« Le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde ». À propos d’un avertissement urgent de B. Brecht. Et sur James Baldwin, les populismes et la nécessité de revivifier la démocratie. Quelques variations sur des thèmes de Jacques Rancière, Pierre Rosanvallon, Yves Sintomer, et quelques autres.

Un « Hors-Série » fort intéressant de « L’Obs » me donne l’occasion de préciser un peu quelques idées concernant les actuels enjeux électoraux.

Il s’intitule « Démocratie et Populisme » et contient nombre d’articles importants que je me permettrai d’utiliser de façon bien sûr non exhaustive. Je signale en particulier le « point de vue » de Jacques Rancière : « Chaque élection reproduit un théâtre »,  et « La société civile à l’attaque« , d’Yves Sintomer, sur lesquels je reviendrai plus longuement, mais il faudrait encore mentionner Marcel Gauchet, Pierre Rosanvallon, une excellente présentation de Tocqueville par Philippe Raynaud, etc. parmi bien d’autres contributions de valeur dont je ne peux donner la liste complète.

Commençons par une remarque de P. Rosanvallon (« Vers une démocratie post-électorale », propos recueillis par François Armanet, p.90), qui nous place d’emblée dans la situation que nous avons une fois de plus, à l’évidence, à affronter :

F. Armanet : Dans votre livre, Le Bon Gouvernement, vous exposez justement un paradoxe : « Nos régimes peuvent être dits démocratiques, mais nous ne sommes pas gouvernés démocratiquement » Ce «grand hiatus » est-il la source de tous nos maux ?

P. Rosanvallon : De tous, peut-être pas. Mais il pèse lourd. Au moment du vote, les citoyens électeurs ont en effet le sentiment d’être les maîtres du jeu. Ils élèvent ou ils abaissent à leur gré les hommes et les femmes politiques. Mais ils ne sont que les souverains d’un jour. Sitôt le vote passé, avec les flatteries et les promesses qui l’accompagnent, ils constatent en effet que les pouvoirs prennent le large et que l’intérêt général est ensuite ballotté au gré des protestations corporatistes de toute nature. Ce divorce dramatique entre le « moment électoral » et le « moment gouvernemental » n’a cessé de s’accentuer. Il procède d’abord d’un écart que l’on pourrait dire structurel. Le langage des campagnes électorales est fondé sur l’idée d’une inversion de l’ordre des choses, sur l’exaltation des promesses, tandis que le langage gouvernemental est celui du retour à la réalité, du rappel des contraintes. Cet écart produit des effets dévastateurs, il dévalorise la politique et encourage l’abstention. Le problème est qu’il tient à la nature même de la compétition électorale.

Paysage que nous reconnaissons bien sûr (cf. « Moi Président », « Moi Président », et bien d’autres), et dont il relève de l’euphémisme de dire qu’il constitue un encouragement à l’abstention.

Et complétons par une remarque pertinente d’Yves Sintomer (« La société civile à l’attaque », propos recueillis par Pascal Riché), qui renforce encore l’impression d’ « épuisement » de nos pratiques démocratiques, dont le constat donne sans conteste bien du grain à moudre au « populisme » :

P.Riché : La démocratie représentative doit-elle disparaître ou simplement être complétée ?

Y. Sintomer : Nos systèmes sont épuisés : il faut les renouveler par des innovations aussi importantes que le furent le suffrage universel, les partis politiques de masse, ou les États-providence. Il ne s’agit pas de supprimer les élections ou les partis politiques, mais d’ouvrir parallèlement d’autres canaux de délibération et de prise de décision. Faute de quoi, on connaîtrait des convulsions comparables à ce qu’on a connu pendant la première moitié du XXe siècle.

Est-il exagéré de dire que ces « convulsions » ainsi que la défiance envers la « démocratie représentative », constituent actuellement notre quotidien ?

Avant de développer et d’aller plus loin, qu’il me soit permis de dire que si je partage entièrement les analyses de ces deux auteurs, je ne me range absolument pas dans la tentation d’abstention liée au constat « d’épuisement » de la démocratie représentative qu’elles décrivent.

D’abord parce que je garde l’espoir qu’il est possible de réagir, et nombre de contributions de la revue citée nous fournissent des pistes qui pourraient conduire vers une revivification de la démocratie et de l’engagement pour la chose publique et pour le bien commun.

J’y reviendrai donc.

Ensuite, d’une façon qui concerne plus précisément les enjeux actuels, parce que je suis absolument opposé à l’abstention pour ce qui est du vote du 7 mai prochain.

J’ai plusieurs fois rappelé, dans des posts récents

À propos d’une énième confirmation de l’idéologie du Front National, et sur la question beaucoup plus grave qu’elle pose. Et sur quelques difficultés récurrentes qu’éprouvent encore certains catholiques à distinguer christianisme et idéologie cléricale. Brèves.

À propos de résultats électoraux : petit exercice d’application de quelques réflexions du post précédent.

etc.

combien l’idéologie du Front National constitue un grave danger qu’il convient de ne pas sous-estimer.

La récente affaire Jalkh démontre une énième fois de plus, combien le négationnisme, le néo-nazisme, l’antisémitisme et autres xénophobie et islamophobie bien connues sont inscrits dans les gènes du parti, en dépit d’une soi-disant « dédiabolisation » de pure vitrine.

Aymeric Chauprade (cf. émission d’Élise Lucet citée dans le premier lien ci-dessus) en tant qu’ex haut responsable du FN est particulièrement crédible lorsqu’il nous nous dit que ces tendances ne manqueraient pas de s’affirmer au cas où le parti accèderait au pouvoir.

Je suis pour ma part partisan de la reconnaissance du vote blanc. S’il était en effet pris en compte, un pourcentage majoritaire de bulletins blancs pourrait renvoyer dans leurs pénates les deux candidats du second tour, et exiger qu’on passe à autre chose de plus mobilisateur.

Mais une telle reconnaissance n’a actuellement pas cours.

Dans ces conditions, le fait de s’abstenir, ou de voter blanc ou nul constitue donc un danger considérable de voir accéder au pouvoir un parti gangréné par le fascisme et le néo-nazisme. Cela est arrivé autrefois et même si les conditions ne sont pas les mêmes, le jugement de l’Histoire attribue à juste titre le qualificatif de « complicité » à ceux qui ont choisi de laisser faire.

Et, de grâce, qu’on n’ait pas l’indécence d’avancer l’argument du « ni-ni ».

Je ne suis pas particulièrement macronien, et je me pose certes beaucoup de questions au sujet du candidat et de son programme.

Mais considérer le projet du leader d’ « En Marche ! » comme étant d’une nocivité équivalente à celui du FN est une triste – et grave –supercherie idéologique, ou une naïveté qu’il convient d’interroger d’urgence.

Le très beau film de Raoul Peck, « Je ne suis pas votre nègre », récemment diffusé sur Arte

http://www.arte.tv/fr/videos/051638-000-A/je-ne-suis-pas-votre-negre

ajout:

http://abonnes.lemonde.fr/m-actu/article/2017/04/30/dans-les-pas-de-james-baldwin_5120244_4497186.html

rapporte une remarque particulièrement profonde de l’immense écrivain James Baldwin. Je l’évoque de mémoire : il disait que les américains noirs connaissaient bien mieux les américains blancs que ceux-ci ne se connaissent eux-mêmes.

La remarque est reproduite aussi dans l’entretien, lui aussi remarquable, avec Raoul Peck :

http://www.arte.tv/fr/videos/074633-001-A/entretien-avec-raoul-peck

Et ceci parce que les américains blancs vivent en permanence dans le mythe du « positif » de leur communauté : « rêve américain », réussite, christianisme rayonnant, WASP, etc. entretenu par une bonne partie de leur littérature, de leur cinéma, etc. Le « négatif » étant, lui, tout bonnement occulté, refoulé.

Or, les américains noirs, tout comme les Indiens, les Vietnamiens et autres encore, savent pertinemment dans leur chair et de par leur expérience quotidienne que les blancs ont été et demeurent capables de pendaisons, de lynchages, de Ku-Klux-Klan, de meurtres arbitraires par la police, etc. et de bien d’autres choses dont l’ombre maléfique ne cesse de planer, et ne demande qu’à se revivifier, comme le démontre à l’envi l’élection de Donald Trump et ses thèmes de campagne caractéristiques.

« Le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde », disait Bertolt Brecht.

Et nous assistons en ce moment à de bien inquiétantes manifestations de cette fécondité.

Alors, de grâce, ne nous payons pas de mots !

Haïm Korsia, Grand Rabbin de France, a expressément appelé à voter Macron il y a quelque jours.

Tout comme l’américain noir James Baldwin, il a lui aussi payé pour savoir de quoi sont capables les français, en l’occurrence les Laval, les Pétain, ceux de la Milice et les foules de la Collaboration, active ou tacite. À ce titre, lui aussi connaît mieux les français que beaucoup de français ne se connaissent eux-mêmes. Ceux en particulier qui pensent que tout cela n’était qu’un « détail de l’histoire », que l’utilisation du Zyklon B relèverait de la supercherie, ou que la France n’est « pas responsable de la rafle du Vél’ d’Hiv », etc.

Pensez-vous donc ! Comment pourrait-on croire des peuples civilisés capables de cela ! Les Français ou les Allemands ne sont pas des barbares, tout de même…

Ce n’est pas non plus un hasard si la Grande Mosquée de Paris, tout comme le CFCM (Conseil français du culte musulman) appelle elle aussi expressément à voter Macron.

http://www.huffpostmaghreb.com/2017/04/24/election-macron-mosquee-paris_n_16206462.html

https://oumma.com/cfcm-appelle-a-voter-implicitement-macron/

Car peut-être certains français musulmans aussi connaissent-ils mieux les autres français que ces derniers n’acceptent de se connaître eux-mêmes.

Par exemple du fait du souvenir vivant ou transmis de quelques ratonnades, de « corvées de bois », de tortures et autres réussites de la guerre d’Algérie, ou de quelque projet autoritaire de dévoilement de la femme musulmane (pour son plus grand bien, cela va sans dire…), qui anime encore les nostalgiques de l’Algérie Française, nombreux dans un certain parti…

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Sur cette connaissance de l’homme, qu’il soit américain, français, allemand, ou autre encore, rendons raison au grand James Baldwin : il en parle en toute connaissance de cause.

Mais une autre naïveté étonnante court aussi les rues et les médias en ce moment :

Une vulgate marxiste encore mal digérée, et que certains continuent à propager « en oubliant le nom de l’auteur », comme dit la chanson, par pure mécanique de rabâchage idéologique non critique, nous assène quelques syllogismes imparables autant que sommaires :

Prémisse majeure :        Tout mal ne peut venir que du capitalisme néo-libéral.

Prémisse mineure :        Le populisme (y compris dans ses formes fascistes et néo-nazies) étant, en tant que mal, un produit dérivé nécessaire du capitalisme néo-libéral, …

Conclusion :      …  la victoire contre le populisme ne peut passer que par la destruction du capitalisme néo-libéral. CQFD.

Et voilà pourquoi, Madame, voter Macron est une stupidité : étant un suppôt bien connu du capitalisme néo libéral, un gouvernement Macron ne pourra que renforcer le populisme fasciste.

Si on veut vraiment vaincre le fascisme, il convient donc de s’abstenir. Voire de voter le Pen (j’ai entendu cela, et même quand on ne l’entend pas il y en a pas mal qui le pensent…) pour aviver les tensions et préparer ainsi l’avènement du  Grand Soir. CQFD (bis).

Mais, comme le savait très bien Aristote, la conclusion d’un syllogisme ne peut être valide que si les prémisses sont justes.

Sur ce point, je me limiterai à deux remarques :

1) Même si je respecte et partage certaines approches de Marx, ce genre de spéculation s’avère totalement erroné. Il est faux de dire que le fascisme se limite à être un produit dérivé du capitalisme. L’affirmer revient à abonder dans le déni de l’essence réelle du fascisme, déni qui peut avoir des conséquences tragiques. L’Histoire démontre en effet que là où le capitalisme a été aboli, d’autres formes de fascisme d’État se sont développées, et se sont manifestées sous la forme de Goulags, S21 et autres joyeusetés désormais bien connues. Nul besoin d’évoquer Lefort ou Castoriadis pour le savoir.

Qu’on le veuille ou non, ce genre de constat de fait donne raison à Freud contre Marx.

« Les communistes croient avoir trouvé la voie pour délivrer du mal. L’homme est bon hors de toute équivoque, bien intentionné envers son prochain, mais l’institution de la propriété privée a corrompu sa nature. La possession de biens privés donne à un seul la puissance et par là la tentation de maltraiter le prochain; celui qui est exclu de la possession ne peut, dans son hostilité, que se révolter contre l’oppresseur. Si l’on supprime la propriété privée, si l’on met en commun tous les biens et si l’on fait participer tous les hommes à leur jouissance, la malveillance et l’hostilité disparaîtront d’entre les hommes. Étant donné que tous les besoins sont satisfaits, nul ne sera fondé à voir dans l’autre son ennemi; tous se soumettront avec empressement au travail nécessaire. La critique économique du système communiste n’est nullement mon affaire, je ne puis examiner si l’abolition de la propriété privée est opportune et avantageuse. Mais je suis en mesure de reconnaître en son présupposé psychologique une illusion sans consistance. En supprimant la propriété, on soustrait au plaisir-désir d’agression humain l’un de ses outils, assurément un outil solide, mais assurément pas le plus solide » (Malaise dans la civilisation).

Et le bisounoursisme standard qu’on rencontre encore trop souvent chez quelques émules directs ou indirects du marxisme, en se trompant gravement sur l’essence de l’humain, pose un diagnostic erroné qui peut avoir des conséquences tragiques.

2) Je l’ai dit, je ne suis pas particulièrement macronien. Et, pas plus que pour un autre, je ne vois pas pourquoi le fait de voter pour lui signifierait pour moi donner un chèque en blanc de façon inconditionnelle. Je l’ai souvent exposé,

« Apprendre le chemin de l’enfer, pour l’éviter », ou revenir enfin au politique. Réflexion sur « l’effondrement », avec Philippe Bihouix, Pablo Servigne et Raphaël Stevens.

etc.

mon approche du politique (qui en passant m’empêche de trouver des candidats adéquats sur le marché tel qu’il se présente) m’interdit d’autant plus de donner un blanc-seing à quelque candidat que ce soit pour lequel je voterais au nom du principe du moindre mal.

Mais il est méthodologiquement inacceptable de considérer a priori M. Macron, au su du peu que nous pouvons connaître de lui, comme un valet pur et simple du capitalisme néo-libéral, selon la phraséologie d’usage. Il y a là une caricature et un procès d’intention trop peu attesté dans les faits.

Et un tel procès d’intention inapproprié ne peut en aucun cas justifier de faire courir le risque de favoriser l’établissement d’un régime fasciste à tonalité néo-nazie qui est lui sérieusement attesté dans les textes, les faits et les personnes.

Cf. encore :

À propos d’une énième confirmation de l’idéologie du Front National, et sur la question beaucoup plus grave qu’elle pose. Et sur quelques difficultés récurrentes qu’éprouvent encore certains catholiques à distinguer christianisme et idéologie cléricale. Brèves.

D’après ce qu’on peut raisonnablement en connaître, on peut légitiment penser que M. Macron Président serait, plutôt que le Grand Satan du Capital qui affole certains, le représentant somme toute assez banal d’une social-démocratie de tonalité plutôt centriste, certes peu originale, et d’inspiration peut-être quelque peu scandinave (« flexisécurité », retraite à points, etc.)..

Faut-il cependant rappeler [précision: contre une dogmatique marxiste qui assimile purement et simplement ultralibéralisme et social démocratie] que ce type de social-démocratie, en dépit de ses limites que j’évoquerai plus bas, occupe depuis des décennies, selon des analyses largement multi-critères, les premières places au palmarès des nations les plus démocratiques du monde, de celles où la justice sociale se voit le mieux respectée grâce à une redistribution sans équivalent, et où la qualité de vie se révèle la meilleure ?

https://fr.actualitix.com/pays/wld/indice-democratique.php

Là encore, un procès d’intention peu fondé paraît bien irresponsable lorsqu’il fait courir des risques non négligeables de promouvoir en lieu et place de régimes de ce type un système clairement fasciste, dont l’Histoire prouve encore qu’il est bien plus facile de se doter que de se défaire.

Tout en sachant bien sûr, contrairement à ce qu’affirment d’autres vulgates puériles, que ce ne seront pas non plus la justice sociale, la démocratie ou la qualité de vie qui suffiront à constituer un rempart suffisant contre la tentation fasciste.

Car on le sait, celle-ci se manifeste actuellement aussi dans nombre de nations (Pays Bas, Danemark, Autriche, etc.) qui figurent parmi les plus privilégiées du monde.

Contrairement au simplisme des thèses marxistes évoquées, la tentation fasciste semble loin de se réduire aux seuls déterminismes économiques. La racine en est autrement complexe et profonde.

La colère des exploités et des humiliés a, et a toujours eu, bien des façons de s’exprimer, à travers diverses formes d’action, y compris révolutionnaires.

Mais le fait de l’investir au profit de tendances racistes, antisémites, islamophobes, xénophobes, homophobes, révèle tout autre chose et relève d’un mécanisme particulier dont il conviendrait de prendre enfin au sérieux la spécificité au lieu de la dissoudre dans des approches qui, parce qu’elles se méprennent sur le diagnostic, ne pourront jamais fournir de remèdes appropriés.

Si donc je crois avoir de sérieuses raisons de penser que, dans la situation qui est la nôtre, l’abstention, le « ni-ni », etc. relèvent d’une irresponsabilité qui peut hélas devenir complicité, je ne suis pas pour autant « macronien », je l’ai dit, dans la mesure où je pense (hormis mon désaccord essentiel concernant la mythologie de la croissance, cf. lien ci-dessus « apprendre le chemin de l’enfer »…), avec nombre des contributeurs du hors-série de « l’Obs », que ce qu’on connaît du programme de M. Macron ne va que très insuffisamment dans le sens d’une indispensable et urgente re-fondation de la démocratie.

Justice sociale, renouveau de la démocratie, ce ne sont donc pas les combats à mener qui manqueront, y compris sous une présidence Macron !

Mais au moins ce type de présidence les permettra-t-elle, ce qui risque fort de ne pas être le cas d’une autre !

Ces combats, l’entretien avec J. Rancière mentionné plus haut (« Chaque élection reproduit un théâtre » op. cit. p. 80ss) me semble les analyser de façon pertinente.

Tout d’abord en brisant ce qui est trop souvent perçu comme une évidente homogénéité entre élection, représentation et démocratie.

Or une telle homogénéité ne va aucunement de soi :

Eric Aeschimann : L’élection présidentielle est généralement présentée comme le point culminant de la vie démocratique. Ce n’est pas votre avis. Pourquoi ?

Jacques Rancière : Dans son principe, comme dans son origine historique, la représentation est le contraire de la démocratie. La démocratie est fondée sur l’idée d’une compétence égale de tous. Et son mode normal de désignation est le tirage au sort, tel qu’il se pratiquait à Athènes, afin d’em­pêcher l’accaparement du pouvoir par ceux qui le désirent [cf aussi sur ce sujet l’article érudit de Florent Guénard : « Périclès jugerait nos institutions aristocratiques », p. 42-45]. La représentation, elle, est un principe oligarchique [rappelons que l’oligarchie «(du grec ancien ὀλιγαρχία / oligarkhía, dérivé de ὀλίγος / olígos [« petit », « peu nombreux »], et ἄρχω / árkhô [« commander »]) est une forme de gouvernement où le pouvoir est réservé à un petit groupe de personnes qui forment une classe dominante » (Wikipédia)]  : ceux qui sont ainsi associés au pouvoir représentent non pas une population mais le statut ou la compétence qui fondent leur autorité sur cette population : la naissance, la richesse, le savoir ou autres. Notre système électoral est un compromis historique entre pouvoir oligarchique et pouvoir de tous (…).

L’élection d’un président comme incarnation directe du peuple a été inventée par les monarchistes en 1848 contre le peuple des barricades et des clubs populaires et réinventée par De Gaulle pour donner un « guide » à un peuple trop turbulent. Loin d’être le couronnement de la vie démocratique, elle est le point extrême de la dépossession électorale du pouvoir populaire au profit des représentants d’une classe de politiciens dont les fractions opposées partagent tour à tour le pouvoir des « compétents » (…).

Le suffrage universel et son installation dans la durée ont modifié les choses de deux façons. D’un côté ils ont accrédité l’idée selon laquelle la représentation est un reflet de la popula­tion globale. De l’autre ils ont transformé la classe des représentants en une classe de professionnels de la politique qui s’auto-reproduisent. Le système représentatif a ainsi fait émerger son propre envers, la notion mythique d’un peuple qui n’est pas représenté par ces professionnels et aspirerait à se donner des représentants l’incarnant vraiment. C’est ce théâtre que chaque élection reproduit désormais, avec une qualité toujours en baisse.

E. A. :Votre vision est très noire. Le système est-il intrinsèquement biaisé ?

J.R. : Il est oligarchique en son principe et non démocratique. Et cette oligarchie a perdu sa légitimité chez nous quand il est apparu que les propriétaires éclairés ne représen­taient que les intérêts de la propriété. C’est ce qui a éclaté au grand jour avec les assemblées «républicaines» de 1849 et de 1871, massivement composées de royalistes déchaînés contre les ouvriers et les révolutionnaires. L’oligarchie est peu à peu devenue cette classe de politiciens qui ne représente que le système lui-même. Le régime majoritaire et présidentiel de la Ve République a accéléré ce processus : on a désormais deux partis dont chacun gouverne en alternance en détenant tous les pouvoirs, ce qui renforce la professionnalisation et facilite aussi toutes les formes de corruption active et passive; et, parallèlement, la figure présidentielle est supposée incarner le peuple que cette professionnalisation trahit.

Tout y est : passage d’une démocratie originaire à la pratique de la représentation, qui en est tout simplement le contraire, confiscation de cette représentation au profit de petits groupes oligarchiques constituant une classe dominante, dépossession du pouvoir populaire par une classe de politiciens professionnalisés qui se reproduit périodiquement sur un « théâtre » électoral qui ne sait plus rien faire d’autre que consacrer un système perdant de plus en plus, et pour cause, sa légitimité…

On est bien là à l’origine, avec cette perte de légitimité, de « l’épuisement de nos systèmes », que dénonçait plus haut Y. Sintomer, ainsi que du développement de l’abstention que ne pouvait que constater P. Rosanvallon.

Que proposent alors nos auteurs pour essayer de sortir de ce désenchantement du politique et des formes de populisme qu’il entraîne, dont certaines, nous l’avons vu, s’entendent à récupérer et à détourner habilement les colères légitimes pour les investir dans le sens d’une désinhibition des pulsions les plus basses qui constituent, pour Freud en particulier, l’un des moteurs les plus puissants de l’être humain dans sa recherche de jouissance ?

Reprenons les suggestions déjà évoquées de Y. Sintomer :

Il faut (…) renouveler [nos systèmes] par des innovations aussi importantes que le furent le suffrage universel, les partis politiques de masse, ou les États-providence. Il ne s’agit pas de supprimer les élections ou les partis politiques, mais d’ouvrir parallèlement d’autres canaux de délibération et de prise de décision. Faute de quoi, on connaîtrait des convulsions comparables à ce qu’on a connu pendant la première moitié du XXe siècle.

Ces « autres canaux de délibération » existent déjà en quantité : on peut penser en particulier au monde associatif et à ses multiples expertises qu’il conviendrait d’intégrer de façon plus effective dans les structures de délibération et de décision. ATD Quart Monde, la Cimade, Amnesty International, la Fondation de France, Oxfam et tant d’autres associations nationales ou locales ne constitueraient-elles pas des instances de réflexion qui pourraient influer de façon déterminante sur les prises de décision, en promouvoir la réception du fait de leur fonctionnement et de leur caractère démocratique au-delà de la confiscation oligarchique par quelques quarterons de fonctionnaires et de politiciens « professionnels » à la compétence et à la crédibilité bien émoussées ?

Cela répond à l’un des « défis » que mentionne encore Y. Sintomer : « comment concilier une vraie capacité d’expertise – car on a vraiment besoin d’experts – avec un accroissement de la participation des peuples aux décisions » (op. cit. p. 66).

Beaucoup de familiers de la vie associative ayant entendu un jour, par exemple, peu avant la crise de 2008, un Président de la République affirmer qu’il fallait développer en France le crédit à la consommation (celui-là même qui allait provoquer quelques semaines plus tard la crise des subprimes) ont légitimement pu penser que leur expertise propre et leur compétence valait bien celle du dit président ; il en va de même de bien d’autres sujets : gaz de schiste, etc. pour ne mentionner que le même président et quelques membres de l’oligarchie qui l’entourait.

Cela nous amène à l’une des propositions défendues par plusieurs de nos auteurs.

Celle d’un renouveau de la pratique du tirage au sort dans la vie démocratique.

Il est bien sûr hors de question de nier l’importance reconnue par tous de l’expertise. Mais déjà, dans la pratique politique actuelle, celle-ci émane avant tout de la société civile, de commissions formées de conseillers qui, la plupart du temps, ne font pas partie de la classe politique « professionnelle » en tant que telle.

Et c’est bien normal. Ce n’est pas parce que je suis sorti de l’ENA il y a 40 ou 50 ans et que je me suis depuis lors encroûté en passant de sièges de député à sièges de ministre et inversement que je suis automatiquement habilité à parler ou à décider de tous les sujets concernant les nouvelles technologies de l’information, la santé, l’agriculture ou la bioéthique. Sous tous les régimes politiques, les spécialistes et experts de la vie civile doivent être sollicités en permanence.

Le fonctionnement des comités d’éthique pourrait en fournir un exemple pertinent.

Dès lors, en quoi l’oligarchie issue des procédures électorales conventionnelles serait-elle plus habilitée que la femme et l’homme du commun, désignés par tirage au sort, formés et informés dans la perspective de l’accomplissement d’un mandat provisoire ?

[sur la critique de l’oligarchie ou de « l’aristocratie élective », voir aussi les extraits de l’ouvrage de B. Manin, Principes du gouvernement représentatif, op. cit. p. 47].

Il est tout de même légitime de se demander si l’homme de la rue ou la ménagère de 40 ans ne pourraient pas, sur le sujet du réchauffement climatique, du droit des homosexuels, de la contraception, de l’immigration ou d’autres encore, se montrer au moins aussi sensés qu’un certain président Trump, par exemple.

Pas besoin pour autant de rejeter entièrement les processus classiques :

Y. Sintomer : (…) il faut créer de nouveaux dispositifs de démocratie qui ne reposent pas sur l’élection. Qui viennent s’ajouter aux mécanismes électoraux et les corriger. Le détour par l’histoire est intéressant. Pendant des siècles, au Moyen Âge et à la Renaissance, on pensait que la compétition électorale et la lutte des factions pour le pouvoir menaçaient les républiques. Et qu’elles risquaient de faire passer l’intérêt particulier de ces factions devant l’intérêt commun. Du coup, on couplait élection et tirage au sort. Ou bien on imaginait d’autres méca­nismes, comme ce système où ceux qui élisent les représen­tants dans un quartier ne sont pas les citoyens de ce quartier mais des autres quartiers. Aujourd’hui, on a besoin de mécanismes de ce type : des chambres citoyennes tirées au sort, par exemple. L’Irlande, en 2015 a adopté le mariage pour tous par référendum : le texte avait été proposé par une assemblée majoritairement tirée au sort, avec l’idée que cela permettrait aux débats d’aller au-delà des querelles de partis, sur un thème qui, dans ce pays catholique était fort sensible. L’Irlande répète actuellement le processus avec le droit à l’avortement. Ces systèmes permettent de redonner du pouvoir aux citoyens et de limiter la concurrence stérile entre des partis qui ont cessé d’être des canaux de transmission efficace entre citoyens et élites.

P.Riché : Est-on certain que les citoyens se sentiront mieux représentés par des gens tirés au sort ?

Je pense que c’est la conjonction entre des élections d’un côté et d’autres systèmes qui leur donneront ce sentiment d’être mieux représentés. Il y a aussi les conférences de type Grenelle de l’environnement. Ce dernier, au début du quin­quennat de Nicolas Sarkozy, avait permis aux différents acteurs de réfléchir à l’avenir. Les résultats avaient été impressionnants, par rapport au travail législatif habituel. Mais la volonté politique a manqué ensuite pour traduire les ambitions en actes. (op. cit. p. 68).

Comme le reconnaît Y. Sintomer lui-même (id. ibid. p. 69), un tel changement nécessite une véritable révolution : « (…) Même s’il ne faut pas imaginer la prise de la Bastille. Nous avons besoin d’un changement aussi important que le passage du système censitaire au suffrage universel ». [rappel :  « Le suffrage censitaire est le mode de suffrage dans lequel seuls les citoyens dont le total des impôts directs dépasse un seuil, appelé cens, sont électeurs » (Wikipédia)].

Révolution qui ne peut s’accomplir que dans le cadre d’une aspiration collective et d’un « large mouvement populaire ».

Le tirage au sort était le mode démocratique normal de désignation des délégués fondé sur le principe de l’égale capacité de tous. J’ai proposé de lui redonner place pour inverser les dérives de la professionnalisation. Mais ce n’est pas une simple recette, pas plus que ne le serait le mandat non renouvelable. Ces outils n’ont d’intérêt que s’ils sont portés par un vaste mouvement populaire. La démocratie n’existe pas sans ces poussées surgies hors sys­tème qui viennent bousculer les institutions étatiques -comme l’a fait récemment le mouvement des places. Elle suppose que des institutions autonomes par rapport aux structures et agendas étatiques inscrivent dans la durée ces moments égalitaires.(J. Rancière, op. cit. p. 82).

Mais il est fort probable désormais qu’une telle « révolution » soit la condition nécessaire à la survie de nos démocraties.

Souhaitons donc à notre prochain président de le comprendre.

Mais surtout à nous, citoyens, de dépasser les impasses « populistes » pour avoir l’audace de nous constituer en peuple, capable d’une véritable démocratie.

Et de le faire savoir à « ceux qui nous gouvernent ».

PS : S’il veut contribuer à cette nécessaire « révolution », peut-être serait-il bienvenu, pour notre futur Président, puisqu’il paraît privilégier une approche « centriste » et qu’il se devra de donner une consistance politique à l’union nationale qui l’a porté au pouvoir, de s’inspirer aussi de quelques suggestions pertinentes d’Hubert Védrine, lorsque ce dernier envisage « la possibilité d’une coalition momentanée droite-gauche pour la réalisation de quelques réformes clés ».

http://www.lemonde.fr/idees/article/2017/03/21/hubert-vedrine-une-coalition-entre-gauche-et-droite-s-impose_5098157_3232.html?xtmc=vedrine&xtcr=3

Les Français (…) sont inquiets de voir notre modèle républicain et social au bord de la rupture, ils craignent que des réformes mal conçues par des élites en qui ils ont perdu toute confiance ne finissent par l’achever plutôt que de le sauver.

(…)

Une fois la première réforme importante engagée, une pédagogie plus ambitieuse pourra être déployée pour enclencher un cercle vertueux qui pourrait dénouer le nœud de défiance, de manque de confiance en eux des Français des dernières décennies, et libérer ainsi le formidable potentiel créateur et le dynamisme de notre pays.

Mais « dénouer le nœud de défiance » peut-il se faire indépendamment d’une réforme en profondeur de nos pratiques démocratiques ?

************************************

Ajout:

Au moment d’achever ma relecture, je découvre cet éditorial.

Encore un élément à ajouter au dossier…

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2017/04/28/les-liaisons-dangereuses-de-marine-le-pen_5119270_3232.html

Et celui là encore, tant qu’on y est…

http://abonnes.lemonde.fr/election-presidentielle-2017/article/2017/04/28/steeve-briois-et-david-rachline-vises-par-une-enquete-pour-des-messages-haineux_5119684_4854003.html

Ajout du 30/04:

Un ami me dit que le terme de « fascisme » se révèle inadéquat pour qualifier l’idéologie du Front National.

Je le sais, et je le concède en partie. Mais si j’emploie pourtant ce terme, c’est de façon délibérée.

L’excellent article de Jean-Yves Camus

http://abonnes.lemonde.fr/election-presidentielle-2017/article/2017/04/30/le-programme-de-marine-le-pen-va-vers-la-democratie-illiberale-que-developpe-viktor-orban-en-hongrie_5120204_4854003.html

résume les différences avec le « fascisme historique »:

F. Joignot: Ce nationalisme exacerbé, cette volonté d’en finir avec la Ve République, de se replier sur l’Hexagone doivent-ils faire craindre le retour d’une forme de fascisme à la française ?

J.Y. Camus: Non, ce n’est pas le fascisme au sens historique du terme. Le FN n’est pas un parti-milice, il n’est pas corporatiste, il ne veut pas éliminer physiquement la population juive. Et il ne veut pas créer un « homme nouveau ».

[j’en profite pour signaler un autre excellent article du même J.Y. Camus dans le hors-série de l’Obs mentionné ci-dessus: « Les rêves institutionnels du Front National« , p. 19ss].

Si en effet ces composantes ne se retrouvent pas expressément dans la configuration du FN tel qu’il se présente, on sait (cf. Aymeric Chauprade mentionné plus haut et bien d’autres) que certaines d’entre elles demeurent actives dans le FN tel qu’il est:

Permanence du négationnisme au plus haut niveau (qui est une allégeance au fascisme « historique » sous sa forme nazie), présence – au plus haut niveau encore, cf. Aymeric Chauprade – de références et de symboles nazis, nationalisme, racisme, xénophobie affirmée, etc.

Cette permanence me semble justifier l’emploi du terme « fascisme » pour désigner le FN. Non pas dans l’intégrité de son sens « historique », en effet, mais dans une partie déterminante de son inspiration, de son esprit.

Et si je me permets donc de ne pas utiliser la terminologie, certes pertinente, de M. J.Y. Camus, c’est parce que les expressions « démocratie illibérale« , pas plus que « démocrature » par exemple, ne permettent de rendre compte de cet enracinement, lui aussi profondément « historique ». Or, il serait grave d’occulter, par un vocabulaire ne faisant pas état de cette référence, un aspect essentiel, constitutif, de ce à quoi nous avons affaire avec le FN.

J’en profite pour préciser un autre point: pourquoi ne pas avoir mentionné le référendum comme « outil » possible de la « rénovation démocratique » ?

Essentiellement, et c’est bien pour cela que Mme Le Pen compte l’utiliser, parce qu’il est là encore historiquement bien attesté qu’un tel outil fait partie de la panoplie classique de la démagogie et du populisme, et que, sous des formes diverses (« plébiscite » en particulier), il a servi a justifier des régimes autoritaires habiles à manipuler et exploiter l’affectif et l’émotionnel (« cf. « Césarisme », « Bonapartisme » – voir là dessus encore, toujours dans la même revue, l’article de Charles Giol, « Le spectre du césarisme », p. 52-54. On sait par exemple qu’un « référendum » proposé après quelque infanticide atroce aurait toutes les chances d’aboutir à la restauration de la peine de mort).

La constitution, sur la base du tirage au sort, d’assemblées populaires conviées à un exercice d’expertise et de délibération formé et informé   a toutes les chances de se montrer beaucoup plus fiable que l’instrument ambigu du référendum (dont l’emploi peut être cependant conservé moyennant des protocoles précis et rigoureux).

Ajout:

Un bel article

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2017/04/30/l-espagne-ce-pays-ou-l-extreme-droite-n-existe-pas_5120285_3232.html

qui démontre, comme je le disais plus haut, qu’établir une relation nécessaire entre la « colère » et la montée d’une extrême droite fascisante et xénophobe constitue une erreur d’analyse.

Pour exprimer leur ras-le-bol au sujet de la crise, les Espagnols ne se sont pas tournés vers les partis d’extrême droite : ils ont préféré porter les deux nouveaux venus de la scène politique, la formation anti-austérité Podemos et, dans une moindre mesure, les centristes de Ciudadanos. « Comme partout en Europe, la crise économique a eu des conséquences sur le système politique, mais, en Espagne, la colère ne s’est pas exprimée de la même manière qu’ailleurs, explique Jorge Galindo. Pablo Iglesias, le leader de ­Podemos, a souvent dit qu’il avait évité la montée de l’extrême droite. C’est vrai dans la mesure où il a su répondre au mécontentement et à l’envie de changer le système. »

L’Espagne serait-elle vaccinée à vie contre le populisme et la xénophobie ? Carmen Gonzalez Enriquez est assez optimiste. « Il est toujours risqué de faire des pronostics, mais, à l’horizon de dix ou quinze ans, je ne crois pas que l’on puisse craindre une montée de l’extrême droite. »

Par les temps qui courent, la « colère » est partout.

Mais le fait de flatter la pulsion raciste, xénophobe, l’exclusion de l’autre etc. relève de tout autre chose: d’une stratégie délibérée pour laquelle la situation économique n’est qu’un prétexte parmi d’autres, tout comme peuvent l’être, à tout moment, la différence religieuse, ethnique, la différence des pratiques sexuelles ou même la différence entre deux équipes au stade du Heysel.

Ouvrir la boîte de Pandore de la désinhibition de la pulsion constitue une stratégie à part entière, délibérée, dont on sait qu’elle peut profiter de n’importe quel prétexte.

Ne nous laissons pas tromper par le discours du FN. C’est Mme Le Pen et non l’injustice économique et sociale qui fait le lit des extrémismes fascisants. Prenons exemple sur les espagnols, et ne laissons pas défigurer et avilir la légitimité de nos colères!

*

Ajout – bien tardif! – du 26/04/2020.

Je relis ce post et je dois bien avouer que j’ai – une fois n’est pas coutume – péché par excès d’optimisme.

Je m’étais laissé prendre en effet à l’époque par la tonalité de l’article d’Isabelle Piquer, ainsi que par les déclarations  de Carmen Gonzalez Enriquez : « à l’horizon de dix ou quinze ans, je ne crois pas que l’on puisse craindre une montée de l’extrême droite » en Espagne.

Mon post date du 28 avril 2017.

À cette époque, le parti Vox, s’il était déjà né, était encore insignifiant sur la scène politique espagnole.

Or, à peine plus d’un an après, il manifestait sa force aux élections d’Andalousie, préludes à une triomphale ascension.

Ce que ni Pablo Iglesias, ni Carmen Gonzalez Enriquez, ni Isabelle Piquer, ni bien sûr moi-même n’avions prévu, c’est que les séquelles du franquisme, bien vivantes dans l’aile droite du Partido Popular, se déplacent sur Vox et se donnent une consistance autonome, avec les résultats qu’on sait!

Et non, hélas! L’Espagne n’échappe pas à la montée de l’extrémisme de droite. Il n’y a pas en Europe de pays exempt de la montée de la peste brune.

Notre erreur d’analyse était effectivement due à un excès d’optimisme, illusion que dément la réalité…

Méditation de Noël

Dans ce monde où, partout, trop de « pseudo-croyants », de « tartuffes » et autres scélérats « de tout poil », qui « se prenant pour Dieu », font régner le désordre, la terreur ou l’horreur politique, cet écrit du grand poète arménien Barouïr Sévak, probablement assassiné par les soviétiques en 1971.

On peut y voir une étonnante illustration du thème de Noël, « pour des temps nouveaux », ces temps qui sont les nôtres.

Temps où nos semblables chassés par la guerre et la faim ont toutes les peines du monde à trouver un endroit où coucher un nouveau-né, « parce qu’il n’y a pas de place pour eux dans la salle commune » ;

[Des hommes tenant dans leurs bras des nourrissons, fuient dans un secteur tenu par les rebelles à Alep, le 11 septembre 2016, après une frappe aérienne. (AFP/AMEER ALHALBI)]

temps où des rois Hérode bombardent des innocents, les font tuer sur des marchés de Noël, et où tant d’enfants sont ensevelis sous les décombres ;

temps où de dangereux arrogants – « êtes-vous Dieu »…– se plaisent à brandir la foudre nucléaire ;

il importe, même si c’est bien dur, de « garder en vie l’enfant » et l’espérance qui ne demandent qu’à naître.

 

PRIÈRE DES TEMPS NOUVEAUX

[BAROUÏR SÉVAK (1924-1971) extrait de : Vahé Godel, La poésie arménienne du Vème siècle à nos jours, La Différence, Paris 1990, p.179].

 

Depuis 10 ans, 110 ans, 1010 ans,

je crains, je ne cesse de craindre énormément

les pseudo-croyants de tout poil,

leur multitude et leur opacité.

Êtes-vous dieu ?

 

Soufflez donc tous leurs cierges,

éteignez donc toutes leurs lampes,

tous leurs flambeaux,

afin que… la lumière soit !

Repoussez leurs calices :

chez eux, le don de soi n’est qu’imposture !

Refusez donc leurs sacrifices,

pour que ne soient point sacrifiées

la foi, la transparence,

la vérité !

Êtes-vous dieu ?

 

Bouchez-vous les oreilles !

Leurs prières sournoises,

leurs antiennes, leur comédie,

eux seuls n’en sont pas dupes !

Et n’oubliez jamais ceci :

nul n’est plus honorable

que le profanateur,

car c’est alors la foi qui se met en colère,

meurtrie, sanglante, souffletée,

écartelée, c’est la foi gémissante,

c’est un petit enfant né pour devenir père.

Êtes-vous père ?

 

Ne tolérez donc pas

que les tartuffes l’assassinent !

Il est dur d’ensevelir un enfant,

Plus dur encore de le garder en vie…

 

De bonnes fêtes à toutes et à tous !

Éclairées par la recherche inlassable de « la transparence et de la vérité », et une sainte « colère » au-delà des impostures et des tartufferies qui envahissent tellement notre quotidien.

« Afin que… la lumière soit ! »

 

Du ridicule (bis). Et de la bouffonnerie en politique, et sur ceux qui perdent de bonnes occasions de se taire. Ou encore, qu’il devient de plus en plus urgent de renouveler le paysage.

Le philosophe Paul Ricœur, dont la culture et la lucidité sont désormais reconnues dans le monde entier, eut un jour cette phrase :

« Je ne peux m’empêcher de penser qu’il y a quelque chose de bouffon dans le fait qu’une fille chrétienne puisse à l’école montrer ses fesses tandis qu’une fille musulmane n’a pas le droit de cacher sa tête » (La critique et la conviction. Entretien avec François Azouvi et Marc de Launay, Calmann-Lévy, Paris 1995, p. 204).

Nous le savions déjà, nous voilà entrés dans l’ère de la bouffonnerie en politique.

Qui se redouble d’ailleurs de l’ignorance et du mépris de la loi.

Mais peut-être faut il penser, à décharge (ou plutôt à charge ?) que cette ignorance et ce mépris sont conditionnés par la posture politique qu’on a choisie de cultiver en période électorale ?

Car que signifie, devant la loi, qu’on « soutient » les maires ayant interdit le « burkini » ?

http://www.lemonde.fr/religions/article/2016/08/17/manuel-valls-soutient-les-maires-ayant-interdit-le-burkini_4983667_1653130.html

http://abonnes.lemonde.fr/religions/article/2016/08/17/valls-s-empare-de-la-polemique-du-burkini_4983860_1653130.html

Si, comme le confirment les juristes, « la seule chose (…) interdite en France, depuis la loi de 2011, est la dissimulation intégrale du visage dans l’espace public« ,

http://www.la-croix.com/France/Justice/Interdire-le-Burkini-est-ce-legal-2016-08-12-1200781924

alors, le fait de « soutenir » les maires qui interdisent le « burkini » équivaut à soutenir des personnes qui contreviennent à la loi.

Il faut avouer que la prouesse est un peu forte de la part d’un premier ministre !

Ou bien alors, disons-le clairement : « Il faut changer la loi », règlementer la façon de s’habiller, et, contre la loi laïque de 1905, « imposer » en France des pratiques vestimentaires, « imposition » qui rapprochera enfin notre nation des magnifiques exemples offerts par l’Iran, l’Arabie Saoudite et autres chefs d’œuvres des « valeurs universalistes » « imposées » au nom du bien commun.

« Cachez ce voile que je ne saurais voir ». Ou (encore) sur quelques incohérences de Mme Badinter et sur la nécessité de penser de façon moins sommaire le rapport relativisme / universalisme.

Allons, un peu de courage, M. Valls ! Allez sans faiblir jusqu’au bout de votre pensée !

Car « soutenir » les partisans de l’interdiction tout en « se refusant à légiférer », cela s’appelle la schizophrénie, me rappelle Stultitia.

« Déjà que certains accusent nos ministres de tendances paranoïaques » ajoute-t-elle…

Je lui laisse la responsabilité de ses allégations.

Mais on peut toutefois comprendre qu’une fois de plus, notre « exception française » fasse l’objet de réactions plutôt malicieuses à l’étranger.

http://www.lemonde.fr/religions/article/2016/08/16/espagne-italie-etats-unis-l-interdiction-du-burkini-en-france-vivement-critiquee-dans-les-medias-etrangers_4983527_1653130.html

http://www.liberation.fr/planete/2016/08/17/inutile-ridicule-la-presse-internationale-reagit-au-debat-sur-le-burkini_1472970

Mais peut-être va-t-on alors évoquer, avec une rouerie qui frise le cynisme, le fait que certains vêtements (dont le port est donc parfaitement conforme à la loi française), peuvent être cause de « troubles à l’ordre public », le dit trouble étant alors effectivement répréhensible.

L’argument est tout de même extraordinaire, et bien à la mesure de la manipulation des esprits qu’affectionnent de plus en plus certains qui se targuent de « politique ».

Car, si « trouble à l’ordre public » il y a effectivement, n’oublions tout de même pas que les responsables en sont ceux qui, ignorant ou méprisant la loi, estiment qu’une personne n’a pas le droit, en France, de porter un vêtement qui est autorisé par la loi française, et qui, contre toute prescription de cette même loi donc, causent du trouble en exigeant que ces personnes se plient à une « loi » qui n’existe pas ou à des pratiques qui n’ont rien à faire avec la définition de notre laïcité.

J’évoquais dans mon post d’avant-hier le cas particulièrement pervers de personnes qui, photographiées contre leur assentiment (ce qui est en France hors la loi) alors qu’elles ne font rien qui contrevient à la loi, se voient sanctionnées illégalement par une interdiction de plage, alors que des « photographes » qui affectent de considérer leurs concitoyennes et concitoyens comme des bêtes curieuses ne sont, eux, aucunement réprimés ni sanctionnés.

C’est, en rigueur de terme, le monde à l’envers.

Comme le dit M. Chevènement, qui, en tant que bon politique, tombe toutefois dans la même incohérence :

« Chacun doit faire un effort pour que, dans le cadre de la république laïque, ce soit la paix civile qui l’emporte ».

http://abonnes.lemonde.fr/religions/article/2016/08/16/chevenement-partage-entre-liberte-de-porter-le-burkini-et-necessite-d-ordre-public_4983340_1653130.html

Certes, mon cher Monsieur ! Entièrement d’accord.

Mais si on commençait par dire cela à ceux qui, par leurs exigences hystériques et leur phobie à fleur de peau, contreviennent à la loi française, plutôt qu’à ceux qui ne font que la respecter et qui ne souhaitent que vivre en paix et profiter de la mer et des vacances, vous ne pensez pas que cela simplifierait bien des choses ?

PS : je ne reviens pas sur les habituelles allégations concernant la théologie de l’islam, l’assimilation intégrisme-djihadisme, etc., allégations dont l’indigence et l’ignorance – ou le caractère purement démagogique – ont été déjà soulignées dans bien des posts précédents.

Si, à juste titre, on ne demande pas à un premier ministre d’être théologien, on est tout de même en droit d’attendre qu’il ne prenne pas exclusivement ses informations sur le sujet chez des Mmes Fourest ou Badinter, dont les assertions sont loin de relever le niveau de l’islamologie française.

(cf. encore là dessus bien des posts précédents).

Ajout: l’opinion de l’un des plus grands spécialistes français de la laïcité:

http://www.liberation.fr/france/2016/08/16/burkini-on-peut-etre-choque-sans-pour-autant-interdire_1472826

Et un éditorial intéressant à propos de ceux qui recommandent une « discrétion » à plusieurs vitesses:

http://www.la-croix.com/Debats/Editos/Discretion-2016-08-17-1200782871

Un article intéressant, mais bien contestable:

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2016/08/18/philippe-d-iribarne-pourquoi-le-burkini-est-inacceptable_4984393_3232.html

et la « réaction » qu’il m’a inspirée:

Article intéressant, mais qui n’a pas la franchise de  formaliser ouvertement la question qu’il soulève: doit-on, au prétexte de risques essentiellement fantasmés, renoncer à l’équilibre des lois de 1905 pour s’engager dans l’aventure bien ambigüe d’un autoritarisme jusqu’alors inédit en Occident? Pensons au profil de ceux qui l’exigent. Burkini et voile en valent-ils la chandelle ?

Note du 18/08: Ubu à la plage.

Aux dernières nouvelles, la « rixe de Sisco », en Corse, serait liée à une banale affaire de « logique de caïdat » de la part de certains qui se prétendent maîtres des lieux.

Soit.

Une nouvelle question est alors à poser à l’intelligence tourmentée de nos chers Pères Ubu:

Quand certains « petits caïds » prétendent faire la loi dans les cages d’immeubles, la réponse adéquate est-elle d’interdire aussitôt le port du hijab ?

Vous ne voyez pas le rapport ? Tranquillisez-vous! Moi non plus…

http://www.courrierinternational.com/article/vu-de-letranger-burkini-la-france-se-trompe-de-combat

Ajout du 31/08:

Après l’invalidation logique des arrêtés « anti-burkini » par le  Conseil d’État (il y a tout de même encore en France un état de droit…) et leur retrait penaud par les communes, laissons le dernier mot à l’ONU en ce qui concerne la dangereuse « stupidité » de telles réactions hystériques:

http://www.lemonde.fr/port-du-voile/video/2016/08/30/burkini-l-onu-critique-une-interdiction-discriminatoire-et-stupide_4990021_4987696.html

Du ridicule. De sa patience et de son triomphe. Et qu’il est faux de dire qu’il ne tue pas, car en infiltrant les esprits, il peut pousser au crime.

Il existe des plages qui admettent les chiens :

http://www.plages.tv/chiens/liste-france

Mais peut-être la France, cas unique en Europe, est-elle en train d’inventer des plages réservées aux chiens et aux musulmanes, puisque ces dernières, lorsqu’elles ne s’exhibent pas les seins nus ou dûment vêtues de l’uniforme standard de la baigneuse dite occidentale, se voient exclues de plages publiques.

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Car le risque évident pour l’hygiène que font supporter aux baigneurs les quelques centimètres de tissu ajoutés au costume de bain décrété règlementaire, pour qui n’a pas le privilège de posséder son bateau de plaisance ou son yacht

https://reporterre.net/Le-tourisme-maritime-une

doit bien sûr être cantonné de toute urgence, sous peine de constituer une nuisance écologique sans aucun doute majeure.

Et il en va de même, incontestablement, pour ce qui est du « respect des bonnes mœurs » :

«  L’accès aux plages et à la baignade est interdit à compter de la signature du présent arrêté jusqu’au 31 août 2016 à toute personne n’ayant pas une tenue correcte, respectueuse des bonnes mœurs et de la laïcité, respectant les règles d’hygiène et de sécurité des baignades »

http://www.lemonde.fr/societe/article/2016/08/11/le-maire-de-cannes-interdit-les-vetements-religieux-a-la-plage_4981587_3224.html?xtmc=burkini&xtcr=8

le port d’un costume de bain n’exhibant que trop peu de seins, de fesses ou de pubis étant, on le sait, incompatible avec les exigences d’une « tenue correcte » dont fort heureusement nos plages nous fournissent bien des exemples réconfortants :

brasil01

http://www.demotivateur.fr/images-buzz/zboub1.jpg

Notez que je n’ai rien contre les fesses ou les seins nus, ni contre toutes autres sortes de tenues de plage. Stultitia et moi sommes partisans de la diversité.

C’est bien pourquoi le fait de voir des personnes se baigner un peu plus habillées que les autres ne constitue pas spécialement pour nous un objet d’horreur ou de scandale.

BRAZIL-POPE-WYD-VIGIL

Mais j’ignorerais que ce sont des terroristes, dites-vous ? Comme toute femme voilée qui se respecte, bien sûr.

https://cafaitgenre.org/2015/09/21/dans-ma-bibliotheque-faiza-zerouala-des-voix-derriere-le-voile-2015/

http://orientxxi.info/magazine/le-foulard-islamique-la-mode-et-l-emancipation,1160

http://lmsi.net/Mon-cher-Hijab

Fort heureusement dans ce cas, la solution si simple d’arrêter toutes les femmes voilées et les barbus de France viendra à l’évidence à bout du terrorisme.

Passons donc vite à la vitesse supérieure, Mesdames et Messieurs les Politiques, plutôt que de s’arrêter à mi-chemin !

Qu’attendez-vous ? Pressons! Pressons!

Et laissons tranquilles une fois pour toutes les petits malfrats plus ou moins alcooliques et autres individus plus ou moins déséquilibrés qui n’ont rien à voir avec la radicalisation.

Car il est notoire que le hijab, le burkini ou la longue barbe, sont les indices infaillibles qui permettent de reconnaître le candidat au djihad…

De plus, cela fait partie des plus belles traditions de notre Occident, que de faire aimer nos « valeurs universelles » en « imposant » langues, cultures, religions, normes vestimentaires ou préceptes alimentaires.

« Cachez ce voile que je ne saurais voir ». Ou (encore) sur quelques incohérences de Mme Badinter et sur la nécessité de penser de façon moins sommaire le rapport relativisme / universalisme.

Il est donc grand temps de revenir à des pratiques qui ont fait notre grandeur, nos belles guerres coloniales et autres réussites qui ne cessent de susciter soupirs et nostalgie.

Et ayons au moins le courage d’annoncer sans hypocrisie ce dont il est question : plutôt que de circonlocutions sur « l’hygiène », les « bonnes mœurs », et la « tenue correcte », parlons avec audace de démagogie, de surenchère électoraliste, de discrimination, voire de racisme et d’islamophobie.

De la critique à la phobie. À propos de déclarations récentes de Mme Badinter et M. Valls et d’une dérive sémantique pas si innocente qu’elle le paraît.

Car à force de jouer avec le feu en transformant en urgences nationales de ridicules peccadilles de hijab, de costume de bain ou de jupes longues, le résultat, sans doute souhaité, est en train de se faire jour : les affrontements que déclenchent de telles futilités imbéciles sont en passe de devenir meurtriers.

Bravo, mesdames et messieurs les « intellectuels » et les « politiques ». Tout cela était largement prévisible (cf. posts précédents).

Et seules trois interprétations sont alors possibles :

  • Soit une telle dynamique est délibérée, et certains comptent bien en retirer les fruits.
  • Soit bien des représentants de notre classe politique sont de dangereux inconscients incapables de la moindre prévoyance.
  • Soit les deux interprétations précédentes se superposent.

Il est alors capital que les citoyens que nous sommes en tirent les conséquences.

(cf. là-dessus le post précédent et en particulier les commentaires de Qear).

PS : j’avais décidé de ne plus évoquer ce genre de sujets, tellement ils me semblent stériles et ridicules, et tellement tout a été dit dans les posts précédents.

Comme pour ce qui est du nom et des photos des djihadistes, sans doute la discrétion est-elle préférable au ressassement politico-médiatique.

Mais j’avoue que les récents événements de Corse et l’incroyable inconséquence avec laquelle ils sont traités me font sortir de mes gonds, et de mon silence.

Par exemple : la loi dit que « Toute personne a un droit absolu sur son image. Elle peut ainsi : s’opposer à être prise en photographie ou en vidéo (…) ».

http://www.e-juristes.org/le-droit-a-l-image-des-personnes/

Or il n’empêche que, lors des dits événements, ce sont les personnes photographiées qui sont sanctionnées par un arrêté qui les interdit de plage, alors même qu’elles ne contreviennent aucunement au droit français, tandis que les photographes indiscrets ne sont nullement incriminés ni sanctionnés.

Ainsi, si nous n’y prenons pas garde, le droit risque-t-il d’être de plus en plus bafoué du fait de l’infiltration des esprits par une désinhibition qui favorise nos plus bas instincts. Désinhibition qui semble de plus en plus devenir la norme, un « habitus » dont la plupart d’entre nous (y compris les juristes…) ne sont déjà plus conscients. Cf. tant et tant de « décisions » et de commentaires qui inversent les données du droit sans susciter de réactions particulières.

http://www.lemonde.fr/societe/article/2016/08/15/le-burkini-en-question-apres-l-interdit-sur-la-plage-de-cannes-valide_4982966_3224.html?xtmc=burkini&xtcr=2

De Christine Boutin à François en passant par Houellebecq : de quelques aventures tragi-comiques de la justice et de la sémantique.

Ajout du 16/08:

Une réflexion intéressante en ce qui concerne l’approche juridique:

http://www.la-croix.com/France/Justice/Interdire-le-Burkini-est-ce-legal-2016-08-12-1200781924

Une fois de plus, hélas, sur le mal, et sur quelques remarques de Günther Anders qui ne sont pas faites pour nous rassurer. Sur la trahison des politiques face à la question des réfugiés ; et que la démagogie n’est pas nécessairement un bon calcul. Brèves.

Il faut du temps et du silence pour surmonter l’horreur et l’abattement que cause le caractère probablement inéluctable d’événements comme ceux de Nice.

Et s’il faut bien sûr dénoncer ce qu’il est sans doute légitime de dénoncer, et réformer ce qui est à réformer, il serait hélas bien illusoire de penser que des rectifications forcément à la marge suffiront à déjouer les attaques d’un mal à l’évidence profondément enraciné.

Car à qui fera-t-on croire que des mesures nécessairement limitées par les possibilités matérielles d’effectifs déjà engagés sur tous les fronts et déjà harassés, pourront entièrement déjouer les ressources et l’inventivité que déploient des êtres malveillants lorsqu’ils veulent parvenir à leurs fins au prix de leur propre vie ?

On le sait, le mal aura toujours un coup d’avance : qu’on se mette à surveiller les aéroports et les gares, à contrôler la location des camions, et voilà qu’il va se manifester dans un cinéma de province, dans un supermarché à l’heure de pointe, sur une plage ou dans un autobus, toujours là où on l’attend le moins…

Il est si facile de trouver les moyens lorsque la séduction du fanatisme, sous quelque forme que ce soit, en élevant le meurtre au niveau d’un devoir soi-disant « sacré », permet à des vies médiocres et banales de lever toute inhibition et, en se réalisant dans la mort, d’accéder ainsi à l’illusion d’une « gloire » bien pitoyable.

Une fois encore sur le mal, la pulsion de mort, l’agressivité, et sur ceux qui savent si bien utiliser tout cela.

Pour résister à ce dévoiement dans le « Viva la muerte » de la fascination du sacré, la civilisation doit sans doute puiser dans ses ressources les plus profondes.

Travail de fond certes hors de portée des rodomontades accablantes de la période électorale et de la surenchère ridicule de « primaires » qui multiplient les exhibitionnismes obscènes : « si j’avais été en place ! Si ça avait été moi ! Et quand j’y serai, vous verrez ! ».

Bien sûr que nous verrons. Nous n’en doutons pas le moins du monde…

On souhaiterait donc un minimum de décence et de retenue, non seulement devant la souffrance des victimes et de leurs proches, mais aussi devant la détresse des personnes qui sont tous les jours sur la brèche pour essayer de parer tant bien que mal à la folie des hommes, et qui, fort heureusement, y réussissent dans bien des cas dans le silence. Mais qui voient en ces occasions tragiques leurs efforts épuisants réduits à néant.

Simplement parce que le « risque zéro » n’existe pas, et qu’il ne sert à rien de le laisser croire.

Car comment résister à celui qui s’estime investi d’une mission sacrée au point que sa vie propre ne compte plus ? Toutes les occasions, tous les moyens peuvent servir à son dessein. À commencer par les lieux et les objets les plus anodins, les plus quotidiens, impossibles à déceler à l’avance, comme le clame l’infâme communiqué d’Abou Mohamed Al-Adnani.

http://abonnes.lemonde.fr/societe/article/2016/07/15/ecrasez-le-avec-sa-voiture-la-consigne-de-l-etat-islamique_4969939_3224.html

 

Mais il ne faudrait pas croire que cette incorporation du terrorisme dans notre quotidien le plus banal soit la seule menace que nous ayons à redouter.

Car le terrorisme constitue hélas aussi l’un des lieux où s’exprime pleinement l’une des caractéristiques le plus troublantes de notre époque.

Nous le savons, l’attentat des tours jumelles du 11 septembre 2001 nous a montré que nous devons nous attendre aussi à un envahissement de l’ensemble de notre technologie par la menace terroriste.

Car c’est aussi sur ce front-là que les combats sont déjà menés, et devront l’être de plus en plus.

Günther Anders (1902-1992 – il n’est peut-être pas indifférent qu’il ait connu deux guerres mondiales…-), philosophe essentiel trop méconnu car resté dans l’ombre et les vapeurs toxiques d’un maître dont il s’est fort heureusement rapidement éloigné (il a été disciple de Martin Heidegger avant de le critiquer avec véhémence), décrit avec précision ce à quoi nous sommes confrontés :

l’incapacité de nous représenter entièrement ce que nous sommes pourtant désormais capables de faire. Car nous n’avons plus les moyens, ni intellectuels ni éthiques, de maîtriser ce que nous avons mis au monde.

« Il m’a fallu des années avant d’oser me mettre devant une feuille de papier, pour remplir cette tâche qui était de rendre concevable ce que nous – par ce « nous », j’entendais l’huma­nité – étions alors capables de produire. Je me souviens: c’est en Nouvelle-Angleterre, quelque part du côté du mont Washington, que j’ai essayé pour la première fois. Je suis resté assis des heures entières sous un noyer, la gorge nouée, devant ma feuille de papier, incapable d’écrire un seul mot. La deuxième fois – c’était en Europe, déjà, probablement en 1950 ou 51 – je crois que j’y suis arrivé. Ce qui a pris forme là, était le chapitre de Die Antiquienheit des Menschen [ trad. Française : l’Obsolescence de l’homme, ed. de l’Encyclopédie des Nuisances, et Fario, Paris, I, 2002 ; II, 2011] sur les « Racines de notre aveuglement face à l’Apocalypse » et sur le décalage [Diskrepanz] entre ce que nous sommes capables de produire [herstellen] et ce que nous sommes capables d’imaginer [vorstellen]. Aujourd’hui encore, je pense que j’ai effectivement dépeint, en soulignant ce déca­lage, la conditio humana de notre siècle et de tous les siècles à venir, pour autant qu’ils nous soient encore accordés ; (…)

aujourd’hui, notre premier postulat doit être: élargis les limites de ton imagination, pour savoir ce que tu fais. Ceci est d’ailleurs d’autant plus nécessaire que notre perception n’est pas à la hauteur de ce que nous produisons (…)

Science et conscience ont toujours été liées. Et aujourd’hui, cette distinction est complè­tement obsolète. Quoi qu’il en soit, rien ne prouve, me semble-t-il, que les hommes d’aujourd’hui, qui commettent des méfaits monstrueux, provoquent des génocides, soient plus « mauvais » que ceux des générations précédentes. Les qualités morales de l’homme moyen, de mon voisin, par exemple, qui est un homme très serviable, sont certainement aussi grandes que celles de son père ou de son grand-père tant qu’il est seulement question d’agir au sein d’un entourage limité. Les conséquences de ce que nous, hommes d’aujourd’hui pouvons provoquer, à l’aide de notre technologie hautement perfectionnée, ne nous sont, en un certain sens, pas impu­tables. Dans ma correspondance avec le pilote d’Hiroshima, Eatherly, j’ai forgé le concept de « coupable sans faute » [schuldlos Schuldigen]. Je ne prétends donc pas que l' »homme » soit aujourd’hui plus mauvais, mais je dis que ses actions, à cause de l’énormité des outils dont il dispose, sont devenues énormes.

(Günther Anders, Et si je suis désespéré, que voulez-vous que j’y fasse ? Entretien avec Mathias Greffrath, Alia, Paris 2010, p. 65-67.

Ceci vaut bien sûr pour les attentats que nous aurons désormais à affronter, et dont il est prévisible qu’ils utiliseront – une telle utilisation étant déjà bien commencée -, de façon de plus en plus déroutante, outre les objets du quotidien, toutes les sophistications de la technique (drones, ressources informatiques, chimiques, bactériologiques, nucléaires, réseaux sociaux, communication et manipulation de l’information, etc. etc.).

« Ce que nous sommes capables de produire » offre à des minorités malveillantes qui peuvent se réduire à quelques individus la puissance qui était jusqu’alors réservée à des milliers, voire des millions, ou encore aux armées et à la population de nations entières.

Quelques criminels prêts à tout, « à cause de l’énormité des outils dont ils disposent », peuvent désormais ruiner des économies entières, fomenter des guerres civiles, mettre en péril l’humanité dans son ensemble.

(Un tel « décalage » n’est pas propre au terrorisme : pour Anders, il s’inscrit avant tout  dans la logique d’un ensemble de processus que nous avons lancés, d’autres forces gigantesques que nous avons mises en œuvre, sans forcément « penser à mal », mais dont nous ne possédons pas les moyens intellectuels d’imaginer précisément la totalité des conséquences : les réactions en chaîne dues à la surexploitation des énergies fossiles, qui a elle-même donné lieu à l’explosion démographique, cause de la crise écologique, du réchauffement climatique, du peak everything, etc. n’étaient proprement pas imaginables au début de la révolution industrielle; pas plus que ne le sont les conséquences des manipulations génétiques, de l’entrée dans l’ère de l’homme bionique, etc. etc. etc.)

Cf :

« Apprendre le chemin de l’enfer, pour l’éviter », ou revenir enfin au politique. Réflexion sur « l’effondrement », avec Philippe Bihouix, Pablo Servigne et Raphaël Stevens.

Certes, nous ne sommes en effet pas nécessairement plus mauvais que nos prédécesseurs.

« Pensant pour ma part à la façon dont procèdent les choses, j’estime que le monde a toujours été pareil et que toujours il y a eu en lui autant de bien que de mal »,

disait Machiavel (Discours sur la première décade de Tite Live, II, Avant-propos, Œuvres, Robert Laffont, Paris 1996, p. 292).

Mais le fait est que les moyens à la disposition du mal sont aujourd’hui multiformes, plus gigantesques et imprévisibles que jamais, et que les dysfonctionnements dont il saura faire son profit vont en s’accroissant.

Et si nul ne peut prévoir de quelles façons ponctuelles il parviendra à ses fins, une chose au moins est certaine : c’est qu’il saura utiliser du mieux possible, comme il l’a toujours fait, la totalité des ressources que les circonstances lui offrent.

Et ces ressources sont aujourd’hui considérables. Dans l’Histoire, elles n’ont jamais été aussi puissantes…

Rendons la parole à Günther Anders :

« Le courage? Je ne sais rien du courage. Il est à peine nécessaire à mon action. La consolation? Je n’en ai pas encore eu besoin. L’espoir? Je ne peux vous répondre qu’une chose: par principe, connais pas. Mon principe est: s’il existe la moindre chance, aussi infime soit-elle, de pouvoir contribuer à quelque chose en intervenant dans cette situation épouvantable, dans laquelle nous nous sommes mis, alors il faut le faire ». (op. cit. p. 94-95).

 

*****

Précurseur lucide de Günther Anders, Henri Bergson en appelait, au chapitre IV des « Deux sources de la morale et de la religion » à un « supplément d’âme » susceptible de combler le « décalage », le « vide » redoutable entre l’hypertrophie de notre « corps » matériel, technologique, et le caractère étriqué d’une conscience éthique de moins en moins capable d’en assurer la maîtrise.

« Dans ce corps démesurément grossi, l’âme reste ce qu’elle était, trop petite maintenant pour le remplir, trop faible pour le diriger. D’où le vide entre lui et elle. D’où les redoutables problèmes so­ciaux, politiques, internationaux, qui sont autant de définitions de ce vide et qui, pour le combler, provoquent aujourd’hui tant d’efforts désordonnés et inefficaces : il y faudrait de nouvelles réserves d’énergie potentielle, cette fois morale. (…) le corps agrandi attend un supplément d’âme ».

C’était en 1932, et la guerre lui a dramatiquement donné raison.

On ne peut dire hélas que la situation ait changé en quoi que ce soit.

Bien au contraire ! Anders nous montre à quel point le « vide » devient de plus en plus béant, et combien l’inertie laisse entrevoir des conséquences tout aussi dramatiques que celles que prévoyait Bergson.

De cette inquiétante carence d’âme témoigne en particulier la capitulation éthique et l’aberration stratégique avec lesquelles notre Occident continue de traiter la question des réfugiés.

http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2016/07/18/moins-de-9-des-refugies-accueillis-dans-les-6-pays-les-plus-riches_4971222_4355770.html

Certes, le discours de l’extrême droite est bien connu sur le sujet.

Mais un autre discours, plus sournois, tend à se répandre dans l’opinion : un discours qui se prétend « réaliste » et insinue que la situation économique, la crise, la misère, le chômage, etc. rendraient imprudent l’accueil de réfugiés (c’est-à-dire, en passant, le respect de nos obligations vis-à-vis du droit international…), que cela risquerait de déstabiliser notre société, nos institutions, de faire le jeu des partis extrémistes, etc.

Il n’est pas de mon propos de nier que ce genre de danger existe effectivement.

Surtout quand on contribue à l’amplifier en l’étalant à temps et à contretemps…

Mais les chiffres du rapport de l’Oxfam dénoncent clairement ce genre de justifications hypocrites empreintes d’un misérabilisme plutôt veule :

« Ces six pays [les États-Unis, la Chine, le Japon, l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni ], qui représentent près de 60 % de l’économie mondiale, accueillent moins de 9 % du nombre total de réfugiés dans le monde. A l’inverse, la Jordanie, la Turquie, le Pakistan, le Liban, l’Afrique du Sud et le territoire palestinien occupé, qui pèsent pour moins de 2 % dans l’économie mondiale, en accueillent plus de 50 %, soit près de 12 millions de personnes ».

Y a-t-il besoin de commentaires ?

Sinon que les nations nanties que nous sommes se révèlent incapables d’un niveau de solidarité qu’exercent pourtant des pays bien plus pauvres, confrontés eux-mêmes à une misère et une détresse économique que nous avons du mal à imaginer.

Et que la sauvegarde de ce qui est, au regard de la situation dans la plupart de ces pays d’accueil, notre confort égoïste d’occidentaux, est en train de mettre en place des bombes à retardement qui ne manqueront pas de nous exploser à la figure dans un futur très proche.

L’expérience du Liban nous a-t-elle si peu appris, pour que nous nous évertuions à la multiplier de façon délibérée ?

La citation de H. Walzer [Les guerres du climat. Pourquoi on tue au XXIème siècle, Gallimard 2009] reprise par P. Servigne et R. Stevens dans mon post du 07/01/2016 devrait pourtant nous faire réfléchir :

« Les habitants des pays riches s’habitueront aussi très probablement à des politiques de plus en plus agressives envers les migrants ou envers d’autres États, mais surtout ressentiront de moins en moins cette injustice que ressentent les populations touchées par les catastrophes. C’est ce décalage qui servira de terreau à de futurs conflits ».

Faut-il donc que notre déshonneur moral se double d’une stupidité stratégique telle qu’elle nous fait semer les germes des conflits mêmes que nous aurons à affronter ?

À moins de construire ces murs que certains mettent à leur programme aux États-Unis, tout comme ils commencent à devenir effectifs chez nous.

Faut-il alors s’étonner que l’égoïsme pernicieux et  la vacuité de tels « projets » européens soient loin de susciter l’enthousiasme, celui des jeunes en particulier ?

********

Pourtant, un article, surprenant dans le contexte d’incohérence et de démission généralisée dont il est question ci-dessus, nous met sur la voie de solutions possibles.

Même si la situation de l’Autriche est loin d’être réglée,

http://www.lemonde.fr/international/article/2016/07/01/l-election-presidentielle-autrichienne-invalidee_4961933_3210.html

Thorsten Denkler, dans la Süddeutsche Zeitung (Courrier International 1335, 02-08/06 2016, p. 27) s’interroge : Et si la plupart de nos partis, de droite comme de gauche, au lieu de se montrer tétanisés par les slogans nationalistes, islamophobes, anti-immigration, etc. qui caractérisent l’extrême-droite européenne, décidaient courageusement de revenir à leurs valeurs au lieu de s’engager dans une surenchère démagogique en vue de récupérer ce qui serait un air du temps populiste ?

Pour Denkler, c’est justement le retour à ces valeurs assumées qui a permis à l’ancien chef des verts, Van der Bellen, de l’emporter contre toute attente au détriment de Norbert Hofer, candidat du FPÖ, eurosceptique et nationaliste, « apologiste du Ausländerraus und Österreich zuerst » [l’Autriche d’abord, les étrangers dehors], pourtant arrivé en tête au premier tour avec une confortable avance.

« Il y a une leçon à tirer de la récente présidentielle en Autriche : au lieu de courtiser les électeurs en reprenant les thématiques xénophobes, les partis du centre feraient mieux de réaffirmer leurs valeurs ».

(…)

« L’évolution de l’Autriche montre à quel point les partis du centre peuvent avoir tout faux face à la droite populiste – leur échec a créé les conditions qui ont rendu l’ascension de Hofer possible.

Pendant des années, et tout particulièrement lors de cette campagne présidentielle, le SPÖ social –démocrate et l’ÖVP [chrétien-démocrate] ont repris bêtement le discours du FPÖ, par peur. Ils ont durci la loi sur le droit d’asile et mis en place des barrières au tunnel du Brenner. Les électeurs doivent avoir cette impression : si les autres voient eux-aussi les choses ainsi, c’est que le FPÖ a raison. Alors pourquoi ne pas voter directement pour ceux qui tiennent ce discours depuis toujours ?

Le FPÖ ne diffère en rien des autres partis européens de la droite populiste et extrémiste. Ils s’y entendent tous à bercer les électeurs d’illusions et résolvent des problèmes complexes avec des mots simples : les étrangers dehors, à commencer par les musulmans ; contrôle aux frontières ; marre de l’UE…

(…)

Alors que faire face aux simplifications et à l’esbroufe des populistes ? D’une part, le cas de l’Autriche montre à quelle vitesse le vent peut tourner et la droite populiste prendre l’avantage quand on lui abandonne le terrain sans coup férir, quand le terreau de la victoire est apporté précisément par ceux qui devraient la combattre.

Mais l’élection présidentielle autrichienne a montré d’autre part que les choses peuvent se passer différemment. Pour surprenant que soit le score du FPÖ, Hofer a tout de même fini par être battu par un écologiste de gauche vieille école et plutôt insipide. Pourquoi ? Parce que Van der Bellen est resté fidèle à ses positions et à ses principes. Il s’est engagé pour une Europe unie, pour une bonne politique des réfugiés, pour des réformes sociales. Il n’a pas fait du pied aux clients du FPÖ. Une courte majorité des électeurs a donc choisi un programme diamétralement opposé à celui de Hofer.

(…)

Quelles leçons à tirer des élections autrichiennes pour faire face à la droite populiste des autres pays d’Europe ?

Voici trois pistes.

  1. Prendre au sérieux les préoccupations des électeurs, d’accord. Mais caresser les préoccupés dans le sens du poil est une chose délétère.

2) Ceux qui hésitent perdent. Chef de la CDU, Angela Merkel, par exemple, a tenu le cap sur la question des réfugiés – en tout cas verbalement. Cela lui vaut des résultats bien au-dessus de la moyenne actuelle dans les sondages (…).

3) Enfin, il ne faut pas avoir peur, il vaut mieux faire peur aux populistes.

(…) Ce sont les populistes qui doivent avoir peur des Européens. Et non les Européens des populistes. On peut être influencé par la peur quand on vote. Mais on ne vote pas pour la peur.

N’y a-t-il pas là un beau programme ? Espérons que les autrichiens sauront le confirmer aux prochaines échéances.

Et que nos propres dirigeants et candidats, au-delà des politiques hypocrites et timorées face au drame des réfugiés, et en place de leurs coups de menton laïcards de courtisans simplistes de l’islamophobie, sachent en prendre de la graine.

Et plutôt que de surenchérir dans la démagogie délétère, fassent honneur aux valeurs d’accueil et de respect de l’autre qui donnent leur sens à nos lois et nos institutions.

De la critique à la phobie. À propos de déclarations récentes de Mme Badinter et M. Valls et d’une dérive sémantique pas si innocente qu’elle le paraît.

 

De quelques nouvelles figures de l’islam, pour nous aider à remiser de vieux épouvantails.

Avant d’aborder d’autres sujets, une rapide allusion à trois personnages qui, en trois jours, ont attiré l’attention des médias.

Le point commun entre eux, c’est qu’ils sont tous les trois musulmans.

Mais d’un islam qui risque de faire perdre quelques certitudes à certain(e)s de nos puissant(e)s intellectuel(le)s et politiques.

Car il s’agit bien de l’islam vivant, et non des stéréotypes soigneusement cultivés en vue de rassembler des citoyens effrayés sous la houlette de celles et ceux « enfin-capables-de prononcer-les-discours-forts-qu’on-attend ».

Sans doute ne s’agit-il pas là d’un islam majoritaire. Loin s’en faut.

Mais, au-delà de tant de réductions simplistes, il est essentiel de souligner que l’islam, ou plutôt les islams, comme je le faisais remarquer il y a quelques semaines, c’est aussi cela.

 

Commençons par celui qui sera peut-être le futur maire de Londres  [mise à jour 07/05: ça y est!]:

http://abonnes.lemonde.fr/europe/article/2016/05/03/municipales-au-royaume-uni-la-bataille-des-deux-londres_4912781_3214.html

http://www.leparisien.fr/international/londres-le-candidat-travailliste-musulman-sadiq-khan-favori-pour-la-mairie-05-05-2016-5769395.php#xtref=https%3A%2F%2Fwww.google.fr

etc.

Outre qu’il déclare n’avoir «jamais cessé de dénoncer les extrémistes de façon très ferme», on sait qu’il a été un ferme partisan du mariage homosexuel (il a d’ailleurs été menacé de mort pour ce soutien), et il se présente lui-même comme étant « un fier féministe ».

Au secours, Mme Badinter ! Voilà que les musulmans deviennent fous !

Heureusement, vous avez soufflé à la Manif pour tous anglaise ce qui pourrait devenir son nouveau slogan : « Il ne faut pas avoir peur de se faire traiter d’islamophobe : sus à ces mécréants ! ».

Belle manifestation de laïcité en tous cas de la part de nos amis anglais.

Dont on souhaiterait donc que s’inspirent quelques-un(e)s de nos intellectuell(e)s et de nos dirigeants empêtrés dans des préjugés et des dogmatismes du XIXème siècle….

À quand, en France, un musulman maire d’une grande ville ?

 

Continuons par l’étonnant émir de Kano (deuxième ville du Nigéria, capitale de l’État de Kano).

Ancien gouverneur de la Banque centrale du Nigeria, il a été banquier à New York, Londres et Lagos et est un économiste dont la compétence est saluée par la presse internationale.

Il déclare :

« L’un des problèmes les plus importants pour les musulmans du monde entier, c’est comment naviguer entre deux mondes. D’un côté, la tradition musulmane, de l’autre, le XXIe siècle. Il n’y a pas d’autre alternative pour un musulman que de comprendre ces deux mondes. J’ai grandi dans les écoles dites occidentales, où j’ai étudié les sciences, la littérature, les sciences politiques puis la finance. En acquérant ensuite un savoir islamique, il m’est apparu que je pouvais contribuer à concilier, ou réconcilier parfois, les deux mondes et donc être plus efficace et utile. »

(…)

« Il n’y a pas une seule et unique interprétation de l’islam. Elles varient selon le temps et le lieu. Il ne me semble pas raisonnable de vouloir imposer un mode de vie du VIIe siècle, comme le souhaitent les salafistes. Nous sommes au XXIe siècle ! (…) L’islam africain a eu et continue d’avoir ses propres écoles de pensée, ses savants, ses anciens empires, sa propre histoire… Et nous n’avons pas besoin de l’Arabie saoudite ou de l’Iran pour nous expliquer l’islam. ».

« Membre de la confrérie soufie des tidjanes, très implantée en Afrique de l’Ouest, l’émir de Kano a observé la montée en puissance du wahhabisme et du salafisme, soutenue à coups de milliards par les pétrodollars d’Arabie saoudite » dit l’article.

Il s’est opposé, en 2000, à la remise en vigueur de la Charia sur son territoire, « estimant que la région avait bien d’autres problèmes à régler, plus importants ».

 « Je me suis surtout opposé à la charia comme outil politique permettant à certains dirigeants de faire croire qu’ils allaient tout résoudre, simplement en coupant la main des voleurs. Il y a en effet des punitions prévues dans les textes islamiques, mais c’est trop facile pour un gouverneur qui a un budget de plusieurs milliards de nairas et qui n’est pas concerné par les véritables souffrances de la population d’invoquer la charia sans rien faire pour l’éducation, la sécurité alimentaire pour les plus pauvres, ou la lutte contre la corruption. ».

Quant à la question des libertés individuelles et du droit des homosexuels en Afrique, elle est abordée avec pertinence et réalisme, n’en déplaise à celles et ceux empressés à « imposer » (cf. post précédent) les « valeurs universelles » d’une manière aussi cavalière que traditionnelle dans l’histoire de l’Occident.

« L’Europe doit garder en tête que les sociétés sont à des niveaux d’avancement différents. Lorsque j’étais enfant, dans les années 1970, l’homosexualité était encore un crime en Europe et aux Etats-Unis. Cela a pris du temps de légaliser le mariage gay, et encore, ce n’est pas le cas partout. Aujourd’hui, c’est un trop grand pas que de demander à des sociétés africaines d’accepter et de soutenir des lois LGBT. Je ne dis pas que cela n’arrivera pas. Mais il faut du temps. Il est important d’être réaliste dans les projets de réforme des sociétés africaines. Car le changement se fait par consensus et ce sont les Africains qui le décident, pas les Européens ou les Américains. Il faut d’abord que nos lois protègent les femmes contre les violences domestiques et les enfants contre les abus sexuels. »

http://www.lemonde.fr/afrique/article/2016/05/03/sanusi-ii-emir-de-kano-le-developpement-de-l-afrique-passe-par-le-sahel_4913111_3212.html

 

Terminons enfin avec la belle attitude de Tareq Oubrou, recteur de la Grande Mosquée de Bordeaux souvent cité sur ce blog, face à la fatwa dont il fait l’objet de la part de l’EI.

Le considérant comme « apostat », comme ayant renié la foi musulmane, l’EI lance explicitement un appel au meurtre contre lui.

Ceci parce que, nous dit l’article, il « plaide pour une approche libérale de l’islam, son acclimatation à la société française. Dans sa mosquée, les femmes et les hommes prient dans la même salle, ce qui est rarissime en France. À plusieurs reprises, il a aussi déclaré que le port du voile ne constituait pas une obligation religieuse ».

http://www.liberation.fr/france/2016/05/03/l-ei-lance-une-fatwa-contre-tareq-oubrou_1450192

« Placide, Tareq Oubrou se refuse à l’alarmisme. Il a refusé d’ailleurs d’être placé sous protection policière. «C’est la troisième fois, indique-t-il à Libération. Je veux demeurer libre de mes mouvements et de ma vie. Si j’acceptais d’être sous protection policière, je donnerais raison à mes détracteurs qui veulent me faire passer pour un suppôt du pouvoir. Cela me mettrait en porte à faux.» Le recteur de la Grande Mosquée de Bordeaux avance aussi des raisons, religieuses celles-là. «Intimement, dit-il, je ne crois pas que ce soit aux hommes de me protéger.»

Merci, M. Tareq Oubrou, de faire ainsi honneur à votre foi.

Et, à propos, dans nos sociétés si promptes à dénoncer – à juste titre – les intimidations à l’encontre de ceux qui s’opposent, d’un point de vue athée, à certaines interprétations de l’islam, ne conviendrait-il pas aussi de soutenir la position courageuse et prophétique de ceux qui s’opposent, d’un point de vue religieux, aux caricatures que des fanatiques font de leur religion ?

(notons que « Le Monde », entre autres, n’a pas fait état de cette information).

Car à la différence d’une « phobie » ignorante et dangereuse, la critique constructive la plus efficace et pertinente des errements d’une religion peut venir des croyants eux-mêmes.

 

Ajout du 08/05: deux « commentaires » envoyés hier au Monde, pour saluer la victoire de Sadiq Khan:

http://abonnes.lemonde.fr/europe/article/2016/05/07/sadiq-khan-londres-a-choisi-aujourd-hui-l-espoir-plutot-que-la-peur_4915300_3214.html

« Merci M. Sadiq Khan. Belle leçon à toutes celles et ceux qui, chez nous comme en Europe, agitent la peur et la « phobie » plutôt que l’espoir, et font en sorte de promouvoir la stigmatisation et la division plutôt que l’unité ».

http://abonnes.lemonde.fr/europe/article/2016/05/07/sadiq-khan-le-vivre-ensemble-a-la-mairie-de-londres_4915173_3214.html

« Admirable! Ceux qui, depuis des mois, s’évertuent à nous dire que l’islam est incompatible avec la démocratie ou que « le » musulman est par essence un obsédé sexuel retournent désormais leur veste avec des contorsions dignes de nos politiques les plus minables. Édifiant ».

 

« Cachez ce voile que je ne saurais voir ». Ou (encore) sur quelques incohérences de Mme Badinter et sur la nécessité de penser de façon moins sommaire le rapport relativisme / universalisme.

Pour ne pas trop mélanger les genres, je reviens donc dans ce nouveau post sur les propos de Mme Badinter dans Le Monde de ce jour (édition papier),

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2016/04/02/elisabeth-badinter-une-partie-de-la-gauche-a-baisse-la-garde-devant-le-communautarisme_4894360_3232.html

pour tenter d’en approfondir un peu certains aspects.

En particulier en ce qui concerne la question du rapport relativisme/universalisme.

« La gauche est coupée en deux pour des raisons idéologiques respectables et des motivations politiques qui le sont moins. Ma génération a été élevée au lait du relativisme culturel de Claude Lévi-Strauss, qui nous apprit à nous défier du péché d’ethnocentrisme, à penser qu’aucune culture n’était supérieure aux autres.

Dans les années 1980, le différentialisme philosophique, largement porté par les féministes américaines, est venu renforcer cette vision du monde. Les universalistes, Simone de Beauvoir en tête, pensaient que les ressemblances entre les hommes et les femmes primaient sur leurs différences. Dans les années 1980, les différentialistes insistaient au contraire sur leurs dissemblances. La collusion du relativisme culturel et du différentialisme fut dramatique et contribua à la remise en cause de l’universalité des droits de l’homme ».

Comment ne pas être d’accord avec cette approche, surtout quand on a constaté pendant des années, en classes de terminale, l’emprise du « tout se vaut », question du relativisme sur laquelle j’ai pour ma part constamment fait travailler mes élèves, et qui peut aboutir en effet à la justification de l’injustifiable (excision, polygamie…), à la tolérance de l’intolérable.

Mais il faudrait tout de même revenir un peu sur quelques-unes des raisons qui constituent la genèse « du relativisme culturel de Claude Lévi-Strauss, qui nous apprit à nous défier du péché d’ethnocentrisme ».

On le sait, le travail de Levi-Strauss commence sur le terrain en Amérique du Sud, et la connaissance qu’il a de ces contrées et de leur histoire lui a fait toucher du doigt les ravages d’un certain « universalisme » occidental, celui-là même qui aboutit à la disparition quasi-totale – y compris physique – de nombre de groupes ethniques, civilisations, langues, cultures.

Plutôt que de revenir sur l’histoire de la conquête du Nouveau Monde, je renverrai à deux films récents, El Abrazo de la Serpiente, de Ciro Guerra, et surtout au magnifique documentaire du génial Patricio Guzmán, El Botón de Nácar (Le bouton de nacre).

http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=19555983&cfilm=229167.html

Tous deux nous content l’anéantissement organisé des peuplades et des cultures indiennes, dont ne demeurent de nos jours, dans les cas des indiens de Patagonie, que des individus qui se comptent sur les doigts d’une main.

Ceci parce que, en reprenant le propos de Mme Badinter, certains ont pensé, du XVIème au XXIème siècle, que les cultures ne se valent pas et qu’il serait faux de penser (comme le fait pour elle « une partie de la gauche ») « que nous n’avons rien à leur imposer » (sic).

On le sait, une certaine façon « d’imposer » l’universalisme occidental, en dépit d’exceptions magnifiques comme Bartolomé de Las Casas, est à l’origine de ce qui constituait, pour lui, le péché mortel impardonnable de l’anéantissement des Indiens, dont 80% ont disparu des suites de cette « imposition ».

Certes, les maladies y furent pour beaucoup. Mais le christianisme est, depuis ses origines, porteur d’une ambition « universaliste ». Et, là encore, en dépit d’exceptions magnifiques (œuvre des communautés jésuites au Paraguay, travail de Matteo Ricci en Chine, etc.), force est d’avouer que, le plus souvent, ce projet universaliste s’est traduit par « l’imposition » de vêtements, de coutumes, de préceptes alimentaires, de langues, par une logique de conversion forcée, « imposée ».

Il faut tout de même le rappeler à Mme Badinter.

En dépit de ses carences en effet critiquables, Lévi-Strauss, grâce à son concept « d’ethnocentrisme », nous a au moins fait comprendre que ce genre « d’imposition » n’était peut-être pas la meilleure méthode pour atteindre une convivialité sans violence …

Ce n’est certes pas en intimant à autrui l’ordre de changer son alimentation, ses vêtements, en méprisant sa langue et sa culture, que celui qui s’en pense le détenteur fera apprécier en quoi que ce soit les « valeurs universelles » qu’il se fait fort d’exhiber.

Pour avoir pendant quelques années essayé de travailler sur la non-violence dans un milieu particulièrement conflictuel, je peux même affirmer que ce genre de stratégie n’aboutira qu’au rejet et à la violence.

Or, même si le christianisme a, par la force des choses, revu à la baisse ses prétentions universalistes, il est inquiétant de voir que d’autres prennent sa place en prétendant imposer vêtements, nourriture dans les cantines, en méprisant des langues qui n’ont pratiquement pas de place dans l’enseignement alors qu’elles pourraient représenter une force et une richesse considérables pour la compréhension du monde contemporain, etc. etc.

Tout le cocktail de la violence est en place. Mieux, il semble délibérément entretenu.

Est-ce à dire pour autant qu’il faudrait renoncer aux « valeurs universelles » dont est, malgré tout, porteur notre Occident  (c’est-à-dire notre civilisation gréco-latine, judéo-chrétienne et islamique, telle qu’elle s’est laïcisée sous l’influence des Lumières, etc. – en passant, jouer, explicitement ou implicitement, avec le « choc des civilisations » n’a aucun sens : cela fait bien longtemps que l’islam fait partie de l’Occident. Depuis des siècles l’Occident porte en lui bien des héritages, dont celui de l’Islam, qui, comme les autres, a contribué à la formulation des « Droits de l’homme ») ?

Certes pas ! Il y a bien sûr de l’inacceptable. Il y a de l’intolérable, et cela doit être dit, répété et critiqué sans marque de « phobie » (cf. posts précédents).

Mais, si on veut sortir des manichéismes et des simplismes sommaires, on est en droit de penser que chaque culture et chaque civilisation porte en elle à la fois le profitable à la communauté humaine et l’intolérable, l’universel au cœur du particulier.

Mais il faut garder en mémoire l’apologue de la paille et de la poutre :

Loin d’être en position de surplomb et de donneur de leçons, notre Occident a aussi à renouer avec cet accueil des valeurs universelles d’autrui qui lui a permis de constituer sa civilisation.

Certes, la situation de la femme telle qu’elle est actuellement imposée par une certaine interprétation de la théologie musulmane est intolérable.

Mais le prurit qu’a une certaine idéologie « occidentale » depuis des siècles de répandre partout un certain universalisme douteux, en « imposant » les conversions par la force, en colonisant les terres et les esprits d’autrui, en lui « imposant » des codes vestimentaires, alimentaires ou autres est loin d’être propice au développement de l’universalisme véritable, celui qui se construit par le respect, le dialogue, le discernement et la lente intégration apaisée des valeurs de soi et d’autrui dans un patrimoine commun.

Et cela aussi est intolérable.

Les valeurs de respect, de l’homme, de la femme, les valeurs de la démocratie sont présentes au cœur de la culture musulmane, comme des autres cultures. Et un dialogue de gens civilisés peut aider les intellectuels et les herméneutes à les dégager, contre ceux qui refusent cette civilisation. Tout comme cela doit encore se faire dans les autres cultures, qui sont loin de pouvoir revendiquer la perfection sur tous ces plans.

À l’évidence, une certaine façon « d’imposer » à l’ancienne un universalisme de hussard ou de « missionnaire » au pire sens du terme, comme s’évertuent à le faire Mme Badinter, Mme Fourest qui lui sert de référence ( !), ou bien d’autres, ne peut être que tragiquement contre-productive. Les résultats en sont d’ores et déjà visibles tous les jours à travers les frustrations, les humiliations, les stigmatisations diverses, le ressentiment et l’agressivité qu’elles suscitent.

Ce n’est en aucun cas le moyen de lutter contre la radicalisation et la violence.

Report du post précédent (je le reproduis tel quel):

Concernant les propos d’Élisabeth Badinter publiés dans Le Monde:

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2016/04/02/elisabeth-badinter-une-partie-de-la-gauche-a-baisse-la-garde-devant-le-communautarisme_4894360_3232.html

Mon « commentaire » à cet article (il a fini par passer, tout de même) :

Depuis bien des lustres, même s’ils peuvent penser, je suppose, que le string ou la mini-jupe sont la marque de la soumission de la femme au regard des hommes, aucun pape ne prétend régenter la façon de s’habiller des personnes adultes. Ils laissent désormais ce ridicule aux ayatollahs et aux intellectuel(le)s de « gauche ». Bravo!

Bien que mes derniers posts :

De la critique à la phobie. À propos de déclarations récentes de Mme Badinter et M. Valls et d’une dérive sémantique pas si innocente qu’elle le paraît.

s’opposent aux allégations de Mme Badinter, il m’est arrivé de lui reconnaître de la pertinence, en particulier en ce qui concerne la question centrale du consentement lors des débats sur la loi Vallaud-Belkacem concernant la prostitution :

Prostitution, aliénation, consentement, mères porteuses… Quelques méditations terminologiques autant que péripatéticiennes avec Elisabeth Badinter, Sylviane Agacinsky, René Frydman et bien d’autres.

Et tout en étant en grande partie d’accord avec les remarques de bon sens de son dernier entretien publié dans Le Monde concernant la montée on ne peut plus évidente de certaines formes d’intégrisme (encore faudrait-il distinguer intégrisme et djihadisme…) j’ai donc bien du mal à comprendre comment le principe de « libre disposition » du corps propre qu’elle invoque à propos des prostituées dans son article « Prostitution : L’État n’a pas à légiférer sur l’activité sexuelle des individus » (Le Monde du 20.11.13) :

« Leur interdire de faire ce qu’elles veulent avec leur corps serait revenir sur un acquis du féminisme qui est la lutte pour la libre disposition de son corps. Même si c’est une minorité de femmes. Ce n’est pas une affaire de quantité mais de principe »

pourrait ne plus être valable quand il s’agit de la façon de s’habiller des musulmanes !

Et pourquoi un État, qui « n’a pas à légiférer sur l’activité sexuelle des individus », aurait à le faire en ce qui concerne leur façon de se vêtir…

Qu’il y ait des abus d’autorité et des manipulations du consentement en ce qui concerne le choix du vêtement, tout comme dans le cas de la prostitution, dont Mme Badinter défend pourtant la liberté « de principe » – position avec laquelle je m’accorde – personne ne le nie.

Et ce type d’abus doit être dénoncé et combattu.

Mais considérer que des personnes ne sont pas en droit de choisir leur habillement (ou leur activité, fût-elle la prostitution) c’est les considérer, devant la loi, comme des personnes mineures ou des débiles mentaux.

Or, la première chose à faire si on entend travailler à la libération de qui que ce soit, c’est de commencer par considérer que cette personne est majeure. Le paternalisme condescendant de celui ou celle qui considère les musulmanes comme des êtres mineurs ou des débiles est une grave erreur, et une insulte.

Pour ma part, je suis totalement indifférent en ce qui concerne les questions vestimentaires. Je ne suis ni pour ni contre le voile, le sari, le string, la mini-jupe ou quoi que ce soit d’autre.

Et je n’ai aucune envie de passer mon temps à exiger des autres qu’ils se justifient des raisons pour lesquelles ils portent ou ne portent pas tel vêtement.

Il me suffit de les considérer comme des adultes. Et leurs choix d’adultes, même s’ils peuvent me déplaire ou parfois me choquer, ne me regardent pas. C’est tout simplement une question de respect.

Je me permets donc de reproduire encore ce que j’écrivais dans un post précédent, puisque nous continuons à être confrontés aux mêmes incohérences :

À propos de « l’Iranien » de Mehran Tamadon. De la laïcité et du port du voile à l’université.

« Bien sûr, quelque féministe laïque (laïcarde ?) bien connue m’opposera l’argument on ne peut plus classique de la contrainte ou de la « manipulation du consentement ».
L’argument a certes sa pertinence. Il est d’ailleurs pris en compte par la loi d’octobre 2010, même s’il ne concerne pas non plus le hijab, n’en déplaise aux nostalgiques de l’extension de la loi :

« Art. 225-4-10.-Le fait pour toute personne d’imposer à une ou plusieurs autres personnes de dissimuler leur visage par menace, violence, contrainte, abus d’autorité ou abus de pouvoir, en raison de leur sexe, est puni d’un an d’emprisonnement et de 30 000 € d’amende. Lorsque le fait est commis au préjudice d’un mineur, les peines sont portées à deux ans d’emprisonnement et à 60 000 € d’amende. ».

De tels abus d’autorité ou abus de pouvoir sont certes indéniables, et doivent être légitimement sanctionnés. Il est aussi capital de sensibiliser à leur existence possible : personne n’a le droit de me contraindre y compris en ce qui concerne ma façon de m’habiller.

De m’obliger à porter le voile, la robe safran ou le tee shirt du Che donc, si je ne le désire pas. Ni de m’obliger à ne pas les porter si je le désire.

Mais sur ce point délicat du consentement, il conviendrait d’avancer avec un peu plus de subtilité qu’on ne le fait habituellement.

J’avais évoqué cette question il y a quelques mois :

Prostitution, aliénation, consentement, mères porteuses… Quelques méditations terminologiques autant que péripatéticiennes avec Elisabeth Badinter, Sylviane Agacinsky, René Frydman et bien d’autres.

Je crois qu’on pourrait rappeler à ce sujet quelques-unes des citations que j’avais utilisées :

« Leur interdire de faire ce qu’elles veulent avec leur corps serait revenir sur un acquis du féminisme qui est la lutte pour la libre disposition de son corps. Même si c’est une minorité de femmes. Ce n’est pas une affaire de quantité mais de principe », disait Élisabeth Badinter.

Cela ne vaudrait-il pas non plus pour la façon de s’habiller ?
Devrait-on être amené à considérer comme immatures ou débiles des personnes sous le prétexte que leur consentement pourrait être manipulé en ce qui concerne leur façon de s’habiller ?
Car, pour paraphraser ce que je disais à l’époque à propos du « principe de consentement » :

« Le seul cas, à ma connaissance, où le consentement n’est pas présumé, outre le cas de déficience mentale attestée, concerne la minorité, car le ‘’mineur’’, par définition, est considéré juridiquement comme ne possédant pas une pleine faculté de consentement.

[ajout du 15/02: d’où l’une des justifications possibles de la loi du 15 mars 2004, sur le port des signes religieux « dans les écoles, collèges et lycées », qui, par définition, accueillent essentiellement des personnes mineures]

« Le mineur qui n’a pas atteint l’âge de la majorité pénale est présumé irresponsable » (La responsabilité pénale des mineurs, sur http://www.senat.fr).
D’où un certain malaise de ma part de voir une catégorie de population apparemment privée a priori par certains de la « présomption du consentement », ce qui équivaut à une réduction de ces personnes à la déficience ou à la minorité ».

« Sans doute toutes les femmes qui portent le voile sont-elles à ranger dans la catégorie des déficientes mentales ou des immatures, avec sœur Emmanuelle du Caire, Térésa de Calcutta, ainsi que tous ceux qui portent l’habit religieux, comme Matthieu Ricard, Gandhi, le pape ou le Dalaï-lama », me suggère Stultitia.

Soit.

« Et sans doute la féministe en question est-elle l’une des rares à manifester ce degré de maturité que tout être normalement constitué lui envie ».

Soit.

Pour ma part, je préfère m’en tenir aux remarques que j’évoquais dans le post cité :

« Laissons sur ce point le dernier mot à Ruwen Ogien, (toujours cité par Frédéric Joignot):
« Sous prétexte qu’il peut quelquefois être invoqué dans des situations de domination, faut-il renoncer à faire du consentement un critère du juste dans les relations entre personnes, sexuelles y compris ? Le coût moral et politique serait, à mon avis, trop élevé. Ne pas tenir compte de l’opinion d’une personne sous prétexte qu’elle n’est pas suffisamment libre, informée et rationnelle demande à être sérieusement justifié dans une société démocratique. »
Et au commentaire qu’en donne Frédéric Joignot lui-même :
« [Ruwen Ogien] pose la question : quelle instance morale, quelle procédure acceptable permet d’établir qu’une personne n’a pas choisi de son plein gré alors qu’elle l’affirme ? Est-il possible d’exclure la personne de cette décision sans lui porter tort ? N’est-ce pas la traiter de façon condescendante et humiliante ? « Qui décidera qu’elle consent sans consentir ? demande Ruwen Ogien. Un collège de sociologues ou de métaphysiciens capables de distinguer l’acte irrationnel de l’action consentie ? N’est-ce pas une injustice aussi grave que de violenter quelqu’un en prétendant qu’il y consent ? »

« Peut-être donc faudrait-il confier l’évaluation du consentement à un collège de mollahs, qu’ils soient laïcards ou partisans de la théocratie ? » suggère Stultitia à titre de conclusion.

PS: Étonnante vidéo, après l’article, où l’on entend Pierre Bergé décréter, en répétant des poncifs et sophismes à la Fourest: « Un voile c’est une prison ». Mais qui affirme par ailleurs que la location d’un ventre de femme n’est pas différente de « la location de ses bras pour travailler à l’usine ».

http://www.lepoint.fr/societe/pma-pour-pierre-berge-payer-un-ouvrier-ou-une-mere-porteuse-c-est-la-meme-chose-17-12-2012-1602815_23.php

Outre que je doute de sa connaissance du travail en usine et de l’exploitation qu’il peut susciter, se pourrait-il qu’il ne soit pas au courant des conditions auxquelles sont soumises les indiennes, thaïlandaises, etc. qui pratiquent la GPA pour des couples occidentaux fortunés ? Pour elles, l’exploitation et la prison sont une réalité bien peu comparable avec le voile…

ajout du 05/04:

D’excellentes remarques, avec lesquelles je suis tout-à-fait d’accord:

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2016/04/05/la-crispation-sur-le-voile-ne-saurait-se-substituer-a-une-politique-d-emancipation-universaliste_4895682_3232.html

ajout du 06/04:

Encore quelques remarques de bon sens:

http://www.liberation.fr/debats/2016/04/05/le-voile-pas-plus-alienant-que-la-minijupe-par-esther-benbassa_1444176

ajout du 07/04:

et un débat intéressant (à partir de 12mn 45) :

http://www.tv-replay.fr/redirection/06-04-16/28-minutes-arte-11504797.html

ajout du 11/04:

Cet excellent article de Rachid Benzine:

http://abonnes.lemonde.fr/religions/article/2016/04/11/non-les-musulmans-de-france-ne-sont-pas-tous-salafistes_4899688_1653130.html

et celui d’Abdennour Bidar:

http://abonnes.lemonde.fr/religions/article/2016/04/11/fermons-les-ecoles-et-mosquees-qui-sont-aux-mains-des-extremistes_4899686_1653130.html

Cela fait du bien d’entendre de belles voix musulmanes, qui défont les caricatures du « prêt à penser » sur l’islam.

Bon premier avril, Madame Rossignol !

Stultitia est furieuse ce matin :

« Marre des atteintes à la laïcité » me dit-elle.

« Je sors ce matin, et je tombe sur un curé en col romain, accompagné d’une bonne sœur voilée. Tu te rends compte : non seulement la sœur fait, à l’évidence, preuve de soumission, voire d’apologie militante de l’esclavage consenti, mais le prêtre par son col exhibe, lui aussi de façon militante à n’en pas douter, son inféodation ultramontaine à un État étranger : le Vatican, combien de divisions ?

Laurence Rossignol que fais-tu donc ?

[Stultitia fait bien sûr allusion aux récentes déclarations du ministre des familles, de l’enfance et des droits des femmes :

http://abonnes.lemonde.fr/societe/article/2016/03/31/laurence-rossignol-les-negres-et-le-voile_4892777_3224.html ]

Mais ce n’est pas tout : quelques centaines de mètres plus loin, voilà que je croise deux lurons, l’un portant un tee-shirt du Che, l’autre exhibant la devise ‘’ Ni Dieu ni maître ‘’. Des militants encore, bien sûr ! Et pour compléter le tableau, un homme me dépasse, couvert d’une kippa !

Mais jusques à quand nos rues devront-elles être les supports de la propagande religieuse, gauchiste, anarchiste, athée, capitaliste… Sans parler bien sûr de nos médias.

Au secours Laurence, au secours !

Et puis tous ces gens tatoués ! Ne savent-ils donc pas – et pourquoi Laurence n’est-elle pas là pour le leur rappeler – que le tatouage est un signe traditionnel bien attesté de l’esclavage ? »

[Stultitia, fort érudite comme chacun sait, fait allusion ici à une pratique répandue dans l’Antiquité :

« Dans l’Athènes antique, les esclaves sont systématiquement tatoués d’une chouette ou dans certains cas d’un vaisseau de guerre sur le front, afin qu’ils restent reconnaissables en tout lieu et de façon permanente. Les Romains héritent à leur tour de la pratique du tatouage, toujours dans une utilisation punitive. Les esclaves sont marqués par un tatouage plus discret que chez les Grecs : au lieu d’un dessin de chouette, les Romains tatouent la première lettre du nom de famille du maître entre les deux yeux des esclaves ». Wikipédia, article « Tatouage ».

Le même article mentionnant plus loin les pratiques de

« différents groupes du crime organisé usent du tatouage de façon symbolique. C’est le cas, par exemple, des yakuzas au Japon, des voleurs dans la loi de la mafia russe ou encore des membres des Maras au Salvador. Ces trois organisations ont recours au tatouage forcé sur certains de leurs membres, dans certains cas pour des raisons punitives »].

« Et que dire donc du piercing, lui aussi marque d’esclavage consenti ! Des anneaux et des chaînes … Réveille-toi donc, Laurence ! »

[Sur ce point encore, l’érudition tous azimuts de Stultitia fait allusion à des pratiques bien attestées, en particulier dans la Bible :

« Dans Exode 21:6, le perçage de l’oreille est une marque d’esclavage avec asservissement à perpétuité ou d’affranchissement conditionné librement consenti par l’interprétation du verset 5. 5 Mais si le serviteur déclare: «J’aime mon maître, ma femme et mes enfants, je renonce à partir libre», 6 alors le maître prendra Dieu à témoin et fera approcher l’homme du battant de la porte ou de son montant et lui percera l’oreille avec un poinçon et cet homme sera son esclave pour toujours. » dit encore Wikipédia (article « Piercing »)].

« Sans parler de toutes celles et ceux qui se transforment sans vergogne en esclaves consentant(e)s de la publicité en se faisant femmes et hommes sandwiches au bénéfice du capital des multinationales du vêtement ou de la chaussure ! Et dire qu’on se presse pour en exhiber les marques…

Laurence, où es-tu donc ?»

Quoi qu’ayant du mal à rivaliser avec des remarques tellement érudites, j’essaie tant bien que mal de la calmer :

« Tout cela n’a pas grande importance », lui dis-je. « On ne peut stigmatiser tout le monde : il est donc normal et de bonne guerre (cf. remarques sur René Girard et le « Bouc Émissaire »dans une « réponse » de mon post précédent) de se concentrer sur les musulmans bien sûr, cela va de soi, et en l’occurrence sur le voile qui ne peut être, bien entendu, qu’une manifestation d’arriération mentale autant que de militantisme politique. Puisqu’à l’évidence et après moult études approfondies, nous dit notre ministre, ‘’ces femmes sont pour beaucoup d’entre elles des militantes de l’islam politique’’ ».

« Tiens donc ! – réplique derechef Stultitia – Il serait un peu simpliste de leur faire porter à elles seules le chapeau. Car dans quel orifice notre ministre introduit-elle le thermomètre qui lui permet d’évaluer le degré de militance politique ? Et qu’est-ce qui lui permet d’affirmer que mon porteur de col romain, du tee-shirt du Che, ou encore que M. Zemmour, M. Onfray, Mme Fourest etc. seraient moins « militants » que Fatima, notre voisine qui porte le voile, mais n’a jamais voulu entendre parler de politique ? »

J’avoue qu’il m’est difficile de répondre à un tel argument. Pas plus que Stultitia, je n’ai en effet de renseignements sur le dit orifice, que Mme Rossignol doit, elle, connaître sans aucun doute.

Je rends donc les armes : « Soit. Que proposes-tu, alors ? »

«Il ne faut pas s’arrêter en chemin – répond-elle -. Il faut oser aller plus loin que Laurence Rossignol et prôner la neutralité absolue ! Voilà la laïcité, la vraie, la seule ! À commencer par l’apparence vestimentaire. Et le contrôle permanent de cette neutralité par les forces de l’ordre. Plus de tee-shirt à l’effigie de quiconque, plus de devises sur les vêtements ou les chaussures, plus de kippa, plus de voile, etc. Vive l’uniforme ! Dans le fond, c’est le vieux Mao qui avait raison. C’est bien cela que notre ministre doit mettre en œuvre ».

Quelque peu intimidé, j’avance toutefois : « Cela risque d’être bien compliqué, car une telle conception de la neutralité va devoir dépasser le simple domaine vestimentaire. Pense donc : nos jours fériés dont beaucoup ont une référence religieuse, nos jours de la semaine et nos mois païens, notre chronologie qui se réfère à « l’ère chrétienne », nos prénoms et jusqu’à nos noms de famille, il faudrait donc « neutraliser » tout ça !

Car quand je dis que « les vacances de Pâque(s) commencent un mercredi du mois de mars, je fais dans la même phrase référence au judaïsme, au christianisme, et aux dieux païens Mars et Mercure !

Et si je parle de François, Manuel, Najat, Myriam, Laurence, je suis encore dans le religieux. Et plus encore si je mentionne quelques noms de famille comme Elie Cohen, Marwan Mohammed, ou Jean Luc Lemoine…  Comment s’en sortir ? À moins de verser dans le genre d’éducation particulièrement élaborée que propose Fleur Pèlerin (Pèlerin, un si beau patronyme…) qui considère que la culture est ce qui permet « de construire un discours critique sur les religions ou les pratiques religieuses ». L’agnosticisme et l’athéisme étant selon toute apparence des croyances miraculeusement épargnées par la nécessité de la critique… »

Mais l’argument ne démonte pas les velléités de Stultitia, qui continue de plus belle :

 » Mais nous sommes désormais à l’ère numérique : profitons-en pour laisser tomber toutes ces vieilleries ! Ce sera de plus un gain pour la gestion informatique de nos données : cela fait bien longtemps que nous sommes des numéros pour la sécurité sociale, les banques, etc. Quel est donc le problème ? Plus de François Lepape, plus de Mohammed Benali, plus de Sarah Lévy, mais la magnifique neutralité laïque des nombres : le matricule 07 33 853 675, le 05 83 524 232, ou le 04 25 863 428 etc… Cela aurait de plus l’avantage de faire travailler la mémoire, ce qui est essentiel à notre époque guettée par l’Alzheimer ».

[pour ne pas complexifier plus encore le débat, je n’ose émettre la remarque qu’un tel pythagorisme, qui divinise le nombre, s’apparente fort à une religion et se révèle donc bien peu laïque. Mais passons…]

« Et pour ce qui est des datations on pourra compter depuis le « Grand Boum » (le terme Big Bang relevant bien sûr de l’impérialisme linguistique américain…), continue-t-elle. Nous serions donc en l’année 13 798 000 253 652 après GB. Rien de plus simple et de plus universel. Et donc de plus laïque. Plus rien à faire du 22 Adar II 5776, de 2016 après J.C ou de 1437 après l’Hégire. Tout le monde sera d’accord.

Pour ce qui est des jours de la semaine et des mois : jour 1 ; jour 2, etc. suivi du numéro du mois ».

[Je fais ici remarquer que nommer ainsi les jours de la semaine peut se révéler encore conflictuel, car cela correspond au calendrier hébraïque, qui nomme les jours selon l’ordre de la Création dans la Genèse, ainsi qu’au calendrier liturgique latin, que suit encore le portugais, etc.]

Qu’à cela ne tienne ! Stultitia, qui dans sa grande érudition avait prévu l’objection, trouve aussitôt la parade : pour sauvegarder la neutralité laïque, on utilisera quelque artifice, tel que le numéro de la semaine suivi du nombre du jour : cela donnerait pour aujourd’hui 13 (semaine)-01 (jour)-04 (mois)-13 798 000 253 652 (année après GB).

Bien sûr, plus de jours fériés en fonction des fêtes religieuses, mais là encore, un calendrier numérisé avec des fêtes parfaitement neutres, dont l’intervalle serait calculé au mieux en fonction des nécessités de repos de tous : outre les jours de congé hebdomadaire, on aurait donc : fête 1, fête 2, fête 3, etc.

Projet enthousiasmant, n’est-il pas ? Elle en a dans la tête, ma chère Stultitia. Au moins autant que Laurence ou que Fleur, faut pas croire !

Ainsi pourrait-on enfin surmonter les affres de tant d’ « habitus » rétrogrades,

[Habitus : Sociologie: le terme d’habitus désigne les « manières d’être » communes à plusieurs personnes de même origine ou de même culture, et qui procèdent de l’incorporation par l’individu des pratiques et des normes véhiculées par leur groupe d’appartenance. Cf. N. Elias et P. Bourdieu ». La philosophie de A à Z, Hatier 2011]

ceux-là même qui nous poussent à tant de communautarismes religieux comme irréligieux et nous éloignent tellement de la splendeur neutre, purement numérique des valeurs universelles.

C’est du moins l’avis de Stultitia.

J’avoue que, pour ma part, je reste encore dubitatif…

Pour un lecteur d’Orwell et d’Huxley, outre le contre sens (cf. dans une « réponse » du post précédent les références aux articles de Jean Baubérot et Pierre Tournemire), entendre prêcher l’uniformité et l’universalisme abstrait au nom de la laïcité me paraît avoir un certain air de déjà-vu.

http://www.laligue24.org/images/stories/environnement/C32dessin4.jpg

Peut-être est-ce parce que je suis plus âgé que Stultitia…

[Cf. aussi sur le sujet :

À propos de « l’Iranien » de Mehran Tamadon. De la laïcité et du port du voile à l’université.

et les différents visages possibles des ayatollahs,

ainsi que quelques remarques d’Annie Ernaux sur le voile. Féministe de longue date, elle a tout de même une vision un peu moins sommaire et plus attrayante de la laïcité que celle que s’efforcent de nous proposer Mme Rossignol et sa disciple exaltée Stultitia (vers 8mn40) :

http://www.arte.tv/magazine/28minutes/fr/annie-ernaux-pourquoi-le-mythe-bresilien-seffondre-28minutes

Mais je vous laisse. Je dois aller voir des amis dans le Tarn et Garonne, à Lavilledieu du Temple (qui deviendra donc en Novlangue Lavillechose du Truc). Mais il faut que je fasse un arrêt au passage à Machin-Gaudens (les nombreuses références aux saints et aux saintes dans notre toponymie si peu laïque devant bien être remplacés par quelque chose, tout de même!).

Bon premier avril, donc Madame Rossignol. À propos, le poisson ne serait-il pas un symbole chrétien ?

PS : encore de bons articles à méditer :

http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/03/25/marwan-mohammed-la-tentation-separatiste_4889973_3232.html

http://abonnes.lemonde.fr/societe/article/2016/04/01/nacira-guenif-souilamas-non-l-islamisme-n-est-pas-le-probleme-des-musulmans_4893897_3224.html

2 avril : ouf ! J’allais en venir à douter. Mais après les débordements d’hier, Stultitia a retrouvé le sérieux et la dignité qui la caractérisent. Ainsi que sa créativité en passe de devenir légendaire.

Pensez ! Elle vient d’inventer la faithpride (fierté de la foi). Il s’agirait d’une journée de rencontre festive de toutes les religions, avec chants, concerts, chars, etc…

Un peu comme la « fessepride » dont elle s’inspirerait (ne pensez pas à mal, c’est un clin d’œil : Stultitia a été depuis ses origines une fervente admiratrice de la gaypride).

On y verrait défiler ensemble, bras dessus, bras dessous, des bouddhistes, avec ou sans robe safran, des juifs, avec ou sans kippa, des catholiques, avec ou sans col romain, des protestants, des musulmans et musulmanes, avec ou sans voile, des parsis, des hindouistes, etc…etc…

Tout un monde joyeux et coloré qui montrerait les richesses de ce qu’a toujours été la culture, n’en déplaise à certains : un chatoiement de diversité.

Et ceci sous les yeux des ayatollahs divers, intégristes religieux et laïcards de tous bords qui bien sûr observeraient tout ça avec une componction et une réprobation tout ecclésiastique.

N’est-ce pas, Mme Pèlerin, Mme Rossignol, Mr. Valls…

En attendant l’invention à venir de bien d’autres « prides » tout aussi imaginatives et colorées…

Affaire à suivre, donc…

Avertissement: Même il s’agit sur le fond du même débat, je renvoie mes remarques sur les propos d’Élisabeth Badinter dans un post suivant, pour ne pas trop mélanger les genres et les personnes. Une partie des « réponses » ci-dessous, rédigées avant ce renvoi, se rapportent donc au post suivant.

 

D’une désinhibition de l’islamophobie. De ses origines et de ses conséquences. Réflexion sur une erreur de méthodologie et un sophisme de Caroline Fourest.

Il me semble nécessaire, pour tenter d’éclaircir encore les présupposés de débats de plus en plus nauséabonds par bien des aspects, de revenir une fois de plus à des remarques de terminologie et de méthode.

Et en particulier à la question du retour sur le devant de la scène d’un terme désormais omniprésent et étonnamment désinhibé, celui d’islamophobie.

Je m’appuierai essentiellement dans ce post sur l’excellent travail d’Alain Ruscio,
http://orientxxi.info/magazine/islamophobie-un-mot-un-mal-plus-que-centenaires,1155
jusqu’à le « piller », je le reconnais sans honte, car il est difficile de faire mieux que lui sur le sujet. Je lui adresse mes remerciements.

Il convient cependant de repartir d’un moment déterminant de l’histoire récente du terme islamophobie en France, moment qui confère sa tonalité à l’essentiel du débat actuel.
C’est en effet avec Tirs croisés. La laïcité à l’épreuve des intégrismes juif, chrétien et musulman, Calmann-Lévy 2003, que commence une nouvelle donne de l’histoire du terme, dont les querelles actuelles sont les héritières.

Pour les auteures (Caroline Fourest et Fiammetta Venner)

Le mot “islamophobie” a été pensé par les islamistes pour piéger le débat et détourner l’antiracisme au profit de leur lutte contre le blasphème. Il est urgent de ne plus l’employer pour combattre à nouveau le racisme et non la critique laïque de l’islam. (de la recension du livre par les auteures, dans la revue ProChoix n°26-27, Automne-hiver 2003).
http://www.prochoix.org/frameset/26/islamophobie26.html

On comprend la raison, en soi louable, d’une telle intention des auteures :
Comme je l’ai rappelé dans mes posts du 30 janvier et du 23 février, les islamistes de tous bords exhibent en effet à l’envi l’accusation d’islamophobie pour se poser en martyrs de l’Occident chaque fois qu’un penseur se permet de critiquer la situation des droits de l’homme, de la femme, des homosexuels etc. dans des régimes qui prétendent se fonder sur l’islam. Penseur y compris musulman, ce dernier étant alors considéré comme un traitre ou un « vendu », selon la bonne vielle phraséologie totalitaire.

La supercherie est en soi fort classique. J’ai eu il y a quelques années un élève particulièrement insupportable auquel j’ai été un jour contraint, à mon corps défendant mais il ne restait plus que cette solution, d’infliger quelques heures de « colle ». Il s’est aussitôt exclamé : « Monsieur, vous êtes raciste ! ». Car il se trouvait qu’il était noir. J’ai eu beau lui expliquer que ce n’était pas spécialement mon problème, étant donné entre autres le patchwork de mes origines, rien n’y faisait.
Ma critique de son attitude ne pouvait bien évidemment provenir que de mon racisme.

Ainsi en va-t-il aussi, comme je le disais dans les posts précédents, du « chantage » à l’accusation d’antisémitisme que connaissent bien tous ceux qui récusent la politique palestinienne de certains dirigeants israéliens, etc.

Dénoncer les pratiques de tels islamistes est donc indispensable, et c’est à ce niveau que l’initiative de Fourest et Venner est bien évidemment positive.

Le problème, c’est qu’on ne voit pas en quoi (comme je le disais encore) le fait de dénoncer l’instrumentalisation que certains font des termes racisme et antisémitisme devrait aboutir au sophisme qui estimerait que ces mots ayant « été pensés » (…) pour piéger le débat », il serait « urgent de ne plus les employer ».

[Sophisme : Logique. Raisonnement apparemment valide, c’est-à-dire conforme aux règles de la logique, et néanmoins incorrect. (La philosophie de A à Z)].

Pour ma part, comme je l’ai dit, le mot « islamophobie » conserve sa valeur pour signifier …. ce qu’il signifie, comme le précise le rapport du Conseil de l’Europe de 2005 sur L’islamophobie et ses conséquences pour les jeunes (2005) :

« il s’agit de l’ensemble des actes de discrimination ou de violence contre des institutions ou des individus en raison de leur appartenance, réelle ou supposée, à l’islam. Ces actes sont également légitimés par des idéologies et des discours incitant à l’hostilité et au rejet des musulmans. »
https://book.coe.int/eur/fr/jeunesse-autres-publications/3348-l-islamophobie-et-ses-consequences-pour-les-jeunes.html

Et, s’il est en effet « urgent » que les penseurs et les politiques distinguent radicalement la critique et l’islamophobie, et ne se réclament pas de ce dernier terme (cf. post du 30/01), ce mot doit absolument demeurer pour désigner et dénoncer cette réalité bien tangible à laquelle nous sommes quotidiennement confrontés .

Car en dépit de certains dénis, caractéristiques jusqu’ici d’orientations politiques bien connues, le racisme existe, tout comme l’antisémitisme. Il continue d’être urgent de les nommer en « employant ces termes ».

Et on ne voit pas en vertu de quel privilège le mot « islamophobie », en dépit de son instrumentalisation, devrait faire exception, et son emploi disparaître.

Car contrairement à ce qu’affirment nos auteures ainsi que ceux qui s’en réclament (P. Bruckner, etc.)  le terme n’a bien sûr pas commencé avec cette instrumentalisation par les islamistes. Il exprime une réalité qui existait depuis bien longtemps, qui continue d’exister, et qui ne s’est même jamais mieux portée.

Or, sa négation, ou « l’urgence de ne plus l’employer » font providentiellement l’affaire de ceux qui ont besoin de ce sauf-conduit pour légitimer une levée des inhibitions hélas elle aussi bien classique (cf. par ex. mes posts du 17 nov. Et 18 déc. 2015).

« Quand je déclare que l’islam est la religion la plus con, je m’accroche, et je n’ai pas peur de me faire traiter d’islamophobe. Car vous savez bien que cette accusation est un coup monté des islamistes. Un « délit d’opinion, analogue à ce qui se faisait jadis dans l’Union soviétique contre les ennemis du peuple » (cf. citation de P. Bruckner dans l’article cité d’Alain Ruscio, ainsi que son article récent dont le lien figure dans une « réponse » du post précédent). Ou bien seriez-vous de ces pauvres demeurés qui ne savent pas encore que l’islamophobie est leur création ? D’éminentes sociologues, dont la compétence ne peut pas être mise en cause puisqu’on les voit en permanence sur les médias, l’ont pourtant démontré par a+b ! Ne vous rendez vous pas compte que votre ignorance fait le jeu des intégristes ?».

Et c’est ainsi que fleurissent dans les médias et sur le net des manifestations de plus en plus désinhibées.

Car pourquoi se priver ? Il suffit de renvoyer ceux qui les accuseraient d’islamophobie au statut de « soviétiques qui s’attaquent aux ennemis du peuple » (P. Bruckner), de suppôts de l’intégrisme, voire du djihadisme, tant qu’à faire, et le tour est joué ! CQFD…

Or, tout comme le racisme et l’antisémitisme, l’islamophobie existe bel et bien, n’en déplaise à nos intellectuel(le)s et à ceux qui profitent de leurs sophismes pour se défouler en toute tranquillité de conscience.

Dans un article du Monde, daté du 06 octobre 2006, l’historien de la laïcité Jean Baubérot opère d’ailleurs un rapprochement évident entre ces tendances :
(citation d’Alain Ruscio, art. mentionné plus haut) :

« Suit dans le même article un parallèle entre l’antisémitisme du temps de l’affaire Dreyfus et la montée de l’islamophobie au début du XXIe siècle : « De tels stéréotypes sont permanents : seuls changent les minorités qu’ils transforment en boucs émissaires. La lutte contre l’intolérance ne dispense pas de la lutte contre la bêtise haineuse ».

[ajout 03/03: lien à l’article de J. Baubérot:

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2006/10/05/non-aux-propos-stereotypes-par-jean-bauberot_820274_3232.html

dont la pertinence continue à éclaircir les situations actuelles…]

Car, comme l’antisémitisme, l’islamophobie constitue une tendance de fond d’une certaine pensée « française » qu’il serait dangereux de sous-estimer.

Ses manifestations passées, telles que nous les présente Alain Ruscio, sont étonnamment proches d’un triste florilège qu’on pourrait établir sur la base d’une lecture quotidienne d’internet et des réseaux sociaux :

« contrairement à une vulgate répandue, il [le terme islamophobie] est plus que centenaire. La première utilisation du mot retrouvée date de 1910. Elle figure sous la plume d’un certain Alain Quellien, aujourd’hui oublié. Il proposait une définition d’une surprenante modernité :
« L’islamophobie : il y a toujours eu, et il y a encore, un préjugé contre l’islam répandu chez les peuples de civilisation occidentale et chrétienne. Pour d’aucuns, le musulman est l’ennemi naturel et irréconciliable du chrétien et de l’Européen, l’islamisme [en note : à l’époque synonyme d’islam] est la négation de la civilisation, et la barbarie, la mauvaise foi et la cruauté sont tout ce qu’on peut attendre de mieux des mahométans ».
La politique musulmane dans l’Afrique occidentale française, Paris, Émile Larose.

Ou encore :

« Il revenait à Ernest Renan de synthétiser tout l’esprit d’une époque :
« L’islam est la plus complète négation de l’Europe. L’islam est le dédain de la science, la suppression de la société civile, c’est l’épouvantable simplicité de l’esprit sémitique, rétrécissant le cerveau humain, le fermant à toute idée délicate, à tout sentiment fin, à toute recherche rationnelle, pour le mettre en face d’une éternelle tautologie : “Dieu est Dieu ».
La réforme intellectuelle et morale, Paris, Michel Lévy Frères, 1871. ». Idem.ibid.

Un siècle et demi après, les choses n’ont pas beaucoup changé, semble-t-il, dans l’esprit de certains. À quand une étude sociologique sérieuse sur les insanités diverses répandues dans les médias comme sur internet ?

Comme je l’ai dit dans mon post précédent, je pense pour ma part que le « collectif » se trompe lorsqu’il accuse Kamel Daoud d’épouser « une islamophobie devenue majoritaire».

Même si sa critique légitime d’un certain, ou de certains, islam(s) puisse être bien évidemment récupérée par des nuées d’islamophobes bon teint, à l’affut de la moindre occasion.

Mais qui n’est pas sujet à récupération ? Ces lignes mêmes le seront sans doute de quelque façon quelque part…

Il faut cependant en être conscient, et ne pas s’enfermer dans le déni : tout comme le djihadisme, l’islamophobie constitue en France un danger considérable, comme l’antisémitisme, son frère jumeau, dont il serait difficile de nier les dégâts dans l’Histoire.

Cela ne doit pas bien sûr arrêter le travail difficile et ingrat d’une critique respectueuse, compétente et informée, travail qui devrait être celui de tout penseur mais aussi de tout citoyen, qu’il s’agisse de religion, de politique, ou de tout autre composante de la vie de la Cité.

En font donc partie certaines mises au point qui me paraissent nécessaires, comme celle-ci.

Car il est dangereux de laisser subsister des erreurs et des sophismes qui polluent gravement les discours, comme c’est le cas des errements qui caractérisent actuellement la notion d’islamophobie.

Nul ne met en question le danger considérable que représentent le djihadisme et autres interprétations qui défigurent l’islam.

Mais un autre danger considérable se manifeste ici et maintenant, en France et en Europe: celui de joindre notre voix, par défauts d’analyses et de discernement, à celles qui feront que demain, le premier tour d’une élection présidentielle sera probablement remporté par une personne capable de comparer la présence de musulmans sur notre sol à l’occupation hitlérienne, alors même que la dite personne s’affiche lors de cérémonies en compagnie de nazis affirmés.

La probabilité d’une telle honte fait peu à peu son chemin, tant la levée des inhibitions est désormais manifeste.

Souvenons nous tout de même que les élections législatives allemandes de novembre 1932, qui ont amené Hitler au pouvoir, ont été remportées par le NSDAP, le parti national socialiste (Nazi), avec 33,1% des suffrages.

Il y a peut être des choses qu’il vaut mieux ne pas prendre à la légère.

Comme nous l’a montré Viktor Klemperer (Lti, la langue du Troisième Reich), la manipulation du vocabulaire en fait partie.

 

Ajout 13/03:

Lien à l’article bien documenté de Thomas Piketty:

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2016/03/12/l-europe-devient-elle-islamophobe_4881590_3232.html

Ajout du 18/03:

Quelques rapides remarques à propos d’un article qui m’a surpris par des affirmations qui me paraissent quelque peu spécieuses :

http://www.liberation.fr/debats/2016/03/14/radicalisations-et-islamophobie-le-roi-est-nu_1439535

D’autant plus que j’éprouve un grand respect pour les auteurs, en dépit de quelques interrogations sur certaines allégations encore récentes de Gilles Kepel, lorsqu’il prévoyait il y a à peine quelques années le déclin de l’islamisme…

Ma première remarque concerne des phrases telles que :

‘’«Radicalisation» comme «islamophobie» constituent des mots écrans qui obnubilent notre recherche en sciences humaines (…) Le corollaire de la dilution du jihadisme dans la radicalisation est la peur de «l’islamophobie» : l’analyse critique du domaine islamique est devenue, pour les nouveaux inquisiteurs, haram – «péché et interdit»’’.

Il me semble au contraire que, loin de constituer un « mot écran », le terme « islamophobie » à condition de le débarrasser du sophisme dénoncé ci-dessus, représente un vocable indispensable pour nommer de façon précise ce dont il est difficile de nier l’existence, telle qu’elle se manifeste entre autres dans les discours du FN ou de Trump, la montée de Pegida confirmée par celle de l’AFD, etc.

Bien sûr, il convient aussi de le distinguer de la critique légitime de certains aspects de l’islam (cf. mon post du 30/01) qui n’a certes aucune raison d’être frappée du « haram ».

Mais, encore une fois, c’est ici le respect de la signification des termes et non la confusion qui permettra le libre développement de « la recherche en science humaines », qui, sans cela, risquerait de passer à côté de phénomènes bien attestés : montée de l’islamophobie d’une part, dévoiement de l’islam de l’autre.

La seconde remarque concerne le différend entre les auteurs et Olivier Roy à propos de ce que ce dernier nomme, de façon à mon sens pertinente, « l’islamisation de la radicalité ».

Si en effet cette expression ne doit pas « dilue(r) dans la généralité un phénomène dont il interdit de penser la spécificité – fût-ce de manière comparative », ni occulter les différentes formes – à étudier bien sûr de façon précise  – de ce qui continue à être une caractéristique de certaines formes de l’islam, en quoi faudrait-il pour autant l’évacuer, alors que tant d’indices semblent montrer qu’elle permet elle aussi de désigner un phénomène qui se manifeste effectivement, en particulier chez nombre de « convertis » pour lesquels le besoin de radicalité précède selon toute probabilité la référence à un  « islam » qui demeure bien méconnu et bien problématique ?

[parmi nombre d’enquêtes similaires, cf. encore aujourd’hui:

http://abonnes.lemonde.fr/police-justice/article/2016/03/17/a-orleans-le-djihad-pour-tuer-l-ennui_4884442_1653578.html  ]

Sur ces point encore, comme pour ce qui est de « l’affaire Kamel Daoud », ne faudrait-il pas sortir d’une stérile opposition entre les « procès en sorcellerie » des uns et ceux des autres, en vue de favoriser l’abord analytique de phénomènes qui se caractérisent par une diversité telle qu’elle nécessite des approches différentes mais complémentaires ?

Encore et toujours quelques précisions terminologiques. À propos de « l’affaire » Kamel Daoud.

Me sentant de plus en plus mal à l’aise devant la tonalité dominante des interminables litanies de « réactions » qui accompagnent désormais tout article qui aborde de quelque façon la question de l’islam (le plus souvent amalgamée à celle des réfugiés, la collusion régulière de ces deux thèmes témoignant déjà d’une ambiguïté certaine, comme s’il allait de soi que tous les réfugiés étaient musulmans…), je rajoute quelques précisions terminologiques à mon post du 30/01 :

De la critique à la phobie. À propos de déclarations récentes de Mme Badinter et M. Valls et d’une dérive sémantique pas si innocente qu’elle le paraît.

De la même manière qu’il me paraît nécessaire que nos « intellectuels », et surtout nos politiques, fassent donc l’effort de distinguer clairement, dans leurs déclarations, la critique légitime de la phobie, la situation générale de l’opinion telle qu’elle se présente par les temps qui courent me paraît rendre indispensables d’autres précisions.

Elles ne rajouteraient que quelques mots et ne prendraient que quelques secondes à ceux qui rédigent des textes ou déclarations sur ce qui touche à l’islam, et auraient l’avantage, en levant d’emblée de dangereuses ambiguïtés, de désamorcer bien des discussions aussi stériles qu’inutiles.

1) L’islam ou les islams ?

La première de ces ambigüités touche au maniement du terme « islam » lui-même. Bien sûr, il est commode, pour aller plus vite, de parler d’islam, comme on parle de judaïsme, de christianisme, d’athéisme, etc. Et, lorsque les circonstances ne posent pas de problème particulier, il est vrai que de telles conventions terminologiques quelque peu rudimentaires peuvent suffire et se révéler pratiques.

Le problème est que, dans la situation conflictuelle qui est en ce moment la nôtre, ce terme devrait toujours être accompagné de précisions supplémentaires.

Car toute généralisation s’avère dangereuse.

Imaginerait-on, dans une discussion à propos des XVème et XVIème siècles européens, d’utiliser sans plus le terme « christianisme », alors que le mot recouvre, à cette époque en particulier, une multitude de mouvements, qui s’en réclament en l’interprétant de façons très différentes, le plus souvent antagonistes ?

De même, les occidentaux qui parlent commodément « d’hindouisme » et de « bouddhisme » sont-ils conscients de la multitude d’écoles, souvent très diverses, que recouvrent ces termes ?

Et qu’en est-il lorsqu’on parle d’athéisme ! Qu’y a-t-il de commun entre l’athéisme de Camus et celui de Staline ou de Pol Pot ?

Il ne faut donc pas être grand clerc en islamologie pour se rendre compte que le mot « islam » recouvre lui aussi une immense diversité d’approches et d’interprétations, diversité culturelle, historique, géographique, théologique. Chose qui est bien entendu confirmée par tous les connaisseurs tant soit peu sérieux de cette religion.

Dès lors, la première chose à faire, en bonne méthodologie, ne serait-elle pas de commencer par préciser de quoi on parle ?

Car ce qui peut suffire pour une discussion du café du Commerce par beau temps se révèle bien risqué et hasardeux lorsqu’on se trouve sur le pont en pleine tempête.

On peut certes penser – c’est mon cas – que le « collectif » qui fait la leçon à Kamel Daoud adopte à son égard un ton professoral et supérieur qui est un insupportable manque de respect vis-à-vis de la personnalité admirable et courageuse qu’il prétend sermonner.
http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/02/11/les-fantasmes-de-kamel-daoud_4863096_3232.html

Mais il faut reconnaître que certains arguments du dit « collectif » ne manquent pas de pertinence. Et rien n’empêche de les reprendre de façon pacifiée, sur un ton que je voudrais respectueux et bienveillant, j’oserais dire fraternel.

Car le fait de réduire « un espace regroupant plus d’un milliard d’habitants et s’étendant sur plusieurs milliers de kilomètres à une entité homogène », constitue selon toute évidence un contre sens.

Outre les distinctions connues du grand public (sunnisme, chiisme, etc.), qu’y a-t-il de commun, même dans un espace géographique et culturel plus restreint, entre la « théologie » d’un Mohamed Hammami et celle d’un Rachid Benzine, d’un Youssef Seddik, d’une Leila Ahmed ou de tant d’autres ? Peut-on, sans insulte grave, dont je pense Kamel Daoud incapable, accuser ces derniers, par exemple, d’entretenir dans ce qu’ils nous disent de l’islam, un « rapport à la femme » qui ferait que celle-ci est « est niée, refusée, tuée, voilée, enfermée ou possédée » ?

Et le fait que certaines tendances alimentent à l’évidence une telle vision de la femme justifie-t-il des généralisations qui transforment de façon hâtive et abusive ce type d’interprétation en « conviction partagée qui devient très visible chez l’islamiste » ?
http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/01/31/cologne-lieu-de-fantasmes_4856694_3232.html

Un tel glissement de l’islam à l’islamisme est en effet bien susceptible de faire le jeu de ceux qui n’attendent que ce genre de signal pour déverser sur les forums et les réseaux sociaux le genre de commentaires alors proprement islamophobes dont on observe avec stupeur la croissance décomplexée.

[Curieusement, le « collectif » tombe dans le même « glissement » : lorsqu’il est déclaré : « Certainement marqué par son expérience durant la guerre civile algérienne (1992-1999), Daoud ne s’embarrasse pas de nuances et fait des islamistes les promoteurs de cette logique de mort », la formulation est pour le moins ambigüe. Car les islamistes sont sans conteste les promoteurs de cette logique de mort. On ne voit pas en quoi Daoud devrait alors « s’embarrasser de nuances » pour les dénoncer comme il se doit. Ici, ce sont bien les auteurs du « collectif » qui opèrent un glissement bien ambigu, et confondent de façon fort douteuse « musulmans » et « islamistes »…].

On ne peut certes que louer le travail courageux de Kamel Daoud dans sa dénonciation des abus d’un certain islam. Pour ma part, j’estime indigne et illégitime de l’accuser, comme le fait le « collectif », d’épouser « une islamophobie devenue majoritaire ».

« L’islam est une belle religion selon l’homme qui la porte, mais j’aime que les religions soient un chemin vers un dieu et qu’y résonnent les pas d’un homme qui marche » (réponse de Kamel Daoud à Adam Shatz, Le Monde du 20/02/2016).

http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/02/20/kamel-daoud-et-les-fantasmes-de-cologne-retour-sur-une-polemique_4868849_3232.html?xtmc=daoud&xtcr=1

Mais il me semble difficile de nier certaines maladresses et réductions dans sa dénonciation, qui prêtent effectivement le flanc à de possibles récupérations islamophobes.

En particulier parce qu’il oublie, entre autres choses, de rappeler, à temps et à contretemps, que nombre de musulmanes et musulmans, femmes et hommes « qui marchent », se battent tout aussi courageusement, à l’intérieur de leur religion, pour sortir l’islam de ces ornières qui le défigurent.

De la même manière qu’il existe les Haredim et le judaïsme libéral, l’intégrisme catholique et le protestantisme libéral de Ferdinand Buisson, il existe une riche diversité de courants à l’intérieur de l’islam contemporain, en particulier ceux qui cherchent en ce moment en France et dans les pays francophones leur expression théologique, et qui ne peuvent être réduits à l’islamisme, encore moins au djihadisme. Ces courants ont plus que jamais besoin d’être soutenus face à un système médiatique qui les ignore et à une opinion publique portée à succomber une fois de plus à la constante historique tellement attestée de la recherche de boucs émissaires.

Quelques distinctions élémentaires, comme celle entre « islam » et «certaines interprétations de l’islam », qui se fait en deux secondes et trois mots, pourraient donc permettre à ceux qui interviennent sur le sujet de lever bien des ambiguïtés, et d’apaiser un climat qui a bien besoin de l’être.

2) Le respect de toutes les croyances.

Ces précautions indispensables, qui n’empêchent aucunement un abord critique quand il est nécessaire, permettraient aussi de parler d’une religion en respectant sa réalité et sa complexité, plutôt qu’en apportant de l’eau au moulin de ceux qui, de l’intérieur comme de l’extérieur, promeuvent sa construction fantasmatique et son approche névrotique et « phobique » (cf. post du 30 janvier).

Et c’est bien ce respect qui devrait être la caractéristique d’une approche française de la question des croyances, telle qu’elle est inscrite dans nos textes.

Car si la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, telle qu’elle est intégrée au préambule de la Constitution du 4 octobre 1958 précise que « nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi » (article 10), rejetant par-là même bien évidemment toute manifestation violente de type intégriste djihadiste, cette constitution elle-même précise dans son article 3 :
« La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances (…) ».

Il serait donc opportun de s’interroger pour savoir dans quelle mesure ce principe laïc de respect de « toutes les croyances » est vraiment effectif, et dans quelle mesure il transparaît dans nos discours, en particulier ceux de nos responsables politiques.

L’ombre de la phobie, qui s’étend sur les déclarations de certains, comme elle se répand sur les forums et réseaux sociaux de façon préoccupante, devrait nous inciter à relire nos textes fondateurs et notre Constitution, et à refaire du terme « respect » et de l’attitude qui le caractérise une composante essentielle de nos interventions.