« L’absence de réponse ». Du « jour du dépassement » à Gaza et ailleurs, « la plus grande menace » pour l’humanité.

Ce titre m’a été inspiré par l’infographie du dernier numéro du Courrier International (1812-1813-1814 du 24/07 au 13/08 2025. p.49) qui traite du « jour du dépassement », et considère l’absence de réponse à cette menace croissante comme le plus grand danger pour l’humanité.

(voir aussi L’“ATLAS DES RESSOURCES” hors-série de cette même revue en vente actuellement).

Selon les calculs de l’ONG américaine Global Footprint Network, l’humanité a consommé le 24 juillet, « jour du dépassement », toutes les ressources que la planète peut régénérer en un an. Si nous continuions à ce rythme, il faudrait 1,8 Terre pour satisfaire notre consommation.

On le sait, certains pays, majoritairement en Afrique, ne génèrent pas de surcharge pour la planète, ou représentent une surcharge négative qui compense celle, effrayante, que font subir à notre planète des pays tels que le Qatar, dont la consommation annuelle représente 9,9 Terres, les États-Unis, la Norvège, la France, dont la consommation représente environ 3 Terres, et qui elle, a déjà épuisé toutes les ressources naturelles que la Terre peut lui offrir et vit « à crédit » depuis le 19 avril.

https://overshoot.footprintnetwork.org/newsroom/country-overshoot-days/

Ce Jour du dépassement mondial intervient chaque année un peu plus tôt : au début des années 1970 il survenait le 29 décembre. Il a donc régressé de près de 6 mois en 55 ans.

En dépit de toutes les mises en garde de personnalités pleinement conscientes dès cette époque des risques que courait notre humanité lancée dans une croissance dévastatrice, risques pour notre environnement et notre survie, nous sommes passés de 3,680 milliards d’humains en 1970 à plus de 8 milliards aujourd’hui, augmentant d’autant le nombre de consommateurs. L’extraction et le gaspillage de ressources irremplaçables a suivi cette évolution démographique incontrôlée. L’utilisation mondiale de matières premières – minéraux, métaux, combustibles fossiles, biomasse… – a plus que triplé depuis 1970, passant de 30 milliards de tonnes en 1970 à 106,6 milliards en 2024, entraînant la dégradation du climat, de l’environnement et de la biodiversité que nous subissons. Notre avenir est désormais menacé de façon toujours plus manifeste.

Voir aussi :

« Les ressources naturelles n’ont jamais été autant exploitées. À un rythme qui dépasse largement la biocapacité de notre planète ».

(…)

“Actuellement, l’humanité exploite la nature 80 % plus vite que les écosystèmes terrestres ne peuvent se régénérer ».

(…)

« Déforestation, érosion des sols, perte de biodiversité et accumulation de CO2 dans l’atmosphère… Les conséquences de notre consommation effrénée de ressources sont visibles, souligne Global Footprint. Et elles contribuent à une augmentation de la fréquence des phénomènes météorologiques extrêmes et à une baisse de la production alimentaire. “Au XXIe siècle la deuxième plus grande menace pour l’humanité est la surexploitation écologique, c’est-à-dire la surexploitation persistante des ressources de notre planète. La plus grande menace est l’absence de réponse”, conclut l’ONG. (Courrier International, art. cité).

Rappelons encore, comme nous le répète Guillaume Pitron (La guerre des métaux rares, Les liens qui libèrent, Paris 2019, p.232) que

nous allons consommer davantage de mine­rais durant la prochaine génération qu’au cours des 70 000 dernières années, c’est-à-dire des deux mille cinq cent géné­rations qui nous ont précédés. Nos 7,5 milliards de contem­porains [ajout : le livre date de 2019. Nous sommes aujourd’hui près de 8,3 milliards] vont absorber plus de ressources minérales que les 108 milliards d’humains que la Terre a portés jusqu’à ce jour ».

Cette « absence de réponse » est révélatrice d’une très grave carence dont fait preuve – à des degrés divers – notre humanité.

Le « jour du dépassement » est aussi celui d’une gigantesque faillite morale et politique.

Comment est-il possible en effet qu’en toute connaissance de cause (car devant l’accumulation des données il est désormais impossible de nier notre responsabilité face à ce qui est en train de nous arriver) nous ayons délibérément choisi, et continuons de choisir, l’aveuglement moral et le déni politique ?

Déni politique généralisé certes – surtout ne pas remettre en question l’impératif de la sacro-sainte « croissance » élevée au rang de mythe indiscutable – mais aussi complicité le plus souvent tacite des milliards de consommateurs que nous sommes.

*

Et qu’il me soit permis de faire un rapprochement :

Un tel déni inadmissible est du même ordre que la démission morale et politique qui a cours face aux conflits qui déshonorent en ce moment notre humanité.

L’ « absence de réponse » y est tout aussi manifeste…  

« Des gens meurent de faim, tandis qu’à quelques kilomètres de là, les supermarchés regorgent de nourriture », s’indigne l’UNRWA sur le réseau social X.

https://www.lemonde.fr/international/article/2025/07/24/dans-la-bande-de-gaza-les-ravages-de-la-famine_6623463_3210.html

« Tout le monde crève de faim à Gaza » : le témoignage bouleversant du poète Ziad Medoukh

Bien sûr, le premier responsable est le cynisme de politiques entretenant des conflits inadmissibles qui auraient dû être résolus depuis des décennies.

Mais comment ne pas évoquer « l’absence de réponse » appropriée de dirigeants capables d’envoyer des bombes sur l’Iran, mais qui légitiment et soutiennent d’autres bourreaux auxquels ils fournissent des armes,

mais aussi « l’absence de réponse » et le silence complice de ces millions de personnes capables d’élire ou de maintenir au pouvoir, aux États-Unis, en Israël, en Russie ou ailleurs des provocateurs irresponsables ou des fanatiques fauteurs de guerres.

« absence de réponse » de la « communauté internationale », d’une ONU renonçant lâchement à se doter d’un « conseil de sécurité » digne de ce nom, alors qu’une réforme serait parfaitement possible,

et encore silence complice et approbateur de celles et ceux qui se montrent capables de considérer des crimes de guerre comme un spectacle réjouissant

https://www.lemonde.fr/international/article/2025/07/21/le-cinema-de-sderot-ou-les-bombardements-sur-gaza-vus-d-israel_6622643_3210.html

sans oublier enfin l’ « absence de réponse », de nous tous, lorsque « nous ne cherchons pas à comprendre », comme le dit G. Bernanos dans La France contre les robots, ni à faire entendre notre voix, aussi humble soit-elle, comme l’exigerait notre devoir d’humanité.

Fort heureusement, face au suivisme sacrilège de celles et ceux qui déshonorent le judaïsme, quelques voix courageuses s’élèvent et répondent.

https://www.lemonde.fr/guerre-au-proche-orient/article/2025/05/30/jean-hatzfeld-ecrivain-en-detruisant-gaza-israel-detruit-le-judaisme_6609377_6325529.html

https://www.la-croix.com/religion/gaza-des-rabbins-interpellent-le-gouvernement-israelien-et-denoncent-une-grave-crise-morale-20250801

https://www.lemonde.fr/international/article/2025/07/28/deux-ong-israeliennes-se-prononcent-sur-l-operation-de-l-armee-a-gaza-il-faut-appeler-un-genocide-par-son-nom_6624845_3210.html

Tout comme d’autres s’opposent aux fastes liturgiques et monastiques d’une hérésie qui n’a plus « d’Orthodoxie » que le nom, donnant raison à l’opposante emprisonnée Anna Arkhipova : « Il vaut mieux être en prison que de contribuer à la machine répressive au prix de la liberté d’autrui ».

https://www.lemonde.fr/international/article/2025/07/29/le-proces-de-l-affaire-vesna-contre-la-jeunesse-russe-antiguerre_6624978_3210.html?random=1084925189

Ou d’autres encore sauvent l’honneur du christianisme face à l’arrogance d’un certain « catholicisme » ou « évangélisme » américain.

https://information.tv5monde.com/international/video/etats-unis-donald-trump-se-fait-sermonner-2759947

Nos remerciements à vous tous, qui, au prix de votre confort, de votre liberté, ou même de votre vie, nous conviez à lutter contre « l’absence de réponse ».

*

Ajout du 31/07 :

Ai-je été trop sévère ?

Car effectivement, en plus des manifestations populaires, des voix politiques s’élèvent enfin pour condamner les crimes d’Israël et exiger la reconnaissance d’un État palestinien :

https://www.vie-publique.fr/en-bref/299680-une-reconnaissance-prochaine-par-la-france-de-letat-de-palestine

https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/07/31/dominique-de-villepin-nous-avons-le-devoir-moral-absolu-de-nous-opposer-a-cette-folie-meurtriere-a-gaza_6625626_3232.html

https://www.lemonde.fr/international/article/2025/07/26/reconnaissance-de-la-palestine-pour-hubert-vedrine-il-devenait-deshonorant-de-ne-rien-faire_6624048_3210.html

https://www.lemonde.fr/international/article/2025/07/31/le-canada-promet-de-reconnaitre-l-etat-de-palestine-quitte-a-froisser-washington_6625775_3210.html

https://www.lemonde.fr/international/article/2025/07/31/le-portugal-envisage-la-reconnaissance-de-l-etat-palestinien-en-septembre_6625746_3210.html

https://www.lemonde.fr/international/article/2025/07/30/reconnaissance-de-l-etat-palestinien-le-royaume-uni-se-place-dans-le-sillage-de-la-france_6625502_3210.html

etc.

C’est certes mieux que rien. On peut toutefois s’interroger sur l’efficacité de telles déclarations quand on constate, outre le jusqu’au boutisme avéré d’un Netanyahou et l’adhésion explicite ou tacite qu’il suscite de la part d’une majorité de ses concitoyens, « l’absence de réponse » délibérée de celui qui aurait le pouvoir de changer la donne :

https://www.lesechos.fr/monde/etats-unis/reconnaissance-de-la-palestine-ce-que-dit-macron-importe-peu-et-ne-changera-rien-clame-trump-2178425

Ajout du 03/08 :

https://www.lemonde.fr/international/article/2025/08/03/david-grossman-celebre-ecrivain-israelien-qualifie-de-genocide-les-actions-d-israel-dans-la-bande-de-gaza_6626397_3210.html

Ajout du 04/08 :

« Nous avons le devoir de nous lever », alerte Ami Ayalon, ancien directeur du Shin Bet, dans une vidéo diffusée par le mouvement pour accompagner ce courrier. « Cette guerre a commencé comme une guerre juste, une guerre défensive. Mais une fois tous ses objectifs militaires atteints et une brillante victoire militaire contre tous nos ennemis, elle a cessé d’être une guerre juste. Elle conduit l’Etat d’Israël à la perte de sa sécurité et de son identité », estime M. Ayalon.

https://www.lemonde.fr/international/live/2025/08/04/en-direct-gaza-des-centaines-d-ex-responsables-de-l-appareil-securitaire-en-israel-demandent-a-donald-trump-de-faire-pression-pour-arreter-la-guerre_6624772_3210.html

Ajout du 07/05 :

https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/08/05/elie-barnavi-et-vincent-lemire-monsieur-le-president-si-des-sanctions-immediates-ne-sont-pas-imposees-a-israel-vous-finirez-par-reconnaitre-un-cimetiere_6626640_3232.html

« Drill baby drill » et autres délires extractivistes et interplanétaires de grands enfants irresponsables. Quand Trump, Musk, Bezos et autres cornucopiens sont, à proprement parler, hors-sol.

« Cornucopiens, qu’es aquo ? », me demande Stultitia.

Ces derniers temps nous offrent de remarquables romans graphiques pédagogiques qui nous aident à réfléchir à l’avenir de notre planète. Ainsi, après « Le Monde sans fin » de Jean Marc Jancovici et Christophe Blain, voici le très recommandable « Ressources. Un défi pour l’humanité », de Philippe Bihouix et Vincent Perriot (Casterman, Paris 2024. Cité désormais B&P).

https://www.casterman.com/Bande-dessinee/Catalogue/ressources/9782203275980

[j’ai déjà plusieurs fois mentionné Philippe Bihouix, en particulier à propos de son livre « L’âge des low tech. Vers une civilisation techniquement soutenable » Seuil, Anthropocène, Paris 2014]

Sous forme aisément accessible, ces ouvrages n’en offrent pas moins quantité de données permettant de remettre à leur juste place quelques supercheries allègrement répandues par nos bouffons tragiques.

Et voila comment Bihouix et Perriot définissent les cornucopiens :

« Cornucopien, ça vient du latin : cornu copiae, la corne d’abondance. Son nom vient (…) du Royaume des Dieux. Rhéa, la mère de Zeus, craint pour la vie de son fils… Cronos, le père, a la fâcheuse tendance à dévorer ses enfants à leur naissance… Rhéa confie alors Zeus à la chèvre Amalthée… Mais quand le jeune Zeus arrache par mégarde la corne de sa nourrice, il se fait pardonner en dotant celle-ci d’un pouvoir surnaturel… celui de toujours abonder en fleurs et en fruits ! Elle devient la fameuse corne d’abondance.

Un cornucopien, c’est quelqu’un qui a la conviction que nous allons, grâce au progrès technique, vers un monde d’abondance » (B&P p. 21-22).

Ajoutons que cette abondance serait rendue possible par le mythe d’une croissance infinie fondée sur le caractère inépuisable de nos ressources matérielles et de notre énergie.

Or, il est tout de même grand temps de remettre les pieds sur terre, n’est-ce pas, MM. Trump, Musk, Bezos et autres cornucopiens ?

Le livre de référence que constitue « La guerre des métaux rares » de Guillaume Pitron (Les Liens qui Libèrent, Paris 2019, cité désormais GP), publie pour sa part dans ses « annexes » (Annexe 14 p. 310), une impressionnante infographie reprise au journal spécialisé dans l’industrie, l’Usine Nouvelle, de 2017, intitulé :

DUREE DE VIE DES RESERVES RENTABLES DES PRINCIPAUX METAUX NECESSAIRES A LA TRANSITION ENERGETIQUE.

(précisons que la notion de « réserves rentables » désigne le taux de retour énergétique, c’est-à-dire la quantité d’énergie nécessaire pour produire des matériaux ou de l’énergie. Suite à la baisse continuelle de ce taux – qui ne touche pas que les énergies non renouvelables, nous le verrons plus loin – et comme l’exprime G. Pitron (op.cit. p. 239), notre époque est engagée dans « une fuite en avant dont nous pressentons l’absurdité. Notre modèle de production sera-t-il encore sensé le jour où un baril permettra tout juste de remplir un autre baril ? » ou lorsqu’il faudra aller chercher du minerai de cuivre ou de fer à plusieurs kilomètres sous terre ou sous les océans ?

(cf. aussi P. B&P p.80ss, etc.).

En passant, cela veut dire tout simplement que la quantité de matériaux indispensables entre autres à la fabrication des gigantesques fusées dont rêvent MM. Musk et Bezos et autres pour transporter et installer des êtres humains vers d’autres systèmes stellaires, n’assurerait dans le meilleur des cas, que quelques misérables vols.

Dans le meilleur des cas, car outre les matériaux, c’est l’énergie, qui fera défaut :

« Les difficultés techniques qu’impliqueraient un voyage interstellaire sont énormes…À commencer par la propulsion d’un vaisseau de grande taille (…) Pour que l’accélération soit suffisante, il faudrait une puissance de 37 térawatts (milliards de kilowatts), soit deux fois la puissance actuelle utilisée par l’humanité, à maintenir pendant deux ans ! »

 Nous dit l’astrophysicien Roland Lehouc, (cité par B&P p. 58).

De « simples » transferts interplanétaires, tels que le projet d’Elon Musk d’un million d’habitants sur Mars, la planète B, transportés par des fusées Starship ou autres se heurtent déjà à des difficultés déraisonnables :

« Imagine son rêve : des générations entières devant se « terrer » sur la lune ou sur Mars à l’abri des radiations, car toutes deux n’ont pas de bouclier magnétique pour les arrêter (…) vivre au milieu d’un désert glacial, approvisionné chichement depuis la Terre au prix d’une dépense énergétique immense… » (B&P p. 61-62).

Exit donc les délires cornucopiens développés par l’inénarrable enfant gâté Elon Musk et son alter ego Jeff Bezos.

Ces gens-là croient-ils véritablement à de telles divagations invraisemblables ? On se le demande.

Ou bien ce type d’hubris ne constituerait-il pas, quoi qu’il en soit des croyances de ses promoteurs, un habile marketing ayant pour but de développer des business capitalistes rentables à court terme, « accélérant la pollution, le changement climatique et l’exploitation des ressources », tels que le tourisme spatial, les satellites Starlink, les voitures électriques et autres implants neuronaux ? (B&P p. 62).

La question reste posée…

Mais revenons à un autre type de délire cornucopien, celui qui concerne l’extractivisme, et donc plus précisément les rodomontades d’un Trump se faisant fort d’exploiter le maximum de ressources possibles, en énergies fossiles comme en matériaux divers, minerais, terres rares, etc. au besoin en employant la force et aux prix de dévastations environnementales sans précédents.

Drill, baby, drill ! [+ ou – « Fore, petit, fore ! »] a-ton entendu triomphalement ces derniers mois, que ce soit en ce qui concerne les forages pétroliers, gaziers, en zones jusqu’à maintenant préservées, ou l’exploitation des terres dites « rares » faisant l’objet de tractations nauséabondes sur fond de chantage à la guerre ou à la paix.

Mais le délire et le fantasme infantile de toute puissance aveuglent l’esprit de nos cornucopiens, leur occultant une réalité pourtant des plus évidente pour qui prendrait la peine de considérer le réel au-delà des divagations idéologiques :

« Combien faut-il d’énergie pour produire de l’énergie ? La question, farfelue pour la plupart d’entre nous, est essentielle aux yeux des énergéticiens. Il y a un siècle, il fal­lait en moyenne un baril de pétrole pour en extraire cent ; aujourd’hui, le même baril n’en produit, dans certaines zones de forage, que 35. Les technologies de forage ont gagné en efficience, mais les gisements les plus accessibles ont été épuisés. Il a fallu forer de nouveaux puits de pétrole, plus dif­ficilement exploitables, nécessitant dès lors davantage d’éner­gie.

Quant au brut non conventionnel (huiles de schiste, sables bitumineux), un baril n’en produit que cinq tout au plus. C’est une fuite en avant dont nous pressentons l’ab­surdité. Notre modèle de production sera-t-il encore sensé le jour où un baril permettra tout juste de remplir un autre baril?

Les mêmes enjeux valent pour les métaux rares, puisqu’il va falloir toujours plus d’énergie pour les déterrer et les raf­finer. Des experts affirment que les réserves de minerais rares prouvées sont moindres que celles réellement existantes, car il reste des gisements à découvrir. Il n’y aurait donc pas lieu de s’inquiéter d’un risque de pénurie. Cependant, la pro­duction de ces métaux mobilise 7 à 8 % de l’énergie mon­diale. Qu’adviendra-t-il si ce ratio bondit pour atteindre 20, 30 %, voire davantage ? Au Chili, selon Ugo Bardi [Le Grand pillage : comment nous épuisons les ressources de la planète, Les Petits Matins, Paris 2015], « l’énergie nécessaire pour extraire le cuivre a augmenté de 50 % entre 2001 et 2010, pendant que la production totale de cuivre n’augmentait que de 14 % […]. Le même scénario s’applique aux États-Unis, où l’industrie du cuivre s’est avérée très énergivore ».

Pour la même quantité d’énergie dépensée, les groupes miniers extraient aujourd’hui jusqu’à dix fois moins d’ura­nium qu’il y a trente ans — et c’est vrai d’à peu près toutes les ressources minières. La situation est si critique qu’un gise­ment recelant les mêmes teneurs en minerais que dans les années 1980 est dorénavant considéré, dans le monde minier, comme une « perle rare ». Aussi, conclut Ugo Bardi, « les limites de l’extraction minière ne sont pas quantitatives, mais énergétiques».

Les limites de notre système productiviste se dessinent aujourd’hui plus nettement : elles seront atteintes le jour où il nous faudra dépenser davantage d’énergie que nous ne pour­rons en produire. Et pourtant, un instinct de conquête nous incite à tenter, encore et toujours, de repousser les frontières du possible, d’étendre la domination de l’homme sur chaque recoin de monde (et même de l’espace (…) » (GP p. 238-240).

Une fois de plus se pose la question des objectifs réels de telles entreprises délirantes portées par cet « instinct de conquête ».

Ces irresponsables qui prétendent en ce moment mener le monde croient-ils en leurs fantasmes absurdes ?

Ou bien s’agit-il « simplement » de parfaits cyniques dont le seul mot d’ordre serait « après nous le déluge », et qui s’emploieraient à tirer de notre pauvre Terre le plus d’avantages possibles tant qu’il en est temps encore, se moquant éperdument de la ruine vers laquelle ils mènent à brève échéance l’environnement, et donc l’humanité ?

Quoi qu’il en soit de la réponse, le résultat ne peut hélas qu’être le même :

« De Gaïa à Thanatia.

(Vincent) – Que va-t-il se passer quand il n’y aura plus de ressources à disposition ? 

(Philippe) – Peut-être qu’on commencera à attaquer les fonds sous-marins, hélas… On raclera les océans pour aspirer des nodules polymétalliques dans le pacifique ou broyer des encroûtements [formation ou dépôt géologique sous-marin sur une surface rocheuse] sur les franges des dorsales océaniques…

(Vincent) – OK, donc on continuera comme maintenant, mais en pire…

(Philippe) – je ne vois pas ce qui nous arrêterait !  (…) À mon avis, on attaquera d’abord le continent antarctique [ajout de Stultitia : peut-être plutôt le Groenland !]. Il y fait bien moins froid que dans l’espace, et c’est bien plus près. On creusera d’immenses trous en surface… On provoquera des pollutions sous-marines gigantesques…

(Vincent) – Ok, on tape dans le stock, et ensuite ?

((Philippe) – Eh bien, si l’on suit le raisonnement des chercheurs Antonio et Alicia Valero , tout ça n’est qu’une question de temps. « Le destin de Gaïa, c’est Thanatia » …Thanatia, de Thanatos, la mort dans la Grèce antique. Gaïa, la pourvoyeuse de ressources une fois épuisée devient une planète « morte », sans ressources abiotiques [non issues du vivant] exploitables. (…) Après les chasseurs-cueilleurs, les hommes deviendraient des ferrailleurs-cueilleurs, ils trouveraient leurs maigres ressources métalliques dans les décombres de la civilisation – c’est horrible, mais c’est ce que fait déjà une partie de l’humanité aujourd’hui, beaucoup d’enfants travaillent dans des décharges pour survivre, ramassant des canettes en aluminium, du plastique … »  (B&P p. 94-96 ; 98-99). 

Car nous courons allègrement non seulement vers le pic du pétrole et du gaz, mais vers le « pic de tout » (B&P p. 81).

Mais n’allons pas croire que nos sinistres et ridicules cornucopiens seraient seuls en cause.

Car, nous le savons, le démon du cornucopianisme nous contamine tous, souvent sans que nous nous en rendions compte, alors même que nous nous croyons « écologistes ».  

Qu’on me pardonne encore cette longue citation qui a le mérite de nous mettre en face de la réalité, notre réalité.

« Si le PIB mondial per­siste à croître au rythme annuel de 3 %, comme il l’a fait ces vingt dernières années, il va doubler entre aujourd’hui [l’ouvrage date de 2019] et 2041. Autrement dit, suivant cette logique, tout ce qui s’édi­fie, se consomme, se troque et se jette à l’instant où vous lisez ces lignes va être, en gros, multiplié par deux en moins d’une génération. Il y aura deux fois plus de tours d’immeubles, d’échangeurs autoroutiers, de chaînes de restauration, de fermes des Mille Vaches, d’avions Airbus, de décharges élec­troniques, de centres de stockage de données… Il y aura le double de voitures, d’objets connectés, de Frigidaires, de fils barbelés, de paratonnerres… Et il va donc falloir deux fois plus de métaux rares.

Vers une pénurie de métaux ?

Il existe certaines estimations de nos besoins futurs. Lors d’un symposium organisé au Bourget en 2015, en marge des négociations de Paris sur le climat, une poignée d’experts ont dévoilé plusieurs projections. D’ici à 2040, ont-ils pronos­tiqué, nous devrons extraire trois fois plus de terres rares, cinq fois plus de tellure, douze fois plus de cobalt et seize fois plus de lithium qu’aujourd’hui. Olivier Vidal, cher­cheur au CNRS, a même réalisé une étude portant sur tous les métaux nécessaires à moyenne échéance pour soutenir nos modes de vie high-tech. Ses travaux ont été publiés en 2015 et ont fait l’objet d’une mention sur la BBC. M. Vidal a également prononcé une trentaine de confé­rences en Europe, devant un public composé majoritaire­ment d’étudiants. C’est tout.

Pourtant, l’étude de M. Vidal devrait être le livre de che­vet des chefs d’État du monde entier. En se fondant sur les perspectives de croissance les plus communément admises, le chercheur souligne tout d’abord les quantités considérables de métaux de base qu’il va falloir extraire du sous-sol pour tenir la cadence de la lutte contre le réchauffement clima­tique. Prenons le cas des éoliennes : la croissance de ce mar­ché va exiger, d’ici à 2050, « 3 200 millions de tonnes d’acier, 310 millions de tonnes d’aluminium et 40 millions de tonnes de cuivre », car les éoliennes engloutissent davantage de matières premières que les technologies antérieures. « À capa­cité [de production électrique] équivalente, les infrastructures […] éoliennes nécessitent jusqu’à quinze fois davantage de béton, quatre-vingt-dix fois plus d’aluminium et cinquante fois plus de fer, de cuivre et de verre » que les installations utilisant des combustibles traditionnels, indique M. Vidal. Selon la Banque mondiale, qui a conduit sa propre étude en 2017, cela vaut également pour le solaire et pour l’hydrogène, dont « la composition […] nécessite £n fait significativement plus de ressources que les systèmes d’alimentation en énergie traditionnels ».

La conclusion d’ensemble est aberrante : puisque la consom­mation mondiale de métaux croît à un rythme de 3 à 5 % par an, « pour satisfaire les besoins mondiaux d’ici à 2050, nous devrons extraire du sous-sol plus de métaux que l’humanité n’en a extrait depuis son origine ». Que le lecteur nous par­donne d’insister : nous allons consommer davantage de mine­rais durant la prochaine génération qu’au cours des 70 000 dernières années, c’est-à-dire des deux mille cinq cent géné­rations qui nous ont précédés. Nos 7,5 milliards de contem­porains [ajout : le livre date de 2019. Nous sommes aujourd’hui près de 8,3 milliards] vont absorber plus de ressources minérales que les 108 milliards d’humains que la Terre a portés jusqu’à ce jour » (GP p. 230-232).

Faut-il donc se résoudre au désespoir ?

Au terme de son ouvrage, Philippe Bihouix, comme Guillaume Pitron, évoque ce qui paraît bien être la seule solution possible.

L’urgence d’une radicale sobriété :

« faire en sorte de consommer moins d’énergie, de matières. Essayer de réduire nos besoins ‘à la source’ » (B&P p. 130). (…) « Nous avons vu [Chapitre 5, p. 108 ss, « Le recyclage », et ses limites…] que les ressources péniblement extraites des mines puis incorporées aux objets finissent par être mal recyclées, dispersées et perdues définitivement pour les générations futures. Le bon sens voudrait donc que l’on fasse durer les produits et les machines le plus longtemps possible : passer du jetable au durable, à un « âge de la maintenance où on prend soin, on répare, on réemploie, on réutilise, dans tous les domaines (B&P p.134) ». (…) « Ne mobiliser les précieuses et rares ressources que pour des usages réfléchis. Faire « low-tech plutôt que « high-tech » à chaque fois que possible » (B&P p.138).

– Vincent : Je reste un peu sceptique. Mais quoi qu’il en soit, comment peut-on enclencher cette métamorphose ? Comment convaincre Jeff, Mark, Elon et aussi – et surtout – leurs clients, de changer ?

-Philippe : Hélas, je n’ai pas de recette miracle.

En effet, cette solution impérative et urgente seule en capacité d’assurer – éventuellement – notre survie, représente l’extrême opposé du délire extractiviste et consumériste irresponsable dans lequel nous lancent, sous la direction arrogante de Donald, Jeff, Mark, Elon et autre sinistres cornucopiens.

Les velléités écologistes sont par ailleurs bien loin d’en prendre la mesure véritable.

Philippe Bihouix évoque bien la sagesse des Anciens : « Dans la Grèce antique, il fallait rechercher la tempérance en toutes choses, et lutter contre l’hybris, la démesure… » (B&P p. 149) ainsi que les grandes traditions spirituelles du monde (id. ibid. p. 150), mais il faut bien reconnaître que la tâche paraît surhumaine pour retrouver la beauté sereine de ces nuits pleines de lucioles dont nous parlait Pasolini (id. ibid. p. 158).

Surtout quand on considère que les 10 milliards d’êtres humains que nous serons bientôt et que nous demeurerons durant des siècles, même si l’accroissement démographique se stabilise, « vont absorber plus de ressources minérales que les 108 milliards d’humains que la Terre a portés jusqu’à ce jour » (GP p. 232).

À l’évidence, « La croissance matérielle que nous vivons actuellement ne sera qu’une brève parenthèse dans l’histoire de l’humanité » (B&P p. 61), avant des lendemains d’austérité, voire de disette.

Comme soutenu souvent sur ce blog, une décroissance démographique la plus rapide possible contribuerait de façon décisive à atténuer les crises gigantesques que suscitera l’épuisement de nos principales ressources, en tragiques inadéquations avec les besoins d’une population trop nombreuse.

Mais on connaît sur le sujet les orientations idéologiques qui font que les déclarations dogmatiques prévalent sur le salut de l’humanité…

Et à la question posée par Vincent Perriot : « Est-ce que l’humanité peut prendre une autre trajectoire ? Peut-on faire atterrir en douceur ce vaisseau fou qu’est devenu notre civilisation technologique ? », on comprend que Philippe Bihouix s’en tienne à la réponse sibylline qui conclut l’Utopie de Thomas More :

Optarim Verius, quam sperarim : Je le souhaite plus que je ne l’espère.

*

Ps : Il est fortement conseillé de compléter ce petit aperçu – déjà bien long – par les chapitres éclairants de la BD concernant la fonction de l’exponentielle dans la croissance et l’extractivisme, le mythe de la « dématérialisation » apportée par l’informatique, l’illusion du recyclage, etc.

Outre une réflexion supplémentaire sur « les promesses déçues du recyclage », Guillaume Pitron nous éclairera de son côté sur « la part d’ombre des technologies vertes et numériques », la délocalisation de la pollution, etc.

On écoutera aussi avec grand profit les très instructives conversations entre Jean Marc Jancovici et Philippe Bihouix :


 Ajout 23/03 :

Et encore :

Lettre ouverte aux jeunes des « JMJ ». Et de l’expérience de Milgram. Ou comment desideriusminimus se prend à jouer les antipapes.

Une fois de plus, Stultitia m’exhorte à reprendre mon bâton de pèlerin et à pourfendre quelques désastreux poncifs, d’autant plus pernicieux qu’ils s’accompagnent de cette suffisance « systémique » avec laquelle toute idéologie, qu’elle soit politique ou religieuse, usurpe une authentique réflexion éthique.

Car l’assurance fallacieuse que peut conférer le dogme est souvent le meilleur rempart contre les interrogations dérangeantes que la réalité soumet à la conscience.

Alors, bien que n’étant ni jeune ni pape, je me permets de poser quelques questions qui me semblent avoir fait gravement défaut aux récentes « JMJ » de Lisbonne.

*

Tout d’abord, pour ce qui est de la désolation pontificale devant les « berceaux vides » :

  • « Sachant qu’un européen ou un américain consomme entre 2,5 et 5 Terres, et que les habitants du reste du monde sont incités à les imiter par une compétition économique effrénée ; sachant aussi que, sauf période de grave crise, la courbe de la consommation ne s’est jamais inversée depuis que l’homme est homme, est-il vraiment pertinent pour le bien de l’humanité et son avenir d’exhorter au remplissage des berceaux ou autre « explosion des naissances » ?

Qu’en pensez-vous, jeunes des JMJ pour lesquels l’écologie et l’avenir de la planète ne sont pas des vains mots ou des bla-bla à la mode ?

Ne serait-il pas plus urgent de suivre, par exemple, les conseils des 15 000 scientifiques de la revue Bioscience, ou encore de Dennis Meadows ou Yves Cochet, qui ont au moins le mérite de savoir de quoi ils parlent ?

*

Pour ce qui est de la question de l’armement, maintenant :

« La technologie, qui a marqué le progrès et globalisé le monde, ne suffit pas à elle seule ; moins encore les armes les plus sophistiquées qui ne sont en rien des investissements pour l’avenir, mais qui appauvrissent du véritable capital humain, celui de l’éducation, de la santé, de la protection sociale. Il est inquiétant de lire qu’en de nombreux endroits l’on investit continuellement des fonds dans les armes plutôt que dans l’avenir des enfants ».

Vous dit-on.

En ce qui me concerne, j’ai toujours été non-violent, et partisan de la non-violence active, la vraie, celle de Gandhi, qui soutenait : « Je n’hésite pas à dire que là où le choix existe seulement entre la lâcheté et la violence, il faut se décider pour la solution violente ».

M. Roudskoï, adjoint au chef de l’état-major russe a qualifié de « grosse erreur » la livraison d’armes à Kiev par les pays occidentaux. « Cela prolonge le conflit, augmente le nombre de victimes et n’aura aucune influence sur l’issue de l’opération » a-t-il déclaré.

Qu’en pensez-vous, jeunes des JMJ pour lesquels la paix, la justice et la défense de la liberté ne sont pas des vains mots ou des bla-bla à la mode ?

Peut-être avez-vous vu, ce mardi 8 août, le beau documentaire d’Arte sur la Résistance au nazisme ?

Il a fallu bien de l’héroïsme de la part des Résistants et bien des investissements en armes « sophistiquées » de la part de ceux qui les soutenaient pour venir à bout du cauchemar nazi. Pour ma part, je suis toujours ému jusqu’aux larmes lorsque je vois ce que des jeunes ont fait au péril de leur vie pour « investir pour notre avenir », pour nous laisser en héritage ce monde libre dans lequel nous vivons, monde qui est aussi « celui de l’éducation, de la santé, de la protection sociale ».

Peut-on imaginer ce qu’aurait été ce monde s’il n’y avait pas eu la Résistance armée, le débarquement armé, l’effort de guerre des alliés, anglais, américains, soviétiques ?

                En ces temps de guerre qui sont de nouveau les nôtres, et en l’absence de toute diplomatie possible (l’expérience et trop d’années de prosternations serviles devant le maître du gaz montrant que pas plus qu’avec Hitler, on ne peut dans les conditions actuelles discuter sérieusement avec Poutine), ne serait-il donc pas plus urgent de venir en aide clairement à celles et ceux qui résistent plutôt que de propager subrepticement des discours d’un pacifisme lénifiant et ambigu, qui ont une fâcheuse tendance à rencontrer ceux d’envahisseurs et de criminels sans scrupules ?

« En toute franchise, je ne me serais jamais imaginé « investir » dans la guerre, dans des armes, mais c’est aujourd’hui la seule réalité qui existe. Je suis pacifiste, mais je ne peux plus l’être. La guerre a changé ma nature fondamentale ». Nous dit Olga qui, elle aussi, sait précisément de quoi elle parle.

*

Pour ce qui est de la question de « l’euthanasie » (une fois de plus implicitement assimilée à celle, plus complexe, de l’assistance à la fin de vie) :

Où allez-vous si, face au mal de vivre, vous offrez des remèdes hâtifs et erronés, comme l’accès facile à la mort, solution de facilité qui paraît douce, mais qui est en réalité plus amère que les eaux de la mer ? »

Qu’en pensez-vous, jeunes des JMJ pour lesquels le respect de la dignité et de la libre décision de personnes adultes et responsables plutôt que l’imposition tyrannique de dogmes inhumains ne sont pas des vains mots ou des bla-bla à la mode ?

« Comme le soulignait déjà Ronald Dworkin [philosophe américain, spécialiste de la philosophie du droit] il y a bientôt vingt ans maintenant, « faire mourir quelqu’un d’une manière que d’autres approuvent, mais que lui-même estime être en contradiction épouvantable avec sa vie, est une forme dévastatrice et odieuse de tyrannie ».

Aussi, légaliser l’aide active à mourir n’implique-t-il pas pour autant de fixer un seuil objectif en dessous duquel la vie ne vaudrait plus la peine d’être vécue. Ce n’est pas à la société, à l’État ou au corps médical d’opérer un tel partage, mais à chacun d’entre nous de construire cette ligne de démarcation et pour nous seuls ».

Dans ce moment immensément intime, que viennent donc faire en effet les polémiques obscènes de ceux qui s’estiment autorisés à violer, de leurs gros sabots doctrinaires, l’inaliénable secret de la conscience de chacun ?

Si la vie est un don de Dieu, alors il nous la confie entièrement, comme tout don. Un don restreint, qui exclut certains usages, n’est pas un vrai don. Que penserait-on de quelqu’un qui offrirait un cadeau de grand prix – par exemple un tableau de maître – et dirait à son destinataire : « Je te le donne, mais à condition que tu ne t’en sépares jamais, que tu le gardes toujours par-devers toi » ? (…) On jugerait sans doute que son don n’est pas un vrai don, et qu’il est plutôt inspiré par la satisfaction égoïste de faire du donataire son obligé. Un vrai don est oblatif, sans retour ni restriction.

C’est pourquoi la conception de la vie comme « don de Dieu » justifie en réalité la légitimité de la mort réfléchie. Parce que le don que nous fait Dieu de notre vie est un vrai don, un don absolu, il porte sur notre vie entière, y compris sa fin ; Il nous fait confiance jusqu’au bout et sans restriction.

C’est à nous, en notre âme et conscience, et après mûre réflexion, délibération et conseils pris auprès des autres, d’estimer s’il est juste ou au contraire injuste de quitter volontairement la vie.

Nous dit, en tant que croyant, François Galichet.

Ne sommes-nous pas là, jeunes des JMJ, bien loin des des « solutions de facilité » et autres « remèdes hâtifs et erronés » ?

*

Certes, tout n’est pas à rejeter dans le discours de celui qui se présente comme votre guide spirituel.

Je ne reprendrai pas les innombrables articles qui, souvent à juste raison, ont pu encenser M. le pape.

Mais ces quelques exemples montrent que la notion « d’abus systémiques » dépasse le contexte des abus sexuels pour lequel elle est évoquée de façon pertinente.

Comme je le disais en commençant, les allégations du dogme ne peuvent se substituer à l’éthique et à l’examen de consciences autonomes et responsables.

Il est déjà significatif qu’il ait fallu attendre les témoignages des victimes pour que des évêques, prêtres ou papes qui avaient pratiqué sans problème pendant des décennies le déplacement discret des coupables ou la dissimulation des délits et crimes sexuels acceptent – souvent à contre cœur – d’admettre que l’exigence éthique et juridique doit prévaloir sur la protection de l’Institution.

Il l’est tout autant de constater combien, en dépit de quelques réformettes lénifiantes pour la galerie, des questions essentielles, comme celle du statut de la femme dans l’Église, peuvent être évacuées par l’appel à de prétendus fondements dogmatiques qui dissimulent de profondes déficiences et incohérences théologiques.

« Il n’y a plus ni Juif, ni Grec ; il n’y a plus ni esclave, ni homme libre ; il n’y a plus l’homme et la femme ; car tous, vous n’êtes qu’un en Jésus Christ ».

Comment donc la puissance de cette proclamation que Paul (Épître aux Galates 3, 26-29) estimait messianique a-t-elle pu être étouffée pendant des siècles par une Institution qui, alors même qu’elle ordonnait des ministres non juifs – révolution théologique essentielle – refusait l’évolution anthropologique somme toute anecdotique que représentait l’ordination des femmes, évolution pourtant contenue dans cette même proclamation ?

La sacralisation blasphématoire du « pouvoir sacerdotal » d’un prêtre mâle officiant « en la personne du Christ » est sans aucun doute à la source de cette perversion « systémique » qui, en confisquant à l’assemblée des croyants son statut évangélique de seule « persona Christi » fit de l’Institution et de ses représentants les uniques détenteurs d’un pouvoir – masculin – alors capable de tous les abus.

Mais venons-en, jeunes des JMJ, à ce qui est sans doute le plus problématique en tout cela.

Car comment donc peut-il se faire que, dans une Institution qui compte, si mes informations sont bonnes, 5 363 évêques, 410 219 prêtres, sans même parler des 1 359 612 000 de fidèles catholiques, pas une voix ne s’élève pour – je ne parle pas forcément de dénoncer – simplement constater de telles aberrations qui discréditent tellement le message que cette Institution prétend apporter ?

La réponse se trouve probablement dans l’expérience de Stanley Milgram, qui jette un éclairage effrayant sur les capacités qu’a l’être humain d’annihiler son esprit critique et jusqu’à sa conscience éthique lorsqu’il se voit soumis à un discours d’autorité considéré comme détenteur de la vérité et promoteur du bien et de la justice.

Ainsi s’expliquent les débordements de tous les totalitarismes, de toutes les Inquisitions qu’elles soient politiques ou religieuses, et la terrifiante complicité des esprits qui les accompagne.

L’expérience de Milgram est intemporelle parce qu’elle nous renseigne sur le côté obscur du leadership, sa toxicité potentielle.

« C’est une adhésion à une cause perçue comme juste, un sentiment d’identité et de valeurs partagées, et c’est tous les jours dans la presse. La tragique réalité est que, lorsque les gens font du mal, ce n’est pas parce qu’ils veulent faire du mal, mais typiquement parce qu’ils veulent rendre le monde meilleur. »

Ainsi, jeunes des JMJ, vous qui voulez sincèrement sans doute « rendre le monde meilleur », n’oubliez pas que tout comme ce sont les laïcs et eux seuls qui, de l’extérieur de l’Institution, en ont dénoncé la toxicité « systémique » et « le côté obscur de son leadership », comme ce sont les femmes et elles seules qui, de l’extérieur, font et feront évoluer cette même Institution vers une théologie enfin plus en accord avec l’Esprit, il vous appartient à vous de déjouer les altérations insidieuses de certains discours d’autorité et de mettre en œuvre votre discernement afin que le message en lequel vous croyez ne soit pas discrédité et ridiculisé par des contrefaçons qui ne sont pas à sa mesure.   

*

Ajout du 12/08 :

Cette annonce du décès de Claude Got, personnage remarquable.

Claude Got, expert en santé publique et père de l’accidentologie, est mort

L’anatomo-pathologiste, dont les recommandations sur la vitesse, l’alcool ou le tabac ont permis de sauver des milliers de vies, a eu recours à l’euthanasie en Belgique. Il est mort le 11 août, près de Bruxelles.

https://www.lemonde.fr/disparitions/article/2023/08/11/claude-got-expert-en-sante-publique-et-pere-de-l-accidentologie-est-mort_6185146_3382.html

Comme quoi, n’en déplaise à M. le pape, et conformément à l’avis d’une grande majorité de citoyens français, des esprits particulièrement réfléchis et informés peuvent choisir, en toute conscience, d’avoir recours à l’aide à la fin de vie. De quel droit faudrait-il leur refuser cette ultime et inaliénable liberté ?

*

Ajout du 14/08 :

Amusant : Stultitia, qui est en train de lire la remarquable biographie de Jean Henri Fabre, naturaliste et entomologiste mondialement reconnu, (Henri Gourdin, Jean Henri Fabre, l’inimitable observateur, Le Pommier, Paris 2022) me signale ce passage qui montre combien les jugements pontificaux, et plus largement ecclésiastiques, peuvent manquer, disons, de discernement.

L’affaire ne date donc pas d’aujourd’hui, et risque donc de se prolonger si les fidèles, jeunes en particulier, ne sortent pas de cette approbation béate qui fait les beaux jours de l’expérience de Milgram :

«Dans son ineffable candeur », [Fabre, en 1867 ] donne aux Avignonnaises les mêmes leçons de botanique qu’aux Avignonnais :

« Bien volontiers je prêtai mon humble concours à cette œuvre de lumière. Je fus chargé de l’enseignement des sciences phy­siques et naturelles. J’avais la foi et ne plaignais pas la peine; aussi rarement me suis-je trouvé devant un auditoire plus attentif, mieux captivé. Les jours de leçon, c’était fête, les jours de botanique surtout, alors que la table disparaissait sous les richesses des serres voisines.

C’en était trop. Et voyez, en effet, combien noir était mon crime: j’enseignais à ces jeunes personnes ce que sont l’air et l’eau, d’où proviennent l’éclair, le tonnerre, la foudre ; par quel artifice la pensée se transmet à travers les continents et les mers au moyen d’un fil de métal ; pourquoi le foyer brûle et pourquoi nous respirons ; comment germe une graine et comment s’épanouit une fleur, toutes choses éminemment abominables aux yeux de certains, dont la flasque paupière cligne devant le jour ».

Erreur grave ! Dénoncée instantanément par les conser­vateurs ! Un employé municipal enseigne la fécondation des fleurs non seulement aux messieurs, mais encore aux dames et aux demoiselles, lesquelles, évidemment, affluent à ses cours !

C’est le prétexte qu’attendaient pour tomber sur l’em­ployé, non seulement les enseignants du lycée, jaloux du charisme et des succès d’un collègue qui n’est pas même agrégé, mais encore, mais surtout les cléricaux du tout-puissant parti catholique avignonnais et les adversaires de Duruy, trop heureux d’attaquer le ministre au travers de son protégé. Là-dessus nationalement : émoi de Pie X et du nonce apostolique, levée de crosses épiscopales sous l’impulsion du redoutable Mgr Dupanloup, interventions au Sénat. Là-dessus, dans un Vaucluse majoritairement catholique: pro­testations indignées du clergé, plaintes au maire et au député, expulsion des Fabre de leur logement. Là-dessus, fin de la longue carrière dans l’Instruction publique du mécréant, du libre-penseur, de l’ami affiché d’auteurs outrageusement féministes (Stuart Mill, De la liberté, 1859; De l’asservisse­ment des femmes, 1869), de l’agitateur dont l’enseignement subversif éclabousse la réputation du lycée impérial.

Résumé, cent trente ans plus tard: « Ses cours à l’usage des jeunes filles ayant déplu, il doit partir pour Orange. » (op.cit. p. 97-98).

Comme quoi il importe, et cela de nos jours encore, de bien choisir ses maîtres spirituels.

8 milliards de Terriens. Considérations sur quelques ambiguïtés qui continuent de fausser l’approche de la question démographique.

L’annonce par l’ONU que, depuis le 15 de ce mois, notre Terre compte 8 milliards d’habitants, en attendant les 9 milliards en 2037, puis les 10,4 dans les années 2080 a suscité une floraison d’articles, de reportages et d’entretiens divers

Ayant beaucoup écrit sur ce thème, je me contenterai cette fois de quelques points de synthèse en évoquant les principaux leitmotivs qu’on retrouve dans ces diverses productions, mais aussi en attirant l’attention, une fois de plus, sur la répétition de quelques omissions, insuffisances, paralogismes (raisonnements formellement défectueux développés sans intention de tromper, nous dit notre dictionnaire), voire, ce qui est plus grave, de sophismes (raisonnements spécieux destinés à induire en erreur, avec une apparence de vérité), qui enferment un débat dont la complexité devrait être exposée et respectée dans des recettes réductrices et bien souvent teintées, consciemment ou non, d’idéologies discutables.

Parmi ces leitmotivs qu’il convient d’examiner de façon critique :

  • «Avec la production agricole mondiale actuelle, vous pouvez nourrir 3,5 milliards d’américains [ou…] vous pouvez nourrir 12 milliards de bhoutanais » (Virginie Raisson-Victor environ 18mn30 émission en lien).

En effet, un mode d’alimentation plus sobre, et en particulier l’abandon du régime carné qui caractérise essentiellement les pays riches permettrait de nourrir beaucoup plus de personnes.

Le problème de ce genre d’affirmation est que la question alimentaire est loin d’être le seul paramètre pour ce qui est de la viabilité sur notre terre.

Comme le dit Didier Barthès, représentant de l’association Démographie Responsable dans la même émission, il faut aussi prendre en compte l’urgence de la question des espaces naturels disponibles, et bien sûr encore celle des ressources énergétiques, de la disponibilité des matériaux (le sable, le lithium, le cuivre etc. n’ont plus que quelques années devant eux), celle de l’eau, la concentration de gaz à effet de serre, le taux d’extinction des espèces, etc.

« Au cours du XXe siècle, la consommation d’énergie a été multipliée par 10, l’extraction de minéraux industriels par 27 et celle de matériaux de construction par 34. L’échelle et la vitesse des changements que nous provoquons sont sans précédent dans l’histoire », nous disent Pablo Servigne et Raphaël Stevens.

Même si on arrivait donc à nourrir 12 milliards d’humains dans un clapier, ce qui n’est même pas garanti du fait de la baisse de productivité d’une agriculture soumise au réchauffement climatique, l’Inde voit d’ores et déjà sa biodiversité disparaître à la vitesse grand V avec nos 8 milliards actuels, la guerre de l’eau, la désertification, menacent de nombreux pays tout comme la montée des eaux, les migrations de masse etc., et il y a peu de chances que les 2 milliards d’africains supplémentaires dans 30 ans gardent une petite place pour les gorilles et les éléphants. Sans parler des oiseaux, insectes, poissons, etc. qui subissent d’ores et déjà de plein fouet la sixième extinction de masse.

Toutes choses directement liées à la surpopulation.

Effectivement, la Terre pourrait éventuellement nourrir quelques milliards d’habitants de plus. Mais Mme Raisson-Victor et ses semblables se rendent-ils comptent de l’horreur et des tensions que cet entassement a toutes les chances de susciter ? On ne peut aborder la question de notre avenir en la réduisant à un seul ou quelques paramètres. L’approche ne peut en être que globale.

  •  « La vraie question est moins celle du nombre que celle des modes de vie » (Gilles Pison).

Allégation proche de la précédente, qu’on trouve déclinée sous différentes formes : « Pour les démographes, le seul levier pour limiter le réchauffement climatique est le changement de nos modes de vie », peut-on lire, par exemple.

Affirmation quelque peu présomptueuse car « les démographes » sont loin d’être tous d’accord sur le sujet.

Il y aurait donc des « leviers » qui s’excluent : soit la réduction du nombre des naissances, soit le changement du mode de vie.

Or, si, comme le rappelle le même article

 « En novembre 2017, en pleine COP23, plus de 15 000 scientifiques publiaient un « avertissement à l’humanité » dans la revue Bioscience. Le texte pointait « la croissance démographique rapide et continue » comme l’un « des principaux facteurs des menaces environnementales et sociétales » qui pèsent sur l’espèce humaine.

Ces scientifiques, parmi lesquels des démographes, dénonçaient expressément en même temps le fait que :

Nous mettons en péril notre avenir en refusant de modérer notre consommation matérielle intense mais géographiquement et démographiquement inégale (…)

En échouant à limiter adéquatement la croissance de la population, à réévaluer le rôle d’une économie fondée sur la croissance, à réduire les émissions de GES, à encourager le recours aux énergies renouvelables, à protéger les habitats naturels, à restaurer les écosystèmes, à enrayer la pollution, à stopper la « défaunation » et à limiter la propagation des espèces exotiques envahissantes, l’humanité omet de prendre les mesures urgentes indispensables pour préserver notre biosphère en danger.

Il est également temps de réexaminer nos comportements individuels, y compris en limitant notre propre reproduction (l’idéal étant de s’en tenir au maximum au niveau de renouvellement de la population) et en diminuant drastiquement notre consommation par tête de combustibles fossiles, de viande et d’autres ressources.

On ne répond donc pas à la vraie question par un soit/soit, mais bien par un à la fois : réduction à la fois du nombre d’habitants et changement du mode de vie.

Le fait d’évincer a priori la question du nombre paraît bien témoigner d’une thèse qui est loin d’être une condition nécessaire à la résolution du problème, mais relève plutôt d’une idéologie discutable, soit qu’elle se fonde le plus souvent sans l’avouer ouvertement sur des arguments de type religieux, soit qu’elle ne prenne pas en compte la complexité de la réalité.

  • « Mettre l’accent sur la croissance de la population, et donc en creux sur la responsabilité des pays du Sud, c’est ne pas voir la poutre qu’on a dans l’œil. » (Emmanuelle Réju citant Gilles Pison).

Un paralogisme de plus…

Qui fait mine le plus souvent de défendre les droits des populations du Sud face à une approche néocolonialiste des pays du Nord qui chercherait à faire porter aux pauvres le chapeau de la surpopulation pour éviter de remettre en question leur responsabilité en ce qui concerne la surconsommation et donc la pollution et le réchauffement climatique.

Mais si, conformément aux remarques qui précèdent, on s’efforçait de voir à la fois, comme le font d’ailleurs les 15 000 scientifiques dont il est question plus haut, la poutre qu’a effectivement dans l’œil notre monde développé (on le sait, un Américain émet en moyenne 17 tonnes de CO2 par an, un Indien 1,76 et un Éthiopien 0,19…, etc. et donc l’effort est à porter en priorité sur les plus pollueurs que nous sommes), mais aussi le fait que la paille dans l’œil des nigérians, pakistanais et autres congolais qui constitueront l’essentiel des milliards d’humains à venir est en passe de se transformer dans les prochaines décennies en une poutre se rapprochant dangereusement de la nôtre ?

Plutôt que d’infantiliser, il n’est pas interdit d’en appeler à la responsabilité de tous.

Car peut-on sérieusement croire que des pays qui sont actuellement travaillés au corps par une masse d’investisseurs, industriels et commerçants chinois, russes, américains, européens, etc. en raison de leurs possibilités de développement liées entre autres à leur dynamisme démographique en restent tranquillement aux émissions actuelles de l’Éthiopien moyen ?

Quant un Emmanuel Pont affirme de façon péremptoire qu’étant donné le rythme actuel de croissance du PIB du Nigéria, il lui faudrait 250 ans pour rattraper celui de la France, (environ 33mn20 dans l’émission en lien), il oublie tout simplement que la Chine, actuel modèle de croissance des pays africains et acteur majeur de leur développement a multiplié par 37 son PIB en quatre décennies, et que la consommation des ménages chinois est 90 fois plus importante en 2016 (4.412 milliards de dollars) qu’elle ne l’était en 1980 (49 milliards de dollars). Un tel développement étant bien entendu étroitement corrélé avec la production de gaz à effet de serre et autres pollutions. Négligeables avant la mort de Mao, les émissions de la Chine sont désormais plus importantes que celles de l’ensemble des pays développés.

Bien sûr,

La Chine est toutefois un grand pays de 1,4 milliard d’habitants, et la part de ses émissions par habitant “reste inférieure à celle du monde développé”. Mais les choses évoluent rapidement, expliquent les chercheurs : “En 2019, les émissions par habitant de la Chine ont atteint 10,1 tonnes, soit presque le triple des deux dernières décennies.” Elles restent en dessous des émissions par habitant des États-Unis (17,6 tonnes par habitant) mais devraient dépasser en 2020 la moyenne de l’OCDE (10,5 tonnes).

Et en vertu de quoi faudrait-il penser que les nations africaines, le Pakistan, etc. ne pourraient rapidement connaître une évolution de ce genre dont nous leur avons fourni le modèle, et à laquelle le monde entier les convie ?

Du fait de quelle irresponsabilité faudrait-il la croire impossible à court ou moyen terme, alors que la démographie de ces pays constitue un marché que l’ensemble du capitalisme mondial s’empresse d’ores et déjà de cultiver, et que l’accélération des échanges ne peut que précipiter ?

Certes, l’une des solutions réside effectivement dans le « changement de nos modes de vie », comme nous l’avons vu plus haut. Le nôtre d’abord, et celui des prochains milliards d’individus à venir.

Mais il convient de ne pas se payer de mots : ce changement de modes de vie doit s’accompagner du maintien d’un faible taux de fécondité dans les pays développés, et d’une baisse significative dans les pays dont le taux est encore élevé.

Baisse significative qu’il ne suffit pas d’attendre passivement, sous le prétexte douteux d’un supposé « respect des droits », mais qui peut être, pour le bien de tous, encouragée et accélérée (cf. ci-dessous).

  • On entend encore dire de tous côtés que diminuer notre consommation « sera plus efficace et plus juste » que réduire notre fécondité.

Nouveau paralogisme.

Plus juste, sans aucun doute. Plus efficace, on aimerait le croire, mais cela contredit hélas rien de moins que la totalité de l’expérience de l’humanité depuis les débuts de son aventure.

Car si, en effet, la décroissance du taux de fécondité est une constante de l’Histoire, qui s’est manifestée de façon plus ou moins importante en fonction des époques, des lieux, des cultures, etc., la croissance ininterrompue de la consommation est, elle aussi, une réalité massive qui n’a jamais été prise en défaut si ce n’est lors de catastrophes, guerres, épidémies, etc. (je reviendrai sur ce point plus bas).

Faut-il donc continuer imperturbablement à prendre nos désirs pour des réalités ? Continuer à croire, par exemple, que les chinois, dont la consommation de viande est exponentielle, vont renverser la vapeur du jour au lendemain ? Ou même qu’ils en éprouvent le désir, seulement parce qu’en effet, la réduction souhaitable du régime carné est l’une des clés de la régulation alimentaire mondiale ? Ou bien que les nigérians vont renoncer spontanément au projet d’une consommation dont nous continuons à leur fournir l’exemple ? Ou que tout simplement nous-mêmes abandonnerions avec enthousiasme une « croissance » que tant de politiques, d’industriels, de capitalistes essaient de repeindre en vert à grands efforts d’un « green washing » qui ne devrait tromper personne, mais dont nous nous faisons complices, tellement nous avons de mal – y compris les plus jeunes – à concevoir notre avenir sans smartphones, véhicules « propres » ou autres supercheries pseudo-écologiques qui font tourner notre économie et assurent nos salaires, nos retraites et un pouvoir d’achat dont toute remise en cause suscite immanquablement des déchaînements sociaux ?

Tout cela relève effectivement d’une urgence vitale, mais la constance de l’échec de toutes les COPs et manifestations semblables montre bien qu’il y a très loin de la proclamation d’intention à la mise en œuvre.

Alors que l’Iran a connu, avant d’y renoncer pour de désastreuses raisons idéologiques, « l’une des transitions démographiques les plus rapides de l’histoire ». La fécondité y est passée de 6,4 enfants par femme en 1986 à 2 en 2003, soit une baisse de près de 70 % en l’espace de dix-sept ans, « un résultat que la France a mis cent cinquante ans à obtenir », démontrant clairement que, si des mesures adéquates sont mises en œuvre, incitatives et non coercitives comme en Iran, une régulation démographique résolue peut constituer un « levier » particulièrement rapide et efficace pour lutter contre de graves crises environnementales, en l’occurrence la surconsommation d’eau dans le cas de l’Iran.

Désolé, Mesdames et Messieurs les rabâcheurs d’idées reçues, mais c’est l’Histoire dans sa totalité qui démontre donc clairement que, si l’on s’en donne les moyens, agir sur le nombre des naissances est une mesure parfaitement réaliste, autrement rapide et efficace que l’incantation à une réduction de la consommation, hautement souhaitable certes, mais qui n’a jamais été observée nulle part et risque fort de demeurer un vœu pieux de bisounours. Sans doute pour le plus grand profit des capitalistes qui mènent le monde. Car peut-être faudrait-il s’interroger sur les raisons d’être cachées de certains discours…

C’est d’ailleurs ce genre d’action visant une régulation des naissances que veulent promouvoir des responsables politiques lucides du Sud eux-mêmes, loin de considérer, comme nous le répète un autre leitmotiv, la maîtrise démographique comme une exigence néocoloniale des pays développés en vue de préserver leur niveau de vie et d’occuper seuls le terrain de la croissance (et donc de la pollution).

La conférence de Ouagadougou (Burkina Faso) de juillet 2017 au cours de laquelle les présidents des Parlements des 15 pays de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) plus le Tchad et la Mauritanie ont élaboré une charte. Conscients qu’une trop forte démographie est un obstacle à leur développement économique, ils se sont engagés à œuvrer pour faire baisser leurs indices de fécondité respectifs à trois enfants par femme au plus d’ici à 2030.

On le sait, toutes les études s’accordent sur le sujet, l’éducation, et en particulier l’éducation des femmes constitue un facteur déterminant en ce qui concerne la baisse du taux de fécondité.

Mais là encore, contrairement à nombre de discours qui cherchent à faire croire, une fois encore pour des raisons obscurément idéologiques, que celle-ci se produirait de toute façon, la mise en œuvre résolue, comme ce fut le cas en Iran, de mesures appropriées constitue une nécessité si l’on veut aboutir à des résultats rapides.

Il faut des agents de santé qui aillent à domicile pour proposer une gamme de contraceptifs, il faut diffuser des messages audios à la communauté dans les différents dialectes, en utilisant par exemple les téléphones portables.

 conseille la conférence de Ouagadougou, en accord avec nombre d’intellectuels africains, comme par exemple Kako Nubukpo qui y voient un des éléments essentiels de leur propre développement :

Le dynamisme démographique n’est pas mauvais en soi, mais il faut être lucide, la transformation des économies africaines nécessite qu’on passe d’une démographie subie à une démographie choisie. Dans le monde, les pays qui se sont développés sont ceux qui ont réduit drastiquement leur taux de croissance démographique. Quand, ces cinquante dernières années, l’Asie de l’Est est passée de 1,4 % de croissance démographique annuelle à 0,1 %, l’Afrique n’est passée dans le même temps que de 2,8 % à 2,7 %. Il faut donc accélérer cette transition démographique en Afrique sous peine de se retrouver face à une bombe à retardement.

  • Faire moins d’enfants « n’est pas une solution en soi, prévient Valérie Golaz. Si ne pas avoir d’enfant vous conduit à voyager ou à consommer davantage, l’effet peut être encore pire. »

Magnifique exemple de paralogisme, voire de sophisme, qu’on retrouve encore un peu partout (cf. par exemple. Emmanuel Pont, etc.). Car on ne comprend pas bien pourquoi, étant donné que l’argument qui consiste à faire peu ou pas d’enfants est généralement développé en vue de répondre aux questions posées par la surconsommation et la surpopulation par des personnes conscientes des problèmes liés à la survie de l’humanité, ces personnes seraient plus portées à voyager ou à consommer davantage que celles qui ne se posent pas ce genre de problème et ne voient pas la nécessité de réduire leur consommation ou leur envie de voyager.

Et qui donc seraient, elles, les plus à même d’avoir des enfants qui voyagent et consomment davantage. Ce qui constituerait encore moins « une solution en soi ».

Là encore, la solution en soi est, bien évidemment, à la fois de faire moins d’enfants et de voyager et consommer moins, de ne plus ouvrir de puits de pétrole (cf. Emmanuel Pont, émission en lien, environ 20mn50), etc.

  • « Même si le taux de fécondité mondial était ramené d’un coup à 1,5 enfant par femme comme en Europe – ce qui est totalement illusoire –, la population mondiale continuerait d’augmenter du fait de l’inertie démographique » (Gilles Pison).

Cet argument bien connu de l’inertie démographique est hélas trop souvent manié (encore une fois dans quel but ?) comme un déni de l’urgence. Est-ce qu’il faut vraiment réguler la natalité, faire moins d’enfants, puisque « naturellement » la courbe va baisser d’elle-même. « Est-ce qu’on ne s’inquiète pas pour rien ? » demande par exemple Benjamin Sportouch (émission en lien vers 32mn) même si la population mondiale va continuer à s’accroître jusqu’à l’orée du XXIIème siècle ?

Et surtout, à quoi cela sert-il ? puisque l’inertie rend toute action inutile, nous est-il dit.

Étonnamment, la même question de l’inertie donne lieu à deux réponses radicalement différentes selon qu’elle concerne le réchauffement climatique ou la démographie. Une fois de plus, il conviendrait de se demander pourquoi.

Comme les gaz à effet de serre continuent à jouer le rôle de couverture (ou de vitre de serre) tant qu’ils sont présents, leur très grande longévité a pour conséquence que, quoi que nous fassions aujourd’hui, le réchauffement issu des gaz que l’homme a mis dans l’atmosphère depuis 1750 se poursuivra pour encore quelques siècles.

Mais alors que le monde entier s’alarme à juste raison (du moins en paroles et en façade, nous l’avons vu) pour prendre des mesures urgentes pour lutter contre le réchauffement climatique, en toute connaissance pourtant du facteur inertie – car même si les jeux sont faits pour demain, il reste indispensable de penser à après-demain – celui-ci apparaît comme une fatalité inexorable dès qu’il s’agit de croissance démographique.

Or, n’est-il pas tout aussi urgent de freiner une évolution qui, même si elle connaîtra un palier puis une décroissance, obligerait tout de même notre pauvre Terre à supporter dix milliards d’habitants pendant plusieurs siècles à venir, ce qui, selon toute probabilité serait une catastrophe à la simple considération de l’étendue des nuisances qu’un accroissement de 6 ou 7 milliards a pu causer en seulement un siècle ?

Même si nous ne pouvons réduire totalement les effets de l’inertie, dans le domaine climatique comme démographique, l’urgence est de cesser immédiatement d’alimenter des processus qui mettent en péril nos enfants et petits-enfants plutôt que d’évoquer la fatalité.

L’inertie n’est-elle pas une raison de plus de ne pas nous résigner, mais au contraire d’agir le plus rapidement possible contre les fléaux qui nous menacent ?

Car si on « laisse filer » la natalité selon l’expression de Didier Barthès (env. 31mn38 dans l’émission en lien) comme c’est encore le cas dans de nombreux pays, on va se trouver dans des situations difficiles à gérer.

Il est intéressant de comparer la situation de l’Iran avec celle des Philippines.

« Le recensement de 1986 [en Iran] dénombra près de 50 millions d’Iraniens : la population avait doublé en deux décennies. Selon certaines estimations, le taux de croissance atteignait 4,2% à son pic – un record mondial, proche de la limite biologique pour les femmes fertiles » Alan Weisman, op.cit. p. 258.

En 1989, le taux de fécondité iranien atteignait 9 enfants par femme (id. ibid. p. 261).

Après la mort de Khomeini en 1989, eut lieu le lancement d’un programme résolu de planification familiale, suscité par l’inadéquation de cette croissance démographique excessive avec les ressources du pays, en particulier en eau :

« En l’an 2000 [soit 10 ans après], le taux de fécondité de l’Iran atteignit [grâce à des méthodes douces et incitatives, voir id. ibid. p. 261-266] le taux de renouvellement, avec 2,1 enfants par femme – un an plus tôt que la Chine avec sa politique autoritaire de l’enfant unique. En 2012, il était à 1,7 » (id. ibid. p. 263).

En 2006 le programme fut abandonné par Mahmoud Ahmadinedjad.

Une telle expérience n’a rien de comparable avec le statu-quo qui sévit hélas aux Philippines :

 « Quand la république des Philippines accéda à l’indépendance en 1946, elle comptait déjà 18 millions de citoyens. Et aujourd’hui les Philippins sont près de 100 millions: alors que la population mondiale a quadruplé en un siècle, celle de ce pays a quintuplé en moitié moins de temps » nous dit Alan Weisman, id.ibid. p. 187.

La situation des Philippines n’a rien à voir avec une quelconque fatalité. En Afrique la conférence de Ouagadougou souligne l’urgence de la mise en œuvre de mesures comparables à celles qui ont été prises en Iran, et qui auraient pu être prises aux Philippines moyennant un changement de mentalité.

[Car] L’une des principales raisons de cette évolution démographique, c’est que les Philippines modernes –(…) est le pays le plus catho­lique d’Asie et, disent certains, le dernier bastion de l’empire théocratique du Vatican ».

Il ne suffit pas pour autant de jeter la pierre à telle ou telle religion, car, nous l’avons vu, d’autres idéologies plus ou moins occultes se montrent tout aussi pernicieuses – en particulier celle qui, d’un côté, dénonce verbalement et de façon irréaliste le consumérisme, tout en estimant inutiles les mesures démographiques susceptibles de réduire efficacement le nombre des consommateurs – mais seulement de souligner comment des décisions, ou des absences de décisions, d’où qu’elles viennent, peuvent impacter rapidement de façon importante l’avenir de certains pays, mais aussi de notre Terre.

Et combien il importe donc de lutter contre le déni et les manipulations diverses, conscientes ou inconscientes, qui nous amènent à considérer comme insurmontables des problèmes qui pourraient pourtant trouver une solution si la volonté était de la partie.

Souhaitons donc aux dirigeants, en particulier africains, de prendre en considération les enseignements de telles comparaisons, et de privilégier les solutions à l’iranienne plutôt que l’immobilisme philippin en vue d’accélérer une transition démographique qui leur est tellement indispensable.

  • Les modélisations de Meadows et la question démographique.

Il me semble encore nécessaire de mentionner un point qui n’est que rarement évoqué, et qui risque pourtant de rendre obsolètes les considérations précédentes.

Car si des changements radicaux ne font pas l’objet de décisions, au niveau écologique comme au niveau démographique, ils se produiront nécessairement de façon catastrophique.

J’avais abordé cette question dans un post il y a quelques années.

J’en reprends quelques conclusions :

(…) Si notre environnement (climatique, agricole, océanique, énergétique, ressources en matières premières, etc.) commence à faire défaut parce que nous avons atteint des limites physiques, alors la population baissera aussi, de façon probablement catastrophique. Peu de chances que nous atteignions jamais les 11 milliards d’humains annoncés, chiffre qui nous laisse croire de façon abusive que nous avons encore du temps avant que la situation devienne critique.

Tout simplement parce que la Terre et notre environnement ne seront, selon toute probabilité, pas en mesure de les supporter (…)

J.M. Jancovici met d’ailleurs lui-même en relation ces deux perspectives fondamentales de l’énergie et de la démographie :

« Mais, pour en revenir à nos émissions, si l’énergie fossile – donc l’énergie tout court pour l’essentiel – commence à faire défaut de manière croissante à partir de 2050, et que l’humanité se met à vivre en récession perpétuelle, au surplus dans un contexte de changement climatique de plus en plus intense, est-il encore logique d’imaginer que cette même humanité devienne sans cesse plus nombreuse, vive en paix, et n’ait comme seul objectif que de couper des arbres pour créer des surfaces agricoles ?

Il semble bien plus rationnel d’imaginer que, en pareil cas, un nombre croissant de « catastrophes » se chargera de mettre en cohé­rence une planète de plus en plus mitée et une humanité qui devra suivre le même chemin. Autrement dit, le « laisser-faire » ne garantit qu’une seule chose : bien avant 2100, les émissions se mettront à baisser, et ce sera parce que l’humanité commencera à se contracter sous la double pression du défaut de combustibles fossiles, et d’une modification globale de l’environnement qui ne pourra plus être compensée avec les moyens à la disposition des hommes ».

Du fait « d’un cloisonnement fort compréhensible des domaines de recherche, les prévisions démographiques ne prennent pas en compte les modifications environnementales induites par l’écologie d’un système environnemental fini ».

Or, des modélisations, qui n’ont pour le moment jamais été prises en défaut, celles du rapport Meadows de 1972 et ses différentes mises à jour nous montrent, tout comme J.M. Jancovici qui s’en inspire, qu’on ne peut pas traiter la question démographique indépendamment de l’environnement global dans lequel s’inscrit l’aventure humaine.

Rappelons donc encore les propos de P. Servigne et R. Stevens (op.cit. p. 202-203), qui commentent pour nous ce rapport.

Combien sera-t-on à la fin du siècle ? (Démographie de l’effondrement)

On ne saurait discuter d’effondrement sans aborder la question démographique. Le problème, c’est qu’il n’est pas possible de discuter sereinement de démographie. C’est un sujet absolument tabou et rares sont ceux qui osent aborder la question publiquement sans craindre de voir immédiatement arriver un point Godwin (un moment à partir duquel toute discussion devient impossible parce que l’une des personnes traite l’autre de nazi). En démographie, ce seuil est d’une autre nature, mais il est toujours le même : « Vous voulez faire comme en Chine, c’est ça ? »

Dans un débat sur l’avenir du monde, on peut aborder tous les sujets et discuter tous les chiffres de l’énergie, du climat, de l’agriculture, de l’économie, mais jamais on ne remet en cause les chiffres officiels de l’ONU sur la population : 9 milliards en 2050, et entre 10 et 12 milliards en 2100. Tentez l’expérience : lancez, par exemple, un débat sur l’avenir de l’agriculture avec n’importe quelle personne, et toute argumentation commencera par ce chiffre massue, 9 milliards en 2050.

Or – faut-il le rappeler ? – ce chiffre est une prévision mathématique issue d’un modèle théorique. Ce dernier est d’ailleurs sérieusement déconnecté des réalités du système-Terre, car il est uniquement basé sur des projections des taux de natalité, des taux de mortalité et des taux d’immigration des populations actuelles, sans tenir compte de facteurs comme les ressources, l’énergie, l’environnement, ou la pollution. C’est donc un modèle « hors-sol », qui se résume ainsi : notre population devrait arriver à 9 milliards en 2050 toutes choses étant égales par ailleurs. Le problème est que toutes les choses ne restent pas égales, comme nous l’avons détaillé dans la première partie de ce livre. Il est donc possible que nous soyons moins que prévu en 2050 ou en 2100. Mais alors, combien serons-nous ?

Pour l’équipe Meadows (…), qui a développé au MIT un modèle bien plus ancré au système-Terre, l’instabilité de notre civilisation industrielle mène à un déclin « irréversible et incontrôlé » de la population humaine à partir de 2030.

Pour affronter avec lucidité de la seule façon possible la situation qui est la nôtre, et mettre en œuvre d’urgence les changements indispensables, il convient de laisser une fois de plus le dernier mot à Antonio Gramsci : « Il faut allier le pessimisme de l’intelligence à l’optimisme de la volonté ».

Croissance et démographie. Où l’on apprend comment les fausses promesses de la COP dissimulent de nouvelles « 30 Glorieuses » qui, cette fois, nous seront fatales.

En 2050, 151 des 195 pays du globe seront en situation de décroissance démographique. Le vieillissement des populations déjà notable en Asie et en Occident entraine pénurie de main-d’œuvre et ralentissement économique. (…)

Décideurs politiques et scientifiques ouvrent les yeux sur une réalité nouvelle : le monde est au bord du déclin, voire de l’extinction. (…)

L’Asie orientale est l’une des régions les plus touchées par l’effondrement du nombre de naissances – notamment la Corée du Sud (dont l’indice synthétique de fécondité – ISF – s’établit à 1,11), Taïwan (1,15) et le Japon (1,37) sur la période 2015-2020, selon le rapport “World Population Prospects 2019” [“Projections démographiques mondiales”] publié par les Nations unies. La population d’un pays commence à décliner lorsque la fécondité tombe en dessous du taux de remplacement de 2,1, avec, à la clé, des pénuries de main-d’œuvre, une crise des fonds de pension et la péremption des vieux modèles économiques. (…)

Christopher Murray prévoit que les taux de fécondité convergeront autour de 1,5, voire en deçà dans certains pays.  Et il ajoute:

Ce qui veut dire que l’humanité finirait par disparaître d’ici quelques siècles”

Cette donne inédite va engendrer une nouvelle dynamique – déjà visible ici ou là – dans des domaines allant de la politique monétaire aux régimes de retraite, en passant par les prix de l’immobilier et la structure du capitalisme dans son ensemble. À l’heure où la population mondiale approche de son pic, beaucoup de gouvernements se voient en effet contraints de revoir leurs orientations politiques, qui reposaient jusque-là essentiellement sur l’essor démographique pour leur croissance économique et leur poids géopolitique.

Les pénuries de main-d’œuvre viendront gripper les modèles de croissance du passé. La protection sociale, dont les retraites et l’assurance-maladie, présuppose par ailleurs une population croissante, et elle sera dès lors mise à mal. (…)

Même les pays développés qui sont devenus riches avant de subir les effets du vieillissement ne sont pas à l’abri de telles difficultés. Les systèmes de sécurité sociale du Japon, du Canada et des pays européens reposent sur le principe du soutien intergénérationnel, en vertu duquel la population active subvient aux besoins des retraités. Avec la chute du taux de natalité, la seule manière de pérenniser le système de retraite sans alourdir le fardeau pour la population est d’améliorer les retours sur investissement. Or la baisse de la population entame également les réserves de croissance de l’économie, créant un cercle vicieux qui est à l’origine de chutes historiques des taux d’intérêt.

Kazuo YansaeYohei MatsuoEugene Lang et Eri Sugiura, Nikkei Asia, Tokyo, Courrier international n°1628 du 13 au 19 janvier 2022.

https://www.courrierinternational.com/article/demographie-vers-un-monde-depeuple

« Voilà un dossier qui va conforter les arguments de tes adversaires préférés, papes et autres jésuites comme natalistes de tous poils » me dit Stultitia, tout émoustillée.

« Que nenni ! » est-t-il impératif de lui répondre.

Car de telles observations, par ailleurs connues depuis longtemps, constituent simplement le pendant démographique de l’incantation à la croissance économique tellement dénoncée, sur ce blog en particulier.

D’autres passages de ce dossier ne le cachent d’ailleurs pas :

La solution serait de soutenir la croissance économique en augmentant la productivité du travail (art. cit).

Rien de nouveau sous le soleil, donc.

La révolution industrielle fut effectivement, comme le reconnaît l’article, une « période au cours de laquelle la croissance économique était soutenue par la croissance démographique et inversement ».

On le sait, un tel cercle a été rendu possible par la surexploitation des ressources naturelles, en particulier fossiles, cause de la crise écologique actuelle désormais quasi-universellement dénoncée, du moins en paroles.

Depuis deux cents ans, une croissance démographique soutenue consume les ressources naturelles, dévaste l’environnement, engendre des guerres (art. cit).

 sont bien obligés de reconnaître les auteurs.

Mais voilà : au lieu de prendre acte de l’urgente nécessité de passer du déni lénifiant à l’indispensable mobilisation et à l’exhortation au seul programme responsable, celui qui supposerait inévitablement « du sang et des larmes », c’est-à-dire une double réduction – celle de la croissance matérielle avec l’inéluctable réduction de la consommation, du pouvoir d’achat, des retraites, et celle de la démographie -, voilà qu’on nous propose une fois de plus l’incantation magique qui accompagne la fuite en avant : « Croissons ! Augmentons la productivité du travail », indissociable du traditionnel « Croissez et multipliez ! Faites des enfants pour sauver la protection sociale et les retraites ! ».

Car on le sait, même les papes nous le serinent à l’envi, un enfant est avant tout une variable économique ayant pour but la sauvegarde de la croissance et du confort des personnes âgées.

L’exemple de la Chine, terrorisée par les effets de la baisse prochaine de sa population sur sa puissance économique, son poids géopolitique et son système de protection sociale, est des plus significatifs :

Directeur de recherche à l’université de Wisconsin-Madison, Yi Fuxian estime que les contraintes démographiques à l’œuvre en Chine malmèneront son économie.

En Chine, le PIB actuel par habitant ne représente que 16 % de celui des États-Unis. Ce qui attend la Chine, c’est une récession induite par son vieillissement. Sans relance de la natalité, le taux de croissance économique ne repartira pas et le pays ne dépassera jamais les États-Unis en termes de PIB” (art. cité).

Quelle effroyable nouvelle, en effet ! On comprend que l’ouvrage de Yi Fuxian, « Un grand pays dans un nid vide » ait été interdit en Chine : il ne faut pas désespérer le Billancourt chinois dans ses rêves exhibitionnistes d’arborer à la face du monde le plus gros fantasme infantile de toute puissance.

Trop nombreux sont encore les obsédés du déni et les partisans effrénés d’une « croissance verte » bien problématique, soutenue par de très improbables progrès techniques dont les effets sur la résolution des problèmes énergétiques et environnementaux sont selon toute vraisemblance de l’ordre du vœu pieux.

On se rassure comme on peut…

Mais les penseurs sérieux, ceux qui prennent réellement la mesure du problème, sont conscients des difficultés considérables que suppose la réduction obligatoire de la croissance économique, dont la régulation démographique constitue nécessairement une composante essentielle.

Difficultés considérables que nous ne pouvons pourtant pas manquer d’affronter si nous voulons simplement survivre.

« Celui qui croit que la croissance peut être infinie dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste »

 disait l’économiste Kenneth Boulding, cité par notre article.

Et j’ai moi-même plusieurs fois rappelé l’alternative évoquée par Herman Daly en 2005 dans la revue Scientific American :

Le basculement vers l’économie durable « impliquerait un énorme changement d’état d’esprit, sur le plan intellectuel comme sur le plan affectif, de la part des économistes, des décideurs politiques et des électeurs. On pourrait même être tenté d’affirmer qu’un tel projet est irréalisable. Mais l’alternative à l’économie durable –l’économie indéfiniment croissante – est une impossibilité biophysique. Si je devais choisir entre m’attaquer à une impossibilité politique et m’attaquer à une impossibilité biophysique, je jugerais la seconde comme la plus impossible des deux et tenterais ma chance avec la première ».

Pourtant, on le sait, les atermoiements, faux-semblants et pures proclamations d’intentions qui accompagnent les diverses COP s’accommodent fort bien d’un retour espéré, mieux, programmé, de « 30 Glorieuses » new style.

Car si cette période de croissance qui a vu en Occident l’explosion du consumérisme et de la démographie, entraînant le quasi-épuisement de nos ressources naturelles et la dévastation de notre environnement n’est plus concevable dans les pays de l’Ancien Monde, elle est d’ores et déjà en cours dans les pays dits « en développement » et amplement promue et bénie par ceux qui prévoient d’en tirer profit.

L’Afrique, en particulier, qui compte 1,3 milliards d’habitants et possède le taux de fertilité le plus élevé du monde avec une moyenne de 4,4 enfants par femme,

 a entamé son baby-boom : 41% de a population africaine a moins de 15 ans. D’ici à 2050, la population africaine devrait augmenter de 91% passant de 1,3 milliards en 2020 à 2,6 milliards, ce qui représentera près de 60% de la croissance démographique mondiale prévue (…). [D’après une étude] publiée en 2020 dans le journal scientifique The Lancet, l’Afrique subsaharienne devrait voir sa population tripler d’ici à 2100, passant de 1 à 3 milliards d’habitants (art. cité).

Comment dès lors s’étonner que toutes les nations industrialisées du monde rivalisent en déclarations d’amour exaltées aux pieds de cette belle capable d’assurer de nouvelles « 30 Glorieuses » qui mèneront le monde cette fois droit dans le mur ?

Mais qu’importe ? Les producteurs chinois, américains, européens, russes, turcs et autres encore disposeront là du Sacro-Saint Marché qui leur permettra de maintenir sous perfusion la Divine Croissance avant l’agonie définitive.

Routes de la soie, investissements tous azimuts en Afrique, devant de telles réalités déjà bien tangibles, à quels naïfs peut-on donc encore faire croire aux bonnes intentions vertueusement énoncées lors des COP ?

Certes, on le sait, le poids environnemental d’un africain moyen en hectares globaux (hag) est, pour le moment, de beaucoup inférieur à celui d’un américain moyen, d’un européen ou même d’un chinois.

(Rappel : si le mode de vie américain était généralisé à l’ensemble de la population mondiale, nous aurions besoin de 5 planètes pour subvenir à nos besoins, 2,5 si c’était le mode de vie français. Alors que le mode de vie – actuel – d’un indien ou d’un habitant du Burundi se contente largement de cette seule planète dont nous disposons).

Cela veut dire à l’évidence que les américains, européens, chinois, etc. ont à réduire drastiquement de façon urgente leur mode de consommation ainsi qu’à réguler leur natalité afin de ne pas peser de manière scandaleuse sur l’équilibre écologique de notre pauvre Terre.

Mais cela signifie aussi qu’il serait fatal pour les africains et autres peuples en développement de revendiquer au nom de la justice un type de croissance, économique comme démographique, conçu selon le modèle du « rattrapage », qui ne pourrait être que suicidaire à moyen terme pour eux comme pour l’ensemble de l’humanité.

Ceci en dépit de nombre de discours soi-disant bien intentionnés entendus ici et là qui estiment, au nom d’une déculpabilisation à courte vue, que la justice serait de promouvoir pour les peuples qui n’en ont pas « bénéficié » le genre de développement matériel qu’a connu l’Occident.

« En vertu de quoi les occidentaux devraient-ils conseiller aux africains et pakistanais de réguler leurs naissances et leur contester le droit de rouler en SUV ? Qui sommes nous pour prétendre leur donner des leçons ? ».

C’est bien pour cela que même si le taux de fertilité des habitants des nations industrialisées effectivement en décroissance et souvent inférieur au taux de renouvellement entraînera prochainement des problèmes pour maintenir le pouvoir d’achat et équilibrer les systèmes de retraites et de protection sociale, laisser croire que la solution passerait par une politique nataliste constitue une dangereuse supercherie.

Il est de la responsabilité de l’Occident, en tant que plus gros consommateur, pollueur et gaspilleur mondial par têtes, de mettre en œuvre une rigoureuse réduction, et même inversion, de sa croissance matérielle tout en maintenant un faible taux de natalité.

Donner l’exemple est la seule façon d’être crédibles si l’on veut inciter les pays en développement à ne pas suivre la voie fatale que nous avons suivie en entrant dans le cercle infernal qui lie croissance économique et croissance démographique.

Supposons […] -de façon purement théorique -que le monde entier adopte demain une politique de l’enfant unique. À la fin de ce siècle, nous serions de nouveau 1,6 milliard d’habitants. Le chiffre de 1900. [contre 9,7 milliards en 2064 selon la dernière étude de l’Université de Washington, citée dans l’article. Il faudrait cependant tenir compte de l’effet catastrophique des changements environnementaux sur la population mondiale]

Nous dit Alan Weisman.

Un tel chiffre étant considéré comme le plus conforme aux ressources dont nous disposons, le plus respectueux pour notre environnement et donc le plus approprié au maintien durable de l’espèce humaine sur notre Terre.

À partir de ce moment, bien sûr, la politique de l’enfant unique pourrait être abandonnée et la régulation démographique pourrait se baser sur le taux de remplacement, d’environ 2,05 enfants par femme.

(Rappelons qu’une telle politique a été suivie par l’Iran, de façon incitative et non coercitive à la différence de la Chine ou de l’Inde, avec des résultats remarquables, avant que M. Ahmadinejad y mette fin de façon catastrophique pour l’avenir de ce pays, d’ores et déjà en stress hydrique du fait de sa surpopulation).

Cette politique, qui ferait certes le bonheur de notre climat et de notre biodiversité, a bien évidemment toutes les chances de ne pas être du goût des capitalistes qui gouvernent notre monde et de leur recherche d’un profit optimal grâce à un nombre maximal de consommateurs.

Il y a donc hélas peu de chances de la voir mise en œuvre…

Pourtant, l’urgence est donc, bien loin des politiques natalistes qui font hélas leur retour dans des programmes électoraux, de conjuguer une indispensable décroissance économique des plus riches, sélective en fonction de la pression environnementale exercée, avec une croissance maîtrisée des plus pauvres, elle aussi sélective en fonction des retards de développement et d’équipements essentiels qui s’observent dans certaines nations.

Mais dans tous les cas, la persistance ou le développement de la régulation démographique doit demeurer, elle, un objectif partagé.

Cela passerait, bien évidemment, par des mesures aptes à réduire le scandale de la répartition inégalitaire des richesses et des ressources, au niveau des nations comme au niveau international.

Ainsi que par la mise en place de politiques migratoires rationnelles, enfin débarrassées des dangereuses stupidités démagogiques en vogue, et capables d’opérer les rééquilibrages démographiques qui s’imposent au niveau international.

Notre étude le reconnaît :

La réponse, dans bien des cas, a été de recourir à l’immigration, qui a contribué à la croissance des pays développés après le ralentissement de la croissance démographique (…).

Nécessité du recours à l’immigration

Sans l’immigration, bon nombre d’économies développées ne sont déjà plus en mesure de satisfaire leurs besoins en main-d’œuvre. Dans le Royaume-Uni post-Brexit, la combinaison des barrières à l’immigration et des restrictions sanitaires a entraîné une grave pénurie de travailleurs. Avant la pandémie, seuls 12 % des chauffeurs routiers étaient originaires de l’Union européenne. Or, en vertu des nouveaux règlements britanniques, il est désormais interdit d’embaucher des chauffeurs à l’étranger (…)

Concurrence pour séduire les travailleurs étrangers

Certains pays se mettent désormais en quête de main-d’œuvre. L’Allemagne accepte davantage de travailleurs non européens depuis 2020. En 2019, l’Australie a allongé la durée maximale des visas vacances-travail de deux à trois ans, à la condition que les personnes concernées travaillent pendant un temps donné dans des secteurs victimes de pénuries de main-d’œuvre, comme l’agriculture. Le Japon fait également entrer plus de travailleurs étrangers au titre de son programme Specified Skilled Worker [ouvert aux travailleurs qualifiés dans certains secteurs spécifiques].

Les forces économiques à l’œuvre pourraient bien faire naître une concurrence nouvelle entre les pays pour séduire les travailleurs étrangers. L’objectif est de devenir un pays de prédilection. Keizo Yamawaki, spécialiste des politiques migratoires à l’université Meiji de Tokyo ajoute:

Si l’on veut attirer les travailleurs étrangers, il faut leur donner la possibilité de s’installer à demeure dans le pays.” (art. cité).

Politique indispensable, certes, mais dont l’évocation ne semble pas prête à figurer dans les programmes électoraux aussi étriqués qu’irréalistes que nous subissons.

Terminons par un peu d’humour, en évoquant l’un des arguments les plus burlesques des natalistes :

Dans une étude de 2020, l’économiste Charles I Jones, de l’université de Stanford, explique « qu’à long terme, tout effet économique positif découlant d’une diminution de la population pourrait être annulé par la réduction de la capacité créative de l’humanité ». Les idées étant le moteur de la croissance, « une baisse du nombre absolu de cerveaux pourrait freiner sérieusement l’innovation, et donc les perspectives de croissance » (art.cit).

Ce monsieur ignorerait-il donc qu’Einstein, Platon et autres Jean Sébastien Bach ou Descartes, sans parler des inventeurs du feu, de l’agriculture, ou des peintres de Chauvet et de Lascaux, ont vu le jour dans un monde qui comptait six ou sept milliards d’habitants de moins que le nôtre ?

Et que l’augmentation « du nombre absolu de cerveaux » qu’il appelle de ses vœux risque hélas de faire, en raison des crises probables et des guerres dues à la pression démographique insupportable et à la raréfaction des ressources, que le nombre absolu des cerveaux de djihadistes, terroristes et autres dictateurs dépasse amplement le nombre de cerveaux d’Einstein ?

*

Ajout du 10/02 :

Ce lien à l’article fort instructif de Sylvestre Huet, qui montre de façon chiffrée à quel point nous ne sommes pas égaux en ce qui concerne la pollution et la production de gaz à effet de serre.

Au niveau national comme international (cf. ci dessus la comparaison des poids environnementaux en hectares globaux (hag) ) les riches sont beaucoup plus nocifs que les moins riches et bien sûr que les pauvres.

Pour être crédible et donc efficace, l’indispensable politique de sobriété écologique doit avant tout s’attacher à la réduction des inégalité sociales.

Une politique climatique efficace suppose donc la réduction drastique des écarts d’émissions entre groupes sociaux classés par revenus et patrimoines. Or, le seul moyen efficace d’y parvenir est de s’attaquer à la cause de cet écart… qui est justement l’inégalité de revenus et de patrimoine.

Donc, la France a besoin d’un Président qui ne souhaite pas que « plus de jeunes rêvent de devenir milliardaires« , mais d’un Président qui se fixe l’objectif de réduire drastiquement cet écart en confisquant les plus gros revenus et patrimoines au bénéfice de programmes d’action climatique collectifs. Après, il lui sera possible de s’adresser au reste de la population, notamment aux classes moyennes, pour lui demander la sobriété.

Qu’on se le dise !

Une fois de plus, d’un déni à l’autre. De quelques oubliés des COP et des emballements médiatiques.

Depuis une dizaine d’années que je tiens ce blog, je constate avec plaisir que certains des sujets que j’ai tellement évoqués (écologie, réchauffement climatique, décroissance, question énergétique, etc.) ont désormais acquis une place dans les consciences ainsi que dans l’univers médiatique.

Je n’ai certes pas la prétention d’y être pour grand-chose, mais il y a tout de même une satisfaction à avoir l’impression d’aller dans le sens de ce qui doit être fait.

Non que cela atténue en quoi que ce soit mon « pessimisme de l’intelligence », que j’essaie toutefois de concilier, comme le disait Gramsci, avec « l’optimisme de la volonté ».

Car, une nouvelle fois, je ne peux qu’adhérer à l’opinion exprimée par Jean Marc Jancovici lors d’une récente interview accordée à l’hebdomadaire allemand « Die Welt » :

Qu’est-ce que vous vous attendez de Glasgow ?

Rien.

Réponse courte et claire. Pourquoi êtes-vous si pessimiste ?

Si vous regardez le passé, vous réalisez que les COP n’ont rien changé dans le monde réel. Après l’entrée en vigueur de la convention climat, les émissions ont continué à croître exactement comme avant. Aucune inflexion. Les Nations Unies ne font que prendre acte de ce que les pays sont déjà prêts à faire, et pour le moment ils ne sont pas prêts à entraver leur économie au nom du climat.

Succession de vœux pieux et de déclarations démagogico-médiatiques, étalage effréné d’un green washing prompt à remplacer l’économie carbone par une économie lithium tout aussi dévastatrice mais prometteuse de belles plus-values, comme l’attestent les actuelles envolées des bourses du monde entier dopées à la « croissance verte », etc. etc.

La relative prise de conscience et l’emballement médiatique sont encore très, très loin d’influer sur l’évolution réelle de nos économies.

De plus, bien des thématiques essentielles et bombes à retardement sont pudiquement occultées, comme celle de la démographie, ou bien discrètement laissées de côté, comme celle de la persistante inégalité de la répartition des richesses, que ce soit au niveau des nations comme au niveau international.

Mais je m’étonne d’un paradoxe : alors que l’écologie et la question du climat font désormais, pour le meilleur et pour la pire, la « Une » des médias et suscitent COP, sommets et rapports divers, une autre question, reconnue comme tout aussi importante pour l’avenir de notre humanité, continue à n’apparaître dans les agendas politiques qu’à titre de réactions de dernières minutes -dernières minutes qui se répètent depuis vingt ans… – à l’occasion de naufrages ou autres catastrophes qui émeuvent nos sensibilités, sans lendemains -sans lendemains depuis vingt ans… – et se voit traitée avec un amateurisme en total décalage avec son importance et sa gravité.

Il s’agit de la question des migrations.

On le sait, les mouvements migratoires constituent déjà et constitueront inévitablement l’un des problèmes essentiels du XXIème siècle.

Mais outre les réactions de dernière minute mentionnées, où sont donc les COP, les engagements internationaux et les mobilisations de masse, les Greta Thunberg et les manifestations régulières de jeunes ou de moins jeunes consacrées à ce sujet ?

Échapperait-il à la versatilité des modes médiatiques et des exhortations militantes aux bonnes intentions ?

Nos principaux enjeux contemporains ne sont-ils pas d’importance équivalente, et un drame profondément humain ne serait-il pas à considérer avec le même sérieux que le drame écologique ?

Mais hormis quelques indignations passagères autant qu’éphémères, les migrants ne semblent pas faire recette. On s’habitue, on se lasse. Naufrages, maltraitances, violence répressive, tout cela est tellement répétitif…

Pire, l’indifférence de l’opinion et le cynisme des dirigeants laisse le champ libre à celles et ceux qui ne sortent du déni que pour cultiver l’hystérisation. Car la façon la plus fréquente d’aborder la question manifeste hélas – on le constate à l’évidence de plus en plus en périodes électorales – outre une indéniable lâcheté politique, une xénophobie endémique quoique furtive, une peur, voire un racisme implicite qui ne demande qu’à se désinhiber. C’est bien ce dont témoignent les lamentables exhibitions de quelques abjects trublions cherchant à rassembler les foules et prescrivant désormais leurs programmes à des partis autrefois respectables. Tout ceci constituant une menace réelle pour la démocratie et les valeurs fondatrices de l’Europe en particulier.

Il faudrait donc enfin réfléchir aux raisons de nos incohérences et de nos ambivalences à propos de la question des migrations.

À l’image de la croissance démographique, dont le caractère dramatique fait lui aussi l’objet d’un déni largement partagé et dont les conséquences désastreuses sont loin de mobiliser les foules parce qu’une réflexion sur le sujet nécessiterait une remise en question de quelques uns des réflexes et désirs enracinés dans nos affects les plus fondamentaux, la question migratoire semble éveiller chez nous quelque chose qui relève avant tout du « tripal » le plus profond et perturbe, voire empêche toute approche raisonnable.

Il serait difficile de le nier.

Avant toute perception des découvertes et richesses possibles qui accompagnent tout échange, la personne migrante est perçue comme l’autre, l’inconnu, celle ou celui qui nous bouscule dans notre zone de confort et suscite le malaise du fait de sa différence, de langue, de couleur de peau, de culture, de religion.

Malaise qui, on le sait, on le constate tous les jours, lorsqu’il ne suscite pas le déni, peut aller jusqu’à la peur, au rejet.

Ressentis ô combien récupérés et exploités par celles et ceux qui font leur profit de la désinhibition de nos pulsions les plus obscures.

Car l’accueil d’une diversité humaine bien réelle et concrète dans notre quotidien exige beaucoup plus que la défense désormais quasi unanime d’une biodiversité souvent abstraite ou se limitant aux images débonnaires des oiseaux de nos jardins ou autres documentaires animaliers.

Pour répondre à une telle exigence, il serait donc capital et urgent de promouvoir enfin une approche rigoureuse, positive et dédramatisée de la question migratoire.

Tout comme, si nous ne nous efforçons pas de les maîtriser, nous devrons subir de façon catastrophique le changement climatique et ses conséquences environnementales, les problèmes liés à l’inéluctable raréfaction des énergies fossiles ou ceux imposés par une croissance démographique non régulée, les bouleversements liés à des phénomènes migratoires qui n’ont jamais pu être empêchés dans l’Histoire de l’humanité par quelques murs ou barbelés que ce soit doivent être envisagés avec lucidité, rigueur et détermination si nous voulons éviter les graves troubles qu’ils peuvent susciter.

Parmi d’autres approches développées en particulier par des associations (voir par exemple le remarquable Manifeste de France Terre d’Asile), ce texte de Filippo Grandi, haut-commissaire des Nations unies pour les réfugiés, pourrait aller dans le sens de cette indispensable dédramatisation d’un phénomène que nous nous devons de réguler avec le plus d’intelligence et d’humanité possible en vue de le transformer en chance aussi bien pour les accueillis que pour les accueillants.

Il importe d’insister en premier lieu sur le caractère inconditionnel du droit d’asile, caractère dangereusement remis en question par les rodomontades des va-t-en-guerre mentionnés plus haut :

Des courants politiques poussent pour restreindre l’espace d’asile en prenant comme justification ce qui se déroule aujourd’hui à la frontière polonaise. Cette érosion et la restriction de l’accès à des personnes réellement en demande de protection internationale sont très inquiétantes et contraires aux valeurs proclamées par l’Union. Cela peut avoir un énorme retentissement dans le monde, où beaucoup de pays, nettement moins riches, sont, bien davantage que nous, frappés par l’afflux de réfugiés. Cela pourrait donc influer fortement sur la pratique du droit d’asile un peu partout (art. cité).

Même si le secours et l’assistance sont dus sans conditions aux migrants en danger, ce droit d’asile dont doivent bénéficier de façon inconditionnelle toutes les personnes persécutées et menacées doit être nécessairement distingué de la situation des migrants économiques qui ne peut, elle, relever de l’inconditionnalité. Ceci contre un « bisounoursisme » des bonnes intentions qui, en étendant cette inconditionnalité à tout type d’accueil, risque de diluer et de perdre le caractère spécifique, indispensable et urgent de l’asile, et susciter incompréhensions et tensions dans les pays d’accueil.

La migration économique elle-même devant être réglementée et répartie en fonction des possibilités réelles rigoureusement évaluées des pays riches,

  • (le fait que 97% des français et plus largement des habitants des nations privilégiées appartiennent aux 30% les plus riches du monde ne devrait-il pas nous inciter, nous et nos semblables, à un peu moins de cécité quant à l’urgence d’un développement économique plus solidaire en ce qui concerne la répartition des richesses et le cas échéant du travail ?)

 et non des fantasmes populistes propagés par des théories xénophobes ou racistes (« grand remplacement », « parasitisme » etc.), tout en évitant de favoriser un « néo-colonialisme migratoire » privant les pays de départ de ressources humaines indispensables à leur propre développement politique, culturel autant qu’économique.

Un véritable débat de fond sur la migration est-il encore possible aujourd’hui ?

La politisation et la stigmatisation l’ont rendu toxique. On n’admet plus que la migration est nécessaire, pour différentes raisons. La migration économique doit être réglementée, et plus elle sera gérée, plus la migration irrégulière se réduira. Cette bonne gestion ferait aussi que le canal de l’asile ne serait plus le seul que des gens voulant migrer pourraient utiliser. Il doit être préservé pour les personnes qui fuient des guerres et des discriminations. Enfin, n’oublions pas la question du changement climatique qui peut, si elle n’est pas résolue, créer de véritables « bombes migratoires » (art. cité).

Face aux insuffisances manifestes de nos politiques migratoires, écoutons encore les recommandations pertinentes de Pascal Brice, Daniel Cohn-Bendit et Romain Goupil :

Il est temps que l’Union et ses États membres se dotent d’une politique migratoire et d’asile conforme aux valeurs et aux nécessités de l’accueil et qui nous mette à l’abri des chantages.

Il est temps de cesser de reculer devant l’inacceptable. L’accueil des personnes étrangères sur le continent européen est une double réalité, une double nécessité, du point de vue du respect du droit d’asile comme de celui des besoins de nos économies. Il doit se faire dans la maîtrise pour prendre pleinement en compte les inquiétudes sociales et culturelles qui taraudent l’Europe.Il passe par un contrôle des frontières extérieures de l’Union, ne serait-ce que pour se prémunir contre la menace terroriste extérieure.

[une fois encore contre le  « bisounoursisme » d’un accueil inconditionnel de tous…]

Cela suppose de la part de l’Union et des États membres une politique migratoire et d’asile fondée sur un accueil digne, organisé et maîtrisé et la fin de politiques dissuasives qui ne dissuadent de rien et entretiennent le désordre, de Moria, en Grèce, jusqu’à Briançon (Hautes-Alpes) et Calais (Pas-de-Calais). Cela passe également par une politique d’intégration active pour l’apprentissage des langues européennes, la formation professionnelle, l’emploi, le logement, la connaissance et le partage des valeurs fondamentales de la démocratie.

C’est ainsi que nous aurons répondu à l’urgence de la survie d’hommes, de femmes et d’enfants à nos frontières, et reconquis notre liberté de décision en tant qu’Européens, en tournant enfin le dos aux peurs organisées par les despotes et les semeurs de haine.

En se souvenant que jamais dans l’Histoire les peurs et les haines, les barricades ni aucun moyen violent n’ont été capables d’arrêter le mouvement inéluctable des migrations, et qu’il importe donc à un État de Droit de traiter le problème dans la justice, la décence et l’humanité, pour le bien de tous.

*

*

Ajout du 01/12:

Quelques extraits d’une tribune aussi nécessaire que courageuse:

https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/12/01/ce-sont-bien-les-etats-qui-tuent-des-migrants-aux-frontieres-de-l-europe_6104242_3232.html

Dans les heures qui ont suivi le repêchage de plusieurs corps sans vie au large de Calais, on a assisté à un véritable déferlement de déclarations émanant d’élus et de représentants d’institutions publiques, se défaussant de toute responsabilité dans les conséquences dramatiques d’une politique migratoire meurtrière, qu’ils ont pourtant choisie et rendent opérationnelle tous les jours. A les entendre, les « passeurs » seraient les seuls et uniques criminels dans cette « tragédie humaine », épaulés, selon certains, par les associations non mandatées par l’Etat, qui auraient « du sang sur les mains », selon les propos tenus par Pierre-Henri Dumont, député [LR]du Pas-de-Calais, sur Franceinfo, le soir du drame. Ce retournement des responsabilités est odieux et inacceptable.

Rhétorique éculée

Le dédouanement des politiques en France et au Royaume-Uni fait tristement écho à la situation dramatique dans le canal de Sicile, où, depuis maintenant plus de vingt ans, des bateaux chavirent et des exilés se noient dans l’indifférence. Il fait écho aussi au traitement de la situation en cours à la frontière entre la Biélorussie et la Pologne, où quelques milliers de migrants sont pris au piège entre les forces armées biélorusses et polonaises, poussés en avant par les premières et repoussés par les secondes. N’y voir que le machiavélisme de la Biélorussie épaulée par la Russie, c’est occulter la responsabilité de l’Union européenne (UE) dans ce refus obstiné d’accueillir celles et ceux qui fuient leur détresse.

C’est bien avec l’assentiment de tous les Etats membres que les gardes-frontières polonais repoussent à coups de grenades lacrymogènes et de lances à incendie des familles afghanes, syriennes et d’autres nationalités, dont la vie est chaque jour mise en danger dans des forêts marécageuses, par des températures glaciales. Ce sont bien les Etats qui tuent aux frontières européennes.

(…)

Face à ces drames, il est urgent que l’UE et les Etats européens, y compris le Royaume-Uni, reconnaissent leurs responsabilités et changent radicalement de cap : il n’est pour nous ni concevable ni acceptable que les institutions poursuivent dans leur entêtement à traiter les personnes migrantes comme des criminels, pour ensuite regretter hypocritement les morts que les mesures sécuritaires contribuent à produire.

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Ajout du 14/12:

Une réflexion pertinente à propos du caractère inadéquat de l’utilisation du terme « crise » pour qualifier ce qu’on a laissé devenir une routine.

https://theconversation.com/debat-peut-on-en-finir-avec-la-crise-des-migrants-dans-les-medias-172976

Ce que je constate surtout, c’est que les interactions entre médias et « spécialistes » sont pernicieuses car elles renforcent paradoxalement le climat de « crise » qui caractérise la perception des migrations.

En ce qui me concerne, j’expliquerais volontiers qu’un naufrage comme celui de Calais ne relève pas d’une « crise », mais d’une forme de routine – une routine certes tragique et inacceptable, mais une routine quand même. Cette routine est la conséquence directe de la manière dont les États gouvernent les migrations, et il ne faut donc pas s’en étonner. C’est là le travail des universitaires (et des sciences sociales) : prendre du recul par rapport à l’actualité brûlante, mettre l’événement en perspective, rappeler des précédents historiques, etc.

Mais comment exposer de tels arguments si, précisément, on ne parle des migrations qu’à l’occasion de naufrages ? En matière de communication, la forme prend souvent le pas sur le fond. Et naturellement, plus on évoque les migrations sous l’angle d’une crise, plus les responsables politiques seront fondés à ne présenter les naufrages que comme des événements imprévus et tragiques, et à les traiter à grands coups de réunions d’urgence et de mesures ad hoc – perpétuant ainsi un cycle de crise et d’urgence qui dure depuis près de trente ans.

On objectera que les lamentations sur les biais médiatiques sont aussi anciennes que les médias eux-mêmes, et que face à l’urgence il faut se lancer dans l’arène sans hésitation ni cynisme, et avec toute l’indignation qui sied aux circonstances. Éternel débat, auquel il n’existe probablement aucune réponse satisfaisante. Mais tout de même, comment se fait-il qu’en 2021, alors que la barre des 20 000 décès de migrants en Méditerranée a été franchie depuis 2020 déjà, on continue à solliciter en urgence des « spécialistes » à chaque naufrage, pour qu’ils interviennent le soir même et commentent un événement qui, hélas, n’en est pas un ?

Pandémies, dérèglements climatiques, transitions énergétiques, « libertés individuelles »… Vers la fin du mirage de « l’effet cliquet ».

« Encore à jouer les oiseaux de mauvais augure ! », dirait une fois de plus Stultitia.

Ce n’est certes pas de gaîté de cœur, mais il faut bien avouer qu’il y a de quoi…

Cela fait tout de même un certain temps que je m’étonne … d’un étonnement largement partagé.

En quoi devrait-il être étonnant, en effet, qu’une pandémie s’éternise en prenant des formes nouvelles qui mettent à mal nos capacités sanitaires ?

On le sait depuis longtemps, un poulailler ou un clapier surpeuplé, tout comme les élevages intensifs, constituent le milieu idéal pour la transmission de maladies de toutes sortes.

Or notre humanité n’arrête pas d’entasser les individus dans ce clapier grouillant que devient notre pauvre Terre. En vertu de quel miracle devrait-elle échapper à cette logique que connaît tout éleveur, contraint de recourir de plus en plus à une permanente médicalisation de son cheptel, faute de pouvoir ou de vouloir adopter des méthodes d’élevage plus extensives qui supposent plus de place pour moins d’animaux ?

Mais peut-être la fréquentation de l’ENA ainsi que la perte de contact avec notre Terre nourricière empêchent-elles de percevoir des vérités aussi simples et évidentes ?

Certains pourtant s’efforcent de rappeler de telles évidence, ainsi que leurs conséquences inévitables sur ce que d’aucuns nomment la « restriction des libertés individuelles » :

« Il est probable que nous ayons à faire face à d’autres restrictions dans l’avenir. Pas parce que cela crée un précédent car les mesures liées aux pandémies sont réversibles. Mais parce que les situations qui créent les conditions de propagation des virus sont amenées à se reproduire », déclare par exemple François Saint-Bonnet, professeur en histoire du droit à Paris 2.

Rapidité des communications tous azimuts, fonte du permafrost, déforestations en Afrique ou en Amazonie qui vont incessamment libérer, comme le souligne par exemple le grand photographe Sebastião Salgado (vers 7mn) quantité de virus encore inconnus, tout cela indique que des mesures qui nous paraissent encore « d’exception » ont de fortes chances de constituer la règle de notre quotidien dès les années à venir.

Mesures d’exception qui ne seront pas seulement dictées par les pandémies, mais aussi, et simultanément, par les divers cataclysmes – incendies géants, inondations massives, etc. – provoqués par cette « surexploitation de la Terre » régulièrement dénoncée, hélas sans grand effet, par des milliers de scientifiques de premier plan.

Les « signes vitaux » de la planète s’affaiblissent face à la surexploitation générée par l’économie mondiale, ont mis en garde des scientifiques de premier plan, mercredi 28 juillet. Auteurs d’une étude publiée dans la revue BioScience, ils s’inquiètent de l’imminence possible de certains « points de rupture » climatiques.

Ces chercheurs font partie d’un groupe de plus de 14 000 scientifiques ayant plaidé pour la déclaration d’une urgence climatique mondiale. Ils estiment que les gouvernements ont, de manière systématique, échoué à s’attaquer aux causes du changement climatique : « la surexploitation de la Terre ». Depuis une évaluation précédente en 2019, ils soulignent la « hausse sans précédent » des catastrophes climatiques, des inondations aux canicules, en passant par les cyclones et les incendies.

(…)

Avec plus de quatre milliards d’animaux, notamment vaches et moutons, la masse du bétail dépasse, désormais, celle des humains et des animaux sauvages combinés, selon l’étude. « Nous devons réagir face aux preuves qui montrent que nous allons vers des points de rupture climatiques, en prenant des mesures urgentes pour décarboner l’économie et en commençant à restaurer la nature plutôt que la détruire », a déclaré l’un des auteurs, Tim Lenton, de l’université britannique d’Exeter.

La menace de l’irréversibilité

Les auteurs estiment qu’il existe, en effet, « de plus en plus de preuves que nous approchons, voire avons déjà dépassé » certains des points de bascule qui pourraient entraîner le système climatique vers un changement dramatique et irrémédiable. Cela inclut la fonte des calottes glaciaires du Groenland et de l’Antarctique, qui pourrait être irréversible à l’échelle de plusieurs siècles, même si les émissions de CO2 étaient réduites. Pour les récifs coralliens, menacés notamment par le réchauffement, et dont dépendent un demi-milliard de personnes, l’atteinte d’un point de non-retour est également possible.

Les auteurs réclament des actions rapides et radicales dans plusieurs domaines : éliminer les énergies fossiles, réduire la pollution, restaurer les écosystèmes, opter pour des régimes alimentaires basés sur les plantes, s’éloigner du modèle de croissance actuel et stabiliser la population mondiale.

Stabilisation – mieux, décroissance – de la population mondiale sur laquelle je revenais dans mes derniers posts, en réponse à la permanence du déni…

Tout cela nous montre, s’il en était encore besoin, que l’humanité a mangé son pain blanc et que nous sommes au pied du mur.

Que les modélisations de Meadows qui étaient, dans les années 1970, de l’ordre de la prévision, sont désormais, incontestablement, de l’ordre des faits.

Là encore, on ne peut que s’étonner de l’étonnement que peuvent susciter chez certains de tels constats, et des incantations réitérées à un « retour de la croissance » voué à être désormais indéfiniment différé, du simple fait des capacités physiques d’une Terre qui ne peut fournir plus de ressources – en énergie, en matières premières, etc.- qu’elle n’en a, et du fait des phénomènes climatiques – sécheresses, inondations, incendies, etc.- appelés à peser de plus en plus lourd sur les économies tout comme pèsera l’inéluctable succession des pandémies.

Dettes abyssales, crises financières plus que probables, il n’empêche : le « retour de la croissance » est guetté du haut de leurs tours d’ivoire par les économistes : « Sœur Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? ».

Car depuis deux siècles l’humanité a vécu dans la croyance, en Occident du moins, qu’un accroissement permanent de nos possibles était garanti de façon magique par un « effet cliquet » rendant impossible tout retour en arrière.

Que la possibilité d’augmenter sans cesse notre consommation d’énergie, de se déplacer où l’on veut, quand on veut, en voiture, en avion, de circuler aux quatre coins du monde sans précautions particulières, d’accroître indéfiniment notre niveau de vie, de richesse, de santé, notre durée moyenne de vie, constituaient des acquis incontestables, érigés au rang de « droits » sur lesquels il était impossible de revenir.

Que tout cela faisait partie d’une sorte de dynamique inéluctable, un sens millénariste de l’histoire, voire une théologie laïque qu’il s’avérait sacrilège de remettre en question.

Et beaucoup ne sont toujours pas sortis de ce genre de vision, comme le prouvent encore une résistance forcenée du déni, ainsi que les promesses délirantes d’un transhumanisme des lendemains qui chantent – pour ceux du moins qui en auraient encore les moyens-.

En dépit du nombre croissant, fort heureusement, de ceux qui se rendent compte, comme le chantait Alain Souchon, qu’on commence sérieusement « à voir le vide à travers les planches ».

Or, si ce n’est pour un libertarianisme à courte vue, la Liberté ne se réduit pas à l’infinie poursuite de tous les possibles suscités par nos fantasmes infantiles de toute puissance.

Nombre de nos « acquis » ou de nos « libertés » prétendument intangibles relèvent en fait d’agréments qu’a permis un certain développement économique, mais qui n’ont aucun caractère essentiel, encore moins pérenne.

Et il serait bien illusoire de croire que ces « acquis », ces « libertés », ces « droits » pourraient eux aussi bénéficier de « l’effet cliquet » abusivement attaché aux autres aspects de la soi-disant « croissance ».

N’en déplaise aux libertariens de toute sorte, ce genre de croyance est déjà, et sera de plus en plus, battue en brèche par le principe de réalité qui accompagnera nécessairement l’évolution de nos conditions d’existence.

Fort heureusement, le plaisir grisant de rouler à la vitesse qu’on veut sur les réseaux routiers publics après un repas bien arrosé a bien dû céder devant le nombre de morts dont cette « liberté » était la cause. En dépit des contestations récurrentes (rien de nouveau sous le soleil…) des défenseurs de la « liberté de vitesse », la limitation de ce genre de « liberté » – limitation qui, rappelons-le, a divisé par six le nombre de victimes de la route – est désormais majoritairement acceptée.

Cela devrait nous faire prendre conscience qu’il existe une dimension bien plus essentielle de ce que nous nommons « liberté », et qui en appelle à une compréhension moins superficielle.

Si, comme le dit Paul Ricoeur que j’ai souvent cité sur ce blog, « on entre en éthique quand, à l’affirmation par soi de sa liberté, on ajoute l’affirmation de la volonté que la liberté de l’autre soit », alors la Liberté s’inscrit dans la dimension d’une solidarité collective nécessairement médiatisée par la Loi.

Car si « l’impulsion du seul appétit est esclavage », « l’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite –[collectivement]-est liberté », nous dit encore Rousseau.

Les événements actuels, et ceux à venir, vont désormais nous obliger quotidiennement à mieux distinguer ce qui appartient aux seuls « appétits » et conforts individualistes dont nous sommes bien souvent les esclaves, de ce qui relève d’un Bien Commun que le Politique se doit de préserver afin que chacun puisse jouir de la Liberté authentique qui lui revient de droit.

Travail de discernement et de vigilance, autant en ce qui concerne les abus possibles du politique que ceux qui émanent des caprices des citoyens en ce qui concerne la distinction entre de futiles « libertés d’agrément » et la Liberté en tant que telle.

Et dans un monde dont « l’ordre » se révèle de plus en plus éloigné de ce que voudraient lui imposer nos caprices et nos fantasmes prétentieux, il devient urgent de renoncer à nos ambitions prométhéennes de croissances infinies pour revenir à l’antique sagesse stoïcienne dont témoignait le vieux Descartes lorsqu’il conseillait de « changer nos désirs plutôt que l’ordre du monde ».

Ou peut-être faudrait-il parler d’une urgente conversion de ces désirs vers la poursuite d’objectifs plus en accord avec ce qui constitue la dignité de notre humanité.

Le temps est sans doute révolu des rêves de toute puissance et de triomphe d’un bien être purement individualiste par une « levée des inhibitions » quelque peu adolescente.

Car c’est bien la survie collective d’une humanité digne de ce nom qui est en jeu.

Et notre époque exige un engagement adulte de notre Liberté, au-delà des revendications puériles d’un simple confort désormais obsolète et d’un certain nombre de facilités accessoires dont les circonstances exigent d’ores et déjà d’accepter, qu’on le veuille ou non, la disparition.

Même lorsque la démagogie de politiques irresponsables continue à entretenir le mirage funeste de « l’effet cliquet ».

*

Ajout du 28/08:

Bien évidemment, le dernier rapport du GIEC ne fait que confirmer les propos qui précèdent.

https://www.lemonde.fr/planete/article/2021/08/09/la-crise-climatique-s-aggrave-partout-a-des-niveaux-sans-precedent-alerte-le-giec_6090961_3244.html

Ainsi que cet article qui pose bien la question de la nécessaire distinction entre l’affirmation du « principe » et la confrontation à la réalité lorsqu’il s’agit de liberté :

https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/08/26/covid-19-sur-la-question-des-libertes-nous-confondons-le-principe-et-la-realite_6092363_3232.html

Encore et encore sur la démographie. Et sur la mauvaise foi que semblent affectionner ceux qui font pourtant profession de cultiver la bonne.

« Mais tu passes ton temps à te répéter », me dit Stultitia, « tu as déjà tant de fois parlé de démographie ».

Soit.

Mais le déni se répète lui aussi. Et c’est bien là le problème : il faut donc se répéter pour tenter de lutter contre la répétition du déni.

J’avais en effet déjà relevé quelques incohérences de Gaël Giraud, en dépit de l’intérêt que je peux porter à nombre de ses idées, en matière économique en particulier.

Et voilà que je me sens obligé de revenir sur des affirmations concernant la démographie qu’il réitère lors du « 28 Minutes » d’Arte du 23 de ce mois (Vers 9mn 18).

À la question d’Élisabeth Quin : « Est-ce que la notion de décroissance démographique est quelque chose qui est tabou pour vous », Gaël Giraud répond :

« Ma réponse à ceci, c’est ‘’Ne nous voilons pas la face’’. J’entends dans les salons parisiens des amis qui me disent : ‘’J’arrêterai de rouler en SUV le jour où les femmes maliennes arrêteront d’avoir six enfants’’. La réponse à ceci c’est premièrement : ce n’est pas les femmes maliennes qui sont responsables des émissions de co2 sur la planète ».

Certes. C’est bien là ce que se tuent à dire tous les partisans de la décroissance démographique, comme les 15 364 scientifiques de 184 pays, signataires de l’appel du 13 novembre 2017 de la revue « BioScience », suivis des 11 000 de 153 pays, dont 1500 français, le 05 novembre 2019, tous parfaitement au courant que l’empreinte écologique en hectares globaux (hag) d’un habitant des États-Unis est plus de 11 fois supérieure à celle d’un habitant du Burundi, et que si tous les humains consommaient comme cet Américain, il faudrait disposer de 4,97 planètes, ou de 2,79 planètes s’ils consommaient tous comme un français.

Ce genre de documentation est désormais connu de tous, et la responsabilité des nations occidentales dans le réchauffement climatique est effectivement écrasante.

En plus d’une radicale cure d’austérité en vue de réduire leur consommation, c’est donc logiquement aux occidentaux qu’il appartient d’abord de maîtriser leur démographie.

Ce n’est pourtant pas, on l’a vu,  ce que prône le pape, complice et grand inspirateur des thèses du père Giraud, lorsqu’il incite les italiens (dont l’empreinte écologique est proche de celle des français et plus ou moins conforme à la moyenne européenne et sa consommation de près de 3 planètes donc…) à une « explosion des naissances » en vue d’assurer la reprise économique.

Bien sûr, la femme malienne et ses enfants dont parle Gaël Giraud ne sont en rien responsables d’une telle surconsommation dont le pape se fait implicitement l’avocat en encourageant la natalité italienne.

Mais comment donc un pape et un père jésuite peuvent-ils être aveugles au point de ne pas se rendre compte que les plus de deux milliards d’africains seront en 2050 plus proches, du fait d’une croissance économique inéluctable, de l’empreinte écologique de la Chine, qui consomme plus de deux planètes, que de celle du Burundi actuel ?

On le sait, la Chine, qui est passée d’une empreinte écologique de type Burundi à l’époque de Mao à celle que nous lui connaissons aujourd’hui, met tout en œuvre pour que le continent Africain connaisse une croissance du même type, et l’augmentation de sa population de consommateurs fera à l’évidence l’affaire de ses marchés, comme de ceux des nations qui lui disputent la place.

Nos ecclésiastiques sont-ils donc naïfs au point de penser que, seuls dans notre monde de l’hyperconsommation, le milliard d’africains supplémentaire dans un horizon proche, assailli de tous côtés par les incitations à la sainte « croissance », parviendra à maintenir cette vie austère et frugale ne consommant qu’une seule planète qui devrait être notre modèle à tous ?

Mauvaise foi ?

Peut-être faut-il le reconnaître, car une « foi » ne peut être estimée « bonne » du seul fait qu’elle obéit à l’autorité de papes ou d’une tradition qui prône continûment l’adhésion à des thèses démographiques hautement discutables dans notre contexte écologique actuel.

Dans ce contexte, la parole juste et de simple bon sens est bien plutôt celle d’un Kako Nubukpo qui affirme dans son livre L’urgence africaine. Changeons de modèle de croissance, Odile Jacob, Paris, 2019, que « l’Afrique doit passer d’une démographie subie à une démographie choisie » ; « qu’il ne peut y avoir d’émergence sans maîtrise démographique ».

Est-ce à dire, contrairement à ce que prétend M. Giraud dans son troisième point (« la démographie ne se commande pas d’en haut » – je reviendrai sur le deuxième point pour finir -), qu’il est possible d’agir sur la croissance de la population et de la maîtriser ?

La réponse doit être affirmative.

Car à l’opposé de la croissance économique dont la dynamique, à l’origine des troubles écologiques que nous expérimentons de nos jours, ne s’est jamais radicalement inversée depuis les débuts de l’ère industrielle (à part sur de courts laps de temps – crises, guerres, etc.), le taux de fécondité a connu, lui, depuis deux siècle déjà un déclin significatif, constant sur le long terme, en Occident du moins.

Voir par exemple, parmi d’innombrables études allant dans le même sens : Anne Salles, Le contrôle des naissances en Europe du XIXe au XXIe siècle, Encyclopédie d’histoire numérique de l’Europe.

Alors que domine jusqu’au xviiie siècle en Europe l’idée qu’il faut accepter stoïquement toute grossesse, le contrôle des naissances se généralise à partir du xixe siècle et devient progressivement une pratique répandue, en dépit de l’opposition de l’Église et des responsables politiques. Celui-ci apparaît en effet comme un moyen d’ascension sociale, puis, à partir des années 1960, de manière croissante, comme un instrument de liberté. Les politiques, après avoir longtemps condamné cette évolution, finissent par s’y adapter, y contribuant par la libéralisation de la contraception.

En France, le taux de natalité passe, de 1900 à 2020, de 22,7 enfants pour 1000 femmes à 10,7, le taux de fécondité passant dans la même période de 2,80 à 1,80, etc. etc.

La baisse de la natalité résulte de divers facteurs (développement, progrès dans l’éducation des femmes en particulier, information sur les moyens contraceptifs féminins et masculins…) contribuant à un changement des mentalités qui s’émancipent de l’emprise d’habitudes liées le plus souvent à des idéologies traditionnelles, religieuses en particulier.

Dans ce genre de changements, le rôle du politique peut être déterminant, comme le montre aussi par exemple la lutte contre l’excision qui, partie de prises de conscience et de revendications de la base, a été relayée en de nombreux pays par des décisions politiques fortes, en dépit des résistances ancrées dans les traditions et les cultures.

Il n’y a donc aucune raison pour que la question démographique échappe à tout contrôle possible « d’en haut », comme M. Giraud essaye de nous le faire croire, de façon d’ailleurs tout à fait paradoxale quand on constate les efforts acharnés du pape, son mentor, lorsqu’il cherche lui-même à « commander d’en haut » « l’explosion démographique » dont il rêve et à laquelle il incite les italiens.

L’attitude du politique et des instances – traditionnelles, religieuses, etc. – qui influent sur l’opinion peut donc jouer un rôle essentiel dans les orientations démographiques.

Laisser penser que ces dernières pourraient y échapper revient à consacrer le statu quo, en l’occurrence la dérive qu’on veut nous faire croire inéluctable vers un monde à 10 milliards d’habitants dans un futur proche.

Dérive qui, outre qu’elle sert les intérêts idéologiques bien ambigus de religions incapables de mettre en question un dogmatisme nataliste anachronique et d’ores et déjà funeste, fait le jeu d’économies cultivant le mythe de la croissance.

Car si la Chine en particulier renonce à une limitation des naissances, ce n’est pas à cause de l’impossibilité de celle-ci – on verra plus bas qu’elle peut avoir une efficacité tout-à-fait avérée lorsqu’elle est appliquée de façon intelligente – mais avant tout pour des raisons économiques, pour fournir la main d’œuvre nécessaire au maintien d’une croissance qui assure son statut d’usine du monde ainsi que sa position dominante dans la géopolitique de l’Extrême Orient et du monde. Nécessités qui exigent une puissance démographique forte et une augmentation du nombre des consommateurs qu’elle veut séduire.

Mais rien n’empêche des politiques alternatives de décroissance démographique d’être opérantes et rapides, comme en témoigne l’expérience de l’Iran, hélas abandonnée elle aussi pour des raisons de domination géopolitique, en dépit de son urgence écologique.

Je reprends ici avec de minimes remaniements un de mes commentaires suite à un article d’Anne-Bénédicte Hoffner :

***

Marie Ladier-Fouladi souligne que l’Iran a connu « l’une des transitions démographiques les plus rapides de l’histoire ». La fécondité y est passée de 6,4 enfants par femme en 1986 à 2 en 2003, soit une baisse de près de 70 % en l’espace de dix-sept ans, « un résultat que la France a mis cent cinquante ans à obtenir ».

Contrairement aux exemples de la Chine et de l’Inde, cette transition s’est opérée en Iran de façon uniquement incitative et non coercitive, y compris en ce qui concerne l’incitation recommandée à l’enfant unique, qui a largement contribué au résultat, en plus d’autres moyens parmi lesquels la gratuité de la contraception féminine comme masculine, la stérilisation volontaire après le premier enfant, des mesures fiscales appropriées et bien évidemment l’éducation et le travail des femmes.

Ajoutons que la conscience des effets catastrophiques de la surpopulation sur un pays d’ores et déjà en stress hydrique et en risque alimentaire y était pour beaucoup avant que M. Ahmadinejad ne mette fin à l’expérience pour cause de compétition démographique insensée avec ses concurrents moyen-orientaux.

Mais cette expérience apporte encore d’importants enseignements.

D’abord qu’il est donc effectivement possible d’influer sur les comportements avec efficacité et rapidité, sans pour autant mettre en œuvre des mesures autoritaires. Ceci pourrait constituer un exemple pour le reste du monde, à condition que la politique et les croyances suivent.

Puis qu’il est sans doute plus rapide, efficace et facile de réduire la population que de prêcher de façon platonique la sobriété et la frugalité, même si cela reste bien sûr indispensable. Une réduction du niveau de vie et de consommation ne s’est jamais produite au cours de l’histoire de l’humanité que sous la contrainte de guerres ou de crises majeures, alors que nous avons eu en Iran l’exemple d’une décroissance démographique réelle, volontaire et non violente.

Rappelons qu’une politique généralisée de l’enfant unique pourrait ramener à la fin du siècle la population mondiale à 1,6 milliards d’habitants. Même si le chiffre reste théorique, on est en droit de penser qu’y tendre serait l’un des moyens les plus réalistes de réduire autant que possible les catastrophes qui nous menacent. Bien entendu, l’affaire n’irait pas sans crises, mais on peut raisonnablement concevoir qu’elles seraient sans commune mesure avec celles qui attendent 10 milliards de personnes dans le monde surchauffé et assoiffé que nous avons préparé, à l’énergie raréfiée et aux matières premières drastiquement réduites.

***

Ce n’est donc que pour des raisons idéologiques, économiques ou géopolitiques, que la thèse de l’impossibilité d’une alternative à la croissance démographique que connaît une partie du monde nous est complaisamment présentée comme une fatalité.

Et il est grand temps de dénoncer clairement le discours infondé de ceux qui en font un mantra inlassablement répété dans le but, conscient ou inconscient, de faire valoir leurs propres intérêts, en contradiction de plus en plus flagrante avec ceux de la planète et de ses habitants présents et à venir.

Reste le deuxième argument de M. Giraud, autre mantra psalmodié dans l’intention de susciter la terreur devant la perspective d’une « planète qui n’est composée que de vieux ».

Outre la fausseté de l’argument – car une politique de l’enfant unique, si elle accroîtra effectivement dans un premier temps la proportion des personnes âgées dans les populations, amènera à plus long terme à un nouvel équilibre entre jeunes et vieux, simplement avec une population réduite – de telles affirmations condamnent toutes les transitions possibles, en réduisant tout discours en particulier écologiste à une simple incantation bienpensante, si tant est que sa mise en œuvre suppose quelques inconvénients et renoncements : « on veut bien être écolos, mais avec la 5G, Netflix, la croissance du pouvoir d’achat et une planète de jeunes ».

Le beurre et l’argent du beurre, pour ne pas changer.

Il faut pourtant se résoudre à admettre que toute transition, qu’elle soit écologique, économique ou démographique, comportera nécessairement des difficultés, dont il ne faut pas minimiser l’ampleur, avant que nos petits enfants ou arrières petits-enfants retrouvent des conditions de vie plus équilibrées.

Prétendre restaurer notre situation sans avoir à affronter ces difficultés considérables est faire preuve de démagogie et d’irresponsabilité.

À cela, je ne vois qu’une réponse possible, que j’ai déjà plusieurs fois évoquée.

Celle que donne Herman Daly en 2005 dans la revue Scientific American :

Le basculement vers l’économie durable, et il en va bien sûr de même de la démographie durable, « impliquerait un énorme changement d’état d’esprit, sur le plan intellectuel comme sur le plan affectif, de la part des économistes, des décideurs politiques et des électeurs. On pourrait même être tenté d’affirmer qu’un tel projet est irréalisable. Mais l’alternative à l’économie durable –l’économie indéfiniment croissante [ou une croissance démographique exigeant plusieurs planètes Terre pour la supporter]– est une impossibilité biophysique. Si je devais choisir entre m’attaquer à une impossibilité politique et m’attaquer à une impossibilité biophysique, je jugerais la seconde comme la plus impossible des deux et tenterais ma chance avec la première » (Cité par A. Weisman, Compte à rebours. Jusqu’où pourrons-nous être trop nombreux sur terre, Flammarion, Paris 2014, p. 302).

L’humanité a l’expérience toute proche d’une Terre à deux milliards d’habitants. C’était celle des années 1950 et d’un début du XXème siècle qui a produit sa dose d’immenses génies et de réussites scientifiques comme culturelles considérables, sans encore mettre en danger notre environnement de façon irrémédiable. Pourquoi devrions-nous donc craindre de revenir, avec nos connaissances actuelles, à un cadre de vie de ce genre ?

Ce que nous n’avons pas, par contre, c’est l’expérience d’une planète obligée de supporter pendant les siècles à venir une population de 10 milliards d’habitants – car sans politiques démographiques fortes le pic ne va pas s’effondrer du jour au lendemain – dans des conditions environnementales dont nous connaissons désormais le caractère d’ores et déjà catastrophique qui a toutes les chances de devenir sans cesse plus générateur de fléaux divers, de violences et de guerres (le dernier rapport du GIEC est là-dessus sans équivoques).

Où donc se situe la voie – et la voix – de la raison ?

L’énorme changement d’état d’esprit auquel Herman Daly fait allusion n’est-il pas la condition sine qua non de notre survie ?

On attend les projets politiques susceptibles de le promouvoir et de le mettre en œuvre.

Je suis donc une fois de plus choqué de constater combien cette voie, et cette voix, sont occultées par des argumentations dont la rationalité abdique lâchement devant les diktats suicidaires de l’idéologie, de l’économie, et le fantasme infantile de croissances non maîtrisées.

Brève missive à l’intention des enfants que je n’ai pas eus. Et que certains papes gagneraient à écouter Léo Ferré.

Encore une information qui révèle l’une de ces incohérences que se plait à épingler Stultitia :

« Vent de fronde chez les salariés laïcs du Vatican »

Et qui me fait penser, une fois de plus, à l’inoubliable « Monsieur Tout Blanc » de Léo Ferré.

Monsieur Tout-Blanc

Vous enseignez la charité

Bien ordonnée

Dans vos châteaux en Italie

Monsieur Tout-Blanc

La charité

C’est très gentil

Mais qu’est-ce que c’est ?

Expliquez-moi

Pendant c’ temps-là moi j’ vis à Aubervilliers

C’est un p’tit coin perdu au bout d’ la misère

Où l’on a pas tell’ment d’ questions à s’ poser

Pour briffer faut bosser, mon p’tit père

(…)

Monsieur Tout-Blanc

Si j’enseignais la charité

Bien ordonnée

Dans mes châteaux d’Aubervilliers

Monsieur Tout-Blanc

Ce n’est pas vous

Qu’ j’irai trouver

Pour m’indiquer

C’ qu’il faut donner

Quand on sait qu’évêques et autres cardinaux touchent un salaire qui, sans être mirobolant, est toutefois confortable, on s’étonne qu’une institution qui fait profession de charité ne se démarque pas, lorsqu’il s’agit du traitement des plus humbles, de pratiques qui sont hélas celles de nos jungles quotidiennes.

Mais dans le registre de l’incohérence, il y a plus grave.

Je pense souvent aux enfants que je n’ai pas faits.

Il me semble que faire des enfants doit être un acte d’amour par lequel on leur transmet un monde, ambivalent, certes, mais dont on espère qu’il émerveillera encore leurs yeux comme il a émerveillé les nôtres.

Un monde plein d’oiseaux, de libellules colorées, de forêts mystérieuses bruissantes de vie et d’animaux fascinants ; de ces gorilles, ces éléphants, ces baleines qui enchantaient mes livres d’images ; un monde plein de sources claires qu’on peut boire sans crainte dans des montagnes préservées. Un monde où l’existence des uns n’usurperait pas l’espace et les ressources nécessaires à l’existence des autres.

Or, ce monde-là, on le sait, est en train de disparaître sous nos yeux, du fait des ravages exercés partout par une économie soumise à la pression démographique et à la surconsommation de milliards d’humains déjà trop riches et d’autres milliards qui ne rêvent que de le devenir, en réaction à une injuste spoliation.

Avec le lot de prochaines violences inévitables qu’imposera la répartition, entre un nombre croissant d’humains, de ressources décroissant de façon inéluctable.

On peut alors comprendre la réticence à procréer de celles et ceux qui désireraient pour leurs enfants un monde juste et apaisé, dans lequel la beauté, la gratuité, le respect de la vie et de l’environnement conserveraient une place.

Réticence qui fut la mienne.

Car on peut être légitimement en droit de penser que la réduction de ce qui est simple grouillement démographique subi pourrait favoriser l’établissement d’un monde choisi pour être authentiquement plus humain.

Désolé, Monsieur Tout Blanc, mais il n’y a pas que l’égoïsme qui explique la baisse de la natalité.

Je n’ai pour ma part jamais pensé qu’il fallait faire des enfants parce « qu’il n’y a pas (…) de reprise sans explosion des naissances », ou parce que « d’ici 40 ans nous devrons “importer” des étrangers pour qu’ils travaillent et paient des impôts pour nos retraites ».

Je n’ai sans doute pas la prétention d’être un bon chrétien, mais considérer comme vous le faites que faire des enfants pour favoriser la reprise économique ou pour payer nos retraites me révulse.

Peut-être suis-je un rêveur incorrigible, mais je n’ai jamais pensé à cela en voyant un enfant.

Et si justement, plutôt que de courir après une « reprise » économique de toute façon illusoire et suicidaire, notre responsabilité était d’essayer de penser d’urgence un monde qu’une indispensable décroissance réduisant l’emprise idolâtre de l’économique rendrait plus habitable et aimable pour des enfants à naître ?

Si plutôt que de continuer à cautionner le parasitisme des riches, américains, français ou italiens que nous sommes, qui s’octroient entre deux et cinq planètes pour subvenir à leurs gaspillages, nous faisions en sorte de réduire un tel impact par une réelle politique de sobriété, indissociable d’une décroissance de la consommation des nantis (dont les italiens auxquels vous vous adressez font partie comme tous les européens) et une régulation de leur démographie ?

Bien sûr, nul ne nie les problèmes que poserait pendant quelques décennies une telle décroissance en ce qui concerne les « impôts » et les « retraites » qui semblent tellement vous tracasser.

Mais comme vous devriez le savoir, l’état des ressources de notre planète ne permet pas une croissance infinie.

Une telle croissance est tout bonnement impossible. C’est une simple question de physique. Alors que la résolution des problèmes liés à une décroissance choisie relève, elle, en dépit des difficultés, de l’ordre du possible.

Ce n’est donc pas de « reprise » que nous avons besoin. Ni économique, ni démographique.

Car il est tout de même temps de se résoudre à penser rigoureusement un monde où le culte des idoles de la « reprise », de la « croissance », de l’augmentation du « pouvoir d’achat » ou de la préservation des « retraites » ne nous fera plus considérer nos enfants comme des instruments ou des objets à sacrifier sur l’autel de cette religion dévastatrice, mais comme des êtres à part entière, dignes d’amour et de respect, conçus pour autre chose que la perpétuation de nos fantasmes économiques et des systèmes matérialistes qui vont avec.

Et, pour vous qui semblez prêcher le respect des migrants, quel problème y aurait-il si, dans une nécessaire phase de transition économique et démographique nous devions effectivement “importer” des étrangers pour qu’ils travaillent et paient des impôts pour nos retraites » ?

Des économistes autrement lucides que vous voient dans ces migrations l’un des moyens possibles parmi d’autres de réduire en partie des inégalités scandaleuses que nous ne devrions plus tolérer.

Réduction qui serait aussi la façon la plus efficace de permettre à bien des candidats à la migration de s’employer à améliorer chez eux leurs conditions de vie, plutôt que de courir après notre modèle occidental et son fantasme suicidaire en rêvant de consommer et gaspiller, eux et leurs enfants, autant de planètes que le font les américains, les européens et leurs enfants.

Si tant est qu’une charité bien ordonnée devrait pouvoir offrir à celles et ceux qui ne peuvent en jouir la planète unique à laquelle ils ont droit.

Cela impose à l’évidence de réduire les prétentions – économiques aussi bien que démographiques – et les gaspillages de ceux qui usurpent celle des autres, qu’ils soient américains, français ou italiens.

Je ne sais ce qu’il en est de la charité, mais la justice, elle, a un coût.

Et on ne peut se contenter de la prêcher sans assumer des conséquences qui peuvent nous déplaire, qu’il s’agisse d’une plus juste répartition économique ou d’une indispensable régulation démographique.

Alors, mon vieux Léo, même si je suis bien loin d’Aubervilliers, permets-moi encore de suivre tes pas et tes conseils.

Monsieur Tout-Blanc

Si j’enseignais la charité

Bien ordonnée

Dans mes châteaux d’Aubervilliers

Monsieur Tout-Blanc

Ce n’est pas vous

Qu’ j’irai trouver

Pour m’indiquer

C’ qu’il faut donner

Une fois de plus sur la démographie. Brève.

La question démographique demeure encore la grande absente de la plupart des discours sur l’écologie et l’avenir de notre humanité, pour des raisons qui ont essentiellement à voir avec la démagogie et certains dogmatismes religieux à courte vue.

On ne peut donc être qu’agréablement surpris lorsqu’on constate qu’après  l’appel des 15 000  scientifiques de 184 pays il y a deux ans, ce sont encore 11 000 chercheurs qui réitèrent leurs mises en garde afin « d’éviter à l’humanité des souffrances indescriptibles ».

Et tout comme leurs prédécesseurs de 2017 qui appelaient à :

réduire encore le taux de fécondité en faisant en sorte qu’hommes et femmes aient accès à l’éducation et à des services de planning familial, particulièrement dans les régions où ces services manquent encore.

déterminer à long terme une taille de population humaine soutenable et scientifiquement défendable tout en s’assurant le soutien des pays et des responsables mondiaux pour atteindre cet objectif vital.

Les 11 000, eux, mentionnent parmi leurs analyses « quelques courbes simples sur la croissance démographique galopante (+ 200 000 personnes par jour) »,

et donc parmi leur « leviers d’action » : « stabiliser, et « idéalement », réduire la population en promouvant l’accès de tous, et en particulier des filles, à l’éducation et à la contraception ».

Bien entendu, comme c’était le cas en ce qui concerne les propositions des « 15 000 » (cf. lien à mon post mentionné plus haut), « cette proposition relative à la maîtrise de la démographie a alimenté des critiques, certains estimant que la mesure visait les pays en développement, particulièrement l’Afrique ».

On le sait, l’argument n’est pas dénué de fondement dans un monde où l’empreinte écologique de l’américain moyen est environ dix fois supérieure à celle de l’africain.

Si donc l’effort de partage et de solidarité, y compris en ce qui concerne le maintien du contrôle des naissances, concerne essentiellement les pays riches,

comme je le signalais cependant dans le post mentionné :

l’une des énormes failles du débat est bien là : on réfléchit à empreinte écologique constante quand il s’agit de parler des pays en développement.

Or, s’il est vrai qu’actuellement le poids en Hag (hectares globaux) d’un américain est de 10 fois supérieur à celui d’un africain, il n’en sera plus du tout de même dans 20 ans ou dans 80 !

(…)

Les 3 ou 4 milliards d’humains supplémentaires à l’orée du XXIIème siècle ne se contenteront certainement pas (et de façon tout-à-fait légitime, en un certain sens) des 0,63hag actuels d’un habitant du Burundi, ou des 0,75 d’un habitant du Bangladesh, et les 0,36 planètes nécessaires à un haïtien ou un africain en 2017 vont rapidement devenir les 2,11 planètes du chinois actuel, voire nettement plus.

Les nations émergentes ne sont donc pas exemptes d’un effort de régulation démographique du fait de leur plus faible empreinte écologique. Bien au contraire.

J’ai donc été agréablement surpris d’entendre un responsable politique africain, l’une des intelligences les plus lucides de son continent, s’engager ouvertement et de façon claire sur cette question de la régulation démographique, trop souvent objet de déni de la part des responsables des pays émergents, qui la réduisent à une approche néocolonialiste au service des besoins des pays occidentaux.

Kako Nubukpo n’hésite pas à affirmer en effet (dans son livre « L’urgence africaine. Changeons de modèle de croissance, Odile Jacob, Paris, 2019, mais aussi par exemple dans un « 28 minutes » d’Arte, vers 11mn 30) que « l’Afrique doit passer d’une démographie subie à une démographie choisie » ; « qu’il ne peut y avoir d’émergence sans maîtrise démographique ». Car des économies aux recettes fiscales faibles ne peuvent supporter une population qui double tous les 25 ans, etc.

Et si « les africains ne veulent pas entendre ça pour des raisons culturelles ou religieuses, c’est notre devoir d’insister là-dessus ».

Paroles de clairvoyance et de sagesse qui brisent le tabou et la langue de bois de la bien pensance habituelle, et qui gagneraient à être largement diffusées et réfléchies.