« Apprendre le chemin de l’enfer, pour l’éviter », ou revenir enfin au politique. Réflexion sur « l’effondrement », avec Philippe Bihouix, Pablo Servigne et Raphaël Stevens.

Lors d’une recension d’Alan Weisman (post du 27/03/2014) j’avais évoqué cette réflexion de Machiavel, tirée d’une Lettre à Guichardin du 17 mai 1521 :

« Ils voudraient un prédicateur qui leur apprenne le chemin du paradis, et moi je voudrais en trouver un qui leur apprenne celui du diable […]. Je crois que ce serait la vraie manière d’aller au paradis que d’apprendre le chemin de l’enfer, pour l’éviter ».

Or, nos politiques continuent hélas de ressembler à ces prédicateurs qui, au lieu de « pourvoir et par digues et par levées », « d’organiser des forces » capables de résister aux catastrophes à venir, se contentent de quelques manifestations électoralistes à grand spectacle, montagnes médiatiques qui accouchent de souris parfaitement anecdotiques, incapables de répondre en profondeur aux défis posés par la « verità effettuale della cosa », ces réalités auxquelles nous avons à nous confronter.

Dans un post précédent,
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/11/04/quelques-breves-sur-le-mythe-de-la-croissance-verte-et-sur-la-necessite-denvisager-une-economie-de-leffondrement-et-sur-pasolini-les-homosexuels-les-femmes-et-les-scandales-d/

j’avais brièvement évoqué deux livres qui me paraissent essentiels, tous deux parus dans la collection « Anthropocène » des Éditions du Seuil : L’âge des low tech. Vers une civilisation techniquement soutenable, de Philippe Bihouix (2014), et Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, de Pablo Servigne et Raphaël Stevens (2015).

Ils font partie de ces réflexions qui nous ramènent à une approche authentiquement politique, au sens étymologique et machiavélien du terme, de souci et d’engagement pour le bien-être et la survie de la Cité, de la communauté des humains.

Je voudrais me risquer aujourd’hui à en présenter de façon un peu plus approfondie quelques éléments d’analyse et de synthèse « croisées », ces deux livres me paraissant aller dans une même direction.
Ces réflexions nécessairement sommaires et lacunaires ne pouvant évidemment pas se substituer à une lecture de ces ouvrages, tant ils demandent à être réfléchis, approfondis et discutés en détail.

Je prolongerai cet abord analytique des trois premières parties par une quatrième, non pas critique (car je manque des compétences requises pour émettre sur de tels sujets des critiques pertinentes), mais du moins « questionnante » et « interrogative », car il me semble que les diagnostics posés par les auteurs, et auxquels j’adhère pour l’essentiel, ne peuvent pas ne pas susciter dans l’esprit du citoyen lambda que je suis des interrogations auxquelles les ébauches de solutions proposées ne fournissent pas de réponses suffisantes.
(Les auteurs reconnaissant d’ailleurs avec honnêteté qu’ils ne présentent pas de « solutions », celles-ci étant encore à chercher, mais de simples ébauches de réflexion).

1. Urgence du retour au réel au-delà du déni :

Nous le savons bien, la Cop21 nous l’a rappelé à sa manière (sur laquelle on reviendra…), la situation de la planète est grave. Ou plutôt la situation de l’homme dans l’environnement tel qu’il l’a modelé sur cette planète et tel qu’il menace aujourd’hui de le transformer de manière inédite.

Plutôt que de faire une fois de plus la liste des symptômes, je voudrais simplement reproduire le « tableau de bord » que nous propose, en deux parties, le livre de P. Servigne et R. Stevens (je citerai désormais : S&S) aux pages 33 et 34 :

(cliquer pour agrandir)

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Ces graphiques manifestent que « de nombreux paramètres de nos sociétés et de notre impact sur la planète montrent une allure exponentielle » (S&S p. 32). Suit une énumération interminable (démographie, PIB, consommation d’eau et d’énergie, utilisation de fertilisants, concentration de gaz à effet de serre, taux d’extinction des espèces, etc. etc.).
Autant de développements exponentiels dont on sait qu’ils sont le fruit de « l’âge de la machine thermique et des technosciences » (S&S 35) qui ont remplacé les « sociétés agraires et artisanales » (id. ibid.).

Cet avènement d’un type de civilisation désormais en grande partie mondialisé a entraîné des progrès décisifs (dans le domaine de la santé, de l’alimentation, du confort, etc.) à l’origine de l’augmentation exponentielle de la population, et donc de la consommation et de l’impact que nous faisons subir à notre environnement.

Mais nous savons que ce régime de consommation croissante est intenable, du fait du caractère fini de nos ressources (énergies non renouvelables, minerais, matières premières, etc.). Une croissance infinie n’étant pas concevable dans un monde fini.

« De 1 milliard d’individus en 1830, nous sommes passés à 2 milliards en 1930. Puis, c’est l’accélération : il ne faut que 40 ans pour que la population double une fois de plus. Quatre milliards en 1970. Sept milliards aujourd’hui. En l’espace d’une vie, une personne née dans les années 1930 a donc vu la population passer de 2 milliards à 7 milliards ! Au cours du XXe siècle, la consommation d’énergie a été multipliée par 10, l’extraction de minéraux industriels par 27 et celle de matériaux de construction par 34. L’échelle et la vitesse des changements que nous provoquons sont sans précédent dans l’histoire » (S&S 36).

(à propos des matériaux de construction, cf. la recension de l’article « Tués pour du sable », dans mon post du 15/09/2015 :
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/09/15/quelques-breves-sur-lemigration-la-demographie-la-sagesse-cosmique-alejandro-et-julio-llamazares/

De plus, l’extrême complexité de notre civilisation a multiplié sa vulnérabilité d’une façon elle aussi exponentielle, sans précédent dans l’histoire de l’humanité : vulnérabilité des systèmes financiers, à la merci des crises, vulnérabilité des systèmes informatiques, à la merci de bugs ou d’attaques terroristes, vulnérabilité de notre agriculture de plus en plus dépendante de la mécanisation, de la chimie, de l’informatique, vulnérabilité de notre industrie et de nos technologies de pointe, vulnérabilité de nos réseaux d’interconnexions, etc.

« Au total, six millions de pièces sont nécessaires pour construire un Boeing 747. Pour assembler ses avions, Boeing fait appel à près de 6 500 fournisseurs basés dans plus de 100 pays et effectue environ 360 000 transactions commerciales chaque mois. Telle est l’incroyable complexité de notre monde moderne.
En l’espace de 50 ans, nous avons vécu une interconnexion globale de la plupart des régions du monde. L’information, la finance, le commerce et ses chaînes d’approvisionnement, le tourisme, ainsi que les infrastructures qui sous-tendent tous ces flux, tous ces systèmes se sont étroitement connectés
Pour le physicien Yaneer Bar-Yam, spécialiste en science des systèmes et directeur du New England Complex Systems Institute de Cambridge (États-Unis), ‘’une société en réseau se comporte comme un organisme multicellulaire’’ : la plupart des organes sont vitaux, on ne peut amputer une partie sans risquer la mort de l’organisme. Ce qu’a découvert ce chercheur, c’est que plus ces systèmes sont complexes, plus chaque organe devient vital pour l’ensemble de l’organisme. À l’échelle du monde, donc, tous les secteurs et toutes les régions de notre civilisation globalisée sont devenus interdépendants au point de ne pouvoir souffrir d’un effondrement sans provoquer le vacillement de l’ensemble du métaorganisme. Autrement dit, nos conditions de vie à ce moment et à cet endroit précis dépendent de ce qui s’est passé il y a peu à de nombreux endroits de la Terre. Ce qui laisse penser que, comme Bar-Yam le souligne, ‘’la civilisation [industrielle] est très vulnérable’’ » (S&S 107-108).

L’ensemble de ces éléments amène à penser que :

« Nous disposons aujourd’hui d’un immense faisceau de preuves et d’indices qui suggère que nous faisons face à des instabilités systémiques croissantes qui menacent sérieusement la capacité de certaines populations humaines – voire des humains dans leur ensemble – à se maintenir dans un environnement viable »(S&S 14).

Pour certains scientifiques comme James Lovelock par exemple (cité S&S 74), les bouleversements climatiques en particulier pourraient impacter considérablement l’avenir de l’espèce humaine : « Quoi qu’il en soit, si de tels bouleversements se produisent, peu d’habitants, parmi les milliards que compte la planète, devraient survivre ».

Pourtant, loin de susciter la réflexion féconde qui pourrait faire émerger des solutions, cette situation qui est la nôtre fait généralement l’objet d’un « déni collectif décomplexé qui caractérise si bien notre époque » (S&S 18).

« Le plus fascinant et le plus étrange dans la problématique des catastrophes est qu’il n’est pas rare que nous sachions ce qui se passe – et ce qui risque de se passer -, mais que nous n’y croyons pas. En effet, personne ne peut dire aujourd’hui qu’il manque des données scientifiques sur les constats alarmants ou que les médias n’en font pas assez mention. Mais, force est de constater que, pour la plupart des gens, ces informations ne sont pas crédibles. ‘’Nous tenons la catastrophe pour impossible dans le même temps où les données dont nous disposons nous la font tenir pour vraisemblable et même certaine ou quasi certaine. […] Ce n’est pas l’incertitude, scientifique ou non, qui est l’obstacle, c’est l’impossibilité de croire que le pire va arriver’’. » (S&S 222. La citation est de J.P. Dupuy, Pour un catastrophisme éclairé, Paris, Seuil, 2002, p. 142-143).

Le premier travail essentiel à accomplir sera donc celui de « dénier le déni », de considérer la réalité en face, non pour en désespérer, mais pour nous donner les moyens d’affronter le plus sereinement et raisonnablement possible les bouleversements considérables, et les probabilités croissantes de catastrophes que suppose, de façon mathématique, un tel état des lieux.

Ce que J. P. Dupuy nomme donc le « catastrophisme éclairé », ou nos auteurs la « collapsologie » (du latin collapsus, ‘’qui est tombé d’un seul bloc’’).

« Le but n’est pas de nourrir le simple plaisir scientifique d’accumulation des connaissances, mais plutôt de nous éclairer sur ce qui nous arrive et qui pourrait nous arriver, c’est-à-dire de donner un sens aux événements. C’est aussi et surtout une manière de traiter le sujet avec le plus de sérieux possible pour pouvoir discuter sereinement des politiques à mettre en place dans une telle perspective » (S&S 20).

En quoi pourraient donc consister de telles « politiques » ?

2. On passe au vert et on recommence, ou le mythe de la « croissance verte ».

« Les limites de notre civilisation sont imposées par les quantités de ressources dites ‘’stock’’, par définition non renouvelables (énergies fossiles et minerais) » (S&S 38).

Ce constat de bon sens est pourtant loin d’être partagé. La Cop21 en particulier nous a offert le spectacle – prévisible –
http://petrole.blog.lemonde.fr/2015/05/25/le-climat-cest-cuit-pourquoi-la-conference-climatique-de-paris-sera-un-succes/
d’une multitude d’industriels et de chefs d’État « bien intentionnés », qui pensent qu’il suffirait de quelques mesurettes visant à réguler de façon minimale et par ailleurs peu contraignante la hausse de la température et de « passer au vert » pour maintenir ou retrouver cette idyllique croissance qui a fait jusqu’à aujourd’hui le confort d’une bonne partie de l’humanité. Et aussi, bien sûr, le grand profit du capital. Industriels et chefs d’État ou autres ministres qui, bien évidemment, se positionnent tous désormais sur ce « créneau porteur », les premier ne tarissant pas de publicité (la Cop21 a été à ce niveau une bonne opération marketing…), les seconds de démagogie.

Hélas, la situation semble un brin plus complexe.

Penchons-nous un peu pour commencer sur la notion de « taux de retour énergétique » :

« Le bon sens veut que, dans une entreprise d’extraction, la quantité d’énergie que l’on récolte soit supérieure à l’énergie investie. Logique. Si on récolte moins que ce qu’on investit, cela ne vaut pas la peine de creuser. Ce rapport entre l’énergie produite et l’énergie investie s’appelle le taux de retour énergétique (TRE ou ERoEI en anglais pour Energy Return on Energy Invested).
« C’est un point absolument crucial. Après un effort d’extraction, c’est le surplus d’énergie qui permet le développement d’une civilisation. Au début du XXe siècle, le pétrole étasunien avait un fantastique TRE de 100:1 (pour une unité d’énergie investie, on en récupérait 100). On creusait à peine, le pétrole giclait. En 1990, il n’était plus que de 35:1, et aujourd’hui, il est d’environ 11 :1. À titre de comparaison, le TRE moyen de la production mondiale de pétrole conventionnel se situe entre 10:1 et 20: l (…)
Le concept de TRE ne s’applique pas qu’aux énergies fossiles. Pour obtenir de l’énergie d’une éolienne par exemple, il faut d’abord dépenser de l’énergie pour rassembler tous les matériaux qui servent à leur fabrication, puis les fabriquer, les installer et les entretenir. Aux États-Unis, le solaire à concentration (les grands miroirs dans le désert) offrirait un rendement autour de 1,6:1. Le photovoltaïque en Espagne, autour de 2,5:1. Quant à l’éolien, il afficherait un bilan à première vue plus encourageant d’environ 18:1. Malheureusement, ces chiffres ne tiennent pas compte du caractère intermittent de ce type d’énergie et de la nécessité d’y adosser un système de stockage ou une centrale électrique thermique. Si on tient compte de cela, le TRE des éoliennes redescendrait à 3,8:1. Seule l’hydroélectricité offrirait un rendement confortable situé entre 35:1 et 49:1. Mais outre le fait que ce type de production perturbe sérieusement les habitats naturels, une étude récente a montré que les 3 700 projets en cours ou planifiés dans le monde n’augmenteraient la production électrique mondiale que de 2 % (de 16 à 18 %).
En résumé, les énergies renouvelables n’ont pas assez de puissance pour compenser le déclin des énergies fossiles, et il n’y a pas assez d’énergies fossiles (et de minerais) pour développer massivement les énergies renouvelables de façon à compenser le déclin annoncé des énergies fossiles. Comme le résume Gail Tverberg, actuaire et spécialiste de l’économie de l’énergie, « on nous dit que les renouvelables vont nous sauver, mais c’est un mensonge. L’éolien et le solaire photovoltaïque font autant partie de notre système basé sur les énergies fossiles que n’importe quelle autre source d’électricité ».
(S&S 53-54).

Approche partagée et complétée par l’ingénieur spécialiste des métaux Philippe Bihouix :

« Si vous interrogez des spécialistes des métaux, la plupart vous diront qu’il n’y a pas de problème fondamental. Certes la qualité des minerais – leur concentration en métal est en forte baisse (cuivre, zinc, plomb…), avec l’épuisement des grandes mines à forte teneur en métal. Mais il suffira de creuser plus profond, d’extraire plus de minerai de moindre qualité. « Toute chose égale par ailleurs », donc, il n’y a pas de risque de pénurie. Cependant, il faudra dépenser plus d’énergie par tonne de métal produite : et c’est là que les ennuis commencent » (L’âge des low tech, je citerai « LT », p.63).
(…)
« Pour en revenir à la question métallique, des énergies fossiles moins accessibles entraînent également un besoin accru en métaux : il suffit de comparer un simple puits texan avec son homologue deep offshore, gigantesque plateforme métallique entourée d’une nuée de bateaux de ravitaillement, d’hélicoptères » (LT 65).
(…)
« Mauvaise nouvelle, c’est également le cas pour les énergies renouvelables, qui font massivement appel aux ressources métalliques, et des plus rares, comme le néodyme et le dysprosium dans les aimants permanents pour les génératrices d’éoliennes, le gallium, l’indium, le sélénium, le cadmium ou le tellure pour les panneaux photovoltaïques à haut rendement (technologies CIGS ou Cd-Te), le cuivre qui est utilisé en quantité plus importante par unité d’énergie produite (LT 66).
(…)
Nous pourrions nous permettre des tensions sur l’une ou l’autre des ressources, énergie ou métaux. Mais le défi est que nous devons maintenant y faire face à peu près en même temps : plus d’énergie nécessaire pour les métaux moins concentrés, plus de métaux nécessaires pour une énergie moins accessible. Le pic de pétrole sera donc vraisemblablement accompagné ou suivi d’un pic de tout, un «peak everything» (LT 66-67).

Et ce n’est pas non plus le poncif incantatoire à la mode de «l’économie circulaire » qui règlera la question, car le recyclage, bien sûr indispensable, est loin d’être la panacée rêvée:

« Bien sûr, il y a une autre différence entre l’énergie et les métaux: ceux-ci, une fois extraits, ne sont pas perdus comme les énergies fossiles parties en fumée. Il suffirait donc de les recycler indéfiniment, une fois extraite la quantité adéquate (mais laquelle ?) de métaux nécessaires à notre société. Même si, en réalité, en vertu du second principe de la thermodynamique, on en dissipe toujours un peu, que ce soit au moment du recyclage lui-même (la perte au feu) ou pendant l’usage (la pièce de monnaie qui s’use imperceptiblement au fil du temps, car « le fer et le cuivre se vont usant et consumant par le seul attouchement des mains de l’homme»).
Malheureusement, il existe des limites physiques, techniques et sociétales au recyclage dans un monde aussi technicisé que le nôtre. D’abord, certains matériaux, comme les polymères thermodurcissables (polyuréthanes par exemple), ne peuvent tout simplement pas être refondus. D’autres, comme les emballages alimentaires ou médicaux, sont souillés et inexploitables.
Ensuite, la complexité des produits, des composants (dizaines de métaux différents dans un téléphone portable ou un ordinateur) et des matières (milliers d’alliages métalliques différents, mélanges de plastiques et d’additifs, matériaux composites) nous empêche d’identifier, de séparer et de récupérer facilement les matières premières. Ainsi du nickel, pourtant facilement repérable (aciers inoxydables) et assez coûteux, qui n’est recyclé correctement qu’à 55%. 15% sont bien captés et recyclés, mais perdus « fonctionnellement » ou avec « dégradation de l’usage » car ils ont été noyés dans de l’acier carbone de bas de gamme, tandis que 35 % sont égarés entre mise en décharge et incinération. En trois cycles d’utilisation, on perd donc de l’ordre de 80 % de la ressource. Et il s’agit d’un métal plutôt bien recyclé, le pourcentage de récupération ne dépassant pas 25 % pour la plupart des « petits » métaux.
Enfin, pour une part non négligeable, les métaux font également l’objet d’usages dispersifs, donc non recyclables. Ils sont utilisés comme pigments dans les encres et les peintures, comme fertilisants, additifs dans les verres et les plastiques, pesticides (…)
Perte par dispersion (à la source), perte mécanique (la boîte de conserve, l’agrafe et le stylo partis en décharge), perte fonctionnelle (par recyclage inefficace), perte entropique (marginale) : tel est notre destin, le cercle vertueux du recyclage est percé de partout, et à chaque « cycle » de consommation on perd de manière définitive une partie des ressources » (LT 69).

Bien évidemment, tout ceci remet radicalement en question l’idée d’une « croissance verte» telle que la voudraient nos politiques et nos entrepreneurs capitalistes, qui souhaiteraient retrouver des taux de croissance aptes à satisfaire leurs électorats pour les premiers, et, pour les seconds, la perspective d’immenses champs d’éoliennes et de panneaux photovoltaïques à renouveler tous les 30 ou 50 ans, histoire de faire tourner les usines et de continuer à engranger les profits.

« Les technologies que nous espérons salvatrices ne font qu’ajouter à ces difficultés. En misant sur le tout-technologique pour notre lutte contre le changement climatique, nous risquons fort de créer de nouvelles pénuries (elles-mêmes nécessitant un recours accru à l’énergie) et d’accélérer ainsi le système de manière involontaire. Car les « technologies vertes » sont généralement basées sur des nouvelles technologies, des métaux moins répandus et contribuent à la complexité des produits, donc à la difficulté du recyclage. Prenons quelques exemples.
Pour réduire de quelques grammes les émissions de C02 par kilomètre, sans renoncer ni à la taille ni aux performances (principalement la vitesse et la résistance au choc) des véhicules, la seule solution, en dehors du rendement du moteur lui-même, est de les alléger. Pour cela, on utilise des aciers de haute performance, toujours plus complexes, alliés avec de petites quantités de métaux non ferreux (manganèse, vanadium, niobium, titane…): non seulement ceux-ci ne sont plus récupérables en fin de vie (et sont recyclés en acier carbone pour armatures à béton du bâtiment), mais le niveau attendu de « pureté » des alliages est tel qu’il est nécessaire d’y employer des aciers de première fonte.
(…)
Pour développer les énergies renouvelables de manière significative, sans remise en cause de nos exigences en termes de continuité de service, il serait (sera ?) nécessaire de relier les milliers d’éoliennes, de « fermes » photovoltaïques et de dispositifs de stockage (dans les batteries de véhicules, sous forme de méthane, d’hydrogène, etc.) par des smart grids (réseaux intelligents) afin de permettre à tout instant l’équilibre entre une offre erratique et intermittente et une demande variable, avec des consommateurs qui seront connectés par des compteurs eux aussi « intelligents » et communicants (Linky d’ERDF, en phase pilote) permettant d’effacer la demande. Un tel macrosystème technique sera basé sur de très nombreux équipements high tech, bourrés d’électronique et de métaux rares » (LT 71-72).
(…)
« Indéniablement nous pouvons, et devons, développer les énergies renouvelables. Mais ne nous imaginons pas qu’elles pourront remplacer les énergies fossiles et nous permettront de maintenir la débauche énergétique actuelle. Les promoteurs de projets titanesques qui font régulièrement la une des grands journaux et magazines, selon plusieurs variantes comme Desertec ou le plan B « Wind Water Sun » de Mark Z. Jacobson de l’université Stanford, font pourtant semblant d’y croire.
Desertec propose l’installation, d’ici 2050, de vingt centrales solaires à concentration (CSP) dans le Sahara, afin de produire 700 TWh (milliards de kWh) par an (13 % de la consommation électrique européenne actuelle). Et ce pour 400 milliards d’euros, inclus les lignes à haute tension. Ce qui en fait une électricité à peu près aussi chère que celle de l’EPR de Flamanville (avec 8,5 milliards d’euros pour 13 TWh/an, selon les dernières annonces), ce qui n’est pas peu dire. D’ailleurs, preuve de la viabilité économique bien incertaine du projet, la plupart des industriels partenaires s’en sont récemment retirés, mais les beaux effets d’annonce n’en sont pas moins restés dans notre inconscient collectif.
Certes, un quadrilatère de quelques dizaines ou centaines de kilomètres de côté dans le Sahara pourrait fournir toute l’électricité mondiale, mais ces calculs de coin de table ne veulent rien dire. Pour produire les 22000 TWh de la consommation électrique mondiale (en 2011), il faudrait installer l’équivalent de cinq cents années de production actuelle de panneaux solaires (ou, plus modestement, cent vingt années pour la consommation électrique européenne) ! Sans oublier qu’au bout de quarante ans au plus, il faudrait tout recommencer, étant donné la durée de vie des panneaux photovoltaïques. Et qui passerait le balai à chaque tempête de sable sur les dizaines de milliers de kilomètres carrés de panneaux?
Encore faut-il ne pas confondre électricité mondiale et énergie mondiale: je vous passe les assommants calculs (ne pas confondre énergie primaire et énergie finale, comparer les rendements des moteurs thermiques et électriques…), mais il faudrait alors au bas mot deux mille années de production de panneaux solaires. Bien sûr, je suis un peu de mauvaise foi, car on peut faire de la croissance (verte) des capacités de production, par exemple les décupler (on l’a déjà largement fait par le passé) ou les centupler. Mais quel défi industriel, tellement improbable ! Il faudrait commencer par construire des usines d’usines de panneaux, des bases logistiques monstrueuses… sans parler, surtout, de la disponibilité en métaux, en matériaux synthétiques, issus du pétrole et difficilement recyclables.
« Wind Water Sun » propose de couvrir les besoins en énergie de l’ensemble du monde, uniquement avec des renouvelables, d’ici 2030. Pour cela, il faudrait installer 3,8 millions d’éoliennes de 5 MW et 89000 centrales solaires de 300 MW chacune (on admirera la précision toute mathématique des chiffres). En s’y mettant en 2015, il faudrait donc installer en quinze ans 19000 GW d’éoliennes: sachant que l’on en a installé 40 GW au plus par an ces cinq dernières années, il s’agirait tout bonnement de multiplier par trente la capacité de production et d’installation actuelle. M. Jacobson n’a manifestement jamais mis les pieds dans une usine, et ne sait pas qu’il faut aussi de l’acier, du ciment, des résines polyuréthanes, des terres rares et du cuivre, des bateaux et des grues, entre autres, pour fabriquer et installer une belle éolienne «propre».

[À ce propos, quelle est d’ailleurs à ce jour la proportion des éoliennes et des panneaux solaires fabriqués dans des usines tournant aux énergies renouvelables et non au charbon ou au pétrole ?]

« Et comment ne pas mentionner des technologies enthousiastes comme l’énergie des vagues et de la houle, tel le système Pelamis (un boudin de 150 m de long pour 750 kW de puissance, soit une production annuelle d’environ 2,7 GWh, millions de kWh). Pour produire l’équivalent d’un seul réacteur nucléaire (8 TWh), il faudrait installer la bagatelle de 3000 boudins, dans 75 fermes océaniques de 130 hectares chacune. Nos derniers marins pêcheurs vont devoir apprendre à slalomer, et prière de ne pas rire, car certaines de ces solutions « innovantes », comme les hydroliennes, sont en test, avec de l’argent public.
Il existe des scénarios plus sérieux, bien sûr, comme négaWatt pour la France, dont l’immense mérite est de commencer par questionner le besoin, et de projeter une baisse significative de la consommation énergétique à l’horizon 2050. La production de 200 TWh en éolien et 90 TWh en solaire photovoltaïque, en complément d’une exploitation forte et systématique de la biomasse, reste cependant un objectif très ambitieux (à comparer à la production mondiale actuelle, de l’ordre de 450 TWh et 60 TWh respectivement).
Bref, que l’on se le dise : éolien, solaire, biogaz, biomasse, biocarburants, algues ou bactéries modifiées (…) hydrogène, méthanation, quels que soient les technologies, les générations ou les vecteurs, nous serons rattrapés par un des facteurs physiques : impossible recyclage des matériaux (on installe d’ailleurs aujourd’hui des éoliennes et des panneaux solaires à base de matériaux que l’on ne sait pas recycler), disponibilité des métaux, consommation de surfaces, ou intermittence et rendements trop faibles. Les différentes énergies renouvelables ne posent pas forcément de problème en tant que telles – mieux vaut probablement une éolienne qu’un générateur de même puissance au diesel – mais c’est l’échelle à laquelle certains imaginent pouvoir en disposer qui est irréaliste. Le déploiement généralisé du bon mix d’énergies renouvelables reste à penser et ne pourra répondre que difficilement à certains usages. En particulier, la question des transports et celle du stockage (et donc de la capacité à adapter la production à la demande très variable) n’ont pas de réponse satisfaisante, avec un besoin en métaux irréaliste (batteries) ou des pertes de rendement trop grandes (gazéification et méthanation). Il n’y a pas assez de lithium sur terre pour équiper un parc de plusieurs centaines de millions de véhicules électriques, et pas assez de platine pour un parc équivalent de véhicules à hydrogène. Et rappelons, une bonne fois pour toutes, que l’hydrogène n’est pas une source d’énergie, mais seulement un vecteur. Nul doute que le pétrole, et surtout le charbon, sont encore là pour longtemps. Même si ce n’est pas une bonne nouvelle… » (LT 75-79)
(…)
« Enfin, il faut garder en tête que les besoins s’emballent, notamment sous l’effet du « rattrapage » des pays « émergents et de l’effet démographique. C’est bien de gagner quelques points ou dizaines de points de pourcentage sur le rendement d’un procédé industriel. Mais, en parallèle, la consommation de charbon ou d’aluminium a augmenté de 60% en dix ans. D’une manière ou d’une autre, il va falloir changer de braquet » (LT 79-80).

Et ce n’est certes pas le mirage de la « robotisation » – délire à la mode et nouveau déni du « peak everything » – qui permettra de le faire :
http://abonnes.lemonde.fr/robotique/article/2016/01/03/robotisation-generale_4841007_4620106.html

Cf. encore, sur la « mystification » de la « croissance verte », ces deux articles, parmi d’autres, du même Philippe Bihouix :
http://rue89bordeaux.com/2015/09/du-mythe-de-la-croissance-verte-a-un-monde-post-croissance/
http://www.reporterre.net/La-croissance-verte-est-une-mystification-absolue

Ce n’est donc pas de la « croissance verte » qu’on peut attendre la résolution de nos problèmes. Elle présente même un danger certain, considérable, de fournir un alibi qui substituerait à la « croissance carbonée », responsable des ravages que nous savons, une croissance « présentable » (du moins à très court terme), parce que non carbonée, alors qu’étendue à l’échelle de l’humanité elle ne ferait que poursuivre et même accélérer l’épuisement irrémédiable à moyen terme de nos dernières ressources.

Et l’on entrevoit déjà combien la frénésie d’investissement dans ce genre de croissance soi-disant propre ou « écoresponsable » promet, après quelques lendemains très lucratifs pour certains (toujours les mêmes, bien sûr…), des surlendemains qui ne peuvent que tragiquement déchanter.

On pourrait faire ici un parallèle avec la « révolution verte », laquelle, partant d’une nécessité compréhensible d’assurer à court terme les besoins alimentaires des humains dans l’après-guerre, a rendu rapidement possible l’explosion démographique exponentielle à l’origine, certes des « trente glorieuses » de la croissance, mais aussi des problèmes majeurs de surexploitation des ressources et de bouleversements climatiques et environnementaux que nous connaissons aujourd’hui.

Cf. là-dessus :
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/03/27/politique-demagogie-demographie-une-petite-recension-dalan-weisman-compte-a-rebours-jusquou-pourrons-nous-etre-trop-nombreux-sur-terre/

3. Organiser une décroissance viable plutôt que subir un effondrement catastrophique.

Si donc la « croissance verte », nouveau « must » tellement invoqué, se révèle illusoire et surtout conçue pour maintenir quelques temps encore les bénéfices, politiques ou économiques, de certains (« Après nous le déluge »…) plutôt que pour assurer à l’ensemble des êtres humains un avenir durable, quelles peuvent être les solutions viables ?

Là encore, nos auteurs s’accordent sur la seule alternative envisageable, celle de la décroissance, afin de stabiliser puis d’inverser le plus rapidement possible la série d’exponentielles mentionnées plus haut.

Et ceci consiste tout simplement à anticiper et organiser de façon volontaire et raisonnée ce que nous serons autrement obligés de subir de toute manière de façon involontaire et catastrophique : « la fin définitive de la croissance économique mondiale » (S&S 57), conséquence inéluctable de la finitude de nos ressources.

« Il nous faut prendre la vraie mesure de la transition nécessaire et admettre qu’il n’y aura pas de sortie par le haut à base d’innovation technologique – ou qu’elle est en tout cas si improbable, qu’il serait périlleux de tout miser dessus. On ne peut se contenter des business models émergents, à base d’économie de partage ou de la fonctionnalité, peut-être formidables mais ni généralisables, ni suffisants.
Nous devrons décroître, en valeur absolue, la quantité d’énergie et de matières consommées. Il faut travailler sur la baisse de la demande, non sur le remplacement de l’offre, tout en conservant un niveau de « confort » acceptable » (Ph. Bihouix, .Du mythe de la croissance verte à un monde post croissance, article mentionné plus haut).

Il nous faut désormais intégrer le fait que rien ne sera plus comme avant, et que, sur bien des plans, notre pain blanc a déjà été mangé.

Mais il ne tient qu’à nous de faire que ce constat ne soit pas simplement négatif : le pain noir aussi peut être un aliment goûteux, et surtout durable ! Et la sobriété, lorsqu’elle est choisie en connaissance de cause, peut aussi bien que l’abondance être source de joie.
Nous le savons, les gens et les peuples les plus heureux sont loin d’être nécessairement les plus nantis.

« Une surpopulation mondiale, une surconsommation par les riches, et de piètres choix technologiques » [P.R. et A. Ehrlich] ont mis notre civilisation industrielle sur une trajectoire d’effondrement. Des chocs systémiques majeurs et irréversibles peuvent très bien avoir lieu demain, et l’échéance d’un effondrement de grande ampleur apparaît bien plus proche qu’on ne l’imagine habituellement, vers 2050 ou 2100. Personne ne peut connaître le calendrier exact des enchaînements qui transformeront (aux yeux des futurs archéologues) un ensemble de catastrophes en effondrement, mais il est plausible que cet enchaînement soit réservé aux générations présentes. Telle est l’intuition, que nous partageons avec bon nombre d’observateurs, qu’ils soient experts scientifiques ou activistes.
Il est gênant de le dire, tant la posture est souvent ridiculisée, mais nous sommes devenus catastrophistes. Soyons clairs, cela ne signifie nullement que nous souhaitons les catastrophes, ni que nous renonçons à nous battre pour en atténuer les effets, ou encore que nous sombrons dans un pessimisme irrévocable. Au contraire ! Même si l’avenir est sombre, « nous devons nous battre, car il n’y a aucune raison de nous soumettre passivement aux faits ». Être catastrophiste, pour nous, c’est simplement éviter une posture de déni et prendre acte des catastrophes qui sont en train d’avoir lieu. Il faut apprendre à les voir, accepter leur existence, et faire le deuil de tout ce dont ces événements nous priveront. C’est selon nous cette attitude de courage, de conscience et de calme, les yeux grands ouverts, qui permettra de tracer des chemins d’avenir réalistes. Ce n’est pas du pessimisme !
La certitude est que nous ne retrouverons plus jamais la situation « normale » que nous avons connue au cours des décennies précédentes. (…)
Il y a eu par le passé de nombreux effondrements de civilisations qui restaient confinés à certaines régions. Aujourd’hui, la mondialisation a créé des risques systémiques globaux, et c’est la première fois que la possibilité d’un effondrement à très grande échelle, presque globale, est devenue envisageable. Mais cela ne se fera pas en un jour. Un effondrement prendra des vitesses, des formes et des tournures différentes suivant les régions, les cultures et les aléas environnementaux. Il doit donc être vu comme une mosaïque complexe où rien n’est joué à l’avance.
Penser que tous les problèmes seront résolus par le retour de la croissance économique est une grave erreur stratégique. À la fois car cela présuppose qu’un retour à la croissance est possible, mais surtout, car aussi longtemps que les dirigeants se concentreront sur cet objectif, aucune politique sérieuse de préservation de la stabilité du climat et des écosystèmes ne pourra être mise en place pour faire ce qui est nécessaire : réduire considérablement et rapidement la consommation de carburants fossiles. Tous les débats actuels entre relance et austérité ne sont donc que des distractions qui détournent des questions de fond. En fait, il n’y a même pas de « solutions » à chercher à notre situation inextricable (predicament), il y a juste des chemins à emprunter pour s’adapter à notre nouvelle réalité.
Se rendre compte de tout cela, c’est entamer un renversement. C’est voir que soudainement, l’utopie a changé de camp : est aujourd’hui utopiste celui qui croit que tout peut continuer comme avant. Le réalisme, au contraire, consiste à mettre toute l’énergie qui nous reste dans une transition rapide et radicale, dans la construction de résilience locale, qu’elle soit territoriale ou humaine ». (S&S 249-252)

Mais un tel réalisme laisse aussi entrevoir « d’autres moyens de faire la fête ».

« Aujourd’hui, les chemins à prendre – car il y en a – sont à peine balisés, et ils mènent à un changement radical de vie, une vie moins complexe, plus petite, plus modeste, et bien cloisonnée aux limites et aux frontières du vivant. L’effondrement n’est pas la fin mais le début de notre avenir. Nous réinventerons des moyens de faire la fête, des moyens d’être présent au monde et à soi, aux autres et aux êtres qui nous entourent. La fin du monde ? Ce serait trop facile, la planète est là, bruissante de vie, il y a des responsabilités à prendre et un avenir à tracer. Il est temps de passer à l’âge adulte » (S&S 256-257).

4. Vers un avenir de « low tech ». Accord global sur l’évidence, mais des interrogations, cependant.

La poursuite d’une croissance par la high tech « verte » ne se révélant pas soutenable à moyen et long terme, il faut donc « changer de braquet », comme il est dit plus haut.

 » Puisque le système high tech va dans le mur (ou vers la falaise, ne chipotez pas), pourquoi ne pas tenter autre chose, prendre le contre-pied et se tourner vers les low tech, les basses technologies ? Concrètement, qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ? Inutile d’essayer de dresser une liste exhaustive des « bonnes » technologies contre les « mauvaises (…) Comme pour le high tech, la définition restera floue et les frontières de toute manière perméables. (…) Quand nous évoquons les basses technologies, c’est donc plutôt, à ce stade, d’orientations, de principes généraux, que nous devons parler, fondés sur le renoncement réfléchi à l’espoir d’une «sortie par le haut» basée sur des percées technologiques à venir. Des principes visant à effectivement diminuer notre prélèvement de ressources ». (LT 113).

J’avoue que si je partage entièrement le constat rapporté dans les paragraphes précédents, ainsi que la solution globale qui ne peut en effet passer que par une décroissance radicale en tant que « principe visant à diminuer notre prélèvement en ressources », les dispositions pratiques proposées par nos auteurs pour parvenir à ce but me laissent dubitatifs par ce qui me semble être leur décalage par rapport à l’ampleur des défis à affronter.

Ce dont ils sont d’ailleurs conscients, car ils ne prétendent pas présenter des solutions, mais seulement ébaucher à titre d’hypothèses quelques orientations possibles :

« il ne s’agit que de pistes, de quelques réflexions incomplètes. Je n’ai pas la prétention d’avoir réponse à tout, ni aux quoi, ni aux comment », nous dit Ph. Bihouix (LT 164).

Bien sûr, proposer l’abandon des sacs en plastique ou le retour à la consigne des bouteilles en verre (LT 130), le rechapage des pneus (LT 120), limiter à 40 ou 60km/h la vitesse de voitures plus légères consommant moins d’1 litre aux 100 km (LT 199), étendre le co-voiturage (LT 192) et revenir au vélo, « la vraie voiture propre » (LT 192-193), traquer les gaspillages et « l’obsolescence programmée » en recourant systématiquement à des équipements moins sophistiqués et plus réparables (cf. LT 138-139 ; « petit éolien », solaire thermique, etc. : « faire robuste et simple avec des matériaux et des technologies éprouvées »), prôner le retour à une économie plus locale et autres évolutions similaires va à l’évidence dans le bon sens.

Mais il me semble tout de même qu’on reste encore très largement loin du compte !

Surtout en ce qui concerne la question de l’énergie.

Bien sûr, la première urgence est évidemment celle des indispensables économies, urgence soulignée par nos auteurs :

« Il n’y a donc pas de produit ou de service plus écologique, économe en ressources, recyclable, que celui que l’on n’utilise pas. La première question ne doit pas être «comment remplir tel ou tel besoin (ou telle envie…) de manière plus écologique ? » mais « pourrait-on vivre aussi bien, sous certaines conditions, sans ce besoin?».
Il s’agit donc d’ « acquérir le réflexe d’une « écologie de la demande » (décroissante), plutôt qu’une «écologie de l’offre» (croissance verte) ».
« Pourquoi couvrir des hectares de panneaux solaires pour alimenter des panneaux publicitaires énergivores dans les rues ou les gares et des écrans plats dans les bureaux de poste ? » (LT 114-115).

Si l’on veut en effet échapper aux attraits illusoires de la « croissance verte » et à ses conséquences tout aussi suicidaires que celles de la croissance « classique », il s’agira donc en premier lieu de réduire nos besoins.

Mais n’est-il pas bien aventureux de faire croire que cette réduction suffirait à résoudre les problèmes de 7 milliards de personnes, qui seront 11 à 14 milliards à la fin du siècle ?

Car des besoins vitaux, même réduits, demeurent des besoins qu’il faudra satisfaire, surtout lorsqu’il s’agit de besoins énergétiques propres à assurer le fonctionnement de notre agriculture, de nos industries et artisanats les plus fondamentaux, du logement, de l’éclairage et du chauffage, de nos services les plus basiques, etc.

Il faudrait évidemment chiffrer tout cela de façon précise et détaillée, ce que nos auteurs avouent être dans l’impossibilité de faire, et qu’on ne peut leur reprocher étant donnée la complexité de la tâche.

Mais les solutions qu’ils proposent pour pourvoir aux besoins énergétiques d’une humanité future sans pour autant retomber dans les pièges dénoncés de la « croissance verte » et du « macrosystème » évoqué plus haut (avec ses grandes éoliennes high tech, ses gigantesques « fermes » photovoltaïques dévoreuses de métaux et de terres rares, ses smart grids – toutes choses de toute façon condamnées à moyen terme par le « peak everything » – ses bases logistiques entraînant la création de routes, de bétonnages terrestres et sous-marin, de flottes d’hélicoptères et de bateaux indispensables au off shore, de réseaux complexes de câbles, etc., et donc une ponction considérable en ressources et de très importants dégâts environnementaux), ces solutions laissent tout de même dubitatif :

Car, en l’absence des énergies fossiles (charbon, pétrole, gaz, nucléaire) et si l’on refuse de plus le « macro-système » de la « croissance verte », en appeler au « petit éolien » (LT 138-139), à une hydroélectricité qui plafonne déjà, à la biomasse et au biogaz (quid alors de la disponibilité des déchets organiques dans une agriculture d’où les intrants chimiques devront disparaître ? cf. LT 186 et la question cruciale du « retour à la terre des nutriments »), au « principe d’acceptation de la moindre performance », ainsi qu’à assumer la « non disponibilité immédiate de l’énergie » (c’est-à-dire arrêter de s’éclairer, de se chauffer et … de travailler lorsque le vent ne souffle pas ou quand le soleil ne brille pas… cf. LT 140) paraît tout de même bien léger pour assurer la survie de milliards de personnes.

La génération à laquelle j’appartiens a connu, dans les années 50, celles de mon enfance, un monde qui ressemblait un peu à celui que décrivent nos auteurs comme pouvant être celui de notre futur : jusqu’au début des années 70, ma grand-mère qui vivait à la campagne ne disposait pas d’eau courante et allait la chercher à la pompe. Elle préparait sa nourriture dans la grande cheminée de la cuisine, parcimonieusement alimentée par des chutes de bois, rarement sur un vieux gaz à deux feux. Cette cuisine étant la seule pièce chauffée de la maison, en dehors des visites des enfants et petits-enfants, lors desquelles on allumait dans les chambres deux ou trois petits poêles « Mirus », qui venaient en aide aux grosses couettes de duvet et à la « bassinoire » pour réchauffer l’atmosphère de façon essentiellement symbolique.
À cette occasion aussi, quelques rares lampes de 40 watts demeuraient allumées un peu plus longtemps que d’habitude, sous le regard vigilant de la grand-mère, prompte à en dénoncer le gaspillage.
Inutile de dire que l’électro-ménager – et ne parlons pas bien sûr de l’électronique ! – étaient inexistants, à part un poste de radio, lui aussi utilisé de façon parcimonieuse.
Par ci-par là, dans la campagne, le « petit éolien » montait poussivement l’eau des puits (et pas plus), et, dans les années 50, quelques rares voitures individuelles, surtout de type 2CV (ces « pots de yaourt » qui devraient d’urgence redevenir nos voitures d’après Ph. Bihouix, cf. LT 140 ; 198), sillonnaient des routes dont beaucoup ne connaissaient pas encore ce dérivé du pétrole qu’est le goudron, l’essentiel des transports s’effectuant encore par le train et le bus, et la tournée du facteur se faisant certes « à l’américaine », mais à bicyclette toutefois !.

Quoiqu’évidemment bien moins diversifiée, la fourniture alimentaire était suffisante. Pas de supermarchés, mais un dense réseau de proximité (marchés, petits commerces, boulangeries, boucheries, épiceries…) faisant pour l’essentiel appel à la production locale.

Pour ma part, j’avoue que j’ai la nostalgie de ce monde-là, dont la sobriété naïve permettait de mieux distinguer l’essentiel de l’accessoire, et dont la « déconnection » rendait possibles d’autres types de relations humaines, rythmées par le tic-tac de la pendule centenaire, qui se moquait bien de « l’obsolescence programmée » (la preuve : elle marche encore !). Et que je ne craindrais aucunement son retour pour nos petits-enfants. J’ose dire bien au contraire !

C’est d’ailleurs un monde de ce genre que connaissent encore une bonne partie des habitants de la planète, dont certains, on le sait, estiment leur taux de « bonheur national brut » plus élevé que le nôtre. C’est encore dans un monde de ce type que sont apparues, ne l’oublions pas, la plupart des grandes intelligences à l’origine des inventions qui ont rendu possible le « développement » des XXème et XXIème siècles, ainsi que d’immenses artistes, écrivains, philosophes, etc.

Mais voilà : il y a tout de même quelques précisions à apporter :

Tout d’abord, malgré ce qui nous semble désormais être sa frugalité et sa « rusticité », ce monde était déjà, depuis plus d’un siècle dans les pays les plus développés – dont faisait partie celui de ma grand-mère – le fruit d’une révolution industrielle où les énergies carbonées jouaient un rôle déterminant. C’était déjà le monde des privilégiés du charbon et du pétrole.

Car il fallait bien fabriquer avec quelque chose les poêles Mirus, les cuisinières Godin, les bus, les trains, et les quelques « pots de yaourt » qui circulaient sur les routes, fournir le charbon pour le chauffage des citadins, des écoles, faire tourner les hôpitaux, transporter aux halles de Paris ou de Lyon les poissons de Boulogne, les fruits du Lot et Garonne ou les fromages d’Auvergne (qu’il fallait tout d’abord produire…), ou aux petites épiceries de campagne les poissons séchés ou salés, ou les conserves de sardines qui constituaient l’essentiel de la consommation des produits de la mer (qu’il fallait tout d’abord pêcher…), habiller la population, faire tourner les aciéries et les usines Formica ou Lustucru, etc. etc. etc.

Tout ce confort inouï, même s’il nous paraît spartiate, était assuré par ce charbon et ce pétrole qu’il faut désormais remplacer de toute urgence.

Mais surtout, ce monde comptait alors quelques 5 milliards d’habitants de moins que le nôtre (la population mondiale était de 2,5 milliards d’habitants en 1950 ; de 3 milliards en 1960), et entre 9 et 11 milliards de moins que celui qu’on nous prévoit pour la fin du siècle (la France comptait, elle, 40 millions d’habitants en 1950, elle en compte aujourd’hui 67 millions, et on en prévoit 80 à l’horizon 2100). Et sur cette population réduite, seule une minorité privilégiée bénéficiait du dit « confort ».

Si donc on table sur un modèle sans énergies fossiles ni nucléaire, et de plus sans le « macrosystème » du « renouvelable » high tech, ses terres rares et ses smart grids, et s’il faut alors se contenter de « petit éolien » (celui qui tirait à grand peine l’eau des puits dans mon enfance…), de biogaz, de biomasse et du déjà existant en hydroélectricité, j’avoue que j’ai bien du mal à penser que « ça le fera »…

Surtout s’il faut, de plus, et en toute cohérence, relocaliser au moins une partie de notre production industrielle (qui ne consomme plus aujourd’hui en France « que » 23% de nos ressources en énergie) et agricole, pour lutter contre la gabegie des transports inutiles, etc.
Cette nécessaire relocalisation signifiant alors des dépenses énergétiques supplémentaires considérables au niveau national.

Or, les scénarios « alternatifs » les plus optimistes comme celui du rapport de l’ADEME 2015
http://www.ademe.fr/mix-electrique-100-renouvelable-analyses-optimisations

ou le ou le scénario Négawatt 2011
http://www.negawatt.org/scenario-negawatt-2011-p46.html

tablent tous sur le high tech en ce qui concerne en France le développement du renouvelable, voire – puisque l’intermittence et la quasi impossibilité de stockage efficace est le problème de ce type d’énergie – sur une part non négligeable d’énergie fossile de substitution, au moins (ou prétendument… cf exemple catastrophique de l’Allemagne, etc. voir là-dessus mon post du 18/10/2014 mentionné ci-dessous et les liens) à titre de transition.

On connaît les problèmes posés par ces modèles et les critiques dont ils peuvent être l’objet.
Cf. par ex. :
http://www.lemonde.fr/economie/article/2015/12/02/l-illusion-d-une-electricite-100-renouvelable_4822316_3234.html?xtmc=balibar&xtcr=3

http://sciences.blogs.liberation.fr/home/2015/11/ademe-un-mix-%C3%A9lectrique-100-enr.html

[ajout du 26/02: j’apprends juste, avec bien du retard, l’arrêt du blog remarquable de Sylvestre Huet et son départ de Libération. Un grand merci à vous ! En espérant que vos contributions continueront de quelque manière…

ajout: le blog de Sylvestre Huet est désormais hébergé par Le Monde. Voir le lien ci-contre ].

ainsi que les liens cités dans mes posts :
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/10/18/des-vertus-comparees-du-surf-et-de-la-plongee-sous-marine-ou-quand-la-transition-energetique-suppose-la-stabilite-demagogique-ainsi-que-du-bon-usage-de-mr-jancovici/
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/04/24/quelques-breves-a-propos-dun-rapport-de-lademe-doskar-groning-et-de-michel-onfray-et-toujours-du-pape-et-de-lhomosexualite/

Est-il alors raisonnable de penser qu’un degré de « frugalité suffisante » – même s’il est, pour moi du moins, souhaitable – comparable à celui des années 50, puisse être assuré pour tous en 2100 dans un monde de 11 milliards d’habitants (selon l’hypothèse basse) alors même que les énergies carbonées concentrées qui le rendaient possible à l’époque pour ces quelques privilégiés occidentaux doivent de toute urgence être abandonnées ?

J’avoue que les propositions ébauchées par nos auteurs ne me permettent pas de l’envisager avec sérieux.

Peut-on alors essayer d’articuler la pertinence du diagnostic qu’ils posent avec des scénarios un peu plus vraisemblables ?

C’est avec une grand perplexité et humilité que je m’y risque.
– En constatant d’abord, qu’une fois de plus, le paramètre essentiel de la démographie, s’il est présent (cf. LT 206 ; S&S 169ss ; 171 ; 181, 202 etc.) me semble dans l’ensemble sous-estimé.

Car, si nos auteurs proposent, à juste raison, une décroissance globale et radicale de la consommation d’énergie, de biens, de services, etc., décroissance sans équivalent sur le long terme dans l’histoire de l’humanité – au point que P. Servigne envisage des politiques de rationnement (S&S 240) dont on a du mal à imaginer qu’elles pourraient se limiter au volontariat – celle-ci paraît au moins aussi difficile et aléatoire à mettre en œuvre qu’une politique résolue de décroissance démographique, relativement « bénigne » et aux résultats rapides : rappelons qu’une politique de « l’enfant unique » étendue au niveau mondial ramènerait en un siècle la population mondiale aux alentours de 1,6 milliard d’habitants, ce qui semble constituer la population optimale étant données les possibilités de l’écosystème qui est le nôtre.

Sur tout cela, cf. :
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/03/27/politique-demagogie-demographie-une-petite-recension-dalan-weisman-compte-a-rebours-jusquou-pourrons-nous-etre-trop-nombreux-sur-terre/

Une telle politique paraît de plus à notre portée : le taux mondial actuel de fécondité étant de 2,6 enfants par femme, l’objectif de 1 enfant ne paraît pas si lointain ou irréaliste, s’il faisait l’objet bien sûr de de politiques résolues qui sauraient en présenter la nécessité vitale.

Et il est clair que cette réduction « à la source » de la consommation et de la pollution, si elle n’est pas pour autant suffisante, et en dépit des problèmes spécifiques qu’elle poserait (cf. post cité), permettrait d’envisager les questions de l’avenir de l’humanité de façon plus sereine.

La problématique incontournable d’une indispensable évolution vers une « humanité low tech » paraîtrait aussitôt plus envisageable et moins utopique.

Car s’il paraît difficile d’assurer par le seul low tech les besoins en nourriture et en énergie de 11 ou 14 milliards d’êtres humains, ce genre de technologie paraît beaucoup mieux proportionné à une population 5 ou 6 fois inférieure, sans pour autant négliger une sobriété et une économie circulaire qui demeureront encore le seul moyen de contourner du mieux possible le « peak everyting ».

Pour ma part, je ne vois toujours pas comment on peut raisonnablement, en dépit des difficultés politiques (et/ou religieuses ; cf. posts cités plus haut) qu’elle suppose, faire l’impasse sur une telle condition préalable.

À propos des dites « difficultés », cf. encore la citation d’Herman Daly, tirée de l’ouvrage d’A. Weisman rappelé plus haut, en PS du post :
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/08/15/rien-de-nouveau-sous-frere-soleil-a-propos-des-langues-regionales-et-de-la-demographie-pontificale/

– Mais il ne faut pas se leurrer : que ce soit en ce qui concerne la décroissance « énergétique » ou la décroissance démographique (ou, dans le meilleur des cas, ces deux décroissances simultanées) il est nécessaire d’envisager une phase de transition, et c’est bien là que se concentreront les difficultés.

Là encore, la perspective de nos auteurs, qui semble le plus souvent passer d’un « tout carboné » à un « tout low tech » sans suffisamment aborder la réalité complexe de la phase intermédiaire, me paraît inadaptée pour envisager (encore une fois dans le meilleur des cas…) l’accompagnement de notre population actuelle de plus de 7 milliards d’habitants vers une décroissance énergétique et démographique la plus non-violente possible.

Étant donnés les aléas et les difficultés d’un tel passage, n’est-il pas nécessaire de conserver, de façon transitoire, quelques « high tech » (en précisant bien toutefois ce caractère éminemment transitoire rendu obligatoire par l’approche inéluctable du «peak everything », et non bien sûr en maintenant l’illusion – si profitable aux politiques et aux capitalistes – d’une « croissance verte » façon COP 21…).

Se posera donc la question du choix le plus pertinent de ces « high tech » à conserver de façon à permettre la transition : et tant qu’à en conserver, voire à en promouvoir certaines pour un temps, autant privilégier bien sûr les plus efficaces, et, dans le domaine de l’énergie, celles qui ont le rendement le plus concentré et n’ont pas besoin d’adosser leur intermittence à des énergies de substitution carbonées non-renouvelables (cf. dans le post cité ci-dessous les cas désastreux de l’Allemagne, Espagne, etc.) ou exigent des systèmes de stockage disproportionnés, polluants et peu performants.

C’est dans cette perspective que j’assume, à défaut de mieux et sans trop de « dissonance cognitive » [cf. S&S, en note p. 327 : « État de tension désagréable provoqué par des « connaissances, opinions ou croyances sur l’environnement, sur soi ou son propre comportement » incompatibles entre elles (Leon Festinger, Henry Riecken et Stanley Schachter, L’échec d’une prophétie, [1956] Paris, PUF, 1993] mes positions exprimées à propos de la place du nucléaire et d’un modèle « à la suédoise » [en dépit des risques évidents maintes fois soulignés, et que nos auteurs ne manquent pas eux-mêmes de mentionner (cf. LT 67 : problèmes inhérents au high tech nucléaire, manque à long terme de matériaux et de ressources ; LT 240 : quasi impossibilité du démantèlement ; S&S 197-199 : vulnérabilité ; difficulté à gérer l’arrêt comme le redémarrage en cas de crise ; difficulté à garantir la maîtrise technologique et la maintenance sur le long terme, etc.)] dans le mix énergétique à venir.
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/10/18/des-vertus-comparees-du-surf-et-de-la-plongee-sous-marine-ou-quand-la-transition-energetique-suppose-la-stabilite-demagogique-ainsi-que-du-bon-usage-de-mr-jancovici/

N’en déplaise aux « respiriens », on ne peut se nourrir d’air pur et de soleil. De même, dans un monde réel de 7 milliards d’habitants, en marche vers les 11 milliards, une « énergie propre » est une illusion : pour échapper du mieux possible aux gigantesques dégâts des énergies carbonées sans entraîner de crises économiques et humanitaires majeures qui mettraient en péril notre survie, il nous faut faire, au moins pendant un temps, avec le moindre mal ou le « moindre pire ».

« Nul doute que le pétrole, et surtout le charbon, sont encore là pour longtemps. Même si ce n’est pas une bonne nouvelle… », nous dit Ph. Bihouix (LT 75-79).

Au vu des dizaines de milliers de morts par an imputables au charbon (cf. liens dans le post ci-dessus) et des nuisances climatiques bien connues, il reste tout de même légitime de se demander s’il ne serait pas justifié de réduire cette « mauvaise nouvelle » au profit du nucléaire plutôt que du charbon ou du lignite, comme le fait l’Allemagne.
Cf. encore sur ce point l’article cité plus haut :
http://www.lemonde.fr/economie/article/2015/12/02/l-illusion-d-une-electricite-100-renouvelable_4822316_3234.html?xtmc=balibar&xtcr=3

[correctif: sur la légère baisse récente de la part du charbon dans le mix énergétique allemand, cf:

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/01/30/transition-energetique-versus-usine-a-gaz-ou-gazogene-a-propos-de-quelques-articles-et-emissions-recentes/

 

Nous voilà donc ramenés une nouvelle fois, pour conclure, à l’urgente nécessité d’une prise en compte sérieuse de la question démographique, question essentielle qui a été, une fois de plus, la grande absente de la Cop 21,
http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2015/12/09/31001-20151209ARTFIG00309-cop21-la-surpopulation-mondiale-grande-absente-des-debats.php
tout comme, on le sait, elle constitue un sacro-saint tabou pour certaines autorités religieuses, qui la traitent avec une rare incompétence et une irresponsable désinvolture :
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/08/15/rien-de-nouveau-sous-frere-soleil-a-propos-des-langues-regionales-et-de-la-demographie-pontificale/

Hélas, la physique et les mathématiques – en particulier le calcul des probabilités – laissent peu d’incertitudes :

La première nous rappelant que nos ressources sont limitées et qu’il ne peut y avoir de transformation de l’énergie sans impact sur l’environnement.

Les deuxièmes nous rappelant que l’augmentation des crises environnementales et humaines (réchauffement, montée des océans, pénurie d’eau – 80% de la population mondiale exposée, cf. S&S p. 86 ; voir aussi dans le n° anniversaire du Courrier International de décembre-janvier, p.14-15, la carte des pays en « stress hydrique » en 2040 – et de terres cultivables, baisse des rendements agricoles, chute de la biodiversité – S&S p.77- pénurie de matières premières, pollution, tout ceci dans un contexte de surpopulation etc. cf. sur tout cela les tableaux des exponentielles en début de post) signifie une augmentation de la probabilité des catastrophes et des conflits :

« Le dernier rapport du Giec indique bien la possibilité de ‘’rupture des systèmes alimentaires’’ qui aggravera les situations déjà existantes de pauvreté et de famine (particulièrement dans les villes) et augmentera ‘’les risques de conflits violents sous la forme de guerres civiles et de violences intergroupes » (S&S 73).

Cf. aussi p. 125 sur le « risque systémique global » ; p. 208 sur « les conflits pour l’accès aux ressources », déjà commencés avec comme exemple la guerre du Darfour, etc.).

« Mais à part ça, Madame la marquise, tout va très bien, tout va très bien !» :

Nos politiques assurent et nous rassurent en préparant l’échéance si importante de 2017, bien évidemment appelée à changer la face de la France et du monde.
Nos autorités religieuses nous gratifient de discours lénifiants qui s’évertuent à nous montrer que la question démographique n’existe pas :
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/08/15/rien-de-nouveau-sous-frere-soleil-a-propos-des-langues-regionales-et-de-la-demographie-pontificale/

Le déni, en somme, se porte pour le mieux. Merci pour lui !

Pourtant, on le sait, le statu quo est impossible (LT 268-269).

Et si nous ne nous décidons pas à affronter rigoureusement les problèmes, nous serons obligés de subir une situation chaotique qui se règlera nécessairement par le conflit et la violence. La guerre étant la façon hélas la plus facile et habituelle de « résoudre » les questions d’accès aux ressources comme les questions de surpopulation.

Bien sûr, il est à prévoir que ce sera, une fois de plus, les mieux armés et les plus riches qui triompheront, laissant présager, dans un monde dévasté (l’article du Voenno-Proychlenny Kourier, de Moscou, traduit dans le Courrier International cité ci-dessus annonce 30 pays possédant l’arme nucléaire en 2040…), un avenir tel que celui que décrivent Lob, Rochette et Legrand dans Le Transperceneige (Casterman 2014, pour l’intégrale) ou Cormac McCarthy dans La Route.

Avenir loin d’être exclu, tant l’expérience de l’Histoire montre que notre confiance dans le discernement et la conscience éthique de l’homme a de bonnes raisons d’être limitée…

« H. Welzer [Les guerres du climat. Pourquoi on tue au XXIème siècle, Gallimard 2009] montre comment une société peut lentement et imperceptiblement repousser les limites du tolérable au point de remettre en cause ses valeurs pacifiques et humanistes, et sombrer dans ce qu’elle aurait considéré comme inacceptable quelques années auparavant. Les gens s’habitueront (et s’habituent déjà) aux événements climatiques extrêmes, aux épisodes de disette ou aux déplacements de population. Les habitants des pays riches s’habitueront aussi très probablement à des politiques de plus en plus agressives envers les migrants ou envers d’autres États, mais surtout ressentiront de moins en moins cette injustice que ressentent les populations touchées par les catastrophes. C’est ce décalage qui servira de terreau à de futurs conflits » (S&S 208-209).

L’exemple actuel de ce qui est nommé la « crise des migrants » en est hélas la triste illustration…

Pourtant, le fait qu’il y ait des gens qui refusent d’admettre la fatalité du déni et l’incohérence politique, économique et/ou religieuse est une raison de ne pas désespérer de notre possibilité d’accéder à l’âge adulte, comme nous le rappellent Pablo Servigne et Raphaël Stevens, utilisant de façon inattendue le modèle concernant le deuil proposé par E. Kübler-Ross :

« Le processus de deuil traverse plusieurs étapes, selon le modèle bien connu établi par Elisabeth Kübler-Ross, la psychologue américaine spécialiste du deuil : le déni, la colère, le marchandage, la dépression et l’acceptation. Nous retrouvons toutes ces étapes dans les réactions du public, et même dans les réactions que nous avons ressenties en préparant ce livre. Lors de discussions et d’ateliers sur la transition ou sur l’effondrement, nous avons constaté que les moments de témoignages et de partage d’émotions étaient essentiels pour permettre aux personnes présentes de se rendre compte qu’elles n’étaient pas seules à affronter ce genre d’avenir et à ressentir ces émotions. Tous ces moments nous rapprochaient de l’étape d’acceptation, indispensable pour retrouver un sentiment de reconnaissance et d’espoir qui nourrit une action juste et efficace.
Aller de l’avant, retrouver un avenir désirable, et voir dans l’effondrement une formidable opportunité pour la société, passe nécessairement par des phases désagréables de désespoir, de peur et de colère. Cela nous oblige à plonger dans nos zones d’ombre personnelles, à les regarder en face, et à apprendre à vivre avec. Le « travail » de deuil est donc à la fois collectif et personnel. Comme le soulignent les remarquables travaux de Clive Hamilton, Joanna Macy, Bill Plotkin ou Carolyn Baker, ce n’est qu’en plongeant et en partageant ces émotions que nous retrouverons le goût de l’action et un sens à nos vies. Il s’agit ni plus ni moins que d’un passage symbolique à l’âge adulte » (S&S 232-233).

Et c’est bien ce passage vers un espoir au-delà du deuil que je nous souhaite pour l’année 2016 !

Bonne année à toutes et à tous, dans le goût de l’action et la joie du sens de la vie !

 

Ajout du 11/01 :

Un ami, du genre plutôt attaché au déni…, me signale que l’approche de Ph. Bihouix a été remise en cause par Mark Jacobson lui-même qui, « dans ses études qui sont très fouillées, arrive exactement à la conclusion inverse » :
http://objectifterre.over-blog.org/2015/10/HubertGuillaud-Decroissance
http://objectifterre.over-blog.org/2015/05/mark-jacobson-stanford-repond-a-philippe-bihouix-ingenieur-decroissant-renouvelo-sceptique.html

Il se trouve que je connais ces travaux, même si je reconnais ne pas être capable de les discuter dans le détail.
http://web.stanford.edu/group/efmh/jacobson/Articles/I/JDEnPolicyPt1.pdf

(Ils étaient d’ailleurs mentionnés dans les discussions – fort intéressantes – qui suivent la recension du livre de Ph. Bihouix :
http://internetactu.blog.lemonde.fr/2015/10/17/faut-il-prendre-leffondrement-au-serieux/#xtor=RSS-3208 )

Mais, à l’évidence, Ph. Bihouix les connaît aussi ! Car lorsqu’il mentionne le projet « Wind Water Sun » (cf. citation dans le post, LT 75-79), ce n’est pas à la faisabilité en tant que telle de ce projet qu’il s’attaque, mais à la disproportion de sa mise en œuvre: «’‘Wind Water Sun » propose de couvrir les besoins en énergie de l’ensemble du monde, uniquement avec des renouvelables, d’ici 2030. Pour cela, il faudrait installer 3,8 millions d’éoliennes de 5 MW et 89000 centrales solaires de 300 MW chacune (on admirera la précision toute mathématique des chiffres). En s’y mettant en 2015, il faudrait donc installer en quinze ans 19000 GW d’éoliennes: sachant que l’on en a installé 40 GW au plus par an ces cinq dernières années, il s’agirait tout bonnement de multiplier par trente la capacité de production et d’installation actuelle » ;

Ainsi qu’au fait que, si son chiffrage concernant les ressources en énergie et leur utilisation est précis (cf. § 5) il oublie tout bonnement les infrastructures et les « dégâts collatéraux » nécessaires à sa mise en œuvre.

Ce qui est justement relevé par Ph. Bihouix : « M. Jacobson n’a manifestement jamais mis les pieds dans une usine, et ne sait pas qu’il faut aussi de l’acier, du ciment, des résines polyuréthanes, des terres rares et du cuivre, des bateaux et des grues, entre autres, pour fabriquer et installer une belle éolienne ‘’propre’’ ».

À ma propre lecture, je n’en trouve pas moi non plus la moindre mention.

Et il me paraît donc difficile de faire croire que tout cela entrerait dans la perspective d’un renouvelable à 100% ou d’une « économie circulaire » sans impact sur le « peak everything » !

Serait-il en effet légitime de réfléchir sur « l’avion propre » en se limitant aux appareils, et en oubliant le besoin en infrastructure que constituent les aéroports, les moyens et les nuisances nécessaires à leur construction (cf. N.D des Landes…); ou sur le « train propre » en négligeant la construction des voies, la mise en place des rails, du ballast et l’impact au sol des lignes de chemin de fer (cf. ligne à grande vitesse Lyon-Turin…); ou encore réfléchir aux possibilités de « l’hydroélectrique propre » « dans l’abstrait » en passant outre les effets sur l’environnement et les opinions (Sivens…) ?

Pour toutes ces raisons, on ne voit pas en quoi le gigantisme du projet « Wind Water Sun» échapperait aux critiques que Ph. Bihouix adresse à la viabilité écologique à long terme des « macrosystèmes » et de la « mégamachine technique », qui, malgré les efforts des lobbies, américains ou autres, appartiennent de plein droit à une « croissance verte » bien mystificatrice.

Autre petite remarque en passant sur la question du néodyme, matériau que mentionne Ph. Bihouix comme étant utilisé dans la construction de certaines éoliennes.

Il se trouve en effet que ce matériau ne leur est pas indispensable.

« Une partie des éoliennes actuelles utilise du néodyme, mais l’on peut s’en affranchir complètement. Tenter de faire croire que cet élément serait indispensable aux éoliennes, ceci en réalité dans l’unique objectif de freiner le développement des énergies renouvelables et ainsi de continuer à vendre le plus longtemps possible l’électricité obtenue en brûlant des combustibles fossiles, est pour le moins stérile ».
http://www.techniques-ingenieur.fr/actualite/articles/les-terres-rares-sont-elles-indispensables-pour-les-moteurs-electriques-les-eoliennes-et-les-panneaux-solaires-1300/

Mais Ph. Bihouix ne « tente aucunement de faire croire que cet élément serait indispensable aux éoliennes », d’une part. Ce n’est pas là que réside la pointe de sa critique du « macrosystème » auquel appartient le « grand » éolien.

D’autre part, il semble difficile de penser que son « unique objectif [soit] de freiner le développement des énergies renouvelables et ainsi de continuer à vendre le plus longtemps possible l’électricité obtenue en brûlant des combustibles fossiles ». Il suffit de lire son livre !

Mais, là encore, il est bien difficile de soutenir qu’une éolienne –avec ou sans néodyme- puisse être une source d’énergie « propre ». Habitant près de l’Espagne, je suis bien placé pour connaître les travaux gigantesques d’infrastructures (routes, camions, grues, sable, béton, câblages, etc.) que suppose la construction d’une éolienne. Et que dire du offshore avec sa noria de bateaux et hélicoptères… !

http://www.asso3d.fr/phasesdeconstructiondunparceolien.pdf

En dépit des efforts des lobbies, on ne voit donc pas comment les éoliennes pourraient échapper aux remarques de Ph. Bihouix concernant les risques du « macrosystème » et de sa high tech, remarques qui constituent le fond de son discours.

Comme je le dis dans mon paragraphe 4, je pense pour ma part (à la différence de Ph. Bihouix) qu’une certaine dose de high tech (y compris nucléaire) sera nécessaire, au moins pour assurer la phase de transition. Les éoliennes en feront partie, tout comme le photovoltaïque.

Mais de là à laisser croire que d’immenses champs d’éoliennes géantes et de panneaux photovoltaïques assureront sans problème un avenir « renouvelable » à des milliards d’humains délivrés pour toujours du « peak everything » et des nuisances environnementales, il y a tout de même un pas…

Et c’est bien sur ce genre d’illusion idéologique soigneusement entretenue (pour quel profit ?….) que le post ci-dessus, à la suite de Ph. Bihouix, P. Servigne et R. Stevens cherche à attirer l’attention.

Quelques brèves : sur le mythe de la croissance verte et sur la nécessité d’envisager une « économie de l’effondrement ». Et sur Pasolini, les homosexuels, les femmes, et les scandales dans l’Église catholique.

Il y a quelques semaines déjà, une recension par Hubert Guillaud de livres qui me paraissent essentiels, et sur lesquels j’espère pouvoir revenir.
Une fois de plus, je suis étonné que de tels ouvrages suscitent si peu d’échos, quand on les compare aux « subprimes de la pensée » ou autres inflations démagogico-politico-électorales dont se gargarisent les médias.

Quelques extraits de l’article :
http://internetactu.blog.lemonde.fr/2015/10/17/faut-il-prendre-leffondrement-au-serieux/#xtor=RSS-3208

« Les scénarios d’avenir énergétiquement vertueux, qui nous proposent de changer de modèle énergétique pour des solutions plus durables à base de solaire, d’éolien, d’hydraulique, de géothermie (…) sont tous basés sur des déploiements industriels ambitieux en matière d’énergie renouvelable – même si tous évoquent également, d’une manière plus ou moins appuyée, l’exigence à décroître.
Le problème, c’est le manque de disponibilité et de réserves de ressources en minerai et matières premières – ce que l’on appelle l’épuisement des éléments – pour capter, convertir et exploiter les énergies renouvelables.

L’insoluble équation des ressources

C’est ce qu’explique l’ingénieur Philippe Bihouix, spécialiste de la finitude des ressources, dans son livre, L’âge des low tech [Collection Anthropocène, Seuil 2015]. Nous avons jusqu’à présent toujours trouvé des solutions techniques pour remplacer les ressources épuisées ou en chercher de nouvelles et produire de nouvelles énergies. Alors qu’alternent dans les médias sérieux les pires constats concernant l’état de notre planète et les annonces tonitruantes de nouvelles percées technologiques, nous sommes confrontés à une contradiction qui sonne comme un défi insurmontable.
Ressource après ressource, dans son livre, Bihouix égraine l’état de décomposition des stocks. Après avoir exploité les ressources les plus concentrées, nous sommes amenés à exploiter des ressources de moins en moins concentrées et donc de plus en plus difficiles à extraire et qui nécessitent de plus en plus d’énergie pour être transformées. Comme il l’explique très bien dans cet article où il résume son livre: « Nous faisons face à ces deux problèmes au même moment, et ils se renforcent mutuellement : plus d’énergie nécessaire pour extraire et raffiner les métaux, plus de métaux pour produire une énergie moins accessible. »
(…)

Cela relativise bien sûr « Le mythe de la croissance verte »:

« Les technologies que nous espérons salvatrices ne font qu’ajouter à ces difficultés. « Car les nouvelles technologies vertes sont généralement basées sur des nouvelles technologies, des métaux moins répandus et contribuent à la complexité des produits, donc à la difficulté du recyclage », explique le spécialiste en prenant plusieurs exemples. Pour réduire les émissions de CO2 par kilomètre, sans renoncer à la taille ni aux performances des véhicules, la principale solution est de les alléger, ce qui rend ceux-ci non recyclables en fin de vie. Les bâtiments à basse consommation consomment aussi des ressources rares via l’électronique qui les équipe ou les matériaux qu’ils utilisent. Bref, le « macro-système technique » que l’on imagine pour l’avenir, bourré d’électronique et de métaux rares… n’est pas soutenable.
Même si des innovations techniques stimulantes peuvent apparaître, leur déploiement généralisé et à grande échelle prend du temps… Et l’ingénieur d’enterrer sous les chiffres la généralisation des énergies renouvelables à grande échelle.
« Eolien, solaire, biogaz, biomasse, biocarburants, algues ou bactéries modifiées, hydrogène, méthanation, quels que soient les technologies, les générations ou les vecteurs, nous serons rattrapés par un des facteurs physiques : impossible recyclage des matériaux (on installe d’ailleurs aujourd’hui des éoliennes et des panneaux solaires à base de matériaux que l’on ne sait pas recycler), disponibilité des métaux, consommation des surfaces, ou intermittence et rendements trop faibles. Les différentes énergies renouvelables ne posent pas forcément de problème en tant que tel, mais c’est l’échelle à laquelle certains imaginent pouvoir en disposer qui est irréaliste. (…) Il n’y a pas assez de lithium sur terre pour équiper un parc de plusieurs centaines de millions de véhicules électriques et pas assez de platine pour un parc équivalent de véhicules à hydrogène. »
(…)
La planète n’a pas de plan B

Pour Philippe Bihouix, il n’y a pas de plan B. Comme il le dit dans son article. « Il nous faut prendre la vraie mesure de la transition nécessaire et admettre qu’il n’y aura pas de sortie par le haut à base d’innovation technologique – ou qu’elle est en tout cas si improbable, qu’il serait périlleux de tout miser dessus. Nous devrons décroître, en valeur absolue, la quantité d’énergie et de matières consommées. »

Tout cela nous ramène à l’urgence d’envisager non plus une économie de la croissance indéfinie (y compris démographique), qui devrait être désormais hors de propos, mais bien une économie de la décroissance généralisée, voire à prendre en compte de façon lucide et rationnelle, comme le font Pablo Servigne et Raphaël Stevens, un avenir caractérisé par l’effondrement :

L’effondrement
Notre avenir hésite donc entre une lente submersion et un effondrement. Rien de réjouissant.
L’effondrement, c’est pourtant la piste qu’explorent Pablo Servigne et Raphaël Stevens dans un autre livre de la collection anthropocène du Seuil, qui sonne comme une suite ou un prolongement au titre de Bihouix. Dans le très documenté Comment tout peut s’effondrer, Servigne et Stevens envisagent le pire : rien de moins que l’effondrement de notre civilisation.
(…)
Bihouix, Stevens, Servigne nous invitent à prendre conscience que nous devons apporter des réponses innovantes et technologiques plus adaptées aux contraintes qui sont les nôtres. Que le déni du changement climatique et de la finitude des ressources ne nous aidera en rien. Ils nous invitent à affronter nos peurs et à y répondre. À être courageux… et donc ambitieux.

À lire d’urgence, donc.

Mais qui prend vraiment la mesure, au niveau politique, de ces nouveaux défis, et qui montre « le courage » et « l’ambition » d’y répondre ?

Bien sûr, l’une des voies fondamentales vers la résolution partielle de ces problèmes doit être, en plus de la décroissance économique, l’urgente décroissance démographique, dont il a été souvent question sur ce blog.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/03/27/politique-demagogie-demographie-une-petite-recension-dalan-weisman-compte-a-rebours-jusquou-pourrons-nous-etre-trop-nombreux-sur-terre/

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/08/15/rien-de-nouveau-sous-frere-soleil-a-propos-des-langues-regionales-et-de-la-demographie-pontificale/
etc.

Mais la fin de la politique de l’enfant unique en Chine montre bien la difficulté de faire admettre la nécessité de cette régulation démographique urgente, face à l’appel à court terme des Sirènes de la croissance, de la production et de la gestion confortable des retraites.

Comme de celles d’un expansionnisme territorial, qui a coutume d’accompagner dans l’Histoire les démographies fortes, et dont la Chine, avec un budget militaire devenu le deuxième au monde et la plus importante armée du globe en termes d’effectifs, nous donne désormais des exemples en Extrême Orient…

http://www.bilan.ch/economie-plus-de-redaction/depenses-militaires-de-chine-de-russie-explosent

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Ce 2 novembre, quarantième anniversaire de la mort de Pasolini.

Et, à ma connaissance, pas un hommage, où que ce soit.

Aucune de ces chaînes qui se disputent quelques guignols satisfaits n’a eu l’idée de diffuser l’une de ces merveilles que sont Accatone, Mamma Roma, Uccellacci e uccellini, l’Évangile selon Saint Matthieu ou autre Théorème.

Œuvres d’une extraordinaire profondeur humaine et d’une rare exigence éthique, dans leur attention aux pauvres, aux humiliés et où apparaissent tant de figures christiques.

Mais ce n’est certes pas non plus du côté de l’Église catholique qu’on trouvera quelque évocation de l’auteur de ces chefs-d’œuvre, en dépit du miraculeux grand prix de l’Office catholique international du cinéma attribué en 1968 à Théorème, erreur de casting due à un jury irresponsable d’ailleurs rapidement désavoué par l’Institution.

Car l’homme était homosexuel, communiste inclassable, scandaleux…

Et il ne faut tout de même pas mélanger les torchons et les serviettes…

C’est déjà bien assez de l’habituelle condescendance empreinte de commisération, qui va jusqu’à concéder, dans ses élans les plus charitables, que les homosexuels peuvent parfois se comporter comme des êtres moraux, ou, avec un cardinal probablement d’avant-garde, qu’on peut même « avoir de l’estime » pour des homosexuels et reconnaître qu’ils ont « des dons et des qualités » (« Quelle audace ! Mais jusqu’où ira donc notre Église ? », s’exclame Stultitia stupéfaite).

On est en effet très heureux de l’apprendre. Car sans de telles envolées prophétiques, on aurait eu du mal à s’en douter.

On est cependant en droit de s’interroger sur la légitimité spirituelle de telles sommités institutionnelles, lorsqu’elles donnent la preuve que, dans ses plus hautes manifestations, leur discernement éthique est encore loin d’atteindre celui de l’homme de la rue de bonne volonté. Alors même qu’elles prétendent s’arroger la charge de l’admission des hommes à la communion d’un Dieu de miséricorde…

Pour ma part, s’il est quelque chose comme un Paradis, et s’il m’est donné un jour de m’y aventurer (« On peut toujours espérer une erreur d’aiguillage », me dit Stultitia, optimiste), je confesse que j’aurai plus de joie à m’y entretenir avec Pasolini ou García Lorca, mon maître de toujours, qu’avec nombre de fauteurs d’Inquisitions, de prêcheurs de croisades ou de bénisseurs de bourreaux franquistes et leurs complices, qu’ils soient papes, évêques ou saints dûment estampillés.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2013/11/22/inquisition-croisades-et-bisounourseries-pontificales/

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/01/04/de-la-lecture-de-lydie-salvayre-comme-therapie-contre-lalzheimer-spirituel-et-quil-ne-faut-pas-prendre-les-petites-filles-pour-des-enfants-de-choeur/

« Mais tu sais bien que la question ne se pose pas. Tu ne penses tout de même pas rencontrer des communistes dissidents ou des sodomites au Paradis » me dit Stultitia.

Soit.
Mais dans ce cas, j’avoue que je n’aurais pas grande estime pour le Maître des lieux. Et que j’irai sans doute voir ailleurs.

********

Et, pour rester dans la tonalité ecclésiastique, ces quelques extraits d’un article de Laurence Desjoyaux, concernant le récent « Synode sur la famille », tirés de l’hebdomadaire « La Vie » :

http://www.lavie.fr/debats/chretiensendebats/au-synode-cherchez-la-femme-29-10-2015-67802_431.php

Des femmes invisibles
Comme le pointe Lucetta Scaraffia dans Le Monde, nombre de femmes présentes au synode ne semblent pas s’offusquer outre mesure de la place qui leur est réservée. Beaucoup d’entre elles sont d’ailleurs invitées au titre de membre d’un couple. « J’ai bien essayé de partager mes impressions avec les quelques autres femmes présentes au synode, mais elles me regardaient toujours avec étonnement : pour elles, ce traitement était tout à fait normal. La plupart n’étaient là qu’en tant que membre d’un couple – au moment des interventions de clôture, j’ai entendu d’improbables récits de mariages narrés de concert avec le mari », narre la journaliste.
Pourtant, insiste-t-elle, « les femmes sont quasi invisibles. Et quand je les évoque, avec force, dans mes interventions, me plaignant de leur absence alors même qu’il s’agit de débattre de la famille, on me trouve « très courageuse ». Me voilà applaudie, remerciée même parfois ; je suis un peu surprise, puis je comprends qu’en parlant clairement je les ai dispensés de le faire. »

Dans une de ses interventions, publiée par La Vie, Lucetta Scaraffia n’a d’ailleurs pas hésité à dire clairement aux pères synodaux son regret sur cette faible place accordée aux femmes : « (…) dans le texte ou dans les débats, il est très peu question de nous, les femmes. Comme si les mères, les filles, les grand-mères, les épouses, c’est à- dire le cœur des familles, ne faisaient pas partie de l’Église, de cette Église qui comprend le monde, qui pense, qui décide. (…). Dans le monde les familles sont très différentes les unes des autres mais, dans toutes les familles, ce sont les femmes qui jouent le rôle principal et décisif pour en garantir la solidité et la durée. »

L’affaire du vote
Un événement a achevé de mettre les femmes à l’écart du processus de décision du synode sur la famille. L’impossibilité de voter pour les propositions finales. Une interdiction jugée d’autant plus injuste qu’un religieux non ordonné, le Frère Hervé Jeanson, prieur des Petits Frères de Jésus, a lui eu le droit de voter. Un droit qu’il a pensé un temps refuser par solidarité avec les religieuses femmes, comme il l’explique lors d’une conférence de presse au Vatican (…). « Moi-même j’ai été très mal à l’aise au mois de mai quand j’ai appris que le pape me donnait la permission d’être membre de plein droit (et donc de voter, ndlr). J’étais très mal à l’aise parce que avant la distinction c’était entre clercs et laïcs et maintenant ça devenait entre hommes et femmes, puisque les religieuses, elles sont trois, sont auditrice mais n’ont pas le droit de vote. C’est une question que moi-même je me suis posée en me demandant s’il fallait que j’accepte ou pas. »

Dans la revue America, le jésuite James Martin analyse : « C’est une grave erreur pour le synode. Auparavant, du moins de ce que j’en sais, il semble que l’ordination ait été la condition sine qua non pour voter. En plus des évêques, certains prêtres étaient donc nommés membres votants. Des arguments théologiques solides permettaient de le justifier (…) Maintenant, il semble que la condition pour pouvoir voter n’est pas d’être ordonné mais d’être un homme. (…) Pour moi, c’est une forme de sexisme. »

[Sur tout cela, voir la « différence ontothéologique » entre hommes et femmes, signalée dans la deuxième partie de :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/01/04/de-la-lecture-de-lydie-salvayre-comme-therapie-contre-lalzheimer-spirituel-et-quil-ne-faut-pas-prendre-les-petites-filles-pour-des-enfants-de-choeur/ 

Un article sur les femmes dans le texte final
Le synode, zéro sur les femmes ? Pas tout à fait. L’article 27 du texte final leur est consacré (…)
Comme le note le blogueur Koz, « quand je lis que le synode (et notamment ce passage, ndlr) souhaite une « valorisation de la responsabilité des femmes dans l’Église », « leur intervention dans les processus décisionnels, leur participation au gouvernement de quelques institutions » – et jusque la participation des femmes à la formation des « ministres ordonnés », point peu relevé d’ailleurs – il me paraît indispensable que cela se traduise en actes. »
Pour lui, il est dommage que l’Église prête le flanc à la critique en réduisant la place des femmes au synode à portion congrue. « C’est fort rageant, parce qu’il ne serait pas bien compliqué d’y remédier, parce que cela ne me paraît pas correspondre à la réalité de l’Église au quotidien, que nous avons bien d’autres enjeux à traiter, et que cela nous soumet inutilement aux critiques. »

Sœur Carmen Sammut, raconte, elle, qu’elle a accueilli avec soulagement cet article 27 dans le texte final du synode et qu’elle attend sa mise en œuvre : « samedi soir, j’ai eu la joie de voir, encore une fois, que l’Esprit Saint a le dernier mot, confie-t-elle à La Croix. Je suis heureuse que le texte final parle de la nécessité de défendre et de promouvoir la dignité de la femme, de la discrimination et des violences dont elle est souvent l’objet. Et il reconnaît que leur participation au sein de l’Église dans les processus de décision, dans la gouvernance de certaines institutions et dans la formation des prêtres, peut contribuer à une meilleure reconnaissance sociale des femmes. Nous attendons maintenant que ces déclarations soient mises en pratique. »

Déclarations extraordinaires, qu’on ne peut bien comprendre qu’en recourant aux fines analyses d’Albert Memmi, dans Le portrait du colonisé , Payot, Paris, 1973 :

« Je découvrais du même coup, en somme, que tous les Colonisés se ressemblaient ; je devais constater par la suite que tous les Opprimés se ressemblaient en quelque mesure » (p. 11).

Bien sûr, ces remarques valent pour la situation des femmes en général, mais aussi dans les religions et dans l’Église en particulier.

« Les ambiguïtés de l’affirmation de soi ».
Le colonisé s’accepte comme séparé et différent, mais son originalité est celle délimitée, définie par le colonisateur. (…)
(…) Oui, c’est bien cela, il en convient. Un auteur noir s’est évertué à nous expliquer que la nature des noirs, les siens, n’est pas compatible avec la civilisation mécanicienne. Il en tirait une curieuse fierté. En somme, provisoirement sans doute, le colonisé admet qu’il a cette figure de lui-même proposée, imposée par le colonisateur. Il se reprend, mais il continue à souscrire à la mystification colonisatrice (p.164).
« Ce mécanisme n’est pas inconnu : c’est une mystification. L’idéologie d’une classe dirigeante, on le sait, se fait adopter dans une large mesure par les classes dirigées (…). En consentant à cette idéologie, les classes dominées confirment, d’une certaine manière, le rôle qu’on leur a assigné. Ce qui explique, entre autres, la relative stabilité des sociétés ; l’oppression y est, bon gré mal gré, tolérée par les opprimés eux-mêmes » (p. 117).

C’est bien ce mécanisme de la « mystification » qui explique le regard étonné de ces femmes qui « ne semblent pas s’offusquer outre mesure de la place qui leur est réservée », dont parle plus haut Lucetta Scaraffia.

Mais quelle plus belle illustration de la dite « mystification » peut-on donner que celle qui consiste à faire accepter comme une promotion le fait que les femmes puissent participer à la formation de ceux qui les oppressent !

L’article 27, dans le texte final du synode « reconnaît que leur participation [celle des femmes] au sein de l’Église dans les processus de décision, dans la gouvernance de certaines institutions et dans la formation des prêtres, peut contribuer à une meilleure reconnaissance sociale des femmes » dit Sœur Carmen Sammut.

Sachant qu’une paranoïa institutionnelle et sacerdotale a écarté de façon « définitive » (sic) l’accès des femmes aux postes où s’exerce la responsabilité réelle, du fait de leur impossibilité « ontothéologique » de recevoir l’ordination dite « sacerdotale »,

Cf. là-dessus: http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/01/31/des-papes-de-la-pedophilie-de-lordination-des-femmes-et-de-quelques-autres-rudiments-de-theologie-sommaire/

le fait de les faire participer à la « formation des prêtres » devient un comble de l’ironie sournoise du colonisateur.

« Car elles devront bien enseigner à leurs élèves la lettre apostolique Ordinatio Sacerdotalis du 22 mai 1994, dans laquelle le pape Jean Paul II déclare : ‘’ C’est pourquoi, afin qu’il ne subsiste aucun doute sur une question de grande importance qui concerne la constitution divine elle-même de l’Église, je déclare, en vertu de ma mission de confirmer mes frères (cf. Lc 22,32), que l’Église n’a en aucune manière le pouvoir de conférer l’ordination sacerdotale à des femmes et que cette position doit être définitivement tenue par tous les fidèles de l’Église ‘’ », constate Stultitia en toute logique.

Ajoutons que la Congrégation pour la Doctrine de la Foi précise que ce document relève de « l’infaillibilité »…

« C’est donc aux femmes elles-mêmes que sera confié le soin de perpétrer les justifications  »théologiques » de la domination qu’elles subissent. Quel chef d’œuvre de la mystification colonisatrice ! » ajoute-t-elle, admirative.

Fort heureusement, le beau livre d’Albert Memmi se termine sur des notes optimistes: le colonisé peut guérir.

Mais,

« pour voir la guérison complète du colonisé, il faut que cesse totalement son aliénation : il faut attendre la disparition complète de la colonisation » (p. 168).

Ajoutons que cette guérison ne peut que servir à la santé du colonisateur lui-même :

« Certes, il y a un drame du colonisateur, qu’il serait absurde et injuste de sous-estimer. Car sa guérison suppose une thérapeutique difficile et douloureuse, un arrachement et une refonte de ses conditions actuelles d’existence. Mais on n’a pas vu assez qu’il y a drame aussi, plus grave encore, la colonisation continuant.
La colonisation ne pouvait que défigurer le colonisateur » (p. 171-172).

Quelle sera alors la solution qui permettra le rétablissement de la santé du colonisé aussi bien que celle du colonisateur ?
Memmi nous la dévoile sans équivoque :

« La révolte est la seule issue à la situation coloniale, qui ne soit pas un trompe l’œil, et le colonisé le découvre tôt ou tard. Sa condition est absolue et réclame une solution absolue, une rupture et non un compromis » (p. 155).

« C’est bien pourquoi il faut changer de paradigme », ajoute Stultitia, car, une fois encore, comme le dit Einstein, « On ne résout pas un problème avec les modes de pensée qui l’ont engendré ».

PS : Au vu des « révélations » récentes de Gianluigi Nuzzi,

http://abonnes.lemonde.fr/international/article/2015/11/03/le-saint-siege-secoue-par-un-nouveau-vatileaks_4801818_3210.html

http://www.lemonde.fr/religions/article/2015/11/03/les-extraits-de-chemin-de-croix-de-gianluigi-nuzzi_4802184_1653130.html

http://www.lemonde.fr/europe/article/2015/11/03/au-vatican-le-pape-lui-meme-est-vu-comme-un-intrus_4802047_3214.html

on pourrait penser que le pape a d’autres chats à fouetter que de s’occuper de questions théologiques.

Mais ce serait, je pense, une grave erreur.

Car il serait erroné de considérer que la grave « incurie curiale » dont témoignent les dites « révélations » relèverait de dysfonctionnements purement administratifs.

La racine est très probablement plus profonde : comme dans le cas des affaires de pédophilie, les incohérences et abus de pouvoir qu’elles révèlent ont été sans doute amplement favorisés par l’hypertrophie d’un pouvoir clérical fondé sur un dévoiement inhérent à la notion de « pouvoir sacré », elle-même blasphématoire.

De tels abus se manifestent donc bien sûr au niveau administratif, mais leur essence est avant tout théologique.

Leur résolution ne peut donc passer que par une révolution elle-même théologique (retour à la tradition biblique par l’évacuation du « contre sens » de la sacerdotalisation, reconsidération de la théologie des ministères et de l’habilitation aux fonctions sur des bases non cléricales, et donc réévaluation réelle – et non « mystificatrice » – de la place des femmes, etc.).
(Sur tout cela, cf. encore le post du 31/01/2014 mentionné ci-dessus).

Mais si François manifeste à l’évidence une volonté courageuse de s’attaquer aux symptômes, est-il vraiment en mesure, de par son approche théologique, d’extirper le mal à la racine ? Des remarques comme celles du jésuite James Martin mentionné plus haut semblent montrer que « le mode de pensée » qui a « engendré les problèmes » est encore bien vivant, et que le chemin, si tant est qu’il soit emprunté, risque pour le moins d’être bien long…

« Cosmos » ou cosmétique ? Petite participation au dégonflage de quelques baudruches de M. Onfray(3). Le best of.

Comme nous avons beaucoup travaillé ces jours derniers, je me permets de terminer mes réflexions sur l’ouvrage de M. Onfray par une petite récréation, en présentant quelques passages qui me semblent plus relever, disons du burlesque, que de la réflexion philosophique à proprement parler.

Je n’ai certes pas la prétention d’épuiser l’immense gisement que constitue « Cosmos » dans ce registre. Je me contenterai donc d’un modeste aperçu.

Commençons par ce texte extraordinaire : (Cosmos, p. 235-237), intitulé :

« Épiphanie de la bête judéo-chrétienne »,

dans lequel notre philosophe prétend réfléchir sur la condition des animaux, en opérant une « genèse » de leur statut, dans lequel les « diktats » du judéo-christianisme occuperaient, bien évidemment, une place déterminante.

« Notre rapport aux animaux a été construit par plus de mille ans de christianisme (…) ».

Suit une lecture empreinte de ce fondamentalisme à ras de terre, auquel les interventions médiatiques de M. Onfray sur le Coran nous ont hélas habitués.

«Ce même Dieu (aurait) dit : « Faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance, et qu’il domine (sic) sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur les bestiaux, sur toutes les bêtes sauvages et sur tous les reptiles qui rampent sur la terre» ([Genèse] 1.26). Dieu produit donc de façon performative la domination des hommes sur les animaux. Ce diktat fonctionne en généalogie de tous les mauvais traitements infligés aux ani¬maux sous le régime ontologique judéo-chrétien ».
(…)
« Dans le récit mythologique chrétien, Dieu crée donc une hiérarchie : il donne les animaux aux hommes et les végétaux aux hommes et aux animaux. Avec ce régime ontologique, la bête judéo-chrétienne devient une chose parmi les choses. Elle va pouvoir fournir de la force de travail par la traction, un moyen de locomotion pour la paix, mais aussi pour la guerre, une usine à nourriture avec lait, beurre, crème, viande, œufs, une réserve de peaux, de cuirs, de poils, de tendons pour s’habiller, se loger, se protéger.
Par décision divine, les humains vont donc pouvoir s’adonner à un immense banquet de viandes : faire couler le sang de la bête judéo-chrétienne pour s’en nourrir, manger ses boyaux, mâcher ses muscles, écraser ses testicules avec leurs molaires, mettre leurs langues dans leurs bouches et les avaler, mastiquer son cerveau, ingérer ses poumons, faire gicler sous leurs dents le jus de ses reins, mélanger leurs salives au sang de son foie – en un mot : les tuer pour les manger chaque jour que ce dieu-là fait pour le bien des hommes et la malédiction des animaux ».

Je ne prétends certes pas mettre en doute l’érudition « colossale » (selon le mot d’un de ses admirateurs) de M. Onfray.

Mais ma faible connaissance de la paléontologie me permet tout de même d’avancer que la chasse et la consommation des animaux est aussi ancienne que le genre homo, elle le précède même puisqu’elle remonterait au pliocène et au paléolithique ancien, puis, avant sapiens sapiens, elle trouverait son point culminant avec l’homme de Néanderthal.

Cf. par ex. l’excellent site :
http://www.hominides.com/html/dossiers/alimentation-prehistoire-nutrition-prehistorique.php

A ces époques, et toujours à ma connaissance (mais ma maîtrise de la Bible, du Talmud et du Coran n’égale certes pas celle de M. Onfray…), le christianisme et même le judaïsme devaient être plutôt balbutiants, en témoigne le peu de description de mammouths et d’aurochs que nous fournit la Torah.

Et donc « l’immense banquet de viande » décrit, comme c’est souvent le cas chez notre auteur, avec force énumérations (il faut tout de même s’employer, pour remplir 566 pages !) toutes plus apocalyptiques les unes que les autres (en fermant les yeux, on penserait même à certaines affiches représentant le judéo-chrétien au nez et aux doigts crochus en train de se repaître sauvagement de viandes, sous les yeux horrifiés de la « bête blonde germanique », dans sa tendre innocence païenne et aryenne « du devenir »…), était peut-être déjà commencé depuis bien longtemps.

De même qu’était commencée l’exploitation de l’animal comme « force de travail », « moyen de locomotion » « pour la paix comme pour la guerre » (que le judéo-christianisme ne semble pas non plus avoir eu l’honneur d’inventer) et « usine à nourriture » (à ce propos, Stultitia me fait remarquer l’oubli impardonnable du fromage dans l’énumération…).

Le néolithique ayant commencé aux alentours de7000 ans, les juifs étaient tout de même un peu jeunes, et les chrétiens encore plus.

Sur tout cela, il faudrait tout de même rappeler à M. Onfray que le mythe a essentiellement une fonction « étiologique » (du grec αἰτιολογία, qui signifie recherche et interrogation sur les causes).

On apprend au collège que ce n’est pas parce que la Bible dit, par exemple, que « l’homme domine les animaux », ou encore qu’il est chassé du paradis et doit se mettre à travailler, ou que Ève mange la pomme, que la domination sur les animaux, la pénibilité du travail, ou le mal existent.

Mais c’est à l’inverse parce que l’homme expérimente, ici et maintenant, une certaine maîtrise du monde animal (c’est l’homme qui fait labourer le bœuf, même dans le monde païen, et pas le contraire…), la pénibilité du travail, et la prégnance du mal et de la guerre, qu’il en reporte l’interprétation aux « origines », élaborant ainsi un récit, « un modèle » au moyen duquel il pensera son être au monde.

Par exemple, le récit sumérien d’Atra Hasis, qui considère que les dieux créent l’homme pour lui faire subir le travail à leur place, n’interprète pas la réalité de cette obligation de travailler que nous expérimentons tous les jours, ni le rapport au divin de la même manière que le récit de la Genèse, pour lequel la création de l’homme n’a pas pour but de décharger les dieux.

Stultitia ajoute qu’une plus ample réflexion sur ces textes, que M. Onfray ne manque pas de connaître, bien sûr, aurait l’avantage de rajouter quelques pages à sa production, ce qui ne manque pas d’intérêt dans un projet éditorial.

Je lui laisse la responsabilité de ses allégations.

Mais passons à la fascinante problématique du hérisson (p.74-79) .

Ah ! Le hérisson…

Car c’est un petit animal que nous aimons beaucoup, Stultitia et moi.

Nous ne manquons même pas de lui aménager des abris dans des coins du jardin, bien qu’il ne daigne pas souvent les honorer.

Mais voilà : tout comme l’africain se nourrit de bananes, l’arabe de couscous et le marseillais de bouillabaisse (« Peuchère ! » croit judicieux d’ajouter Stultitia…) le Tzigane se nourrit de hérisson. C’est un fait.

On le sait (cf. posts précédents), le Tzigane jouit d’une « extraterritorialité » qui permet déjà à sa « métaphysique » ainsi qu’à son « ontologie » d’échapper à la nécessaire « abolition » des mêmes ontologie et métaphysique exigée par Nietzsche et son disciple M. Onfray.

Mais il faut croire aussi que ce carnivore jouit d’une « extraterritorialité alimentaire » qui fait que ses festins de hérisson seraient moins répréhensibles que les « banquets de viande » inventés par les infâmes judéo-chrétiens.

Car avec quelle tendresse le Tzigane ne déguste-t-il pas le hérisson !

Le rat des villes [nous, les héritiers du judéo-christianisme] ne veut pas voir le rat des champs [le Tzigane, of course] qui lui rappelle ce qu’il fut. Le dandy parfumé, l’esthète savonné, le lettré policé ne souhaitent pas qu’on leur mette sous les yeux leur passé ancestral, ils ne veulent pas voir le temps du temps d’avant le temps barbare qui est le leur. Temps de la crasse mais de la vérité ontologique, temps de la chevelure sale en broussaille mais temps de l’authenticité métaphysique, temps des odeurs fortes des fripes qui sentent le feu de bois, l’humidité croupie, la saleté domestique, mais temps de la simplicité philosophique.
Temps du feu dehors contre le chauffage électrique, temps de la roulotte contre le pavillon de banlieue, temps du hérisson

Le voilà !

mangé debout près de la flambée contre la nourriture insipide sous Cellophane, temps de la voûte étoilée au-dessus de la tête contre la télévision qui détruit l’âme, temps de la toilette dans la rivière contre les bains moussants débordant des baignoires, temps de la musique autour du brasier qui crépite contre le mutisme des familles séparées devant leur écran, la trace des temps anciens d’une civilisation cosmique fait honte aux dévots des temps nouveaux de la civilisation acosmique. (p. 75-77).
(…)
Dès lors, quand le gadjo met son réveil à sonner le matin, prend sa douche, se toilette, s’habille, se rend à son travail non sans avoir regardé sa montre dix fois ou écouté l’heure donnée par sa radio vingt fois, quand il travaille à des choses inutiles, inessentielles, sans intérêt, sans vraies bonnes raisons, quand il mange rapidement, de mauvaises nourritures, quand il reprend le travail l’après-midi pour sacrifier encore de longues heures à des tâches laborieuses, répétitives, productives d’absurdité ou de négativité, quand il voit venu le temps de rentrer chez lui et qu’il s’entasse dans les transports en commun, s’enferme dans sa voiture pour de longs moments perdus dans les bouchons et les embouteillages, quand il rentre chez lui, épuisé, fatigué, harassé, quand il mange machinalement d’autres aliments insipides, qu’il s’affale devant sa télévision pour de longues heures de bêtises ingurgitées,

Sauf quand on y voit M. Onfray, I presume…

quand il se couche abruti par ce qu’il a mangé, vu, entendu, il remet son réveil à sonner pour le lendemain matin où il répétera cette journée et ce pendant des années – quand il fait tout ça, le gadjo se dit civilisé.
Pendant ce temps, le Tzigane aura vécu une journée de simplicité, de vérité, de pure présence au monde, de jouissance voluptueuse d’un temps lent, naturel, surtout pas culturel.

L’espèce humaine se définissant par la culture depuis au moins Homo habilis, il faut donc croire que le Tzigane n’en ferait pas partie, jouissant là encore de cette fameuse «extraterritorialité » qui semble le caractériser …

Il se sera levé avec le soleil, aura allumé un feu pour préparer un premier repas, il aura médité au rythme de la journée qui se lève, au diapason des bruits de la nature – le cours d’eau d’une rivière, les friselis dans les buissons, les frémissements des branchages dans les haies, la mélodie du vent dans les arbres, le chant des oiseaux, le bruit des herbes froissées lors du passage des animaux sauvages, un hérisson,

Chouette! le voilà encore !

un lapin, un blaireau.
Le midi, avec les siens, autour du feu, il mange debout ce qui a été chassé. Le hérisson

Oui, vous ne rêvez pas. C’est encore lui !

par exemple. Silencieux, avec son couteau, il taille la viande grillée posée sur sa tranche de pain et mange sans parler.

Rappelons qu’en effet, le Tzigane ayant échappé à la culture du fait de son « extraterritorialité« , n’a pas non plus développé le langage.

Pas besoin de mots, la vie se vit sans qu’on ait besoin de la dire. La dire, c’est souvent ne pas la vivre. La dire abondamment, c’est souvent la vivre petitement. Son corps, sa peau se retrouvent dans le vent, la pluie, sous le soleil, dans le brouillard, la bruine, dans le froid et l’humidité. Il est dans la nature parce qu’il n’est pas séparé d’elle ; elle lui dit ce qu’il doit savoir ; il sait ce qu’elle lui dit. Toujours sans mots. (p. 76-77)
(…)
Jadis, avant l’ethnocide chrétien, les petits métiers concernaient le pur et simple besoin de la communauté : on travaillait pour vivre là où les civilisés vivent pour travailler. Enfant, dans les années soixante, je me souviens, dans mon village natal, d’avoir vu passer de tranquilles roulottes, au rythme calme du pas d’un cheval, qui étaient, déjà, une offense faite à la rapidité des voitures qui roulaient, pétaradantes, en frôlant la caravane. Déjà les deux temps se croisaient, s’opposaient, se confrontaient: temps virgilien du pas des animaux, temps faustien du moteur à explosion.
(…)
Le temps des adultes était donc celui d’avant le temps d’Ève. Celui des enfants également. Pas question de faire vivre aux plus jeunes ce que leurs parents n’avaient pas vécu. J’ai aussi souvenir d’un Tzigane scolarisé dans ma classe de cours élémentaire qui ne se pliait en rien à ce qui faisait l’emploi du temps des fils et filles d’Ève : pas envie de s’asseoir, pas envie de rester en place, pas envie de plier son corps pour entrer dans le dispositif disciplinaire de la table d’école qui contraignait les jambes, le dos, le buste, les membres à une posture d’encagé, pas envie de rédiger une rédaction ou de souscrire à une dictée, car il ne savait ni lire ni écrire.

Ah ! Heureux temps du « bon sauvage ». Mais curieusement, les Tziganes que j’ai pu rencontrer sont tous fort heureux d’avoir pu accéder, quand c’est le cas, à l’instruction…

À quoi bon, d’ailleurs, lire et écrire ? Le Tzigane n’apprend rien à l’école de ce qui fait l’essentiel de sa vie quotidienne : au lieu d’apprendre à découvrir le hérisson

Et hop ! C’est encore lui !

dans une haie, à hameçonner une truite dans un torrent, à allumer un feu qui réussisse, à lire la course du soleil dans le ciel ou celle des étoiles dans la Voie lactée, au lieu d’apprendre à jouer de la guitare ou à rétamer un vieux faitout, au lieu d’apprendre ce qu’on n’apprend pas, frémir à l’aurore et au crépuscule, se trouver ravi par le chant d’un pinson ou d’un rossignol, on lui apprenait les dates de l’histoire de France, l’accord du participe passé avec le verbe avoir, la règle de trois, le théorème de Pythagore et autres choses inutiles dans la vraie vie.
Pourquoi apprendre à lire et à écrire puisque la lecture et l’écriture nous éloignent du monde véritable ? (…) (p. 75-79).

Je n’ai pu résister à reproduire in extenso ces longs passages, tant leur charme lyrique m’a ébahi.

Ils m’ont tellement rappelé les suaves exclamations de Marie de Rabutin-Chantal, Marquise de Sévigné, au milieu de ces gentilles créatures si proches de la  nature que sont les paysans.

« Faner est la plus jolie chose du monde, c’est retourner du foin en batifolant dans une prairie

« Et les brebis que pomponnait Marie Antoinette au Petit Trianon !« , ajoute Stultitia, tout attendrie.

Rendons justice pourtant à M. Onfray d’avoir redonné au hérisson, animal trop méconnu, le statut ontologique (et nutritif) qui est le sien…

On pourrait certes prolonger longtemps.

Mentionnons encore, en vrac, la persévérance de M. Onfray à considérer comme allant de soi la « thèse Mythiste » concernant l’existence de Jésus (p. 154 ; p. 237ss, etc. cf. aussi les références à Prosper Alfaric, p. 511, 528…), alors même que cette thèse désuète est abandonnée par l’immense majorité des historiens sérieux, qu’ils soient athées, agnostiques, juifs, ou autres, qui se rangent pour la plupart à l’opinion de S. Mimouni lorsqu’il déclare que Jésus est certainement un des personnages les mieux attestés de l’Antiquité (cf. S. Mimouni, et P. Maraval, Le christianisme des origines à Constantin. Paris, PUF, 2006, p. 80; ou bien sûr l’ouvrage de référence le plus récent sur le sujet, de John P. Meier, Un certain juif Jésus. Les données de l’histoire, Paris, Le Cerf, 2004-2009 en 4 volumes ( !)).

Utiliser une documentation aussi pauvre et dépassée que celle à laquelle M. Onfray se limite sur le sujet ne peut que desservir sa thèse.

L’existence de Jésus est historiquement bien plus attestée que celle de Celse ou même d’Héraclite, que l’auteur prend pourtant pour argent comptant de façon non critique.Le problème que pose le christianisme depuis ses origines est moins celui de l’existence de Jésus que celui de l’interprétation de cette existence.

Il est certes légitime de contester l’interprétation que la religion chrétienne donne de la personne de Jésus ; mais s’obstiner à faire reposer une contestation sur des thèses aussi discutables que celles qu’utilise M. Onfray ne plaide ni pour son sérieux, ni pour sa crédibilité.

On ne voit pas en quoi le fait de récuser l’existence de Marx, par exemple, apporterait quoi que ce soit à la contestation – légitime – du marxisme.

On pourrait dire la même chose de l’obstination à présenter le paganisme, constamment identifié à « la sagesse » (cf. p. 26 ; 86 et le « paganisme des Tziganes » ; 335 ; 376 : « les païens regardaient le ciel pour bien vivre, mieux vivre, vivre en harmonie avec le Cosmos» ; etc.) – , et contre toute documentation sérieuse, comme un modèle de tolérance et de douceur, face à la violence apparemment inhérente au judéo-christianisme .

« Tarte à la crème » depuis bien longtemps infirmée, mais qui revient comme si de rien n’était.

On ne peut certes pas me reprocher de considérer la chrétienté comme un doux repaire de « bisounours » :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2013/11/22/inquisition-croisades-et-bisounourseries-pontificales/

ou encore :
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/01/04/de-la-lecture-de-lydie-salvayre-comme-therapie-contre-lalzheimer-spirituel-et-quil-ne-faut-pas-prendre-les-petites-filles-pour-des-enfants-de-choeur/

Nul ne nie que le paganisme ait produit des sages admirables, tout comme le bouddhisme, l’hindouisme, l’animisme, l’islam, etc. et même, horresco referens, le « judéo-christianisme » ! Mais de là à me faire croire qu’on peut transférer dans le monde païen le repaire de bisounours dont il était question plus haut, il y a tout de même un sérieux pas !

Qui contredirait d’ailleurs ce que soutient Nietzsche, « mentor » de M. Onfray, sur le sujet.

L’auteur de la « Généalogie de la morale » célèbre en effet les Romains païens :

« les forts et les nobles, au point qu’il n’y eut jamais, qu’on n’a même jamais pu rêver, plus fort et plus noble au monde jusqu’ici »

en citant Tacite:

« à Rome, on considérait le juif comme ’’convaincu de haine contre le genre humain’’ » (Généalogie de la Morale, op. cit. p. 53).

Or, on le sait, cette citation fait référence aux persécutions de Néron :

« On saisit d’abord ceux qui avouaient leur secte[les chrétiens] ; et, sur leurs révélations, une infinité d’autres, qui furent bien moins convaincus d’incendie que de haine pour le genre humain [sans doute s’agit-il ici des juifs]. On fit de leurs supplices un divertissement: les uns, couverts de peaux de bêtes, périssaient dévorés par des chiens; d’autres mouraient sur des croix, ou bien ils étaient enduits de matières inflammables, et, quand le jour cessait de luire, on les brûlait en place de flambeaux. » (Tacite, Annales XV,44, trad. F. Doudinot de la Boissière, Tacite. Œuvres choisies, Paris, Hatier, 2e éd., 1932, reprise par la Bibliotheca Classica Selecta).

cf: http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/01/03/eternite-de-lessence-du-corps-chez-spinoza-et-resurrection-et-derechef-de-nietzsche-et-de-ses-mythes-et-de-m-onfray-qui-gagnerait-a-lire-un-peu-mieux-ses-maitres-2/

Faut-il encore faire référence aux jeux du cirque, crucifixions et autres divertissements de « bisounours », auprès desquels la corrida dénoncée par M. Onfray (p. 306ss) fait bien pâle figure ?

Un philosophe pourrait aussi se souvenir que Socrate a été condamné à mort, entre autres chefs d’accusation, pour avoir offensé les dieux (païens) de la Cité. Là encore, un peu moins de simplisme ne nuirait certes pas à la crédibilité du discours.

On s’en doute, il y aurait encore bien des allégations étranges à mentionner. Mais je me contenterai de finir sur une nouvelle petite touche de burlesque.

Bien qu’étant plutôt végétarien de vieille date, je n’ai rien contre les carnivores comme M. Onfray.

Mais que celui-ci, tout en étant un chaud partisan de la cause animale et un ardent dénonciateur de la perversion judéo-chrétienne et de son « immense banquet de viande » (p.237) se permette, sans doute pour défendre la légitimité de son propre beefsteak, des arguments aussi hilarants contre le végétarisme, on en reste confondu :

[le régime végane] « débouche, pour le règne animal, sur l’hécatombe des espèces domestiques et sur la prolifération monstrueuse des espèces restées ou redevenues sauvages. Dans les deux cas, la conséquence de cette logique s’avère la précarisation des hommes à brève échéance et leur inévitable disparition (sic). Qui aurait ainsi voulu faire l’ange aurait fait la bête » » (p. 295).

[On pourrait penser, tout simplement à la solution de la stérilisation, qui se pratique depuis bien longtemps sur les animaux domestiques, mais sur ce point M. Onfray semble se montrer encore plus réticent que le pape…]

Car voici: Le végétarisme annonce le règne de la terreur !

Tremblez, braves gens ! Le fait de ne plus manger des vaches et des brebis va remplir vos rues de taureaux sauvages et de béliers agressifs. Sans parler des coqs farouches et des poules sanguinaires. Et nul ne pourra échapper à leurs attaques !

Tout comme, on le sait bien, le fait de ne pas manger de chiens et de chats en Occident a abouti à l’envahissement des espaces publics par des matous féroces et des toutous anthropophages, au moins aussi affamés de chair humaine que les bourreaux judéo-chrétiens le sont de boyaux, de testicules et de cerveaux (p.237).

Pour éviter ça, une seule solution : « Au beefsteak, braves gens ! ». Et n’oubliez pas de manger aussi les chiens et les chats (et les poissons rouges !).

« Tu ne crois pas que tu commences toi aussi à délirer ? » me lance Stultitia.

« Au lieu de dire des bêtises, tu ferais mieux de renvoyer à ton premier post. En fait Simon Leys, que tu cites, avait déjà tout dit ».

En effet.

J’y renvoie donc
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/09/23/subprimes-de-la-pensee-et-bulles-intellectuelles-a-propos-de-recentes-inflations-mediatiques-a-la-onfray-et-consorts/

En réitérant ma question :
« comment comprendre, encore une fois, que des pensées aussi faibles puissent avoir une telle audience, et que des M. Onfray puissent faire de façon répétée la « Une » des grands quotidiens et des revues, voire susciter des « manifestations de soutien » comme celle de la Mutualité ?».

Mais sans doute faudrait-il maintenant poser cette question à MM. Kahn, Debray, Finkielkraut et autres courageux qui ne reculent pas devant le ridicule.

Car franchement, ont-ils vraiment lu « Cosmos » ?

« Cosmos » ou cosmétique ? Petite participation au dégonflage de quelques baudruches de M. Onfray (2).

Continuons notre chemin par une petite réflexion sur les rapports de l’idée de Cosmos avec la science.

Car il n’échappe à personne que M. Onfray est un grand pourfendeur des mythes – en particulier judéo-chrétiens, comme il se doit-, au nom d’une rigueur toute scientifique.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2013/12/04/des-mythes-des-croyances-et-de-mr-onfray-qui-est-au-dessus-de-tout-ca/

« La science, hors scientisme qui est religion de la science, permet de penser le monde selon la logique de l’ontologie matérialiste (…) ; que de la physique et pas de métaphysique » (Cosmos, p. 333).
« Je ne suis pas scientiste (cf. ci-dessus), mais je sais qu’on ne saurait jamais penser juste sans ce que la science nous apprend » (p. 513)
« Utiliser la raison contre les superstitions » (p. 514).

Etc. etc. etc.

Bien sûr, me direz-vous, on peut encore se demander comment un nietzschéen peut être un aussi ferme partisan de la science, lorsqu’on sait que l’auteur de Zarathoustra, bien connu pour son apologie du « chaos » (cf. Ainsi parlait … Prologue, V) la considère comme une expression de ces « forces réactives », refuge des faibles et négatrice de la Vie :

« ‘’Volonté de vérité’’ – cela pourrait cacher une volonté de mort. – En sorte que la question : pourquoi la science? se réduit au problème moral : Pourquoi de toute façon la morale ? Si la vie, la nature, l’histoire sont « immorales »? Il n’y a aucun doute, le véridique, au sens le plus hardi et le plus extrême, tel que le présuppose la foi en la science, affirme ainsi un autre monde que celui de la vie, de la nature et de l’histoire; et, en tant qu’il affirme cet autre monde, comment ne lui faut-il pas, par cela même, nier son antipode, ce monde, notre monde? » (Le Gai Savoir, Aphorisme 344).

[Quoiqu’on puisse en penser, des positions, telles que celles de Heidegger, qui récusent le « moment cartésien » comme manifestation du Gestell, arraisonnement, mainmise violente sur le monde par un homme de plus en plus technicien qui veut se rendre « maître et possesseur de la nature », selon la phrase de Descartes, paraissent plus cohérentes que celle de M. Onfray ; en ce que leur dénonciation de « l’oubli de l’être » s’accompagne d’un soupçon sur la science et la technique dont on peut penser qu’elles détournent l’homme de son antique rapport à la Nature et au Cosmos. Plus cohérente serait aussi la position de celui qui renoncerait à la science moderne et à la technique pour prôner une vie « proche de la nature » et du « Cosmos ». Mais M. Onfray n’est ni heideggerien ni écologiste radical anti-science : il se prétend le héraut de la science moderne et du Cosmos en son sens « virgilien » et/ou lucrétien, et s’affirme qui plus est nietzschéen. Or, on ne peut tenir toutes ces positions en même temps].

Mais s’arrêter là pourrait sembler petit joueur.

Plus intéressant sera de montrer comment ce « Cosmos » dont M. Onfray se fait l’ardent apôtre, a été, aussi bien dans sa version « classique », aristotélicienne, que dans sa version « lucrétienne », un des principaux « obstacles épistémologiques » à la naissance de la science moderne.

[Pour G. Bachelard (1884-1962), un « obstacle épistémologique » est « un ensemble de représentations scientifiques ou non scientifiques, empêchant une science donnée, à un moment donné, de poser correctement les problèmes » (Épistémologie, La philosophie de AàZ, Hatier 2011 ; cette notion appelle celle de « rupture épistémologique » « laquelle est l’acte intellectuel par lequel une science surmonte ses obstacles épistémologiques en remodelant ses principes explicatifs » (id).].

On le sait, les magnifiques études d’Alexandre Koyré ont montré comment la science moderne, celle de Descartes, Galilée, Newton, a eu besoin, pour « inventer » en particulier le principe d’inertie, et pour permettre la mathématisation de la physique, de rompre radicalement avec le Cosmos des Anciens, celui d’Aristote en particulier :

« Le fait que la physique moderne a son prologue et son épilogue dans les cieux, ou, plus simplement, le fait que la physique moderne prend sa source dans l’étude des problèmes astronomiques et maintient ce lien à travers toute son histoire, a un sens profond et implique d’importantes conséquences. Il implique notamment l’abandon de la conception classique et médiévale du cosmos – unité fermée d’un Tout, Tout qualitativement déterminé et hiérarchiquement ordonné, dans lequel les parties différentes qui le composent, à savoir le Ciel et la Terre, sont sujettes à des lois différentes – et son remplacement par celle de l’Univers, c’est-à-dire d’un ensemble ouvert et indéfiniment étendu de l’Être, uni par l’identité des lois fondamentales qui le gouvernent ; il détermine la fusion de la physique céleste avec la physique terrestre, qui permet à cette dernière d’utiliser et d’appliquer à ses problèmes les méthodes des mathématiques hypothético-déductives développées par la première ; il implique l’impossibilité d’établir une physique terrestre ou, du moins, une mécanique terrestre, sans développer en même temps une mécanique céleste. ». “Galilée et la révolution scientifique du XVIIe siècle”, in Études d’histoire de la pensée scientifique, Paris, Gallimard, 1973, p. 197.

(…)

Le concept galiléen du mouvement (de même que celui de l’espace) nous paraît tellement naturel que nous croyons même que la loi d’inertie dérive de l’expérience et de l’observation, bien que, de toute évidence, personne n’a jamais pu observer un mouvement d’inertie pour cette simple raison qu’un tel mouvement est entièrement et absolument impossible. Nous sommes également tellement habitués à l’utilisation des mathématiques pour l’étude de la nature que nous ne nous rendons plus compte de l’audace de l’assertion de Galilée que « le livre de la nature est écrit en caractères géométriques » pas plus que nous ne sommes conscients du caractère paradoxal de sa décision de traiter la mécanique comme une branche des mathématiques c’est à dire de substituer au monde réel de l’expérience quotidienne un monde géométrique hypostasié et d’expliquer le réel par l’impossible. (id. ibid. p. 199).

Mais, demande Stultitia, « Pythagore est bien l’inventeur des mathématiques, et Platon un grand mathématicien. Les grecs étaient de grands astronomes. La science moderne n’est-elle pas débitrice de ces penseurs ? ».

Bien sûr ! Mais en partie seulement. Car sa naissance ne pourra s’opérer sans une douloureuse « rupture épistémologique ».

Car, pour Pythagore, Platon et Aristote, les mathématiques ne peuvent s’accorder qu’à la régularité du monde éternel et immortel des astres, qui est celui des dieux. Et lorsque Galilée affirme, comme le rapporte A. Koyré, le caractère géométrique du « livre de la nature », il énonce ce qui aurait été un blasphème pour la pensée des Anciens : le monde terrestre, celui qu’Aristote nommait « sub-lunaire », celui où les hommes meurent, où les pommes tombent des arbres et pourrissent, est régi par les mêmes lois que celles qui régissent le Cosmos présumé divin !

Un véritable crime de lèse Cosmos, ou de lèse divinités grecques, ce qui revient au même !

« La science moderne naîtra, peut-on dire, le jour où l’on osera proclamer cette vérité : la même Mécanique, les mêmes lois, régissent les mouvements célestes et les mouvements sublunaires, la circulation du soleil, le flux et le reflux de la mer, la chute des graves. Pour qu’il fut possible de concevoir une telle pensée, il fallait que les astres fussent déchus du rang divin où l’Antiquité les avait placés, il fallait qu’une révolution théologique se fût produite » P. Duhem, Le système du Monde, II, Paris, Hermann 1914, p. 453.

Car pourquoi cette rupture épistémologique qui a rendu possible la science moderne s’est-elle produite en Occident, et en Occident seulement ?

On le sait, le zéro a été inventé par les babyloniens avant d’être repris par les Indiens ; les chinois ont, eux, été à l’origine de nombreuses inventions.

Mais la mathématisation de la physique, clef de ce que nous nommons maintenant la science, n’est apparue qu’en Occident. Pourquoi ?

Même si la question reste disputée, on a de fortes présomptions de penser que cette « révolution théologique » qui a rendu possible une telle « rupture épistémologique » a à voir, n’en déplaise à M. Onfray et à son anti-judaïsme et anti-christianisme forcené autant que primaire, avec la révolution conceptuelle introduite dans l’histoire par les pensées juive, chrétienne et musulmane, ce fameux « monothéisme » tellement abhorré.

Des penseurs aussi reconnus que Amos Funkenstein (Théologie et imagination scientifique, Paris, PUF 1995) Stanley L. Jaki (Cosmos and Creator, Edimbourg 1980), Lynn T. White (Medieval Religion and Technology, Berkeley 1978), etc. nous montrent comment une désacralisation du Cosmos était indispensable pour que soit rendue possible l’approche de l’univers comme objet de science.

Désacralisation parallèle à ce « désenchantement du monde » dont Marcel Gauchet, nous l’avons vu, fait la condition nécessaire de l’accession à la notion d’autonomie dans l’ordre social et politique.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/05/21/a-propos-de-que-faire-simon-leys-ou-les-habits-neufs-du-professeur-badiou-et-quand-marcel-gauchet-gagnerait-a-lire-levinas-et-pic-de-la-mirandole/
[voir dans ce même post, outre des précisions sur le rapport hétéronomie/autonomie,  les fortes affirmations de Lévinas dans Difficile Liberté, concernant la lutte biblique contre l’idolâtrie : « Le monothéisme marque une rupture avec une certaine conception du sacré. Il n’unifie ni ne hiérarchise ces dieux numineux et nombreux ; il les nie. À l’égard du divin qu’ils incarnent, il n’est qu’athéisme ».].

Tout comme il fallait rompre avec un Ordre cosmique, qui faisait de la femme et de l’esclave des êtres inférieurs selon un plan divin et éternel établi une fois pour toutes par la Nature, pour rendre possible « l’invention » du droit naturel moderne (qui n’est plus le droit d’une Nature intangible et divine, comme chez les Anciens, mais celui qui se fonde sur la nature rationnelle d’un homme capable de se donner lui-même des lois, et de ne plus dépendre du seul ordre hétéronome du Cosmos) ;

[cf. A. Renaut dans : Histoire de la philosophie politique, I, La liberté des Anciens, Calmann-Lévy, Paris 1999, p. 41 : « Dans l’exacte mesure où, chez Aristote, le droit naturel est découvert en la nature, au sein de laquelle sont supposées exister des inégalités entre les hommes (donc des inégalités naturelles), il aurait été impossible à une telle philosophie de se demander si la véritable fonction des instances juridico-politiques n’est pas de venir corriger la réalité au nom d’un idéal transcendant »]

Il fallait, de la même façon, oser ce crime de « lèse-Cosmos » qui ramenait l’ordre éternel et divin des cycles cosmiques aux mêmes lois que celles qui régissent la chute des pommes, dont la pourriture manifeste le caractère radicalement contingent !

Il fallait donc extraire le divin de cette Nature divinisée, condition nécessaire pour la rendre manipulable à l’infini par l’intellect humain.

Ce que firent Descartes et Galilée, signant par là même la fin du Cosmos classique, aristotélicien comme stoïcien ;

« Ce Monde, ce Cosmos, la physique de Descartes le détruit entièrement.
Que met-elle à sa place ? À vrai dire, presque rien. Étendue et mouvement. Ou matière et mouvement. Étendue sans limites et sans fin. Ou matière sans fin ni limites : pour Descartes, c’est strictement la même chose » (A. Koyré, Introduction à la lecture de Platon…, op.cit., p. 209).

Tout en y conservant (et c’est l’une des raisons pour lesquelles le modèle « atomiste » fondé sur le hasard et l’imprévisibilité ne pouvait être une alternative retenue par les inventeurs de la science moderne : n’en déplaise à M. Onfray, Épicure ou Lucrèce ne sont en rien à l’origine de la conception cartésienne et galiléenne de la matière…) un principe d’intelligibilité qui permettait d’appliquer à la matière, désormais nommée « étendue », les lois de la géométrie et des mathématiques, dont la connaissance a été elle aussi rendue possible à l’homme du fait de sa création « à l’image de Dieu ».

Cette double exigence, qui disqualifie le Cosmos « classique » entendu comme réalité divine – et celui de Lucrèce conçu comme agrégat arbitraire et aléatoire d’atomes -, tout en affirmant l’intelligibilité de « l’univers« , a probablement été rendue possible par l’idée judéo-chrétienne et musulmane de Création.

Bien qu’elle ait mis du temps à s’exprimer au niveau de la naissance de la science, et que sa réception fut loin d’être évidente de la part des autorités ecclésiastiques (en témoigne bien sûr « l’affaire Galilée »), la position du modèle de la Création comme « postulat métaphysique » et épistémologique a probablement rendu possible une pensée de la contingence de l’univers, de la nature, de la physique, mais aussi cette pensée que cet univers physique ayant été « écrit en langage géométrique » par l’intelligence d’un Créateur transcendant, était donc susceptible de déchiffrement par un homme créé « à son image ».

Pour une pensée de la Création, le Cosmos n’est pas Dieu en soi, mais, en tant qu’œuvre d’un créateur, « il chante la gloire de Dieu » et son intelligence, comme dit le Psalmiste.

Malgré le génie propre des civilisations indiennes, chinoises ou autres, cette articulation originale entre la transcendance d’un Dieu qui se distingue d’un « Cosmos » pour en faire un « univers », selon la terminologie d’A. Koyré, et le caractère intelligible d’un tel univers en tant que Création, n’y a jamais été pensé.

cf. la dessus, par ex. J. Needham, La science chinoise et l’Occident, Seuil Paris 1973 en particulier p. 32 : « Dans l’ancienne pensée chinoise, l’idée d’un dieu suprême comme personne, aussi forte qu’elle fut, n’impliquait pas la conception d’un législateur divin et céleste imposant ses ordres à la nature non-humaine; et (…) le concept du suprême en vint très tôt à désigner quelque chose de tout à fait impersonnel. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y avait pas, pour le Chinois, d’ordre dans la nature, mais plutôt qu’il ne s’agissait pas d’un ordre fixé par un être personnel rationnel, et donc, qu’il n’y avait aucune garantie que d’autres êtres personnels doués de raison soient capables de déchiffrer dans leur propre langage (terrestre), le code de lois préexistant qu’un Dieu aurait formulé préalablement. On ne pensait pas que le code des lois de la nature puisse être dévoilé et lu, parce qu’on avait aucune assurance qu’un être divin, même plus rationnel que l’homme, en ait jamais formulé un ».

Raison probable pour laquelle la science moderne n’a pu s’y manifester.

On est donc en droit d’être une nouvelle fois surpris par les affirmations péremptoires de M. Onfray, qui tout en se posant en parangon de la science, et en pourfendeur des « superstitions » (p. 514), refuse à cette même science son acte de naissance en exigeant de « revenir au cosmos » (id.), alors même que la mathématisation de la physique exigeait l’abolition de cette « superstition » que constituait le Cosmos des Anciens.

Encore une fois, ce n’est certes pas la référence à « l’ontologie matérialiste » de Lucrèce qui pourra en quoi que ce soit le sauver de l’incohérence.

Car même si la philosophie épicurienne a en effet introduit dans la pensée, de façon figurée, la notion « d’atome », ni sa vision de cet atome, ni sa conception de la matière (cf. Descartes, ci-dessus) n’ont été retenues par la science moderne et contemporaine.

Il me plait de terminer en citant, en hommage à Bernard d’Espagnat, quelques textes de « A la recherche du réel », ouvrage extraordinaire de clairvoyance, et dont les propositions datant de 1979 concernant notre rapport à la réalité ont été depuis confirmées par l’expérimentation (expérience d’Alain Aspect 1980-1982, à l’instigation de B. d’Espagnat lui-même).
https://fr.wikipedia.org/wiki/Exp%C3%A9rience_d’Aspect

Il faut en saluer la réédition (Dunod, 2015), avec une préface d’E. Klein :
https://www.youtube.com/watch?v=ypBDwXD6hqw

Je ne suis pas spécialement anti-matérialiste.
J’irai même jusqu’à risquer une comparaison que n’aurait peut-être pas reniée B. d’Espagnat : la dualité de nos concepts approximatifs de « matière » et « d’esprit », que nous essayons malhabilement d’articuler, ne témoignerait-elle pas de la difficulté qu’éprouve notre intelligence humaine limitée à se représenter notre réel, irrémédiablement « voilé » selon l’expression de d’Espagnat ; un peu comme notre approche des particules, en microphysique, nous oblige à tenir ensemble (cf. la notion de « quanton ») un aspect d’onde et un aspect de corpuscule en apparence inconciliables pour notre intuition, notre compréhension, et même notre imagination ?

Il se pourrait donc que la dualité matérialisme/spiritualisme relève d’une approche conceptuelle inadéquate à la réalité qu’elle prétend représenter, mais sur laquelle notre intelligence rudimentaire a cependant besoin de s’appuyer pour tenter d’éclairer tant bien que mal quelques-unes des énigmes auxquelles elle est confrontée.

J’avoue que, pour ma part, ayant beaucoup joué au « lego » quand j’étais enfant, et ayant depuis découvert la fascinante complexité de l’interrogation des physiciens sur ce que nous nommons à défaut de mieux notre « réel », j’ai du mal à me satisfaire de cette « ontologie matérialiste » à laquelle nous convie M. Onfray, et dont le puéril atomisme lucrétien ressemble à ces fables infantiles dont j’enjolivais jadis mon « Cosmos » de plastique.

Rappelons un passage de l’interview de B. d’Espagnat citée dans la post précédent, et qui illustre l’idée de « découvertes physiques négatives« ,  dans la mesure où, si la science, on l’a vu, ne peut dire à la métaphysique où elle doit aller, elle peut toujours lui dire où elle ne peut plus aller :

« Telle qu’elle se présente aujourd’hui il me paraît clair que la physique ne débouche de façon certaine sur aucune métaphysique particulière. Toutefois elle nous apprend quand même beaucoup, car si elle ne peut pas dire ce que le « fond des choses » vraiment est, en revanche elle n’est pas muette sur ce qu’il n’est pas. Et en particulier elle élimine un certain matérialisme scientifique que, du temps de la physique dite « classique » elle paraissait favoriser et qui reste encore très vivace ».

Et il est clair que pour qu’une métaphysique matérialiste demeure un modèle légitime et crédible, elle a en tout cas un sérieux effort à faire pour se renouveler.

Car en quoi des fables simplistes, comme celles que nous présente M. Onfray, tellement éloignées de ce que la physique nous enseigne aujourd’hui, peuvent-elles avoir quelque utilité ?

C’est la raison pour laquelle je rajoute ces quelques passages tirés de livres de B. d’Espagnat.

On peut aussi écouter quelques conférences, comme celle-ci :

 

Je n’ai pas pu me résoudre à tronquer ces textes magnifiques (et d’un humour ravageur pour ce qui est des « Interludes », qui font la joie de Stultitia…), qui rendent compte de la place de plus en plus importante qu’occupent les mathématiques en physique, place qui rejette le bon vieux matérialisme démocritéen de grand papa (c’est-à-dire épicurien ou lucrétien) à la remise des jouets d’enfance. Et qui posent des questions essentielles en ce qui concerne la notion « d’objectivité » (cf. les « Interludes »).

Je les reproduis donc tels quels.

Bonne lecture aux courageux !
En espérant que cela incite à lire « A la recherche du réel » !

Annexe : Textes de Bernard d’Espagnat.
A la recherche du réel, 1979, 3ème édition, Presses-Pocket 1991.

DE DÉMOCRITE À PYTHAGORE

L’enfant et l’homme de la rue croient que l’accès au réel est immédiat: l’idée de l’existence de ce caillou ou de cette chaise lui paraît claire et évidente et il ne conçoit guère que soit mise en doute son caractère d’absolu : même s’il croit aux contes de fées.

Très tôt – comme on le sait – les philosophes contestèrent ce point de vue. Ils tirèrent argument du caractère périssable des objets pour leur refuser la réa¬lité intrinsèque. Réalité signifie, dirent-ils, ce qui s’oppose au rêve: et cela, c’est la permanence. Quel degré de réalité pouvons-nous donc attribuer à des choses qui naissent et meurent, qui toutes se font et se défont? En dessous, à l’intérieur ou au-dessus il doit y avoir autre chose. Un réel absolu, non évident pour l’appréhension immédiate et dont l’accès par conséquent est difficile.

Plus tard, bien d’autres arguments meilleurs, tel par exemple le doute cartésien, vinrent conforter cette thèse. Une thèse qui n’est, au demeurant, pas l’apanage des philosophes. A ce degré de généralité ( « la connais¬sance de l’être est difficile » ) l’idée est partagée par la plupart des religions. Elle rejoint en outre le sentiment poétique inné d’une Réalité profonde, située derrière ou au-delà des choses, qu’inspire peut-être à plus de per¬sonnes qu’on ne croit le spectacle de la beauté.

Dire que la réalité indépendante ( ou réel, ou être ) est de connaissance malaisée c’est évidemment faire d’abord – contrairement à certains – le postulat que la notion même de réalité a un sens qui dépasse l’homme. Ce n’est pas encore en spécifier le mode d’approche. Lier en quelque manière un tel mode d’approche au sentiment de la beauté est déjà bien plus restrictif. Pas totalement cependant. Même si mon esprit fait – explicitement ou confusément – un choix de cette espèce deux grandes orientations s’offrent encore à lui, complémentaires peut-être mais à coup sûr très différentes. Je puis chercher l’être soit dans les mathématiques – pures ou appliquées – soit derrière la beauté sensible.

La recherche de l’être à travers la beauté sensible a longtemps constitué le but avoué des poètes. Il n’en va plus ainsi, du moins chez les professionnels. Ceux-ci ne se pardonneraient pas d’afficher candidement une aspi¬ration que nous, les intellectuels, leur avons appris à tenir pour bien trop naïve. On peut le regretter: car naïveté pour naïveté celle des vieux poètes semble – on verra pourquoi – plutôt moins considérable à tout prendre que celle des grands rhétoriqueurs contempo-rains ou – à l’opposé – que celle de tels ou tels hommes de science remplis d’illusions quant au sens et à la portée du concept d’objectivité. Mais ce rejet est aujourd’hui incontestable.

Restent alors les mathématiques. Et au tout premier rang les mathématiques pures, comme il se doit. Celles-ci se présentent à première vue comme un ensemble de vérités indépendantes des contingences, universelles et éternelles. Il n’est pas surprenant que beaucoup de penseurs y aient vu et y voient encore l’expression de la parfaite permanence, c’est-à-dire de l’être lui-même. En quelque mesure, cependant, les découvertes de notre siècle ont fait apparaître – ici encore – la naïveté d’une telle vision, en mettant en lumière le fait que les mathématiques reflètent principalement les capacités opératoires de l’être humain. Je dis « en quelque mesure » uniquement pour la raison que je ne veux pas exclure la possibilité d’un certain parallélisme de structures entre l’être humain et l’Être tout court, parallélisme qui restituerait aux mathématiques pures une part de la transcendance qu’on leur a attribuée longtemps. Mais sans entrer dans les détails de questions dont l’analyse serait longue je dois au moins noter que les recherches mathématiques récentes ont ramené à un niveau plus raisonnable le prestige exagéré dont, précisément, a joui longtemps la notion d’universalité de la certitude mathématique.

Si la beauté des mathématiques pures n’est pas à elle seule une voie assurée vers l’être il reste au mathématicien la possibilité de transférer ses espoirs à la physique mathématique. A dire vrai c’est là la voie qui d’emblée paraît à beaucoup la plus naturelle. Pour bien des chercheurs contemporains la physique mathématique ou physique théorique (une distinction entre les deux notions est parfois faite mais n’est pas ici nécessaire) a, en effet, pour premier but de systématiser l’ensemble des connaissances concernant le monde réel. La raison qui a poussé l’homme à choisir en vue d’une telle fin l’outil mathématique plutôt qu’un autre est simplement que celui-là s’est progressivement révélé le plus efficace – et de beaucoup -, pour la synthèse dont il s’agit. Comme le physicien qui veut en faire usage doit nécessairement se référer pour cela à certains canons d’élégance on voit que l’emploi de la physique théorique est bien une manière – et une manière a priori sensée – de tenter une appréhension du réel qui soit guidée par la beauté.

Le fait que les méthodes mathématiques permettent mieux que toute autre la synthèse des divers aspects du réel a des conséquences importantes quant aux manières dont il est légitime de s’imaginer ce réel. Car le rôle des mathématiques en physique ne se limite pas à celui d’une simple sténographie, autrement dit à un rôle d’écriture abrégée de relations que, si l’on disposait de plus de place et davantage de temps, on pourrait aussi bien écrire dans le langage de tous les jours. Ce rôle là, bien entendu, existe. Mais il est mineur. Bien plus fonda¬mental est celui joué par le processus de définition d’entités nouvelles. Que l’on pense seulement à l’apparition du concept d’énergie. Au départ, une loi de conservation, interne à la mécanique rationnelle, c’est-à-dire une loi purement abstraite: « la somme du produit de telles et telles quantités et d’une certaine fonction de telles autres quantités ne varie pas avec le temps ». Mais aujourd’hui une denrée qui se vend et qui s’achète cher. Dans bien des cas il se passe ceci que, même sans devenir, comme l’énergie, des concepts de la vie courante, les concepts abstraits forgés par le physicien théoricien en viennent progressivement à supplanter les plus anciens – issus directement de l’expérience ancestrale – dans les descriptions que la physique propose du monde. Cette évolution résulte simplement du fait que les nouveaux concepts portent plus loin que les anciens (celui de masse plus que celui de poids, celui d’énergie plus que celui de masse). Elle a pour conséquence un phénomène que l’on a parfois appelé un peu impropre¬ment une « déréalisation » du monde physique. Le mot est ambigu, « déchosification » serait meilleur. Il ne s’agit pas là, en effet – pas encore! – d’une négation de la validité du concept d’une réalité indépendante de l’être humain. Mais il s’agit bien d’une négation radicale de la vision du réel qui est celle de l’homme de la rue à prétentions scientifiques: je veux dire de la vision qui érige en absolu – et en seul absolu – les concepts familiers qui nous semblent les plus dénués de mystère, comme celui de grain ou celui de force de contact.

Ainsi en arrive-t-on progressivement à une vision du monde dans laquelle la matérialité des choses semble se dissoudre en équations. Une vision dans laquelle le matérialisme est de plus en plus contraint d’évoluer vers le mathématisme et où, si l’on peut dire, Démocrite doit en définitive se réfugier chez Pythagore. Qu’est-ce, en effet, que la matière ? Ce qui se conserve, disait-on autrefois. Ce n’est donc pas la masse. A moins d’identifier celle-ci à l’énergie (à l’unité de mesure près). Mais cette dernière entité, l’énergie, n’est elle-même rien d’autre que la pure « immatérialité » d’une composante de quadrivecteur dans un espace-temps qui – pour faire bonne mesure – est « courbe » ! Ou bien identifierai-je la matière d’un objet à l’ensemble de ses « atomes de Démocrite » ? La conservation de la matière sera-t-elle alors celle de ces « atomes », c’est-à-dire celle des parti¬cules qui la constituent ? Les choses ne peuvent être aussi simples puisque des particules peuvent s’annihiler ¬avec leurs « antiparticules » – au seul profit d’une accélération de particules préexistantes. Les particules elles-mêmes ne se conservent donc pas toujours. Il est vrai que certains nombres, certaines différences entre nombres de particules et nombres d’antiparticules, sont conservés. Mais, de nouveau, ce sont là quantités abs¬traites. Initialement conçu pour représenter une propriété d’un ensemble, autrement dit une entité distincte de celui-ci (une collection de billes est autre chose, pensait-on, que le nombre de billes de la collection) voilà que le nombre apparaît maintenant en physique comme l’entité ayant seule une stabilité suffisante pour que cette science le prenne vraiment au sérieux.

De là à affirmer, avec les pythagoriciens, que les nombres sont l’essence des choses, il n’y a qu’un pas. Et il faut même noter qu’il ne peut ici être question d’un simple pythagorisme édulcoré. Il faut un pythagorisme essentiel, je veux dire inconciliable en définitive avec la vision démocritéenne qui pose l’éternité des grains ultimes. En d’autres termes il n’est plus possible d’emprunter à Démocrite sa conception fondamentale du réel en ajoutant seulement que les « atomes » interagissent par des forces obéissant à certaines formules; et que le critère de la beauté mathématique s’avère fécond en ce qui concerne la recherche de ces dernières. Une telle tentative de conciliation entre Démocrite et Pythagore ne résoudrait rien puisque, encore une fois, aucun « grain » situé dans l’espace n’apparaît comme indestructible. Puisque, bien au contraire, tous peuvent subir l’annihilation. et que les seules entités assez stables pour que la physique puisse envisager de les regarder comme fondamentales sont des nombres, des fonctions ou d’autres êtres mathématiques d’apparence encore plus abstraite. « Tout est géométrie » proclament volontiers certains spécialistes de la théorie de la relativité générale.

Il paraît inutile de développer en détail l’exposé d’une évolution conceptuelle déjà ancienne et par conséquent assez bien connue. La découverte expérimentale des antiprotons, et donc l’assurance de la généralité des processus d’annihilation et de création, remontent toutes deux aux années mille neuf cent cinquante. Mais ces faits avaient pu être prédits bien avant encore par des théoriciens dont chacun sait qu’ils trouvèrent dans l’élégance mathématique du formalisme le plus sûr guide de leurs succès. Aussi est-ce seulement pour mémoire que j’ai rappelé un moment essentiel – mais auquel cependant on ne peut s’arrêter – de la pensée physicienne. Le moment que l’on peut nommer « l’émergence du pythagorisme » (à condition bien entendu d’écarter toute acception mystique ou magique de l’expression). Ayant satisfait à ce préalable nécessaire il m’est maintenant permis de considérer des évolutions d’idées bien plus récentes, bien moins connues et qui par conséquent exigent, elles, d’être présentées en détail. (ed. Presses Pocket, 1991, p. 21-27).
(…)
INTERLUDES MÉCHANTS ET SIMPLISTES

MATIÈRE
Les sciences physiques sont souvent appelées « sciences de la matière ». La matière serait donc le concept de base. Et l’un des faits dont certains hommes de science cherchent à nous convaincre c’est que, précisément, tout se ramène à la notion de matière. Que dans l’absolu, celle-ci est vraiment le seul « existant », aux propriétés innombrables.

Le moins que l’on puisse exiger de matérialistes aussi décidés c’est qu’ils nous disent clairement ce que la notion en question recouvre dans leur esprit. Afin d’en avoir le cœur net, un mien ami alla un jour trouver quelques-uns de mes bons collègues, professeurs d’université. Le premier abordé fut un chimiste d’un très grand âge. Celui-ci dit: « Jeune homme, la chose est simple. La matière demeure et la forme se perd. Voyez donc Lavoisier pour tout détail complémentaire. » Mais, sur ces entrefaites, un physicien des particules élémentaires mentionna le défaut de masse, puis la découverte des antiparticules. Pour sauver l’idée de conservation, il proposa d’appeler matière le nombre des baryons moins le nombre des antibaryons (ou le tiers du nombre de quarks diminué de celui des antiquarks). Avant même qu’il n’ait défini ces termes, un de ses collègues intervint. Au nombre en question, celui-ci demandait qu’on ajoutât celui des leptons, diminué du nombre des anti¬leptons. Ils se mirent d’accord en reconnaissant tous les deux que le choix entre ces formules – et entre d’autres similaires – était tout à fait arbitraire. Et quelqu’un ayant dit: « le nombre est donc Idée des choses », les deux compères s’éclipsèrent avec discrétion, craignant fort de passer pour des platoniciens !

OBJECTIVITÉ
Le matérialisme atomistique, ou mécaniste, est une réunion de deux hypothèses. Une hypothèse ontologique : indépendant de nous, le monde est fait comme une horloge. De petits grains, des champs, des forces en sont les pièces et les ressorts. Une hypothèse épistémologique: nous sommes capables de connaître, toujours de mieux en mieux et à la limite très bien, ce monde tel qu’il est, et tous ses rouages complexes. Ces propositions ne peuvent, bien entendu, être déduites d’aucune vérité première. Aiguillonnés par des visions diverses, le philosophe et le mystique peuvent donc fort bien les rejeter a priori. Mais le partisan de ces hypothèses (qui est le plus souvent, de notre temps, un biologiste) a une réponse toute prête; une conception, rétorque-t-il, se justifie toujours au moyen de ses conséquences. Or où sont donc celles des conceptions des philosophes ? Ou des mys¬tiques ? Sur le plan objectif: néant. Et au contraire, voyez la mienne; toute la physique classique, une bonne part de l’astrophysique, toute la biologie moderne la vérifient. Même dans des domaines comme ceux de la vie et de la pensée, où l’on pouvait naïvement croire au finalisme, au rôle actif de la conscience, nos découvertes d’aujourd’hui nous révèlent le règne exclusif de la nécessité et du hasard. Pensez au modèle de la double hélice !

Dès lors, continue ce savant, n’est-ce pas folie, ou en tout cas infantilisme, que de continuer à parler de « causes finales » ? Ou encore de considérer l’esprit, la conscience que nous avons des choses, comme une entité au même titre que la matière, c’est-à-dire au même titre que ces petits grains, ou ces champs, qui, à eux seuls, expliquent l’Univers, y compris l’homme et son esprit ? Naïvetés que tout cela, ou plutôt effets secondaires, apparences trompeuses et charmeuses dont doit se défaire tout individu fort, adulte, conscient. Des multitudes de petits grains, liés par des forces que la physique quantique décrit, obéissant tantôt au déterminisme, tan¬tôt au hasard objectif dont traite cette même physique, voilà ce qui compose la réalité ultime du monde. Tout se réduit à la physique. A l’objectivité, pure et glacée, de la physique.

Impressionnés par ce triomphalisme et cette massive assurance, spirituels et penseurs doivent baisser les yeux. Ils reconnaissent, tous, s’être jusqu’à présent occupés de vétilles au lieu de contempler l’essentiel de l’homme, qui est évidemment la biologie moléculaire. Au fait, la biologie vraiment ? Que non pas, plutôt la physique, puisque, au dire de notre savant, la biologie se réduit – au moins en droit – à la physique. Les plus curieux (mais il y en a peu, car ce chemin est plus ardu que l’autre) vont voir par conséquent ce qu’a à dire le physicien.

Là, autre son de cloche. Autre triomphalisme. Oh, il est vrai, moins juvénile! Depuis quelque trente ans, la physique fondamentale digère, assez péniblement, dans le domaine des phénomènes artificiellement produits, ses conquêtes de l’entre-deux-guerres. Mais non pas moins puissant. Quels propos, en effet, tient donc le physicien ? Juste une petite phrase, toute simple mais vraie: « J’explique tous les phénomènes que vous voyez autour de vous » -« Tous! » rétorquons-nous, très surpris. – « Eh oui, vraiment tous » – « Et comment donc ? » – « Fondamentalement, par les équations de Maxwell et de Schrödinger. »

Ici, nous, les spirituels et les penseurs, sommes encore plus impressionnés. « Voilà bien la confirmation de ce que nous disait le savant mécaniste de tout à l’heure », nous exclamons-nous d’une même voix. Mais, « Chut! …, souffle le physicien. Le mot de mécaniste n’est pas très bien vu par ici ». – « Comment, interrogeons-nous, n’êtes-vous pas d’accord avec les biologistes, par exemple, sur la proposition que la science, et la science seule, est objective? » – « Si fait, s’écrie notre interlocuteur, avec l’accent de la résolution. » – « Mais, dès lors, pourquoi craindre cette épithète de mécaniste ? » – « Oh, c’est tout simplement que ces biologistes et nous ne sommes pas entièrement d’accord sur le sens du mot « objectif ». Si bien que le terme de mécaniste sonne assez faux à nos oreilles. Mais ce n’est là, croyez-le bien, qu’un détail sans nulle importance… Sa description vous ennuierait. » – « Cependant, il faut bien que nous, spirituels et penseurs, sachions quoi prêcher à nos ouailles. Que devons-nous leur dire sur la nature de la science ? » – « Eh! tout simplement qu’elle est objective. Y a-t-il rien de plus aisé ? »

Ces propos provoquent un silence que le physicien croit gêné. Aussi, pour nous convaincre, il renchérit : « Voyez-vous, nous dit-il, ce n’est pas la première fois qu’entre ordres religieux – et les savants, par leur ascèse, sont les vrais moines actuels, comme vous savez -, ce n’est pas, dis-je, la première fois qu’entre ordres religieux surgissent de ces – oh, toutes petites ! – difficultés. Instruits par ce que nous rapporte cette fine mouche que fut l’auteur des Provinciales nous avons su, ces biologistes et nous-mêmes, faire notre paix là-dessus. Nous sommes, en effet, convenus de dire tous d’une même voix que les principes fondamentaux sur lesquels la science est fondée sont objectifs. A la vérité, nous physiciens ne l’entendons pas comme tout le monde. Nous signifions par là qu’ils peuvent se référer de façon décisive aux facultés ou aux incapacités des observateurs, pourvu qu’il s’agisse d’observateurs humains en général, et non de tel observateur particulier. Nous y sommes bien obligés, car sans cela, la physique atomique orthodoxe s’effondre. Entraînant la moléculaire ! Et avec elle, la biologie du même nom! Les biologistes dont vous parlez, quand ils nous disent qu’un énoncé est objectif, veulent au contraire nous faire entendre qu’il porte sur la Réalité, dont l’homme n’est qu’une conséquence, et que donc, il ne peut se référer à lui. Et c’est pourquoi, nous les traitons, avec raison, de mécanistes, qui est, ici, un terme de mépris. Mais ces heurts demeurent secrets; car vous comprenez bien qu’il serait malséant d’étaler de telles disputes. Le public, d’ailleurs, n’y comprendrait rien. Aussi, à ceux qui vous interrogent, devez-vous tout simplement dire que la science est objective, et vous garder surtout de vouloir définir ce mot. »

« Mais enfin, mon Révérend Père. ..Pardon, Monsieur le Professeur – rétorquons-nous -, cela fait une différence. Car, enfin, si les principes premiers de la physique ne se peuvent même énoncer sans une référence explicite aux possibilités des observateurs humains, voire même seulement aux limites de leurs communes facultés, alors qu’allons-nous parler de singe nu et d’autres tartes à la crème d’une culture matérialiste qui se croit être d’avant-garde ? L’homme, dès lors, ne serait pas un négligeable système physique. Il n’émerge¬rait pas de la nature à titre d’excroissance accidentelle et dérisoire, dans un tout petit coin de l’Univers que lui décrit sa science et qui est perçu par ses sens. Bien au contraire, il serait la mesure – et même, finalement, au moins le coauteur – de tout ce monde empirique qu’il appréhende et qu’il croit exister en soi. Protagoras*, et non Lucrèce, aurait dit vrai! »
« Excusez-moi, repartit l’autre, mais spécialisation oblige. Je ne saurais ouïr des propos non scientifiques. »  (ed. Presses Pocket, 1991, p. 85-89).

[* ajout de desideriusminimus: De Protagoras (Vème siècle avant notre ère), on a surtout retenu la formule « L’homme est la mesure de toute chose », par laquelle il met en question notre capacité d’atteindre un réel indépendant de la représentation que nous pouvons en avoir].

« Cosmos » ou cosmétique ? Petite participation au dégonflage de quelques baudruches de M. Onfray (1).

Dans un post précédent

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/09/23/subprimes-de-la-pensee-et-bulles-intellectuelles-a-propos-de-recentes-inflations-mediatiques-a-la-onfray-et-consorts/

je disais vouloir revenir sur quelques perles et aberrations de la dernière publication philosophique de Michel Onfray (« Cosmos » Paris, Flammarion 2015).

Il ne s’agit pas ici d’ajouter à quelque « Onfray bashing » sur le mode de l’invective, comme le dénonçait récemment JF Kahn dans Libération,

http://www.liberation.fr/debats/2015/10/11/gare-a-la-mal-pensance_1401888

mais simplement de montrer le plus objectivement possible, à l’aide de citations, combien est injustifiée l’audience qu’on accorde à ce philosophe dans le paysage intellectuel et les médias.

[Pour éviter d’être trop « massif », je diviserai cette réflexion en trois posts, les deux premiers constitués de remarques suivies sur des problématiques philosophiques, le troisième s’attachant de façon plus ponctuelle à quelques allégations éparses de l’auteur].

Je voudrais commencer ces quelques mises au point par un rappel élémentaire de l’un des b.a-ba de la philosophie, concernant la distinction essentielle entre physique et métaphysique, distinction que M. Onfray malmène en permanence.

On le sait, il est bien aventureux de penser que les sciences pourraient induire de façon nécessaire une conception métaphysique particulière, qu’elle relève du théisme, de l’athéisme, etc., puisque, par définition, la « méta-physique » est le champ de réflexion qui se situe « au-delà » de la physique, donc de la science, champ que cette dernière ne peut appréhender.

De nos jours, les sciences revendiquent à juste raison leur autonomie et leur(s) méthodologie(s) propre(s), et se gardent de s’aventurer dans le domaine de la métaphysique, du moins lorsqu’on a affaire à des scientifiques sérieux.

La science fait ce qu’elle fait, pas plus. Elle n’a pas à se prononcer sur ce qui relève d’un au-delà de la méthode scientifique, en particulier d’un au-delà de la physique, donc sur ce qui peut être qualifié de métaphysique, même si, bien sûr, tout scientifique en tant qu’homme et penseur peut avoir son opinion dans ce domaine.

Car cette limite méthodologique que la science s’impose ne veut absolument pas dire que la métaphysique serait inutile ou sans pertinence (ce qui serait d’ailleurs déjà une thèse métaphysique !) : nous avons eu l’occasion de voir que tout discours, y compris scientifique, se fonde, au moins implicitement, sur des postulats, des modèles métaphysiques ou des « récits des origines ».

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2013/12/04/des-mythes-des-croyances-et-de-mr-onfray-qui-est-au-dessus-de-tout-ca/

Le « récit des origines » commun à la plupart des scientifique pose en général au minimum, ne serait-ce qu’implicitement donc, que la raison peut dire quelque chose de ce que nous appelons « le réel », quelque chose qui peut aller jusqu’à revendiquer une certaine « vérité », ou du moins « vraisemblance ».

Même si c’est pour convenir ultérieurement que ce réel ne sera jamais que le réel « pour nous », et non le réel « en soi », même si ce réel demeure radicalement « voilé » à notre entendement, etc.

Or ce genre de postulats qui rendent la science possible échappent à la science elle-même.

Celle-ci n’a pas les moyens de les justifier. Ils relèvent donc de thèses « métaphysiques » diverses, auxquelles correspondent des noms précis dans l’histoire de la philosophie. (La science n’a pas non plus les moyens de corroborer ou d’infirmer par son propre discours les postulats d’un scepticisme métaphysique qui la disqualifierait en tant que démarche pertinente).

Accorder de la valeur à la science ou ne pas lui en accorder repose donc sur des options, des croyances (dans l’acception non religieuse du terme), des engagements ontologiques (qui concernent l’être du monde, des choses, de l’homme), qui ne relèvent pas de la science elle-même, mais qui pourront cependant être réfléchis, mais à l’aide d’une rationalité non scientifique, non expérimentale, rationalité qui est le propre de la philosophie.
[De telles remarques concernent aussi les mathématiques : si le mathématicien est avant tout un praticien, il sait que les « fondements » de sa science supposent implicitement des positions philosophiques, métaphysiques, dont il est libre de discuter, et qui ne relèvent pas des mathématiques elles-mêmes : un mathématicien peut être formaliste, logiciste, pythagoricien, platonicien, réaliste, constructiviste, intuitionniste, etc. Et ce n’est pas le fait de ne pas s’interroger sur la question des « fondements » qui suffirait à faire que cette question ne se pose pas. Pas plus que le fait de ne pas s’interroger sur l’existence ou la non existence de Dieu suffirait à régler le problème : forcément, Dieu existe ou n’existe pas, forcément la question de son existence est pertinente ou pas ! ].

Ce type de choix va donc dépendre de la décision de chacun, du domaine du « je crois que… » ; du « il me semble que… » ; domaine qui relèvera d’une raison argumentative, mais hors de portée d’une confirmation ou d’une réfutation expérimentale. En effet je peux toujours faire le choix opposé, tout aussi irréfutable par la raison « scientifique ».

Peut-être cette situation de la raison humaine pointe-t-elle alors vers quelque chose qu’on pourrait nommer « liberté », et que Descartes reconnaissait dans la possibilité même d’exercer le « doute »…

Quoi qu’il en soit, il faut donc se garder de deux supercheries :

– D’une part prétendre que les sciences pourraient induire ou justifier une métaphysique, une croyance voire une religion particulière, alors même qu’elles se définissent désormais par le refus de dépasser leur champ propre de pertinence. Mais on connaît le refrain hélas récurrent : « la science montre que le bouddhisme, l’athéisme, le judaïsme, le taoïsme, l’épicurisme, le christianisme, etc. est ‘’vrai’’ ».
Cette confusion entre science, métaphysique et/ou croyance ou religion prend des formes et des noms divers dans l’histoire de la pensée : dogmatisme, scientisme, créationnisme, etc., toutes positions qui cherchent abusivement à tirer la science au-delà de son domaine légitime.

– D’autre part prétendre échapper à la métaphysique. Car une telle prétention est une contradiction performative (Wikipédia : « Une contradiction performative est une affirmation qui n’est pas contradictoire par elle-même, mais qui entre en contradiction avec le fait que quelqu’un ait pu l’énoncer ». Ex. : « J’ai fait une croisière. Mon bateau a fait naufrage. Il n’y a pas eu de survivant »). « Échapper, à la métaphysique, « en finir avec elle », l’estimer dénuée de pertinence etc. relève toujours … d’une métaphysique. (Et même le scepticisme radical, qui disqualifie les capacités de la raison, suppose donc le choix d’une métaphysique, en l’occurrence sceptique).

Or, M. Onfray présente la particularité étonnante de pratiquer à la fois l’une et l’autre supercherie.

Citons :

À propos des « commencements » (« Botanique de la volonté de puissance ») :

« Au commencement n’était pas le Verbe, qui arrive toujours à la fin, à la fumée des cierges, mais la Foudre, qui, au dire d’Héraclite l’Obscur, gouverne le monde (…)
Pas d’autre nom de Dieu ici, ni même de retour de la métaphysique, la physique suffit : des causalités en chaîne qui enclenchent des processus eux-mêmes productifs d’autres développements, etc. » (p.137).

Tour de force par lequel on prêche un héraclitéisme en l’identifiant à la physique au sens actuel du terme (première supercherie, puisque l’héraclitéisme est une métaphysique), tout en prétendant, de façon contradictoire, éliminer la métaphysique(deuxième supercherie).

Mais ce n’est qu’un début : les allégations sur le rapport de Lucrèce à la science sont tout aussi stupéfiantes :

« Pour ma part, je reste confondu par tant de prescience chez un philosophe qui ne dispose que de son intelligence pour établir ces propositions que la science contemporaine confirme, du moins dans les intuitions les plus audacieuses : la radicalité matérialiste, la rationalité immanente, la dialectique de l’atomisme, l’immortalité de la matière (…) tout ceci a été confirmé depuis par des observations empiriques, des calculs scientifiques, des validations confirmées par une épistémologie impeccable (p. 380-381).

« J’aimerais connaître le scientifique qui a prouvé ‘’l’immortalité de la matière’’ » me dit Stultitia, « comme celui qui a prouvé qu’elle est vivante, puisque pour être immortelle, il faut bien qu’elle commence par vivre, semble-t-il« .

Mais nous ne doutons pas que M. Onfray précisera ses sources. Ou bien notre grand défenseur de la « science » verserait-il dans la pensée magique ?

Ou encore :

« Mon nietzschéisme procède de cette pensée qui abolit les métaphysiques, devrait rendre impossibles les métapsychologies et oblige à une ontologie matérialiste » (p.231).

Laissons de côté la question de savoir si Nietzsche était « matérialiste », ce qui n’a rien d’évident (on reviendra sur le sens de ce terme), mais on aimerait tout de même comprendre en quoi une « ontologie matérialiste » pourrait bien échapper à la métaphysique… [« L’ontologie serait (…) l’étude de l’essence de l’être, de ce qui fait qu’un être est ; elle serait l’étude du fondement de l’ordre des choses. C’est pourquoi l’ontologie a fini par devenir synonyme de métaphysique » nous dit un dictionnaire à l’usage des classes de terminale (La philosophie de A à Z, Hatier). « Mais il est toujours utile de revoir ses cours de terminale, surtout quand on est le philosophe attitré des médias » susurre Stultitia…]

Cf. ces autres perles merveilleuses :

« la physique est une antimétaphysique, elle permet une ontologie matérielle ». (p. 331).

Ou :

« La science, hors scientisme qui est une religion de la science (sic !. cf. plus bas), permet de penser le monde selon la logique de l’ontologie matérialiste (…) Que de la physique et pas de métaphysique » (p.333).

Une « ontologie matérielle » est une métaphysique, ni plus ni moins qu’une autre. Il ne suffit pas de parler de « matière » pour sortir de la métaphysique, étant donné que le terme lui-même, dont se méfient à juste raison les physiciens (cf. plus bas, le texte de B. d’Espagnat), échappe à la physique et constitue donc un concept proprement métaphysique, une construction conceptuelle, comme le formulait G. Bachelard.

« Le terme matière« , nous dit le « Dictionnaire des auteurs et des thèmes de la philosophie » de S. Auroux et Y. Weil (Paris, Hachette 1991, p. 318-319 ; « Encore un ouvrage à l’usage des scolaires » me rappelle Stultitia) « est une catégorie servant à désigner les objets de la physique ; cette catégorie ne fait pas partie des concepts de la physique : cette dernière élabore seulement les notions de masse, masse ponctuelle, énergie, etc. […]. Le matérialisme est une thèse ontologique posant que toute réalité est constituée par ce que désigne le concept de matière ».

Écoutons A. Comte-Sponville, matérialiste bien connu mais tout de même moins simpliste (même si son approche de la matière laisse encore à désirer… cf. plus bas le texte de B. d’Espagnat), qui nous délivre cependant de quelques vielles confusions qu’il faut bien nommer – Eh oui, M. Onfray…- « scientistes » :

« La vraie question n’est pas de savoir quelle est la consistance de la matière (si elle est dure, molle, ou al dente!), ni même quelle est sa structure intime (par exemple substantielle ou énergétique, corpusculaire ou ondulatoire, permanente ou impermanente, séparable ou non séparable, etc.), mais si elle est de nature spirituelle ou idéelle (autrement dit comparable à l’expérience intérieure, qu’elle soit illusoire ou non, de ce que nous appelons notre esprit ou notre pensée), ou bien de nature physique (comparable, bien sûr, mais pas identique, à l’expérience que nous avons au niveau macroscopique, des corps ou des forces que nous appelons matérielles). Il va de soi que ce problème ne peut être résolu par la physique : c’est en quoi, la plupart des physiciens en sont d’accord, c’est un problème philosophique. La physique ne peut même pas nous dire si le monde existe. Comment pourrait-elle nous dire s’il est intégralement matériel ou non ? La physique ne peut même pas nous dire si la physique est vraie, ni dans quelle mesure (la proposition « la physique est vraie » n’est pas une proposition physique). Comment pourrait-elle nous dispenser de philosopher ? » dans : A. Comte-Sponville et L. Ferry, La sagesse des modernes, Paris, Robert Laffont 1998, p. 46.

Mais nous ne sommes pas au bout de nos surprises, car :

« Le Grand Almanach poétique japonais fonctionne comme le Talmud, la Bible ou le Coran : il s’agit à mes yeux d’un livre fondateur de civilisation. Il dit un monde, il manifeste une ontologie, il indique une métaphysique, il consigne par écrit une sagesse plusieurs fois millénaire qui évite l’écueil des livres dits sacrés fondateurs des religions monothéistes » (Cosmos, p. 440-441).

Tiens donc ! Et nous qui croyions que la pensée nietzschéenne exigeait d’ « abolir les métaphysiques », comme cela vient de nous être affirmé. Voilà maintenant qu’on identifie la « sagesse plusieurs fois millénaire » de la poésie  japonaise à une métaphysique !

« On s’y perd un peu ! » proteste Stultitia, dépitée.

(Mais sans doute la métaphysique japonaise jouit-elle du même privilège « d’extraterritorialité ontologique » (p.76) que la « métaphysique tzigane » dont il nous est fait en I,3 (p.74ss) une apologie quelque peu délirante. On y reviendra.

Et, pour rappel de mon post du 23/09 : on nous suggère, parmi d’innombrables exemples, de demander « à l’astrophysique matière à une ontologie susceptible d’illustrer ce que pourrait être [un] épicurisme transcendantal » (p. 406), dont l’intuition de « l’éternité de la matière » serait en outre validée par « les sciences contemporaines » (id. p. 407), navrant retour en force d’un « créationnisme à l’envers » dont Stultitia pensait le ridicule réservé aux fondamentalistes religieux de tout poil. L’épicurisme jouissant sans doute lui aussi de ce privilège d’extraterritorialité qui honore déjà la poésie japonaise et l’ontologie tzigane, et qui leur permet d’échapper à l’abolition nietzschéenne de la métaphysique.

Mais revenons à des considérations moins spectaculaires, en l’occurrence à un magnifique texte de cet immense penseur que fut Bernard d’Espagnat, récemment décédé.

Il me semble bien illustrer cette double exigence de la pensée (respect de la distinction physique/métaphysique en refusant que la science induise une métaphysique particulière ; et constat de l’impossibilité de l’« abolition de la métaphysique »).

En même temps que s’y trouve soulignée avec pertinence l’importance de la science pour impulser des « découvertes philosophiques négatives », selon le mot de M. Merleau Ponty souvent repris par E. Klein (par ex. dans « Les secrets de la matière » Plon et Librio 2015, p. 89-90), c’est-à-dire pour signaler les voies de réflexion que la philosophie et la métaphysique ne peuvent désormais plus emprunter :

Question : » La physique quantique semble (…) emmener le débat sur le terrain métaphysique. Bat-elle en brèche le matérialisme? Les travaux de Pauli ont ainsi été rapprochés de la spiritualité orientale, ce qu’on l’a pu résumer par l’expression de « Tao de la physique « …

B. d’Espagnat : « Dans ce domaine soyons prudents. Telle qu’elle se présente aujourd’hui il me paraît clair que la physique ne débouche de façon certaine sur aucune métaphysique particulière. Toutefois elle nous apprend quand même beaucoup, car si elle ne peut pas dire ce que le « fond des choses » vraiment est, en revanche elle n’est pas muette sur ce qu’il n’est pas. Et en particulier elle élimine un certain matérialisme scientifique que, du temps de la physique dite « classique » elle paraissait favoriser et qui reste encore très vivace. Malheureusement les philosophes qui jugent utile de prendre en considération l’évolution des idées en science ne sont pas chez nous très nombreux. C’est pourquoi, par exemple, tel ou tel d’entre eux (je ne le cite pas nommément car il s’exprime manifestement en toute bonne foi sur la base de ses connaissances) a-t-il pu suggérer que ce fond des choses (qu’il appelle « matière ») est de nature physique c’est à dire (selon lui) « comparable, mais bien sûr pas identique, à l’expérience que nous avons, au niveau macroscopique, des corps ou des forces que nous appelons matérielles ». Or s’il est une chose que la physique actuelle pense pouvoir affirmer avec assurance c’est bien, tout au contraire, que si ce fond des choses existe il n’est en rien comparable à notre expérience au niveau macroscopique ! De sorte qu’aux yeux des physiciens la notion même de matière est en train de devenir au moins aussi nébuleuse que ne l’est, à ceux de certains neurologues, celle d’esprit. Cela est important car aussi longtemps que le matérialisme a paru conciliable sans heurts avec l’expérience il était normal, pour un esprit rationnel, d’y voir une élucidation simple et crédible du fond des choses, reléguant dans la catégorie des tentatives dépassées les constructions fragiles des religions et des philosophies. Ce qui fait que sa chute rouvre la possibilité d’accorder du crédit à ces dernières. Mais attention ! J’estime qu’en la matière la science fournit quand même une sorte de démarcation (vague mais précieuse) entre ce qu’on peut croire (comme l’on croit à la parole d’un ami, c’est à dire par opposition à « savoir prouver ») et ce qu’on ne peut pas, sérieusement, croire (démarcation qui, au reste, est totalement différente de celle que le sens commun et la vie courante peuvent suggérer) ».

http://journaldesgrandesecoles.com/bernard-despagnat-de-la-physique-a-la-metaphysique/

Toutes mes excuses à la mémoire de Bernard d’Espagnat ! Stultitia a vendu la mèche en révélant plus haut le nom du matérialiste dont il est question.

Mais ce texte très riche va nous permettre d’entrer dans la deuxième partie de notre réflexion, qui concerne maintenant le Cosmos à proprement parler.

La notion de Cosmos est en effet au cœur de la plupart des « modèles métaphysiques » comme des récits religieux de l’Antiquité classique.

Barbara Cassin nous en propose une définition pertinente et synthétique :

« On pourrait rendre le terme Kosmos par le syntagme baudelairien ordre et beauté, et le rapprocher de notre moderne structure » (dans : Vocabulaire européen des philosophes, Paris, Seuil- Le Robert 2004, p. 1391).

Cette structure, cet ordre éternel et cette beauté d’essence divine s’accompagnent de la notion de finitude. Car l’ensemble du cosmos constitue une sphère fermée sur elle-même, pour les grecs image de la perfection :

« Le cosmos hellénique (…) est un monde ordonné et fini. Ordonné dans l’espace, du plus bas au plus haut en fonction de valeur, ou de perfection. Hiérarchie parfaite, où les places mêmes des êtres correspondent aux degrés de leur perfection (…) La sagesse divine resplendit dans ce monde où tout est à sa place, où tout est pour le mieux » (A. Koyré, Introduction à la lecture de Platon, suivi de Entretiens sur Descartes, Gallimard 1962, p. 208).

Mais la notion n’en demeure pas moins ambiguë, car elle épouse la diversité des modes de pensée des philosophes de la Grèce antique.

Notons que M. Onfray ne nous fournit pas précisément les moyens de lever ces ambiguïtés, car le « Cosmos » dont il nous parle peut être le Cosmos « virgilien » du paganisme classique, proche de la vision que partagent, malgré bien des nuances qu’il serait trop long de préciser ici, Platon et Aristote ; celui qui correspond aux qualificatifs d’ordre divin hiérarchisé et de beauté que nous avons évoqués :

« Le cosmos païen enseignait une sagesse existentielle qui permettait aux hommes de vivre selon lui. L’ordre du monde était réglé par une puissance mystérieuse qui ne s’appelait pas encore Dieu. (…) »
« On peut imaginer que les chamanes, les sages, les druides, les officiants enseignaient cette vérité physique dans un temps qui ignorait la métaphysique – étymologiquement les fictions qu’on invente pour peupler l’au-delà de la physique » (Cosmos, p. 331).

Outre qu’on aimerait savoir d’où M. Onfray tire sa connaissance de la cosmologie des  » chamanes et des druides », notons une fois de plus la confusion dénoncée plus haut ainsi que le caractère bien sommaire de la définition de la métaphysique.

Mais peut-on assimiler avec autant de désinvolture qu’il le fait ce premier modèle de Cosmos à celui des épicuriens, en particulier de Lucrèce, qui s’en distingue de façon non négligeable, comme il est bien obligé d’en attester, sans pour autant apparemment se rendre compte de la contradiction qu’il énonce ?

[J’avais déjà noté ce genre de désinvolture dans la contradiction, à propos des allusions positives à l’anarchisme de Kropotkine, pensée pourtant radicalement opposée au nietzschéisme… que professe M. Onfray ! cf. p. 524-525, etc.]

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/07/30/entraide-empathie-bienveillance-de-kropotkine-a-hobbes-et-retour-1/

« Je vis depuis lors dans ces notes en bas de page de Lucrèce.
Que dit sa cosmologie antichrétienne avant même l’existence du christianisme ? (…)
Que seul existe le mouvement perpétuel de la matière ; que l’espace est donc infini ; qu’aucune intelligence divine n’a présidé à la création de l’univers qui est le produit des meilleurs essais de la nature effectués pendant des millions d’années ; que les particules qui volettent dans un rai de lumière donnent bien l’image de la physique épicurienne : une danse d’atomes dans le vide ; que les platoniciens et les stoïciens proposent une métaphysique fautive parce que idéaliste et récusant la matérialité du monde » (p. 378-379).

Précisons que les stoïciens étaient matérialistes, mais passons, et concentrons-nous sur les plats de résistance, un post suivant s’occupera de quelques desserts, à titre de délassement…

On a donc certes le droit d’être épicurien et disciple de Lucrèce, mais il faudrait alors avoir la cohérence minimum de ne pas faire l’apologie, à quelques pages de distance,

– à la fois d’un « Cosmos païen » fini, qui permettait aux hommes de vivre selon un « ordre du monde » « réglé par une puissance mystérieuse » (cf. p. 331), comme le soutenaient « les platoniciens et les stoïciens », ces derniers prônant en effet une « vie selon la Nature », laquelle était conçue comme une manifestation du « Logos », de l’intelligence et de l’ordre divin ; (le Cosmos des Tziganes et des japonais semblant appartenir aussi, pour M. Onfray à un même type de « métaphysique »…).

– Et d’un « Cosmos » lucrétien (même si l’on peut se demander si l’expression peut être utilisée ici en rigueur de termes…) pour lequel les maîtres mots sont « hasard », « infini », « absence de tout principe d’ordre », comme se plaisent à le souligner en effet les stoïciens, avec parfois l’ironie mordante d’un Marc Aurèle.

« Ces deux conceptions opposées correspondent respectivement au modèle d’univers proposé par la physique stoïcienne et au modèle d’univers proposé par la physique épicurienne » (P. Hadot, La citadelle intérieure. Introduction aux pensées de Marc Aurèle, Fayard, Paris 1992, p. 164-165).

Mais voilà : le lucrétien radical Onfray, surmonte, lui, « ces deux conceptions opposées » qui se sont affrontées tout au long de l’histoire de la philosophie, en s’affirmant, en même temps et apparemment sans problème majeur, un « sur-stoïcien », comme il se définit lui-même en précisant son rapport au nietzschéisme :

« C’est mon cas : on peut également aimer le surhomme comme figure d’un sur-stoïcisme qui définirait l’acceptation de tout ce qui advient en amendant cette figure fataliste par une pensée de la volonté contre le vouloir qui permettrait, sur le mode du stoïcisme antique, de distinguer ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas » (p. 139).

Le « sur-stoïcien » demeurant par ailleurs, cela va de soi, disciple de Nietzsche, dont on connaît le rejet farouche de toute pensée de l’ordre et donc de tout « Cosmos » au sens classique, en particulier stoïcien, comme nous le montre, par exemple, l’alinéa 109 du Gai Savoir :

« Le caractère du monde est celui d’un chaos éternel, non du fait de l’absence de nécessité, mais du fait d’une absence d’ordre, d’enchaînement, de forme, de beauté, de sagesse, bref de toute esthétique humaine (…) Or comment pourrions-nous nous permettre de louer ou blâmer l’univers !… il n’est ni parfait, ni beau, ni noble, et ne veut rien devenir de tout cela ; il ne cherche pas le moins du monde à imiter l’homme ! Il n’est touché par nul de nos jugements esthétiques et moraux, il ignore toute loi. Gardons-nous de dire qu’il en existe dans la nature (…) la cosmologie, dans la suite de ses épiphanies, a-t-elle jamais été autre chose qu’une expression de la poétique, un genre littéraire -fût-il mathématisé-, bref : une fable positiviste, une fiction de fictions ».

« Quelle géniale puissance de synthèse ! Je comprends qu’une telle audace conceptuelle fascine les médias qui, visiblement, ne peuvent plus s’en passer ! », s’émerveille Stultitia.
Mais voilà qu’un doute traverse son esprit : « Et si c’était du grand n’importe quoi ? », ajoute-t-elle, soudain troublée.

Mais laissons-la à ses apories, et continuons notre chemin par une petite réflexion sur les rapports de l’idée de Cosmos avec la science.

**** Suite au prochain numéro! ****

Subprimes de la pensée et bulles intellectuelles. À propos de récentes inflations médiatiques à la Onfray et consorts.

Stultitia et moi sommes une nouvelle fois consternés.

J’ai eu jadis un maître qui connaissait l’hébreu, l’arabe, l’araméen et le syriaque.
Sans parler bien sûr du grec, du latin et de quelques cinq ou six autres langues qu’il pratiquait couramment.

Et, alors même qu’il n’était pas musulman, la compétence, la modestie et le respect avec lesquels il parlait de l’islam m’impressionnait.

Et voilà que viennent m’agresser, à ma porte et dans mon poste de télévision, des bateleurs qui me récitent par cœur la Bible ou le Coran, que ce soit pour les promouvoir ou pour les attaquer, avec un fondamentalisme affligeant et une ignorance totale des moindres rudiments de l’herméneutique.

Comme si rabâcher des textes sans les comprendre avait quelque chose à voir avec l’intelligence.

Comme si asséner, en outre, quelques certitudes simplistes à grand renfort de logorrhée avait quelque chose à voir avec la philosophie.

Or Michel Onfray est l’un de ceux qui réussissent la prouesse de faire tout ceci à la fois.

J’avoue que la lecture de son dernier livre (Cosmos, Paris, Flammarion 2015) m’a tout simplement atterré, tant les affirmations sommaires le disputent aux perles et autres monstruosités.

Comme quand on nous suggère, parmi d’innombrables exemples, de demander « à l’astrophysique matière à une ontologie susceptible d’illustrer ce que pourrait être [un] épicurisme transcendantal » (p. 406), dont l’intuition de « l’éternité de la matière » serait en outre validée par « les sciences contemporaines » (id. p. 407), navrant retour en force d’un « créationnisme à l’envers » dont Stultitia pensait le ridicule réservé aux fondamentalistes religieux de tout poil.

Ou bien lorsqu’on nous assène à quelques lignes de distance qu’il faut « utiliser la raison contre les superstitions », « utiliser la physique pour abolir la métaphysique » (comme si c’était sa fonction…) et qu’il faut « revenir au cosmos » (p.514), alors même que la naissance de la science moderne, qui est celle de la mathématisation de la physique, exigeait l’abolition de la « superstition » du cosmos des Anciens, comme nous le répète entre autres A. Koyré (à propos, est-il trop insignifiant pour figurer dans le bric à brac qui tient lieu d’index ?).

Au passage, c’est bien cette science moderne, dégagée du « cosmos », qui a engendré, me semble-t-il, la télévision, et bien d’autre moyens dont Mr. Onfray fait depuis bien des lustres un usage immodéré.

Etc. Etc. Etc… (J’essaierai d’effectuer bientôt sur nombre d’autres énormités quelques mises au point de salubrité publique).

Mon but n’est pas de récuser les mythes et les croyances de M. Onfray. Chacun a le droit de professer ce qu’il veut.

Mais je respecte trop la philosophie pour accepter de la voir caricaturée, et les grandes pensées trahies avec tant de désinvolture et trop souvent, il faut tout de même le dire, d’ignorance.

Toutes aberrations qui n’ont rien à envier aux incroyables perles historiques dont nous gratifiait il y a peu Marine Le Pen, adepte de semblables stratégies médiatiques.
Cf : http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/09/16/avec-marine-boutons-les-francs-hors-de-france/

Certes, la sortie fameuse de Simon Leys demeure plus que jamais d’actualité :

« Que les idiots disent des idioties, c’est comme les pommiers produisent des pommes, c’est dans la nature, c’est normal. Le problème c’est qu’il y ait des lecteurs pour les prendre au sérieux. Et là évidemment se trouve le problème qui mériterait d’être analysé ».

Cf : http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/05/21/a-propos-de-que-faire-simon-leys-ou-les-habits-neufs-du-professeur-badiou-et-quand-marcel-gauchet-gagnerait-a-lire-levinas-et-pic-de-la-mirandole/

Mais plus étonnant encore serait d’analyser le fonctionnement médiatique actuel de ce que d’aucuns nomment la “vie intellectuelle”, dont le « lecteur » est hélas souvent la victime.

Tout s’y passe comme si certains avaient intérêt à « gonfler » artificiellement, pour les vendre bien au-delà de leur valeur réelle, certains titres et actions, véritables « subprimes de la pensée », jusqu’à la création de « bulles intellectuelles » reposant sur des « actifs toxiques » (le phénomène existe également hélas dans le domaine artistique).

De la même façon que l’économie spéculative est désormais dissociée de l’économie réelle pour les besoins d’un profit à court terme, la ratiocination médiatique se voit dissociée de la pensée authentique, tout comme les gesticulations de quelques saltimbanques en viennent à supplanter la véritable création artistique.

Classique phénomène de bulle, qui fait bien sûr l’affaire de ceux qui ont intérêt à faire monter le soufflé.

Jusqu’à ce que le soufflé en question se dégonfle comme il était monté, permettant ainsi la formation lucrative de la prochaine bulle, mais en ayant entretemps disséminé un peu partout ces « actifs toxiques » qu’il sera bien difficile d’extraire de la pensée.

Quand on a fréquenté un peu des penseurs de réelle envergure – et Dieu sait qu’il n’en manque pas – on est stupéfait de constater à quel point le système médiatique sait utiliser certains « philosophes », en dépit de l’indigence de leur pensée, apparemment dans le seul but de leur faire occuper avec profit le devant de la scène.

Car comment comprendre, encore une fois, que des pensées aussi faibles puissent avoir une telle audience, et que des M. Onfray puissent faire de façon répétée la « Une » des grands quotidiens et des revues, voire susciter des « manifestations de soutien » comme celle de la Mutualité, etc.

Comme si les « intellectuels » média-proclamés n’avaient rien de plus urgent à faire, par les temps qui courent, que d’organiser le coûteux soutien de ce « martyr » incompris qui remplit les médias et leurs petites querelles parisiennes.

Et comme s’il n’y avait personne d’autre à secourir…

Mais peut-être y a-t-il, comme dans le cas bien connu de la fabrication des best-sellers littéraires, certains critères dans le choix des profils et certaines exigences formelles dans le lancement du produit et la fabrication du prêt à penser philosophique : caractère sommaire de la réflexion, clinquant, arrogance médiatique et grande-gueulisme de rigueur propre à satisfaire l’audimat et les émissions cultes, provocations, déclarations fracassantes à temps et à contretemps, etc.

Hélas, ce sont donc avant tout les lecteurs qui sont victimes de ces montages médiatiques, du fait de ce que j’ai nommé par ailleurs un abus de faiblesse intellectuelle : à une époque où la formation et la culture philosophiques sont réduites à leur plus simple expression, comment s’étonner de ce que les lecteurs, téléspectateurs et auditeurs placent leur confiance en des prescripteurs qui leur martèlent à longueur de temps qu’un tel est un grand philosophe ou un grand écrivain ?

J’irai même jusqu’à reconnaître que la seconde victime pourrait-être l’auteur lui-même.

Cela peut surprendre, mais j’éprouve une sincère sympathie pour Mr. Onfray. Entre autres raisons, les pages personnelles qu’il consacre à son père en début d’ouvrage m’ont particulièrement ému.

Et je regrette un peu le Michel Onfray des débuts, avant que le système médiatique ne s’empare de lui.

Celui qui avait sans doute des choses à dire, à sa mesure, ni plus ni moins qu’un autre.

Avant qu’une machinerie qui le dépasse, mais dont il a pourtant joué le jeu, lui fasse endosser le rôle de l’oracle des plateaux, grenouille pathétique qui se croit désormais aussi grosse qu’un bœuf dont elle n’a à l’évidence pas la carrure.

Allons, Monsieur Onfray, n’est-il pas grand temps de cesser d’alimenter par tant de légèreté intellectuelle ce nihilisme de la pensée dont vous vous prétendez l’ennemi, et qui fait tellement le jeu d’intérêts qui vous dépassent ?

Quelques brèves : à propos d’un rapport de l’ADEME, d’Oskar Gröning et de Michel Onfray. Et toujours du Pape et de l’homosexualité…

En attendant d’autres approches rigoureuses, une étude critique à propos d’un rapport qui paraît pour le moins problématique et qui suscitera, il faut l’espérer, de fécondes discussions :

http://www.atlantico.fr/decryptage/electricite-tout-renouvelable-est-possible-retour-rapport-ademe-remy-prud-homme-2103864.html

Certes, le projet du rapport de l’Ademe dont il s’agit
http://www.ademe.fr/sites/default/files/assets/documents/rapport100enr_comite.pdf

se présente comme séduisant : qui ne souhaiterait en effet sortir de la machinerie nucléaire en la remplaçant à 100% par du renouvelable à l’horizon 2050 ?

Mais il est permis de continuer à se demander si les mesures présentées sont vraiment à la hauteur des enjeux.

 » La complexité et la richesse des modèles utilisés cache mal la fragilité des nombreuses hypothèses faites sur la disponibilité, les performances, les coûts des technologies évoquées.  » (art.cité).

Entre autres proposition bien discutables, et parti-pris méthodologiques quelque peu douteux, les « solutions » envisagées en ce qui concerne la question essentielle du stockage des EnR sont expédiées en quelques lignes avec une désinvolture sidérante pour qui s’est un peu intéressé à la question (p. 32-36).

Quid d’une réflexion solidement documentée sur la part des STEP (dont on connaît les limites physiques en France à moins d’agrandir considérablement et à grand frais la surface des retenues d’eau déjà existantes, au risque de multiplier les Sivens de façon exponentielle..), sur celle des batteries, de leur volume, de leur coût et de leur nuisance, quid encore d’une évaluation chiffrée du rendement du « power to gas », etc.

Sur tout cela, on reste sur sa faim et invités à se contenter de quelques proclamations incantatoires.

On peut se demander s’il n’y a pas là quelques relents de certains fantasmes new age « à la Rifkin », qui, pour être à la mode dans certains milieux, n’en présentent pas moins un degré de fiabilité plus que contestable…

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/12/15/pot-pourri-ecologique-a-propos-du-petrole-des-abeilles-de-la-surpopulation-de-rifkin-et-dautres-pachydermes/

N’oublions pas non plus que le rapport ne concerne que le mix électrique, qui lui-même ne représente qu’environ 30% de l’énergie totale consommée en France.

Dans l’hypothèse – souhaitable, mais encore largement à étayer, semble-t-il (cf. entre autres les « trois si » évoqués p2 de l’article cité de Mr. Prud’homme) – où il s’avérerait possible de « dénucléariser » 100% de ces 30%, il resterait encore à pourvoir à 70% de notre consommation d’énergie, actuellement assurée par les ressources fossiles.

Par quel moyen ?
L’étude ne le dit pas…

À suivre, donc.

[Ajout du 05/01/2016:

Des articles qui confortent les critiques du blog cité ci-dessus:

http://abonnes.lemonde.fr/economie/article/2015/12/02/l-illusion-d-une-electricite-100-renouvelable_4822316_3234.html?xtmc=balibar&xtcr=3

http://sciences.blogs.liberation.fr/home/2015/11/ademe-un-mix-%C3%A9lectrique-100-enr.html

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Un bref article récent m’a profondément ému. Il concerne le procès de l’ancien SS Oskar Gröning.

http://www.lemonde.fr/europe/article/2015/04/22/en-proces-l-ancien-ss-d-auschwitz-oskar-groning-se-dit-moralement-coupable_4620441_3214.html

Le procès d’Oskar Gröning […] doit se poursuivre jusque fin juillet. Il encourt une peine comprise entre trois et quinze ans de prison.
Eva Mozes Kor, 81 ans, survivante de la Shoah, qui a vu sa famille « partir en une demi-heure » et qui est venue des Etats-Unis pour se constituer partie civile, a jugé « qu’il aurait pu comme des milliers d’autres nazis se cacher dans l’ombre. Peu ont le courage de se mettre en avant. On ne peut pas changer le passé mais on peut prendre ses responsabilités », a-t-elle dit. En marge de l’audience, celle-ci a déclaré : « Le fait de le voir en face me fait réaliser qu’il fait de son mieux avec son corps et son esprit, car il a beaucoup de difficultés physiques et certainement émotionnelles. »

Mais qu’est-ce donc qui pousse un homme qui, en effet, « aurait pu comme des milliers d’autres nazis se cacher dans l’ombre », à reconnaître sa responsabilité et à se sentir « moralement coupable » ?

Un homme qui aurait pu encore, comme Dutch ou Eichmann, se glorifier du devoir accompli par les bons fonctionnaires du Parti qu’ils étaient et dire comme le second : « Je descendrai dans la tombe le sourire aux lèvres à la pensée que j’ai tué cinq millions de Juifs. Cela me procure une grande satisfaction et beaucoup de plaisir ».

Il semble bien difficile de le comprendre sans revenir à la bonne vieille et mystérieuse « conscience morale », dont le cadavre bouge encore malgré les coups portés contre elle et l’accusation infamante de pathologie morbide judéo-chrétienne, qui la réduit à une « symptomatologie », comme nous le répète Nietzsche dans « le Crépuscule des idoles ».

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/01/03/eternite-de-lessence-du-corps-chez-spinoza-et-resurrection-et-derechef-de-nietzsche-et-de-ses-mythes-et-de-m-onfray-qui-gagnerait-a-lire-un-peu-mieux-ses-maitres-2/

On peut certes continuer à hurler avec quelques loups à la mode, et prôner, avec cette admirable persévérance dans la démagogie qui hypnotise les médias, une « sagesse sans morale ».

« Sagesse » dans laquelle la conscience se dissoudrait dans « l’innocence » d’un « devenir » cosmique qui délivrerait enfin l’homme de la « camisole » de la culpabilité pour l’introduire dans l’harmonieuse félicité d’un « au-delà du bien et du mal ».

[je commenterai peut-être un jour la dernière parution de Michel Onfray, « Cosmos. Vers une sagesse sans morale », mais j’avoue que la perspective de devoir composer les quatre pages de mises au point que nécessiterait presque chacune des 528 pages de l’auteur me décourage pour le moment. En attendant, je renvoie donc le lecteur aux quelques posts que j’ai pu lui consacrer en vue de retracer certains éléments de la genèse de ses mythes et de ses croyances…].

Mais j’ai déjà eu plusieurs fois l’occasion de dire combien de tels systèmes de croyances qui jettent le discrédit sur la conscience morale me paraissent de nos jours stériles et ringards.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/03/07/a-propos-de-nietzsche-michel-onfray-judith-butler-et-dune-certaine-ringardise-anti-humaniste-qui-soffre-une-nouvelle-jeunesse-2/

Et j’avoue que je partage ce qui semble bien être l’admiration dont témoigne Eva Mozes Kor, la victime, devant son bourreau, cet homme de 93 ans qui a l’audace et la simplicité de se reconnaître, enfin, « moralement coupable ».

Car ce simple aveu fait de lui, en dépit de ses crimes, un homme d’honneur, et j’espère que la suite du procès ne démentira pas ce geste initial.

Certes, comme nous le disaient Vladimir Jankélévitch ou Simon Wiesenthal, « Le temps effacera peut-être la peine et la douleur, mais comme le pardon est un acte volontaire, il m’apparait que seule la personne qui a été́ offensée peut prendre la décision de pardonner ».

Mais si se reconnaître coupable et responsable ne peut racheter la monstruosité des fautes commises ni revendiquer un pardon que les innombrables victimes ne peuvent plus accorder, cela n’en constitue pas moins une marque d’honneur et de liberté, et un témoignage d’humanité que ne pourront jamais avilir aucune veulerie ni aucune croyance philosophique, aussi « branchée » qu’elle puisse paraître.

(À propos, puisque j’ai parlé de Jankélévitch, et pour remettre à leur juste place philosophique les chantres de la « sagesse sans morale » – « y’a pas photo », me glisse Stultitia… -, on pourra relire l’extraordinaire petit livre « Le paradoxe de la morale », Seuil 1981. Certes dense et exigeant malgré son faible volume. Mais en quoi la recherche de la vie bonne devrait-elle nécessairement rimer avec la logorrhée démagogico-médiatique ?).

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Enfin pour continuer avec la série « François entre Communication et Double Injonction »,

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/01/26/ou-lon-apprend-comment-le-bon-pape-francois-preche-aux-petits-lapins-dans-le-jardin-enchante-de-double-injonction/

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/01/04/de-la-lecture-de-lydie-salvayre-comme-therapie-contre-lalzheimer-spirituel-et-quil-ne-faut-pas-prendre-les-petites-filles-pour-des-enfants-de-choeur/

etc…

citons le dernier épisode, qui vient tout juste de sortir :

http://www.lemonde.fr/religions/article/2015/04/09/le-pape-bloque-la-nomination-d-un-ambassadeur-de-france-gay_4612443_1653130.html

Épisode qui mérite bien le leitmotiv qui fait la joie de Stultitia :
« On ne résout pas un problème avec les modes de pensée qui l’ont engendré » disait, paraît-il, Einstein….

Pot-pourri écologique. À propos du pétrole, des abeilles, de la surpopulation, de Rifkin et d’autres pachydermes.

Certains m’ont dit que mon post du mois d’octobre concernant la transition énergétique serait passé à côté du sujet.

Et en effet, les informations se bousculent, qui signalent la baisse des prix du pétrole, la « surcapacité » ou la « surabondance » par rapport à la demande, etc.

http://www.lemonde.fr/economie/article/2014/12/12/le-prix-du-petrole-toujours-plus-bas_4539333_3234.html

http://www.lemonde.fr/international/article/2014/12/03/les-grands-perdants-de-la-chute-des-cours-du-petrole_4533358_3210.html

Et les « optimistes » de triompher : « vous voyez bien que les ‘’Cassandres’’ de la pénurie se sont une fois de plus trompés. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, des flots de pétrole coulent à des prix accessibles, pas de raisons de réduire notre consommation », etc.

Il n’est pourtant que trop facile de montrer la vacuité de ce type de propos.

Outre que la baisse actuelle des cours est loin d’être une bonne nouvelle pour les partisans de la croissance, puisqu’elle s’explique en partie par une stagnation de celle-ci au niveau mondial, qui réduit la demande, certaines des raisons supplémentaires qui en rendent compte ne devraient pas spécialement inciter à l’optimisme consumériste.

Il est en effet vraisemblable de penser que le bras de fer entamé par quelques grosses pointures de l’OPEP avec en plus d’objectifs géopolitiques régionaux celui de laminer la production de pétrole dit « non-conventionnel » (pétrole de schiste aux USA en particulier)

http://www.lemonde.fr/economie/article/2014/12/09/petrole-les-industriels-reduisent-les-investissements_4537112_3234.html

http://petrole.blog.lemonde.fr/2014/11/29/contre-choc-petrolier-les-saoudiens-menent-une-guerre-des-prix-contre-les-etats-unis/#xtor=RSS-3208

prépare à moyen terme une remontée des cours savamment ajustée pour maintenir la compétitivité des pétroles conventionnels par rapport aux non conventionnels, et pour ruiner le plus longtemps possible la rentabilité de ces derniers.

Comme quoi, outre l’aberration écologique que cela constitue (cf. mon post du 18 octobre

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/10/18/des-vertus-comparees-du-surf-et-de-la-plongee-sous-marine-ou-quand-la-transition-energetique-suppose-la-stabilite-demagogique-ainsi-que-du-bon-usage-de-mr-jancovici/ ),

ce n’est certes pas le moment d’envoyer au casse-pipe des industriels en leur faisant miroiter les « bénéfices » d’une exploitation de pétroles et autres gaz de schistes dont la rentabilité va, selon toute vraisemblance, être férocement attaquée tout au long des décennies à venir.

Stultitia ne manque pas de réitérer ses remerciements au trublion surexcité mentionné dans le post en question pour ses conseils qui, à défaut de gratuité, se révèlent donc une nouvelle fois particulièrement opportuns….

Mieux vaut donc continuer à s’informer en recourant à des sources sérieuses, telles que celles offertes par le remarquable blog de Matthieu Auzanneau, déjà évoqué plus haut dans un lien. Le « calme avant la tempête » semble en effet l’expression la plus adéquate pour qualifier la situation actuelle.

http://petrole.blog.lemonde.fr/2014/11/19/petrole-le-calme-avant-la-tempete-dapres-lagence-internationale-de-lenergie/

N’oublions pas non plus que chaque sursis de « l’économie carbonée » se paie comptant en termes de réchauffement climatique…

 

Mais puisqu’il est question de gens qui se font payer très cher pour tenir des propos bien contestables, je voudrais faire quelques brèves remarques sur Jeremy Rifkin.

http://www.lemonde.fr/planete/article/2012/11/07/jeremy-rifkin-le-gourou-vert-des-elus-locaux_1787085_3244.html

(Sans oublier les 350 000 euros à titre de « conseils » à la région Nord Pas de Calais…)

http://www.liberation.fr/economie/2012/12/23/plan-americain-au-nord-pas-de-calais_869702

 

Car on m’a évidemment taxé de parti-pris et demandé pourquoi, citant Jancovici, je ne disais pas un mot des thèses « alternatives » de l’inévitable Rifkin.

Je dois donc préciser que ce n’est certes pas faute de l’avoir lu ! Il y a quelques années, j’ai même pendant un temps commenté sa « Fin du travail » en cours (puisque le thème du Travail fait partie du programme de philo), avant de convenir qu’un livre qui traite en quelques lignes de la Chine (p. 278, La Découverte Poche 1997) tout comme il semble ignorer l’Inde ne pouvait revendiquer une grande pertinence pour évoquer les mutations contemporaines du monde du travail.

Sans doute était-il plus urgent, à l’orée du XXIème siècle, de traiter du « déplacement » du travail que de sa « fin ». Car je doute que ce dernier terme évoque quoi que ce soit à des millions d’habitants de la Chine ou d’autres régions de l’Asie du Sud-Est qui constituent le sous prolétariat mondial, surexploité et entassé dans les villes ateliers où a été déplacée une bonne partie de la production de nos biens de consommation, et donc de notre pollution (car n’oublions pas au passage que les ordinateurs, consoles et autres textiles qui garniront les rayons de Noël sont ceux-là même qui font tourner les centrales à charbon chinoises, et qu’une « relocalisation » industrielle, si elle est souhaitable, s’accompagnera nécessairement d’une relocalisation de la pollution…).

Sur tout cela, j’avais déjà trouvé Rifkin incroyablement léger. Sans aller nécessairement jusqu’à dire avec Olivier Blanchard que « Monsieur Rifkin est un charlatan » (op. cit. Annexe 2, p. 446), il me semble qu’on peut au moins avancerer qu’il soulève, à partir d’une vision très occidentale, quelques prospectives d’avenir très hypothétiques, mais en tout cas totalement inaptes à modéliser ce qui se passe réellement, ici et maintenant, en ce qui concerne la « verità effetuale della cosa », comme le dit Machiavel.

Et que dire donc de ces œuvres plus récentes que sont  « L’Économie hydrogène » (La Découverte, Paris 2002) et la « Troisième révolution industrielle » (Babel 2013).

La première décrit de façon passable, dans sa partie initiale, la relation de l’histoire de l’économie et de celle de l’énergie, mais comme d’habitude en compilant des données de deuxième ou troisième main. Mais la partie finale, à partir du chapitre 7 (p 231ss), qui présente « l’aube de l’économie hydrogène » comme l’apparition de « l’élixir énergétique » (p. 235), les piles à combustible (p.251) et « l’hydronet » [p.262ss : « révolution comparable à celle qui a vu le développement du Web » et qui consiste en la « mise en commun des ressources entre usagers et [en une] gouvernance autonome » de l’énergie] fleure bon les vieilles utopies des « lendemains qui chantent » et du « matin du grand soir ».

Non pas que le stockage de l’énergie intermittente produite par l’éolien et le solaire sous forme d’hydrogène soit une impossibilité – car le power to gas « stockage de la surproduction des énergies renouvelables grâce à leur transformation en hydrogène ou en méthane de synthèse » est déjà une réalité –

http://www.gdfsuez.com/innovation-transition-energetique/gestion-intelligente-energie/power-to-gas/

mais aucune étude tant soit peu sérieuse ne peut soutenir que cette technique, qui reste débitrice des limites de la physique, pourra un jour satisfaire, hormis quelques utilisations auxiliaires, les besoins de milliards d’êtres humains, même après un gigantesque et nécessaire effort d’économies d’énergie. Nous sommes tout simplement dans des ordres de grandeur radicalement incomparables.

« Alors qu’en est-il de l’hydrogène comme autre solution de stockage de l ‘électricité ? L’idée de Rifkin, qui n’est pas nouvelle, c’est le cycle de transformation suivant : électricité → énergie chimique (hydrogène) → électricité. En somme produire de l’hydrogène avec l’électricité en surplus de sources intermittentes, ce qui est une forme de stockage chimique de cette énergie, et au moment opportun, utiliser cet hydrogène dans une pile à combustible pour récupérer cette électricité. Le problème c’est qu’à chaque conversion d’énergie on en perd… S’agissant de la conversion : énergie électrique → énergie chimique (hydrogène), le rendement est de 75 %. Et concernant la restitution : énergie chimique → électricité, la compression de l’hydrogène se fait avec une perte de 10 % (donc rendement de 90 %), et quant au rendement de la pile à combustible, il est de 50 %. Si on fait le calcul : 0,75 multiplié par 0,9 multiplié par 0,5, le rendement global tombe à 0,33, c’est-à-dire 33 %. Loin des 70 % des STEP [Station de Transfert d’Énergie par Pompage, voir l’article cité ci-dessous]et surtout très très loin de ses capacités de stockage (1 000 à 10 000 fois moins d’électricité stockée). On perd donc les deux tiers de l’énergie à chaque fois qu’on stocke de l’énergie par ce biais. C’est un vrai gâchis alors qu’on sait que le renouvelable produit déjà peu d’électricité. Imaginez sur Internet l’envoi d’un message où le destinataire perd les 2/3 des informations, étonné, il le renvoie à son expéditeur qui en perd à nouveau les deux tiers du tiers restant : ce simple aller-retour de message aura fait perdre 90 % de l’information : l’énergie est donc loin d’être aussi magique qu’Internet… C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les systèmes énergétiques ont été conçus pour subir le moins de conversions possibles. Le schéma classique c’est : production → consommation directe, et on s’arrête là, contrairement au schéma idéaliste : production → stockage → restitution → stockage → restitution → stockage etc., car dès le deuxième cycle, toute l’énergie aura été dissipée dans le processus de transformation ». (Amar Bellal, La Revue du projet, n° 22, décembre 2012).

http://blogs.mediapart.fr/edition/la-revue-du-projet/article/280313/le-mythe-de-leconomie-hydrogene-de-jeremy-rifkin-par-amar-bellal

 

Sans apparemment tenir compte que, depuis 12 ans, et malgré le soutien de bien des groupes capitalistes, les « lendemains qui chantent » n’ont pas avancé d’un iota pour ce qui est de la substitution de « l’économie hydrogène » à « l’économie carbonée » – et pour cause !- « La troisième révolution industrielle. Comment le pouvoir latéral va transformer l’énergie, l’économie et le monde » (Babel 2013) persévère mordicus dans la même supercherie…

Mais pourquoi donc faire l’effort de se renouveler, ajoute Stultitia, puisqu’en plus de conférences grassement payées on peut extorquer 350 000 euros, sur le dos du contribuable, au Conseil Général du Nord Pas de Calais et autres gogos en débitant les mêmes rengaines ?

http://rue89.nouvelobs.com/2013/10/16/jeremy-rifkin-plait-beaucoup-maitrise-mal-dont-parle-246641

(Pour d’autres articles de fond qui déconstruisent de façon particulièrement argumentée le mythe Rifkin, ses allégations sur l’hydrogène, ainsi que bien d’autres points que je n’ai pas évoqués, cf. entre autres :

http://alternatives-economiques.fr/blogs/gadrey/2013/05/09/jeremy-rifkin-le-gourou-du-gotha-europeen-1/

http://alternatives-economiques.fr/blogs/gadrey/2013/05/12/jeremy-rifkin-le-gourou-du-gotha-europeen-2/

http://alternatives-economiques.fr/blogs/gadrey/2013/05/13/jeremy-rifkin-le-gourou-du-gotha-europeen-3/

 

http://fr.scribd.com/doc/179872157/Jeremy-Rifkin-a-l-epreuve-du-fact-checking#force_seo

http://fr.scribd.com/doc/179876069/Je-n-aime-pas-la-3e-revolution-industrielle

 

http://www.manicore.com/documentation/articles/rifkin.html

http://www.manicore.com/documentation/pile_combust.html

http://www.manicore.com/documentation/stockage.html

 

On peut consulter en outre, en ce qui concerne les supercheries du même Rifkin, dans le domaine de la biologie cette fois, l’article dévastateur de Stephen Jay Gould, immense et regretté spécialiste, dans Un hérisson dans la tempête, Grasset 1994. Ci-dessous, un petit aperçu pour les anglicistes (chap. 17 p. 229ss) :

http://books.google.fr/books?id=9MnLi97fJrkC&pg=PA229&hl=fr&source=gbs_toc_r&cad=3#v=onepage&q&f=false

 

Je suis d’une génération qui s’est délectée de la lecture de « La gueule ouverte », « l’An 01 » et autres « Manuel de la vie sauvage ». Et j’ai donc rêvé d’un monde où il suffirait de remplir de briques réfractaires quelques vieilles carcasses de voitures peintes en noir pour assurer le chauffage et le bien-être de l’humanité. Ah ! Nostalgie…

« Mais au moins, Reiser, Gébé et autres Saury n’avaient pas le culot de faire payer 350 000 euros leurs fantasmes écologiques » ajoute Stultitia, impitoyable.

Rendons leur cet hommage, en effet.

D’autres, on le sait, ont voulu instaurer un « pouvoir latéral » et des « réseaux de production décentralisés » en construisant un haut fourneau dans chaque village. On connaît les résultats de ce « Grand bond en avant ».

Car la décentralisation de la production ou de l’énergie est loin d’être le bon plan au niveau économique comme au niveau environnemental :

« Les sources électriques « décentralisées » font souvent appel à une énergie primaire fluctuante, à savoir le vent ou le soleil. Or le seul fait de passer d’un moyen utilisé 8000 heures par an (une grosse centrale) à un moyen qui l’est 2000 heures seulement (éolien), voire 1000 (solaire), impose de multiplier par 4 à 8 la puissance installée pour avoir la même quantité d’électricité à l’arrivée. Les durées de vie différentes (40 à 60 ans pour une grosse centrale, 20 à 30 ans pour le solaire ou l’éolien) vont aussi imposer un renouvellement plus fréquent en cas de décentralisation de la production électrique, augmentant d’autant le besoin en capitaux sur une période donnée.

La décentralisation de la production électrique (…) serait donc un très bon moyen d’avoir besoin de 20 fois plus de capacité installée (en ordre de grandeur) pour la même production à l’arrivée, sans parler des moyens de stockage. L’ensemble multiplierait le besoin de capitaux (bien nationaux, eux !) par un facteur 10 à 50 selon la voie choisie » (J.M. Jancovici, La bonne énergie est-elle décentralisée ? Tribune parue dans le magazine Décisions Durables, décembre 2012

http://www.manicore.com/documentation/articles/decision_durable_dec2012.html

Concernant donc les thèses de J. Rifkin, je crois qu’il est bien difficile de ne pas convenir de la pertinence de nombreuses critiques :

« Son système n’est pas compétitif mais il séduit les naïfs ou pire, ceux qui ont intérêt à ce qu’on suive ses plans invraisemblables.

Heureusement, la réalité sera là pour confronter les mauvaises idées à la réalité, mais il ne faudra pas se plaindre d’avoir voté pour des décideurs qui nous auront fait perdre des centaines de milliards d’euros dans une vision chimérique basée sur des piliers de sable », LMIMG, art. cité plus haut, « Je n’aime pas La troisième révolution industrielle ».

« En croyant peut-être bien faire, mais ignorant des ordres de grandeur, M. Rifkin nous rend un bien mauvais service : celui d’entretenir de faux espoirs ». J.M. Jancovici, le Monde du 27/09/2002, art. cité plus haut dans les liens.

Je me suis déjà longuement attardé sur le thème de la solidarité « naturelle » et de « l’empathie », qui constitue sans doute aussi l’un des « atouts séduction » de notre « expert » auto-proclamé :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/07/30/entraide-empathie-bienveillance-de-kropotkine-a-hobbes-et-retour-1/

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/07/30/entraide-empathie-bienveillance-de-kropotkine-a-hobbes-et-retour-2/

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/05/16/nommer-le-mal-quelques-remarques-sur-les-limites-dune-confrontation-entre-bisounours-et-realistes/

Car les allégations économiques et écologiques sont indissociables, chez Rifkin, d’affirmations philosophiques qui témoignent d’une vision significative de l’homme et de l’histoire :

« Dans l’ère qui vient, des centaines de millions de personnes produiront leur propre énergie verte à domicile, au bureau, à l’usine, et ils la partageront entre eux sur un « Internet de l’énergie », exactement comme nous créons ou partageons aujourd’hui l’information en ligne. La démocratisation de l’énergie s’accompagnera d’une restructuration fondamentale des relations humaines, dont l’impact se fera sentir sur la conception même des rapports économiques, du gouvernement de la société, de l’éducation des enfants et de la participation à la vie civique » (La troisième révolution industrielle, op. cit. p.12).

« La troisième révolution industrielle est la dernière des grandes révolutions industrielles et elle va poser les bases d’une ère coopérative émergente. La mise en place de son infrastructure va créer pendant quarante ans des centaines de milliers d’entreprises nouvelles et des centaines de millions d’emplois nouveaux. Son achèvement marquera la fin d’une saga économique de deux cents ans définie par la pensée industrieuse, les marchés et la main-d’oeuvre de masse, et le début d’une ère nouvelle caractérisée par le comportement coopératif, les réseaux sociaux et les petites unités de main-d’oeuvre technique et spécialisée. Dans le demi-siècle qui vient, les activités centralisées traditionnelles des entreprises des première et deuxième révolutions industrielles seront progressivement absorbées par les pratiques distribuées de la troisième ; et l’organisation hiérarchique traditionnelle du pouvoir politique et économique cédera la place au pouvoir latéral, qui étendra sa structure nodale à travers toute la société » (id. ibid. p. 16-17).

Tout comme dans l’utopie marxiste, la dialectique historique semble amener de façon nécessaire à un Paradis Terrestre retrouvé, lors de l’abolition de la société de classes,

« Puis commence ensuite le développement des forces humaines qui est une fin en soi et qui est le vrai royaume de la liberté, un royaume qui, pour s’épanouir, doit avoir ses bases dans le champ de la nécessité. (…) Les hommes seront libérés du penchant qui les pousse à convoiter la richesse, penchant qui a dominé toute leur vie historique en faisant d’eux des aliénés ». (K. Marx, Le Capital, Livre III, traduction de J. Servier dans : Histoire de l’utopie, Paris Folio 1967, p. 293-294),

chez Rifkin, la nature humaine qui nous prédispose à « l’élan empathique » (Une nouvelle conscience pour un monde en crise, vers une civilisation empathique, Les Liens qui Libèrent, 2011, p.47) semble donc conduire nécessairement, par le biais de la « troisième révolution industrielle », la « démocratisation de l’énergie » à une « restructuration fondamentale des relations humaines » (J. Rifkin, La troisième révolution industrielle, op. cit. p.12), et au « début d’une ère nouvelle caractérisée par le comportement coopératif » (id. ibid. p. 16).

Je renvoie à mes posts mentionnés plus haut – en particulier à la confrontation entre Hobbes et Kropotkine – qui s’interrogent sur le caractère apparemment nécessaire d’un tel avènement. Comme dans le cas du marxisme et de l’anarchisme, ne manque-t-il pas un paramètre essentiel dans le logiciel, celui de l’éternelle confrontation de l’homme à la question du mal, en l’occurrence ?

Car depuis quelques décennies que se développent les moyens de communications et les réseaux, on n’a pas vraiment l’impression que le gain en empathie, comme en coopération et en solidarité soit franchement significatif…

Mais l’affaire n’est pas terminée, me rappelle Stultitia.

Puisque c’est « quand nous approcherons du milieu du siècle » que des « substituts technologiques intelligents » permettront de « créer du capital social dans une société civile à but non lucratif » (sic ! cf. Marx ci-dessus) et de développer « les préoccupations transcendantes [qui] deviendront probablement une force motrice toujours plus importante de la période suivante de l’histoire de l’humanité » (id. ibid. p. 17).

Le Paradis Terrestre, vous dis-je ! Notre apôtre ne serait-il pas en train de nous vendre (quelques centaines de milliers d’euros, donc) une de ces idéologies new age qui se rattachent une fois de plus au bon vieux fantasme millénariste, auquel même le matérialisme « scientifique » de Marx n’avait pas manqué de succomber ?

Car « La troisième révolution industrielle est, indissociablement, la dernière phase de la grande saga industrielle et la première de l’ère coopérative émergente. C’est un interrègne entre deux périodes de l’histoire économique, la première caractérisée par le comportement industrieux et la seconde par le comportement coopératif.

Si l’ère industrielle mettait l’accent sur les valeurs de discipline et de travail acharné, l’autorité hiérarchique, l’importance du capital financier, les mécanismes du marché et les rapports de propriété privée, l’ère coopérative privilégie le jeu créatif, l’interactivité pair à pair, le capital social, la participation à des communaux ouverts et l’accès à  des réseaux mondiaux.

La troisième révolution industrielle va se développer à bon rythme au fil des prochaines décennies, atteindre probablement son point culminant vers 2050 et y rester, en plateau, dans la seconde moitié du XXIe siècle (…) Cette mutation d’une révolution industrielle en révolution coopérative est l’un des grands tournants de l’histoire économique » (id. ibid. P. 365-366).

« Comme les révolutions industrielles des XIXe et XXe siècles ont libéré les  humains du servage, de l’esclavage et de la corvée, la troisième révolution  industrielle et l’ère coopérative qu’elle fait naître les libère du travail mécanique  pour les faire entrer dans le jeu profond – qui est la raison d’être de la sociabilité. J’emploie l’expression jeu profond parce que je ne parle pas ici d’un divertissement frivole mais d’une interaction empathique avec nos semblables.  Dans le jeu profond, nous faisons l’expérience de l’autre, nous nous transcendons et nous nous connectons à des communautés de vie toujours plus  larges et englobantes, dans notre aspiration commune à l’universalité. Le tiers  secteur est le lieu où nous participons, même au niveau le plus simple, au plus  important voyage de la vie – l’exploration du sens de notre existence.  Dans ses Lettres sur l’éducation esthétique de l’homme, rédigées en 1795, à  l’aube de l’ère du marché, Friedrich Schiller écrit : ‘’L’homme ne joue que là  où dans la pleine acception de ce mot il est homme, et il n’est tout à fait  homme que là où il joue’’ » (id. ibid. p. 377-378).

Enfin, cette vocation profonde à l’universalité de l’échange coopératif, fondée sur la nature empathique de l’être humain – et qui se manifestera pleinement dans la gratuité du « jeu profond », apanage de l’enfant, tout innocence et renouveau, des « trois métamorphoses » du Zarathoustra – cette vocation, « sens de l’existence » vainement poursuivi des millénaires durant par toutes les religions et les philosophies va se réaliser, en ces temps eschatologiques où nous sommes. Et le Messie en sera donc le plein développement de l’Hydronet et de l’Économie Hydrogène !

La Révélation est donc achevée. Fin de l’Histoire. Amen !

« Mais ce sera pour 2050 », me rappelle Stultitia, en rabat-joie décidément imperméable à toute envolée lyrique.

Et zut ! J’ai toutes les chances de rater la chose…

 

Entretemps, il me reste hélas à rappeler plus prosaïquement, du côté de la « verità effetuale della cosa », en particulier de ces réalités démographiques totalement absentes des prédictions de notre gourou, combien les événements semblent une fois de plus confirmer les thèses d’Alan Weisman exposées dans mon post du mois de mars 2014 :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/03/27/politique-demagogie-demographie-une-petite-recension-dalan-weisman-compte-a-rebours-jusquou-pourrons-nous-etre-trop-nombreux-sur-terre/

Bien qu’il ait été pendant un temps trop court, et en dépit de son régime politique, un exemple en ce qui concerne une politique démographique possible, l’Iran retombe dans des travers ruineux pour sa population et son environnement.

http://www.lemonde.fr/planete/article/2014/12/06/l-iran-menace-de-devenir-un-immense-desert_4535823_3244.html

Je rajoute quelques lignes de cet article en accès payant :

« Pour le climatologue Nasser Karami, ces changements climatiques brutaux montrent que ‘’le seuil de tolérance a été dépassé et que la nature ne résiste plus’’. Pour cet enseignant à l’université de Bergen en Norvège, la cause principale résulte de la croissance démographique – l’Iran compte 78 millions d’habitants, deux fois plus qu’il y a quarante ans – et du développement économique du pays ».

 

Bien sûr, il y aura toujours des « optimistes » pour soutenir que la terre peut nourrir 11 milliards d’habitants. Peut-être.

Mais combien de temps pourra-t-elle supporter un tel clapier sans crises redoutables ?

Pensons à la « parabole des rivets » que nous rapporte Paul Ehrlich (cf. mon post du 27 mars 2014 sur A. Weisman).

En tout cas, il est probable que les éléphants, ours blancs et autres rhinocéros ne seront pas du voyage.

http://ecologie.blog.lemonde.fr/2014/12/11/10-chiffres-sur-le-trafic-despeces-menacees/

Les abeilles nous accompagneront-elles encore ? Rien n’est moins sûr…

Et peut-être leur disparition donnera-t-elle raison à Einstein.

http://actions.pollinis.org/actions/stop-neonics-fr/

http://www.lemonde.fr/planete/article/2014/06/24/le-declin-massif-des-insectes-menace-l-agriculture_4444051_3244.html

Mais cool ! Réjouissons nous ! Hydronet est là pour nous sauver…

Des vertus comparées du surf et de la plongée sous-marine, ou quand la transition énergétique suppose la stabilité démagogique. Ainsi que du bon usage de Mr. Jancovici.

Stultitia me demande ce matin : « Que signifie zemmourisation ? ».

Et j’avoue que j’ai du mal à lui répondre. Me tenant de plus en plus éloigné des écrans où s’affiche le quidam qui a donné lieu à ce puissant néologisme – quidam que je n’ai en fait jamais vraiment écouté ni lu -, je ne peux que la renvoyer à ce que je crois être des quasi synonymes, du type « trierweilerisation », « ruquiérisation », etc.

Me vient aussi à l’idée une comparaison avec la proportion considérable que prend en ce moment le phénomène du « bashing », à mon sens assez proche de la dite « zemmourisation » : « Hollande bashing », « Sarko bashing », en attendant bien sûr les prochains « Montebourg bashing », « Marine bashing » ou autres « Juppé bashing ». Sans oublier bien sûr le « French bashing », récemment relayé par le « German bashing », qui vient tout juste de sortir.

Ce qu’on nomme la vie politique se présente de plus en plus comme une compétition de surf : sur les vagues, des personnages fort médiatisés font quelques tours et puis s’en vont ; quelques figures, libres ou imposées. Vêtus de steamers fluos en néoprène rouge, rose, bleu, vert, bleu-blanc-rouge et autres encore, ils en jettent plein les yeux et font l’objet, de la part des spectateurs, de commentaires dont l’enthousiasme éphémère vire à la franche rigolade dès que l’un d’eux se retrouve en position ridicule, bousculé ou roulé par la vague.

Et les journalistes, et les foules, de s’ébaubir. De jeter leur dévolu sur les uns, avant de passer aux autres. Et le politique de se transformer de plus en plus en un spectacle de cirque…

Car voilà, on oublie une chose : ces exhibitions ne sont possibles que parce qu’il y a une mer, et des vagues. Si la mer et les vagues sont en furie, plus de spectacle. Et si c’est le calme plat, les surfeurs rentrent piteusement à la maison, et les spectateurs aussi.

En d’autres termes, il serait urgent de s’intéresser au fonctionnement de la mer et des vagues plutôt que de passer son temps – et notre argent – à commenter des phénomènes dont l’éphémère n’a d’égal que la superficialité.

En somme, faire, une nouvelle fois, bien loin d’un « politique bashing » facile et populiste, l’effort de distinguer le politique, dans sa nécessité et sa noblesse, de la politique, avec tout ce qu’elle peut présenter d’insignifiance et de médiocrité.

Tâcher de reprendre, à nouveaux frais, la distinction capitale opérée par les marxistes entre « infrastructure » et « superstructure », entre les phénomènes de fond, ceux qui concernent la mer et les vagues, et les épiphénomènes, ceux qui concernent l’écume et les surfeurs, dont on commence tout de même à savoir que, quelle que soit la couleur de leur steamer, ils finiront toujours par faire plus ou moins les mêmes pirouettes.

J’ai déjà évoqué ici l’ampleur de la vague démographique.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/03/27/politique-demagogie-demographie-une-petite-recension-dalan-weisman-compte-a-rebours-jusquou-pourrons-nous-etre-trop-nombreux-sur-terre/

Apparemment, elle paraît trop difficile à surfer pour l’ensemble de nos « politiciens », qui préfèrent des vagues plus à leur portée, sur lesquelles ils pourront mieux faire valoir la médiocrité de leur « capacités » et de leurs analyses. On attend toujours le Kelly Slater ou l’Andrew Cotton du politique…

(Je suis très étonné en particulier de la quasi absence de réflexion sérieuse suite à la parution de l’ouvrage d’A. Weisman, qui soulève pourtant des enjeux essentiels pour notre survie. Cela montre bien, hélas, que la construction de digues pour lutter contre les catastrophes à venir, qui constitue, pour Machiavel, l’œuvre essentielle du politique, est loin d’être la préoccupation de ceux qui usurpent donc le qualificatif de politiciens…).

Une autre vague de fond qu’il serait de toute urgence de surfer, du fait de ses conséquences immenses sur notre avenir, est bien celle de la raréfaction irréversible des sources d’énergie fossiles non renouvelables, puisque celles-ci ont été à l’origine des modes de vie actuels de la quasi-totalité de la planète : c’est en effet la facilité d’accès à une énergie à très faible coût qui a conditionné la transformation radicale de l’agriculture et de sa productivité depuis deux siècles, la « libération » de bras par la machine entraînant à son tour le développement des villes au détriment des campagnes, celui de l’industrie, du secteur tertiaire et des services, la réorganisation des métiers, ainsi que l’essor démographique fulgurant qui a accompagné les différentes phases de la révolution industrielle etc. (cf. dans ma recension d’A. Weisman le lien étroit de l’explosion démographique avec la mise au point du procédé Haber-Bosh qui rend possible l’utilisation industrielle à grande échelle des engrais azotés, puis la « révolution verte » de Norman Borlaug, le passage à une alimentation de plus en plus carnée, etc.). Or, on le sait, la « réussite » sans précédent de cette « économie carbonée » a eu comme contrepartie le rejet de quantités massives de CO2 dans l’atmosphère, à l’origine de ce qu’il est convenu de nommer le « changement climatique ». La « transition énergétique » aurait donc comme double objectif de pallier à la fois à la raréfaction irréversible des énergies fossiles et de lutter contre les dégâts collatéraux occasionnés par l’économie carbonée.

Or il semble bien, hélas, que nos surfeurs en cours d’exhibition (ceux en fluo rose pas plus que les autres) ne soient pas capables d’en prendre la mesure, et se contentent, une fois de plus, d’une approche avant tout électoraliste et démagogique.

Pour tenter d’explorer l’ampleur de ces courants marins de fond, il convient donc d’abandonner les surfeurs à leur show médiatique, et de se pencher un peu sur ce que nous disent les plongeurs sous-marins et autres analystes des profondeurs.

On ne peut ici se passer d’une brève histoire de l’énergie, dans la mesure où elle conditionne profondément l’histoire de l’économie elle-même et ses implications considérables sur notre vie de tous les jours.

Le meilleur guide que je connaisse sur le sujet reste Jean Marc Jancovici, même (et surtout…) si ses positions peuvent avoir le don d’indisposer une certaine bien pensance qui se prétend écologiste, pour les raisons que nous verrons.

(Pour ma part, en tant qu’ancien anti-nucléaire militant, je suis bien sûr ouvert à toute approche alternative. Mais comme j’ai le vilain défaut de préférer les maths et la physique  aux grandes envolées sentimentales et/ou rhétoriques, j’avoue que, pour le moment, après bien des recherches, je n’ai trouvé aucune autre analyse écologiste aussi compétente et documentée. Mais on peut toujours espérer…).

Outre son site remarquable, « Manicore »,

http://www.manicore.com/

qui regorge d’informations extrêmement étayées et documentées, auquel on pourra se reporter pour en approfondir les données, on peut avoir une vue assez synthétique des analyses de Jancovici et de ses propositions par le biais de conférences accessibles quoi qu’exigeantes.

Par exemple :

http://www.youtube.com/watch?v=nderLmgkwus

ou encore :

http://www.xerficanal-economie.com/emission/Jean-Marc-Jancovici-Vers-une-economie-decarbonee-_39.html

(autre conférence sur le même site : « le grand défi énergétique du gouvernement »).

Plus longue et plus approfondie (même si hélas la plupart des tableaux ne sont pas visibles), l’intervention devant la Commission Développement durable de l’Assemblée Nationale, le 06 février 2013 :

http://www.youtube.com/watch?v=xxbjx6K4xNw

(Pour d’autres conférences et chroniques diverses :

http://www.manicore.com/documentation/articles/conferences.html )

 

(Les interventions des politiques après la conférence devant la Commission de l’Assemblée, même si certaines sont fort heureusement pertinentes, montrent hélas l’ampleur des efforts qui restent à accomplir. Tout spécialement la première, particulièrement affligeante, et dont je tairai la couleur politique…).

Je ne me risquerai pas à essayer de synthétiser les analyses de Mr. Jancovici. Car les conférences citées sont déjà synthétiques et durent au minimum trente minutes. Je conseille fortement au lecteur de prendre un peu de temps pour écouter au moins l’une d’elles. On pourra aussi se reporter avec profit, pour une vue d’ensemble, à son livre « Changer le monde », Paris, Calmann-Lévy, 2011.

Juste quelques idées forces qu’il me semble intéressant de souligner :

« Cette énergie à profusion, c’est la véritable cause de la hausse de notre pouvoir d’achat. En tout bien tout honneur, elle a procuré à chaque Occidental la puissance mécanique d’une armée d’esclaves (plusieurs centaine à plusieurs milliers [au service de chaque personne, il s’entend]), qui exploitent désormais les ressources de la planète à un prix ridicule» Changer le monde, op.cit. p.16.

Cf. aussi : http://www.manicore.com/documentation/esclaves.html

« Cette énergie » est évidemment l’énergie fossile (non renouvelable : charbon, pétrole, gaz) dont la gratuité alliée aux faibles coûts d’exploitation (jusqu’à présent) a donc bouleversé en profondeur, en deux siècles, le mode de vie de la majorité des humains.

L’avantage de cette énergie fossile sur les énergies renouvelables qu’elle a remplacées (travail humain, traction animale, force hydraulique, vent, etc.), et sur celles qui devront désormais la remplacer dans leur version plus moderne (éolien, solaire, etc.), c’est son état de concentration, alors que les renouvelables sont beaucoup plus « diffuses », difficiles à concentrer et à stocker. Le passage à ces dernières, coûtera donc plus cher pour un flux inférieur (voir conférence citée :

http://www.xerficanal-economie.com/emission/Jean-Marc-Jancovici-Vers-une-economie-decarbonee-_39.html

environ 13mn35).

De plus, l’intermittence de ces énergies (le soleil ne brille pas la nuit et le vent ne souffle pas toujours) nécessite le maintien d’une énergie de compensation pour assurer la continuité. C’est le cas de l’Espagne, où le développement de l’éolien a été nécessairement redoublé par le développement du gaz :

« L’Espagne offre une illustration intéressante de ce processus. Ce pays a installé environ 18 GW d’éolien dans un pays où la puissance appelée monte, en hiver, à environ 40 GW. Or la puissance éolienne effectivement fournie varie, selon le moment de l’année, et même selon l’heure, entre 1 et 15 GW !  (…)Ce que suggèrent les courbes ci-dessus de la production espagnole est assez clair : l’éolien n’est pas un moyen de production autonome, c’est un moyen d’éviter, quand le vent souffle, l’utilisation d’un mode de production « autre ». Et donc :

avoir des éoliennes ne dispense pas d’avoir aussi, pour une puissance installée à peu près équivalente (on peut admettre 10% de différence), d’autres moyens de production « ailleurs » (on duplique donc les investissements) qui servent de relais en l’absence de vent suffisant ; économiquement il ne faut donc pas comparer le kWh éolien au kWh « autre », mais le kWh éolien au seul coût du combustible économisé dans les autres moyens de production (ou plus exactement au coût marginal, mais c’est essentiellement du combustible), puisque les investissements doivent être faits de toute façon pour presque l’équivalent de la puissance installée en éolien (…)

L’Espagne illustre donc parfaitement ce à quoi conduit un équipement éolien massif (…) : se rendre prisonnier, pour une production annuelle 2 à 3 fois supérieure à celle de l’éolien, des combustibles fossiles, et du gaz en particulier » (du site Manicore : http://www.manicore.com/documentation/eolien.html )

 

Mais l’illustration hélas la plus caricaturale nous est donnée par l’Allemagne, où la « transition énergétique » n’a pas fait baisser la consommation de charbon :

http://www.manicore.com/documentation/transition_allemagne.html

[correctif 30/01/2017: en fait, aux dernières nouvelles elle a légèrement baissé.cf:

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/01/30/transition-energetique-versus-usine-a-gaz-ou-gazogene-a-propos-de-quelques-articles-et-emissions-recentes/

 

Quelques extraits :

« cette « transition » n’a pas eu d’effet massif sur les émissions de CO2 pour le moment (voir plus bas), et pour en avoir un il faudra supprimer la production au charbon, alors que pour l’heure les allemands ont plutôt prévu de rajouter des capacités utilisant ce combustible (et l’utilisation de lignite est en hausse depuis plusieurs années (….) Rappelons que la lignite, outre ses émissions de CO2, s’exploite dans des mines à ciel ouvert qui détruisent tout environnement sur des dizaines de km2, créent des montagnes de cendres, polluent l’eau (autrement plus que le nucléaire), conduisent à des déplacements d’habitants (dans les villages qui sont rasés pour ouvrir les mines), et que les centrales à lignite sont des centrales thermiques, et donc pas plus vertueuses que les centrales nucléaires pour ce qui est de la chaleur relâchée dans l’environnement (…).

Bien évidemment, on ne peut que souhaiter que les Allemands arrivent, dans un délai court, à se débarrasser des combustibles fossiles. Mais l’examen des chiffres montre que, pour les 15 années qui viennent de s’écouler, ce n’est pas cela qu’ils ont cherché. S’ils finissent par y parvenir, en dépensant 10 fois plus d’argent que s’ils avaient choisi d’utiliser du nucléaire, et dans les mêmes délais (c’est-à-dire dans les 10 à 20 ans qui viennent), et si enfin la population est prête à payer pour cela, il n’y a assurément rien à y redire. Cela ne signifie pas pour autant que les pays voisins doivent faire pareil : payer 3000 milliards d’euros au lieu de 300 pour éviter les inconvénients réels ou supposés du nucléaire, c’est un choix qui se respecte, mais ce n’est assurément pas le seul possible.

Par contre, s’ils devaient s’arrêter au milieu du gué, c’est-à-dire avec des renouvelables qui ne servent qu’à supprimer tout ou partie du nucléaire, sans avoir touché aux combustibles fossiles, alors ils auront affecté leur argent à autre chose que le projet européen (décarboner l’économie) et perdu un temps précieux, ce qui est toujours le plus grave quand on est dans une course contre la montre, ce qui est le cas de l’Europe avec ses combustibles fossiles»

Voir aussi sur ce sujet :

http://sciences.blogs.liberation.fr/2013/01/08/electricite-le-cas-allemand/

http://www.lemonde.fr/planete/article/2014/07/22/l-allemagne-a-les-centrales-a-charbons-les-plus-polluantes-d-europe_4461337_3244.html

 

Dans ces conditions, une question cruciale se pose : la transition énergétique doit absolument se faire. Le réchauffement climatique et l’épuisement des ressources non renouvelables nous l’impose (au passage, il ne sert à rien de parier sur les gaz de schiste, qui ne feraient au mieux que retarder de quelques années les échéances, quelques années qui suffiraient cependant à ruiner définitivement des paysages qui font de la France la première destination touristique du monde. « Plutôt donc que de suivre quelques excités qui se font payer 100 000 euros la conférence pour soutenir de telles âneries », me dit Stultitia, « continuons à réfléchir sur ce que nous dit M. Jancovici : c’est autrement profitable, et c’est gratuit »).

Mais, bien que les économies massives d’énergie  soient la première étape indispensable de la transition, le remplacement des énergies fossiles « concentrées » par les renouvelables « diffuses » ne pourra se produire sans un important déficit énergétique. Comment faire en sorte de le réduire au maximum ?

Car n’oublions pas que si en France, la part du nucléaire dans la production d’électricité est prépondérante, l’énergie globale que nous utilisons est à 75% de l’énergie fossile :

 

« Mais nous, qui sommes « tout nucléaire », pourquoi nous occuper des émirs du Golfe et des états d’âme des Russes ? Hélas, nonobstant l’envahissement des colonnes des journaux par l’atome(…), le pays du Camembert utilise avant tout… de l’énergie fossile (à 55% en primaire, à 75% en final) pour faire tourner usines et services. À cause de l’énergie, du reste, les services se distinguent de plus en plus mal des usines, ce qui fait que la « réindustrialisation » du pays est plus compliquée qu’on ne le pense ! voir http://www.manicore.com/documentation/articles/Tribune_fabrique_industrie.html

Or, le pétrole est parti à la baisse pour l’Europe (voir l’avant-dernier graphique de http://www.manicore.com/documentation/petrole/pic_futur_petrole.html), et le gaz aussi (notre gaz vient à 60% de la Mer du Nord, dont tous les pays sauf la Norvège ont passé leur pic, voir http://www.manicore.com/documentation/petrole/pic_passe_gaz.html). Les règles de trois étant impitoyables, notre approvisionnement énergétique à venir va donc très probablement baisser, et par là même nous empêcher de retrouver 2,5% de croissance par an (une croissance nulle en moyenne sur les 5 ans à venir est une option parfaitement possible).

[C’est moi qui souligne. Notons que ce texte date de mars 2012. On ne peut pas dire qu’il ait été plus démenti par les faits que certaines promesses…]

S’y préparer dans la joie et la bonne humeur, et avec nucléaire, est déjà un redoutable défi (pour ceux qui ne l’ont pas lu, il doit rester quelques exemplaires de http://www.manicore.com/documentation/articles/changer_le_monde.html quelque part). Si en plus on enlève une fraction du nucléaire (ce que signifie en pratique le passage de 75% à 50% de nucléaire dans l’électricité), il est probable que le PIB n’est pas près de retrouver les couleurs imaginées par les candidats [c’est moi qui souligne] (voir http://www.manicore.com/documentation/articles/enfer_echos.html ). Que ce soit un bien ou un mal est un long débat, mais promettre à la fois la croissance du PIB – et toutes les promesses qui en découlent – et une baisse du nucléaire semble relever d’un grand écart pas vraiment compatible avec l’état de nos adducteurs… » (d’une newsletter du 27/03/2012 aux abonnés du site Manicore, consultable sur : http://www.conventioncitoyenne.com/debats-convention-citoyenne.asp?numero=123)

« De qui peut-il donc bien parler ? » demande ici Stultitia, avec cette feinte ignorance qui fait son charme.

Mais il est vrai que les adducteurs des surfeurs qui nous gouvernent (ceux en combinaisons roses autant que ceux en combinaisons vertes…) sont mieux préparés que les nôtres à ce genre d’acrobaties. « Ce n’est certes pas l’entraînement qui leur manque ! » glisse encore la perfide …

Continuons un peu la lecture, qui confirmera ce qui a déjà été dit :

« Ah bon, mais on ne peut pas remplacer le nucléaire par des renouvelables et garder une économie qui ait les joues roses ? Ben c’est peut-être plus vite dit que fait quand on regarde les chiffres… : http://www.manicore.com/documentation/petrole/Charbon_nucleaire.html  (…).

Et le gaz ? Ben le gaz il contribue aussi au changement climatique, qui lui-même contribue déjà aux événements qui tuent un peu plus de monde et dégradent un peu plus les milieux naturels que les becquerels… sans compter que nous n’en avons pas en France. Ah bon, mais les gaz de schistes ? Petit rappel de géologie : en France nous savons que nous avons des schistes, mais à ce stade pas s’ils contiennent du gaz extractible en quantité significative. Pour le savoir, il faut nécessairement faire un trou (forer). On peut ne pas le souhaiter, parce que l’on considère qu’il vaut mieux laisser ce gaz sous terre, pour ne pas avoir la facture climatique qui augmente (car brûler du gaz, tout naturel qu’il soit, crée des émissions de CO2, je rappelle !), mais par contre à ce stade il est prématuré d’affirmer qu’il y a là un potentiel fabuleux. Et rappelons qu’aux USA l’essentiel des gaz dits de schiste par la presse… ne viennent pas des schistes ! (voir http://www.manicore.com/documentation/petrole/gaz_non_conv.html ).

Dans ce contexte, qu’est-ce qui vient comme la chose la plus urgente à faire dans notre pays à l’esprit de d’aucuns politiques ? Subventionner la consommation d’énergie fossile ! Remarquez que si on veut copier les grecs, c’est probablement une bonne mesure pour y arriver plus vite 🙂 (voir http://www.manicore.com/documentation/articles/TIPP_flottante_Obs.html ).

Peut-être qu’il vaudrait mieux essayer de faire avec moins de pétrole et autres carbonneries, ce qui – quelle surprise ! – aurait plutôt ma préférence (voir http://www.manicore.com/documentation/articles/decarboner_echos.html). Très accessoirement, cela signifie que les entreprises devront apprendre à gagner de l’argent en sauvant l’environnement, ce qui est évidemment plus vite dit que fait, mais c’est indispensable… et passe par des tas de taxes, horreur ! (voir http://www.manicore.com/documentation/articles/decision_durable_mars2012.html)

[Notons au passage que l’une de nos plus médiatiques surfeuses vient tout juste – une fois de plus – de se renier dans ce combat pourtant essentiel du transfert des prélèvements actuels vers une fiscalité décarbonée : http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2014/10/17/ecotaxe-les-approximations-de-segolene-royal_4507978_4355770.html#xtor=RSS-3208

Ah ! Démagogie ! Quand tu nous tiens]

« 40 ans après le premier choc pétrolier, qui, avec le recul du temps, peut être vu comme la première grande claque donnée par le monde fini au système industriel dans son ensemble, il va donc falloir accepter que plus nous croyons aux promesses d’un monde sans limites, et plus vite – et plus fort – nous aurons les crises qui se chargeront de nous rappeler que c’est un peu plus compliqué que cela. Il n’y a hélas aucune faute à « pas de chance » dans cette affaire, juste une absence collective d’envie de se mettre les yeux en face des trous.

Pourtant il y en aurait des choses à faire ! Mais aucune n’est compatible avec « travailler moins pour gagner plus », ce qui a objectivement été notre destin depuis que les combustibles fossiles ont transformé notre environnement en corne d’abondance » (de la newsletter citée).

Face à ces questions essentielles qui sollicitent notre responsabilité, on observe alors deux attitudes :

–          Soit on considère que la lutte contre le changement climatique est la première des urgences.

Et dans le mix des solutions adoptées, le nucléaire semble devoir conserver une place dans le processus de « décarbonisation » de l’économie, au côté des énergies renouvelables. C’est la voie choisie par la Suède en particulier, qui, à bien des égards, pourrait se présenter comme un modèle de transition énergétique et écologique responsable, mais avec des conditions privilégiées (faiblesse démographique, présence d’un massif forestier considérable…)

–          Soit on considère que la première des urgences est la sortie du nucléaire. Urgence qui relativisera nécessairement les autres, car on ne voit pas comment, dans ce cas, en dépit d’un développement du renouvelable, on peut échapper au maintien d’un haut niveau d’utilisation des énergies fossiles, comme l’exemple de l’Allemagne nous le démontre à l’envi.

Avant bien sûr  que la France ne lui emboîte le pas…

Or, il faut encore rappeler le péril immense que constitue le charbon, car c’est lui qui, en l’absence de réflexion et de politique cohérente, va devenir la source d’énergie dominante de notre XXIème siècle. Car, si le pétrole et le gaz ont désormais une espérance de vie limitée, celle du charbon est autrement considérable.

Or, c’est lui qui constitue une cause essentielle du réchauffement climatique inauguré depuis deux siècles, lui dont les dégâts sanitaires ont déjà été, et vont être de plus en plus, incommensurablement plus importants que ceux qui ont pu être causés par le nucléaire. Outre les milliers de morts annuels dans l’exploitation des mines, la pollution au charbon exerce d’ores et déjà des ravages (pensons à la Chine en particulier. Mais ce genre de pollution ne s’arrête pas non plus aux frontières, bien qu’on le dise moins !) :

« Incidemment, on se demande bien pourquoi le nucléaire semble tellement illustrer la quintessence de l’horreur écologique quand on regarde d’un peu près ce que donne son grand concurrent, qui n’est pas l’éolien mais le charbon : http://www.manicore.com/documentation/petrole/danger_charbon.html   (newsletter citée) ».

Petit extrait :

« Quand on met tout ce qui précède bout à bout, le charbon s’avère donc être, et de loin, la plus problématique des énergies que nous utilisons. Mais ce n’est clairement pas l’avis de bon nombre de militants dits environnementaux, puisqu’ils préfèrent supprimer du nucléaire pour le remplacer par du charbon. Cela conduit logiquement sur la question suivante : au fond, être antinucléaire, est-ce être écologiste, ou est-ce juste être… antinucléaire ? »

ajout:

Les morts du charbon en Europe

Là encore, si l’exemple de l’Allemagne semble hélas apporter la réponse, nos surfeurs français, parés de leurs chatoyantes combinaisons vertes, sont loin d’être de reste !

Certes, le maintien, sans doute durable, d’une part efficace de nucléaire dans le mix énergétique à venir, est loin d’être une solution enthousiasmante, encore moins la panacée idéale. Il devra être modulé selon les caractéristiques nationales ou régionales (même un Claude Allègre reconnaît que des zones sismiques intenses comme l’Italie ou le Japon devraient éviter la construction de centrales nucléaires !). Et il y aura bien sûr des accidents, voire des catastrophes, comme dans le cas de toute transformation opérée par l’homme (cf. le cas de l’industrie chimique en particulier, Bhopal. etc.).

Mais la théorie de la décision nous enseigne que, dans des situations d’incertitudes – et c’est bien celles que nous expérimentons – le choix ne se fait pas entre le bon et le mauvais, le certain et l’incertain, le noir et le blanc, comme cela serait le cas dans le monde rêvé des anges, qui, en apparence continue à susciter bien des fantasmes. Dans le monde réel qui est le nôtre, comme l’a montré maintes fois Machiavel, les choix se font entre le gris plus clair et le gris plus foncé, le moindre mal et le pire mal. La stratégie dite du maximin en théorie des jeux a pour but de choisir la meilleure parmi les pires conséquences possibles. Et c’est bien ce choix-là qui est le choix rationnel, qu’on le veuille ou non. Et dans le cadre d’une approche rationnelle, en effet, il apparaît que le nucléaire, couplé au développement des renouvelables, « évite bien plus d’inconvénients qu’il n’en crée », comme le dit encore notre spécialiste.

Car le charbon a déjà démontré, continue de démontrer, et démontrera sans cesse plus dans l’avenir un pouvoir de nuisance immensément supérieur à celui du nucléaire – quoique bien moins médiatisé – au niveau climatique, environnemental, sanitaire (en plus des milliers de morts directs annuels seulement dus à l’exploitation et des centaines de milliers de morts indirects du fait de l’ampleur mondiale de la pollution carbonée , à comparer aux dégâts occasionnés par Fukushima,

Cf le rapport de l’UNSCEAR), 2013, sur : http://www.manicore.com/documentation/kikadissa.html

on peut aussi comparer par exemple l’évacuation des 150km2 de terrains aux environs de Fukushima aux 1500 km2 dont l’exploitation de la lignite a forcé l’évacuation en Allemagne, sans que personne n’en ait parlé).

Qu’y a t-il alors de rationnel dans le fait de se focaliser sur des menaces certes réelles, certes considérables, mais en partie hypothétiques, alors même que nous négligeons l’impact de menaces certaines et de dégâts déjà très largement avérés et constatables ?

Bien sûr, une prise en compte sérieuse de la vague démographique, et l’engagement dans une politique effective de régulation des naissances aurait des incidences considérables à la fois sur le réchauffement climatique et sur la gestion de la question énergétique. Car l’une des causes essentielles du réchauffement et des déséquilibres écologiques et environnementaux se trouve bien être la surpopulation, elle-même fruit de la « réussite » de l’économie carbonée, comme nous l’avons dit.

Je renvoie une fois de plus, en ce qui concerne l’urgence d’une décroissance qui pour être viable doit nécessairement commencer par la démographie, à l’ouvrage d’ A. Weisman :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/03/27/politique-demagogie-demographie-une-petite-recension-dalan-weisman-compte-a-rebours-jusquou-pourrons-nous-etre-trop-nombreux-sur-terre/

Mais les données du problème ne seraient pas pour autant changées, car, que nous soyons 11 milliards sur terre en 2100 ou 1 milliard cinq cent millions, ce qui, pour Weisman, s’approcherait du chiffre optimal (et qui, rappelons-le, était l’état de la population mondiale aux environs des années 1930), la nécessité d’une transition vers une économie décarbonée sera la même. Ceci du fait de la finitude des ressources et des capacités de notre environnement, qui ne peut en aucun cas s’accommoder du fantasme de toute puissance infinie qui, pour son malheur, semble accompagner l’humanité tout au long de son histoire. Nous serions simplement un peu moins pris à la gorge par l’urgence de cette transition, mais la question n’en demeurerait pas moins essentielle.

 

Pour finir, une petite remarque qui pourrait être amusante, si elle n’était tragique :

J’ai parlé tout à l’heure du « german bashing ».

Or il est tout de même étonnant de voir que les divers articles qui reprennent ce nouveau poncif branché (genre : « à nous français, on nous dit qu’on est les mauvais de la classe, mais voyez, les allemands, ils font mieux pour le moment, mais bientôt, ils seront aussi mauvais que nous ! Cocorico !! ». On se console comme on peut…) oublient généralement de dire une chose : c’est que, parmi les nombreux dysfonctionnements que nous cultivons depuis longtemps mais dans lesquels les allemands semblent en voie de nous rejoindre,

[la chose est toutefois à relativiser, cf. : « la croissance sera toujours une des plus élevées de la zone euro et largement supérieure à celle de l’an dernier (0,1 %). Le marché du travail reste très solide, les revenus des ménages sont attendus en hausse cette année et l’an prochain », dans :

http://www.lemonde.fr/economie/article/2014/10/14/berlin-abaisse-ses-previsions-de-croissance-mais-conserve-sa-politique-economique_4506022_3234.html#xtor=RSS-3208 ]

 

parmi ces dysfonctionnements, donc, il en est un considérable, mais qui est rarement identifié comme tel, et dans lequel pourtant nos voisins d’outre Rhin nous surclassent largement.

Car concernant en effet la baisse des investissements, des entreprises comme de l’État, en vue de générer ou de maintenir la croissance [pour ceux qui accordent de l’importance à ce type de « croissance », ce qui n’est pas mon cas, cf. encore ma recension de Weisman…], la baisse de la compétitivité ou du taux de marge, la dégradation des équipements, etc. , nous pouvons certes encore nous glorifier d’une confortable avance.

Mais pour ce qui est de l’aberration d’une « transition énergétique » menée sans réflexion sur le long terme, et pour des raisons essentiellement démagogiques et électoralistes, nous avons à l’évidence des leçons à prendre de nos amis allemands.

Tout en pesant lourdement sur leur économie,

[voir là-dessus, par exemple : L’Allemagne, un modèle si fragile, dans Der Spiegel du 08/09, traduit dans Courrier International 1249 du 9 au 15/10/2014, p. 42-44)]

elle constitue donc un remarquable contre sens écologique ; puisque, dans un contexte climatique où la réduction des gaz à effet de serre devrait être la première urgence, le choix dogmatique a été fait de compenser, dans le processus de transition, l’abandon d’une énergie peu polluante par le maintien, voire le développement (sous la forme du lignite en particulier), de la pire source d’énergie possible dans le cadre de la lutte contre le réchauffement.

Mais comme la dite aberration est rarement reconnue comme telle, mais plutôt portée au crédit des réussites allemandes, cela ouvre la voie à une émulation méritoire de notre part, qui devrait nous permettre, au moins sur ce point, de rattraper notre retard, tout en conservant certes notre identité propre.

En effet, puisque le charbon manque chez nous, notre solution sera de compenser la réduction du nucléaire et l’intermittence des renouvelables en maintenant jusqu’au bout, vaille que vaille – et ce sera le cas de le dire ! -, notre dépendance au pétrole et au gaz !

Ouf ! L’honneur est sauf ! Nous conservons notre spécificité proprement française. Cocorico (bis) !

On ne va tout de même pas se laisser dicter nos aberrations par les Teutons. Produisons français, que diantre !

Mais, en attendant les troubles, voire les terreurs et les guerres qui, selon Machiavel encore, ne manquent pas de survenir lorsque les digues ne sont pas construites à temps, autant en ce qui concerne la démographie que l’énergie ou le climat, à défaut du projet, de cette « vision » demandée par Jancovici et qui pourrait susciter une mobilisation citoyenne, nous continuons à bénéficier du spectacle offert par tant d’évolutions acrobatiques sur les vagues !

« Et surfe que tu surferas ! », selon la jolie tournure occitane que Stultitia a reprise à sa grand-mère.

Bon. Il est grand temps que je reparte faire un tour à la montagne…