« Nous courons sans souci dans le précipice, après que nous ayons mis quelque chose devant pour nous empêcher de le voir ». (Pascal, Pensées, Brunschvicg 183).
Sans doute Pascal fait-il ici allusion au précipice de la mort individuelle que nous nous évertuons à refuser de voir en préférant à la lucidité les mille ruses de ce qu’il nomme le « divertissement ».
Mais on peut aussi légitimement rapporter cette pensée au destin d’une humanité qui court à sa perte en s’obstinant à ignorer les signaux qui l’avertissent de l’imminence de son propre effondrement.
Car enfin, Carson, il y a plus de soixante ans, Mansholt, Dumont, Ellul, Meadows et d’autres encore il y a plus de cinquante ans, et toujours pas de réelle volonté d’enrayer notre course à l’abime !
Nous continuons à ressembler à des enfants dans une cour de maternelle qui s’amusent, se chamaillent pour des bagatelles insignifiantes, voire, au pire, se font la guerre pour quelques délires de toute puissance infantile afin de bien montrer aux petits copains qu’on est le plus fort et le plus musclé.
Mais au-delà de ces agitations tragiquement puériles, de l’immaturité et l’irresponsabilité affligeantes de nos politiciens, le monde réel s’écroule sans que nous y prêtions attention.
Le dernier « divertissement » à la mode par lequel nous nous bandons les yeux tout en feignant d’être lucides prend aujourd’hui la forme d’une incantation : nous en appelons à la « transition », sans vouloir nous rendre compte combien cette ferveur incantatoire relève de la pure illusion, voire de la supercherie délibérément entretenue.
Au terme d’une remarquable histoire de l’énergie, Jean Baptiste Fressoz nous rappelle quelques évidences : après deux siècles de « transitions énergétiques », le monde n’a jamais utilisé autant de bois, qui fournit deux fois plus d’énergie que la fission nucléaire ou que le solaire et l’éolien réunis ; nous n’avons jamais brûlé autant de charbon ; le « big oil » ne s’est jamais aussi bien porté. Car les énergies ne se remplacent pas les unes les autres, elles s’entremêlent et s’empilent au fil de l’histoire : le plus grand parc d’éolien en mer est utilisé par Equinor pour… alimenter ses plateformes pétrolières (J.B. Fressoz op.cit. en lien p. 213, version numérique) etc. etc.
La mécanisation et l’usage croissant d’engrais azotés, l’extraction minière et la métallurgie, parce qu’elles font face à la diminution de la qualité des ressources, deviennent souvent plus gourmandes en énergie. Le bâtiment utilise des matériaux de plus en plus intensifs en carbone : l’aluminium l’est davantage que l’acier, le polyuréthane plus que la laine de verre, les panneaux de bois plus que les planches. Le béton est certes moins intense en énergie que les briques, mais dans de nombreux pays pauvres ou anciennement pauvres, il a remplacé des matériaux décarbonés comme le pisé et le bambou. Enfin, l’extension des chaînes de valeur, la sous-traitance et la globalisation accroissent les kilomètres parcourus par chaque marchandise ou composant de marchandise et donc le rôle du pétrole dans la bonne marche de l’économie. Ces phénomènes ont été masqués par l’efficacité croissante des machines et le poids des services dans le PNB mondial, mais ils n’en sont pas moins des obstacles essentiels sur le chemin de la décarbonation. Enfin, l’efficacité énergétique croissante de l’économie repose sur l’utilisation d’objets de plus en plus perfectionnés, mélangeant de plus en plus finement une plus grande variété de matières. Par exemple un pneu en 2020 contient deux fois plus d’ingrédients différents qu’une voiture entière un siècle plus tôt. Ou encore un téléphone des années 1920 contenait vingt matériaux différents, un siècle plus tard, un smartphone utilise 50 des 87 métaux de la table périodique des éléments. En augmentant la complexité matérielle des objets, le progrès technologique renforce la nature symbiotique de l’économie. Il permet certes d’accroître l’efficacité énergétique, mais il rend aussi le recyclage difficile si ce n’est impossible. Au cours du temps, le monde matériel est devenu une matrice de plus en plus vaste et complexe enchevêtrant une plus grande variété de matières, chacune consommée en plus grande quantité. Ces quelques constats historiques ne dérivent pas d’une loi irréfragable de la thermodynamique : ils permettent seulement de saisir l’énormité du défi à relever ou l’ampleur du désastre à venir (J.B. Fressoz, op. cit.p 215 version numérique).
L’économie dite « dématérialisée » vers laquelle nous serions censés nous diriger, celle qui fait la part belle au numérique, à l’IA, n’a jamais été autant consommatrice de matériaux, de ressources qui, n’en déplaise aux « cornucopiens » en tous genres, n’ont évidemment rien d’inépuisable.
Dans l’une de ses remarquables interventions (vers 19mn), Guillaume Pitron nous parle de son côté du MIPS, ratio entre le poids final d’un produit et la matière consommée, le « sac à dos écologique » que représentent les objets que nous utilisons quotidiennement. Car chaque gramme de métal rare contenu par exemple dans nos smartphones suppose une extraction de matière qui peut représenter jusqu’à 1200 fois ce poids. Un smartphone de 150 grammes dans notre poche pèse en fait 182 ou 183kg de ressources. Une simple puce électronique quant à elle exige 16 000 fois son poids en extraction de minerais.
« Plus c’est léger, plus c’est lourd », nous dit Guillaume Pitron. « Le monde bas carbone est un monde haute matière ».
La « dématérialisation », la « numérisation », le « cloud », « l’IA » accélèrent de façon exponentielle notre consommation de métaux.
Outre la consommation colossale d’énergie, l’infrastructure matérielle nécessaire au fonctionnement d’internet et désormais de l’IA – centaines de milliers de kilomètres de câbles, gigantesques datacenters, satellites, lanceurs de satellites, etc. -représente la plus importante utilisation de matériaux de toute l’histoire de l’humanité.
Cette utilisation nous confronte aux problèmes liés à la diminution des « réserves rentables » et à la difficulté de leur extraction.
Celle-ci accroît bien évidemment notre consommation de métaux pour construire des engins sans cesse plus sophistiqués pour rendre possible cette extraction, cette production d’engins augmentant elle-même notre consommation d’énergie en un cercle vicieux inéluctable, avant même que le fonctionnement de tels outils n’occasionne à son tour une gigantesque dépense énergétique.
Car la raréfaction des ressources disponibles exigera une quantité de plus en plus considérable d’énergie pour exploiter des mines de plus en plus profondes, des ressources de plus en plus difficilement accessibles. Qu’elle soit ou non « décarbonée » cette production d’énergie utilisera en retour de plus en plus de métaux.
Citant Guillaume Pitron, je faisais allusion à ce problème dans un de mes derniers posts :
L’étude de M. Vidal [chercheur au CNRS] devrait être le livre de chevet des chefs d’État du monde entier. En se fondant sur les perspectives de croissance les plus communément admises, le chercheur souligne tout d’abord les quantités considérables de métaux de base qu’il va falloir extraire du sous-sol pour tenir la cadence de la lutte contre le réchauffement climatique. Prenons le cas des éoliennes : la croissance de ce marché va exiger, d’ici à 2050, « 3 200 millions de tonnes d’acier, 310 millions de tonnes d’aluminium et 40 millions de tonnes de cuivre », car les éoliennes engloutissent davantage de matières premières que les technologies antérieures. « À capacité [de production électrique] équivalente, les infrastructures […] éoliennes nécessitent jusqu’à quinze fois davantage de béton, quatre-vingt-dix fois plus d’aluminium et cinquante fois plus de fer, de cuivre et de verre » que les installations utilisant des combustibles traditionnels. (Guillaume Pitron, La guerre des métaux rares », Les Liens qui Libèrent, Paris 2019, p. 230-232).
Rappelons aussi que :
« La consommation mondiale de métaux croît à un rythme de 3 à 5 % par an ; pour satisfaire les besoins mondiaux d’ici à 2050, nous devrons extraire du sous-sol plus de métaux que l’humanité n’en a extrait depuis son origine (…) Nous allons consommer davantage de minerais durant la prochaine génération qu’au cours des 70 000 dernières années, c’est-à-dire des deux mille cinq cent générations qui nous ont précédés. Nos 8,252 milliards de contemporains [estimation corrigée2025] vont absorber plus de ressources minérales que les 108 milliards d’humains que la Terre a portés jusqu’à ce jour ». (id. ibid).
Déjà notre consommation de métaux sera en 2060 multipliée par deux par rapport à ce qu’elle était en … 2011 !
Comme le souligne encore Guillaume Pitron, il est donc particulièrement schizophrène de soutenir qu’une « économie dématérialisée » du numérique et de l’Intelligence Artificielle pourrait être au service de l’environnement.
Et qu’au vu d’une telle débauche de consommation de métaux comme d’énergie, une telle « transition » pourrait-être autre chose qu’un dangereux « green washing ».
Sans doute, effectivement, des utilisations contrôlées du numérique et de l’IA dans certains domaines spécifiques (médecine, recherche…) faisant l’objet d’un discernement rigoureux confié à des instances informées dont le choix serait à définir pourrait être légitime et profitable au bien de l’humanité.
Mais il serait gravement illusoire de croire que des millions d’éoliennes, de panneaux solaires de voitures électriques, et autres gadgets connectés grâce au numérique et à l’IA pourraient susciter une « transition verte » qui nous permettrait de ne pas remettre fondamentalement en question nos façons de vivre.
Comment accepter que des datacenters géants consommant des quantités colossales de ressources minérales et d’énergie puissent servir à stocker des « vidéos de chats » (G. Pitron) et autres futilités au détriment des ressources minérales et énergétiques de la planète et de la préservation du climat ?
C’est pourtant indiscutablement l’avenir que nous promet le « vaisseau fou » de notre civilisation technologique (Philippe Bihouix).
Or, le « divertissement » dénoncé par Pascal, celui-là même qui nous fait courir vers le précipice, ne devrait plus avoir droit de cité dans notre monde au bord de l’effondrement.
Tout comme la frugalité prônée par Philippe Bihouix, un « saut de conscience » vers une transition raisonnée et intelligente, osant parler de niveau de consommation matérielle et de répartition plus que de voitures électriques, d’avions à hydrogène et autres « vidéos de chats », se révèle indispensable, pour Guillaume Pitron et Jean-Baptiste Fressoz pour éviter la catastrophe.
Une transition qui ne nous empêche pas de penser convenablement le défi climatique, et ne produise pas « plus de confusion scientifique et de procrastination politique qu’autre chose » (J.B. Fressoz, op. cit.p 13 version numérique).
La transition est l’idéologie du capital au xxr siècle. Grâce à elle, le mal devient le remède, les industries polluantes, des industries vertes en devenir, et l’innovation, notre bouée de sauvetage. Grâce à la transition, le capital se retrouve du bon côté de la lutte climatique. Grâce à la transition, on parle de trajectoires à 2100, de voitures électriques et d’avions à hydrogène plutôt que de niveau de consommation matérielle et de répartition. Des solutions très complexes dans le futur empêchent de faire des choses simples maintenant. La puissance de séduction de la transition est immense : nous avons tous besoin de basculements futurs pour justifier la procrastination présente. L’histoire de la transition et le sentiment troublant de déjà-vu qu’elle engendre doivent nous mettre en garde : il ne faudrait pas que les promesses technologiques d’abondance matérielle sans carbone se répètent encore et encore, et que, après avoir franchi le cap des 2°C dans la seconde moitié de ce siècle, elles nous accompagnent tout aussi sûrement vers des périls plus importants (J.B. Fressoz, op. cit.p 218 version numérique).
Immense défi, politique certes, pour amener enfin nos dirigeants de tous bords à une responsabilité qui, promettant « du sang et des larmes » plutôt que des lendemains qui chantent, n’a rien de démagogique ni d’électoraliste. Car « la transition écologique en douceur, ça n’existe pas » nous dit à juste raison Daniel Cohn-Bendit.
Mais en quoi une frugalité consciente et assumée devrait-elle être moins désirable qu’une vie dissipée en divertissements dérisoires, qui ne tarderont pas à se révéler funestes ?
Défi adressé certes à nos politiciens, mais aussi, dans sa dimension essentiellement politique, à tous les citoyens que nous sommes, et à la jeunesse en particulier.
Car, comme le constate Guillaume Pitron (vers 1h46, vidéo en lien), un jeune français entre 18 et 25 ans en est à son cinquième téléphone portable ; il passe des heures sur Tik-Tok ; il est ainsi « le fer de lance d’un monde Haute Matière », ainsi que « Haute Énergie », même « décarbonée » au prix environnemental démesuré que nous venons de voir. Est-il si écolo qu’il le pense ? Est-il si Greta Thunberg qu’il le croit ? Il doit être attentif à ne pas tomber dans les incohérences et les contradictions qui ont été le lot des générations précédentes. Le paradoxe propre à la « génération Thunberg », c’est « d’être écolo jusqu’au moment où on a un portable entre les mains ». Pour échapper à l’incohérence qui en découle, il reste heureusement à la jeunesse à mettre en œuvre le pouvoir de créativité qui constitue sa richesse.
Sans se décourager, car la tâche est, on s’en rend compte, immense…
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Ajouts :
Sans commentaire…
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https://www.arte.tv/fr/videos/115071-000-A/des-mines-vertes-une-solution-a-la-crise-climatique/
Ajout du 09/11 :
À propos des ravages d’ores et déjà causés – en particulier sur les ressources en eau – par le développement de « l’économie dématérialisée » de l’IA et des data-centers :
https://www.arte.tv/fr/videos/128630-000-A/chili-asseche-par-les-data-centers/
Ajout du 11/11 :
Un article essentiel pour notre avenir, qui n’est resté que quelques heures sur le portail du « Monde ».
Pourquoi ? Ne pas désespérer Billancourt ? Ou laisser de la place pour un nouvel épisode de « Sarko à la maternelle » ?
Et de nombreuses interventions d’Aurore Stéphant, qui vont dans le même sens que celles de Guillaume Pitron. Par ex :
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Ajout du 12/11 :
Vous avez dit « transition énergétique » ?

