Grand déballage ? « Grand Débat » ? Débat de fond ? Une nouvelle fois, de l’importance de ne pas se payer de mots. Ainsi que de la force et des limites du politique.

Stultitia m’interroge une fois de plus sur la portée du vocabulaire.

« Ne crois-tu pas qu’avec les « Gilets Jaunes » et le « Grand Débat », nous ayons affaire à un « grand déballage » plutôt qu’à un débat de fond ? ».

Et je suis une nouvelle fois tenté de lui donner raison.

Avec une importante réserve toutefois :

En dépit de certaines ambiguïtés, le succès du « Grand Débat » qui compte à ce jour des milliers « d’événements » et de rencontres ainsi que des centaines de milliers de contributions ne me semble pas devoir être pris à la légère.

Un remarquable article du psychanalyste Jean Pierre Winter (avec lequel je partage, au passage d’autres opinions sur lesquelles je reviendrai…), montre combien le mouvement des « Gilets Jaunes » pourrait être lié au moins autant à une crise de la parole qu’à des raisons économiques.

Ce qui se passe sur les ronds-points, c’est-à-dire « à la croisée des chemins », c’est le rassemblement de personnes qui, au-delà de leurs revendications, sont venues là poussées par le désir de se voir et de se parler. J’ai connu cela en 1968 : au-delà de nos idées politiques, nous étions heureux de discuter de nos difficultés, nos défaillances, nos révoltes… Depuis quelques mois, les gens ont fait cette découverte : alors qu’ils ne se parlaient plus, ils partageaient les mêmes galères. Mais ils n’avaient plus d’endroits pour se les dire.

Après l’essoufflement prévisible du mouvement hétérogène et idéologiquement ambigu qui en a été à l’origine, l’espace offert par le « Grand Débat » peut constituer l’une des voies parmi d’autres du passage du « tripal » à une structuration plus « verbale » dont je soulignais la nécessité dans un post précédent.

Une façon de prolonger la revendication de parole de façon plus organisée et pacifiée, potentiellement plus féconde et opératoire.

Car ce n’est pas l’omniprésence d’une communication « dématérialisée » autant que sommaire (réseaux sociaux etc.) qui constitue un remède à cette crise. Elle n’est jamais qu’une contribution supplémentaire à la « déshumanisation anxiogène ».

C’est un fait : dans notre société, la parole tend à disparaître totalement. Les services après-vente l’illustrent de manière caricaturale. Nous sommes de plus en plus confrontés à une bande sonore préenregistrée qui déroule des réponses avant même que nous formulions des questions. Et lorsqu’on parvient enfin à joindre un interlocuteur, on sait qu’il ne déviera pas d’un mot des réponses qui lui ont été fournies à l’avance. Tout cela contribue à une forme de déshumanisation très anxiogène.

Il y a de fortes probabilités que ce soit cette « déshumanisation » productrice d’angoisse et de ressentiment qui rende compte en partie de l’ampleur et de la durée du mouvement auquel nous avons assisté, y compris dans ses aspects de psychodrame et de défoulement collectif condamnable.

Elle ne peut cependant tout expliquer, les épisodes contestataires représentant traditionnellement une aubaine pour désinhiber, y compris sur les réseaux sociaux, les addicts à l’hyper violence gratuite.

Mais même si les raisons proprement économiques ont aussi leur place dans ces événements – comme le reconnaît par ailleurs J.P. Winter – l’exigence de parole partagée et écoutée y joue sans doute un rôle essentiel.

Le problème, c’est que les lieux de parole qui permettraient de faire baisser cette tension n’existent plus et que les représentants des peuples – car il n’existe pas un seul peuple – sont devenus inaudibles.

Or, on le sait et on le constate, la violence s’installe lorsque la pulsion ne peut plus accéder à la parole, lorsque le « tripal » ne peut aboutir à une formulation « verbale ».

Sur ce plan, qui relève de la psychologie voire du psychodrame, on doit reconnaître au « Grand Débat » un aspect potentiellement bénéfique. Espérons qu’il puisse fournir un instrument propre à favoriser ce processus de catalyse sans trop trahir à terme les aspects positifs de l’inspiration originelle du mouvement.

 

J.P. Winter nous met toutefois en garde.

Si l’on suit la comparaison suggestive qu’il nous propose de la structuration socio-politique avec celle du psychisme individuel dans la « deuxième topique » de Freud,

Le ça, qui désigne le champ des pulsions, trouverait ainsi son équivalent dans le peuple. Le surmoi, qui donne les ordres, fixe les limites et ordonne la jouissance, correspondrait à l’exécutif. Le moi, qui décide, dans l’intérêt du sujet, d’obéir aux pulsions ou au surmoi, aurait pour double le Parlement.

on peut légitimement se demander si un contexte anthropologique et culturel qui exalte depuis quelques décennies la désinhibition revendiquée du « ça » par rapport aux injonctions du « surmoi » ne pourrait rendre compte de débordements qui acquièrent désormais une ampleur inédite.

Le patient travail de sape est en train de porter ses fruits : ce qui relevait de pures cogitations intellectuelles est désormais tombé dans le domaine public et devenu populaire et opératoire.

La régulation, normalement effectuée par les représentants, ne fonctionne plus car ceux-ci se sont peu à peu séparés de ceux qu’ils représentaient et ne jouent plus qu’entre eux. En l’absence de ce point d’équilibre, qui préserve notre psychisme individuel comme notre vie collective, tout ce qui représente l’exécutif est mis à mal, jusqu’à l’uniforme des pompiers ou des infirmiers.

Pour le dire autrement, quand le moi, ou le Parlement, ne fait plus la balance entre pulsions et ordres du surmoi, entre le peuple et l’exécutif, c’est une volonté de toute puissance, de régression infantile, qui s’exprime. Elle peut se résumer par une formule : « Tout, tout de suite. »

On s’imagine souvent que ce qui nous fait plaisir dans l’immédiat va dans le sens de nos intérêts. La psychanalyse nous apprend au contraire que la satisfaction immédiate n’est jamais une preuve de maturité, en matière psychique comme politique. Car souvent, elle conduit à un désordre encore plus grand.

Dans la situation qui nous occupe, cela signifie qu’il ne faut pas se contenter de donner aux manifestants ce qu’ils demandent, de « lâcher du lest » comme on dit, mais envisager avec les citoyens devenus actifs les conséquences à moyen terme de ces décisions. C’est de cela qu’il nous faut discuter ensemble, lors du grand débat national s’il n’est pas un leurre.

« Tout, tout de suite », « satisfaction immédiate », « volonté infantile de toute puissance », la régulation traditionnellement exercée par le « surmoi » sur le « ça » ne semble plus fonctionner. Pire, elle se voit contestée dans sa légitimité même, en cohérence profonde avec une certaine représentation « philosophique » devenue la « doxa » de notre époque.

Dans un post précédent, j’évoquais « la haine dont Freud a pu faire l’objet de la part de certains de nos philosophes médiatiques, bien entendu portés à lui préférer W. Reich et son apologie d’une «jouissance sans entraves», symptôme même du fantasme infantile de toute puissance libre de tout « surmoi ».

[précisons toutefois que le monde politique lui-même est loin d’être exempt du « fantasme infantile de toute puissance »…]

Ajoutons à cela la permanence en France d’une culture pernicieuse qui exalte la confrontation et dénigre la concertation ou la « co-décision », selon les propos de cet analyste précieux que demeure Jean Peyrelevade, et nous obtenons le cocktail qui pourrait bien rendre compte des aspects les plus déplorables des phénomènes actuels.

Sur ces plans-là, le « Grand Débat » pourrait également exercer une mise-au-point salutaire.

 

Il me paraît toutefois important d’en souligner aussi les limites.

Mais, contrairement aux slogans avancés par la classique opposition pavlovienne – qui par définition récuse d’emblée toute proposition qui ne vient pas d’elle – le gouvernement n’est pas seul responsable de ces limites.

Elles sont en fait plus graves et profondes.

Car dépassant les simples options politiques, elles manifestent une sorte de consensus tacite qui, au-delà de divergences superficielles, unit une grande majorité de la population, toutes tendances confondues.

En premier lieu, le « Grand Débat » risque fort de se tromper de diagnostic, et donc de remèdes.

Outre ce qui a été dit en ce qui concerne le déséquilibre des rapports entre un pulsionnel social et un surmoi politique, on peut penser que la crise relève d’autres composantes anthropologiques profondes.

En l’occurrence, comme je l’avançais encore dans des posts précédents, d’un mal être proprement existentiel, d’une angoisse obscure liée à des évolutions anthropologiques complexes.

Celles-ci nous interrogent sur notre place et sur la place de nos enfants dans un monde que nous sommes censés construire alors même qu’émerge la conscience lancinante de sa destruction.

Le malaise actuel comporte semble-t-il une dimension proprement « philosophique ». Il véhicule un questionnement sur le sens, sur la consistance que nous voulons donner à notre avenir, sur celle que nous risquons aussi de lui donner sans pour autant le vouloir, sur le vivre-ensemble, le bonheur, etc…

Sans pédanterie aucune, on peut présumer qu’un tel questionnement rejoint, une fois de plus, ce qui constitue pour le vieux Kant les interrogations essentielle de l’être humain : « que dois-je faire ? », « que m’est-il possible d’espérer ? », « qu’est-ce que l’homme ? ».

On peut alors se demander si, malgré la nécessité de telles approches, disserter sur la fiscalité, l’organisation de l’État ou celle des services publics ne risque pas d’être largement « à côté de la plaque ».

Et n’en déplaise aux manifestants eux-mêmes, à ceux qui tentent d’apporter des solutions au niveau politique et économique, comme à ceux qui contestent les dites solutions sous prétexte qu’on n’en fait pas assez, ce ne sont pas des mesures en faveur du pouvoir d’achat ou de l’amélioration du niveau de vie, malgré leur importance, qui apporteront une réponse à ce genre d’interrogations.

En fait, il y a des raisons de penser que les revendications économiques apparues sur les ronds-points sont en grande partie des exutoires, des dérivatifs qui masquent cette angoisse bien plus radicale.

Ce ne seront donc pas seulement des mesures essentiellement économiques, ni même des réformes de la fiscalité ou du fonctionnement de l’État qui suffiront à la guérir.

L’équivoque étant que la nature la plus profonde des aspirations n’a pas été perçue ni exprimée, à commencer par les manifestants eux-mêmes.

Les diverses récupérations opportunistes par les professionnels de la chose, en ne percevant que la composante économique, sont donc elles aussi passées en grande partie à côté du sujet.

Et, pour compléter le tableau, les tentatives de solution de la part du gouvernement se sont elles-mêmes fourvoyées : dans l’urgence, en se focalisant sur les revendications immédiates, elles se sont montrées incapables de dépasser la confusion entre l’économique et l’anthropologique, entre ce qui appartient à l’écume superficielle et ce qui relève de la vague de fond.

Car même si elles ont joué le rôle de déclencheur qu’on sait, ce ne sont pourtant pas les revendications concernant le 80 km/h., ni même le prix des carburants qui constituent le fond de l’affaire.

Or, le « Grand Débat » s’est laissé piéger, comme tout le monde, par cette équivoque. Incapable de discerner le cœur du problème, il l’a réduit à ses symptômes apparents et a manqué d’ambition.

Il a joué trop « petit bras ».

Les thèmes qu’il aborde ont certes leur importance. Mais ils passent en grande partie à côté du sujet.

S’attacher à traiter les symptômes superficiels ne guérira pas le malade puisque tout laisse supposer que c’est le terrain, l’organisme profond qui est affecté.

Il n’appartient certes pas au politique de traiter des questions philosophiques et existentielles, et d’ailleurs une partie du malaise vient sans doute du fait qu’on lui en demande trop, et qu’il n’ose plus décevoir cette demande. Tout comme les parents ont tendance à se défausser de leur devoir d’éducateurs en le transférant à l’Éducation Nationale, nombre de citoyens ont tendance à charger le politique de responsabilités qui ne peuvent être les siennes.

Et donc aussi à le vouer aux gémonies dès qu’il manque à ce qui serait « son devoir ».

Mais il manque sans doute dans le « Grand Débat » un espace adéquat pour aborder ces problèmes de fond, pour évoquer ces questions proprement existentielles à l’origine du malaise.

Ne serait-ce que pour démythifier le politique en précisant la part spécifique qu’il peut prendre, mais aussi les limites qui lui sont inhérentes en ce qui concerne l’élaboration de projets et orientations pouvant contribuer à redonner du sens et de l’espérance à nos efforts, à notre travail, à nos engagements, à nos vies, tout simplement.

Comme le disait encore le vieux Kant, le sens de la vie ou le bonheur sont des notions tellement intimes et individuelles qu’elles ne peuvent dépendre d’un ordre politique qui les définirait une fois pour toute et pour tous de façon autoritaire.

Même si certains parmi les manifestants paraissent à l’évidence nostalgiques de ce genre de définitions, on sait que le propre des régimes totalitaires a toujours été de vouloir faire le bonheur du peuple…

Souhaitons alors qu’un nouveau débat, à un autre niveau, un débat plus consistant autant par sa profondeur que par sa durée, ose enfin aborder ces questionnements essentiels et opérer les distinctions qui s’imposent entre ce qui relève de l’anthropologique et du philosophique et ce qui incombe à la responsabilité politique.

Notre époque désemparée a besoin de projets et de raisons de vivre dépassant la seule croissance du pouvoir d’achat.

Mais elle se trompe en exigeant d’un ordre politique, que paradoxalement elle récuse, le remède à toutes ses angoisses.

 

La tâche d’un tel « nouveau débat » s’avèrerait cependant difficile du fait d’une incohérence largement partagée par les manifestants tout autant que par les autorités contre lesquelles ils manifestent.

Car ce « Débat de Fond » souhaitable, celui-là même dont on pressent obscurément l’urgence, c’est précisément celui auquel on cherche par ailleurs à échapper.

À la fois du côté des citoyens, parce qu’on sait qu’il remettra radicalement en question notre mode de vie, fondé sur les vaches sacrées du pouvoir d’achat, du niveau de vie, du bien-être matériel et de la consommation ;

Mais aussi du côté des gouvernants et de la quasi-totalité des politiques qui, eux aussi, promettent de faire mieux que les autres pour améliorer pouvoir d’achat, niveau de vie, bien être matériel, consommation, le tout grâce à un retour de la Sainte Croissance, autre vache sacrée, bien évidemment reverdie pour l’occasion.

La surenchère sur la croissance verte étant, on le sait, le dernier must de tout politique.

Et ce n’est pas hélas le RIC qui dans l’immédiat y changera quoi que ce soit, tant on est en droit de penser qu’aucun référendum n’oserait remettre en question un tel Ordre Divin de la Croissance (ODC, me souffle Stultitia ; sigle qui peut donc devenir désormais ODCV, si on y ajoute le Vert), du pouvoir d’achat et de la consommation.

Or, cette incohérence que j’avais qualifiée de tragique et pathétique, nous maintient dans une véritable schizophrénie.

Tout en étant obscurément conscients de l’irréalisme de nos revendications, nous continuons pourtant à les soutenir comme si de rien n’était. En témoigne jusqu’à il y a peu l’important appui de la population aux « Gilets Jaunes ».

Et tout en étant conscients du caractère suicidaire de la plupart de nos orientations, nos politiques, nos syndicats, etc. continuent pourtant à les suivre ou à les défendre dès qu’on s’en écarte tant soit peu, afin de ne pas décevoir ces revendications.

La question de la Taxe Carbone est paradigmatique de cette pathétique schizophrénie :

Tout le monde en connaît la nécessité, qui fit d’ailleurs l’objet d’un vertueux consensus des partis politiques lors du Grenelle de l’environnement de 2007. Mireille Chiroleu Assouline, entre bien d’autres, en souligne avec pertinence le caractère original « d’impôt comportemental », décisif en ce qui concerne la modification des habitudes en vue de réduire la place de ces armes de destruction massive de l’environnement que constituent l’automobile et les énergies fossiles (vers 22mn40 dans l’émission).

Il est bien sûr évident que des mesures de justice sociale et fiscale doivent précéder et encadrer l’augmentation de la taxe sur les carburants. Et la grande erreur de ce gouvernement a été de ne pas le comprendre.

Mais repousser l’urgence d’un renforcement de la fiscalité écologique est, plus qu’une erreur, une faute grave, dont la raison, purement démagogique, s’explique par cet état de schizophrénie dont nous ne parvenons pas à sortir, sans doute simplement parce que, dans le fond, nous ne le voulons pas.

Quitte à faire semblant de résoudre le problème en produisant et en entassant, pour les milliards d’automobiles à venir, des millions de tonnes de batteries dont la nocivité bien réelle remplacera celle des moteurs thermiques, mais nous permettra de sauvegarder pour un temps l’ODCV (cf. ci-dessus) et les « avantages » matériels qui lui sont liés.

Et notre ambivalence par rapport à l’automobile n’est qu’un exemple parmi bien d’autres. Quid des merveilles de l’électronique, de l’explosion des communications et des réseaux sociaux avec les infrastructures gigantesques qu’elle suppose, de la surexploitation des terres et des océans, du gaspillage alimentaire, etc. etc.

Toutes facilités dont nous connaissons les conséquences sur l’environnement, mais que les 7 637 000 000 d’humains que nous sommes à ce jour semblent avoir bien du mal à remettre tant soit peu en question, tout comme il est probable qu’elles constitueront les aspirations des 10 000 000 000 que nous serons sous peu…

 

« Après nous le déluge », donc.

Nous le savons, ou du moins nous le pressentons confusément, mais nous nous refusons les moyens de l’éviter.

Et cette ambivalence est cause d’angoisse et de trouble. C’est bien le propre de toute « double contrainte », ou « injonction paradoxale ».

Nous avons le sentiment d’être dans la nasse, et l’obscure conscience de cet enfermement dans lequel nous nous maintenons nous-mêmes n’est peut-être pas sans rapport avec les explosions de violence. Car l’animal se débat.

Et cette angoisse sourde et ce malaise sont en partie ce qui nous fait aller vers les ronds-points.

Mais voilà : nous nous trompons de revendications et manquons de lucidité dans la désignation des coupables. Il ne faut donc pas s’étonner que nos politiques se trompent eux aussi de remèdes.

Alors qu’il faudrait exiger de nos dirigeants qu’ils remettent tout à plat et qu’ils se décident enfin à penser les conditions de notre survie de façon responsable, nous continuons à jouer avec les règles du jeu périmées qu’ils nous proposent depuis des décennies, et qui ne peuvent subsister que parce que nous en sommes foncièrement complices.

Même si nous souhaitons – bien sûr ! – les remanier un peu plus en notre faveur (pouvoir d’achat, niveau de vie…), selon ce que nous proposent les oppositions diverses, les corps intermédiaires, les syndicats, etc.

Non que je veuille faire prévaloir l’urgence de la lutte contre la fin du monde sur celle de la lutte pour la fin du mois.

Car l’une des raisons essentielles de la révolte actuelle est bien là, dans la dénonciation ô combien légitime de l’injustice, économique, sociale, fiscale, et du mépris qui lui est lié.

Il est clairement inadmissible et honteux que les riches soient toujours plus riches alors que d’autres ont du mal à finir le mois.

La lutte contre ce scandale fait partie des choses qui relèvent effectivement du politique.

Mais cette exigence indispensable de plus de justice ne devrait pas dispenser de réfléchir à ce que nous ferons de cette justice, à ce que nous faisons déjà de celle dont nous disposons : une fiscalité plus juste, une redistribution plus équitable et une meilleure répartition des efforts doivent-elles favoriser la prolongation d’un système consumériste qui voue à la destruction le monde de nos enfants ?

Un système dont la seule différence avec ce qui précède serait que la consommation se trouverait mieux répartie ?

Si nous réfutons toute idée de baisse de la consommation, la transition écologique restera un discours. (….) Avec un peu plus de 7 milliards de terriens sur une planète qui n’a pas augmenté de taille, la question fondamentale est devenue simple : se mettre au régime pour durer, ou pas. Demander comment organiser une transition écologique si elle n’est pas comprise pour ce qu’elle est, c’est perdre son temps. (J.M. Jancovici).

Or cette transition est indispensable. Il est irresponsable d’en nier l’urgence.

Quelques espoirs subsistent pourtant :

  • Dans le « Grand Débat » lui-même.

Mais les « propositions » de la rubrique concernant la « Transition écologique » – en dépit de quelques résistances et si tant est qu’elles soient prises en compte lors des décisions finales – paraissent loin de l’importance capitale d’un enjeu auquel les autres thèmes devraient être explicitement subordonnés.

  • Dans les manifestations – de jeunes en particulier – pour le climat.

Mais seraient-elles aussi suivies si les participants avaient conscience de l’ampleur du « régime » à suivre et de ses conséquences indispensables sur la consommation et le « niveau de vie » ?

On peut en douter, tellement le consumérisme a de séductions et de ressources cachées…

Mais nous ne pouvons qu’être condamnés à espérer, et à nous employer à nourrir et à concrétiser cette espérance.

Pour ma part, je comprends de moins en moins au nom de quoi une espèce qui, en à peine plus de deux siècles, a réussi la prouesse de condamner à l’extinction la plupart des autres espèces qui faisaient depuis des millénaires la beauté de notre monde – celles des insectes, des oiseaux, des mammifères… – devrait s’octroyer le privilège de survivre si elle ne remet pas radicalement en question ses errements.

Et je ne peux qu’encourager les jeunes à aller jusqu’au bout de cette radicalité.

Articuler le « tripal » et le « verbal ». Encore une fois sur les « gilets jaunes » et l’harmonie nécessaire de l’émotionnel et du rationnel dans le raisonnable.

Allez ! Une petite dernière pour la route.

En espérant que les événements que nous avons connus ces derniers temps puissent avoir un impact positif sur l’année à venir.

Car ils ont le mérite d’attirer notre attention sur quelques réalités, pourtant évidentes, mais ô combien négligées.

Une terminologie simple pourrait nous aider à mieux les aborder.

Je propose d’explorer dans ce but les relations du « tripal » et du « verbal », de l’émotionnel et du rationnel ainsi que leur nécessaire articulation.

À propos d’une problématique à première vue différente, j’avais rappelé quelques-unes de ces composantes de notre fonctionnement le plus profond.

J’évoquais alors quelques réflexions d’Antonio Damasio (mais bien d’autres études allant dans le même sens ont suivi, qui pourraient être mentionnées).

« Chapitre XI : La passion fondant la raison.

Au début de ce livre, j’ai suggéré que la perception des émotions exerce une puissante influence sur la faculté de raisonnement, que les systèmes neuraux desservant la pre­mière sont emmêlés avec ceux qui sous-tendent la seconde, et que ces deux catégories de mécanismes s’entrelacent avec ceux qui assurent la régulation des fonctions biologiques du corps.

(…) La faculté de raisonnement semble vraiment dépendre de systèmes neuraux spé­cifiques, dont certains se trouvent desservir la perception des émotions. Ainsi, il semble bien qu’il existe un fil conducteur reliant, sur le plan anatomique et fonctionnel, la faculté de raisonnement à la perception des émotions et au corps. C’est comme s’il existait une passion fondant la raison, une pulsion prenant naissance dans la profondeur du cerveau, s’insinuant dans les autres niveaux du système nerveux, et se traduisant finalement par 1a perception d’une émotion ou par une influence non consciente orientant un processus de prise de décision. La raison, de sa forme pratique à sa forme théorique, se développe probablement sur la base de cette pulsion innée (…) ». (A. Damasio, L’Erreur de Descartes, Poches Odile Jacob, Paris 2001, p. 331-332).

N’en déplaise à bien des politiciens et technocrates, la dénonciation de « l’erreur de Descartes » est désormais entrée dans la doxa, le bagage des connaissances communes : à l’évidence, l’être humain n’est pas d’abord un être de raison et de réflexion, il est en premier lieu un être de pulsion, d’affection, d’émotion, de ressenti. Chez lui, le corporel, le « tripal » précède et conditionne le rationnel, le « verbal ».

Et le B.A. BA du politique devrait être de ne pas mettre la charrue avant les bœufs. On aura beau présenter toutes les élaborations rationnelles qu’on veut pour justifier une décision politique, court-circuiter ce niveau fondamental du ressenti et du corporel dans le processus d’adhésion et de consentement ne peut que mener dans le mur.

« Touche à ses tripes, à ses besoins les plus fondamentaux, à son pouvoir d’achat, et il te maudira en face » disait en substance le Satan à Dieu ( à Saturne ?) dans le livre de Job.

Attitude parfaitement compréhensible et qui ne peut étonner que les intellectuels hors-sol qui hélas se décrètent un peu vite politiciens.

«À l’encontre de la philosophie allemande qui descend du ciel sur la terre, c’est de la terre au ciel que l’on monte ici (…) Ce n’est pas la conscience qui détermine la vie, mais la vie qui détermine la conscience », disait Marx dans l’Idéologie allemande, contre tous les Jupiter de son temps.

Sur tout cela, les « gilets jaunes » ont opéré un salutaire retour aux évidences.

Dont acte.

L’histoire confirme d’ailleurs à l’envi combien la réalité matérielle, parfois dramatique (famines, catastrophes minières etc.) est à l’origine de mouvements revendicatifs et de bouleversements socio-politiques décisifs.

On le sait, même si Voltaire, Rousseau et cie ont fourni le matériau théorique dans lequel s’inscrira la Révolution Française, la situation des campagnes et autres réalités parfaitement matérielles en ont été les facteurs déclenchants, s’il faut en croire en particulier le grand historien A. Soboul.

Il en irait de même de la révolte des Canuts, de la grande grève des mineurs d’Anzin, de la grève du 1er mai 1886 à Chicago, etc. pour ce qui est de la naissance du syndicalisme et de l’organisation du mouvement ouvrier.

Bien sûr, les événements actuels paraissent plus le fait des classes moyennes que de la classe ouvrière « traditionnelle », et le syndicalisme et les partis n’y ont pas joué un rôle moteur.

Il n’en demeure pas moins qu’hypertrophier quelque approche rationnelle jusqu’à en faire le déterminant exclusif de la vie politique est une erreur de perspective qui se paie comptant, comme nous le voyons en ce moment.

Même si, à l’évidence aussi, les tensions qui se manifestent constituent sans doute l’exutoire d’un questionnement existentiel beaucoup plus large, qui relève d’un profond mal de vivre lié à des bouleversements sociétaux et des évolutions anthropologiques hasardeuses.

Crise du sens qui s’exprime par la colère et la violence, mais à propos de laquelle il serait illusoire de croire que de simples mesures économiques et politiques pourraient apporter des réponses adéquates.

Qu’on le veuille ou non, à l’encontre de fantasmes eux-aussi désormais entretenus, l’ordre politico-économique n’est pas tout-puissant et ne pourra jamais assumer une revendication de sens ou de bonheur.

Ce serait déjà bien s’il pouvait assurer à chacun quelques conditions qui en faciliteraient la recherche…

Quoi qu’il en soit, on ne peut sans se fourvoyer gravement ignorer le « tripal » au profit du « verbal ».

Une fois effectué ce constat des évidences, on ne peut toutefois en rester là sous peine de nouveaux déboires.

La vie économique et socio-politique avance sur deux jambes : le « tripal », même s’il doit être d’urgence réhabilité, ne peut sans risque représenter la seule réalité à prendre en considération.

Car s’il conditionne effectivement le « verbal », il ne doit pas en être dissocié.

Une telle dissociation pourrait d’ailleurs constituer la définition de ce qu’on nomme « populisme » et/ou « démagogie ».

Car les grandes éruptions évoquées plus haut ne peuvent en rester au jaillissement brut, à la colère informelle. Pour se survivre à elles-mêmes, elles doivent nécessairement accéder à une parole rigoureuse et à l’organisation.

Transmuter le ressenti « tripal » dans l’expression verbale est le seul moyen – pour ceux qui le veulent du moins, car tous ne sont pas dans ce cas…- de dépasser la violence et la confusion tout en sauvegardant la composante positive et créatrice de la colère légitime.

Sous peine de rendre impossible toute vie sociale, un « sur moi » se révèlera toujours nécessaire pour fixer des limites à la désinhibition du « ça » et ouvrir des chemins à l’investissement positif de la pulsion.

Ainsi en est-il donc allé de la formation des mouvements syndicaux et des partis politiques suite à des événements déclencheurs souvent chaotiques et violents.

En ce qui concerne l’actualité, nous en sommes à ce point.

Et c’est bien là que le danger rôde : le jaillissement pulsionnel, aussi nécessaire qu’il puisse être, est par essence ambigu.

On le voit, il peut amener à des rencontres sympathiques et chaleureuses, peut-être annonciatrices de formes originales d’organisation politique, tout comme à des vociférations intolérables et des lynchages barbares.

Or, l’ambiguïté est pain béni pour nombre de spécialistes de la récupération.

Après les Trump, Bolsonaro, AfD et autres Salvini, on se rend mieux compte de la puissance de certaines forces qui sont à l’œuvre dans nos sociétés.

Elles n’ont rien d’anecdotiques et se déploient méthodiquement au niveau mondial.

Revenons sur les travaux d’Edward Bernays, que j’ai déjà mentionnés :

                Dans les cuisines du consentement.

Si le folklore Bernays est presque aussi divertissant qu’angoissant, sa pensée est, elle, sous-tendue par des ressorts totalitaires. « Si l’on parve­nait à comprendre le mécanisme et les ressorts de la mentalité collective, ne pourrait-on pas contrôler les masses et les mobiliser à volonté sans qu’elles s’en rendent compte ? », écrit-il en 1928 dans son livre devenu un classique, Propaganda. Pour le neveu de Freud en effet, les « masses » sont habitées par des pulsions animales qu’il faut mettre sous contrôle, les foules sont animées par des désirs qu’il faut canaliser. Et ce contrôle nécessite un outil, la « fabrique du consentement » («manufacturing consent»), un concept qu’il a emprunté à Walter Lippmann, intellectuel américain fort en mots qui explore le même champ de réflexion et inventera plus tard l’expression « guerre froide ». Cette « fabrique du consentement », Edward Bernays la met en avant comme le fruit d’une « méthode scientifique » nourrie de sciences sociales et de psychanalyse (…).

Dans la proposition tout sauf démocratique d’Edward Bernays, une petite élite décide donc pour les masses et leur impose ce choix par des techniques sophistiquées de persuasion : «La manipulation consciente, intelligente, des opinions et des comportements des masses joue un rôle important dans une société démocratique, écrit-il en 1928. Ceux qui manipulent ce mécanisme secret de la société forment un gouvernement invisible qui exerce véritablement le pouvoir. […] De nos jours, la propa­gande intervient nécessairement dans tout ce qui a un peu d’importance sur le plan social. Que ce soit dans le domaine de la politique, de la finance, de l’industrie, de l’agriculture, de la charité ou de l’enseignement, la propagande est l’organe exécutif du gouvernement invisible. »

(…) « On peut amener une collectivité à accepter un bon gouvernement comme on la persuade d’accepter n’importe quel produit », dit-il encore. Non, le vieil homme ne pensait certainement pas couleur pastel. Les écrits de Bernays, qu’il est difficile de lire avec un œil contemporain autrement que comme un projet vicieux de confiscation de la démocratie, avaient d’ailleurs un lecteur et admirateur illustre en la personne de Joseph Goebbels. En 1933, Edward Bernays, juif tout comme son oncle, avait appris non sans horreur que son premier ouvrage, La Cristallisation de l’opinion publique9, écrit en 1923, figurait dans la bibliothèque person­nelle du chef de la propagande nazie, créateur du ministère du Reich à l’Éducation du peuple et à la Propagande, qui le trouvait fort inspi­rant10. Mais Goebbels n’était pas le seul. (S. Horel, Lobbytomie. Comment les lobbies empoisonnent nos vies et la démocratie, La découverte, Paris 2018, p. 18-19).

Il n’est pas le seul, en effet.

Par un paradoxe seulement apparent, la destruction des « élites » en place, instituées de façon tout de même démocratique,  s’opère au bénéfice de nouvelles « élites » qui n’ont, elles, plus rien de démocratique.

Lorsqu’on constate certaines dynamiques présentes au cœur de l’exubérance protéiforme du mouvement, il faudrait être bien naïf pour ne pas y déceler le travail de telles forces.

Comme beaucoup, j’ai pu moi-même constater parmi les « gilets jaunes », en même temps que la présence de gens « de bonne volonté », celle de personnes dont l’appartenance à des groupes ne se caractérisant pas spécialement par leur attachement à la démocratie n’est un secret pour personne.

Certains sondages – à confirmer toutefois – tendraient à montrer qu’elles constitueraient une majorité.

La vigilance s’impose donc.

À l’encontre d’une facilité démagogique prompte à s’ébaubir sans discernement devant tout ce qui serait « populaire », et à s’encanailler (le plus souvent pour se faire pardonner une bonne conscience qui reste foncièrement « bobo »), il ne faut pas hésiter à opérer un tri exigeant en ce qui concerne les revendications et les propositions.

Et un tel discernement passe nécessairement par un retour du « verbal ».

Car se méfier – légitimement – du « tout rationnel » et d’une dérive élitiste et technocratique ne doit pas signifier un discrédit du raisonnable.

Hélas, quelques poncifs sévissant depuis longtemps jusque dans l’enseignement, et qui visent à discréditer la rationalité en écho à des dogmatiques philosophiques trop réductrices, voudraient nous le faire croire.

Et une certaine doxa propage – par ignorance, idéologie ou intérêt -une telle réduction.

Rappelons-nous pourtant que la dénonciation nécessaire de « l’erreur de Descartes » n’est pas, pour l’auteur de l’ouvrage qui porte ce titre, le dernier mot de la question.

Elle appelle à une réhabilitation de la – vraie – raison.

« Si cette hypothèse peut être tenue pour exacte, y a-t-il des implications sociopolitiques à l’idée que la raison n’est jamais pure ? Je pense que oui, et que cela est globalement positif.

Savoir que la perception des émotions joue un rôle important ne doit pas pousser à penser que la raison a moins de valeur que celle-ci, qu’elle doit se contenter d’un strapontin à côté d’elle, ou qu’il ne vaut pas vraiment la peine de s’efforcer de la développer. Bien au contraire, se rendre compte du rôle considérable que peut jouer la per­ception des émotions peut nous donner la possibilité d’augmenter son impact positif et de réduire ses effets éventuellement négatifs. Plus précisément, sans vouloir diminuer en rien la valeur d’orientation que peut avoir la perception normale des émotions, on pourrait envisager de protéger la raison contre les vicissitudes que la perception anormale des émotions (ou les influences indésirables sur la perception normale) peut introduire dans le processus de prise de décision ». (A. Damasio, L’Erreur de Descartes, op. cit, p. 332. C’est moi qui souligne).

Si une rationalité pure, coupée de l’influx positif et nécessaire de l’émotionnel et de l’affectif peut dériver vers un détachement froid et une morgue frôlant bien souvent la paranoïa, il en va autrement de cet indispensable harmonie entre le pulsionnel et le rationnel que la tradition philosophique nomme depuis longtemps le « raisonnable ».

La « raison » (die Vernunft, pour parler comme le bon Kant) est bien ce qui transmute le simple « entendement », la seule rationalité froide (der Verstand) dans l’ordre d’un « raisonnable » indissociable d’une dimension éthique, et même esthétique.

À ce titre, elle constitue bien le fondement du politique.

Souhaitons donc que ce mouvement inauguré par les « gilets jaunes » pour dénoncer justement les excès évidents d’une froide rationalité politique et économique étrangère aux réalités vitales des gens du commun que nous sommes sache « raison garder », et ne cède pas désormais aux « vicissitudes que la perception anormale des émotions peut introduire dans le processus de prise de décision ».

L’émotion doit certes être reconnue à sa juste valeur.

Mais le monde a un besoin urgent de raison.

D’une raison qui dépasse bien sûr le seul calcul et la seule rationalité économique, mais qui sache maintenir des barrières fermes contre « la perception anormale des émotions » et ceux qui ne demandent qu’à tirer parti de leurs déferlements.

Réformer la représentation politique, renforcer la légitimité démocratique et affiner les processus de consultation et de décision représentent des urgences. J’ai insisté sur ce point à plusieurs reprises.

Mais cela ne peut en aucun cas se faire en transformant par exemple en dangereux plébiscites populistes des modes de consultation censés accroître la démocratie.

On connaît les intentions de celles et ceux qui prônent de telles évolutions. Et l’histoire a montré à maintes reprises  ce à quoi elles peuvent aboutir.

Certes, bien des réformes sont indispensables en France.

Mais n’oublions tout de même pas, comme le rappelait à bon escient une synthèse récente, que notre nation, en dépit de bien des faiblesses à corriger radicalement, est l’un des pays du monde où, entre autres caractéristiques, l’indice démocratique est le plus élevé, le coefficient d’inégalité est le plus faible et où des transferts sociaux massifs ont le plus d’effet sur la réduction de cette inégalité.

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La plus grande vigilance s’impose donc en ce qui concerne les modèles alternatifs qui peuvent nous être proposés.

Il serait en effet catastrophique de lâcher la proie pour certaines ombres on ne peut plus ambiguës.

Et de bonnes fêtes à toutes et à tous !

À Machiavel, Machiavel et demi. Réflexions sur l’ISF. Suivies de quelques remarques sur la légitimité démocratique à propos d’un article de P. Rosanvallon.

N’étant pas économiste, j’ai quelques scrupules à avancer une opinion concernant l’ISF.

Mais Stultitia me console : « Tu sais, sur le sujet, les économistes ne sont pas beaucoup plus autorisés que toi !»

Je me risque donc.

En reconnaissant tout d’abord que la question est complexe.

Et qu’il conviendrait donc peut-être en premier lieu de se garder des habituels jugements à l’emporte-pièce, slogans idéologiques divers du type « Président des riches », voire des « très riches » d’un côté, impôt destructeur  « de la compétitivité des entreprises et du retour des investissements » de l’autre, etc..

Bien qu’ayant déjà exposé ma position sur ce sujet, il me paraît indispensable de souligner cette complexité.

Les arguments contre l’ISF ont en effet une pertinence économique qui n’a que peu à voir avec les slogans habituels et les imprécations simplistes et manichéennes.

Lorsque Gilles Legendre entre autres (au cours du débat sur Fr2 suivant l’allocution du Président du 10/12) rappelle que les 40 ans de son existence n’ont apporté aucune amélioration à la situation économique française ni à celle de l’emploi, on est bien obligé de le reconnaître.

De même, lorsque Philippe Manière signale qu’il est bien difficile de fournir en faveur de l’ISF une justification chiffrée – du simple fait que le nombre important de ceux qui s’expatrient pour raisons fiscales n’apparaît pas, par définition, sur les écrans des statistiques – il est difficile de lui donner tort.

On pourrait encore mentionner les analyses documentées de Frédéric Tristram, qui en soulignent le caractère économiquement anecdotique, voire insignifiant.

Un argument légitime, repris à Machiavel, pourrait ainsi synthétiser l’ensemble de ces approches :

« Être en faveur de l’ISF relève en définitive essentiellement d’une conviction morale. Or la morale – en l’occurrence assurer plus d’équité en prenant aux riches pour redistribuer à ceux qui sont dans le besoin – n’a rien à faire en économie et en politique. Le politique s’occupe du bien commun et non de morale. Et si le bien commun exige de favoriser les riches pour qu’ils développent des investissements créateurs de croissance et d’emplois qui améliorent le pouvoir d’achat et le bien-être de tous, alors il faut le faire ».

On comprend donc le bien-fondé possible – et respectable – des arguments contre l’ISF. Ils peuvent venir d’analystes sincèrement préoccupés du bien commun et non nécessairement de méchants capitalistes affameurs du peuple qui ne rêvent que de s’en mettre plein les poches.

Ayant souvent manifesté mon admiration pour Machiavel, je suis sensible à la pertinence de l’argument.

Il est en effet indubitable – notre florentin l’a montré – que l’éthique, pour lui réelle, du politique a sa spécificité. Qu’elle ne coïncide pas nécessairement avec la morale commune, et qu’elle n’a pas à le faire, sous peine de bien des déboires.

Mais en dépit de son bien-fondé, et peut-être même – qui sait ? – de sa vérité, il est un point que cet argumentaire contre l’ISF n’aborde pas.

Un point qui relève pourtant lui aussi de la pensée de Machiavel.

Car, je l’ai souvent rappelé, celui-ci est familier de ce qu’on nomme désormais en théorie de la décision la « stratégie du maximin ». Cela veut dire que dans les situations d’incertitude, c’est le choix de la « meilleure pire conséquence » qui se révèle rationnel.

Or, il est aisé de s’en rendre compte, devant la question de l’ISF, nous sommes bien en situation d’incertitude.

Il n’est qu’à constater qu’aux arguments pertinents évoqués ci-dessus, on peut opposer une série d’arguments au moins aussi pertinents en faveur de l’ISF, que j’ai évoqués dans mes post précédents, en particulier ceux de M. Rocard ou Th. Piketty.

Il faut donc reconnaître que dans la situation d’incertitude politique et économique dans laquelle nous nous trouvons, et compte tenu du fait de l‘impossibilité d’avoir une vision claire et consensuelle de ce que pourraient être les bénéfices éventuels de la suppression de l’ISF pour la vitalité économique et la restauration de l’emploi dans notre pays, la solution la plus rationnelle aurait été sa conservation, du moins jusqu’à preuve mieux attestée de son inutilité.

D’un point de vue économique peut-être, mais surtout d’un point de vue purement politique et symbolique, cela aurait été en plein accord avec une approche authentiquement machiavélienne qui aurait en l’occurrence évité quelques déboires…

Car si l’on veut faire du Machiavel, encore faut-il aller jusqu’au bout.

À la décharge du gouvernement, on sait que cette suppression a été en partie compensée par l’IFI (Impôt sur la fortune immobilière). Et la décision de taxer la fortune « immobile » plutôt que celle qui peut participer de façon dynamique à l’investissement est sans doute pertinente. Elle va incontestablement dans le bon sens et pourrait faire avantageusement école au niveau européen.

Car en quoi le poncif qui consiste à répéter que la France étant le seul pays d’Europe à imposer la fortune il faudrait supprimer cet impôt empêcherait-il  de penser au contraire que d’autres pays gagneraient à l’imiter ?

Mais instaurer de telles mesures sans que soient mises en place des instances propres à évaluer rigoureusement leur application, sans vérifier que les capitaux libérés par le passage de l’ISF à l’IFI participent effectivement à l’économie témoigne d’une indiscutable légèreté…

Il faut être en effet bien bisounours pour penser que les riches vont spontanément investir pour le plus grand bien de la collectivité l’argent sauvé de l’impôt plutôt que dans quelque spéculation aussi stérile que rentable…

Et Machiavel n’a jamais prêché le bisounoursisme quand il s’agit de l’efficacité d’une stratégie politique ou économique.

Avec ou sans ISF, les réformes fiscales à venir devront s’en souvenir lorsqu’elles entreprendront d’accroître comme il se doit la contribution des plus fortunés à l’effort et au bien commun.

 

Si l’on n’y prend pas garde, c’est aussi une certaine dose de bisounoursisme qui risque de grever les nécessaires « épreuves permanentes de légitimation », ou la « démultiplication des formes de représentation » dont fait état Pierre Rosanvallon dans un article récent.

(…) Pourquoi la légitimité démocratique et électorale est-elle aussi contestée ?

La légitimité qui était électorale devient aussi morale. Ce n’est plus l’onction du suffrage universel qui peut seule conférer la légitimité politique, mais la qualité d’une action menée, la fidélité à une promesse. Cette légitimité-là est mise à l’épreuve en permanence. Or les dirigeants politiques, le président Emmanuel Macron en tête, se drapent dans des phrases du type : « j’ai été élu, donc je maintiens le cap et mon programme ».

Les représentants sont élus avec un si faible pourcentage aujourd’hui que leur légitimité de départ peut vite s’affaisser, et qu’il faut donc la renforcer par des épreuves permanentes de légitimation. L’onction électorale, il faut le rappeler, repose sur une fiction qui consiste à dire que la majorité exprime la volonté générale. Avec ces majorités courtes et un fort taux d’abstention, le pouvoir doit sans cesse relégitimer son « permis de gouverner », être évalué, contrôlé. Il faudrait aussi, comme on l’a dit, une démultiplication des formes de représentation. Cette révolte est le révélateur du nécessaire basculement des sociétés dans un nouvel âge du social et de l’action démocratique (…).

J’avais moi-même abondé en ce sens lors d’une recension avant même les présidentielles, d’un hors-série fort intéressant de l’Obs, intitulé « Démocratie et populisme ».

Nombre d’auteurs – dont P. Rosanvallon – y insistaient de façon prémonitoire sur l’urgence d’un renouvellement des modes de légitimation et de représentation.

Et l’un des apports positifs des Gilets jaunes a été de rappeler cette urgence.

Il ne faudrait cependant pas que des propositions pertinentes – telles que celles de rééquilibrer la représentation populaire au sein d’assemblées qui demeurent encore pour le moment les chasses gardées de classes sociales déterminées, voire de réhabiliter une désignation par tirage au sort rejoignant l’antique pratique athénienne soutenue par Jacques Rancière dans la revue citée ci-dessus – se voient perverties par un populisme un peu trop bisounours.

Ce pourrait être le cas en particulier du « référendum d’initiative citoyenne », qui figure dans de nombreuses propositions de Gilets jaunes et qui, comme les langues d’Ésope, peut être la meilleure ou la pire des choses.

Je me permets de reproduire ce que je disais dans le post mentionné ci-dessus :

J’en profite pour préciser un autre point: pourquoi ne pas avoir mentionné le référendum comme « outil » possible de la « rénovation démocratique » ?

Essentiellement, et c’est bien pour cela que Mme Le Pen compte l’utiliser, parce qu’il est là encore historiquement bien attesté qu’un tel outil fait partie de la panoplie classique de la démagogie et du populisme, et que, sous des formes diverses (« plébiscite » en particulier), il a servi a justifier des régimes autoritaires habiles à manipuler et exploiter l’affectif et l’émotionnel (« cf. « Césarisme », « Bonapartisme » – voir là dessus encore, toujours dans la même revue, l’article de Charles Giol, « Le spectre du césarisme », p. 52-54. On sait par exemple qu’un « référendum » proposé après quelque infanticide atroce aurait toutes les chances d’aboutir à la restauration de la peine de mort).

La constitution, sur la base du tirage au sort, d’assemblées populaires conviées à un exercice d’expertise et de délibération formé et informé a toutes les chances de se montrer beaucoup plus fiable que l’instrument ambigu du référendum (dont l’emploi peut être cependant conservé moyennant des protocoles précis et rigoureux).

De tels protocoles rigoureux doivent nécessairement encadrer les éventuels « référendums d’initiative populaire » ou « citoyenne », sous peine de voir la démocratie confisquée.

Car elle est indissociable de l’éducation et de l’information.

De telles « initiatives citoyennes » exigent en effet des citoyens formés et informés.

Pour ma part, j’irais même jusqu’à proposer un « brevet de citoyenneté » renouvelable.

Outre les connaissances classiques qui relèvent de l’ECJS scolaire (Éducation Civique Juridique et Sociale), il porterait sur quelques connaissances élémentaires pour qui veut tenir son rôle de citoyen.

Est-il possible en effet de faire des propositions politiques sérieuses et crédibles lorsqu’on ignore, par exemple, comme cela semble être le cas de beaucoup de ceux qui n’ont que le terme »ultralibéralisme » à la bouche, le coût de la dépense publique en France et ce qu’elle représente par rapport au PIB ? Ou celui des dépenses en protection sociale et transferts sociaux ?

Comment se fait-il que la plupart de celles et ceux qui stigmatisent « les patrons » ignorent généralement la réalité de l’entreprise française, constituée à 99,9% de PME, ou même le nombre d’entreprises en France et leur taille ?

Quid de la signification de « l’indice Gini », et du classement de la France par rapport à ces critères ?

etc. etc. etc.

Un petit test d’une vingtaine de questions bien ciblées pourrait permettre de participer de façon plus responsable et mieux informée au débat public.

Et peut-être, plus modestement, de savoir de quoi on parle.

Car la démocratie est une chose bien trop sérieuse et beaucoup trop fragile pour la laisser à l’ignorance et à la démagogie.

 

Ajout du 18/12:

Un article qui va dans le bon sens, en associant « référendum d’initiative citoyenne », et assemblée citoyenne tirée au sort et bénéficiant d’une formation spécifique, à laquelle serait soumis le contenu du référendum.

https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/12/18/gilets-jaunes-fonder-une-republique-a-la-hauteur-des-defis-du-xxie-siecle_5399064_3232.html

 

Ajout du 19/12:

Une remarquable synthèse, qui permet de penser et de travailler au delà des slogans:

https://www.la-croix.com/Economie/France/Le-modele-social-social-francais-systeme-efficace-fragile-2018-12-19-1200990679?from_univers=lacroix

Attention ! Un moratoire ne doit pas se transformer en enterrement de première classe.

Bien sûr, si certains ne se privent pas de traiter Laurent Berger de « jaune » (sans gilet, mais il en a l’habitude…), on peut aussi penser que la prise en compte de ses propositions, dès le 18 novembre, de construire « un pacte social de la conversion écologique » aurait pu éviter bien des pertes de temps et des dégâts.

Il faut de même reconnaitre son courage d’aller à contre sens de la facilité démagogique lorsqu’il affirme :

L’annonce de la suspension d’un certain nombre de taxes ou d’augmentations prévues doit permettre une forme d’apaisement. Mais il ne faut surtout pas que cela remette en cause la transition écologique. Car il n’y aura pas de justice sociale sur une planète morte.

Car la démagogie, c’est d’essayer de faire croire qu’on pourrait maintenir le statu quo, et que le règne de la divine bagnole, qu’elle soit thermique ou électrique, aurait la promesse de l’éternité, tout comme la croissance économique, celle de la consommation ou du pouvoir d’achat. Et ceci quel que soit le degré de solidarité demandé aux plus riches, ISF, IFI ou pas..

Or, entretenir de tels mythes relève d’une grave duperie, qui entraînera des réveils bien difficiles.

Car il faudra bien réduire la voilure. Et si ce n’est pas de gré, ce sera hélas de force.

On peut se demander pourquoi des mesures d’un aussi grand bon sens et d’une telle urgence que celles qui devraient permettre de diminuer la part de l’automobile et des camions dans les transports, mesures dont le projet avait pourtant fait l’objet d’un large consensus des partis politiques lors du Grenelle de l’environnement de 2007, devraient être systématiquement vouées à l’échec.

Car après l’abandon de la redevance poids lourds en 2013 – mise en place sans problème en de nombreux pays d’Europe – voilà que se profile l’échec – salué par beaucoup comme une victoire – d’un renforcement de la fiscalité écologique.

Et c’est précisément sur cet échec que comptent certains qui, après en avoir soutenu le projet ou s’être livrés dans leurs programmes à des surenchères écologiques, retournent maintenant leurs vestes et dénoncent l’insuffisance d’un « moratoire » pour réclamer à grands cris une « annulation » définitive.

Pitoyable « transition » de la surenchère écologique à la surenchère démagogique.

De toute évidence, le vent ne fait pas tourner que les éoliennes…

Certes, comme le souligne entre bien d’autres Laurent Berger, les mesures d’accompagnement social et de justice fiscale qui auraient dû précéder de telles décisions ont gravement fait défaut. Les « gilets jaunes » l’ont rappelé de façon entièrement justifiée.

L’intérêt d’un véritable moratoire pourrait donc être de laisser du temps pour réfléchir à ce qui pourrait efficacement réduire enfin le règne de l’automobile, désastreux pour notre environnement, et tout simplement pour notre survie.

Dans un post précédent, je faisais allusion à des propositions cohérentes et réfléchies qui vont dans ce sens :

Une grande nation doit maintenant avoir l’audace et la lucidité de montrer la voie. Se contenter d’augmenter les taxes sur les combustibles fossiles sans planifier une alternative cohérente, c’est évidemment faire le lit du populisme. Où est cette cohérence aujourd’hui ? Plus de 5 milliards de recettes des taxes sur les carburants – de loin le premier poste de dépense de la transition énergétique – vont financer éoliennes et panneaux photovoltaïques, qui n’aident en rien à sortir des énergies fossiles. En effet, l’électricité française est déjà largement décarbonée, grâce à nos centrales nucléaires et à nos barrages. Pourquoi ne pas utiliser cet argent pour financer la fin des chaudières au fioul, et aider massivement les plus modestes à avoir un logement bien isolé du froid ?

Pourquoi ne pas aider les « gilets jaunes », et au fond tous les automobilistes, à acheter des véhicules vraiment plus économes en carburant, en imposant des malus bien plus substantiels sur les plus grosses cylindrées ? Pourquoi ne pas annoncer qu’en 2022, au terme de ce mandat présidentiel, la France n’autorisera plus la vente de voitures neuves consommant plus de 5 litres aux cent ? Et qu’est-ce qui empêche d’ici là d’interdire la publicité pour les véhicules les plus voraces ?

Je suis d’une génération qui a eu la chance de connaître un monde où l’automobile ne régnait pas encore en pivot essentiel de l’économie et en maîtresse absolue de notre environnement.

Et force est de constater que la vie était parfaitement possible sans elle.

Ayant habité pendant mon jeune âge dans cette « France périphérique » dont on parle tant désormais, et y ayant d’ailleurs passé l’essentiel de ma vie, j’ai connu, dans une ville de 12 000 habitants, des réseaux de bus qui assuraient quotidiennement le ramassage, dans un rayon de 15 à 20 kilomètres autour de l’agglomération, de centaines d’ouvriers qui n’avaient pas le privilège de posséder une voiture.

Et les usines fonctionnaient parfaitement. En dépit de l’avènement du « tout voiture », elles ont aujourd’hui disparu.

J’ai connu une multitude de commerces de proximité, aujourd’hui disparus eux aussi, qui permettaient à tout un chacun de faire l’essentiel de ses achats en ne parcourant à pied ou à bicyclette que quelques dizaines ou quelques centaines de mètres.

J’ai connu nombre de commerçants ambulants qui desservaient régulièrement des villages reculés de montagne.

Et, lors du marché hebdomadaire, pour lequel le service de transports en commun se fendait de quelques bus supplémentaires, j’ai vu arriver en ville ces autocars auxquels on attelait une bétaillère qui pourrait être avantageusement remplacée de nos jours par une « vélotière ».

Car outre de tels exemples de mobilités aujourd’hui disparues, les solutions sont multiples.

Même en tenant compte du développement désastreux des « zones commerciales » en dehors des cités, il est possible – cela existe déjà dans la ville dont je parle, il suffirait d’augmenter un peu la fréquence – d’instaurer un système de navettes efficaces qui permettraient de réduire l’utilisation de la voiture pour accéder aux diverses « grandes surfaces ». J’ai déjà utilisé aussi des « minibus à la demande » dont la multiplication permettrait le désenclavement de nombreux villages en rendant possible la plupart des déplacements de proximité.

Sans parler bien sûr du covoiturage et autres solutions déjà en place de partage de mobilité.

Bien sûr, de telles solutions supposent l’aménagement de quelques horaires ainsi que des efforts d’adaptation. Mais l’ensemble est loin d’être hors de portée.

La difficulté la plus importante relevant sans doute d’un changement de mentalités et d’habitudes tellement ancrées qu’elles paraissent intouchables.

Pourtant, faire quelques centaines de mètres ou quelques kilomètres à pied ou à vélo pour accéder à l’arrêt de bus ou à la gare, comme tant de personnes l’ont fait pendant plus d’un demi siècle (et moi aussi pendant des années pour profiter du ramassage scolaire), est loin d’être une prouesse, et se révèle en outre excellent pour la santé. Les millions de citoyens qui ont connu ce genre de pratiques n’en ont pas spécialement souffert, que je sache.

Quelle ne fut pas ma déception lorsque, vieux disciple d’Alfred Sauvy (pas en ce qui concerne la démographie, toutefois…), d’Ivan Illich, Jacques Ellul et autres René Dumont, je constatai un jour que l’université à laquelle je me rendais en bus ou à vélo dans ma jeunesse était désormais encerclée par des parkings bondés.

Ou que des parents sans doute attentifs au bien-être de leurs enfants leur évitent maintenant quelques centaines de mètres à pied ou à vélo et les déposent en voiture devant la porte des écoles ou des collèges. Quitte à les amener, toujours en voiture, faire du sport au stade ou à la piscine…

Renvoyer indéfiniment aux calendes grecques à la moindre difficulté des transitions aussi accessibles, alors même qu’on se targue de faire profession « d’écologie » à grand renfort de déclarations électoralistes, ne va certes pas dans le sens d’une restauration de la crédibilité du politique.

Plutôt que de céder à la facilité du populisme et de la démagogie, il importe maintenant de faire œuvre véritablement politique, en utilisant au mieux ce qui devrait être un véritable moratoire en vue de promouvoir une réflexion exigeante et de mettre enfin en œuvre les mesures d’accompagnement social et pédagogique qui ont tant fait défaut.

Afin qu’un moratoire sur une transition écologique dont l’urgence vitale ne fait plus aucun doute ne se transforme pas, une fois de plus, et comme cela paraît hélas prévisible, en pure et simple capitulation.

En enterrement de première classe, pour le plus grand malheur de tous.

De la rétention fécale à la rétention fiscale, à propos du petit Carlos. De l’actualité de René Dumont et de la course à l’Afrique. De quelques propositions électriques de la CGT, et de la série Ad Vitam qui nous fait aimer la mort. Quelques brèves.

Stultitia me rappelle encore ce matin un beau texte de notre maître commun Sigmund Freud:

« Les enfants qui utilisent l’excitabilité érogène de la zone anale se trahissent parce qu’ils retiennent leurs matières fécales, jusqu’à ce que l’accumulation de ces matières produise des contractions musculaires violentes, et que, passant par le sphincter anal, elles provoquent sur la muqueuse une vive excitation. On peut supposer qu’à une sensation douloureuse s’ajoute un sentiment de volupté. Voici un des meilleurs signes d’une future bizarrerie de caractère ou de nervosité : quand l’enfant, assis sur le vase, se refuse à vider ses intestins et, sans obéir aux injonctions de la mère, prétend le faire quand cela lui plaira. » S. Freud, Trois essais sur la théorie de la sexualité, 1905. Gallimard Folio 1962, p. 81.

Les parents connaissent bien ce genre de manifestation, lorsque, bataillant dans l’espoir du moment tant attendu du vidage des intestins, ils se confrontent au veto triomphal de l’enfant qui affirme son pouvoir par l’instrument du refus.

Ainsi le petit Carlos, solidement vissé à son petit pot, expérimente sa puissance lorsque, par la rétention, il se montre, face au monde entier qui le presse d’accomplir son devoir, le seul maître de la situation.

On le sait, une pathologie fort courante pourra faire passer plus tard ce complexe de toute puissance du petit Carlos de la rétention fécale à la rétention fiscale et du refus de remplir son pot au refus de payer ses impôts.

On s’étonne alors que l’immaturité de ce genre de gros bébé puisse représenter le symbole d’une réussite sociale, alors qu’il ne s’agit jamais que d’une pathologie des plus vulgaires.

Mais les caprices de M. Bébé ont toujours fasciné les gogos. On voit ainsi des parents admiratifs devant les diktats du petit despote : « Quel caractère ! N’est-ce pas ? Il deviendra quelqu’un, sans aucun doute ».

Ce sont incontestablement ses 914 années d’études qui justifient que le salaire du despote en question soit multiplié d’autant par rapport à celui d’un de ses ouvrier smicards.

Rappelons toutefois qu’Henry Ford, qui s’y connaissait tout de même un peu en capitalisme et en réussite économique, considérait comme indécent le fait qu’un patron gagne plus de 40 fois le salaire moyen de ses employés.

La marge est déjà confortable. Pour ma part, je la diviserais plutôt par dix.

Mais que dire lorsque le dit bambin immature se permet de la multiplier par 914 ?

Le mouvement des « gilets jaunes » est certes ambigu, et certaines revendications ne brillent ni par la clarté, ni par la cohérence. De belles fins de mois ont en effet toutes les chances de ne pas nous servir à grand-chose – encore moins à nos enfants – quand nous verrons approcher une belle fin du monde…

Mais si nos dirigeants se montraient capables de poser des limites, par la loi ou par l’impôt, à de grossiers fantasmes infantiles qui relèvent cliniquement du stade anal, cela dégonflerait bien des colères et des rancœurs entièrement justifiées.

N’oublions pas qu’au pays d’Henry Ford, la taxation des très hauts revenus fut en moyenne de 80% pendant les années les plus glorieuses du capitalisme, et que cela n’impacta aucunement la croissance, bien au contraire.

À défaut de tout régler, et outre la portée symbolique, cela permettrait d’accroître la justice fiscale et les moyens dévolus à l’« accompagnement social » – pour le moment platonique – de mesures qui n’en demeurent pas moins urgentes : la transition, vite !

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Je rendais justement hommage, dans un post précédent, à René Dumont.

Et une émission récente rappelle opportunément les thèmes de sa campagne de 1974.

Il y a près de 50 ans donc, il avait en effet annoncé avec courage, lucidité et précision ce qui nous attendait, rassemblant sur son programme pourtant indispensable et authentiquement prophétique le glorieux score de … 1,32% des suffrages.

Sans doute l’ampleur d’un tel résultat s’explique-t-elle par le fait qu’il ait prôné entre autres choses la réduction drastique de l’emploi des énergies fossiles, des pesticides, l’abandon de la déjà sacro-sainte voiture au profit des transports en commun et du vélo – abandon au passage stimulé par le triplement délibéré du prix de l’essence (rien de nouveau sous le soleil…) -, le contrôle de la démographie, la décroissance de la production matérielle et de la consommation, etc.

Que serait en effet un monde avec quelques milliards de bagnoles, de smartphones et d’habitants en moins ; où la pollution, le réchauffement climatique et l’hyper-consommation seraient quantité négligeable ; où gorilles et autres orangs-outangs vivraient libres dans des forêts préservées ?

On n’ose y penser. Et de quoi parleraient donc les médias ?

Vite ! Ôtons ce cauchemar de devant nos yeux, comme nous l’avons fait il y a 45 ans.

Il est toujours trop tôt pour bien faire.

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Pourtant, si j’étais d’accord à l’époque avec Dumont en ce qui concerne l’abandon du nucléaire, je me suis éloigné de lui sur ce point, comme je l’ai souvent montré (par ex.).

Pour des raisons que j’ai aussi parfois évoquées, les publications de la CGT ne figurent pas parmi mes références habituelles.

Je dois cependant reconnaître que j’ai été agréablement surpris par celle de la Fédération Nationale Mines-Énergie (FNME CGT) intitulée : « 100% public. Casse investigation ».

Outre qu’elle défend le service public de l’énergie (il est en effet inconcevable que des infrastructures telles que des centrales nucléaires, des barrages, etc. puissent être sans risques majeurs livrées au secteur privé), on y relève des informations pertinentes et particulièrement documentées, qui ont le courage d’aller à contre-courant, et qui recoupent bien des idées soutenues sur ce blog.

Par exemple :

Circuits courts : la fausse bonne idée.

De plus en plus d’intérêts locaux s’expriment pour l’émiettement des réseaux et des circuits de production et de distribution, au motif des énergies renouvelables.

Ces propositions ne sont pourtant pas sans risques, tant pour l’usager que pour les territoires.

(…) Alléchantes sur le principe, ces solutions cachent une réalité bien moins noble, dont l’usager risque de faire doublement les frais. Certaines collectivités y voient la possibilité d’obtenir des financements supplémentaires et les fournisseurs privés, de nouveaux marchés à conquérir. L’implantation de ces nouvelles Infrastructures énergétiques représente en effet un marché juteux pour certains.

Quid du réseau national. Les politiques de l’énergie ont un rôle majeur à jouer pour répondre aux enjeux climatiques et il n’est pas certain que la sortie du système électrique national et la multiplication des systèmes de production sans maîtrise publique constituent la meilleure piste.

Certes, les gestionnaires de réseaux doivent développer des infrastructures supplémentaires en insérant des nouveaux moyens de productions ENR (énergies renouvelables). Mais cela ne diminue pas l’importance du réseau existant qui doit pallier l’intermittence de ces ENR pour fournir de l’énergie aux usagers, même en cas de manque de vent ou de soleil.

Un risque pour les territoires.

Le principe d’autonomie, agité comme une panacée au nez des collectivités, risque fort de se retourner contre elles.

Liberté des prix et disparités des tarifs d’acheminements entraîneraient en effet des inégalités dans l’accès à l’énergie et une discrimination régionale et locale pour l’accueil des activités économiques et industrielles. Au-delà des questions financières, la qualité de l’électricité risque elle aussi d’être déstabilisée en fonction de celle des infrastructures et des modes de production d’énergie. Jusqu’à présent, cette qualité de fourniture, garantie par un réseau national sous maîtrise publique, était une des forces de notre économie, plébiscitée par les industriels, notamment ceux travaillant dans la haute technologie.

L’émiettement des réseaux peut inverser cette réalité. Les territoires qui ne seraient pas en mesure d’offrir une qualité et une garantie d’approvisionnement suffisantes se verraient alors exposés à une désaffectation industrielle et économique et, par effet de cascade, à une désertification et du chômage.

Smart grids, aubaine ou arnaque ?

Appelés aussi réseaux d’énergie intelligents (REI), les Smart grids désignent également les communautés d’énergie et zones à énergies dites positives. Celles-ci sont le fruit d’initiatives libérales et de la volonté de certaines communes d’établir un circuit production-consommation de proximité, sans passer par le réseau historique. Leur visée est souvent économique. Sur le papier, les intentions sont louables : développement des énergies dites « vertes », coût préférentiel. La réalité l’est bien moins. Les dispositifs se limitent souvent à des champs de panneaux photovoltaïques et d’éoliennes à proximité de zones d’habitations. La quantité d’énergie, souvent trop faible, ne permet pas l’implantation d’entreprises dans la zone, créant une désaffection géographique. L’hétérogénéité des acteurs et solutions génère de fortes disparités quant au prix du kWh en fonction des zones. À ce jour, l’électricité produite par ces petits producteurs est rachetée au prix fort par EDF :

  • Photovoltaïque : entre 60 € et 200 € Mwh.
  • Éolien à 82 € Mwh.
  • Biogaz : entre 70 € et 173 € Mwh.
  • Biomasse à 43,4 € Mwh.

Mais si demain, pour des raisons de concurrence, ce tarif préférentiel s’arrête, l’usager paiera au prix fort l’énergie produite à côté de chez lui.

(…)

Ou encore, pour rappeler quelques chiffres trop oubliés :

38,4 mds d’€ payés par les usagers pour soutenir l’électricité photovoltaïque pour 0,7% de la production d’électricité.

40,7 mds d’€ payés par les usagers pour soutenir l’éolien pour 2% de la production française. (…)

Et enfin, pour ce qui est du dangereux (autant que juteux) mirage de la voiture électrique :

En raison de l’évolution climatique mondiale, il nous est demandé chaque jour de faire des économies d’énergie. Isoler notre logement, éteindre nos appareils électroménagers, changer notre véhicule diesel contre une voiture électrique qui serait source de diminution des gaz à effet de serre. Mais ce que l’on supprime d’un côté n’est-il pas de nature à être immédiatement compensé voire augmenté par le choix de la voiture électrique par exemple? Qui dit voiture électrique dit recharge. Qui dit recharge dit consommation et le passage au secteur privé de votre fournisseur ne changera rien, bien au contraire, à la facture finale. Si on atteint le remplacement de la moitié des véhicules en 2030, l’économie sur le carburant s’élèvera à 7,5 milliards d’euros, mais va nécessiter la construction de 5 nouvelles centrales nucléaires en France.

En réalité, la puissance des batteries a été augmentée, comme sur la voiture Renault Zoé. Il faut donc augmenter la puissance des chargeurs, donc payer plus et plus cher sa consommation énergétique. Les composants des batteries risquent de manquer, en plus ils polluent l’environnement, les sols, les eaux et les êtres vivants, ils ravagent aussi des régions entières de la planète. On peut se demander si les pouvoirs publics ne refont pas le « coup du gazoil » des années 70 en incitant les Français à acheter des voitures électriques et si les fournisseurs privés n’ont pas un gros intérêt en approuvant la méthode. [c’est moi qui souligne].

Ce sont bien eux qui signent leur publicité du slogan officiel : «L’énergie est notre avenir, économisons-la ».

Merci, la CGT, pour ces pertinents rappels !

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Autre confirmation de quelques idées développées sur ce blog :

Le dernier numéro du « Courrier International » (1464 du 22 au 28/11/2018) fait sa première page sur « La course à l’Afrique », tellement le continent africain est considéré comme terre d’avenir par la plupart des grandes puissances, États Unis, Chine, Inde, Russie, etc. qui se bousculent pour y investir.

Cela souligne encore, si besoin était, le caractère paradoxal d’une émigration économique dont il paraît justifié d’interroger la légitimité (cela ne remettant aucunement en cause, encore une fois, l’indispensable accueil des migrants relevant du droit d’asile).

L’Europe est-elle vraiment le bon choix à moyen terme pour un migrant économique ?

Un réel travail d’information et de pédagogie est encore à mener sur ce point.

Hélas, un autre paradoxe est à souligner : cette croissance de l’Afrique qui paraît désormais inéluctable au vu des investissements en cours va se faire sur le modèle des pays dits « développés », qui a ravagé l’environnement et le climat de notre planète, menaçant la survie de notre espèce.

Si c’est dans l’immédiat une apparente bonne nouvelle pour l’emploi local, le niveau de vie et les « fins de mois », elle risque fort de très rapidement se transformer en chimère et en piège mortel.

Reprenant dans un autre contexte le titre fameux de René Dumont, il ne serait pas exagéré de dire que « l’Afrique noire est mal partie », tellement le développement qui se profile représente de risques catastrophiques.

Les africains auront-ils assez de lucidité, d’intégrité et de courage politique pour refuser le mirage consumériste auquel les investisseurs vont les assigner, corruption aidant, et pour impulser un développement alternatif ?

Il est hélas permis d’en douter…

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Pour terminer, une petite critique télévisuelle :

Je suis loin d’être un grand fan de séries télévisées.

Mais connaissant mon intérêt pour ce qui touche au transhumanisme, Stultitia m’a conseillé de suivre « Ad Vitam ».

Et je n’ai pas été déçu.

En dépit bien sûr de quelques artifices tape-à-l’œil de bonne guerre, beaucoup d’idées sont judicieuses, et souvent de simple bon sens.

On peut se demander en effet, par exemple, à quoi serviront les enfants dans un monde en marche vers l’immortalité.

À moins de se lancer, comme le préconisent Jeff Bezos ou Elon Musk dans une conquête de l’univers pour le moins fantasmatique en vue d’éponger l’excédent des humains sur notre planète, on est bien obligé de convenir, avec l’un des protagonistes de la série, que « la vérité, même si personne n’ose la dire, c’est que nous n’avons plus besoin d’enfants ». Dans le monde d’Ad Vitam, ils sont de trop.

C’est d’ailleurs cette conscience qui explique, dans un tel monde, la méfiance compréhensible des « régénérés », futurs immortels rajeunis en permanence, face aux « adolescents », « vrais jeunes » non encore régénérables qui ne peuvent être perçus que comme inutiles, voire menaçants.

Et, par contrecoup, les crises existentielles de ces adolescents qui, privés de toute reconnaissance et de toute estime d’eux-mêmes, ne trouvent plus d’exutoire que dans des pulsions suicidaires rémanentes.

Car il n’est pas si évident de supprimer la mort.

Chassez-la, et elle revient au galop !

Comme dans cette scène extraordinaire qui se passe dans un « death shop », où le tabou de la mort est décliné de toutes les façons possibles (serpents venimeux, mygales, armes létales, etc.) à l’usage de néo-bobos immortels en manque de fantasmes et de sensations fortes.

Et, bien sûr, dans le dénouement final, où les mêmes bobos « régénérés » (ou « dégénérés », on se le demande…), assistent, moyennant droits d’entrée sans doute fort confortables, à de nouveaux jeux du cirque, qui mettent en scène de jeunes victimes endurant la vraie mort, elle-même précédée d’un processus de vieillissement accéléré.

Frissons garantis…

Étonnamment, les seules personnes se tirant avec un certain honneur d’un tel univers cauchemardesque – outre les adolescents libérés par Darius le policier et Christa l’héroïne et qui partent vers un « ailleurs » où vraisemblablement la mort sera sauvée – sont des croyants (chrétiens, semble-t-il, mais pourquoi pas juifs, musulmans ou autres ?) qui, résistant aux « évolutions sociétales », ont conservé à l’antique mort sa consistance « traditionnelle ».

Et paradoxalement – au grand désespoir sans doute de quelques évêques et autres « comités d’éthique », quand vient son heure, le mourant se voit entouré par sa famille et sa communauté lors d’un rite qui ressemble fort à une « assistance au passage » signant l’accomplissement joyeux de la vie.

Car au terme de ces épisodes et devant l’effroi d’un tel monde « transhumain », on en vient à bannir avec horreur l’immortalité et à s’écrier « Vive la mort ! ».

Et si, en effet, elle était indissociable de ce qui fait de nous de vrais humains, et non de dérisoires bébés immatures névrotiquement accrochés à leur fantasme de toute-puissance ?

Vacance de M. Hulot. Et si, plutôt qu’un ministre de l’écologie, il n’était pas désormais plus adéquat de nommer un gestionnaire de l’effondrement ?

Cette année, la vacance de M. Hulot correspond à mes « vacances », puisque je pars en rando déconnectée jusque vers la fin du mois de septembre.

Mais puisqu’il paraît que je suis prétentieux (cf. commentaire au post précédent), j’ai la prétention – bien modeste, tellement la chose est évidente – de dire que j’avais souligné depuis longtemps la faillite du « en même temps » en ce qui concerne l’articulation de l’incantation à la croissance économique et l’urgence du changement de cap écologique, ou, comme il a été dit, l’impossibilité de « ménager la chèvre écologique et le chou productiviste ».

Au-delà de l’habituel ministère-alibi d’une écologie purement cosmétique indispensable à toute ambition électoraliste, M. Hulot avait peut-être la déraisonnable prétention (encore un prétentieux, susurre Stultitia…) d’impulser le changement radical d’orientation dont tout écologiste digne de ce nom perçoit l’urgence.

En dépit de tout ce qu’on peut lui reprocher, rendons-lui cet hommage.

Or, une telle revendication semble bien s’avérer illusoire.

Car quel que soit le côté où l’on porte notre regard, nous le savons, l’inertie, voire le refus, alliés aux incohérences des partis écologiques institutionnels, nous rappellent combien une telle transformation implique un changement radical de paradigme à la fois au niveau des politiques nationales et européennes, mais aussi à celui d’une – inexistante – gouvernance internationale.

Pour ne citer que quelques exemples de ces résistances délibérées au changement :

http://huet.blog.lemonde.fr/2018/05/30/bilan-energetique-2017-du-g20-laccord-de-paris-oublie/

https://www.latribune.fr/entreprises-finance/industrie/energie-environnement/pour-ressusciter-le-charbon-trump-defait-une-nouvelle-loi-d-obama-788055.html

https://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2018/08/21/le-premier-ministre-australien-sauve-son-poste-mais-recule-sur-la-question-du-climat_5344495_3216.html

https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/08/28/les-paradoxes-du-charbon_5346826_3232.html?

https://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2018/08/28/la-chine-va-mettre-fin-a-sa-politique-de-controle-des-naissances_5347159_3216.html

https://actu.orange.fr/monde/au-mozambique-mariages-et-grossesses-d-adolescentes-au-coeur-de-l-explosion-demographique-CNT0000015EOLx/photos/des-femmes-et-futures-meres-attendent-de-recevoir-une-aide-medicale-a-la-maternite-de-murrupelane-le-5-juillet-2018-dans-le-nord-du-mozambique-0de51392ad72679f89ab606024869782.html

https://www.lemonde.fr/planete/article/2018/08/27/les-emissions-de-co2-menacent-l-alimentation-humaine_5346733_3244.html

https://www.lemonde.fr/climat/article/2018/08/30/le-rechauffement-favorise-le-ravage-des-recoltes-par-les-insectes-nuisibles_5348257_1652612.html?

https://www.lemonde.fr/planete/article/2018/08/07/la-terre-risque-de-se-transformer-en-etuve-a-cause-du-changement-climatique_5340233_3244.html

etc. etc. etc.

Face à un constat aussi massif, il serait bien difficile et bien naïf de garder quelque espérance…

Même si l’honneur et la dignité nous ordonnent de pas renoncer au combat, « l’optimisme de la volonté » dont parle Gramsci n’est pas de taille à lutter contre « le pessimisme de l’intelligence ».

« Les hommes politiques sont devenus des facilitateurs du commerce international » (D. Bourg, article mentionné en lien ci-dessus).

Nous avons affaire à trop forte partie, et désormais le temps manque.

Dans un commentaire à mon post du 28/08/2017 précédemment cité, contre toute raillerie et idéologie facile, je tentais de montrer combien de telles inerties et incohérences sont pathétiques et tragiques dans un monde où tout parti politique (y compris de « gauche », « d’extrême gauche », ainsi que la plupart des partis écologistes) ne jure – de façon en partie compréhensible – que par la « croissance », le maintien des emplois et du niveau de vie, des « avantages acquis » etc., à coup de « politique de relance », de « croissance verte », de voitures « électriques » (c’est-à-dire au charbon, au gaz ou au nucléaire…), de « terres rares », de « développement durable » imposant de recourir aux énergies fossiles pour palier l’intermittence des « renouvelables », et autres aberrations voire supercheries similaires.

Et la situation est hélas plus pathétique encore lorsqu’il s’agit des légitimes aspirations au « développement » des oubliés de notre « croissance », de ceux qui seront dans un avenir proche des milliards supplémentaires d’asiatiques ou d’africains qui – résidents ou migrants – ne rêvent que de consommer eux aussi les 2,7 Terres que gaspille le français moyen, ou les 5 que dilapide l’américain…

Étant donnée sa fonction purement accessoire et décorative, il est donc difficile de penser qu’un ministre de l’écologie, qui plus est de notre petite France, pourrait avoir une action efficace en ce qui concerne la réforme on ne peut plus urgente d’une vision du monde aussi massivement partagée, et dont la responsabilité est loin de seulement incomber au « néo-libéralisme » ou autre bouc émissaire.

Car il est trop facile et confortable de désigner de façon incantatoire le responsable universel de tous nos maux. Cela nous dispense de remettre en question de façon plus fondamentale et douloureuse nos orientations de vie.

Car si elle s’avère nécessaire, la seule critique de l’économie « néo-libérale » (et, au passage, à quelle critique se fier ? à celle du RN ? de LFI ? ou d’autres encore ?) n’aura pas raison de nos dysfonctionnements. Le mal est bien plus profondément enraciné.

Classique tension entre « conviction » et « responsabilité » (cf. post précédent).

Or, il serait illusoire de penser que la critique d’un système économique suffirait pour nous décharger de nos innombrables complicités quotidiennes : le problème étant que nous adhérons tous de façon explicite ou implicite – en actionnant le commutateur électrique, en consultant notre mobile, en prenant notre voiture, et jusqu’en mangeant nos chips ou en buvant notre coca, – à ce Moloch que nous aimons tant, au point que tout parti politique lui rend son culte, alors même qu’il est en train de dévorer notre environnement, et donc notre humanité.

Les modèles véritablement alternatifs – et pas seulement décoratifs et démagogiques – sont, eux, encore très loin de rassembler les électeurs du fait de leur indispensable radicalité.

Et cette désaffection est loin d’être nouvelle.

Bien avant 1979, des voix avaient déjà tout dit, comme celle de René Dumont lors de sa campagne électorale de 1974, qui reprenait des idées connues depuis au moins une décennie.

Si donc notre situation écologique n’a fait qu’empirer depuis 50 ans en dépit de tout constat scientifique et d’innombrables avertissements, c’est bien parce que des intérêts considérables sont en jeu.

Intérêts économiques, financiers et politiques, bien sûr.

Mais aussi – sortons du déni ! – les intérêts de chacun de nous, qui préférons le confort, le plaisir, la facilité et le fantasme de leurs illusoires promesses infinies à une frugalité bien rude mais plus durable.

« L’utopie ou la mort !» s’écriait justement René Dumont en 1973.

L’alternative n’a pas changé. Elle est simplement devenue plus urgente.

Mais bien des signes semblent attester que ce sera le déni qui, comme il l’a fait jusqu’à maintenant, triomphera encore durant quelques décennies supplémentaires.

Au terme desquelles il sera trop tard, ou peut-être est-ce déjà le cas, s’il faut évoquer une fois de plus J.P. Dupuy :

«Je n’ai encore rien dit de la nature de l’obstacle majeur qui se dresse ici. Admettons que nous soyons certains, ou presque, que la catastrophe est devant nous (…) le problème est que nous ne le croyons pas. Nous ne croyons pas ce que nous savons (…). Nous tenons la catastrophe pour impossible dans le même temps où les données dont nous disposons nous la font tenir pour vraisemblable et même certaine ou quasi certaine (…). Ce n’est pas l’incertitude, scientifique ou non, qui est l’obstacle, c’est l’impossibilité de croire que le pire va arriver (…). Non seulement la peur de la catastrophe à venir n’a aucun effet dissuasif ; non seulement la logique économique continue de progresser comme un rouleau compresseur ; mais aucun apprentissage n’a lieu. La catastrophe n’est pas crédible, tel est l’obstacle majeur. La peur de la catastrophe n’a aucune force dissuasive. L’heuristique de la peur n’est pas une solution toute faite, elle est le problème » (J.P. Dupuy, Pour un catastrophisme éclairé. Quand l’impossible est certain, Seuil, Paris 2002, p. 141-144. Notons le sous-titre…).

Et si, cessant enfin de nous payer de mots, nous avions désormais besoin, pour remplacer M. Hulot, d’un ministre de la lucidité et de la gestion de l’effondrement plutôt que d’un ministre de « l’écologie » purement décoratif ?

Car pourrons-nous continuer longtemps à nous cacher, due à notre absence de volonté réelle, l’évidence de notre échec à résoudre les problèmes que nous avons engendrés ?

Sans pour autant renoncer à sauver ce qui peut encore l’être, il s’agirait maintenant d’avoir l’honnêteté et le courage d’énoncer les inéluctables conséquences d’une telle faillite et de les affronter, en faisant en sorte de résister autant que possible à la barbarie qu’elles ne manqueront pas de susciter.

 

PS : déconnecté jusqu’en fin septembre, je ne pourrai donc publier avant quelques semaines les éventuels « commentaires » et les critiques.

Ne vous en privez pas pour autant !

Du football, des réfugiés et de l’imbécillité ordinaire. Mais aussi de l’intelligence des petites filles. Quelques instantanés de 14 juillet comme matière à réflexion.

L’été est bien là, avec ses routes encombrées, ses manifestations sportives à grand spectacle, mais aussi ses concerts et autres vide-greniers par lesquels diverses associations essaient de faire rentrer un peu d’argent qui, dans le cas de l’une dont je m’occupe, sera redistribué à ceux qui en ont besoin.

Et voilà qu’une dame imposante s’approche alors que je suis en train de faire le marquage pour notre vide-grenier :

  • « Elle travaille pour qui, votre association ? ».

Je lui explique que nous essayons de venir en aide aux migrants et aux réfugiés.

Une moue de colère méprisante rend le visage de la dame encore plus imposant.

  • « Comment ! Ces gens qui viennent chez nous manger notre pain et violer nos filles ! N’allez pas croire que je vais vous soutenir ».

Je n’en demande pas tant !

Sans illusion – expérience oblige – j’évoque alors la convention de Genève de 1951, le droit d’asile inscrit dans notre Constitution, etc.

J’ajoute que les Lelandais et Fourniret ne sont pas spécialement bronzés et qu’aucune étude sérieuse ne permet d’affirmer que le taux de criminalité serait plus élevé là où il y a des immigrés que chez les français « de souche », etc.

Rien n’y fait, bien entendu. Il y a beau temps que la raison n’a pas d’accès aux rabâchages de la dame…

Et voilà que son mari entre dans la partie :

  • « Vous savez, moi mes parents étaient immigrés espagnols … »

Ouf ! Quelqu’un qui vient à mon secours.

  • « Mais moi, j’ai fait la guerre d’Algérie, Monsieur. Et je ne comprends pas que les arabes qui nous ont foutus dehors nous envahissent maintenant. Ils n’ont qu’à rester chez eux ! »

Bon. C’est raté pour cette fois. « C’est le dernier entré qui ferme la porte », selon l’adage que me rappelle opportunément un ami.

  • « Bonsoir Madame, bonsoir Monsieur. Mes excuses : j’ai du travail ».

Et en effet, selon toute évidence, ce n’est pas le travail qui manque…

 

Mais voilà venir la petite arabe qui nous envahit. Appelons-la Nadia.

Arrivée chez nous en 2015 depuis sa ville martyre de Karakoch, en Irak, elle parle désormais le français aussi bien que ses camarades de quatrième, où elle est tête de classe dans la plupart des matières.

Vivant avec sa mère et son frère dans des conditions plus que modestes, elle fait preuve d’une maturité impressionnante pour son âge.

Elle aime l’espagnol, qu’elle a découvert au collège, et pratique assez bien l’anglais.

  • « Combien de langues parles-tu donc ? »
  • « Eh bien, avec l’araméen, l’arabe et le français, ça fait cinq ».

Pas mal pour une petite fille de 13 ans ! Belles promesses pour l’avenir de notre pays !

Nadia se passionne pour le Mondial.

  • « Je suis sûre qu’on va gagner ! C’est nous qui avons la meilleure équipe ».

J’avoue que je sursaute à son exclamation. Ce « on », ce « nous » si spontanés me tirent presque des larmes.

Oui, Nadia. Le foot, ce n’est pas spécialement mon truc. Mais moi aussi, j’espère qu’ « on » va gagner.

Pour toi. Pour ta joie. Et « on » a déjà gagné, puisque tu es là.

Puisque « nous » sommes là, ensemble.

Ah ! Comme elle est loin la dame de tout-à-l’heure.

 

Tiens, voilà une autre arabe. Et musulmane, qui plus est.

Très belle femme. Elle a sans doute dépassé la soixantaine.

Elle et son mari habitent dans le nord de la France, bien loin de notre petite ville.

  • « Nous avons fait presque mille kilomètres pour venir », me dit-elle.

Oui, chaque année, je viens rendre visite à une religieuse qui se trouve ici, dans une maison de retraite.

Je suis musulmane, mais quand j’étais petite en Algérie, mon père m’a mise dans une école tenue par des religieuses. Ça a été un moment très important pour moi, et j’en garde un excellent souvenir. Aussi je viens voir chaque année les sœurs qui sont encore en vie, et je le ferai jusqu’à leur mort, ou la mienne ! ».

Le mari, complice, a un petit sourire :

  • « Eh oui ! Elle m’en fait faire du chemin… ».

Et ils me quittent en refusant la monnaie que je leur rends.

– « Gardez-la. C’est pour l’association ».

Je pense à Brassens :

« Et j’ai vu qu’il restait encore du monde et du beau monde sur terre ».

De ce monde qui pourrait faire progresser la bienveillance et le respect d’autrui.

 

Non pas que je sois particulièrement naïf.

Depuis que je m’implique sur le sujet, j’ai plutôt tendance à récuser bien des arguments un peu douceâtres.

Tout en étant bien sûr d’accord avec de nombreux aspects d’une déclaration comme le « Manifeste des assemblées locales » et son « Socle commun pour une politique migratoire respectueuse des droits fondamentaux et de la dignité des personnes » quand il affirme qu’il n’y a pas de « crise migratoire » mais une « crise des politiques migratoires », due en particulier à une surenchère populiste hélas entretenue par une honteuse exploitation médiatique, il me paraît cependant bien difficile d’accepter sans clarification des exigences telles que celle d’une « inconditionnalité de l’accueil » ou le refus d’une « logique de tri » que prône ce Manifeste.

Pour ma part, je partage pour l’essentiel les propositions d’Hubert Védrine, telles qu’il les expose dans un article encore une fois remarquable d’équilibre :

Le droit d’asile pour les gens en danger doit absolument être préservé. Au-delà même des préambules des Constitutions de 1946 et de 1958, il est l’âme même de l’Europe.

Mais cela suppose qu’il ne soit pas détourné de son objet ; sans distinction claire d’avec les mouvements migratoires, il finira par être balayé. La distinction, qui n’aurait jamais dû être perdue de vue, entre les demandeurs d’asile, dont certains seront admis en tant que réfugiés, et les migrants économiques, dont certains seront admis comme immigrants légaux, est cruciale.

Pour ce qui est de l’inconditionnalité, celle-ci doit bien sûr être dans certains cas indispensable.

Dans celui du secours, comme l’exige le droit maritime aussi bien que l’assistance à personne en danger, par exemple lors des passages de frontières hivernaux en montagne.

Il doit aussi y avoir inconditionnalité du droit d’asile pour tous ceux, sans limitation de nombre, qui risquent leur vie du fait de situations de guerre, de persécution politique, religieuse, sexiste, etc.

Cela ne peut être discuté : ce n’est pas négociable.

L’asile relevant de la Convention de Genève doit être organisé d’urgence afin d’éviter à la personne « craignant avec raison d’être persécutée du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques » (Convention de Genève 1951, Article 1,A,2) les dangers dont les médias nous entretiennent presque quotidiennement.

Il ne faut pas se cacher non plus que ce respect de nos obligations sans limitation de nombre peut ou pourra entraîner un effort de solidarité, éventuellement non négligeable dans un contexte économique où la plupart d’entre nous regardent à deux fois avant de céder à la générosité. Il ne peut donc se passer d’une information qui relève de la responsabilité du politique en ce qui concerne des choix fondamentaux de société. En l’occurrence le choix d’une société plus aisée mais moins solidaire versus celui d’une société peut-être moins aisée mais plus solidaire. Il y a là un défi important dont les enjeux doivent être sereinement exposés.

Mais il y a encore de la marge ! Avec ses 1,5 réfugiés pour 10 000 habitants, la France n’est pas le Liban où les seuls réfugiés syriens représentent 25% de la population soit 1 réfugié pour… 4 habitants !

Mais, en ce qui concerne maintenant la « logique du tri », sans nier la complexité de certains cas particuliers, il n’est pas admissible de mettre sur le même plan la situation d’un syrien, d’un irakien, d’un érythréen, d’un soudanais, etc. et celle d’un ressortissant du Gabon, du Sénégal, de la Tunisie ou du Maroc.

Sans être économiste, je crois qu’il y a effectivement des arguments sérieux permettant de penser que l’Europe peut accueillir bien plus de migrants économiques qu’elle n’en accueille actuellement (cf. quelques-unes de mes réflexions sur : )

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/07/02/volem-viure-al-pais-remarques-sur-linanite-de-peurs-soigneusement-entretenues-ainsi-que-sur-quelques-limites-de-la-bienpensance-standard-a-propos-de-limmigration/

ou encore :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/01/05/cest-mandela-et-gandhi-quon-assassine/

même si on ne peut nier que

Ceux qui n’ont vu dans l’immigration qu’une nécessité économique (importer de la main-d’œuvre) ou une opportunité démographique (combler des déficits) ont nourri les angoisses des populations européennes. (H. Védrine, art. cité).

Il n’empêche que des migrants qu’il convient donc encore de qualifier « d’économiques », issus de pays dans lesquels existe un état de droit, même si bien sûr des déficiences subsistent, devraient passer par des procédures d’évaluation des candidatures et d’acceptation (de « tri » donc, même si ce mot peut choquer quelques « belles âmes ») similaires à celles auxquelles je dois nécessairement me plier si je demande à m’établir en Australie, aux États-Unis au Canada ou en Nouvelle-Zélande.

Ces procédures devant suivre la voie préalable et normative des ambassades, consulats et autres instances officielles d’immigration, et non d’emblée la voie d’une immigration « illégale » non régulée.

Il y a là certes un important travail à accomplir de la part des instances nationales comme internationales, en ce qui concerne une « migration sûre, ordonnée et régulée », qui respecte autant le droit des pays de départ que le droit à choisir – légitime – des pays d’accueil.

Le phénomène migratoire est certes loin d’être terminé !

Croire que le plus dur est passé parce que les flux ont diminué depuis le pic de 2015 est illusoire quand on connaît les prévisions démographiques africaines ; 1,2 milliard d’êtres humains aujourd’hui, 2,5 milliards en 2050 sauf si le planning familial était mis en œuvre partout. Et comment être sûr que d’autres drames atroces ne jetteront pas à nouveau demain sur les routes des familles entières à la recherche d’asiles ? Pour casser cet engrenage dévastateur, il faut donc, dans un cadre et par des mécanismes durables, contrôler ces flux. (H. Védrine, art. cité).

Et bien sûr des évolutions juridiques sont souhaitables au niveau international, et la vigilance des associations humanitaires s’impose pour éviter toute tentation de « bunkérisation » égoïste des pays riches, de discrimination raciale, religieuse, etc. en particulier du fait de la montée des populismes.

Mais, je l’avais dit dans mes posts évoqués ci-dessus, je continue pour ma part d’être choqué par la façon dont l’argument économique est trop souvent utilisé.

Car tout se passe comme si une sorte de néo-colonialisme était acté, n’envisageant l’immigration qu’en fonction des besoins des pays d’accueil – besoins économiques, démographiques, mais aussi, de façon plus subtile, besoins politiques que ce soit pour rassembler contre le bouc émissaire qu’est « l’envahisseur » ou au contraire pour faire étalage d’un certain « monopole du cœur » dans le but de criminaliser l’adversaire.

Or, c’est faire peu de cas de la réalité des pays de départ.

(…) Ce n’est pas être « généreux » que de priver les pays d’Afrique de leurs meilleurs éléments, les émigrants jeunes, dynamiques et entreprenants, en alimentant la nouvelle économie de la traite (H. Védrine, art. cité).

N’oublions pas qu’en majorité, l’immigration économique n’est pas le fait de gens poussés par la misère, mais concerne des catégories de personnes suffisamment aisées pour se lancer dans une aventure qui représente un coût financier certain. Les véritables pauvres n’ont le plus souvent pas les moyens de migrer.

[ajout du 24/07: un article intéressant sur le sujet:

https://www.la-croix.com/Monde/Afrique/Afrique-pourquoi-jeunes-partent-2018-07-24-1200957208?from_univers=lacroix    ]

Et il me semble donc choquant de considérer comme normal qu’une partie importante des forces vives et souvent éduquées d’un pays choisisse le départ, privant leur pays de ressources humaines considérables, plutôt que de contribuer à un développement local, économique comme politique, qui permettrait à ceux qui ne peuvent rien faire d’autre que de rester d’émerger de la misère.

Bien sûr, on ne peut aller contre la liberté de chacun de décider de l’endroit où il veut vivre.

Mais n’y a-t-il pas là un travail essentiel d’éducation et de responsabilisation à opérer, qui devrait être inclus dans un « pacte mondial de la migration », au même titre que des politiques réelles de développement concerté, mais dont devraient aussi prendre conscience les organisations humanitaires s’occupant de migrants ?

Les économistes nous le répètent : l’Afrique recèle d’énormes possibilités de développement. Il serait donc temps qu’une certaine condescendance misérabiliste cesse de laisser croire à une partie des africains les plus dynamiques que le mirage occidental entretenu par les moyens de communication modernes constituerait l’avenir le plus souhaitable pour eux.

Il y a là une complicité tacite bien ambiguë.

Comme je le disais dans un post mentionné ci-dessus,

Une certaine approche de la question migratoire risque donc de se faire complice, dans certains pays, d’un statu quo inacceptable qui sanctuarise l’irresponsabilité politique, l’inertie, la corruption.

Il est donc essentiel d’informer sur ce sujet, à temps et à contretemps, aussi bien les « gens généreux » des potentiels pays d’accueil, qui risquent fort de se tromper de générosité, que les éventuels postulants au départ, dans le cadre d’institutions à mettre en place de façon concertée.

(…)

Encore une fois, il est hors de question de remettre en cause la nécessité de l’asile, ainsi que celle d’un accueil d’urgence de « primo-arrivants » économiques, qui relève de la simple humanité, voire du sauvetage.

Mais comment accepter sans réagir de voir une jeunesse laisser le champ libre, dans bien des pays de départ, à des irresponsables politiques, des profiteurs et des corrompus ? Comment ne pas espérer voir se lever la révolte, se constituer et se structurer l’opposition, l’organisation syndicale, politique ? Comment se résoudre à laisser partir sur les chemins de l’émigration tant de Mandela et de Gandhi dont l’exil annihilera le potentiel d’insurrection ?

C’est d’un peuple de miséreux, d’exploités et d’humiliés que sont nés le mouvement ouvrier, les luttes syndicales et les revendications qui ont fait que notre vingtième siècle a tout de même arraché aux puissants des droits et des libertés inconcevables au dix-neuvième.

Qui donc fera ce travail dans des pays exsangues de jeunesse et de contestation ? Le déplacement de l’espérance et son investissement sur l’émigration risque de gravement perturber, voire d’assécher le dynamisme même du politique.

 

Les pays africains, ainsi que d’autres pays en voie de développement représentent un laboratoire dans lequel le mythe désastreux de la croissance à l’occidentale – celle-là même qui fait rêver bien des migrants « économiques » – pourrait être remis en question.

Et nous savons qu’il doit l’être de façon urgente.

Ce n’est pas en Europe que se règlera la question de la croissance démographique africaine, celle de l’éducation et de la libération des femmes, de la corruption politique et de la gabegie, de la destruction ou du pillage des ressources naturelles locales.

Tout cela doit bien sûr être accompagné par les européens, – et plus largement par les « occidentaux » – mais les africains – et plus largement bien des « pays en développement » – doivent y jouer un rôle essentiel dans une perspective de co-développement responsable. Celle-ci pouvant d’ailleurs inclure, dans le cas des pays « occidentaux », une dynamique de décroissance ou de développement alternatif.

Certes le respect des traités internationaux que nous avons ratifiés exige de nous que nous accueillions de façon inconditionnelle toutes les personnes qui relèvent du droit d’asile.

Et le respect du droit et de la simple humanité nous demande de porter secours à toutes celles et ceux qui sont en péril sur les mers ou sur les routes.

Mais nous avons la responsabilité de ne pas laisser croire qu’un modèle de développement qui d’ores et déjà nous détruit et nous aliène pourrait paradoxalement constituer une planche de salut pour d’autres.

S’il est indispensable de porter secours à ceux qui, subissant la persécution et la souffrance, ne peuvent rien faire d’autre que quitter leur pays, il serait irresponsable de ne pas faire savoir à temps et à contretemps à ceux qui en ont malgré tout la possibilité qu’ils ont les moyens de faire bien mieux en restant chez eux que ce que nous avons si malheureusement raté chez nous.

M. Rajoy, il est grand temps de revoir votre copie !

Après avoir mis en doute les capacités de M. Rajoy à produire une dissertation de philosophie digne du niveau du « bachillerato », le baccalauréat espagnol,

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/11/03/de-la-distinction-entre-legalite-et-legitimite-et-du-bien-que-ferait-a-m-rajoy-un-petit-devoir-de-philo-de-terminale/

voilà que Stultitia s’interroge sur sa clairvoyance politique :

« Nous sommes du bon côté de l’Histoire », affirmait-il il y a deux jours.

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2017/12/22/le-pari-perdu-de-mariano-rajoy_5233346_3232.html

Cette Histoire, en tous cas, semble prendre un malin plaisir à le détromper une fois de plus.

Peut-être serait-il urgent, avant de commettre de nouveaux dégâts qui risqueraient d’être irréparables, d’en tirer enfin les conséquences.

‘’M. Puigdemont a lancé un message au premier ministre espagnol : « M. Rajoy, faites de la politique ! »’’ (de l’article cité plus haut).

Au point où en sont les choses, on se demande surtout si la meilleure politique ne serait pas, enfin, de laisser la place.

Car la situation, qui reste certes délicate, exige d’urgence un « changement de paradigme » que M. Rajoy ne semble pas en mesure de promouvoir.

Charge à lui de nous faire mentir !

Mais comme se plait à le répéter Stultitia à la suite d’Einstein:

« On ne résout pas un problème avec les modes de pensée qui l’ont engendré ».

Sans plus de commentaires pour aujourd’hui, juste une petite suggestion faite à la suite d’un article du Monde :

Après avoir gravement déstabilisé par son obstination déraisonnable la vie politique et économique de la Catalogne et de l’Espagne, M. Rajoy doit désormais laisser la main. Et le déni de démocratie castillan et européen doit laisser place à une approche enfin capable de concilier respect de la diversité et construction d’un projet commun. Ce n’est jamais que  le désir maintes fois répété des catalans et autres peuples minorisés.

 

Et de bonnes fêtes à toutes et à tous !

 

Ajout du 23/12:

Rappelons encore que, contrairement à ce qui est répété en boucle, les indépendantistes n’ont pas gagné en nombre de sièges et perdu en nombre de voix.

L’affaire est plus compliquée que cette affirmation qui console à moindre frais les nationalistes castillans et leurs émules européens.

Car on estime à une moitié des électeurs de CatComù-Podem (Podemos 7,45% des voix) ceux qui, outre la revendication d’un référendum, se prononcent pour l’indépendance.

On ne peut donc les additionner purement et simplement aux « anti-indépendantistes ».

De même, le PSC (Parti Socialiste Catalan 13,88% des voix) ne peut que par supercherie être assimilé aux « unionistes », puisqu’il se prononce pour la révision de la constitution de 1978 dans le sens de l’Estatut de 2006 (abrogé à l’instigation du PP) et pour la création d’une fédération de nations au sein de la nation espagnole. On est donc là encore aux antipodes de M. Rajoy et de Mme Arrimadas.

Avec le seul Cuitadans et le pâle fantôme qui subsiste du PP (29,61 % des voix à eux deux contre 47,49% aux trois partis catalanistes, sans même compter les ajouts probables issus de Podem et du PSC), on est donc bien loin d’avoir une majorité « unioniste » en Catalogne, en dépit des fantasmes des nationalistes castillans, largement répercutés par les médias.

https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89lections_au_Parlement_de_Catalogne_de_2017#Voix_et_si%C3%A8ges

 

Sécurité nucléaire : du déni de réalité à la sagesse de Machiavel.

Tranquillisez-vous, je ne parlerai pas de Johnny. Ni de Jean d’O.

Et la folie si prévisible de Trump, celle là même pour laquelle il a été élu, se passe hélas de commentaire…

Il sera question aujourd’hui « seulement » de la question de la sécurité nucléaire, suite à la soirée du 05 décembre sur Arte et à l’enquête intitulée : « Sécurité nucléaire, le grand mensonge ».

https://www.arte.tv/fr/videos/067856-000-A/securite-nucleaire-le-grand-mensonge/

Pour être honnête, je dois dire que des obligations diverses m’ont empêché pour le moment de voir ce documentaire capital, dont je visionnerai bien sûr le replay dès que possible.

Je voudrais pour aujourd’hui m’en tenir simplement à quelques commentaires à propos de l’émission « 28 minutes » qui le précédait,

https://www.arte.tv/fr/videos/075223-072-A/28-minutes/

quitte à insérer plus tard quelques ajouts à ce post, si besoin est.

[ajout du 08/12: voilà qui est fait. Voir à la fin du post].

« Si besoin est », parce que, partageant entièrement les indispensables mises en garde d’Éric Guéret, réalisateur du reportage, ainsi que celles de Yannick Rousselet, militant de Greenpeace, je ne vois pas ce que je pourrai leur ajouter.

Et je ne pense pas que le visionnage du détail de l’enquête apportera quoi que ce soit à l’argumentation : quelle que soit la façon dont un évènement criminel puisse se produire, il est évident qu’un parc de centrales nucléaires constitue un équipement ultra-sensible qui pose de très graves questions de sécurité qui ne doivent en aucun cas relever du tabou ou du déni.

Sur ce point, en dépit de leur compétence, les diverses interventions de Valérie Faudon, déléguée de la Société Française d’Énergie Nucléaire, paraissent peu appropriées à la gravité du sujet.

La légitimité de l’option nucléaire peut bien sûr se justifier. Nous le verrons plus bas.

Mais il est difficilement acceptable et sans doute contre-productif de penser qu’elle devrait être défendue par le déni ou la minimisation des risques importants qu’elle présente.

Or, Mme Faudon semble bien vouloir les nier les uns après les autres, comme si ces risques n’existaient pas, étaient surévalués ou déjà pris en compte de façon suffisante par les mesures mises en œuvre.

Qu’il y ait effectivement des mesures prises, nous n’en doutons pas. Et qu’une bonne partie de celles-ci doive rester secrète, c’est souhaitable et parfaitement légitime.

Mais, on le sait, les experts sérieux du terrorisme nous le répètent, « le risque zéro n’existe pas ».

Et cela vaut aussi de toute évidence pour ce qui est de la question nucléaire.

Il serait peut-être bon que les différents spécialistes du nucléaire osent enfin le reconnaître une bonne fois pour toutes, et commencent à prendre les citoyens pour des adultes.

Toute discussion sérieuse sur le sujet devrait donc commencer par le rappel de cette évidence. Il s’agit là d’une condition sine qua non de la crédibilité du discours.

En passant, une telle remarque est valable aussi en ce qui concerne le nucléaire militaire. Je faisais jadis rire (jaune) mes élèves en leur posant cette question : « Je peux vous donner les exemples de 50, 100, mille objets qui n’ont pas été conçus pour tuer et qui ont pourtant servi dans ce but. Mais pouvez-vous me donner un seul exemple d’un objet inventé pour tuer, et qui n’a pas été utilisé pour le faire ?»

L’arme nucléaire elle-même – prétendu élément indispensable de la dissuasion ne devant en aucun cas servir une visée offensive – a déjà été utilisée, ne l’oublions pas. Et Günther Anders fait œuvre du plus élémentaire bon sens en nous avertissant qu’elle servira à nouveau. La seule question est de savoir où et quand… Et certains événements actuels devraient nous aider à guérir ce déni supplémentaire auquel nous nous accrochons de façon infantile.

Il en va de même avec les accidents, involontaires (qui relèvent donc de la sûreté) ou intentionnels (qui relèvent donc de la sécurité), en ce qui concerne le nucléaire civil.

Même si, bien sûr, un tel constat ne doit pas décourager – bien au contraire – le travail de prévention, admirablement effectué par bien des responsables, la question est de savoir où et quand la cuirasse sera inéluctablement prise en défaut, de quelle manière, et d’évaluer la gravité de tels événements.

La reconnaissance de ce genre d’éventualités devrait donc être la condition préalable de tout débat honnête sur le sujet.

Il y aura des accidents (il y en a déjà eu…). Il y aura des attentats (on est parfois passé bien près…).

Cela paraît inévitable.

 

Une fois reconnue une telle condition préalable, la réflexion peut continuer sur une base plus solide.

En particulier en se dégageant de ce qui est un sophisme trop partagé (en particulier par M. Yannick Rousselet et bien des écologistes) quand on aborde la question du nucléaire civil :

En dénoncer de la façon la plus claire les dangers possibles et améliorer en conséquence la sécurité comme la sûreté est une question qui doit être documentée et argumentée de façon spécifique.

Mais qui est en soi indépendante du fait d’être pro ou anti-nucléaire.

Car refuser l’usage du nucléaire civil constitue une affirmation qui relève d’un autre argumentaire, utilisant divers éléments d’analyse. L’indispensable réflexion sur la sécurité doit en faire partie, mais l’argumentation ne peut se limiter à ce seul aspect.

Le sophisme consistant à soutenir que les problèmes propres à la sécurité devraient nécessairement justifier l’abandon du nucléaire civil.

Ce pourrait éventuellement être le cas s’il s’avérait après analyse que les risques qui lui sont inhérents sont rédhibitoires, beaucoup trop importants pour en maintenir l’usage de façon légitime.

[ajout du 08/12: sur cette question, voir la fin de l’ajout de ce jour après le post].

Mais c’est justement cela qui reste à documenter et à établir, et la question ne peut être résolue d’avance par une pétition de principe.

On le sait, les catastrophes industrielles les plus meurtrières dans l’histoire sont dues à l’industrie chimique, pétrolière, ainsi qu’aux activités minières et aux ruptures de barrages.

Les catastrophes nucléaires, en dépit de leur impact médiatique, n’incrémentent le bilan que d’une très faible quantité de victimes directes. Et le nombre de victimes indirectes (cf. plus bas) est lui aussi très faible par rapport à celles causées par l’exploitation du charbon, du pétrole, etc.

https://jancovici.com/transition-energetique/nucleaire/quelques-idees-recues-nucleaire-civil/

(les chiffres seraient toutefois à mettre à jour).

Sans parler bien sûr des catastrophes aériennes, des accidents de la route et des ravages bien connus du tabac, de l’alcool, etc.

La question des risques liés au nucléaire civil ne peut donc être évaluée dans l’abstrait et l’absolu, mais doit faire l’objet d’un rigoureux bilan bénéfices-risques, à l’égal de toute autre activité humaine, en particulier en comparant cette source aux énergies concurrentes, charbon, pétrole, gaz (je reviendrai plus bas sur la question des renouvelables).

C’est bien ici qu’intervient Machiavel : le principe de la meilleure pire conséquence, dit principe du « maximin » en théorie moderne de la décision – et dont l’auteur du Prince est l’un des précurseurs en politique – est celui qui se révèle le plus rationnel en situation d’incertitude. « La sagesse consiste à savoir analyser la nature des inconvénients, et à prendre le moins mauvais pour bon » (Le Prince XXI).

Comme j’ai eu l’occasion de le développer plusieurs fois dans des posts précédents, en ce qui concerne les questions écologiques et énergétiques (et politiques dans un sens plus large), le choix ne peut se faire sans grave et dangereuse illusion entre blanc et noir, mais bien entre des nuances de gris.

Si le bilan bénéfices-risques du tabac et des dizaines de millions de morts dont il est responsable doit bien sûr inciter à renoncer d’urgence à cette substance inutile, faut-il pour autant renoncer au transport aérien, à l’automobile, ou à l’hydroélectricité en arguant des dangers effectivement considérables qu’ils font peser sur les populations ? Rappelons qu’en plus de causer d’innombrables victimes au quotidien, la voiture et le camion (tout comme l’avion) ont servi et serviront d’armes aux terroristes.

Le même type d’évaluations et de réponses devrait avoir cours en ce qui concerne les choix régissant notre usage de l’énergie.

La procédure rationnelle consistera donc dans ce domaine à évaluer rigoureusement du mieux possible à la fois les avantages et les risques inhérents aux diverses solutions envisagées.

S’il est illusoire, comme on l’a vu, de soutenir qu’on peut parvenir au « risque zéro » pour ce qui est du nucléaire civil, les menaces effectivement considérables analysées par le documentaire d’Éric Guéret sont toutefois de l’ordre d’un probable contre lequel il est possible d’œuvrer et contre lequel on œuvre déjà, même si des mesures supplémentaires devraient être prises de toute urgence. Parmi lesquelles, par exemple, le stockage sec pour remplacer les piscines, la fin du transfert de déchets, la mise en place d’organismes internationaux indépendants pour contrôler la sécurité autant que la sûreté des centrales, etc.

Or, outre le fait que les prévisions concernant ce probable sont loin d’atteindre la somme de dommages que nous subissons déjà du fait de notre utilisation quotidienne des moyens mentionnés ci-dessus, mettre au même niveau ce qui relève du probable et ce qui relève de l’existant constitue au mieux une erreur de méthode, au pire un sophisme dont l’intention est de fausser le raisonnement.

Une telle généralisation abusive du principe de précaution condamnerait en effet toute projection sur le futur. Entre autres exemples possibles, installer à grande échelle des énergies renouvelables suppose de développer un réseau de pilotage informatique sophistiqué qui sera donc à la merci d’un piratage pouvant avoir des conséquences tragiques. Faut-il alors en refuser par « précaution » la possibilité ?

[cf. par ex.:]

http://abonnes.lemonde.fr/pixels/article/2017/12/08/le-reseau-electrique-francais-peut-il-etre-pirate_5226462_4408996.html

Plus précisément et concrètement, nous le savons ou nous devrions le savoir, les nuisances dramatiques du charbon et du pétrole ne relèvent pas, elles, de l’éventualité et du possible. Elles sont d’ores et déjà réelles et avérées.

Et ne pas tenir compte de la masse des victimes réelles et actuelles des énergies fossiles pour se concentrer sur des victimes hypothétiques du terrorisme nucléaire constituerait un grave contre sens du point de vue éthique.

Car contrairement à ce que laisse penser la peur du nucléaire et une certaine complaisance médiatique qui l’entretient et contribue à détourner notre regard, les premières sont considérables même si elles sont moins spectaculaires, et ce sont elles dont l’existence ici et maintenant exige de nous des mesures d’urgence.

Bien au-delà des 4900 décès réels liés au nucléaire au cours de toute son histoire, – selon l’étude publiée par Environmental Science & Technology (recension dans

https://cen.acs.org/articles/91/web/2013/04/Nuclear-Power-Prevents-Deaths-Causes.html

et

http://www.huffingtonpost.fr/2013/04/04/nucleaire-empeche-mort-1-84-million-personnes-climatologues_n_3007198.html      ),

la pollution par le charbon cause annuellement dans la seule Europe 23 000 décès,

http://www.lemonde.fr/pollution/article/2016/07/05/le-charbon-entraine-23-000-morts-prematurees-en-europe-chaque-annee_4964092_1652666.html

et malgré l’imprécision des statistiques, énormément plus dans le monde, en Chine et en Inde en particulier.

On peut estimer que la seule mortalité directe, celle qui a lieu dans les mines de charbon dans le monde, atteint une dizaine de milliers de morts par an

https://jancovici.com/transition-energetique/charbon/est-ce-dangereux-dutiliser-du-charbon/

sans compter les maladies qui y sont liées, chez les mineurs,

Au mois de juillet, l’ONG China Labour Bulletin rapportait par exemple qu’une mine située dans la province nord-est de Jilin avait régulièrement caché des accidents et des morts au cours des deux dernières années. L’organisation pointe régulièrement le fait que les chiffres officiels sur le nombre de morts ne font pas état des « millions de mineurs qui ont contracté des pneumonies et d’autres maladies mortelles des poumons en travaillant dans les mines ».

https://www.latribune.fr/actualites/economie/international/20140106trib000807952/1.049-le-nombre-officiel-de-morts-dans-les-mines-chinoises-en-2013.html

https://www.lesechos.fr/25/03/2011/LesEchos/20898-104-ECH_moins-effrayant-que-l-atome–le-charbon-provoque-des-milliers-de-morts-chaque-annee-dans-le-monde.htm

etc.

mais aussi bien sûr chez les citoyens quotidiennement confrontés aux nuisances des cendres volantes, et particules fines, etc.

https://www.courrierinternational.com/article/2014/11/05/670-000-chinois-meurent-en-un-an-a-cause-du-charbon

https://www.sciencesetavenir.fr/nature-environnement/l-inde-rattrape-la-chine-en-nombre-de-morts-de-la-pollution_110560

http://www.20minutes.fr/monde/1787011-20160215-pollution-tue-55-millions-personnes-an-monde

etc.

De même, outre les catastrophes écologiques bien connues dues à son exploitation, le nombre des morts directement causé par le pétrole est lui aussi loin d’être négligeable.

Par exemple pour le seul Nigéria :

http://www.lemonde.fr/afrique/article/2017/11/22/au-nigeria-les-fuites-de-petrole-causeraient-la-mort-de-16-000-nourrissons-par-an_5218650_3212.html

 

Si le nucléaire civil représente effectivement un risque important essentiellement de l’ordre de la probabilité, il serait donc bien ambigu d’instrumentaliser ce risque pour jeter un écran de fumée sur les catastrophes humaines et écologiques qui ravagent d’ores et déjà, de façon bien réelle notre présent.

Certes, nous y sommes peut-être moins sensibles parce que la présence de centrales nucléaires à nos portes, ainsi que bien des terreurs médiatiquement entretenues nous impressionnent plus que la mort chaque année de dizaines de milliers de chinois, d’indiens ou de nourrissons nigérians.

On peut tout de même se demander si, dans ce domaine, il ne serait pas urgent de passer d’une « éthique de la conviction » essentiellement idéologique, voire démagogique, à une éthique de la responsabilité, apte à prendre en considération la « verità effettuale della cosa », selon les paroles lucides de notre analyste florentin.

Même si cette vérité nous oblige à regarder un peu plus loin que les limites de notre petit jardin.

 

Mais, me dira-t-on, vous faites du hors sujet ! Vous vous trompez d’adversaires. Votre raisonnement vaudrait à la rigueur pour des partisans des énergies fossiles, mais pas pour les écologistes auxquels vous avez affaire. Ceux-ci sont les premiers à connaître l’étendue des dégâts des énergies fossiles et à savoir que la seule solution consiste à les refuser « en même temps » que le nucléaire civil.

Peut-être….

Mais comme je l’ai bien des fois montré dans d’autres posts,

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/01/30/transition-energetique-versus-usine-a-gaz-ou-gazogene-a-propos-de-quelques-articles-et-emissions-recentes/

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/11/16/dune-transition-intellectuelle-comme-condition-de-la-transition-energetique-et-demographique-et-encore-et-toujours-du-deni-et-du-jesuitisme-de-certaines-de-ses-justifications/

la question est un peu plus compliquée.

Car on peut se dire écologiste et considérer pourtant comme exemplaire (c’est le cas pour l’immense majorité de ceux qui revendiquent cette appartenance) telle « sortie du nucléaire » qui, en pérennisant de fait pour longtemps encore le charbon, le lignite et/ou le gaz (pour cause du redoublement de puissance nécessaire pour pallier l’intermittence, cf. posts ci-dessus), contribue de façon non négligeable, au réchauffement climatique bien sûr, mais aussi à un carnage annuel de 23 000 européens, autrement considérable que l’ensemble des victimes de toute l’histoire du nucléaire civil, et peut-être de bien des accidents ou attentats à venir.

Outre les 6 victimes directes de Fukushima (dont on nous dit que l’explosion pourrait être comparable à un incident nucléaire majeur dû au terrorisme),

http://www.sfen.org/fr/rgn/bilan-sanitaire-de-fukushima-18-000-morts

le nombre difficilement évaluable de victimes indirectes,

http://www.lepoint.fr/sante/fukushima-10-000-cancers-de-plus-attendus-au-japon-09-03-2016-2024293_40.php#xtmc=fukushima&xtnp=1&xtcr=7

s’il reste bien sûr encore trop important, est toutefois bien loin d’atteindre, dans les dix prochaines années, les performances seulement annuelles de nos seuls voisins d’Outre Rhin (et qu’en serait-il donc si nous considérions les USA, la Chine, l’Inde, etc.), performances tellement banalisées que nous n’en percevons même pas le caractère scandaleux.

 

Certes, personne n’accepte de gaité de cœur le nucléaire et les dangers qui lui sont liés. Pour une analyse un peu approfondie, il peut cependant relever, comme bien des choses en ce monde, de la meilleure des pires solutions, en attendant une moins pire qui soit véritablement opératoire et crédible.

Car celles actuellement proposées sont hélas encore loin de répondre à ces critères. En l’état, et étant donnés les ordres de grandeur (cf. pression démographique en particulier) elles ne peuvent que nous obliger encore longtemps à avoir recours aux énergies fossiles et donc à prolonger les dégâts écologiques et humains dont elles sont responsables (cf. post précédent et posts cités ci-dessus).

Il serait donc capital, au-delà de discours séduisants qui promettent, une fois encore, de repeindre notre inévitable gris en la pure blancheur de lendemains qui chantent, de considérer les conséquences de nos choix sur ce qui est le monde réel.

La dénonciation des insuffisances qui grèvent dangereusement la sécurité nucléaire est essentielle et indispensable. Et il faut savoir gré à Éric Guéret de remplir un rôle salutaire de lanceur d’alerte.

Mais on ne peut sans supercherie l’instrumentaliser au profit d’approches qui contribuent, une fois de plus, à occulter les urgences véritables.

Lutter contre les trop nombreux mensonges entourant encore le nucléaire ne peut se faire sans dénoncer aussi d’autres incohérences qui menacent ici et maintenant autant l’écologie de notre planète que la vie et la santé d’un grand nombre de ses habitants.

 

Ajout du 08/12:

Après visionnage de « Sécurité nucléaire, le grand mensonge », je ne vois pas la nécessité de remettre fondamentalement en cause les réflexions développées dans ce post, qui se fondait donc sur le « 28 minutes » du 05 décembre intitulé : « Nos centrales nucléaires sont-elles vulnérables ? ». Le réalisateur et l’un des acteurs principaux du documentaire étant présents dans ce « 28 minutes », les éléments essentiels du documentaire y étaient de fait évoqués.

Le début de l’enquête présente l’intérêt de montrer que la question de la sécurité nucléaire dépasse la seule problématique liée aux centrales, puisqu’y est évoqué bien sûr le trafic de matériaux nucléaire d’origine militaire, mais aussi l’aspect moins connu de trafics de substances issues de sites industriels, hospitaliers (césium 137), etc. et leur utilisation possible dans la fabrication de « bombes sales », potentiellement plus dangereuses que des armes plus sophistiquées, voire que des attaques de centrales, car plus faciles à réaliser.

Même si la question des centrales demeure bien sûr à juste raison le thème le plus développé.

À ce propos, les questions essentielles me semblent posées en particulier par Jean Marc Nollet lorsqu’il souligne (vers 1h38) que la sécurité doit avoir la priorité absolue sur tous les enjeux économiques.

C’est en effet la condition sine qua non de la poursuite d’une filière nucléaire, qui ne peut, encore moins que d’autres du fait de ses caractéristiques propres, être soumise aux seuls impératifs d’une rentabilité capitaliste. Le modèle de l’entreprise privée tel qu’il a cours aux États-Unis est donc difficilement admissible dans le cas du nucléaire civil.

Mais le documentaire montre qu’à condition d’y mettre les moyens, des solutions existent autant en ce qui concerne la sécurité contre d’éventuelles attaques aériennes (vers 54mn), qu’en ce qui concerne la question essentielle de la sécurisation des matières irradiées, en particulier par le remplacement des piscines, lieu hautement vulnérable, par la technologie dite des « châteaux à sec » (vers 1h17), déjà utilisée avec succès en Allemagne.

On pourrait ajouter, par rapport aux graves questions posées par les centrales de technologie ancienne établies à proximité directe de mégalopoles, comme celle d’Indian Point, sur laquelle s’attarde le documentaire, que face à l’impossibilité de mettre leur équipement en conformité avec les exigences modernes de sécurité, la meilleure solution devrait être d’en exiger purement et simplement la fermeture.

De même que des études géologiques poussées, assurer un périmètre de sécurité le plus adéquat possible, non seulement aérien mais aussi terrestre devrait être aussi l’une des conditions de la construction de nouvelles centrales. Malgré le renouvellement des normes, le renforcement systématique des équipements et des mesures de sûreté et de sécurité évoqués, les zones géologiques à risque ainsi que la proximité d’agglomérations importantes devraient être évitées, et les zones à faible densité de population privilégiées. Ce qui pose une fois de plus la question de la pression démographique et de sa compatibilité avec un avenir soutenable (cf. bien des posts sur le sujet)…

L’évocation bienvenue des efforts d’Obama en ce qui concerne la création des « Sommets sur la sécurité nucléaire », montre par ailleurs qu’il est possible de mieux faire intervenir les instances politiques sur ces dossiers brûlants, qui doivent faire l’objet de contrôles internationaux indépendants. Il est bien sûr regrettable que ses efforts ne soient pas, là non plus, poursuivis par son successeur.

Mais, comme il est demandé plus tard : l’industrie nucléaire a-t-elle encore les moyens de financer la sécurité indispensable face au risque terroriste actuel ?

On l’a dit, le risque zéro n’existe pas, et il serait illusoire de le laisser croire. Mais, dans ce domaine plus encore que dans d’autres (usines chimiques, construction et entretien de barrages, industrie minière, etc.), il est capital de faire en sorte que ce risque soit réduit le plus possible au moyen des investissements adéquats de sûreté et de sécurité dont certains ont été mentionnés.

Car le défi auquel est confrontée la filière est bien précisé en conclusion (vers 1h43) par Allison MacFarlane, ex présidente de la NRC (Commission de Réglementation Nucléaire des USA) : « Faut-il oui ou non conserver cette industrie si nous pensons que nous ne sommes pas capables de la sécuriser ?»

Si tous les moyens possibles (et il en existe donc) ne sont pas mis en œuvre pour réduire au maximum les conséquences des accidents nucléaires, involontaires comme provoqués, la question de la légitimité de cette industrie se pose en effet incontestablement.

Il incombe donc à ceux qui estiment qu’elle continue à avoir un intérêt de relever le défi.

Pour ma part, comme je l’ai exprimé plusieurs fois, je continue à penser que malgré les risques considérables dont il faut être conscients et sur lesquels Éric Guéret attire notre attention de façon salutaire, la conservation d’une part conséquente de nucléaire dans un mix énergétique est une nécessité (cf. différents posts cités sur la question).

J’ai été pendant longtemps « anti-nucléaire ».

Mais en mettant sur la balance les alternatives qui se présentent (conserver purement et simplement les énergies fossiles, ou bien être obligé d’adosser pour longtemps encore l’intermittence des renouvelables, comme le fait l’Allemagne par exemple, sur une part encore beaucoup trop importante de charbon, puis de gaz), les centaines de milliers de morts annuels passés sous silence qu’elles supposent d’ores et déjà (cf. ci-dessus) ainsi que leur contribution insoutenable au réchauffement climatique, font que  je continue à penser que les risques importants mais en partie surmontables du nucléaire constituent un moindre mal.

Encore une fois, même si le dire peut paraître surprenant, les catastrophes nucléaires que nous avons connues sont peu de chose, malgré leur caractère spectaculaire, par rapport à ces centaines de milliers de morts annuels occultés causés ici et maintenant par le charbon, le pétrole et le gaz, ainsi qu’aux crises gravissimes et aux millions de morts à venir du fait du réchauffement climatique.

Car il faudrait maintenant compléter « Sécurité nucléaire, le grand mensonge » par un autre reportage, tout aussi indispensable, qui pourrait s’appeler « Transition énergétique, la grande hypocrisie ». Avis aux amateurs !

Mais en effet, pour que les dangers du nucléaire, et en particulier celui considérable que représente le terrorisme moderne, ne deviennent rédhibitoires, il faut mettre d’urgence les responsables au pied du mur. Cela fait partie de nos devoirs de citoyens.

Encore merci aux réalisateurs du reportage de nous en faire prendre conscience.

 

Ajout du 11/12:

Et pour ajouter à la longue série des crimes du « business as usual »:

http://abonnes.lemonde.fr/planete/article/2017/12/11/charbon-petrole-gaz-les-trois-plaies-du-climat-continuent-de-prosperer_5228168_3244.html

 

Ajout du 09/01/2018:

Ces posts de Sylvestre Huet (voir site ci-contre dans les « favoris »), toujours remarquables:

Président Macron, encore un effort sur le nucléaire

 

Le nucléaire chinois accélère en 2018

Ajout du 12/01:

Ce numéro du « 28 Minutes » d’Arte, pour l’intervention de Guillaume Pitron, et son livre « La Guerre des métaux rares » qui vient de sortir (01/2018), aux éditions « Les liens qui libèrent », et dénonce une fois de plus la mystification d’une certaine « croissance verte ».

https://sites.arte.tv/28minutes/fr/guillaume-pitron-migrants-faut-il-rendre-la-mediterranee-infranchissable-28minuten

 

 

D’une transition intellectuelle comme condition de la transition énergétique et démographique. Et encore et toujours du déni et du jésuitisme de certaines de ses justifications.

Les récentes déclarations de Nicolas Hulot à propos de l’impossibilité de tenir le calendrier annoncé de sortie du nucléaire

http://abonnes.lemonde.fr/energies/article/2017/11/09/avis-de-tempete-entre-nicolas-hulot-et-les-ecologistes_5212519_1653054.html

ainsi que celles, moins médiatisées de la ministre allemande de l’environnement Barbara Hendricks au sujet de l’impossibilité de parvenir à une réduction de 40% des gaz à effet de serre produits par l’Allemagne d’ici à 2020

« Das Ziel, die Emissionen um 40 Prozent im Vergleich zu 1990 zu reduzieren, stammt aus dem Jahr 2007. Jetzt sehen wir, dass maximal 32,5 Prozent möglich sind. »

„L’objectif de réduire nos émissions [de gaz à effet de serre] de 40% par rapport à 1990 date de 2007. Nous voyons maintenant que le possible ne sera que de 32,5% au maximum »

(Rheinische Post, 07/11/2017. cf. aussi Le Courrier International 1410 du 9 au 15/11/2017 p. 9).

commencent à confronter ce qu’il faut bien nommer une simple « idéologie anti-nucléaire » relevant de l’affect et de l’émotion à la réalité des exigences de l’écologie réelle.

http://huet.blog.lemonde.fr/2017/11/10/nucleaire-les-chiffres-et-les-mots-dhulot/

Il est pourtant à prévoir que ce genre de confrontation ne fait que commencer, tant l’omerta bien-pensante sur le sujet n’a été que partiellement levée.

Ainsi, lorsque Barbara Hendricks, dans des propos rapportés par le même journal, affirme que « le nouveau gouvernement doit prendre en 2018 des décisions en ce qui concerne la sortie du charbon » (« Die neue Regierung muss 2018 Entscheidungen zum Kohleausstieg treffen« ), elle oublie de préciser que, la sortie du nucléaire ayant été préférée à la sortie du charbon pour des raisons essentiellement démagogiques, cette dernière, qui doit avoir lieu d’urgence si l’Allemagne veut tenir les engagements qu’elle a pris, l’obligera nécessairement à échafauder de véritables usines à gaz. Celles-ci, on le sait, ne feront jamais que remplacer une énergie productrice de gaz à effet de serre par une autre.

On se souvient qu’aux dires mêmes du Fraunhofer Institut, il sera en effet nécessaire d’installer en Allemagne une capacité de production de 95 GW de centrales à gaz, soit une puissance supérieure à celle produite par notre actuel équipement nucléaire.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/01/30/transition-energetique-versus-usine-a-gaz-ou-gazogene-a-propos-de-quelques-articles-et-emissions-recentes/

Une sortie trop improvisée du nucléaire, du côté français cette fois, et pour de semblables raisons démagogiques, nous plongerait dans une situation comparable, puisque d’après les calculs de RTE mentionnés par Sylvestre Huet dans l’article cité ci-dessus,

« si l’on maintenait l’objectif de diminuer de 75% à 50% la part du nucléaire dans la production électrique, il faudrait d’une part renoncer à stopper les centrales à charbon (3000 MW), mais en outre construire 11 000 MW de centrales à gaz, soit un doublement du parc à gaz actuel. Une telle stratégie aboutirait fatalement à augmenter les émissions de CO2 du système électrique ainsi qu’à élever fortement le prix de l’électricité »

Perspective confirmée et même largement amplifiée par les calculs de J.M. Jancovici,

https://jancovici.com/transition-energetique/renouvelables/100-renouvelable-pour-pas-plus-cher-fastoche/

qui hérisseront bien entendu – comme d’habitude – les démagogues et les idéologues anti-nucléaires mentionnés plus haut (à charge pour eux de produire des estimations aussi documentées…) mais feront je l’espère réfléchir les écologistes partisans d’une transition urgente vers un monde décarboné.

Transition effective, bien loin de celle annoncée à grand fracas médiatique, qui apparaît hélas de plus en plus comme un nouveau subterfuge permettant à l’hydre productiviste et consumériste de renouveler une fois de plus son règne maléfique.

Car aux marchés juteux de l’éolien et du solaire, voici que s’ajoute celui de la voiture électrique, appelée à dilapider de façon tragique énergie, métaux, lithium, cobalt, etc. pour le plus grand bonheur du capitalisme, le plus grand malheur de nos écosystèmes déjà entrés en agonie, et pour conforter la promesse rassurante – mais combien éphémère – d’un « retour » de la croissance et d’un maintien des emplois.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/08/28/a-propos-du-retour-de-la-croissance-et-des-croissants-de-fernand-raynaud/

http://abonnes.lemonde.fr/planete/article/2017/11/13/apres-un-plateau-de-trois-ans-les-emissions-mondiales-de-co2-repartent-a-la-hausse_5214002_3244.html

(sur les mirages entretenus de la voiture électrique, cf. par ex.:

https://jancovici.com/transition-energetique/transports/la-voiture-electrique-est-elle-la-solution-aux-problemes-de-pollution-automobile/

et sur l’entrée frénétique dans l’ère périlleuse de « l’économie lithium » et de « l’économie cobalt » :

http://abonnes.lemonde.fr/economie/article/2017/11/05/les-batteries-au-lithium-bouleversent-des-pans-entiers-de-l-industrie_5210504_3234.html

https://reporterre.net/Corruption-pollution-consommation-les-ravages-du-lithium-en-Argentine

http://abonnes.lemonde.fr/economie/article/2017/11/24/cobalt-du-sang-sur-les-batteries_5219724_3234.html

etc.

 

Tout cela nous renvoie bien sûr à « l’appel des 15 000 » scientifiques de 184 pays, dont le contenu a été récemment publié.

http://abonnes.lemonde.fr/planete/article/2017/11/13/le-cri-d-alarme-de-quinze-mille-scientifiques-sur-l-etat-de-la-planete_5214185_3244.html

Appel ô combien nécessaire et dont on pourrait penser naïvement qu’il devrait faire l’objet d’un large consensus.

On en est pourtant loin, et même si cela provoque l’étonnement, ce n’est hélas, une fois de plus, pas surprenant.

Car, rompant un habituel tabou, ses articles 8 et 13 conseillent de :

8 : réduire encore le taux de fécondité en faisant en sorte qu’hommes et femmes aient accès à l’éducation et à des services de planning familial, particulièrement dans les régions où ces services manquent encore.

13 : déterminer à long terme une taille de population humaine soutenable et scientifiquement défendable tout en s’assurant le soutien des pays et des responsables mondiaux pour atteindre cet objectif vital.

Il n’en faut apparemment pas plus pour soulever discussions et polémiques dont l’émission « 28 Minutes » du 15/11, sur Arte, nous donne quelques exemples.

https://www.arte.tv/fr/videos/075223-058-A/28-minutes/

Mais une fois de plus, on s’étonne (sans surprise…) de la façon dont le débat est d’emblée biaisé, par la présentation même :

Vers 15 mn : « Pour sauver la planète, faut-il changer radicalement les modes de vie et de consommation, ou faut-il mettre moins d’enfants au monde ?» nous demande-t-on.

Mais pourquoi poser cette question sous la forme d’une alternative, d’un aut/aut, ou bien/ou bien ?

Quel genre d’idéologie – évidemment largement développée dans le reste de l’émission – se cache donc sous cette manière d’aborder le problème ?

Alors qu’on sait que les trop rares documents sérieux (rapport Meadows, déclaration « des 15 000 » de la revue Bioscience) recommandent expressément d’agir à la fois sur les deux leviers, celui du changement radical du mode de vie et celui de la régulation démographique.

Et nous voilà donc partis une fois de plus sur les habituelles approches exclusives, puisque M. Gaël Giraud, confirmant l’approche qui est, on le sait, celle du Pape (cf. vers 30mn dans l’émission)

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/08/15/rien-de-nouveau-sous-frere-soleil-a-propos-des-langues-regionales-et-de-la-demographie-pontificale/

affirme que le problème ne relève pas « d’une question de natalité, mais de sobriété énergétique des plus riche, 10% des plus riches émettant 50% des émissions de gaz à effet de serre » (vers15mn45).

[ajout du 24/11: dans la même veine, cf. aussi l’article du même Gaël Giraud ]:

http://abonnes.lemonde.fr/afrique/article/2017/11/24/climat-la-priorite-est-de-reduire-le-train-de-vie-des-plus-riches-pas-la-natalite-des-plus-pauvres_5219657_3212.html

Qui donc le nie, mon cher Père ?

Mais en quoi ce constat devrait-il faire perdre de vue une évidence massive:

le milliard d’africains supplémentaire dans 25 ans, tout comme les centaines de millions d’asiatiques, etc. comme il est dit vers 21mn52, qui comme le soutient le même jésuite « ne sont pas ceux qui posent un problème écologique », n’auront absolument plus, dans 20 ans et encore moins dans 80, la faible empreinte écologique qu’ils ont actuellement.

[sur cette expression, voir mes réflexions dans la dernière partie de mon post de 09/2016] :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2016/09/21/du-ridicule-ter-quand-eirikr-zemmour-donne-des-lecons-de-francais-a-mohamed-et-que-les-plaisanteries-gauloises-ne-conviennent-pas-a-m-sarkozy-qui-devrait-plutot-approfondir-la-question-demograp/

Car l’une des énormes failles du débat est bien là : on réfléchit à empreinte écologique constante quand il s’agit de parler des pays en développement.

Or, s’il est vrai qu’actuellement le poids en Hag (hectares globaux. Cf. post ci-dessus) d’un américain est de 10 fois supérieur à celui d’un africain, il n’en sera plus du tout de même dans 20 ans ou dans 80 !

Il ne s’agit certes pas « d’instrumentaliser » l’argument démographique « pour cacher la responsabilité des plus riches » comme le font certains (cf. encore mes remarques sur M. Sarkozy dans le post ci-dessus).

La plupart des défenseurs sérieux de la régulation démographique sont les premiers à dénoncer cette responsabilité.

Mais seulement de se rendre compte que, comme ce fut le cas pour la Chine, pour l’Inde, etc., la croissance démographique s’accompagnera inévitablement d’une croissance de la production et de la consommation, et donc de l’empreinte écologique.

Les 3 ou 4 milliards d’humains supplémentaires à l’orée du XXIIème siècle ne se contenteront certainement pas (et de façon tout-à-fait légitime, en un certain sens) des 0,63hag actuels d’un habitant du Burundi, ou des 0,75 d’un habitant du Bangla Desh, et les 0,36 planètes nécessaires à un haïtien ou un africain en 2017 vont rapidement devenir les 2,11 planètes du chinois actuel, voire nettement plus.

Qui oserait en effet soutenir tant soit peu sérieusement que, compte tenu de ce qui a été dit plus haut concernant la capacité jamais prise en faute du capitalisme d’inventer sans cesse de nouvelles formes de consumérisme permettant de maintenir la mythologie de la croissance, l’Afrique et ses 4,5 milliards d’habitants à l’horizon 2100 pourraient y échapper ?

De même, les progrès de l’éducation provoqueront un important accroissement de la demande légitime de bien être.

[sur la question de la pertinence des prévisions de croissance démographique, cf. toutefois :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2016/06/29/de-diogene-en-politique-ainsi-que-des-lapins-de-fibonacci-et-de-la-facon-pernicieuse-dont-ils-grignotent-nos-previsions-autant-economiques-que-demographiques-quelques-breves/   ]

Et la question posée par une croissance démographique doublée d’une croissance économique tellement prévisible (et déjà largement en cours) de pays dits « pauvres » ne concerne pas que la seule disponibilité alimentaire, terrestre et halieutique, mais aussi la quantité et de la qualité de l’eau douce, la production d’énergie, les réserves de matières premières,

[sur la notion de « peak everything » cf :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2016/01/07/apprendre-le-chemin-de-lenfer-pour-leviter-ou-revenir-enfin-au-politique-reflexion-sur-leffondrement-avec-philippe-bihouix-pablo-servigne-et-raphael-stevens/

la destruction de la biosphère, de la biodiversité, etc.

On en est désormais assuré, le XXIème siècle verra la disparition des ours blancs, des éléphants, des gorilles, grands singes et de bien d’autres espèces encore. Est-il concevable qu’une Afrique à 4,5 milliards d’habitants dans un monde à 11 milliards puisse rattraper ces crimes contre la biodiversité ?

Sur ce point, l’exemple du Niger utilisé par M. Boillot manque totalement de pertinence : en quoi ses prévisions d’une densité confortable dans un pays harmonieusement développé s’accordent-elles avec un monde dont 65% de la population habiteront les villes en 2025, et plus de 80% dans de nombreux pays ? Le Nigeria et Lagos, et non le Niger constituent sans doute des images bien plus précises de l’Afrique de demain.

De la même manière, laisser entendre que la question de l’optimum de population mondiale n’aurait pas de réponse (vers 22mn) frise la supercherie: les éléments mentionnés ci-dessus (épuisement des ressources naturelles, « peak everything », réchauffement climatique, baisse des réserves halieutiques, chute catastrophique de la biodiversité, etc. etc. etc.) montrent clairement que si nous ne savons effectivement pas déterminer quel chiffre inférieur aux 7,5 milliards d’habitants que nous sommes actuellement sur terre serait souhaitable pour assurer au mieux la permanence de l’espèce humaine, il est au moins de plus en plus certain que tout dépassement de ce chiffre augmentera désormais considérablement les probabilités de crises encore plus graves.

Pour ma part, mon expérience de l’humanité, riche mais aussi pauvre, m’a démontré, hélas, qu’il est bien plus difficile de renoncer à une voiture et à la magie des dernières technologies électroniques ou autres – surtout quand tant d’incitations économiques, publicitaires, etc. savamment instillées nous y incitent – qu’à la naissance d’un enfant supplémentaire.

La frugalité heureuse est certes indispensable, et, en tant que quasi végétarien de longue date et quelques autres caractéristiques, je suis le premier à en partager entièrement le projet.

Mais nous sommes confrontés à l’urgence.

Et il paraît bien illusoire de penser qu’aux échéances brèves qui conditionnent désormais notre survie dans des conditions acceptables, la conversion de 11 milliards de personnes à ce type d’idéal soit la solution miracle aux problèmes auxquels nous sommes confrontés.

Mieux vaut donc mettre toutes les chances de notre côté, et comme nous le disent les « 15 000 », le rapport Meadows et d’autres analyses sérieuses, envisager ensemble, entre autres composantes, le paramètre économique et le paramètre démographique.

Car « Nous mettons en péril notre avenir en refusant de modérer notre consommation matérielle intense mais géographiquement et démographiquement inégale, et de prendre conscience que la croissance démographique rapide et continue est l’un des principaux facteurs des menaces environnementales et même sociétales ». (Manifeste des 15 000.  C’est moi qui souligne).

On en vient alors à se demander :

Dans quel but s’acharner à vouloir nier ce qui semble relever de l’évidence et de la simple raison ?

En l’occurrence le fait que cette indispensable stabilisation, mieux décroissance économique globale (même si celle-ci doit bien sûr s’effectuer de manière équitable, car la décroissance des riches doit s’accompagner d’une croissance raisonnée des pauvres) doit se conjuguer de façon elle aussi indispensable, avec une stabilisation, mieux, une décroissance démographique elle aussi sélective en fonction des différences d’empreinte écologique.

Et pourquoi donc persévérer dans un tel déni ?

Avec l’âge, je m’aperçois de plus en plus que le fonctionnement humain semble relever de mécanismes fondamentaux, finalement peu nombreux, et qui s’enracinent sans doute pour la plupart dans notre petite enfance. Il est en effet fort probable que nous restions jusqu’à la fin de notre vie de grands enfants…

J’ai en particulier fait état, dans quelques-uns de mes derniers posts,

du « fantasme de toute puissance », qui me semble expliquer bien des choses dans le domaine politique tout autant que religieux, mais aussi cette étrange frénésie qui nous pousse à croire de façon totalement irrationnelle à la possibilité d’une croissance infinie dans un monde fini ;

de l’antagonisme entre les constantes normatives « à valeur propulsive », qui permettent aux organismes de se maintenir en vie malgré les conditions changeantes de leur environnement, et les constantes normatives « pathologiques », à valeur répulsive « exprimant la mort en elles de la normativité » (G. Canguilhem, Le normal et le pathologique, Paris, PUF 1998 (7) p. 137) ; le difficile équilibrage de ces constantes rendant compte lui aussi d’une grande partie de nos comportements, psychiques, sociaux, politiques, religieux, etc.;

ou encore du « wiederholungzwang », dont parle Freud, cette pulsion de répétition qui fait que nous nous enfermons dans des névroses morbides qui elles aussi empêchent tout renouvellement de nos manières d’être et de penser…

Qu’il me soit permis d’évoquer un autre aspect, auquel j’ai déjà fait allusion: la curieuse démission de l’esprit critique devant l’argument d’autorité. Il se conjugue d’ailleurs bien souvent avec quelques uns des précédents.

Ce mécanisme fréquent, qui se manifeste en particulier dans les organisations fortement structurées et dans lesquelles certaines personnes occupent la fonction de « maître à penser », de « gourou », etc. entraîne, chez des esprits pourtant par ailleurs clairvoyants et pertinents, une étonnante perte de discernement et de bon sens dès qu’entre en jeu la parole d’un « maître », d’un « Guide », d’un « Pape », une « ligne du parti », etc.

J’en avais fait état à propos des étonnantes allégations de Lucetta Scaraffia, féministe catholique, pourtant capable de justifier n’importe quelle incongruité dès qu’il s’agit de défendre la parole d’un Pape:

(cf. la deuxième partie du post :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/06/25/a-propos-de-quelques-demissions-recentes-et-de-remarques-de-p-rosanvallon-et-sur-ladmirable-mme-seyran-ates-et-la-situation-des-femmes-dans-la-mosquee-et-dans-leglise-sur-l/   )

Certes, les motivations sont diverses, et les arguments de M. Boillot, légitimes bien que très contestables du fait des éléments évoqués ci-dessus, ne relèvent certainement pas de ce mécanisme*.

Mais que dire lorsqu’un père jésuite, d’une compétence par ailleurs largement reconnue, reprend quasiment mot pour mot des thèses qui sont, depuis bien longtemps, celles du magistère catholique ?

Bien sûr, une exégèse « à la Dupanloup »,

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2013/11/26/archi-archives-de-stultitia-2006-ne-pas-hurler-avec-les-dupanloup/

soutiendra que les autorités catholiques ont toujours été ouvertes à la question démographique, et quelques théologiens courageux, comme Henri Wattiaux ou Bernard Holzer s’engagent courageusement contre l’emprise de certaines constantes normatives « pathologiques ».

Mais il s’agit d’exceptions et en faire la règle relèverait une fois de plus de la supercherie.

Car il faut le reconnaître, dans la production de l’Église sur le sujet,

« un simple décompte montre que les déclarations strictement natalistes sont bien plus nombreuses que les déclarations de natalisme raisonné. En outre, le natalisme raisonné est restreint à la seule survie de la famille, et ne tient nullement compte de l’intérêt général (surpopulation nationale ou régionale). Il découle de ce natalisme fondateur que la doctrine officielle de l’Église est presque muette sur le problème posé aux pays en voie de développement par une croissance démographique trop soutenue. En fait, la position de l’Église sur le lien population-développement est restée constante depuis la première conférence de l’ONU sur la population (Bucarest 1974): il n’est pas prouvé qu’une trop forte croissance démographique soit néfaste, même dans les pays très pauvres, et l’accent doit être mis avant tout sur la répartition économique (le partage mondial des richesses et  l’échange égal). (…). Les autres positions de l’Église découlent « naturellement » de cette doctrine fondamentale : refus absolu de l’avortement (au risque d’admettre une surmortalité féminine liée à des avortements clandestins) même si la famille n’est pas en mesure d’accueillir économiquement le nouveau venu ; admission du bout des lèvres de pratiques de limitation des naissances, à condition qu’elles ne recourent pas à des moyens chimiques (seule est admise la méthode Billing, à l’efficacité faible hors des milieux favorisés de l’Europe occidentale). (R. Valette, Le catholicisme et la démographie. Église, population mondiale, contrôle des naissances. Éditions de l’Atelier/Éditions ouvrières, Débattre 1996. Recension dans: Population, 1997, vol. 52).

Bucarest 1974, R. Valette 1996, Laudato Si 2015, Gaël Giraud 2017: « Rien de nouveau sous Frère Soleil », comme je le disais dans mon post du 15 août 2015.

Ni en ce qui concerne l’approche de la question démographique;

Ni en ce qui concerne la question de la contraception qui lui est liée : si les pays catholiques sont peut-être ceux dont la natalité est la plus basse, comme le dit M. Giraud, il faut rappeler que la maîtrise par les femmes de leur sexualité et de leur fécondité ne s’est aucunement réalisée avec l’Église catholique, mais bien et toujours contre elle.

Et si l’accès au développement et à l’éducation des femmes en particulier constitue en effet un élément essentiel de la transition démographique, la maîtrise de la contraception que ces avancées rendent possible n’est là encore due qu’au combat des femmes, et certes pas à la bienveillance quelque peu paternaliste et infantilisante d’une institution noyautée par les mâles.

Dommage donc qu’une personne aussi compétente et avisée que M. Giraud se laisse prendre par ce genre de discours issus d’une dogmatique intemporelle sans rapport avec les urgences écologiques.

Le courage, la pertinence scientifique et l’équilibre de « l’appel  des 15000 » demandait une approche autrement réfléchie.

 

*Ajout du 23/11:

Le dogmatisme religieux irréfléchi, catholique en particulier, constitue une partie des motivations qui rendent compte de la permanence du déni en ce qui concerne la question démographique.

Mais un tel déni relève bien sûr aussi d’autres raisons.

Parmi celles-ci, on pourrait évoquer le fait qu’une limitation généralisée des naissances met en cause l’une des dynamiques animales et humaines les plus puissantes et les plus partagées, celle de la procréation et de la parentalité. La plupart d’entre nous sommes en effet impliqués dans cette dynamique, et, étant sur ce point juges et parties, déjà mères et pères de famille ou ayant l’intention de le devenir, il est difficile d’attendre de nous une analyse impartiale de la question.

Il faut pourtant répéter qu’une approche telle que celle d’A. Weisman

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/03/27/politique-demagogie-demographie-une-petite-recension-dalan-weisman-compte-a-rebours-jusquou-pourrons-nous-etre-trop-nombreux-sur-terre/

ne prône une politique généralisée de l’enfant unique que sur 3 ou 4 générations, le temps de revenir à un optimum démographique compatible avec notre environnement. Une fois atteint cet optimum, une politique le plus possible respectueuse du taux de remplacement (environ 2,05 enfants par femme) qui n’est pas très éloigné de la situation que connaissent actuellement bien des pays, pourrait se substituer à la politique de l’enfant unique.

Une telle perspective n’a donc rien d’inaccessible. Encore moins s’agit-il d’un terrorisme malthusien.  À mon sens, elle est même autrement réaliste que celle qui consiste à croire que l’être humain serait capable de renoncer à une bonne partie de son bien-être matériel, ce qui n’a jamais eu lieu que sous la contrainte ou par la guerre.

Comme nous le savons, la décroissance démographique s’est produite, elle, sans contrainte dans la plupart des pays développés. Dans notre situation d’urgence, il s’agirait seulement de l’accompagner et de l’accélérer.

Comme je le disais dans ma recension d’A. Weisman (cf. lien plus haut), en en citant les p. 255-267:

[l’Iran] après une période de politique nataliste forcenée, et devant la catastrophe démographique et la famine que celle-ci était sur le point d’entraîner, a adopté une politique incitative de réduction des naissances par l’enfant unique et par la mise à disposition gratuite des moyens contraceptifs (sans pour autant accepter l’avortement), qui a constitué un succès sans précédent qui pourrait servir d’exemple pour notre évolution future.

Hélas, cette politique sensée n’a pas été maintenue, et le retour de la croissance démographique pour des raisons de domination géopolitique représente à nouveau pour l’Iran une menace considérable :

http://www.lemonde.fr/planete/article/2014/12/06/l-iran-menace-de-devenir-un-immense-desert_4535823_3244.html

Une incitation par des mesures fiscales adéquates accompagnées de mesures éducatives et de la gratuité des moyens contraceptifs – féminins comme masculins – pourrait avoir une efficacité réelle et rapide.

L’argument éculé et pernicieux de la « liberté » du choix du nombre des enfants étant de plus bien idéologique.

Il serait bon que quelques jésuites aillent enquêter sur le terrain pour savoir si les femmes qui ont 7 ou 8 enfants dans le Sahel ou au Pakistan l’ont librement choisi par respect de quelque précepte religieux nataliste ou par adhésion réfléchie à  l’enseignement de quelque pape ou Église ….

Il y a fort à parier qu’une enquête sur le sujet montrerait qu’une telle situation est due à la soumission des femmes au machisme ambiant qui impose le désir de l’homme, ainsi qu’aux contraintes sociales.

 

Une autre motivation importante en ce qui concerne le déni du péril démographique me paraît relever des séquelles d’une approche marxiste, consciente ou inconsciente, devenue un habitus de la classe intellectuelle.

Car si l’on postule en effet que la lutte des classes ou que l’antagonisme entre nantis et prolétaires constitue le seul moteur de l’histoire, alors, bien entendu, la question démographique ne se pose pas en tant que telle. Seule se pose celle de l’élimination du capitalisme, unique responsable de tous les maux de notre monde.

Accédons d’abord au Matin du Grand Soir et à son Royaume, et tout le reste nous sera donné de surcroît, y compris la fin du réchauffement climatique, la résolution de la question énergétique et le bien être des 11 milliards d’habitants de la planète à l’horizon 2100 dans une société mondiale délivrée de la guerre et autres crises.

C’est hélas la persistance d’un logiciel de ce genre qui a rendu nos analyses incapables de prendre en compte, entre autres choses, le soi-disant « retour du religieux » jusque dans ses formes pathologiques (cf. EI), la permanence de revendications patriotiques (cf. Catalogne), etc., etc.

N’en déplaise à Marx et à ses héritiers conscients ou inconscients, il y a un bug, ou du moins une insuffisance de l’algorithme. Le paramètre économique est certes important, mais il n’est pas le seul à prendre en compte dans les évolutions de l’histoire. Et les lendemains qui chantent de l’égalité entre pays riches et pays pauvres, s’ils sont bien entendu à rechercher, ne résoudront pas par miracle la question démographique.

Il est d’ailleurs piquant de constater combien ces deux dogmatismes – catholique et marxiste – se conjuguent pour conforter ce qui relève du déni…

 

Ajout du 24/11:

Un article qui tombe à point pour illustrer ce qui précède:

http://www.lavoixdunord.fr/272369/article/2017-11-24/philippines-echec-du-planning-familial-des-ong-la-rescousse#

Sans commentaires…