de Fibonacci » (Fibonacci, mathématicien italien (vers 1175-vers 1250).

Voilà : je décide de me lancer dans l’élevage des lapins ! La facilité avec laquelle se reproduit ce petit animal me paraissant un gage de réussite.

[Stultitia me rappelle à point nommé que j’ai déjà disserté sur la reproduction des lapins:

Où l’on apprend comment le bon pape François prêche aux petits lapins dans le jardin enchanté de Double Injonction.

En effet, une simple « suite de Fibonacci »

https://fr.wikipedia.org/wiki/Suite_de_Fibonacci

m’apprend qu’à partir d’un couple de lapins, je pourrai après un mois obtenir un nouveau couple, lequel deviendra lui-même productif après deux mois.

Si je ne me trompe, au bout de deux ans, je devrais ainsi me retrouver avec un capital enviable de 46 368 couples, soit 92 736 lapins.

Ma fortune est faite. Merci M. Fibonacci !

À part que, dans mon enthousiasme, j’ai simplement oublié un petit paramètre : comment mon petit jardin de 10 mètres sur 30 pourra-t-il jamais supporter une telle population de lapins ?

La suite de Fibonacci fonctionne correctement pour prévoir l’évolution des lapins dans l’abstraction mathématique, ou dans un environnement aux ressources illimitées, comme l’était par exemple l’Australie de jadis; mais elle doit être radicalement corrigée dans un environnement aux ressources limitées.

Or, bien que de nombreux paramètres soient évidemment pris en compte dans les projections concernant l’évolution démographique (évolution des taux de fécondité, etc.), on est en droit de penser que le facteur environnemental et écologique y est tragiquement négligé.

Lorsque les diverses prévisions nous annoncent par exemple, selon l’hypothèse moyenne, environ 11 milliards de personnes sur Terre en 2100,

http://www.lemonde.fr/planete/article/2013/06/13/onze-milliards-de-terriens-en-2100-dont-3-milliards-auront-plus-de-60-ans_3429978_3244.html

on peut se demander si le facteur environnemental a été évalué à sa juste mesure.

Comme dans le cas des prévisions concernant les émissions de CO2, ainsi que le montre J.M. Jancovici (Dormez tranquille jusqu’en 2100 et autres malentendus sur la climat et l’énergie, Odile Jacob, Paris, 2015), il se pourrait bien que les chiffres annoncés ne soient jamais atteints.

Hélas, c’est tout le contraire d’une bonne nouvelle !

Et les prévisions qui nous laissent croire que les problèmes deviendront vraiment graves aux alentours de 2100, quand la population de la terre sera de 11 milliards ou quand la concentration de CO2 atteindra tel taux nous maintiennent dans une dangereuse illusion:

celle de croire que nous avons encore une latitude de croissance qui nous permettrait, pour un temps encore, de « dormir tranquille ».

« (…) Avec la hausse de la moyenne planétaire [des émissions], nous aurons aussi une multiplication et une intensification de tout ce qui est évoqué plus haut : mauvaises récoltes, dommages aux infrastructures, ruptures d’approvisionnement, instabilités politiques, et ces conséquences constitueront une gêne croissante pour la machine économique… et donc pour les émissions. Ainsi, en annonçant des émissions croissantes sans limites en cas d’inaction, les partisans de l’action accréditent paradoxalement une idée très sympathique : « ne rien faire » signifierait une économie encore en croissance sur quatre-vingt-cinq ans, quoi que puisse faire le climat ! » (op.cit. p. 116)

Il en va de même pour la question démographique : ne pas prendre le problème à bras le corps comme il devrait l’être de toute urgence accrédite l’idée d’une croissance encore possible jusqu’à l’horizon 2100.

Mais continuons notre comparaison :

« En fait, cette conclusion pourrait à la limite être valable si, dans le même temps, nous disposions d’une énergie infinie. L’énergie étant ce qui nous permet de devenir des surhommes pour de vrai, avec de l’énergie sans limites nous pouvons envisager de contrer presque n’importe quel coup du sort. La sécheresse empêche les cultures de pousser ? Qu’importe, nous dessalerons de l’eau de, mer (avec du gaz), construirons un système d’irrigation (avec des engins de travaux publics fonctionnant au pétrole, et des tuyaux fabriqués avec du gaz et du charbon), mettrons toutes les cultures, sous serre (fabriquées avec du gaz et éventuellement chauffées de la même manière), et éventuellement transporterons de partout où cela pousse vers partout où cela ne pousse pas (avec du pétrole).

Mais le jour où il y aura un climat hostile, et même de plus en plus hostile à cause de l’inertie de l’évolution climatique que nous avons déclenchée, et de moins en moins de gaz et de pétrole, comment ferons-nous ?

Aujourd’hui, les ouragans abattent maisons et infrastructures ? Qu’importe, les cimenteries tourneront à plein régime, les engins de travaux publics aussi, tout comme les usines métallurgiques et pétrochimiques, et nous reconstruirons tout cela, contribuant au passage à booster un PIB toujours trop pâlichon. Même question : que devient l’équation quand le pétrole des engins de travaux publics, le gaz des usines et, plus tard, le charbon des cimenteries sera moins disponible ? En 2003, la sécheresse fissure nos maisons ? À nouveau, pas de problème ! Les assurances – prélevant une part du PIB, donc indirectement de notre consommation d’énergie – payent, et les camionnettes des artisans et les mêmes cimenteries entrent en action, les premières grâce au pétrole et les deuxièmes grâce au charbon. Et l’on devine la question qui suit…

Mais pourquoi devrions-nous avoir un jour moins d’énergie si nous ne décidons pas de nous limiter ? Du pétrole, quand il n’y en a plus, il y en a encore, et c’est pareil pour le gaz et le charbon ! En fait, nous aurons un jour de moins en moins d’énergie fossile à notre disposition en tendance, cela est absolument certain, car c’est ce que les mathématiques imposent quand on tape dans un stock de départ qui est donné une fois pour toutes, ce qui est le cas pour le pétrole, pour le gaz, pour le charbon. Et à ce moment, nous émettrons fatalement de moins en moins (…) (op.cit. p. 116-117).

Et paraphrasons maintenant la phrase qui suit :

« Le lien avec notre sujet est évident : si l’approvisionnement en combustibles fossiles doit finir par baisser parce que nous avons atteint des limites physiques, alors les émissions d’utilisation de ce combustibles baisseront aussi ! » (op.cit. p. 118) :

Le lien avec notre sujet est évident : si notre environnement (climatique, agricole, océanique, énergétique, ressources en matières premières, etc.) commence à faire défaut parce que nous avons atteint des limites physiques, alors la population baissera aussi, de façon probablement catastrophique. Peu de chances que nous atteignons jamais les 11 milliards d’humains annoncés, chiffre qui nous laisse croire de façon abusive que nous avons encore du temps avant que la situation devienne critique.

Tout simplement parce que la Terre et notre environnement ne seront, selon toute probabilité, pas en mesure de les supporter, pas plus que mon jardin n’est capable de supporter 92 736 lapins…

Cf :

« Apprendre le chemin de l’enfer, pour l’éviter », ou revenir enfin au politique. Réflexion sur « l’effondrement », avec Philippe Bihouix, Pablo Servigne et Raphaël Stevens.

J.M. Jancovici met d’ailleurs lui-même en relation ces deux perspectives fondamentales de l’énergie et de la démographie :

« Mais, pour en revenir à nos émissions, si l’énergie fossile – donc l’énergie tout court pour l’essentiel – commence à faire défaut de manière croissante à partir de 2050, et que l’humanité se met à vivre en récession perpétuelle, au surplus dans un contexte de chan­gement climatique de plus en plus intense, est-il encore logique d’imaginer que cette même humanité devienne sans cesse plus nombreuse, vive en paix, et n’ait comme seul objectif que de couper des arbres pour créer des surfaces agricoles ?

Il semble bien plus rationnel d’imaginer que, en pareil cas, un nombre croissant de «catastrophes» se chargera de mettre en cohé­rence une planète de plus en plus mitée et une humanité qui devra suivre le même chemin. Autrement dit, le « laisser-faire » ne garantit qu’une seule chose : bien avant 2100, les émissions se mettront à baisser, et ce sera parce que l’humanité commencera à se contracter sous la double pression du défaut de combustibles fossiles, et d’une modification globale de l’environnement qui ne pourra plus être compensée avec les moyens à la disposition des hommes.

Jolie perspective ! » (op.cit. p. 126-127).

Comment en est-on alors venu à se méprendre de façon aussi grave sur les évolutions à venir ?

« Pourquoi, alors, les physiciens qui se servent de modèles de climat testent-ils des scénarios où les émissions croissent sans cesse jusqu’en 2100 ? La première partie de la réponse est très simple : les scénarios en question n’ont jamais eu dans leur cahier des charges qu’ils devaient tenir compte des données connues sur les ressources en combustibles fossiles dans le monde. Ils ont été élaborés par des chercheurs qui ne sont pas des spécialistes de la question, et qui ont supposé qu’il y en avait autant qu’on le voulait. Impossible, dès lors, de coupler la contrainte amont (la disponibilité en énergie fossile) et la contrainte aval (le changement climatique)

(…)

Le fait d’avoir limité les modèles à une relation dans un seul sens (des émissions vers la perturbation climatique, sans rétroaction sur l’humanité et ses émissions), et de ne pas avoir fait le lien avec la disponibilité en combustibles fossiles a ainsi répandu, au corps défendant de l’essentiel des chercheurs, l’idée que le laisser-faire était une forme de garantie que les ennuis seraient pour dans très longtemps. Hélas, c’est tout l’inverse… » (op.cit., p. 127-128).

Il en va de même avec la problématique démographique: du fait d’un cloisonnement fort compréhensible des domaines de recherche, les prévisions démographiques ne prennent pas en compte les modifications environnementales induites par l’écologie d’un système environnemental fini, de la même manière que, dans mes rêves de fortune lapinesque, j’avais tout simplement oublié les limites imposées par les dimensions de mon jardin.

En fait, ces observations de J.M. Jancovici, qui incitent à intégrer de plus nombreux paramètres lorsqu’il s’agit de risquer des prévisions sur notre réel complexe, ne sont qu’une application de ce que nous disait déjà, il y a bien longtemps, projections à l’appui, le rapport du « Club de Rome » connu sous le nom de « rapport Meadows », texte essentiel hélas incroyablement oublié, mais cependant étudié de façon fort rigoureuse et pertinente par le même Jancovici.

https://jancovici.com/recension-de-lectures/societes/rapport-du-club-de-rome-the-limits-of-growth-1972/

Reprenons en quelques éléments à partir de versions actualisées, telles que nous les présente le livre de P. Servigne et R. Stevens, Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, Le Seuil, Anthropocène, 2015.

« Apprendre le chemin de l’enfer, pour l’éviter », ou revenir enfin au politique. Réflexion sur « l’effondrement », avec Philippe Bihouix, Pablo Servigne et Raphaël Stevens.

Un modèle robuste : World3

Le modèle World3 est un vieux modèle qui a plus de quarante ans. Il a été décrit dans le best-seller vendu à plus de 12 millions d’exemplaires dans le monde, Les Limites à la croissance, plus connu sous le nom de « rapport au Club de Rome ». Cependant, le message principal de ce dernier a été très mal compris depuis tout ce temps, aussi bien par ceux qui pensent être d’accord que par ceux qui ne veulent pas être d’accord. Il disait ceci : si l’on part du principe qu’il y a des limites physiques à notre monde (c’est une hypothèse de base), alors un effondrement généralisé de notre civilisation thermo-industrielle aura très probablement lieu durant la première moitié du xxie siècle.

À la fin des années 1960, le Club de Rome demande à des chercheurs du MIT (Massachusetts Institute of Technology, États-Unis) d’étudier l’évolution à long terme du système « monde ». Parmi eux se trouvent Jay Forrester, professeur de dynamique des systèmes, et ses étudiants parmi lesquels Dennis et Donella Meadows. C’est alors le début de l’informatique, et ils décident de concevoir un modèle informatique systémique (World3) qui décrira les interactions entre les principaux paramètres globaux du monde, dont les six plus importants sont la population, la production industrielle, la production de services, la production alimentaire, le niveau de pollution et les ressources non-renouvelables. Puis de l’insérer dans un ordinateur.

Le but du jeu était d’introduire les données réelles du monde dans le modèle et d’appuyer sur Enter pour simuler le comportement de ce système-monde sur 150 ans. Le premier résultat, appelé « standard run » et considéré comme le scénario « business as usual », a mis en évidence que notre système était extrêmement instable, et décrit un effondrement généralisé au cours du xxie siècle [voir schéma suivant]. Entre 2015 et 2025, l’économie et la production agricole décrochent et s’effondrent totalement avant la fin du siècle, à un rythme plus rapide que la croissance exponentielle qui a suivi la Seconde Guerre mondiale. À partir de 2030, la population humaine se met à décroître « de manière incontrôlée » pour atteindre environ la moitié de son maximum à la fin du siècle, soit environ 4 milliards d’êtres humains (ces chiffres sont approximatifs, ils donnent des ordres de grandeur).

Modle Meadows

Surpris par ce résultat, les chercheurs ont alors simulé des « solutions », soit autant de scénarios que l’humanité pourrait appliquer pour essayer de rendre le système stable. Que se passerait-il si on développait des technologies efficientes ? Si on découvrait de nouvelles ressources ? Si on stabilisait la population ou la production industrielle ? Si on augmentait les rendements agricoles ou si on contrôlait la pollution ? Les chercheurs ont alors changé les paramètres du modèle et testé tout cela en deux ou trois clics. Enter, enter enter.

Malheureusement presque tous les scénarios alternatifs ont mené à des effondrements, parfois plus catastrophiques que le premier. La seule manière de rendre notre « monde » stable, c’est-à-dire de déboucher sur une civilisation « soutenable », était de mettre en place toutes ces mesures simultanément et de commencer dès les années 1980 !

Dans les années 1990, une mise à jour du rapport montrait que ces limites (et « frontières », au sens du chapitre 3) existaient bel et bien et que notre civilisation était en train de s’en approcher (en ce qui concerne les limites) ou de les dépasser (frontières).

Encore plus tranchante, la mise à jour de 2004 montrait que rien n’avait été mis en place depuis 1972 pour éviter le scénario « business as usual ». Bien au contraire, depuis 1963, la production industrielle mondiale a doublé tous les 24 ans ! En 2008 puis en 2012, un scientifique australien, Graham Turner, a entrepris de comparer les données réelles de ces quarante dernières années avec les différents scénarios pour savoir lequel se rapprochait le plus de la réalité. Résultat ? Notre monde s’est clairement dirigé vers le scénario « business as usual », c’est-à-dire le pire scénario. Et Turner de conclure : « Ceci est une sonnette d’alarme très claire. Nous ne sommes pas sur une trajectoire soutenable. »

Le modèle a non seulement résisté aux innombrables et violentes critiques qui lui ont été adressées depuis le début, mais a même été corroboré par 40 ans de faits. Le principal résultat du rapport Meadows n’est pas de nous prédire l’avenir avec précision, de prôner la « croissance zéro » ou d’annoncer la fin du pétrole pour l’an 2000, comme ont pu le dire ses détracteurs. Il met simplement en garde sur l’extrême instabilité de notre système (car il génère des exponentielles). Le modèle montre remarquablement bien l’interconnexion de toutes les crises, ainsi que la puissance d’une pensée systémique. On ne peut pas se contenter de « résoudre » un problème, par exemple le pic pétrolier, ou la régulation des naissances, ou la pollution, car cela ne changerait presque rien à l’issue. Il faut les traiter simultanément.

Après la version de 2004, l’optimiste de la bande, Donella Meadows, aimait à dire qu’il restait peut-être une toute petite fenêtre d’opportunité à ne pas manquer. Le modèle indiquait qu’il faudrait remplir trois conditions pour arriver à maintenir l’économie et la population en équilibre autour de la capacité de charge de la Terre.

Condition 1. Si l’on parvient à stabiliser rapidement la population (2 enfants en moyenne par famille), alors la population atteindrait 7,5 milliards en 2040 (soit 0,5 milliard de moins que prévu), ce qui permettrait de repousser de quelques années un effondrement global de l’économie et de la population. Mais cela ne suffirait pas. « On ne peut donc couper à l’effondrement si on ne stabilise que la population mondiale », il faut un deuxième levier.

Condition 2. Si l’on parvient à stabiliser la production industrielle mondiale à 10 % au-dessus du niveau de l’année 2000, et à redistribuer équitablement les fruits de cette production, on repousserait encore l’échéance de quelques années. Mais cela ne suffirait toujours pas à l’éviter à cause des niveaux de pollution qui continueraient à s’accumuler et à mettre en péril les capacités de régénération des écosystèmes. Il faut donc un troisième levier.

Condition 3. Si l’on parvient en plus à améliorer l’efficience des technologies, c’est-à-dire à diminuer les niveaux de pollution et d’érosion des sols tout en augmentant les rendements agricoles, alors le monde pourrait se stabiliser et permettre à une population d’un peu moins de 8 milliards d’habitants de vivre avec un bon niveau de vie (proche de celui que nous connaissons) à la fin du xxie siècle. Ce scénario d’équilibre n’est envisageable que s’il est mis en place très rapidement. Or, ces résultats datent de 2004… Il est impossible d’avancer une date avec précision, mais ce qui est certain, c’est que chaque année qui passe réduit significativement notre marge de manœuvre.

La fenêtre d’opportunité que nous avions pour éviter un effondrement global est en train de se refermer. Ainsi, dans sa tournée européenne en 2011-2012, Dennis Meadows, plus pessimiste que jamais, répétait dans les interviews, et dans un article qu’il a écrit pour l’institut Momentum : « il est trop tard pour le développement durable, il faut se préparer aux chocs et construire dans l’urgence des petits systèmes résilients».

Alors ? Que vous murmure votre intuition ? 2020 ? 2030 ? 2100 ?

(Servigne et Stevens, op. cit., p.167-173)

(…)

Combien sera-t-on à la fin du siècle ? (démographie de l’effondrement)

On ne saurait discuter d’effondrement sans aborder la question démographique. Le problème, c’est qu’il n’est pas possible de discuter sereinement de démographie. C’est un sujet absolument tabou et rares sont ceux qui osent aborder la question publiquement sans craindre de voir immédiatement arriver un point Godwin (un moment à partir duquel toute discussion devient impossible parce que l’une des personnes traite l’autre de nazi). En démographie, ce seuil est d’une autre nature, mais il est toujours le même : « Vous voulez faire comme en Chine, c’est ça ? »

Dans un débat sur l’avenir du monde, on peut aborder tous les sujets et discuter tous les chiffres de l’énergie, du climat, de l’agriculture, de l’économie, mais jamais on ne remet en cause les chiffres officiels de l’ONU sur la population : 9 milliards en 2050, et entre 10 et 12 milliards en 2100. Tentez l’expérience : lancez, par exemple, un débat sur l’avenir de l’agriculture avec n’importe quelle personne, et toute argumentation commencera par ce chiffre massue, 9 milliards en 2050.

Or – faut-il le rappeler ? – ce chiffre est une prévision mathématique issue d’un modèle théorique. Ce dernier est d’ailleurs sérieusement déconnecté des réalités du système-Terre, car il est uniquement basé sur des projections des taux de natalité, des taux de mortalité et des taux d’immigration des populations actuelles, sans tenir compte de facteurs comme les ressources, l’énergie, l’environnement, ou la pollution. C’est donc un modèle « hors-sol », qui se résume ainsi : notre population devrait arriver à 9 milliards en 2050 toutes choses étant égales par ailleurs. Le problème est que toutes les choses ne restent pas égales, comme nous l’avons détaillé dans la première partie de ce livre. Il est donc possible que nous soyons moins que prévu en 2050 ou en 2100. Mais alors, combien serons-nous ?

Pour l’équipe Meadows (…), qui a développé au MIT un modèle bien plus ancré au système-Terre, l’instabilité de notre civilisation industrielle mène à un déclin « irréversible et incontrôlé » de la population humaine à partir de 2030. Bien entendu, ce n’est pas une prévision, car, malgré sa robustesse, ce modèle ne tient pas compte des cygnes noirs, c’est-à-dire des aléas positifs (inventions géniales ou sursauts humanistes) et négatifs (guerre totale, astéroïde géant, graves accidents nucléaires, etc.). Alors qui croire ?

(Servigne et Stevens, op. cit., p. 202-203).

En tout cas, plutôt que d’avoir à subir passivement en « dormant tranquilles » l’évolution catastrophique qui se profile, demandons à Diogène de nous éclairer de sa lanterne afin de découvrir celles et ceux qui nous aideront à choisir activement, s’il en est temps encore, l’avenir qui sera le nôtre.

Une chose est sûre : cela nécessitera en tout cas un sérieux travail de ménage !

« Cosmos » ou cosmétique ? Petite participation au dégonflage de quelques baudruches de M. Onfray(3). Le best of.

Comme nous avons beaucoup travaillé ces jours derniers, je me permets de terminer mes réflexions sur l’ouvrage de M. Onfray par une petite récréation, en présentant quelques passages qui me semblent plus relever, disons du burlesque, que de la réflexion philosophique à proprement parler.

Je n’ai certes pas la prétention d’épuiser l’immense gisement que constitue « Cosmos » dans ce registre. Je me contenterai donc d’un modeste aperçu.

Commençons par ce texte extraordinaire : (Cosmos, p. 235-237), intitulé :

« Épiphanie de la bête judéo-chrétienne »,

dans lequel notre philosophe prétend réfléchir sur la condition des animaux, en opérant une « genèse » de leur statut, dans lequel les « diktats » du judéo-christianisme occuperaient, bien évidemment, une place déterminante.

« Notre rapport aux animaux a été construit par plus de mille ans de christianisme (…) ».

Suit une lecture empreinte de ce fondamentalisme à ras de terre, auquel les interventions médiatiques de M. Onfray sur le Coran nous ont hélas habitués.

«Ce même Dieu (aurait) dit : « Faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance, et qu’il domine (sic) sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur les bestiaux, sur toutes les bêtes sauvages et sur tous les reptiles qui rampent sur la terre» ([Genèse] 1.26). Dieu produit donc de façon performative la domination des hommes sur les animaux. Ce diktat fonctionne en généalogie de tous les mauvais traitements infligés aux ani¬maux sous le régime ontologique judéo-chrétien ».
(…)
« Dans le récit mythologique chrétien, Dieu crée donc une hiérarchie : il donne les animaux aux hommes et les végétaux aux hommes et aux animaux. Avec ce régime ontologique, la bête judéo-chrétienne devient une chose parmi les choses. Elle va pouvoir fournir de la force de travail par la traction, un moyen de locomotion pour la paix, mais aussi pour la guerre, une usine à nourriture avec lait, beurre, crème, viande, œufs, une réserve de peaux, de cuirs, de poils, de tendons pour s’habiller, se loger, se protéger.
Par décision divine, les humains vont donc pouvoir s’adonner à un immense banquet de viandes : faire couler le sang de la bête judéo-chrétienne pour s’en nourrir, manger ses boyaux, mâcher ses muscles, écraser ses testicules avec leurs molaires, mettre leurs langues dans leurs bouches et les avaler, mastiquer son cerveau, ingérer ses poumons, faire gicler sous leurs dents le jus de ses reins, mélanger leurs salives au sang de son foie – en un mot : les tuer pour les manger chaque jour que ce dieu-là fait pour le bien des hommes et la malédiction des animaux ».

Je ne prétends certes pas mettre en doute l’érudition « colossale » (selon le mot d’un de ses admirateurs) de M. Onfray.

Mais ma faible connaissance de la paléontologie me permet tout de même d’avancer que la chasse et la consommation des animaux est aussi ancienne que le genre homo, elle le précède même puisqu’elle remonterait au pliocène et au paléolithique ancien, puis, avant sapiens sapiens, elle trouverait son point culminant avec l’homme de Néanderthal.

Cf. par ex. l’excellent site :
http://www.hominides.com/html/dossiers/alimentation-prehistoire-nutrition-prehistorique.php

A ces époques, et toujours à ma connaissance (mais ma maîtrise de la Bible, du Talmud et du Coran n’égale certes pas celle de M. Onfray…), le christianisme et même le judaïsme devaient être plutôt balbutiants, en témoigne le peu de description de mammouths et d’aurochs que nous fournit la Torah.

Et donc « l’immense banquet de viande » décrit, comme c’est souvent le cas chez notre auteur, avec force énumérations (il faut tout de même s’employer, pour remplir 566 pages !) toutes plus apocalyptiques les unes que les autres (en fermant les yeux, on penserait même à certaines affiches représentant le judéo-chrétien au nez et aux doigts crochus en train de se repaître sauvagement de viandes, sous les yeux horrifiés de la « bête blonde germanique », dans sa tendre innocence païenne et aryenne « du devenir »…), était peut-être déjà commencé depuis bien longtemps.

De même qu’était commencée l’exploitation de l’animal comme « force de travail », « moyen de locomotion » « pour la paix comme pour la guerre » (que le judéo-christianisme ne semble pas non plus avoir eu l’honneur d’inventer) et « usine à nourriture » (à ce propos, Stultitia me fait remarquer l’oubli impardonnable du fromage dans l’énumération…).

Le néolithique ayant commencé aux alentours de7000 ans, les juifs étaient tout de même un peu jeunes, et les chrétiens encore plus.

Sur tout cela, il faudrait tout de même rappeler à M. Onfray que le mythe a essentiellement une fonction « étiologique » (du grec αἰτιολογία, qui signifie recherche et interrogation sur les causes).

On apprend au collège que ce n’est pas parce que la Bible dit, par exemple, que « l’homme domine les animaux », ou encore qu’il est chassé du paradis et doit se mettre à travailler, ou que Ève mange la pomme, que la domination sur les animaux, la pénibilité du travail, ou le mal existent.

Mais c’est à l’inverse parce que l’homme expérimente, ici et maintenant, une certaine maîtrise du monde animal (c’est l’homme qui fait labourer le bœuf, même dans le monde païen, et pas le contraire…), la pénibilité du travail, et la prégnance du mal et de la guerre, qu’il en reporte l’interprétation aux « origines », élaborant ainsi un récit, « un modèle » au moyen duquel il pensera son être au monde.

Par exemple, le récit sumérien d’Atra Hasis, qui considère que les dieux créent l’homme pour lui faire subir le travail à leur place, n’interprète pas la réalité de cette obligation de travailler que nous expérimentons tous les jours, ni le rapport au divin de la même manière que le récit de la Genèse, pour lequel la création de l’homme n’a pas pour but de décharger les dieux.

Stultitia ajoute qu’une plus ample réflexion sur ces textes, que M. Onfray ne manque pas de connaître, bien sûr, aurait l’avantage de rajouter quelques pages à sa production, ce qui ne manque pas d’intérêt dans un projet éditorial.

Je lui laisse la responsabilité de ses allégations.

Mais passons à la fascinante problématique du hérisson (p.74-79) .

Ah ! Le hérisson…

Car c’est un petit animal que nous aimons beaucoup, Stultitia et moi.

Nous ne manquons même pas de lui aménager des abris dans des coins du jardin, bien qu’il ne daigne pas souvent les honorer.

Mais voilà : tout comme l’africain se nourrit de bananes, l’arabe de couscous et le marseillais de bouillabaisse (« Peuchère ! » croit judicieux d’ajouter Stultitia…) le Tzigane se nourrit de hérisson. C’est un fait.

On le sait (cf. posts précédents), le Tzigane jouit d’une « extraterritorialité » qui permet déjà à sa « métaphysique » ainsi qu’à son « ontologie » d’échapper à la nécessaire « abolition » des mêmes ontologie et métaphysique exigée par Nietzsche et son disciple M. Onfray.

Mais il faut croire aussi que ce carnivore jouit d’une « extraterritorialité alimentaire » qui fait que ses festins de hérisson seraient moins répréhensibles que les « banquets de viande » inventés par les infâmes judéo-chrétiens.

Car avec quelle tendresse le Tzigane ne déguste-t-il pas le hérisson !

Le rat des villes [nous, les héritiers du judéo-christianisme] ne veut pas voir le rat des champs [le Tzigane, of course] qui lui rappelle ce qu’il fut. Le dandy parfumé, l’esthète savonné, le lettré policé ne souhaitent pas qu’on leur mette sous les yeux leur passé ancestral, ils ne veulent pas voir le temps du temps d’avant le temps barbare qui est le leur. Temps de la crasse mais de la vérité ontologique, temps de la chevelure sale en broussaille mais temps de l’authenticité métaphysique, temps des odeurs fortes des fripes qui sentent le feu de bois, l’humidité croupie, la saleté domestique, mais temps de la simplicité philosophique.
Temps du feu dehors contre le chauffage électrique, temps de la roulotte contre le pavillon de banlieue, temps du hérisson

Le voilà !

mangé debout près de la flambée contre la nourriture insipide sous Cellophane, temps de la voûte étoilée au-dessus de la tête contre la télévision qui détruit l’âme, temps de la toilette dans la rivière contre les bains moussants débordant des baignoires, temps de la musique autour du brasier qui crépite contre le mutisme des familles séparées devant leur écran, la trace des temps anciens d’une civilisation cosmique fait honte aux dévots des temps nouveaux de la civilisation acosmique. (p. 75-77).
(…)
Dès lors, quand le gadjo met son réveil à sonner le matin, prend sa douche, se toilette, s’habille, se rend à son travail non sans avoir regardé sa montre dix fois ou écouté l’heure donnée par sa radio vingt fois, quand il travaille à des choses inutiles, inessentielles, sans intérêt, sans vraies bonnes raisons, quand il mange rapidement, de mauvaises nourritures, quand il reprend le travail l’après-midi pour sacrifier encore de longues heures à des tâches laborieuses, répétitives, productives d’absurdité ou de négativité, quand il voit venu le temps de rentrer chez lui et qu’il s’entasse dans les transports en commun, s’enferme dans sa voiture pour de longs moments perdus dans les bouchons et les embouteillages, quand il rentre chez lui, épuisé, fatigué, harassé, quand il mange machinalement d’autres aliments insipides, qu’il s’affale devant sa télévision pour de longues heures de bêtises ingurgitées,

Sauf quand on y voit M. Onfray, I presume…

quand il se couche abruti par ce qu’il a mangé, vu, entendu, il remet son réveil à sonner pour le lendemain matin où il répétera cette journée et ce pendant des années – quand il fait tout ça, le gadjo se dit civilisé.
Pendant ce temps, le Tzigane aura vécu une journée de simplicité, de vérité, de pure présence au monde, de jouissance voluptueuse d’un temps lent, naturel, surtout pas culturel.

L’espèce humaine se définissant par la culture depuis au moins Homo habilis, il faut donc croire que le Tzigane n’en ferait pas partie, jouissant là encore de cette fameuse «extraterritorialité » qui semble le caractériser …

Il se sera levé avec le soleil, aura allumé un feu pour préparer un premier repas, il aura médité au rythme de la journée qui se lève, au diapason des bruits de la nature – le cours d’eau d’une rivière, les friselis dans les buissons, les frémissements des branchages dans les haies, la mélodie du vent dans les arbres, le chant des oiseaux, le bruit des herbes froissées lors du passage des animaux sauvages, un hérisson,

Chouette! le voilà encore !

un lapin, un blaireau.
Le midi, avec les siens, autour du feu, il mange debout ce qui a été chassé. Le hérisson

Oui, vous ne rêvez pas. C’est encore lui !

par exemple. Silencieux, avec son couteau, il taille la viande grillée posée sur sa tranche de pain et mange sans parler.

Rappelons qu’en effet, le Tzigane ayant échappé à la culture du fait de son « extraterritorialité« , n’a pas non plus développé le langage.

Pas besoin de mots, la vie se vit sans qu’on ait besoin de la dire. La dire, c’est souvent ne pas la vivre. La dire abondamment, c’est souvent la vivre petitement. Son corps, sa peau se retrouvent dans le vent, la pluie, sous le soleil, dans le brouillard, la bruine, dans le froid et l’humidité. Il est dans la nature parce qu’il n’est pas séparé d’elle ; elle lui dit ce qu’il doit savoir ; il sait ce qu’elle lui dit. Toujours sans mots. (p. 76-77)
(…)
Jadis, avant l’ethnocide chrétien, les petits métiers concernaient le pur et simple besoin de la communauté : on travaillait pour vivre là où les civilisés vivent pour travailler. Enfant, dans les années soixante, je me souviens, dans mon village natal, d’avoir vu passer de tranquilles roulottes, au rythme calme du pas d’un cheval, qui étaient, déjà, une offense faite à la rapidité des voitures qui roulaient, pétaradantes, en frôlant la caravane. Déjà les deux temps se croisaient, s’opposaient, se confrontaient: temps virgilien du pas des animaux, temps faustien du moteur à explosion.
(…)
Le temps des adultes était donc celui d’avant le temps d’Ève. Celui des enfants également. Pas question de faire vivre aux plus jeunes ce que leurs parents n’avaient pas vécu. J’ai aussi souvenir d’un Tzigane scolarisé dans ma classe de cours élémentaire qui ne se pliait en rien à ce qui faisait l’emploi du temps des fils et filles d’Ève : pas envie de s’asseoir, pas envie de rester en place, pas envie de plier son corps pour entrer dans le dispositif disciplinaire de la table d’école qui contraignait les jambes, le dos, le buste, les membres à une posture d’encagé, pas envie de rédiger une rédaction ou de souscrire à une dictée, car il ne savait ni lire ni écrire.

Ah ! Heureux temps du « bon sauvage ». Mais curieusement, les Tziganes que j’ai pu rencontrer sont tous fort heureux d’avoir pu accéder, quand c’est le cas, à l’instruction…

À quoi bon, d’ailleurs, lire et écrire ? Le Tzigane n’apprend rien à l’école de ce qui fait l’essentiel de sa vie quotidienne : au lieu d’apprendre à découvrir le hérisson

Et hop ! C’est encore lui !

dans une haie, à hameçonner une truite dans un torrent, à allumer un feu qui réussisse, à lire la course du soleil dans le ciel ou celle des étoiles dans la Voie lactée, au lieu d’apprendre à jouer de la guitare ou à rétamer un vieux faitout, au lieu d’apprendre ce qu’on n’apprend pas, frémir à l’aurore et au crépuscule, se trouver ravi par le chant d’un pinson ou d’un rossignol, on lui apprenait les dates de l’histoire de France, l’accord du participe passé avec le verbe avoir, la règle de trois, le théorème de Pythagore et autres choses inutiles dans la vraie vie.
Pourquoi apprendre à lire et à écrire puisque la lecture et l’écriture nous éloignent du monde véritable ? (…) (p. 75-79).

Je n’ai pu résister à reproduire in extenso ces longs passages, tant leur charme lyrique m’a ébahi.

Ils m’ont tellement rappelé les suaves exclamations de Marie de Rabutin-Chantal, Marquise de Sévigné, au milieu de ces gentilles créatures si proches de la  nature que sont les paysans.

« Faner est la plus jolie chose du monde, c’est retourner du foin en batifolant dans une prairie

« Et les brebis que pomponnait Marie Antoinette au Petit Trianon !« , ajoute Stultitia, tout attendrie.

Rendons justice pourtant à M. Onfray d’avoir redonné au hérisson, animal trop méconnu, le statut ontologique (et nutritif) qui est le sien…

On pourrait certes prolonger longtemps.

Mentionnons encore, en vrac, la persévérance de M. Onfray à considérer comme allant de soi la « thèse Mythiste » concernant l’existence de Jésus (p. 154 ; p. 237ss, etc. cf. aussi les références à Prosper Alfaric, p. 511, 528…), alors même que cette thèse désuète est abandonnée par l’immense majorité des historiens sérieux, qu’ils soient athées, agnostiques, juifs, ou autres, qui se rangent pour la plupart à l’opinion de S. Mimouni lorsqu’il déclare que Jésus est certainement un des personnages les mieux attestés de l’Antiquité (cf. S. Mimouni, et P. Maraval, Le christianisme des origines à Constantin. Paris, PUF, 2006, p. 80; ou bien sûr l’ouvrage de référence le plus récent sur le sujet, de John P. Meier, Un certain juif Jésus. Les données de l’histoire, Paris, Le Cerf, 2004-2009 en 4 volumes ( !)).

Utiliser une documentation aussi pauvre et dépassée que celle à laquelle M. Onfray se limite sur le sujet ne peut que desservir sa thèse.

L’existence de Jésus est historiquement bien plus attestée que celle de Celse ou même d’Héraclite, que l’auteur prend pourtant pour argent comptant de façon non critique.Le problème que pose le christianisme depuis ses origines est moins celui de l’existence de Jésus que celui de l’interprétation de cette existence.

Il est certes légitime de contester l’interprétation que la religion chrétienne donne de la personne de Jésus ; mais s’obstiner à faire reposer une contestation sur des thèses aussi discutables que celles qu’utilise M. Onfray ne plaide ni pour son sérieux, ni pour sa crédibilité.

On ne voit pas en quoi le fait de récuser l’existence de Marx, par exemple, apporterait quoi que ce soit à la contestation – légitime – du marxisme.

On pourrait dire la même chose de l’obstination à présenter le paganisme, constamment identifié à « la sagesse » (cf. p. 26 ; 86 et le « paganisme des Tziganes » ; 335 ; 376 : « les païens regardaient le ciel pour bien vivre, mieux vivre, vivre en harmonie avec le Cosmos» ; etc.) – , et contre toute documentation sérieuse, comme un modèle de tolérance et de douceur, face à la violence apparemment inhérente au judéo-christianisme .

« Tarte à la crème » depuis bien longtemps infirmée, mais qui revient comme si de rien n’était.

On ne peut certes pas me reprocher de considérer la chrétienté comme un doux repaire de « bisounours » :

Inquisition, croisades et bisounourseries pontificales

ou encore :

De la lecture de Lydie Salvayre comme thérapie contre l’Alzheimer spirituel. Et qu’il ne faut pas prendre les petites filles pour des enfants de chœur.

Nul ne nie que le paganisme ait produit des sages admirables, tout comme le bouddhisme, l’hindouisme, l’animisme, l’islam, etc. et même, horresco referens, le « judéo-christianisme » ! Mais de là à me faire croire qu’on peut transférer dans le monde païen le repaire de bisounours dont il était question plus haut, il y a tout de même un sérieux pas !

Qui contredirait d’ailleurs ce que soutient Nietzsche, « mentor » de M. Onfray, sur le sujet.

L’auteur de la « Généalogie de la morale » célèbre en effet les Romains païens :

« les forts et les nobles, au point qu’il n’y eut jamais, qu’on n’a même jamais pu rêver, plus fort et plus noble au monde jusqu’ici »

en citant Tacite:

« à Rome, on considérait le juif comme ’’convaincu de haine contre le genre humain’’ » (Généalogie de la Morale, op. cit. p. 53).

Or, on le sait, cette citation fait référence aux persécutions de Néron :

« On saisit d’abord ceux qui avouaient leur secte[les chrétiens] ; et, sur leurs révélations, une infinité d’autres, qui furent bien moins convaincus d’incendie que de haine pour le genre humain [sans doute s’agit-il ici des juifs]. On fit de leurs supplices un divertissement: les uns, couverts de peaux de bêtes, périssaient dévorés par des chiens; d’autres mouraient sur des croix, ou bien ils étaient enduits de matières inflammables, et, quand le jour cessait de luire, on les brûlait en place de flambeaux. » (Tacite, Annales XV,44, trad. F. Doudinot de la Boissière, Tacite. Œuvres choisies, Paris, Hatier, 2e éd., 1932, reprise par la Bibliotheca Classica Selecta).

cf:

« Éternité de l’essence du corps » chez Spinoza et résurrection. Et derechef de Nietzsche et de ses mythes, et de M. Onfray qui gagnerait à lire un peu mieux ses maîtres.(2).

Faut-il encore faire référence aux jeux du cirque, crucifixions et autres divertissements de « bisounours », auprès desquels la corrida dénoncée par M. Onfray (p. 306ss) fait bien pâle figure ?

Un philosophe pourrait aussi se souvenir que Socrate a été condamné à mort, entre autres chefs d’accusation, pour avoir offensé les dieux (païens) de la Cité. Là encore, un peu moins de simplisme ne nuirait certes pas à la crédibilité du discours.

On s’en doute, il y aurait encore bien des allégations étranges à mentionner. Mais je me contenterai de finir sur une nouvelle petite touche de burlesque.

Bien qu’étant plutôt végétarien de vieille date, je n’ai rien contre les carnivores comme M. Onfray.

Mais que celui-ci, tout en étant un chaud partisan de la cause animale et un ardent dénonciateur de la perversion judéo-chrétienne et de son « immense banquet de viande » (p.237) se permette, sans doute pour défendre la légitimité de son propre beefsteak, des arguments aussi hilarants contre le végétarisme, on en reste confondu :

[le régime végane] « débouche, pour le règne animal, sur l’hécatombe des espèces domestiques et sur la prolifération monstrueuse des espèces restées ou redevenues sauvages. Dans les deux cas, la conséquence de cette logique s’avère la précarisation des hommes à brève échéance et leur inévitable disparition (sic). Qui aurait ainsi voulu faire l’ange aurait fait la bête » » (p. 295).

[On pourrait penser, tout simplement à la solution de la stérilisation, qui se pratique depuis bien longtemps sur les animaux domestiques, mais sur ce point M. Onfray semble se montrer encore plus réticent que le pape…]

Car voici: Le végétarisme annonce le règne de la terreur !

Tremblez, braves gens ! Le fait de ne plus manger des vaches et des brebis va remplir vos rues de taureaux sauvages et de béliers agressifs. Sans parler des coqs farouches et des poules sanguinaires. Et nul ne pourra échapper à leurs attaques !

Tout comme, on le sait bien, le fait de ne pas manger de chiens et de chats en Occident a abouti à l’envahissement des espaces publics par des matous féroces et des toutous anthropophages, au moins aussi affamés de chair humaine que les bourreaux judéo-chrétiens le sont de boyaux, de testicules et de cerveaux (p.237).

Pour éviter ça, une seule solution : « Au beefsteak, braves gens ! ». Et n’oubliez pas de manger aussi les chiens et les chats (et les poissons rouges !).

« Tu ne crois pas que tu commences toi aussi à délirer ? » me lance Stultitia.

« Au lieu de dire des bêtises, tu ferais mieux de renvoyer à ton premier post. En fait Simon Leys, que tu cites, avait déjà tout dit ».

En effet.

J’y renvoie donc

Subprimes de la pensée et bulles intellectuelles. À propos de récentes inflations médiatiques à la Onfray et consorts.

En réitérant ma question :
« comment comprendre, encore une fois, que des pensées aussi faibles puissent avoir une telle audience, et que des M. Onfray puissent faire de façon répétée la « Une » des grands quotidiens et des revues, voire susciter des « manifestations de soutien » comme celle de la Mutualité ?».

Mais sans doute faudrait-il maintenant poser cette question à MM. Kahn, Debray, Finkielkraut et autres courageux qui ne reculent pas devant le ridicule.

Car franchement, ont-ils vraiment lu « Cosmos » ?

« Cosmos » ou cosmétique ? Petite participation au dégonflage de quelques baudruches de M. Onfray (2).

Continuons notre chemin par une petite réflexion sur les rapports de l’idée de Cosmos avec la science.

Car il n’échappe à personne que M. Onfray est un grand pourfendeur des mythes – en particulier judéo-chrétiens, comme il se doit-, au nom d’une rigueur toute scientifique.

Des mythes, des croyances, et de Mr. Onfray qui est au-dessus de tout ça

« La science, hors scientisme qui est religion de la science, permet de penser le monde selon la logique de l’ontologie matérialiste (…) ; que de la physique et pas de métaphysique » (Cosmos, p. 333).
« Je ne suis pas scientiste (cf. ci-dessus), mais je sais qu’on ne saurait jamais penser juste sans ce que la science nous apprend » (p. 513)
« Utiliser la raison contre les superstitions » (p. 514).

Etc. etc. etc.

Bien sûr, me direz-vous, on peut encore se demander comment un nietzschéen peut être un aussi ferme partisan de la science, lorsqu’on sait que l’auteur de Zarathoustra, bien connu pour son apologie du « chaos » (cf. Ainsi parlait … Prologue, V) la considère comme une expression de ces « forces réactives », refuge des faibles et négatrice de la Vie :

« ‘’Volonté de vérité’’ – cela pourrait cacher une volonté de mort. – En sorte que la question : pourquoi la science? se réduit au problème moral : Pourquoi de toute façon la morale ? Si la vie, la nature, l’histoire sont « immorales »? Il n’y a aucun doute, le véridique, au sens le plus hardi et le plus extrême, tel que le présuppose la foi en la science, affirme ainsi un autre monde que celui de la vie, de la nature et de l’histoire; et, en tant qu’il affirme cet autre monde, comment ne lui faut-il pas, par cela même, nier son antipode, ce monde, notre monde? » (Le Gai Savoir, Aphorisme 344).

[Quoiqu’on puisse en penser, des positions, telles que celles de Heidegger, qui récusent le « moment cartésien » comme manifestation du Gestell, arraisonnement, mainmise violente sur le monde par un homme de plus en plus technicien qui veut se rendre « maître et possesseur de la nature », selon la phrase de Descartes, paraissent plus cohérentes que celle de M. Onfray ; en ce que leur dénonciation de « l’oubli de l’être » s’accompagne d’un soupçon sur la science et la technique dont on peut penser qu’elles détournent l’homme de son antique rapport à la Nature et au Cosmos. Plus cohérente serait aussi la position de celui qui renoncerait à la science moderne et à la technique pour prôner une vie « proche de la nature » et du « Cosmos ». Mais M. Onfray n’est ni heideggerien ni écologiste radical anti-science : il se prétend le héraut de la science moderne et du Cosmos en son sens « virgilien » et/ou lucrétien, et s’affirme qui plus est nietzschéen. Or, on ne peut tenir toutes ces positions en même temps].

Mais s’arrêter là pourrait sembler petit joueur.

Plus intéressant sera de montrer comment ce « Cosmos » dont M. Onfray se fait l’ardent apôtre, a été, aussi bien dans sa version « classique », aristotélicienne, que dans sa version « lucrétienne », un des principaux « obstacles épistémologiques » à la naissance de la science moderne.

[Pour G. Bachelard (1884-1962), un « obstacle épistémologique » est « un ensemble de représentations scientifiques ou non scientifiques, empêchant une science donnée, à un moment donné, de poser correctement les problèmes » (Épistémologie, La philosophie de AàZ, Hatier 2011 ; cette notion appelle celle de « rupture épistémologique » « laquelle est l’acte intellectuel par lequel une science surmonte ses obstacles épistémologiques en remodelant ses principes explicatifs » (id).].

On le sait, les magnifiques études d’Alexandre Koyré ont montré comment la science moderne, celle de Descartes, Galilée, Newton, a eu besoin, pour « inventer » en particulier le principe d’inertie, et pour permettre la mathématisation de la physique, de rompre radicalement avec le Cosmos des Anciens, celui d’Aristote en particulier :

« Le fait que la physique moderne a son prologue et son épilogue dans les cieux, ou, plus simplement, le fait que la physique moderne prend sa source dans l’étude des problèmes astronomiques et maintient ce lien à travers toute son histoire, a un sens profond et implique d’importantes conséquences. Il implique notamment l’abandon de la conception classique et médiévale du cosmos – unité fermée d’un Tout, Tout qualitativement déterminé et hiérarchiquement ordonné, dans lequel les parties différentes qui le composent, à savoir le Ciel et la Terre, sont sujettes à des lois différentes – et son remplacement par celle de l’Univers, c’est-à-dire d’un ensemble ouvert et indéfiniment étendu de l’Être, uni par l’identité des lois fondamentales qui le gouvernent ; il détermine la fusion de la physique céleste avec la physique terrestre, qui permet à cette dernière d’utiliser et d’appliquer à ses problèmes les méthodes des mathématiques hypothético-déductives développées par la première ; il implique l’impossibilité d’établir une physique terrestre ou, du moins, une mécanique terrestre, sans développer en même temps une mécanique céleste. ». “Galilée et la révolution scientifique du XVIIe siècle”, in Études d’histoire de la pensée scientifique, Paris, Gallimard, 1973, p. 197.

(…)

Le concept galiléen du mouvement (de même que celui de l’espace) nous paraît tellement naturel que nous croyons même que la loi d’inertie dérive de l’expérience et de l’observation, bien que, de toute évidence, personne n’a jamais pu observer un mouvement d’inertie pour cette simple raison qu’un tel mouvement est entièrement et absolument impossible. Nous sommes également tellement habitués à l’utilisation des mathématiques pour l’étude de la nature que nous ne nous rendons plus compte de l’audace de l’assertion de Galilée que « le livre de la nature est écrit en caractères géométriques » pas plus que nous ne sommes conscients du caractère paradoxal de sa décision de traiter la mécanique comme une branche des mathématiques c’est à dire de substituer au monde réel de l’expérience quotidienne un monde géométrique hypostasié et d’expliquer le réel par l’impossible. (id. ibid. p. 199).

Mais, demande Stultitia, « Pythagore est bien l’inventeur des mathématiques, et Platon un grand mathématicien. Les grecs étaient de grands astronomes. La science moderne n’est-elle pas débitrice de ces penseurs ? ».

Bien sûr ! Mais en partie seulement. Car sa naissance ne pourra s’opérer sans une douloureuse « rupture épistémologique ».

Car, pour Pythagore, Platon et Aristote, les mathématiques ne peuvent s’accorder qu’à la régularité du monde éternel et immortel des astres, qui est celui des dieux. Et lorsque Galilée affirme, comme le rapporte A. Koyré, le caractère géométrique du « livre de la nature », il énonce ce qui aurait été un blasphème pour la pensée des Anciens : le monde terrestre, celui qu’Aristote nommait « sub-lunaire », celui où les hommes meurent, où les pommes tombent des arbres et pourrissent, est régi par les mêmes lois que celles qui régissent le Cosmos présumé divin !

Un véritable crime de lèse Cosmos, ou de lèse divinités grecques, ce qui revient au même !

« La science moderne naîtra, peut-on dire, le jour où l’on osera proclamer cette vérité : la même Mécanique, les mêmes lois, régissent les mouvements célestes et les mouvements sublunaires, la circulation du soleil, le flux et le reflux de la mer, la chute des graves. Pour qu’il fut possible de concevoir une telle pensée, il fallait que les astres fussent déchus du rang divin où l’Antiquité les avait placés, il fallait qu’une révolution théologique se fût produite » P. Duhem, Le système du Monde, II, Paris, Hermann 1914, p. 453.

Car pourquoi cette rupture épistémologique qui a rendu possible la science moderne s’est-elle produite en Occident, et en Occident seulement ?

On le sait, le zéro a été inventé par les babyloniens avant d’être repris par les Indiens ; les chinois ont, eux, été à l’origine de nombreuses inventions.

Mais la mathématisation de la physique, clef de ce que nous nommons maintenant la science, n’est apparue qu’en Occident. Pourquoi ?

Même si la question reste disputée, on a de fortes présomptions de penser que cette « révolution théologique » qui a rendu possible une telle « rupture épistémologique » a à voir, n’en déplaise à M. Onfray et à son anti-judaïsme et anti-christianisme forcené autant que primaire, avec la révolution conceptuelle introduite dans l’histoire par les pensées juive, chrétienne et musulmane, ce fameux « monothéisme » tellement abhorré.

Des penseurs aussi reconnus que Amos Funkenstein (Théologie et imagination scientifique, Paris, PUF 1995) Stanley L. Jaki (Cosmos and Creator, Edimbourg 1980), Lynn T. White (Medieval Religion and Technology, Berkeley 1978), etc. nous montrent comment une désacralisation du Cosmos était indispensable pour que soit rendue possible l’approche de l’univers comme objet de science.

Désacralisation parallèle à ce « désenchantement du monde » dont Marcel Gauchet, nous l’avons vu, fait la condition nécessaire de l’accession à la notion d’autonomie dans l’ordre social et politique.

À propos de « Que faire ?» : Simon Leys ou les habits neufs du professeur Badiou, et que Marcel Gauchet gagnerait à lire Lévinas et Pic de la Mirandole.

[voir dans ce même post, outre des précisions sur le rapport hétéronomie/autonomie,  les fortes affirmations de Lévinas dans Difficile Liberté, concernant la lutte biblique contre l’idolâtrie : « Le monothéisme marque une rupture avec une certaine conception du sacré. Il n’unifie ni ne hiérarchise ces dieux numineux et nombreux ; il les nie. À l’égard du divin qu’ils incarnent, il n’est qu’athéisme ».].

Tout comme il fallait rompre avec un Ordre cosmique, qui faisait de la femme et de l’esclave des êtres inférieurs selon un plan divin et éternel établi une fois pour toutes par la Nature, pour rendre possible « l’invention » du droit naturel moderne (qui n’est plus le droit d’une Nature intangible et divine, comme chez les Anciens, mais celui qui se fonde sur la nature rationnelle d’un homme capable de se donner lui-même des lois, et de ne plus dépendre du seul ordre hétéronome du Cosmos) ;

[cf. A. Renaut dans : Histoire de la philosophie politique, I, La liberté des Anciens, Calmann-Lévy, Paris 1999, p. 41 : « Dans l’exacte mesure où, chez Aristote, le droit naturel est découvert en la nature, au sein de laquelle sont supposées exister des inégalités entre les hommes (donc des inégalités naturelles), il aurait été impossible à une telle philosophie de se demander si la véritable fonction des instances juridico-politiques n’est pas de venir corriger la réalité au nom d’un idéal transcendant »]

Il fallait, de la même façon, oser ce crime de « lèse-Cosmos » qui ramenait l’ordre éternel et divin des cycles cosmiques aux mêmes lois que celles qui régissent la chute des pommes, dont la pourriture manifeste le caractère radicalement contingent !

Il fallait donc extraire le divin de cette Nature divinisée, condition nécessaire pour la rendre manipulable à l’infini par l’intellect humain.

Ce que firent Descartes et Galilée, signant par là même la fin du Cosmos classique, aristotélicien comme stoïcien ;

« Ce Monde, ce Cosmos, la physique de Descartes le détruit entièrement.
Que met-elle à sa place ? À vrai dire, presque rien. Étendue et mouvement. Ou matière et mouvement. Étendue sans limites et sans fin. Ou matière sans fin ni limites : pour Descartes, c’est strictement la même chose » (A. Koyré, Introduction à la lecture de Platon…, op.cit., p. 209).

Tout en y conservant (et c’est l’une des raisons pour lesquelles le modèle « atomiste » fondé sur le hasard et l’imprévisibilité ne pouvait être une alternative retenue par les inventeurs de la science moderne : n’en déplaise à M. Onfray, Épicure ou Lucrèce ne sont en rien à l’origine de la conception cartésienne et galiléenne de la matière…) un principe d’intelligibilité qui permettait d’appliquer à la matière, désormais nommée « étendue », les lois de la géométrie et des mathématiques, dont la connaissance a été elle aussi rendue possible à l’homme du fait de sa création « à l’image de Dieu ».

Cette double exigence, qui disqualifie le Cosmos « classique » entendu comme réalité divine – et celui de Lucrèce conçu comme agrégat arbitraire et aléatoire d’atomes -, tout en affirmant l’intelligibilité de « l’univers« , a probablement été rendue possible par l’idée judéo-chrétienne et musulmane de Création.

Bien qu’elle ait mis du temps à s’exprimer au niveau de la naissance de la science, et que sa réception fut loin d’être évidente de la part des autorités ecclésiastiques (en témoigne bien sûr « l’affaire Galilée »), la position du modèle de la Création comme « postulat métaphysique » et épistémologique a probablement rendu possible une pensée de la contingence de l’univers, de la nature, de la physique, mais aussi cette pensée que cet univers physique ayant été « écrit en langage géométrique » par l’intelligence d’un Créateur transcendant, était donc susceptible de déchiffrement par un homme créé « à son image ».

Pour une pensée de la Création, le Cosmos n’est pas Dieu en soi, mais, en tant qu’œuvre d’un créateur, « il chante la gloire de Dieu » et son intelligence, comme dit le Psalmiste.

Malgré le génie propre des civilisations indiennes, chinoises ou autres, cette articulation originale entre la transcendance d’un Dieu qui se distingue d’un « Cosmos » pour en faire un « univers », selon la terminologie d’A. Koyré, et le caractère intelligible d’un tel univers en tant que Création, n’y a jamais été pensé.

cf. la dessus, par ex. J. Needham, La science chinoise et l’Occident, Seuil Paris 1973 en particulier p. 32 : « Dans l’ancienne pensée chinoise, l’idée d’un dieu suprême comme personne, aussi forte qu’elle fut, n’impliquait pas la conception d’un législateur divin et céleste imposant ses ordres à la nature non-humaine; et (…) le concept du suprême en vint très tôt à désigner quelque chose de tout à fait impersonnel. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y avait pas, pour le Chinois, d’ordre dans la nature, mais plutôt qu’il ne s’agissait pas d’un ordre fixé par un être personnel rationnel, et donc, qu’il n’y avait aucune garantie que d’autres êtres personnels doués de raison soient capables de déchiffrer dans leur propre langage (terrestre), le code de lois préexistant qu’un Dieu aurait formulé préalablement. On ne pensait pas que le code des lois de la nature puisse être dévoilé et lu, parce qu’on avait aucune assurance qu’un être divin, même plus rationnel que l’homme, en ait jamais formulé un ».

Raison probable pour laquelle la science moderne n’a pu s’y manifester.

On est donc en droit d’être une nouvelle fois surpris par les affirmations péremptoires de M. Onfray, qui tout en se posant en parangon de la science, et en pourfendeur des « superstitions » (p. 514), refuse à cette même science son acte de naissance en exigeant de « revenir au cosmos » (id.), alors même que la mathématisation de la physique exigeait l’abolition de cette « superstition » que constituait le Cosmos des Anciens.

Encore une fois, ce n’est certes pas la référence à « l’ontologie matérialiste » de Lucrèce qui pourra en quoi que ce soit le sauver de l’incohérence.

Car même si la philosophie épicurienne a en effet introduit dans la pensée, de façon figurée, la notion « d’atome », ni sa vision de cet atome, ni sa conception de la matière (cf. Descartes, ci-dessus) n’ont été retenues par la science moderne et contemporaine.

Il me plait de terminer en citant, en hommage à Bernard d’Espagnat, quelques textes de « A la recherche du réel », ouvrage extraordinaire de clairvoyance, et dont les propositions datant de 1979 concernant notre rapport à la réalité ont été depuis confirmées par l’expérimentation (expérience d’Alain Aspect 1980-1982, à l’instigation de B. d’Espagnat lui-même).
https://fr.wikipedia.org/wiki/Exp%C3%A9rience_d’Aspect

Il faut en saluer la réédition (Dunod, 2015), avec une préface d’E. Klein :
https://www.youtube.com/watch?v=ypBDwXD6hqw

Je ne suis pas spécialement anti-matérialiste.
J’irai même jusqu’à risquer une comparaison que n’aurait peut-être pas reniée B. d’Espagnat : la dualité de nos concepts approximatifs de « matière » et « d’esprit », que nous essayons malhabilement d’articuler, ne témoignerait-elle pas de la difficulté qu’éprouve notre intelligence humaine limitée à se représenter notre réel, irrémédiablement « voilé » selon l’expression de d’Espagnat ; un peu comme notre approche des particules, en microphysique, nous oblige à tenir ensemble (cf. la notion de « quanton ») un aspect d’onde et un aspect de corpuscule en apparence inconciliables pour notre intuition, notre compréhension, et même notre imagination ?

Il se pourrait donc que la dualité matérialisme/spiritualisme relève d’une approche conceptuelle inadéquate à la réalité qu’elle prétend représenter, mais sur laquelle notre intelligence rudimentaire a cependant besoin de s’appuyer pour tenter d’éclairer tant bien que mal quelques-unes des énigmes auxquelles elle est confrontée.

J’avoue que, pour ma part, ayant beaucoup joué au « lego » quand j’étais enfant, et ayant depuis découvert la fascinante complexité de l’interrogation des physiciens sur ce que nous nommons à défaut de mieux notre « réel », j’ai du mal à me satisfaire de cette « ontologie matérialiste » à laquelle nous convie M. Onfray, et dont le puéril atomisme lucrétien ressemble à ces fables infantiles dont j’enjolivais jadis mon « Cosmos » de plastique.

Rappelons un passage de l’interview de B. d’Espagnat citée dans la post précédent, et qui illustre l’idée de « découvertes physiques négatives« ,  dans la mesure où, si la science, on l’a vu, ne peut dire à la métaphysique où elle doit aller, elle peut toujours lui dire où elle ne peut plus aller :

« Telle qu’elle se présente aujourd’hui il me paraît clair que la physique ne débouche de façon certaine sur aucune métaphysique particulière. Toutefois elle nous apprend quand même beaucoup, car si elle ne peut pas dire ce que le « fond des choses » vraiment est, en revanche elle n’est pas muette sur ce qu’il n’est pas. Et en particulier elle élimine un certain matérialisme scientifique que, du temps de la physique dite « classique » elle paraissait favoriser et qui reste encore très vivace ».

Et il est clair que pour qu’une métaphysique matérialiste demeure un modèle légitime et crédible, elle a en tout cas un sérieux effort à faire pour se renouveler.

Car en quoi des fables simplistes, comme celles que nous présente M. Onfray, tellement éloignées de ce que la physique nous enseigne aujourd’hui, peuvent-elles avoir quelque utilité ?

C’est la raison pour laquelle je rajoute ces quelques passages tirés de livres de B. d’Espagnat.

On peut aussi écouter quelques conférences, comme celle-ci :

Je n’ai pas pu me résoudre à tronquer ces textes magnifiques (et d’un humour ravageur pour ce qui est des « Interludes », qui font la joie de Stultitia…), qui rendent compte de la place de plus en plus importante qu’occupent les mathématiques en physique, place qui rejette le bon vieux matérialisme démocritéen de grand papa (c’est-à-dire épicurien ou lucrétien) à la remise des jouets d’enfance. Et qui posent des questions essentielles en ce qui concerne la notion « d’objectivité » (cf. les « Interludes »).

Je les reproduis donc tels quels.

Bonne lecture aux courageux !
En espérant que cela incite à lire « A la recherche du réel » !

Annexe : Textes de Bernard d’Espagnat.
A la recherche du réel, 1979, 3ème édition, Presses-Pocket 1991.

DE DÉMOCRITE À PYTHAGORE

L’enfant et l’homme de la rue croient que l’accès au réel est immédiat: l’idée de l’existence de ce caillou ou de cette chaise lui paraît claire et évidente et il ne conçoit guère que soit mise en doute son caractère d’absolu : même s’il croit aux contes de fées.

Très tôt – comme on le sait – les philosophes contestèrent ce point de vue. Ils tirèrent argument du caractère périssable des objets pour leur refuser la réa¬lité intrinsèque. Réalité signifie, dirent-ils, ce qui s’oppose au rêve: et cela, c’est la permanence. Quel degré de réalité pouvons-nous donc attribuer à des choses qui naissent et meurent, qui toutes se font et se défont? En dessous, à l’intérieur ou au-dessus il doit y avoir autre chose. Un réel absolu, non évident pour l’appréhension immédiate et dont l’accès par conséquent est difficile.

Plus tard, bien d’autres arguments meilleurs, tel par exemple le doute cartésien, vinrent conforter cette thèse. Une thèse qui n’est, au demeurant, pas l’apanage des philosophes. A ce degré de généralité ( « la connais¬sance de l’être est difficile » ) l’idée est partagée par la plupart des religions. Elle rejoint en outre le sentiment poétique inné d’une Réalité profonde, située derrière ou au-delà des choses, qu’inspire peut-être à plus de per¬sonnes qu’on ne croit le spectacle de la beauté.

Dire que la réalité indépendante ( ou réel, ou être ) est de connaissance malaisée c’est évidemment faire d’abord – contrairement à certains – le postulat que la notion même de réalité a un sens qui dépasse l’homme. Ce n’est pas encore en spécifier le mode d’approche. Lier en quelque manière un tel mode d’approche au sentiment de la beauté est déjà bien plus restrictif. Pas totalement cependant. Même si mon esprit fait – explicitement ou confusément – un choix de cette espèce deux grandes orientations s’offrent encore à lui, complémentaires peut-être mais à coup sûr très différentes. Je puis chercher l’être soit dans les mathématiques – pures ou appliquées – soit derrière la beauté sensible.

La recherche de l’être à travers la beauté sensible a longtemps constitué le but avoué des poètes. Il n’en va plus ainsi, du moins chez les professionnels. Ceux-ci ne se pardonneraient pas d’afficher candidement une aspi¬ration que nous, les intellectuels, leur avons appris à tenir pour bien trop naïve. On peut le regretter: car naïveté pour naïveté celle des vieux poètes semble – on verra pourquoi – plutôt moins considérable à tout prendre que celle des grands rhétoriqueurs contempo-rains ou – à l’opposé – que celle de tels ou tels hommes de science remplis d’illusions quant au sens et à la portée du concept d’objectivité. Mais ce rejet est aujourd’hui incontestable.

Restent alors les mathématiques. Et au tout premier rang les mathématiques pures, comme il se doit. Celles-ci se présentent à première vue comme un ensemble de vérités indépendantes des contingences, universelles et éternelles. Il n’est pas surprenant que beaucoup de penseurs y aient vu et y voient encore l’expression de la parfaite permanence, c’est-à-dire de l’être lui-même. En quelque mesure, cependant, les découvertes de notre siècle ont fait apparaître – ici encore – la naïveté d’une telle vision, en mettant en lumière le fait que les mathématiques reflètent principalement les capacités opératoires de l’être humain. Je dis « en quelque mesure » uniquement pour la raison que je ne veux pas exclure la possibilité d’un certain parallélisme de structures entre l’être humain et l’Être tout court, parallélisme qui restituerait aux mathématiques pures une part de la transcendance qu’on leur a attribuée longtemps. Mais sans entrer dans les détails de questions dont l’analyse serait longue je dois au moins noter que les recherches mathématiques récentes ont ramené à un niveau plus raisonnable le prestige exagéré dont, précisément, a joui longtemps la notion d’universalité de la certitude mathématique.

Si la beauté des mathématiques pures n’est pas à elle seule une voie assurée vers l’être il reste au mathématicien la possibilité de transférer ses espoirs à la physique mathématique. A dire vrai c’est là la voie qui d’emblée paraît à beaucoup la plus naturelle. Pour bien des chercheurs contemporains la physique mathématique ou physique théorique (une distinction entre les deux notions est parfois faite mais n’est pas ici nécessaire) a, en effet, pour premier but de systématiser l’ensemble des connaissances concernant le monde réel. La raison qui a poussé l’homme à choisir en vue d’une telle fin l’outil mathématique plutôt qu’un autre est simplement que celui-là s’est progressivement révélé le plus efficace – et de beaucoup -, pour la synthèse dont il s’agit. Comme le physicien qui veut en faire usage doit nécessairement se référer pour cela à certains canons d’élégance on voit que l’emploi de la physique théorique est bien une manière – et une manière a priori sensée – de tenter une appréhension du réel qui soit guidée par la beauté.

Le fait que les méthodes mathématiques permettent mieux que toute autre la synthèse des divers aspects du réel a des conséquences importantes quant aux manières dont il est légitime de s’imaginer ce réel. Car le rôle des mathématiques en physique ne se limite pas à celui d’une simple sténographie, autrement dit à un rôle d’écriture abrégée de relations que, si l’on disposait de plus de place et davantage de temps, on pourrait aussi bien écrire dans le langage de tous les jours. Ce rôle là, bien entendu, existe. Mais il est mineur. Bien plus fonda¬mental est celui joué par le processus de définition d’entités nouvelles. Que l’on pense seulement à l’apparition du concept d’énergie. Au départ, une loi de conservation, interne à la mécanique rationnelle, c’est-à-dire une loi purement abstraite: « la somme du produit de telles et telles quantités et d’une certaine fonction de telles autres quantités ne varie pas avec le temps ». Mais aujourd’hui une denrée qui se vend et qui s’achète cher. Dans bien des cas il se passe ceci que, même sans devenir, comme l’énergie, des concepts de la vie courante, les concepts abstraits forgés par le physicien théoricien en viennent progressivement à supplanter les plus anciens – issus directement de l’expérience ancestrale – dans les descriptions que la physique propose du monde. Cette évolution résulte simplement du fait que les nouveaux concepts portent plus loin que les anciens (celui de masse plus que celui de poids, celui d’énergie plus que celui de masse). Elle a pour conséquence un phénomène que l’on a parfois appelé un peu impropre¬ment une « déréalisation » du monde physique. Le mot est ambigu, « déchosification » serait meilleur. Il ne s’agit pas là, en effet – pas encore! – d’une négation de la validité du concept d’une réalité indépendante de l’être humain. Mais il s’agit bien d’une négation radicale de la vision du réel qui est celle de l’homme de la rue à prétentions scientifiques: je veux dire de la vision qui érige en absolu – et en seul absolu – les concepts familiers qui nous semblent les plus dénués de mystère, comme celui de grain ou celui de force de contact.

Ainsi en arrive-t-on progressivement à une vision du monde dans laquelle la matérialité des choses semble se dissoudre en équations. Une vision dans laquelle le matérialisme est de plus en plus contraint d’évoluer vers le mathématisme et où, si l’on peut dire, Démocrite doit en définitive se réfugier chez Pythagore. Qu’est-ce, en effet, que la matière ? Ce qui se conserve, disait-on autrefois. Ce n’est donc pas la masse. A moins d’identifier celle-ci à l’énergie (à l’unité de mesure près). Mais cette dernière entité, l’énergie, n’est elle-même rien d’autre que la pure « immatérialité » d’une composante de quadrivecteur dans un espace-temps qui – pour faire bonne mesure – est « courbe » ! Ou bien identifierai-je la matière d’un objet à l’ensemble de ses « atomes de Démocrite » ? La conservation de la matière sera-t-elle alors celle de ces « atomes », c’est-à-dire celle des parti¬cules qui la constituent ? Les choses ne peuvent être aussi simples puisque des particules peuvent s’annihiler ¬avec leurs « antiparticules » – au seul profit d’une accélération de particules préexistantes. Les particules elles-mêmes ne se conservent donc pas toujours. Il est vrai que certains nombres, certaines différences entre nombres de particules et nombres d’antiparticules, sont conservés. Mais, de nouveau, ce sont là quantités abs¬traites. Initialement conçu pour représenter une propriété d’un ensemble, autrement dit une entité distincte de celui-ci (une collection de billes est autre chose, pensait-on, que le nombre de billes de la collection) voilà que le nombre apparaît maintenant en physique comme l’entité ayant seule une stabilité suffisante pour que cette science le prenne vraiment au sérieux.

De là à affirmer, avec les pythagoriciens, que les nombres sont l’essence des choses, il n’y a qu’un pas. Et il faut même noter qu’il ne peut ici être question d’un simple pythagorisme édulcoré. Il faut un pythagorisme essentiel, je veux dire inconciliable en définitive avec la vision démocritéenne qui pose l’éternité des grains ultimes. En d’autres termes il n’est plus possible d’emprunter à Démocrite sa conception fondamentale du réel en ajoutant seulement que les « atomes » interagissent par des forces obéissant à certaines formules; et que le critère de la beauté mathématique s’avère fécond en ce qui concerne la recherche de ces dernières. Une telle tentative de conciliation entre Démocrite et Pythagore ne résoudrait rien puisque, encore une fois, aucun « grain » situé dans l’espace n’apparaît comme indestructible. Puisque, bien au contraire, tous peuvent subir l’annihilation. et que les seules entités assez stables pour que la physique puisse envisager de les regarder comme fondamentales sont des nombres, des fonctions ou d’autres êtres mathématiques d’apparence encore plus abstraite. « Tout est géométrie » proclament volontiers certains spécialistes de la théorie de la relativité générale.

Il paraît inutile de développer en détail l’exposé d’une évolution conceptuelle déjà ancienne et par conséquent assez bien connue. La découverte expérimentale des antiprotons, et donc l’assurance de la généralité des processus d’annihilation et de création, remontent toutes deux aux années mille neuf cent cinquante. Mais ces faits avaient pu être prédits bien avant encore par des théoriciens dont chacun sait qu’ils trouvèrent dans l’élégance mathématique du formalisme le plus sûr guide de leurs succès. Aussi est-ce seulement pour mémoire que j’ai rappelé un moment essentiel – mais auquel cependant on ne peut s’arrêter – de la pensée physicienne. Le moment que l’on peut nommer « l’émergence du pythagorisme » (à condition bien entendu d’écarter toute acception mystique ou magique de l’expression). Ayant satisfait à ce préalable nécessaire il m’est maintenant permis de considérer des évolutions d’idées bien plus récentes, bien moins connues et qui par conséquent exigent, elles, d’être présentées en détail. (ed. Presses Pocket, 1991, p. 21-27).
(…)
INTERLUDES MÉCHANTS ET SIMPLISTES

MATIÈRE
Les sciences physiques sont souvent appelées « sciences de la matière ». La matière serait donc le concept de base. Et l’un des faits dont certains hommes de science cherchent à nous convaincre c’est que, précisément, tout se ramène à la notion de matière. Que dans l’absolu, celle-ci est vraiment le seul « existant », aux propriétés innombrables.

Le moins que l’on puisse exiger de matérialistes aussi décidés c’est qu’ils nous disent clairement ce que la notion en question recouvre dans leur esprit. Afin d’en avoir le cœur net, un mien ami alla un jour trouver quelques-uns de mes bons collègues, professeurs d’université. Le premier abordé fut un chimiste d’un très grand âge. Celui-ci dit: « Jeune homme, la chose est simple. La matière demeure et la forme se perd. Voyez donc Lavoisier pour tout détail complémentaire. » Mais, sur ces entrefaites, un physicien des particules élémentaires mentionna le défaut de masse, puis la découverte des antiparticules. Pour sauver l’idée de conservation, il proposa d’appeler matière le nombre des baryons moins le nombre des antibaryons (ou le tiers du nombre de quarks diminué de celui des antiquarks). Avant même qu’il n’ait défini ces termes, un de ses collègues intervint. Au nombre en question, celui-ci demandait qu’on ajoutât celui des leptons, diminué du nombre des anti¬leptons. Ils se mirent d’accord en reconnaissant tous les deux que le choix entre ces formules – et entre d’autres similaires – était tout à fait arbitraire. Et quelqu’un ayant dit: « le nombre est donc Idée des choses », les deux compères s’éclipsèrent avec discrétion, craignant fort de passer pour des platoniciens !

OBJECTIVITÉ
Le matérialisme atomistique, ou mécaniste, est une réunion de deux hypothèses. Une hypothèse ontologique : indépendant de nous, le monde est fait comme une horloge. De petits grains, des champs, des forces en sont les pièces et les ressorts. Une hypothèse épistémologique: nous sommes capables de connaître, toujours de mieux en mieux et à la limite très bien, ce monde tel qu’il est, et tous ses rouages complexes. Ces propositions ne peuvent, bien entendu, être déduites d’aucune vérité première. Aiguillonnés par des visions diverses, le philosophe et le mystique peuvent donc fort bien les rejeter a priori. Mais le partisan de ces hypothèses (qui est le plus souvent, de notre temps, un biologiste) a une réponse toute prête; une conception, rétorque-t-il, se justifie toujours au moyen de ses conséquences. Or où sont donc celles des conceptions des philosophes ? Ou des mys¬tiques ? Sur le plan objectif: néant. Et au contraire, voyez la mienne; toute la physique classique, une bonne part de l’astrophysique, toute la biologie moderne la vérifient. Même dans des domaines comme ceux de la vie et de la pensée, où l’on pouvait naïvement croire au finalisme, au rôle actif de la conscience, nos découvertes d’aujourd’hui nous révèlent le règne exclusif de la nécessité et du hasard. Pensez au modèle de la double hélice !

Dès lors, continue ce savant, n’est-ce pas folie, ou en tout cas infantilisme, que de continuer à parler de « causes finales » ? Ou encore de considérer l’esprit, la conscience que nous avons des choses, comme une entité au même titre que la matière, c’est-à-dire au même titre que ces petits grains, ou ces champs, qui, à eux seuls, expliquent l’Univers, y compris l’homme et son esprit ? Naïvetés que tout cela, ou plutôt effets secondaires, apparences trompeuses et charmeuses dont doit se défaire tout individu fort, adulte, conscient. Des multitudes de petits grains, liés par des forces que la physique quantique décrit, obéissant tantôt au déterminisme, tan¬tôt au hasard objectif dont traite cette même physique, voilà ce qui compose la réalité ultime du monde. Tout se réduit à la physique. A l’objectivité, pure et glacée, de la physique.

Impressionnés par ce triomphalisme et cette massive assurance, spirituels et penseurs doivent baisser les yeux. Ils reconnaissent, tous, s’être jusqu’à présent occupés de vétilles au lieu de contempler l’essentiel de l’homme, qui est évidemment la biologie moléculaire. Au fait, la biologie vraiment ? Que non pas, plutôt la physique, puisque, au dire de notre savant, la biologie se réduit – au moins en droit – à la physique. Les plus curieux (mais il y en a peu, car ce chemin est plus ardu que l’autre) vont voir par conséquent ce qu’a à dire le physicien.

Là, autre son de cloche. Autre triomphalisme. Oh, il est vrai, moins juvénile! Depuis quelque trente ans, la physique fondamentale digère, assez péniblement, dans le domaine des phénomènes artificiellement produits, ses conquêtes de l’entre-deux-guerres. Mais non pas moins puissant. Quels propos, en effet, tient donc le physicien ? Juste une petite phrase, toute simple mais vraie: « J’explique tous les phénomènes que vous voyez autour de vous » -« Tous! » rétorquons-nous, très surpris. – « Eh oui, vraiment tous » – « Et comment donc ? » – « Fondamentalement, par les équations de Maxwell et de Schrödinger. »

Ici, nous, les spirituels et les penseurs, sommes encore plus impressionnés. « Voilà bien la confirmation de ce que nous disait le savant mécaniste de tout à l’heure », nous exclamons-nous d’une même voix. Mais, « Chut! …, souffle le physicien. Le mot de mécaniste n’est pas très bien vu par ici ». – « Comment, interrogeons-nous, n’êtes-vous pas d’accord avec les biologistes, par exemple, sur la proposition que la science, et la science seule, est objective? » – « Si fait, s’écrie notre interlocuteur, avec l’accent de la résolution. » – « Mais, dès lors, pourquoi craindre cette épithète de mécaniste ? » – « Oh, c’est tout simplement que ces biologistes et nous ne sommes pas entièrement d’accord sur le sens du mot « objectif ». Si bien que le terme de mécaniste sonne assez faux à nos oreilles. Mais ce n’est là, croyez-le bien, qu’un détail sans nulle importance… Sa description vous ennuierait. » – « Cependant, il faut bien que nous, spirituels et penseurs, sachions quoi prêcher à nos ouailles. Que devons-nous leur dire sur la nature de la science ? » – « Eh! tout simplement qu’elle est objective. Y a-t-il rien de plus aisé ? »

Ces propos provoquent un silence que le physicien croit gêné. Aussi, pour nous convaincre, il renchérit : « Voyez-vous, nous dit-il, ce n’est pas la première fois qu’entre ordres religieux – et les savants, par leur ascèse, sont les vrais moines actuels, comme vous savez -, ce n’est pas, dis-je, la première fois qu’entre ordres religieux surgissent de ces – oh, toutes petites ! – difficultés. Instruits par ce que nous rapporte cette fine mouche que fut l’auteur des Provinciales nous avons su, ces biologistes et nous-mêmes, faire notre paix là-dessus. Nous sommes, en effet, convenus de dire tous d’une même voix que les principes fondamentaux sur lesquels la science est fondée sont objectifs. A la vérité, nous physiciens ne l’entendons pas comme tout le monde. Nous signifions par là qu’ils peuvent se référer de façon décisive aux facultés ou aux incapacités des observateurs, pourvu qu’il s’agisse d’observateurs humains en général, et non de tel observateur particulier. Nous y sommes bien obligés, car sans cela, la physique atomique orthodoxe s’effondre. Entraînant la moléculaire ! Et avec elle, la biologie du même nom! Les biologistes dont vous parlez, quand ils nous disent qu’un énoncé est objectif, veulent au contraire nous faire entendre qu’il porte sur la Réalité, dont l’homme n’est qu’une conséquence, et que donc, il ne peut se référer à lui. Et c’est pourquoi, nous les traitons, avec raison, de mécanistes, qui est, ici, un terme de mépris. Mais ces heurts demeurent secrets; car vous comprenez bien qu’il serait malséant d’étaler de telles disputes. Le public, d’ailleurs, n’y comprendrait rien. Aussi, à ceux qui vous interrogent, devez-vous tout simplement dire que la science est objective, et vous garder surtout de vouloir définir ce mot. »

« Mais enfin, mon Révérend Père. ..Pardon, Monsieur le Professeur – rétorquons-nous -, cela fait une différence. Car, enfin, si les principes premiers de la physique ne se peuvent même énoncer sans une référence explicite aux possibilités des observateurs humains, voire même seulement aux limites de leurs communes facultés, alors qu’allons-nous parler de singe nu et d’autres tartes à la crème d’une culture matérialiste qui se croit être d’avant-garde ? L’homme, dès lors, ne serait pas un négligeable système physique. Il n’émerge¬rait pas de la nature à titre d’excroissance accidentelle et dérisoire, dans un tout petit coin de l’Univers que lui décrit sa science et qui est perçu par ses sens. Bien au contraire, il serait la mesure – et même, finalement, au moins le coauteur – de tout ce monde empirique qu’il appréhende et qu’il croit exister en soi. Protagoras*, et non Lucrèce, aurait dit vrai! »
« Excusez-moi, repartit l’autre, mais spécialisation oblige. Je ne saurais ouïr des propos non scientifiques. »  (ed. Presses Pocket, 1991, p. 85-89).

[* ajout de desideriusminimus: De Protagoras (Vème siècle avant notre ère), on a surtout retenu la formule « L’homme est la mesure de toute chose », par laquelle il met en question notre capacité d’atteindre un réel indépendant de la représentation que nous pouvons en avoir].

« Cosmos » ou cosmétique ? Petite participation au dégonflage de quelques baudruches de M. Onfray (1).

Dans un post précédent

Subprimes de la pensée et bulles intellectuelles. À propos de récentes inflations médiatiques à la Onfray et consorts.

je disais vouloir revenir sur quelques perles et aberrations de la dernière publication philosophique de Michel Onfray (« Cosmos » Paris, Flammarion 2015).

Il ne s’agit pas ici d’ajouter à quelque « Onfray bashing » sur le mode de l’invective, comme le dénonçait récemment JF Kahn dans Libération,

http://www.liberation.fr/debats/2015/10/11/gare-a-la-mal-pensance_1401888

mais simplement de montrer le plus objectivement possible, à l’aide de citations, combien est injustifiée l’audience qu’on accorde à ce philosophe dans le paysage intellectuel et les médias.

[Pour éviter d’être trop « massif », je diviserai cette réflexion en trois posts, les deux premiers constitués de remarques suivies sur des problématiques philosophiques, le troisième s’attachant de façon plus ponctuelle à quelques allégations éparses de l’auteur].

Je voudrais commencer ces quelques mises au point par un rappel élémentaire de l’un des b.a-ba de la philosophie, concernant la distinction essentielle entre physique et métaphysique, distinction que M. Onfray malmène en permanence.

On le sait, il est bien aventureux de penser que les sciences pourraient induire de façon nécessaire une conception métaphysique particulière, qu’elle relève du théisme, de l’athéisme, etc., puisque, par définition, la « méta-physique » est le champ de réflexion qui se situe « au-delà » de la physique, donc de la science, champ que cette dernière ne peut appréhender.

De nos jours, les sciences revendiquent à juste raison leur autonomie et leur(s) méthodologie(s) propre(s), et se gardent de s’aventurer dans le domaine de la métaphysique, du moins lorsqu’on a affaire à des scientifiques sérieux.

La science fait ce qu’elle fait, pas plus. Elle n’a pas à se prononcer sur ce qui relève d’un au-delà de la méthode scientifique, en particulier d’un au-delà de la physique, donc sur ce qui peut être qualifié de métaphysique, même si, bien sûr, tout scientifique en tant qu’homme et penseur peut avoir son opinion dans ce domaine.

Car cette limite méthodologique que la science s’impose ne veut absolument pas dire que la métaphysique serait inutile ou sans pertinence (ce qui serait d’ailleurs déjà une thèse métaphysique !) : nous avons eu l’occasion de voir que tout discours, y compris scientifique, se fonde, au moins implicitement, sur des postulats, des modèles métaphysiques ou des « récits des origines ».

Des mythes, des croyances, et de Mr. Onfray qui est au-dessus de tout ça

Le « récit des origines » commun à la plupart des scientifique pose en général au minimum, ne serait-ce qu’implicitement donc, que la raison peut dire quelque chose de ce que nous appelons « le réel », quelque chose qui peut aller jusqu’à revendiquer une certaine « vérité », ou du moins « vraisemblance ».

Même si c’est pour convenir ultérieurement que ce réel ne sera jamais que le réel « pour nous », et non le réel « en soi », même si ce réel demeure radicalement « voilé » à notre entendement, etc.

Or ce genre de postulats qui rendent la science possible échappent à la science elle-même.

Celle-ci n’a pas les moyens de les justifier. Ils relèvent donc de thèses « métaphysiques » diverses, auxquelles correspondent des noms précis dans l’histoire de la philosophie. (La science n’a pas non plus les moyens de corroborer ou d’infirmer par son propre discours les postulats d’un scepticisme métaphysique qui la disqualifierait en tant que démarche pertinente).

Accorder de la valeur à la science ou ne pas lui en accorder repose donc sur des options, des croyances (dans l’acception non religieuse du terme), des engagements ontologiques (qui concernent l’être du monde, des choses, de l’homme), qui ne relèvent pas de la science elle-même, mais qui pourront cependant être réfléchis, mais à l’aide d’une rationalité non scientifique, non expérimentale, rationalité qui est le propre de la philosophie.
[De telles remarques concernent aussi les mathématiques : si le mathématicien est avant tout un praticien, il sait que les « fondements » de sa science supposent implicitement des positions philosophiques, métaphysiques, dont il est libre de discuter, et qui ne relèvent pas des mathématiques elles-mêmes : un mathématicien peut être formaliste, logiciste, pythagoricien, platonicien, réaliste, constructiviste, intuitionniste, etc. Et ce n’est pas le fait de ne pas s’interroger sur la question des « fondements » qui suffirait à faire que cette question ne se pose pas. Pas plus que le fait de ne pas s’interroger sur l’existence ou la non existence de Dieu suffirait à régler le problème : forcément, Dieu existe ou n’existe pas, forcément la question de son existence est pertinente ou pas ! ].

Ce type de choix va donc dépendre de la décision de chacun, du domaine du « je crois que… » ; du « il me semble que… » ; domaine qui relèvera d’une raison argumentative, mais hors de portée d’une confirmation ou d’une réfutation expérimentale. En effet je peux toujours faire le choix opposé, tout aussi irréfutable par la raison « scientifique ».

Peut-être cette situation de la raison humaine pointe-t-elle alors vers quelque chose qu’on pourrait nommer « liberté », et que Descartes reconnaissait dans la possibilité même d’exercer le « doute »…

Quoi qu’il en soit, il faut donc se garder de deux supercheries :

– D’une part prétendre que les sciences pourraient induire ou justifier une métaphysique, une croyance voire une religion particulière, alors même qu’elles se définissent désormais par le refus de dépasser leur champ propre de pertinence. Mais on connaît le refrain hélas récurrent : « la science montre que le bouddhisme, l’athéisme, le judaïsme, le taoïsme, l’épicurisme, le christianisme, etc. est ‘’vrai’’ ».
Cette confusion entre science, métaphysique et/ou croyance ou religion prend des formes et des noms divers dans l’histoire de la pensée : dogmatisme, scientisme, créationnisme, etc., toutes positions qui cherchent abusivement à tirer la science au-delà de son domaine légitime.

– D’autre part prétendre échapper à la métaphysique. Car une telle prétention est une contradiction performative (Wikipédia : « Une contradiction performative est une affirmation qui n’est pas contradictoire par elle-même, mais qui entre en contradiction avec le fait que quelqu’un ait pu l’énoncer ». Ex. : « J’ai fait une croisière. Mon bateau a fait naufrage. Il n’y a pas eu de survivant »). « Échapper, à la métaphysique, « en finir avec elle », l’estimer dénuée de pertinence etc. relève toujours … d’une métaphysique. (Et même le scepticisme radical, qui disqualifie les capacités de la raison, suppose donc le choix d’une métaphysique, en l’occurrence sceptique).

Or, M. Onfray présente la particularité étonnante de pratiquer à la fois l’une et l’autre supercherie.

Citons :

À propos des « commencements » (« Botanique de la volonté de puissance ») :

« Au commencement n’était pas le Verbe, qui arrive toujours à la fin, à la fumée des cierges, mais la Foudre, qui, au dire d’Héraclite l’Obscur, gouverne le monde (…)
Pas d’autre nom de Dieu ici, ni même de retour de la métaphysique, la physique suffit : des causalités en chaîne qui enclenchent des processus eux-mêmes productifs d’autres développements, etc. » (p.137).

Tour de force par lequel on prêche un héraclitéisme en l’identifiant à la physique au sens actuel du terme (première supercherie, puisque l’héraclitéisme est une métaphysique), tout en prétendant, de façon contradictoire, éliminer la métaphysique(deuxième supercherie).

Mais ce n’est qu’un début : les allégations sur le rapport de Lucrèce à la science sont tout aussi stupéfiantes :

« Pour ma part, je reste confondu par tant de prescience chez un philosophe qui ne dispose que de son intelligence pour établir ces propositions que la science contemporaine confirme, du moins dans les intuitions les plus audacieuses : la radicalité matérialiste, la rationalité immanente, la dialectique de l’atomisme, l’immortalité de la matière (…) tout ceci a été confirmé depuis par des observations empiriques, des calculs scientifiques, des validations confirmées par une épistémologie impeccable (p. 380-381).

« J’aimerais connaître le scientifique qui a prouvé ‘’l’immortalité de la matière’’ » me dit Stultitia, « comme celui qui a prouvé qu’elle est vivante, puisque pour être immortelle, il faut bien qu’elle commence par vivre, semble-t-il« .

Mais nous ne doutons pas que M. Onfray précisera ses sources. Ou bien notre grand défenseur de la « science » verserait-il dans la pensée magique ?

Ou encore :

« Mon nietzschéisme procède de cette pensée qui abolit les métaphysiques, devrait rendre impossibles les métapsychologies et oblige à une ontologie matérialiste » (p.231).

Laissons de côté la question de savoir si Nietzsche était « matérialiste », ce qui n’a rien d’évident (on reviendra sur le sens de ce terme), mais on aimerait tout de même comprendre en quoi une « ontologie matérialiste » pourrait bien échapper à la métaphysique… [« L’ontologie serait (…) l’étude de l’essence de l’être, de ce qui fait qu’un être est ; elle serait l’étude du fondement de l’ordre des choses. C’est pourquoi l’ontologie a fini par devenir synonyme de métaphysique » nous dit un dictionnaire à l’usage des classes de terminale (La philosophie de A à Z, Hatier). « Mais il est toujours utile de revoir ses cours de terminale, surtout quand on est le philosophe attitré des médias » susurre Stultitia…]

Cf. ces autres perles merveilleuses :

« la physique est une antimétaphysique, elle permet une ontologie matérielle ». (p. 331).

Ou :

« La science, hors scientisme qui est une religion de la science (sic !. cf. plus bas), permet de penser le monde selon la logique de l’ontologie matérialiste (…) Que de la physique et pas de métaphysique » (p.333).

Une « ontologie matérielle » est une métaphysique, ni plus ni moins qu’une autre. Il ne suffit pas de parler de « matière » pour sortir de la métaphysique, étant donné que le terme lui-même, dont se méfient à juste raison les physiciens (cf. plus bas, le texte de B. d’Espagnat), échappe à la physique et constitue donc un concept proprement métaphysique, une construction conceptuelle, comme le formulait G. Bachelard.

« Le terme matière« , nous dit le « Dictionnaire des auteurs et des thèmes de la philosophie » de S. Auroux et Y. Weil (Paris, Hachette 1991, p. 318-319 ; « Encore un ouvrage à l’usage des scolaires » me rappelle Stultitia) « est une catégorie servant à désigner les objets de la physique ; cette catégorie ne fait pas partie des concepts de la physique : cette dernière élabore seulement les notions de masse, masse ponctuelle, énergie, etc. […]. Le matérialisme est une thèse ontologique posant que toute réalité est constituée par ce que désigne le concept de matière ».

Écoutons A. Comte-Sponville, matérialiste bien connu mais tout de même moins simpliste (même si son approche de la matière laisse encore à désirer… cf. plus bas le texte de B. d’Espagnat), qui nous délivre cependant de quelques vielles confusions qu’il faut bien nommer – Eh oui, M. Onfray…- « scientistes » :

« La vraie question n’est pas de savoir quelle est la consistance de la matière (si elle est dure, molle, ou al dente!), ni même quelle est sa structure intime (par exemple substantielle ou énergétique, corpusculaire ou ondulatoire, permanente ou impermanente, séparable ou non séparable, etc.), mais si elle est de nature spirituelle ou idéelle (autrement dit comparable à l’expérience intérieure, qu’elle soit illusoire ou non, de ce que nous appelons notre esprit ou notre pensée), ou bien de nature physique (comparable, bien sûr, mais pas identique, à l’expérience que nous avons au niveau macroscopique, des corps ou des forces que nous appelons matérielles). Il va de soi que ce problème ne peut être résolu par la physique : c’est en quoi, la plupart des physiciens en sont d’accord, c’est un problème philosophique. La physique ne peut même pas nous dire si le monde existe. Comment pourrait-elle nous dire s’il est intégralement matériel ou non ? La physique ne peut même pas nous dire si la physique est vraie, ni dans quelle mesure (la proposition « la physique est vraie » n’est pas une proposition physique). Comment pourrait-elle nous dispenser de philosopher ? » dans : A. Comte-Sponville et L. Ferry, La sagesse des modernes, Paris, Robert Laffont 1998, p. 46.

Mais nous ne sommes pas au bout de nos surprises, car :

« Le Grand Almanach poétique japonais fonctionne comme le Talmud, la Bible ou le Coran : il s’agit à mes yeux d’un livre fondateur de civilisation. Il dit un monde, il manifeste une ontologie, il indique une métaphysique, il consigne par écrit une sagesse plusieurs fois millénaire qui évite l’écueil des livres dits sacrés fondateurs des religions monothéistes » (Cosmos, p. 440-441).

Tiens donc ! Et nous qui croyions que la pensée nietzschéenne exigeait d’ « abolir les métaphysiques », comme cela vient de nous être affirmé. Voilà maintenant qu’on identifie la « sagesse plusieurs fois millénaire » de la poésie  japonaise à une métaphysique !

« On s’y perd un peu ! » proteste Stultitia, dépitée.

(Mais sans doute la métaphysique japonaise jouit-elle du même privilège « d’extraterritorialité ontologique » (p.76) que la « métaphysique tzigane » dont il nous est fait en I,3 (p.74ss) une apologie quelque peu délirante. On y reviendra.

Et, pour rappel de mon post du 23/09 : on nous suggère, parmi d’innombrables exemples, de demander « à l’astrophysique matière à une ontologie susceptible d’illustrer ce que pourrait être [un] épicurisme transcendantal » (p. 406), dont l’intuition de « l’éternité de la matière » serait en outre validée par « les sciences contemporaines » (id. p. 407), navrant retour en force d’un « créationnisme à l’envers » dont Stultitia pensait le ridicule réservé aux fondamentalistes religieux de tout poil. L’épicurisme jouissant sans doute lui aussi de ce privilège d’extraterritorialité qui honore déjà la poésie japonaise et l’ontologie tzigane, et qui leur permet d’échapper à l’abolition nietzschéenne de la métaphysique.

Mais revenons à des considérations moins spectaculaires, en l’occurrence à un magnifique texte de cet immense penseur que fut Bernard d’Espagnat, récemment décédé.

Il me semble bien illustrer cette double exigence de la pensée (respect de la distinction physique/métaphysique en refusant que la science induise une métaphysique particulière ; et constat de l’impossibilité de l’« abolition de la métaphysique »).

En même temps que s’y trouve soulignée avec pertinence l’importance de la science pour impulser des « découvertes philosophiques négatives », selon le mot de M. Merleau Ponty souvent repris par E. Klein (par ex. dans « Les secrets de la matière » Plon et Librio 2015, p. 89-90), c’est-à-dire pour signaler les voies de réflexion que la philosophie et la métaphysique ne peuvent désormais plus emprunter :

Question : » La physique quantique semble (…) emmener le débat sur le terrain métaphysique. Bat-elle en brèche le matérialisme? Les travaux de Pauli ont ainsi été rapprochés de la spiritualité orientale, ce qu’on l’a pu résumer par l’expression de « Tao de la physique « …

B. d’Espagnat : « Dans ce domaine soyons prudents. Telle qu’elle se présente aujourd’hui il me paraît clair que la physique ne débouche de façon certaine sur aucune métaphysique particulière. Toutefois elle nous apprend quand même beaucoup, car si elle ne peut pas dire ce que le « fond des choses » vraiment est, en revanche elle n’est pas muette sur ce qu’il n’est pas. Et en particulier elle élimine un certain matérialisme scientifique que, du temps de la physique dite « classique » elle paraissait favoriser et qui reste encore très vivace. Malheureusement les philosophes qui jugent utile de prendre en considération l’évolution des idées en science ne sont pas chez nous très nombreux. C’est pourquoi, par exemple, tel ou tel d’entre eux (je ne le cite pas nommément car il s’exprime manifestement en toute bonne foi sur la base de ses connaissances) a-t-il pu suggérer que ce fond des choses (qu’il appelle « matière ») est de nature physique c’est à dire (selon lui) « comparable, mais bien sûr pas identique, à l’expérience que nous avons, au niveau macroscopique, des corps ou des forces que nous appelons matérielles ». Or s’il est une chose que la physique actuelle pense pouvoir affirmer avec assurance c’est bien, tout au contraire, que si ce fond des choses existe il n’est en rien comparable à notre expérience au niveau macroscopique ! De sorte qu’aux yeux des physiciens la notion même de matière est en train de devenir au moins aussi nébuleuse que ne l’est, à ceux de certains neurologues, celle d’esprit. Cela est important car aussi longtemps que le matérialisme a paru conciliable sans heurts avec l’expérience il était normal, pour un esprit rationnel, d’y voir une élucidation simple et crédible du fond des choses, reléguant dans la catégorie des tentatives dépassées les constructions fragiles des religions et des philosophies. Ce qui fait que sa chute rouvre la possibilité d’accorder du crédit à ces dernières. Mais attention ! J’estime qu’en la matière la science fournit quand même une sorte de démarcation (vague mais précieuse) entre ce qu’on peut croire (comme l’on croit à la parole d’un ami, c’est à dire par opposition à « savoir prouver ») et ce qu’on ne peut pas, sérieusement, croire (démarcation qui, au reste, est totalement différente de celle que le sens commun et la vie courante peuvent suggérer) ».

Bernard d’Espagnat – De la physique à la métaphysique ?

Toutes mes excuses à la mémoire de Bernard d’Espagnat ! Stultitia a vendu la mèche en révélant plus haut le nom du matérialiste dont il est question.

Mais ce texte très riche va nous permettre d’entrer dans la deuxième partie de notre réflexion, qui concerne maintenant le Cosmos à proprement parler.

La notion de Cosmos est en effet au cœur de la plupart des « modèles métaphysiques » comme des récits religieux de l’Antiquité classique.

Barbara Cassin nous en propose une définition pertinente et synthétique :

« On pourrait rendre le terme Kosmos par le syntagme baudelairien ordre et beauté, et le rapprocher de notre moderne structure » (dans : Vocabulaire européen des philosophes, Paris, Seuil- Le Robert 2004, p. 1391).

Cette structure, cet ordre éternel et cette beauté d’essence divine s’accompagnent de la notion de finitude. Car l’ensemble du cosmos constitue une sphère fermée sur elle-même, pour les grecs image de la perfection :

« Le cosmos hellénique (…) est un monde ordonné et fini. Ordonné dans l’espace, du plus bas au plus haut en fonction de valeur, ou de perfection. Hiérarchie parfaite, où les places mêmes des êtres correspondent aux degrés de leur perfection (…) La sagesse divine resplendit dans ce monde où tout est à sa place, où tout est pour le mieux » (A. Koyré, Introduction à la lecture de Platon, suivi de Entretiens sur Descartes, Gallimard 1962, p. 208).

Mais la notion n’en demeure pas moins ambiguë, car elle épouse la diversité des modes de pensée des philosophes de la Grèce antique.

Notons que M. Onfray ne nous fournit pas précisément les moyens de lever ces ambiguïtés, car le « Cosmos » dont il nous parle peut être le Cosmos « virgilien » du paganisme classique, proche de la vision que partagent, malgré bien des nuances qu’il serait trop long de préciser ici, Platon et Aristote ; celui qui correspond aux qualificatifs d’ordre divin hiérarchisé et de beauté que nous avons évoqués :

« Le cosmos païen enseignait une sagesse existentielle qui permettait aux hommes de vivre selon lui. L’ordre du monde était réglé par une puissance mystérieuse qui ne s’appelait pas encore Dieu. (…) »
« On peut imaginer que les chamanes, les sages, les druides, les officiants enseignaient cette vérité physique dans un temps qui ignorait la métaphysique – étymologiquement les fictions qu’on invente pour peupler l’au-delà de la physique » (Cosmos, p. 331).

Outre qu’on aimerait savoir d’où M. Onfray tire sa connaissance de la cosmologie des  » chamanes et des druides », notons une fois de plus la confusion dénoncée plus haut ainsi que le caractère bien sommaire de la définition de la métaphysique.

Mais peut-on assimiler avec autant de désinvolture qu’il le fait ce premier modèle de Cosmos à celui des épicuriens, en particulier de Lucrèce, qui s’en distingue de façon non négligeable, comme il est bien obligé d’en attester, sans pour autant apparemment se rendre compte de la contradiction qu’il énonce ?

[J’avais déjà noté ce genre de désinvolture dans la contradiction, à propos des allusions positives à l’anarchisme de Kropotkine, pensée pourtant radicalement opposée au nietzschéisme… que professe M. Onfray ! cf. p. 524-525, etc.]

Entraide, empathie, bienveillance. De Kropotkine à Hobbes et retour (2).

« Je vis depuis lors dans ces notes en bas de page de Lucrèce.
Que dit sa cosmologie antichrétienne avant même l’existence du christianisme ? (…)
Que seul existe le mouvement perpétuel de la matière ; que l’espace est donc infini ; qu’aucune intelligence divine n’a présidé à la création de l’univers qui est le produit des meilleurs essais de la nature effectués pendant des millions d’années ; que les particules qui volettent dans un rai de lumière donnent bien l’image de la physique épicurienne : une danse d’atomes dans le vide ; que les platoniciens et les stoïciens proposent une métaphysique fautive parce que idéaliste et récusant la matérialité du monde » (p. 378-379).

Précisons que les stoïciens étaient matérialistes, mais passons, et concentrons-nous sur les plats de résistance, un post suivant s’occupera de quelques desserts, à titre de délassement…

On a donc certes le droit d’être épicurien et disciple de Lucrèce, mais il faudrait alors avoir la cohérence minimum de ne pas faire l’apologie, à quelques pages de distance,

– à la fois d’un « Cosmos païen » fini, qui permettait aux hommes de vivre selon un « ordre du monde » « réglé par une puissance mystérieuse » (cf. p. 331), comme le soutenaient « les platoniciens et les stoïciens », ces derniers prônant en effet une « vie selon la Nature », laquelle était conçue comme une manifestation du « Logos », de l’intelligence et de l’ordre divin ; (le Cosmos des Tziganes et des japonais semblant appartenir aussi, pour M. Onfray à un même type de « métaphysique »…).

– Et d’un « Cosmos » lucrétien (même si l’on peut se demander si l’expression peut être utilisée ici en rigueur de termes…) pour lequel les maîtres mots sont « hasard », « infini », « absence de tout principe d’ordre », comme se plaisent à le souligner en effet les stoïciens, avec parfois l’ironie mordante d’un Marc Aurèle.

« Ces deux conceptions opposées correspondent respectivement au modèle d’univers proposé par la physique stoïcienne et au modèle d’univers proposé par la physique épicurienne » (P. Hadot, La citadelle intérieure. Introduction aux pensées de Marc Aurèle, Fayard, Paris 1992, p. 164-165).

Mais voilà : le lucrétien radical Onfray, surmonte, lui, « ces deux conceptions opposées » qui se sont affrontées tout au long de l’histoire de la philosophie, en s’affirmant, en même temps et apparemment sans problème majeur, un « sur-stoïcien », comme il se définit lui-même en précisant son rapport au nietzschéisme :

« C’est mon cas : on peut également aimer le surhomme comme figure d’un sur-stoïcisme qui définirait l’acceptation de tout ce qui advient en amendant cette figure fataliste par une pensée de la volonté contre le vouloir qui permettrait, sur le mode du stoïcisme antique, de distinguer ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas » (p. 139).

Le « sur-stoïcien » demeurant par ailleurs, cela va de soi, disciple de Nietzsche, dont on connaît le rejet farouche de toute pensée de l’ordre et donc de tout « Cosmos » au sens classique, en particulier stoïcien, comme nous le montre, par exemple, l’alinéa 109 du Gai Savoir :

« Le caractère du monde est celui d’un chaos éternel, non du fait de l’absence de nécessité, mais du fait d’une absence d’ordre, d’enchaînement, de forme, de beauté, de sagesse, bref de toute esthétique humaine (…) Or comment pourrions-nous nous permettre de louer ou blâmer l’univers !… il n’est ni parfait, ni beau, ni noble, et ne veut rien devenir de tout cela ; il ne cherche pas le moins du monde à imiter l’homme ! Il n’est touché par nul de nos jugements esthétiques et moraux, il ignore toute loi. Gardons-nous de dire qu’il en existe dans la nature (…) la cosmologie, dans la suite de ses épiphanies, a-t-elle jamais été autre chose qu’une expression de la poétique, un genre littéraire -fût-il mathématisé-, bref : une fable positiviste, une fiction de fictions ».

« Quelle géniale puissance de synthèse ! Je comprends qu’une telle audace conceptuelle fascine les médias qui, visiblement, ne peuvent plus s’en passer ! », s’émerveille Stultitia.
Mais voilà qu’un doute traverse son esprit : « Et si c’était du grand n’importe quoi ? », ajoute-t-elle, soudain troublée.

Mais laissons-la à ses apories, et continuons notre chemin par une petite réflexion sur les rapports de l’idée de Cosmos avec la science.

**** Suite au prochain numéro! ****

Rien de nouveau sous Frère Soleil. À propos des « langues régionales » et de la démographie pontificale.

Une simple allusion, que je reprendrai peut-être un jour de façon plus détaillée, à ce qu’il faut bien désormais qualifier de gag, en l’occurrence la saga inénarrable à laquelle donne lieu, depuis près de 25 ans, dans le « pays des droits de l’homme », la signature et la ratification de la pourtant bien modérée « Charte européenne des langues régionales ou minoritaires ».

http://conventions.coe.int/Treaty/FR/Treaties/Html/148.htm

À croire que la terreur centralisatrice jadis instaurée par les Jacobins s’est muée en terreur de leurs actuels héritiers, horrifiés par la perspectives de hordes d’italo-romans, de gallo-italiques, de bas franciques, de bretons trégorrois ou vanetais, de vivaro-alpins ou autres basques, bretons corses, occitans ou catalans venant se ruer pour malmener les Principes Fondamentaux d’Indivisibilité et d’Unicité qui font la gloire de notre République depuis la Révolution Jacobine (oh, pardon : française…).

Eh oui ! « L’unité dans la diversité », « le respect des différences », slogans si allègrement proclamés paraissent chez nous bien difficiles à assumer.

Que ce soit en ce qui concerne l’idée laïque, que beaucoup voudraient voir décliner jusque dans les cantines scolaires (à croire que les industriels du cochon auraient trempé dans l’affaire…) comme « Unité dans la laïcardité » (cf. là-dessus nombre de posts précédents), comme en ce qui concerne les langues et les cultures, où l’on nous propose sans complexe « l’unité dans l’uniformité ».

Peut-être faudrait-il alors que notre France si facilement donneuse de leçons se tourne un peu vers ce qui se fait ailleurs, dans toutes ces nations menacées à l’évidence par les drames d’une dislocation imminente, que sont en l’occurrence l’Allemagne, l’Arménie, l’Autriche, Chypre, la Croatie, le Danemark, l’Espagne, la Finlande, la Hongrie, le Liechtenstein, le Luxembourg, le Monténégro, la Norvège, les Pays-Bas, la Pologne, la Roumanie, le Royaume-Uni, la Serbie, la Slovaquie, la Slovénie, la Suède, la Suisse, la République tchèque et l’Ukraine, toutes nations ayant ratifié la charte et dont l’effrayant laxisme ouvre la porte à un aventurisme du plus mauvais aloi.

Mais, contre vents et marées, « s’il n’en reste qu’une, nous serons celle-là » (peut être ex aequo avec la Russie de Poutine, qui sait ?).

Je ne nie pas que la chose représente certes une certaine complexité pour ce qui est du droit constitutionnel, et bien sûr la possibilité de quelques éventuelles dérives.

Mais un réel respect d’autrui et de sa culture, au-delà des habituelles déclarations incantatoires qui n’ont jamais mangé de pain, ne justifie-t-il pas une – bien minime – prise de risque, celle qu’assument justement de façon sereine les nations signataires mentionnées plus haut ?

Encore une fois, les très audacieux débats constitutionnels que suscite cette charte somme toute bien anodine me font penser aux réflexions tellement pertinentes de G. Canguilhem, lorsqu’il définissait la santé et la maladie, en fonction de la capacité ou de l’incapacité pour un organisme vivant de produire de façon dynamique de la normativité face au renouvellement et à l’évolution de son environnement.

Nouveau signe qui nous renseigne sur l’état de santé politique de notre vieille France :

« Parmi les allures inédites de la vie, il y en a de deux sortes. Il y a celles qui se stabilisent dans de nouvelles constantes, mais dont la stabilité ne fera pas obstacle à leur nouveau dépassement éventuel. Ce sont des constantes normales à valeur propulsive. Elles sont vraiment normales par normativité. Il y a celles qui se stabiliseront sous forme de constantes que tout l’effort anxieux du vivant tendra à préserver de toute éventuelle perturbation. Ce sont bien encore des constantes normales, mais à valeur répulsive, exprimant la mort en elles de la normativité. En cela elles sont pathologiques ». (Le normal et le pathologique, Paris, PUF 1998 (7) p. 137).

« Tiens ! », me rappelle Stultitia, « tu les avais déjà citées à propos du pape et des ‘’efforts anxieux’’ d’institutions ecclésiastiques face aux ‘’perturbations’’ du vivant ».

En effet.

Et voilà qui me permet une transition avec une autre problématique qui me paraît susciter le même type de positions particulièrement courageuses et prophétiques.

De façon certes louable, l’encyclique « Laudato si » aborde les questions environnementales et écologiques et développe sur le sujet bien des réflexions nécessaires et de bon sens.

Je ne reviendrai pas sur ces aspects positifs, déjà largement évoqués par les nombreux thuriféraires habitués à ce genre d’exercice.

Mais il se trouve que Stultitia et moi nous intéressons aux questions écologiques depuis près de 50 ans.

Alors sans doute notre lecture depuis belle lurette du « Printemps silencieux » de Rachel Carson (paru il y a 53 ans, faut-il le rappeler…), ainsi que d’autres ouvrages allègrement quarantenaires de René Dumont, André Gorz ou Jacques Ellul nous empêche-t-elle de goûter à sa juste mesure la portée à n’en point douter prophétique de cette encyclique, à une époque où même la presse people s’est emparée des thèmes « écologiques » et les ressasse en « Une » à la moindre occasion.

« Mieux vaut tard que jamais », me direz-vous.

Certes ! Et le siècle nécessaire à la reconnaissance (sur bien des points non encore achevée…) par les institutions ecclésiastiques des vertus possibles de la démocratie, de la liberté de pensée ou de la laïcité pourrait même faire penser que le délai de prise en compte de la question écologique représente pour les dites institutions une sorte de record de rapidité.

Je le concède volontiers.

Mais ce n’est pas cela qui nous tracasse.

Ni même le fait que, par exemple, ayant depuis bien longtemps renoncé pour l’essentiel à la consommation de viande autant par respect pour la condition animale que par refus d’une hypertrophie du développement au niveau mondial d’un élevage intensif dramatiquement gaspilleur de terres, d’eau, de céréales ou protéines végétales (même si, en tant qu’amoureux de la montagne, nous soutenons un élevage raisonné et respectueux, qui est la façon la plus optimale d’utiliser certains types de sols), nous ne trouvions aucune trace d’une quelconque réflexion sur l’indispensable réforme de certaines pratiques nutritionnelles, réforme qui pourrait pourtant contribuer de façon non négligeable à la sécurité alimentaire de l’humanité à venir.

Ce genre de remarque, susceptible de rompre la lénifiante généralité consensuelle du propos se révèlerait-il donc, pour le coup, un peu trop dérangeant, je n’oserais dire « prophétique » ?

Non. Ce qui me frappe surtout, sans pour autant me surprendre (« Rien de nouveau sous Frère Soleil », disais-je en titre…) c’est l’absence quasi-totale d’une réflexion sur la question démographique, abordée en quelques lignes d’une façon évidemment dogmatique (les seules références renvoient… à des textes du magistère !), simpliste et caricaturale.

« Mais ‘’s’il est vrai que la répartition inégale de la population et des ressources disponibles crée des obstacles au développement et à l’utilisation durable de l’environnement, il faut reconnaître que la croissance démographique est pleinement compatible avec un développement intégral et solidaire’’ (en note : Conseil Pontifical «Justice et Paix », Compendium de la Doctrine Sociale de l’Église, n. 483).
Accuser l’augmentation de la population et non le consumérisme extrême et sélectif de certains est une façon de ne pas affronter les problèmes. On prétend légitimer ainsi le modèle de distribution actuel où une minorité se croit le droit de consommer dans une proportion qu’il serait impossible de généraliser, parce que la planète ne pourrait même pas contenir les déchets d’une telle consommation. » &50, p. 16 de l’édition du Saint Siège.

http://w2.vatican.va/content/francesco/fr/encyclicals/documents/papa-francesco_20150524_enciclica-laudato-si.pdf

Mais, cher Saint Père, ne connaissez vous donc pas des penseurs et des scientifiques qui dénoncent à la fois « le consumérisme extrême et sélectif de certains » et « l’augmentation de la population » ?

Il serait alors urgent de compléter votre documentation.

Par exemple par Alan Weisman, que j’ai cité bien des fois :

Politique, démagogie, démographie. Une petite recension d’Alan Weisman : « Compte à rebours. Jusqu’où pourrons-nous être trop nombreux sur terre ? »

Ou encore, par les propos de Mathis Wackernagel, récemment rapporté dans l’impressionnant article :

http://www.lemonde.fr/planete/article/2015/08/13/a-partir-de-ce-soir-la-terre-vit-sur-ses-reserves_4722826_3244.html
(à compléter par :
http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2015/08/14/en-50-ans-le-jour-de-depassement-de-l-humanite-a-avance-de-4-mois_4724732_4355770.html#xtor=RSS-3208 ).

« Pour le fondateur du Global Footprint Network, cette prise de conscience est essentielle, car ensuite, les leviers d’action sont multiples : ‘’Densifier les villes, transformer notre système énergétique en développant les énergies renouvelables et en économisant l’énergie, réduire la place de la viande dans notre alimentation [tiens donc !] et aussi encourager la population à avoir moins d’enfants.’’ ». (c’est moi qui souligne).

Ou encore par les critiques rapportées dans l’article fondamental « Le pape, l’encyclique et la démographie », sur le site tout aussi fondamental auquel je me permets ici de larges emprunts :
http://economiedurable.over-blog.com/2018/06/le-pape-l-encyclique-et-la-demographie.html

« Le pape raisonne sur nos modes de consommation, et non sur le nombre d’êtres humains qui consomment. Le gros reproche qu’on peut faire à l’Église, et pas uniquement catholique, c’est de sous-estimer le problème démographique. Pour le Vatican, plus il y a de bébés, mieux c’est. Abraham voulait que ses descendants soient plus nombreux que les grains de sable. Toutes les religions se basent sur des textes écrits il y a 1500, 2000, 2500 ans, à une époque où les hommes étaient si peu nombreux que la moindre épidémie pouvait faire périr l’humanité. Dans ces circonstances il fallait faire des enfants pour assurer sa survie. Aujourd’hui, la situation s’est renversée, nous sommes sept fois plus nombreux qu’il y a 100 ans, 70 fois plus nombreux qu’à l’époque de Jésus ».

déclare Odon Vallet (dans Terra Eco du 17/06/2015), porte-parole bien connu de ceux qui prétendent « légitimer ainsi le modèle de distribution actuel où une minorité se croit le droit de consommer dans une proportion qu’il serait impossible de généraliser », et tout aussi célèbre pour sa « façon de ne pas affronter les problèmes ».

Ajout du 17/08:

[Pour information, petit aperçu biographique sur Odon Vallet (tiré de Wikipédia):

Fils de Jean Vallet, ancien dirigeant de la compagnie d’assurances GPA-Athéna, mort dans un accident de voiture en 1954, et de Mme, née Aubin de Blanpré, infirmière, Odon Vallet hérite de 320 millions de francs en 1989 (soit l’équivalent de 69,75 millions d’€ 2010) lors de la vente de la société (Odon Vallet avait 42 ans). Cette fortune sera donnée à la Fondation de France – Fondation Vallet en 1999.]

Ou encore Hubert Reeves, à l’évidence autre éminent suppôt du capitalisme international :

« On peut regretter cependant que le pape n’ait pas abordé également la question de la croissance démographique et de la surpopulation – un des principaux problèmes en relation avec l’avenir de la vie sur la terre – et son pendant : le contrôle des naissances » (Le point du 23/06/2015).

Et, toujours cités par le blog « Économie durable » :

Pour sa part, voici ce que déclarait Robert Walker, président du Population Institute dans un entretien avec le Huffington Post le 18 juin dernier (traduction : Elisabeth Bouchet) :
« Je n’ai jamais rencontré le pape François, aussi je ne considère pas qu’elle s’adresse personnellement à moi, mais lorsque j’ai lu l’encyclique, longtemps attendue, sur le changement climatique et l’environnement, je confesse avoir éprouvé une certaine gêne. Alors que j’applaudissais de tout cœur à son appel à l’action pour le changement climatique, j’ai été frappé, et cette fois personnellement, en voyant qu’il écrit que « Au lieu de résoudre les problèmes des pauvres et de penser à un monde différent, certains se contentent seulement de proposer une réduction de la natalité».
Humm. Je suis sûr qu’il en y a « qui ne proposent qu’une réduction de la natalité », mais parmi les propositions sérieuses de planification familiale, je ne connais pas quelqu’un qui puisse croire que les défis posés par la faim chronique et par l’extrême pauvreté puissent être résolus par les seuls contraceptifs. Au contraire, ils croient, comme moi, qu’un accès amélioré à la contraception puisse faire partie intégrante, – mais essentielle – d’un effort plus large d’amélioration de la santé et du bien-être dans les pays en développement.
Plutôt que de reconnaître que l’accès plus étendu aux moyens de contraception puisse améliorer les vies des femmes et de leurs familles dans les pays en développement, l’encyclique du pape insiste sur le fait que « la croissance démographique est totalement compatible avec un développement total et partagé ». Totalement compatible ? Les chefs de l’Église de Rome pourraient tirer bénéfice de la lecture du rapport que mon organisation « Population Institute » a publié cette semaine. Ce rapport est intitulé « Vulnérabilité démographique : là où la population s’accroit se posent les plus grands défis ». Le rapport identifie et classe 20 nations qui font face aux plus grands défis démographiques en relation avec la faim, la dégradation de l’environnement et l’instabilité politique. Les 10 pays en tête de ce classement sont le Sud Soudan, la Somalie, le Niger, le Burundi, l’Érythrée, le Tchad, la République Démocratique du Congo, l’Afghanistan, le Yémen et le Soudan.
Le rapport explique comment les projections de croissance démographique posent un énorme défi pour ces pays. Ils sont sans exception en train de se battre contre vents et marées afin de soulager la faim et d’éliminer la très grande pauvreté. Des progrès significatifs ont été faits dans la réduction globale de la faim mais la plupart des gains ont été obtenus dans des pays où la fertilité est relativement basse. Là où la fertilité reste élevée, la bataille contre la faim est loin d’être gagnée.
Dans certaines régions d’Afrique subsaharienne, le nombre d’enfants sous-alimentés est actuellement en augmentation, comme l’est la population.
Le Population Reference Bureau projette que la population du Burundi, (pays qui est dans la tête du classement du GHI (IFPRI 2014 Global Hunger Index- index global de la faim-) augmentera de 154 % d’ici à 2050. La population du Sud Soudan (qui est classée très haut en ce qui concerne la faim) est appelée à augmenter de 236 % d’ici à 2050 (3). Et encore, ces projections font-elles le pari que la fécondité va poursuivre son déclin historique.
De même, tandis que nous avons fait de grands progrès dans la réduction de la pauvreté extrême, particulièrement dans les économies émergentes, les progrès ont été longs dans les pays où la natalité demeure élevée.
La population du Niger, qui se classe n°1 dans l’index multidimensionnel de la pauvreté des Nations Unies 2014, est en passe d’augmenter de 274 % au cours des 35 prochaines années. La population du Mali, qui est 4ème dans le classement de la pauvreté, va augmenter de 187 %.
Un accès plus étendu aux contraceptifs, seul, ne pourra pas répondre de façon adéquate aux défis que ces pays vont rencontrer. A peine. Même avec une augmentation relativement conséquente de l’usage de la contraception correspondant à un déclin de la fécondité, les populations de ces pays vont continuer à croître pendant les décennies à venir.
Comme il a été souligné dans le rapport de Population Institute, un accès élargi à la contraception doit être accompagné par des investissements dans l’éducation des filles et l’autonomisation des femmes. Il faut limiter les pratiques de mariages d’enfants, qui sont toujours d’actualité dans de nombreuses parties du monde, et les USA ainsi que les autres pays donateurs doivent développer l’assistance agricole. Dans les pays en stress hydrique, les investissements pour la protection l’eau et dans les infrastructures sont nécessaires de manière urgente. Dans les pays en développement qui sont gravement déforestés, comme Haïti, il y a nécessité d’une aide en faveur de la reforestation. Dans les pays à faible gouvernance et où la corruption est largement étendue, la société civile doit être renforcée.
L’encyclique papale souligne que l’on doit lutter contre les inégalités économiques et contre le gaspillage alimentaire. Amen. Mais, s’il vous plait Votre Sainteté, faites en sorte que chaque femme dans le monde puisse être en mesure de décider par elle-même, hors de toute coercition, combien d’enfants elle aura et quand elle les aura. Le choix de se reproduire n’est pas seulement un impératif moral, c’est aussi un impératif pour l’humanité. Sans l’accès étendu aux méthodes modernes de contraception, les taux de mortalité des enfants et des femmes dans les pays en développement resteront à un niveau inacceptable et de nombreuses femmes et leurs familles ne sortiront jamais à la pauvreté ».
Aux États-Unis voici le communiqué du Center for Inquiry (CFI) (traduction D. Barthès)
Le Center for Inquiry a examiné l’encyclique, Laudato Si, publié aujourd’hui par le chef de l’Église Catholique, le pape François.
Le CFI partage la préoccupation du Pape François à propos de l’environnement et se félicite de sa reconnaissance du consensus scientifique quant à la cause du changement climatique, à savoir l’effet de serre généré par l’activité humaine. Nous saluons aussi sa reconnaissance du fait que notre crise environnementale va au-delà du changement climatique, que nous épuisons nos réserves d’eau et conduisons à l’écroulement de la biodiversité. Cependant, nous regrettons que le pape ne reconnaisse pas que l’Église Catholique a contribué à ces problèmes par son opposition irrationnelle et inflexible à une planification familiale responsable.
En effet, non seulement ne pape François ne parvient pas à reconnaître le tort causé par l’opposition de l’Église à la contraception, mais, étonnamment, il utilise cette encyclique pour s’attaquer une fois encore à la planification familiale, affirmant que les préoccupations légitimes quant à la croissance de la population sont «une façon de refuser de s’engager vers les vraies solutions »
C’est l’Église Catholique qui refuse les vraies solutions
La surpopulation n’est certainement pas la seule cause de la crise environnementale, mais il n’y a pas de volet de cette crise pour lequel elle ne constitue pas un facteur important, et une population en croissance rapide ne fera qu’exacerber les problèmes environnementaux.
L’opposition réitérée et injustifiée du pape au contrôle des naissances, nuira finalement à la portée de ses autres observations, dont certaines sont pourtant méritoires. Celui qui pense qu’utiliser un préservatif constitue une grave atteinte morale ne peut être pris au sérieux ou être considéré comme un expert des problèmes de notre monde. Le pape Francis dépense beaucoup d’énergie pour dénoncer le mauvais usage de la technologie. En dernière analyse, son encyclique démontre que le monde souffre autant de la pensée dogmatique que des abus de la technologie

La question démographique est à l’évidence complexe. Alan Weisman lui-même, dans le livre qui fait l’objet de ma recension mentionnée plus haut, donne la parole, même s’il les récuse, à certains critiques de la régulation des naissances, qui développent des arguments proches de ceux employés par le pape (cf. Betsy Hartmann p. 52 ; Fred Pearce p. 127-129, etc.).

À la fin de ma recension, je signale en outre à titre d’exemple les positions de Sylvie Brunel sur le sujet, pour laquelle la terre pourrait supporter sans problème les onze milliards d’habitants qu’on nous promet à la fin du siècle.

On attendait alors d’un travail sérieux qu’il assume cette complexité, en faisant état de façon rigoureuse de la pluralité des thèses qui s’affrontent, plutôt que de prétendre l’évacuer en trois phrases, d’une façon parfaitement dogmatique et partiale qui suffit hélas à décrédibiliser, s’il en était besoin, l’approche méthodologique de l’ensemble du document.

Et ce ne sont certes pas les déclarations bien ambigües du pape aux Philippines qui suffiront à équilibrer le propos, tant elles relèvent à l’évidence de l’injonction paradoxale.

Où l’on apprend comment le bon pape François prêche aux petits lapins dans le jardin enchanté de Double Injonction.

Pour prendre la question un peu plus au sérieux, manque-t-on à ce point de signes amenant à penser que l’accroissement démographique – s’il n’est bien sûr pas seul en cause -pose désormais à l’humanité des problèmes inédits et que les tensions qu’il fait subir à notre environnement entraînent déjà nombre de crises majeures (influence sur le réchauffement, épuisement des ressources, pollution des océans, surexploitation des terres agricoles, réduction catastrophique de la biodiversité du fait de la course à l’exploitation de celles qui restent, etc.) ?

Parmi bien d’autres liens possibles, en plus de ceux que j’ai pu donner au fil de posts précédents, et bien sûr des informations données dans l’ouvrage d’Alan Weisman, ceux-ci insistent particulièrement sur l’urgence de l’action :

http://sciences.blogs.liberation.fr/home/2015/01/2014-ann%C3%A9e-la-plus-chaude-noaa.html
http://sciences.blogs.liberation.fr/home/2014/12/22000-esp%C3%A8ces-sur-liste-rouge.html
http://www.manicore.com/documentation/articles/echos_juin2015_regle_trois.html
http://petrole.blog.lemonde.fr/2015/05/25/le-climat-cest-cuit-pourquoi-la-conference-climatique-de-paris-sera-un-succes/

etc., etc. etc.

Sans vouloir  réhabiliter un malthusianisme ambigu qui a fait son temps, il faudrait peut-être envisager de telles questions autrement que par la répétition incantatoire de quelques principes présumés intangibles, exaltant la procréation sans régulation, sous le prétexte simpliste qu’ils auraient à voir avec une « révélation religieuse » dissociée de toute approche herméneutique (cf. dans le livre cité d’Alan Weisman p.21-22, l’interprétation que donne Jérémy Bernstein contestant la sempiternelle référence au « croissez et multipliez » biblique : « dans le midrash, Dieu adresse aussi un avertissement à Adam : ‘’Prends soin de ne pas corrompre et détruire Mon monde, car si tu l’abimes, personne ne viendra après toi réparer les dégâts »).

Et proposer de ces problèmes essentiels une discussion digne de ce nom.

Contrairement aux allégations de pessimisme et de défaitisme prêtées aux partisans de cette urgente régulation des naissances généralisée au niveau mondial – qui pourrait ramener en un siècle la population à deux milliards d’habitants, soit celle des années 1930 – on pourrait alors se demander si ce ne sont pas eux les véritables optimistes.

Car, dans un monde qui présente de fortes probabilités d’avoir désormais à affronter bien des crises dues en bonne partie à l’inadéquation de la population croissante à ses ressources décroissantes et à son environnement limité, ils pourraient bien faire partie des « résistants » : de ceux qui refusent cette fatalité et cette commode passivité qui présentent des risques objectifs non négligeables de nous mener « droit dans le mur ».

Qui oserait sérieusement soutenir en effet qu’un monde à 11 milliards d’habitants sera plus facile à vivre, pour nos enfants, qu’un monde à deux milliards ?

Et que la beauté et la richesse de ce que d’aucuns nomment « Création », à l’image de frère François d’Assise, y sera mieux préservée?

On prête, je crois, au philosophe Jean-Toussaint Desanti l’affirmation selon laquelle les catastrophes qu’a connu le XXème siècle risquent d’apparaître comme des « petites kermesses » comparées à celles que subiront les hommes du XXIème.

Brillant philosophe des mathématiques, Desanti était certes loin d’ignorer le calcul des probabilités !

Souhaitons bien sûr qu’il se soit trompé.

Et souhaitons aussi qu’après avoir mis cinquante ans à prendre en compte la question écologique, l’institution ecclésiastique mette moins de temps à envisager avec un peu plus de sérieux le défi démographique.

Car dans cinquante ans, il risque d’être bien tard…

Mais ne nous illusionnons pas trop sur le sujet : voilà que Stultitia me rappelle à point nommé de ne pas oublier son leitmotiv favori :

« On ne résout pas un problème avec les modes de pensée qui l’ont engendré » disait, paraît-il, Einstein….

Ps (16/08): Je rajoute, toujours tirée du livre d’Alan Weisman (p.302), cette citation d’Herman Daly, dans le Scientific American (2005), qui me paraît exprimer avec autant de concision que de pertinence l’alternative à laquelle nous sommes désormais confrontés. Si l’auteur y traite avant tout de l’économie, le propos général est également valable, dans son contexte, pour la démographie :

Le basculement vers l’économie [et la démographie] durable[s] donc, « impliquerait un énorme changement d’état d’esprit, sur le plan intellectuel comme sur le plan affectif, de la part des économistes, des décideurs politiques et des électeurs. On pourrait même être tenté d’affirmer qu’un tel projet est irréalisable. Mais l’alternative à l’économie durable –l’économie indéfiniment croissante – est une impossibilité biophysique. Si je devais choisir entre m’attaquer à une impossibilité politique et m’attaquer à une impossibilité biophysique, je jugerais la seconde comme la plus impossible des deux et tenterais ma chance avec la première ».

Ajout du 17/08:

Encore une de ces informations quasi quotidiennes qui montrent en effet combien « la croissance démographique est pleinement compatible avec un développement intégral« .

http://www.lemonde.fr/planete/article/2015/08/17/sources-d-eau-cruciales-les-glaciers-d-asie-centrale-fondent-vite_4728276_3244.html#xtor=RSS-3208

Sans commentaires.