De Diogène en politique ; ainsi que des lapins de Fibonacci et de la façon pernicieuse dont ils grignotent nos prévisions, autant économiques que démographiques. Quelques brèves.

Pas mal de lassitude en ce moment, devant la succession déprimante des événements de notre pauvre monde, et l’insigne médiocrité de ceux que nous nommons nos « politiques ».

Au vu des résultats d’élections qui nous entourent et se rapprochent dangereusement de nous, comme au vu de campagnes électorales plus lointaines, Stultitia me rappelle avec à-propos la phrase prêtée à Diogène lorsqu’il parcourait les rues d’Athènes en plein jour, une lanterne à la main : « Je cherche un homme ».

Or, en donnant à cette phrase son sens le plus immédiat (qui n’est peut-être pas le bon, mais ceci est une autre affaire…), elle s’avère d’une étonnante actualité :

Quel homme (ou quelle femme, ou quel collège de dirigeants, cela importe peu…) paraît en ce moment capable de gouverner, où que ce soit ?

Certes, ayant fait souvent mémoire de Machiavel dans mes posts précédents, je conviens, avec Stultitia, qu’il serait bien illusoire d’attendre « le meilleur » comme une jeune fille romantique peut rêver du Prince Charmant.

Le problème étant que l’interrogation machiavélienne concernant la « meilleure-pire conséquence », dite « stratégie du maximin » en théorie de la décision est en ce moment bien aléatoire, tellement le pire le dispute au pire.

Il est hélas trop facile d’évoquer un Cameron qui se laisse prendre à un jeu dont il avait pourtant fixé les règles avec un affligeant manque de conviction, ou les partisans du « leave » Boris Johnson et autres Farage, qui, avec un manque de préparation tout aussi affligeant, semblent déjà ne plus savoir très bien quoi faire de la patate chaude qui vient de leur échoir ;

http://www.lemonde.fr/referendum-sur-le-brexit/article/2016/06/28/brexit-l-inquietante-impreparation-du-vainqueur-boris-johnson_4959301_4872498.html

http://www.lemonde.fr/referendum-sur-le-brexit/article/2016/06/28/immigration-systeme-de-sante-les-brexiters-se-dedient-deja_4960045_4872498.html

mais encore un PP ou un Podemos qui montent et descendent au gré d’élections dont se détournent de plus en plus les citoyens ; sans parler de l’Autriche et des États Unis où s’exhibent les populismes et la xénophobie la plus abjecte.

On se demande bien où trouver cet homme, cette femme, ces collectifs capables de tenir la barre de notre pauvre monde.

Diogène, reviens ! Ils sont devenus fous !

Bien sûr, de tels événements ne manquent pas de susciter des déclarations enflammées selon lesquelles il faut de toute urgence « réformer l’Europe » (oh ! le scoop !, on ne s’en serait pas douté…), y renforcer l’adhésion populaire et les procédures démocratiques, faire prévaloir le politique sur l’économique, etc.

Mais voilà : cela fait des décennies que les donneurs de leçons qui nous abreuvent de ces excellentes intentions sont aux manettes, et qu’ils avaient toute latitude de déployer ces efforts. Que ne l’ont-ils donc fait ! Et comment peut-on croire qu’ils feront désormais ce qu’ils auraient dû faire depuis un demi-siècle  ?

Et du côté de ceux qui peuvent se prévaloir au moins de ne pas avoir été aux dites manettes, outre les populistes et les xénophobes déjà cités qui donnent aujourd’hui la preuve de leur amateurisme rédhibitoire, on a du mal à concevoir en quoi des organisations capables de balayer la liberté de la presse dans le seul but de publier leurs diktats pourraient représenter une quelconque alternative crédible.

« Je cherche un homme » disait Diogène. Mais, plus que d’un homme, c’est d’une pensée, d’un souffle, d’une cohérence, dont nous avons un criant besoin.

Toutes choses qui pourraient venir au secours d’une Europe et d’un monde où le souci du bien commun semble s’effacer devant la médiocrité des calculs politiciens à court terme, des intérêts corporatistes et des démagogies, autant de droite que de « gauche », et des repliements égoïstes.

Une pensée qui ne craindrait pas de rendre vie aux projets de justice et de solidarité, de fraternité, de liberté et de paix, en ne cachant aucunement les difficultés et les sacrifices nécessaires qu’exigeront immanquablement de tels projets.

Sans doute faudra-t-il « du sang et des larmes » pour construire ou reconstruire l’Europe et le monde d’une façon qui ne fasse pas honte à la juste solidarité, à la fraternité et à la liberté.

Il ne faut pas se le cacher, ni le cacher, par lâcheté politique et par démagogie.

Mais beaucoup restent capables de l’entendre, et aspirent à un engagement qui les délivre de cette médiocrité qui les étouffe. Au point que la seule échappatoire pour certains serait de verser dans la violence, voire le terrorisme.

Certes, les modalités peuvent et doivent être diverses pour concevoir comme pour atteindre un tel projet.

Mais il ne pourra survivre s’il ne rassemble pas, au-delà de la diversité des approches légitimes. Il est essentiel d’oser, sur les questions les plus essentielles, un tel œcuménisme politique.

Car, comme le remarque Richard Werly dans un numéro fort intéressant de « Kiosque » sur TV5 Monde (vers 50mn),

http://www.tv5monde.com/cms/chaine-francophone/Revoir-nos-emissions/Kiosque/Episodes/p-31875-BREXIT.htm

un projet européen ne pourra survivre que s’il rassemble une vraie majorité démocratique, plus de 60% des suffrages, en tout cas bien au-delà des 1 ou 2% de différence qui basculent à la moindre difficulté, attestant d’un état permanent de division.

L’Europe a besoin de conviction, et d’une conviction qui rassemble largement.

 

*******************************

 

Bien sûr, il est en même temps indispensable d’élargir notre approche politique de l’Europe et du monde au-delà des visions de court et de moyen terme auxquelles nous nous limitons.

Et là encore, la lanterne de Diogène doit être mise à contribution de façon urgente pour chercher et investir les personnes qui se montrent capables d’un tel élargissement.

J’ai plusieurs fois plaidé pour un retour au politique qui s’occupe enfin de la « verità effettuale della cosa », selon l’expression de Machiavel, plutôt que de se complaire dans le déni de notre situation effective.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/03/27/politique-demagogie-demographie-une-petite-recension-dalan-weisman-compte-a-rebours-jusquou-pourrons-nous-etre-trop-nombreux-sur-terre/

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2016/01/07/apprendre-le-chemin-de-lenfer-pour-leviter-ou-revenir-enfin-au-politique-reflexion-sur-leffondrement-avec-philippe-bihouix-pablo-servigne-et-raphael-stevens/

etc.

Je voudrais revenir brièvement sur ce qui est certainement une erreur d’appréhension, que je reconnais avoir commise moi-même, à la suite de la plupart des démographes (dont Alan Weisman, dans le post cité plus haut) comme de nombreux prévisionnistes.

On pourrait l’éclairer par la petite histoire des « lapins de Fibonacci » (Fibonacci, mathématicien italien (vers 1175-vers 1250).

Voilà : je décide de me lancer dans l’élevage des lapins ! La facilité avec laquelle se reproduit ce petit animal me paraissant un gage de réussite.

[Stultitia me rappelle à point nommé que j’ai déjà disserté sur la reproduction des lapins:

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/01/26/ou-lon-apprend-comment-le-bon-pape-francois-preche-aux-petits-lapins-dans-le-jardin-enchante-de-double-injonction/

En effet, une simple « suite de Fibonacci »

https://fr.wikipedia.org/wiki/Suite_de_Fibonacci

m’apprend qu’à partir d’un couple de lapins, je pourrai après un mois obtenir un nouveau couple, lequel deviendra lui-même productif après deux mois.

Si je ne me trompe, au bout de deux ans, je devrais ainsi me retrouver avec un capital enviable de 46 368 couples, soit 92 736 lapins.

Ma fortune est faite. Merci M. Fibonacci !

À part que, dans mon enthousiasme, j’ai simplement oublié un petit paramètre : comment mon petit jardin de 10 mètres sur 30 pourra-t-il jamais supporter une telle population de lapins ?

La suite de Fibonacci fonctionne correctement pour prévoir l’évolution des lapins dans l’abstraction mathématique, ou dans un environnement aux ressources illimitées, comme l’était par exemple l’Australie de jadis; mais elle doit être radicalement corrigée dans un environnement aux ressources limitées.

Or, bien que de nombreux paramètres soient évidemment pris en compte dans les projections concernant l’évolution démographique (évolution des taux de fécondité, etc.), on est en droit de penser que le facteur environnemental et écologique y est tragiquement négligé.

Lorsque les diverses prévisions nous annoncent par exemple, selon l’hypothèse moyenne, environ 11 milliards de personnes sur Terre en 2100,

http://www.lemonde.fr/planete/article/2013/06/13/onze-milliards-de-terriens-en-2100-dont-3-milliards-auront-plus-de-60-ans_3429978_3244.html

on peut se demander si le facteur environnemental a été évalué à sa juste mesure.

Comme dans le cas des prévisions concernant les émissions de CO2, ainsi que le montre J.M. Jancovici (Dormez tranquille jusqu’en 2100 et autres malentendus sur la climat et l’énergie, Odile Jacob, Paris, 2015), il se pourrait bien que les chiffres annoncés ne soient jamais atteints.

Hélas, c’est tout le contraire d’une bonne nouvelle !

Et les prévisions qui nous laissent croire que les problèmes deviendront vraiment graves aux alentours de 2100, quand la population de la terre sera de 11 milliards ou quand la concentration de CO2 atteindra tel taux nous maintiennent dans une dangereuse illusion:

celle de croire que nous avons encore une latitude de croissance qui nous permettrait, pour un temps encore, de « dormir tranquille ».

« (…) Avec la hausse de la moyenne planétaire [des émissions], nous aurons aussi une multiplication et une intensification de tout ce qui est évoqué plus haut : mauvaises récoltes, dommages aux infrastructures, ruptures d’approvisionnement, instabilités politiques, et ces conséquences constitueront une gêne croissante pour la machine économique… et donc pour les émissions. Ainsi, en annonçant des émissions croissantes sans limites en cas d’inaction, les partisans de l’action accréditent paradoxalement une idée très sympathique : « ne rien faire » signifierait une économie encore en croissance sur quatre-vingt-cinq ans, quoi que puisse faire le climat ! » (op.cit. p. 116)

Il en va de même pour la question démographique : ne pas prendre le problème à bras le corps comme il devrait l’être de toute urgence accrédite l’idée d’une croissance encore possible jusqu’à l’horizon 2100.

Mais continuons notre comparaison :

« En fait, cette conclusion pourrait à la limite être valable si, dans le même temps, nous disposions d’une énergie infinie. L’énergie étant ce qui nous permet de devenir des surhommes pour de vrai, avec de l’énergie sans limites nous pouvons envisager de contrer presque n’importe quel coup du sort. La sécheresse empêche les cultures de pousser ? Qu’importe, nous dessalerons de l’eau de, mer (avec du gaz), construirons un système d’irrigation (avec des engins de travaux publics fonctionnant au pétrole, et des tuyaux fabriqués avec du gaz et du charbon), mettrons toutes les cultures, sous serre (fabriquées avec du gaz et éventuellement chauffées de la même manière), et éventuellement transporterons de partout où cela pousse vers partout où cela ne pousse pas (avec du pétrole).

Mais le jour où il y aura un climat hostile, et même de plus en plus hostile à cause de l’inertie de l’évolution climatique que nous avons déclenchée, et de moins en moins de gaz et de pétrole, comment ferons-nous ?

Aujourd’hui, les ouragans abattent maisons et infrastructures ? Qu’importe, les cimenteries tourneront à plein régime, les engins de travaux publics aussi, tout comme les usines métallurgiques et pétrochimiques, et nous reconstruirons tout cela, contribuant au passage à booster un PIB toujours trop pâlichon. Même question : que devient l’équation quand le pétrole des engins de travaux publics, le gaz des usines et, plus tard, le charbon des cimenteries sera moins disponible ? En 2003, la sécheresse fissure nos maisons ? À nouveau, pas de problème ! Les assurances – prélevant une part du PIB, donc indirectement de notre consommation d’énergie – payent, et les camionnettes des artisans et les mêmes cimenteries entrent en action, les premières grâce au pétrole et les deuxièmes grâce au charbon. Et l’on devine la question qui suit…

Mais pourquoi devrions-nous avoir un jour moins d’énergie si nous ne décidons pas de nous limiter ? Du pétrole, quand il n’y en a plus, il y en a encore, et c’est pareil pour le gaz et le charbon ! En fait, nous aurons un jour de moins en moins d’énergie fossile à notre disposition en tendance, cela est absolument certain, car c’est ce que les mathématiques imposent quand on tape dans un stock de départ qui est donné une fois pour toutes, ce qui est le cas pour le pétrole, pour le gaz, pour le charbon. Et à ce moment, nous émettrons fatalement de moins en moins (…) (op.cit. p. 116-117).

Et paraphrasons maintenant la phrase qui suit :

« Le lien avec notre sujet est évident : si l’approvisionnement en combustibles fossiles doit finir par baisser parce que nous avons atteint des limites physiques, alors les émissions d’utilisation de ce combustibles baisseront aussi ! » (op.cit. p. 118) :

Le lien avec notre sujet est évident : si notre environnement (climatique, agricole, océanique, énergétique, ressources en matières premières, etc.) commence à faire défaut parce que nous avons atteint des limites physiques, alors la population baissera aussi, de façon probablement catastrophique. Peu de chances que nous atteignons jamais les 11 milliards d’humains annoncés, chiffre qui nous laisse croire de façon abusive que nous avons encore du temps avant que la situation devienne critique.

Tout simplement parce que la Terre et notre environnement ne seront, selon toute probabilité, pas en mesure de les supporter, pas plus que mon jardin n’est capable de supporter 92 736 lapins…

Cf :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2016/01/07/apprendre-le-chemin-de-lenfer-pour-leviter-ou-revenir-enfin-au-politique-reflexion-sur-leffondrement-avec-philippe-bihouix-pablo-servigne-et-raphael-stevens/

J.M. Jancovici met d’ailleurs lui-même en relation ces deux perspectives fondamentales de l’énergie et de la démographie :

« Mais, pour en revenir à nos émissions, si l’énergie fossile – donc l’énergie tout court pour l’essentiel – commence à faire défaut de manière croissante à partir de 2050, et que l’humanité se met à vivre en récession perpétuelle, au surplus dans un contexte de chan­gement climatique de plus en plus intense, est-il encore logique d’imaginer que cette même humanité devienne sans cesse plus nombreuse, vive en paix, et n’ait comme seul objectif que de couper des arbres pour créer des surfaces agricoles ?

Il semble bien plus rationnel d’imaginer que, en pareil cas, un nombre croissant de «catastrophes» se chargera de mettre en cohé­rence une planète de plus en plus mitée et une humanité qui devra suivre le même chemin. Autrement dit, le « laisser-faire » ne garantit qu’une seule chose : bien avant 2100, les émissions se mettront à baisser, et ce sera parce que l’humanité commencera à se contracter sous la double pression du défaut de combustibles fossiles, et d’une modification globale de l’environnement qui ne pourra plus être compensée avec les moyens à la disposition des hommes.

Jolie perspective ! » (op.cit. p. 126-127).

 

Comment en est-on alors venu à se méprendre de façon aussi grave sur les évolutions à venir ?

« Pourquoi, alors, les physiciens qui se servent de modèles de climat testent-ils des scénarios où les émissions croissent sans cesse jusqu’en 2100 ? La première partie de la réponse est très simple : les scénarios en question n’ont jamais eu dans leur cahier des charges qu’ils devaient tenir compte des données connues sur les ressources en combustibles fossiles dans le monde. Ils ont été élaborés par des chercheurs qui ne sont pas des spécialistes de la question, et qui ont supposé qu’il y en avait autant qu’on le voulait. Impossible, dès lors, de coupler la contrainte amont (la disponibilité en énergie fossile) et la contrainte aval (le changement climatique)

(…)

Le fait d’avoir limité les modèles à une relation dans un seul sens (des émissions vers la perturbation climatique, sans rétroaction sur l’humanité et ses émissions), et de ne pas avoir fait le lien avec la disponibilité en combustibles fossiles a ainsi répandu, au corps défendant de l’essentiel des chercheurs, l’idée que le laisser-faire était une forme de garantie que les ennuis seraient pour dans très longtemps. Hélas, c’est tout l’inverse… » (op.cit., p. 127-128).

Il en va de même avec la problématique démographique: du fait d’un cloisonnement fort compréhensible des domaines de recherche, les prévisions démographiques ne prennent pas en compte les modifications environnementales induites par l’écologie d’un système environnemental fini, de la même manière que, dans mes rêves de fortune lapinesque, j’avais tout simplement oublié les limites imposées par les dimensions de mon jardin.

En fait, ces observations de J.M. Jancovici, qui incitent à intégrer de plus nombreux paramètres lorsqu’il s’agit de risquer des prévisions sur notre réel complexe, ne sont qu’une application de ce que nous disait déjà, il y a bien longtemps, projections à l’appui, le rapport du « Club de Rome » connu sous le nom de « rapport Meadows », texte essentiel hélas incroyablement oublié, mais cependant étudié de façon fort rigoureuse et pertinente par le même Jancovici.

https://jancovici.com/recension-de-lectures/societes/rapport-du-club-de-rome-the-limits-of-growth-1972/

Reprenons en quelques éléments à partir de versions actualisées, telles que nous les présente le livre de P. Servigne et R. Stevens, Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, Le Seuil, Anthropocène, 2015.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2016/01/07/apprendre-le-chemin-de-lenfer-pour-leviter-ou-revenir-enfin-au-politique-reflexion-sur-leffondrement-avec-philippe-bihouix-pablo-servigne-et-raphael-stevens/

Un modèle robuste : World3

Le modèle World3 est un vieux modèle qui a plus de quarante ans. Il a été décrit dans le best-seller vendu à plus de 12 millions d’exemplaires dans le monde, Les Limites à la croissance, plus connu sous le nom de « rapport au Club de Rome ». Cependant, le message principal de ce dernier a été très mal compris depuis tout ce temps, aussi bien par ceux qui pensent être d’accord que par ceux qui ne veulent pas être d’accord. Il disait ceci : si l’on part du principe qu’il y a des limites physiques à notre monde (c’est une hypothèse de base), alors un effondrement généralisé de notre civilisation thermo-industrielle aura très probablement lieu durant la première moitié du xxie siècle.

À la fin des années 1960, le Club de Rome demande à des chercheurs du MIT (Massachusetts Institute of Technology, États-Unis) d’étudier l’évolution à long terme du système « monde ». Parmi eux se trouvent Jay Forrester, professeur de dynamique des systèmes, et ses étudiants parmi lesquels Dennis et Donella Meadows. C’est alors le début de l’informatique, et ils décident de concevoir un modèle informatique systémique (World3) qui décrira les interactions entre les principaux paramètres globaux du monde, dont les six plus importants sont la population, la production industrielle, la production de services, la production alimentaire, le niveau de pollution et les ressources non-renouvelables. Puis de l’insérer dans un ordinateur.

Le but du jeu était d’introduire les données réelles du monde dans le modèle et d’appuyer sur Enter pour simuler le comportement de ce système-monde sur 150 ans. Le premier résultat, appelé « standard run » et considéré comme le scénario « business as usual », a mis en évidence que notre système était extrêmement instable, et décrit un effondrement généralisé au cours du xxie siècle [voir schéma suivant]. Entre 2015 et 2025, l’économie et la production agricole décrochent et s’effondrent totalement avant la fin du siècle, à un rythme plus rapide que la croissance exponentielle qui a suivi la Seconde Guerre mondiale. À partir de 2030, la population humaine se met à décroître « de manière incontrôlée » pour atteindre environ la moitié de son maximum à la fin du siècle, soit environ 4 milliards d’êtres humains (ces chiffres sont approximatifs, ils donnent des ordres de grandeur).

Modle Meadows

Surpris par ce résultat, les chercheurs ont alors simulé des « solutions », soit autant de scénarios que l’humanité pourrait appliquer pour essayer de rendre le système stable. Que se passerait-il si on développait des technologies efficientes ? Si on découvrait de nouvelles ressources ? Si on stabilisait la population ou la production industrielle ? Si on augmentait les rendements agricoles ou si on contrôlait la pollution ? Les chercheurs ont alors changé les paramètres du modèle et testé tout cela en deux ou trois clics. Enter, enter enter.

Malheureusement presque tous les scénarios alternatifs ont mené à des effondrements, parfois plus catastrophiques que le premier. La seule manière de rendre notre « monde » stable, c’est-à-dire de déboucher sur une civilisation « soutenable », était de mettre en place toutes ces mesures simultanément et de commencer dès les années 1980 !

Dans les années 1990, une mise à jour du rapport montrait que ces limites (et « frontières », au sens du chapitre 3) existaient bel et bien et que notre civilisation était en train de s’en approcher (en ce qui concerne les limites) ou de les dépasser (frontières).

Encore plus tranchante, la mise à jour de 2004 montrait que rien n’avait été mis en place depuis 1972 pour éviter le scénario « business as usual ». Bien au contraire, depuis 1963, la production industrielle mondiale a doublé tous les 24 ans ! En 2008 puis en 2012, un scientifique australien, Graham Turner, a entrepris de comparer les données réelles de ces quarante dernières années avec les différents scénarios pour savoir lequel se rapprochait le plus de la réalité. Résultat ? Notre monde s’est clairement dirigé vers le scénario « business as usual », c’est-à-dire le pire scénario. Et Turner de conclure : « Ceci est une sonnette d’alarme très claire. Nous ne sommes pas sur une trajectoire soutenable. »

Le modèle a non seulement résisté aux innombrables et violentes critiques qui lui ont été adressées depuis le début, mais a même été corroboré par 40 ans de faits. Le principal résultat du rapport Meadows n’est pas de nous prédire l’avenir avec précision, de prôner la « croissance zéro » ou d’annoncer la fin du pétrole pour l’an 2000, comme ont pu le dire ses détracteurs. Il met simplement en garde sur l’extrême instabilité de notre système (car il génère des exponentielles). Le modèle montre remarquablement bien l’interconnexion de toutes les crises, ainsi que la puissance d’une pensée systémique. On ne peut pas se contenter de « résoudre » un problème, par exemple le pic pétrolier, ou la régulation des naissances, ou la pollution, car cela ne changerait presque rien à l’issue. Il faut les traiter simultanément.

Après la version de 2004, l’optimiste de la bande, Donella Meadows, aimait à dire qu’il restait peut-être une toute petite fenêtre d’opportunité à ne pas manquer. Le modèle indiquait qu’il faudrait remplir trois conditions pour arriver à maintenir l’économie et la population en équilibre autour de la capacité de charge de la Terre.

Condition 1. Si l’on parvient à stabiliser rapidement la population (2 enfants en moyenne par famille), alors la population atteindrait 7,5 milliards en 2040 (soit 0,5 milliard de moins que prévu), ce qui permettrait de repousser de quelques années un effondrement global de l’économie et de la population. Mais cela ne suffirait pas. « On ne peut donc couper à l’effondrement si on ne stabilise que la population mondiale », il faut un deuxième levier.

Condition 2. Si l’on parvient à stabiliser la production industrielle mondiale à 10 % au-dessus du niveau de l’année 2000, et à redistribuer équitablement les fruits de cette production, on repousserait encore l’échéance de quelques années. Mais cela ne suffirait toujours pas à l’éviter à cause des niveaux de pollution qui continueraient à s’accumuler et à mettre en péril les capacités de régénération des écosystèmes. Il faut donc un troisième levier.

Condition 3. Si l’on parvient en plus à améliorer l’efficience des technologies, c’est-à-dire à diminuer les niveaux de pollution et d’érosion des sols tout en augmentant les rendements agricoles, alors le monde pourrait se stabiliser et permettre à une population d’un peu moins de 8 milliards d’habitants de vivre avec un bon niveau de vie (proche de celui que nous connaissons) à la fin du xxie siècle. Ce scénario d’équilibre n’est envisageable que s’il est mis en place très rapidement. Or, ces résultats datent de 2004… Il est impossible d’avancer une date avec précision, mais ce qui est certain, c’est que chaque année qui passe réduit significativement notre marge de manœuvre.

La fenêtre d’opportunité que nous avions pour éviter un effondrement global est en train de se refermer. Ainsi, dans sa tournée européenne en 2011-2012, Dennis Meadows, plus pessimiste que jamais, répétait dans les interviews, et dans un article qu’il a écrit pour l’institut Momentum : « il est trop tard pour le développement durable, il faut se préparer aux chocs et construire dans l’urgence des petits systèmes résilients».

Alors ? Que vous murmure votre intuition ? 2020 ? 2030 ? 2100 ?

(Servigne et Stevens, op. cit., p.167-173)

(…)

Combien sera-t-on à la fin du siècle ? (démographie de l’effondrement)

On ne saurait discuter d’effondrement sans aborder la question démographique. Le problème, c’est qu’il n’est pas possible de discuter sereinement de démographie. C’est un sujet absolument tabou et rares sont ceux qui osent aborder la question publiquement sans craindre de voir immédiatement arriver un point Godwin (un moment à partir duquel toute discussion devient impossible parce que l’une des personnes traite l’autre de nazi). En démographie, ce seuil est d’une autre nature, mais il est toujours le même : « Vous voulez faire comme en Chine, c’est ça ? »

Dans un débat sur l’avenir du monde, on peut aborder tous les sujets et discuter tous les chiffres de l’énergie, du climat, de l’agriculture, de l’économie, mais jamais on ne remet en cause les chiffres officiels de l’ONU sur la population : 9 milliards en 2050, et entre 10 et 12 milliards en 2100. Tentez l’expérience : lancez, par exemple, un débat sur l’avenir de l’agriculture avec n’importe quelle personne, et toute argumentation commencera par ce chiffre massue, 9 milliards en 2050.

Or – faut-il le rappeler ? – ce chiffre est une prévision mathématique issue d’un modèle théorique. Ce dernier est d’ailleurs sérieusement déconnecté des réalités du système-Terre, car il est uniquement basé sur des projections des taux de natalité, des taux de mortalité et des taux d’immigration des populations actuelles, sans tenir compte de facteurs comme les ressources, l’énergie, l’environnement, ou la pollution. C’est donc un modèle « hors-sol », qui se résume ainsi : notre population devrait arriver à 9 milliards en 2050 toutes choses étant égales par ailleurs. Le problème est que toutes les choses ne restent pas égales, comme nous l’avons détaillé dans la première partie de ce livre. Il est donc possible que nous soyons moins que prévu en 2050 ou en 2100. Mais alors, combien serons-nous ?

Pour l’équipe Meadows (…), qui a développé au MIT un modèle bien plus ancré au système-Terre, l’instabilité de notre civilisation industrielle mène à un déclin « irréversible et incontrôlé » de la population humaine à partir de 2030. Bien entendu, ce n’est pas une prévision, car, malgré sa robustesse, ce modèle ne tient pas compte des cygnes noirs, c’est-à-dire des aléas positifs (inventions géniales ou sursauts humanistes) et négatifs (guerre totale, astéroïde géant, graves accidents nucléaires, etc.). Alors qui croire ?

(Servigne et Stevens, op. cit., p. 202-203).

 

En tout cas, plutôt que d’avoir à subir passivement en « dormant tranquilles » l’évolution catastrophique qui se profile, demandons à Diogène de nous éclairer de sa lanterne afin de découvrir celles et ceux qui nous aideront à choisir activement, s’il en est temps encore, l’avenir qui sera le nôtre.

Une chose est sûre : cela nécessitera en tout cas un sérieux travail de ménage !

« Apprendre le chemin de l’enfer, pour l’éviter », ou revenir enfin au politique. Réflexion sur « l’effondrement », avec Philippe Bihouix, Pablo Servigne et Raphaël Stevens.

Lors d’une recension d’Alan Weisman (post du 27/03/2014) j’avais évoqué cette réflexion de Machiavel, tirée d’une Lettre à Guichardin du 17 mai 1521 :

« Ils voudraient un prédicateur qui leur apprenne le chemin du paradis, et moi je voudrais en trouver un qui leur apprenne celui du diable […]. Je crois que ce serait la vraie manière d’aller au paradis que d’apprendre le chemin de l’enfer, pour l’éviter ».

Or, nos politiques continuent hélas de ressembler à ces prédicateurs qui, au lieu de « pourvoir et par digues et par levées », « d’organiser des forces » capables de résister aux catastrophes à venir, se contentent de quelques manifestations électoralistes à grand spectacle, montagnes médiatiques qui accouchent de souris parfaitement anecdotiques, incapables de répondre en profondeur aux défis posés par la « verità effettuale della cosa », ces réalités auxquelles nous avons à nous confronter.

Dans un post précédent,
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/11/04/quelques-breves-sur-le-mythe-de-la-croissance-verte-et-sur-la-necessite-denvisager-une-economie-de-leffondrement-et-sur-pasolini-les-homosexuels-les-femmes-et-les-scandales-d/

j’avais brièvement évoqué deux livres qui me paraissent essentiels, tous deux parus dans la collection « Anthropocène » des Éditions du Seuil : L’âge des low tech. Vers une civilisation techniquement soutenable, de Philippe Bihouix (2014), et Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, de Pablo Servigne et Raphaël Stevens (2015).

Ils font partie de ces réflexions qui nous ramènent à une approche authentiquement politique, au sens étymologique et machiavélien du terme, de souci et d’engagement pour le bien-être et la survie de la Cité, de la communauté des humains.

Je voudrais me risquer aujourd’hui à en présenter de façon un peu plus approfondie quelques éléments d’analyse et de synthèse « croisées », ces deux livres me paraissant aller dans une même direction.
Ces réflexions nécessairement sommaires et lacunaires ne pouvant évidemment pas se substituer à une lecture de ces ouvrages, tant ils demandent à être réfléchis, approfondis et discutés en détail.

Je prolongerai cet abord analytique des trois premières parties par une quatrième, non pas critique (car je manque des compétences requises pour émettre sur de tels sujets des critiques pertinentes), mais du moins « questionnante » et « interrogative », car il me semble que les diagnostics posés par les auteurs, et auxquels j’adhère pour l’essentiel, ne peuvent pas ne pas susciter dans l’esprit du citoyen lambda que je suis des interrogations auxquelles les ébauches de solutions proposées ne fournissent pas de réponses suffisantes.
(Les auteurs reconnaissant d’ailleurs avec honnêteté qu’ils ne présentent pas de « solutions », celles-ci étant encore à chercher, mais de simples ébauches de réflexion).

1. Urgence du retour au réel au-delà du déni :

Nous le savons bien, la Cop21 nous l’a rappelé à sa manière (sur laquelle on reviendra…), la situation de la planète est grave. Ou plutôt la situation de l’homme dans l’environnement tel qu’il l’a modelé sur cette planète et tel qu’il menace aujourd’hui de le transformer de manière inédite.

Plutôt que de faire une fois de plus la liste des symptômes, je voudrais simplement reproduire le « tableau de bord » que nous propose, en deux parties, le livre de P. Servigne et R. Stevens (je citerai désormais : S&S) aux pages 33 et 34 :

(cliquer pour agrandir)

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Ces graphiques manifestent que « de nombreux paramètres de nos sociétés et de notre impact sur la planète montrent une allure exponentielle » (S&S p. 32). Suit une énumération interminable (démographie, PIB, consommation d’eau et d’énergie, utilisation de fertilisants, concentration de gaz à effet de serre, taux d’extinction des espèces, etc. etc.).
Autant de développements exponentiels dont on sait qu’ils sont le fruit de « l’âge de la machine thermique et des technosciences » (S&S 35) qui ont remplacé les « sociétés agraires et artisanales » (id. ibid.).

Cet avènement d’un type de civilisation désormais en grande partie mondialisé a entraîné des progrès décisifs (dans le domaine de la santé, de l’alimentation, du confort, etc.) à l’origine de l’augmentation exponentielle de la population, et donc de la consommation et de l’impact que nous faisons subir à notre environnement.

Mais nous savons que ce régime de consommation croissante est intenable, du fait du caractère fini de nos ressources (énergies non renouvelables, minerais, matières premières, etc.). Une croissance infinie n’étant pas concevable dans un monde fini.

« De 1 milliard d’individus en 1830, nous sommes passés à 2 milliards en 1930. Puis, c’est l’accélération : il ne faut que 40 ans pour que la population double une fois de plus. Quatre milliards en 1970. Sept milliards aujourd’hui. En l’espace d’une vie, une personne née dans les années 1930 a donc vu la population passer de 2 milliards à 7 milliards ! Au cours du XXe siècle, la consommation d’énergie a été multipliée par 10, l’extraction de minéraux industriels par 27 et celle de matériaux de construction par 34. L’échelle et la vitesse des changements que nous provoquons sont sans précédent dans l’histoire » (S&S 36).

(à propos des matériaux de construction, cf. la recension de l’article « Tués pour du sable », dans mon post du 15/09/2015 :
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/09/15/quelques-breves-sur-lemigration-la-demographie-la-sagesse-cosmique-alejandro-et-julio-llamazares/

De plus, l’extrême complexité de notre civilisation a multiplié sa vulnérabilité d’une façon elle aussi exponentielle, sans précédent dans l’histoire de l’humanité : vulnérabilité des systèmes financiers, à la merci des crises, vulnérabilité des systèmes informatiques, à la merci de bugs ou d’attaques terroristes, vulnérabilité de notre agriculture de plus en plus dépendante de la mécanisation, de la chimie, de l’informatique, vulnérabilité de notre industrie et de nos technologies de pointe, vulnérabilité de nos réseaux d’interconnexions, etc.

« Au total, six millions de pièces sont nécessaires pour construire un Boeing 747. Pour assembler ses avions, Boeing fait appel à près de 6 500 fournisseurs basés dans plus de 100 pays et effectue environ 360 000 transactions commerciales chaque mois. Telle est l’incroyable complexité de notre monde moderne.
En l’espace de 50 ans, nous avons vécu une interconnexion globale de la plupart des régions du monde. L’information, la finance, le commerce et ses chaînes d’approvisionnement, le tourisme, ainsi que les infrastructures qui sous-tendent tous ces flux, tous ces systèmes se sont étroitement connectés
Pour le physicien Yaneer Bar-Yam, spécialiste en science des systèmes et directeur du New England Complex Systems Institute de Cambridge (États-Unis), ‘’une société en réseau se comporte comme un organisme multicellulaire’’ : la plupart des organes sont vitaux, on ne peut amputer une partie sans risquer la mort de l’organisme. Ce qu’a découvert ce chercheur, c’est que plus ces systèmes sont complexes, plus chaque organe devient vital pour l’ensemble de l’organisme. À l’échelle du monde, donc, tous les secteurs et toutes les régions de notre civilisation globalisée sont devenus interdépendants au point de ne pouvoir souffrir d’un effondrement sans provoquer le vacillement de l’ensemble du métaorganisme. Autrement dit, nos conditions de vie à ce moment et à cet endroit précis dépendent de ce qui s’est passé il y a peu à de nombreux endroits de la Terre. Ce qui laisse penser que, comme Bar-Yam le souligne, ‘’la civilisation [industrielle] est très vulnérable’’ » (S&S 107-108).

L’ensemble de ces éléments amène à penser que :

« Nous disposons aujourd’hui d’un immense faisceau de preuves et d’indices qui suggère que nous faisons face à des instabilités systémiques croissantes qui menacent sérieusement la capacité de certaines populations humaines – voire des humains dans leur ensemble – à se maintenir dans un environnement viable »(S&S 14).

Pour certains scientifiques comme James Lovelock par exemple (cité S&S 74), les bouleversements climatiques en particulier pourraient impacter considérablement l’avenir de l’espèce humaine : « Quoi qu’il en soit, si de tels bouleversements se produisent, peu d’habitants, parmi les milliards que compte la planète, devraient survivre ».

Pourtant, loin de susciter la réflexion féconde qui pourrait faire émerger des solutions, cette situation qui est la nôtre fait généralement l’objet d’un « déni collectif décomplexé qui caractérise si bien notre époque » (S&S 18).

« Le plus fascinant et le plus étrange dans la problématique des catastrophes est qu’il n’est pas rare que nous sachions ce qui se passe – et ce qui risque de se passer -, mais que nous n’y croyons pas. En effet, personne ne peut dire aujourd’hui qu’il manque des données scientifiques sur les constats alarmants ou que les médias n’en font pas assez mention. Mais, force est de constater que, pour la plupart des gens, ces informations ne sont pas crédibles. ‘’Nous tenons la catastrophe pour impossible dans le même temps où les données dont nous disposons nous la font tenir pour vraisemblable et même certaine ou quasi certaine. […] Ce n’est pas l’incertitude, scientifique ou non, qui est l’obstacle, c’est l’impossibilité de croire que le pire va arriver’’. » (S&S 222. La citation est de J.P. Dupuy, Pour un catastrophisme éclairé, Paris, Seuil, 2002, p. 142-143).

Le premier travail essentiel à accomplir sera donc celui de « dénier le déni », de considérer la réalité en face, non pour en désespérer, mais pour nous donner les moyens d’affronter le plus sereinement et raisonnablement possible les bouleversements considérables, et les probabilités croissantes de catastrophes que suppose, de façon mathématique, un tel état des lieux.

Ce que J. P. Dupuy nomme donc le « catastrophisme éclairé », ou nos auteurs la « collapsologie » (du latin collapsus, ‘’qui est tombé d’un seul bloc’’).

« Le but n’est pas de nourrir le simple plaisir scientifique d’accumulation des connaissances, mais plutôt de nous éclairer sur ce qui nous arrive et qui pourrait nous arriver, c’est-à-dire de donner un sens aux événements. C’est aussi et surtout une manière de traiter le sujet avec le plus de sérieux possible pour pouvoir discuter sereinement des politiques à mettre en place dans une telle perspective » (S&S 20).

En quoi pourraient donc consister de telles « politiques » ?

2. On passe au vert et on recommence, ou le mythe de la « croissance verte ».

« Les limites de notre civilisation sont imposées par les quantités de ressources dites ‘’stock’’, par définition non renouvelables (énergies fossiles et minerais) » (S&S 38).

Ce constat de bon sens est pourtant loin d’être partagé. La Cop21 en particulier nous a offert le spectacle – prévisible –
http://petrole.blog.lemonde.fr/2015/05/25/le-climat-cest-cuit-pourquoi-la-conference-climatique-de-paris-sera-un-succes/
d’une multitude d’industriels et de chefs d’État « bien intentionnés », qui pensent qu’il suffirait de quelques mesurettes visant à réguler de façon minimale et par ailleurs peu contraignante la hausse de la température et de « passer au vert » pour maintenir ou retrouver cette idyllique croissance qui a fait jusqu’à aujourd’hui le confort d’une bonne partie de l’humanité. Et aussi, bien sûr, le grand profit du capital. Industriels et chefs d’État ou autres ministres qui, bien évidemment, se positionnent tous désormais sur ce « créneau porteur », les premier ne tarissant pas de publicité (la Cop21 a été à ce niveau une bonne opération marketing…), les seconds de démagogie.

Hélas, la situation semble un brin plus complexe.

Penchons-nous un peu pour commencer sur la notion de « taux de retour énergétique » :

« Le bon sens veut que, dans une entreprise d’extraction, la quantité d’énergie que l’on récolte soit supérieure à l’énergie investie. Logique. Si on récolte moins que ce qu’on investit, cela ne vaut pas la peine de creuser. Ce rapport entre l’énergie produite et l’énergie investie s’appelle le taux de retour énergétique (TRE ou ERoEI en anglais pour Energy Return on Energy Invested).
« C’est un point absolument crucial. Après un effort d’extraction, c’est le surplus d’énergie qui permet le développement d’une civilisation. Au début du XXe siècle, le pétrole étasunien avait un fantastique TRE de 100:1 (pour une unité d’énergie investie, on en récupérait 100). On creusait à peine, le pétrole giclait. En 1990, il n’était plus que de 35:1, et aujourd’hui, il est d’environ 11 :1. À titre de comparaison, le TRE moyen de la production mondiale de pétrole conventionnel se situe entre 10:1 et 20: l (…)
Le concept de TRE ne s’applique pas qu’aux énergies fossiles. Pour obtenir de l’énergie d’une éolienne par exemple, il faut d’abord dépenser de l’énergie pour rassembler tous les matériaux qui servent à leur fabrication, puis les fabriquer, les installer et les entretenir. Aux États-Unis, le solaire à concentration (les grands miroirs dans le désert) offrirait un rendement autour de 1,6:1. Le photovoltaïque en Espagne, autour de 2,5:1. Quant à l’éolien, il afficherait un bilan à première vue plus encourageant d’environ 18:1. Malheureusement, ces chiffres ne tiennent pas compte du caractère intermittent de ce type d’énergie et de la nécessité d’y adosser un système de stockage ou une centrale électrique thermique. Si on tient compte de cela, le TRE des éoliennes redescendrait à 3,8:1. Seule l’hydroélectricité offrirait un rendement confortable situé entre 35:1 et 49:1. Mais outre le fait que ce type de production perturbe sérieusement les habitats naturels, une étude récente a montré que les 3 700 projets en cours ou planifiés dans le monde n’augmenteraient la production électrique mondiale que de 2 % (de 16 à 18 %).
En résumé, les énergies renouvelables n’ont pas assez de puissance pour compenser le déclin des énergies fossiles, et il n’y a pas assez d’énergies fossiles (et de minerais) pour développer massivement les énergies renouvelables de façon à compenser le déclin annoncé des énergies fossiles. Comme le résume Gail Tverberg, actuaire et spécialiste de l’économie de l’énergie, « on nous dit que les renouvelables vont nous sauver, mais c’est un mensonge. L’éolien et le solaire photovoltaïque font autant partie de notre système basé sur les énergies fossiles que n’importe quelle autre source d’électricité ».
(S&S 53-54).

Approche partagée et complétée par l’ingénieur spécialiste des métaux Philippe Bihouix :

« Si vous interrogez des spécialistes des métaux, la plupart vous diront qu’il n’y a pas de problème fondamental. Certes la qualité des minerais – leur concentration en métal est en forte baisse (cuivre, zinc, plomb…), avec l’épuisement des grandes mines à forte teneur en métal. Mais il suffira de creuser plus profond, d’extraire plus de minerai de moindre qualité. « Toute chose égale par ailleurs », donc, il n’y a pas de risque de pénurie. Cependant, il faudra dépenser plus d’énergie par tonne de métal produite : et c’est là que les ennuis commencent » (L’âge des low tech, je citerai « LT », p.63).
(…)
« Pour en revenir à la question métallique, des énergies fossiles moins accessibles entraînent également un besoin accru en métaux : il suffit de comparer un simple puits texan avec son homologue deep offshore, gigantesque plateforme métallique entourée d’une nuée de bateaux de ravitaillement, d’hélicoptères » (LT 65).
(…)
« Mauvaise nouvelle, c’est également le cas pour les énergies renouvelables, qui font massivement appel aux ressources métalliques, et des plus rares, comme le néodyme et le dysprosium dans les aimants permanents pour les génératrices d’éoliennes, le gallium, l’indium, le sélénium, le cadmium ou le tellure pour les panneaux photovoltaïques à haut rendement (technologies CIGS ou Cd-Te), le cuivre qui est utilisé en quantité plus importante par unité d’énergie produite (LT 66).
(…)
Nous pourrions nous permettre des tensions sur l’une ou l’autre des ressources, énergie ou métaux. Mais le défi est que nous devons maintenant y faire face à peu près en même temps : plus d’énergie nécessaire pour les métaux moins concentrés, plus de métaux nécessaires pour une énergie moins accessible. Le pic de pétrole sera donc vraisemblablement accompagné ou suivi d’un pic de tout, un «peak everything» (LT 66-67).

Et ce n’est pas non plus le poncif incantatoire à la mode de «l’économie circulaire » qui règlera la question, car le recyclage, bien sûr indispensable, est loin d’être la panacée rêvée:

« Bien sûr, il y a une autre différence entre l’énergie et les métaux: ceux-ci, une fois extraits, ne sont pas perdus comme les énergies fossiles parties en fumée. Il suffirait donc de les recycler indéfiniment, une fois extraite la quantité adéquate (mais laquelle ?) de métaux nécessaires à notre société. Même si, en réalité, en vertu du second principe de la thermodynamique, on en dissipe toujours un peu, que ce soit au moment du recyclage lui-même (la perte au feu) ou pendant l’usage (la pièce de monnaie qui s’use imperceptiblement au fil du temps, car « le fer et le cuivre se vont usant et consumant par le seul attouchement des mains de l’homme»).
Malheureusement, il existe des limites physiques, techniques et sociétales au recyclage dans un monde aussi technicisé que le nôtre. D’abord, certains matériaux, comme les polymères thermodurcissables (polyuréthanes par exemple), ne peuvent tout simplement pas être refondus. D’autres, comme les emballages alimentaires ou médicaux, sont souillés et inexploitables.
Ensuite, la complexité des produits, des composants (dizaines de métaux différents dans un téléphone portable ou un ordinateur) et des matières (milliers d’alliages métalliques différents, mélanges de plastiques et d’additifs, matériaux composites) nous empêche d’identifier, de séparer et de récupérer facilement les matières premières. Ainsi du nickel, pourtant facilement repérable (aciers inoxydables) et assez coûteux, qui n’est recyclé correctement qu’à 55%. 15% sont bien captés et recyclés, mais perdus « fonctionnellement » ou avec « dégradation de l’usage » car ils ont été noyés dans de l’acier carbone de bas de gamme, tandis que 35 % sont égarés entre mise en décharge et incinération. En trois cycles d’utilisation, on perd donc de l’ordre de 80 % de la ressource. Et il s’agit d’un métal plutôt bien recyclé, le pourcentage de récupération ne dépassant pas 25 % pour la plupart des « petits » métaux.
Enfin, pour une part non négligeable, les métaux font également l’objet d’usages dispersifs, donc non recyclables. Ils sont utilisés comme pigments dans les encres et les peintures, comme fertilisants, additifs dans les verres et les plastiques, pesticides (…)
Perte par dispersion (à la source), perte mécanique (la boîte de conserve, l’agrafe et le stylo partis en décharge), perte fonctionnelle (par recyclage inefficace), perte entropique (marginale) : tel est notre destin, le cercle vertueux du recyclage est percé de partout, et à chaque « cycle » de consommation on perd de manière définitive une partie des ressources » (LT 69).

Bien évidemment, tout ceci remet radicalement en question l’idée d’une « croissance verte» telle que la voudraient nos politiques et nos entrepreneurs capitalistes, qui souhaiteraient retrouver des taux de croissance aptes à satisfaire leurs électorats pour les premiers, et, pour les seconds, la perspective d’immenses champs d’éoliennes et de panneaux photovoltaïques à renouveler tous les 30 ou 50 ans, histoire de faire tourner les usines et de continuer à engranger les profits.

« Les technologies que nous espérons salvatrices ne font qu’ajouter à ces difficultés. En misant sur le tout-technologique pour notre lutte contre le changement climatique, nous risquons fort de créer de nouvelles pénuries (elles-mêmes nécessitant un recours accru à l’énergie) et d’accélérer ainsi le système de manière involontaire. Car les « technologies vertes » sont généralement basées sur des nouvelles technologies, des métaux moins répandus et contribuent à la complexité des produits, donc à la difficulté du recyclage. Prenons quelques exemples.
Pour réduire de quelques grammes les émissions de C02 par kilomètre, sans renoncer ni à la taille ni aux performances (principalement la vitesse et la résistance au choc) des véhicules, la seule solution, en dehors du rendement du moteur lui-même, est de les alléger. Pour cela, on utilise des aciers de haute performance, toujours plus complexes, alliés avec de petites quantités de métaux non ferreux (manganèse, vanadium, niobium, titane…): non seulement ceux-ci ne sont plus récupérables en fin de vie (et sont recyclés en acier carbone pour armatures à béton du bâtiment), mais le niveau attendu de « pureté » des alliages est tel qu’il est nécessaire d’y employer des aciers de première fonte.
(…)
Pour développer les énergies renouvelables de manière significative, sans remise en cause de nos exigences en termes de continuité de service, il serait (sera ?) nécessaire de relier les milliers d’éoliennes, de « fermes » photovoltaïques et de dispositifs de stockage (dans les batteries de véhicules, sous forme de méthane, d’hydrogène, etc.) par des smart grids (réseaux intelligents) afin de permettre à tout instant l’équilibre entre une offre erratique et intermittente et une demande variable, avec des consommateurs qui seront connectés par des compteurs eux aussi « intelligents » et communicants (Linky d’ERDF, en phase pilote) permettant d’effacer la demande. Un tel macrosystème technique sera basé sur de très nombreux équipements high tech, bourrés d’électronique et de métaux rares » (LT 71-72).
(…)
« Indéniablement nous pouvons, et devons, développer les énergies renouvelables. Mais ne nous imaginons pas qu’elles pourront remplacer les énergies fossiles et nous permettront de maintenir la débauche énergétique actuelle. Les promoteurs de projets titanesques qui font régulièrement la une des grands journaux et magazines, selon plusieurs variantes comme Desertec ou le plan B « Wind Water Sun » de Mark Z. Jacobson de l’université Stanford, font pourtant semblant d’y croire.
Desertec propose l’installation, d’ici 2050, de vingt centrales solaires à concentration (CSP) dans le Sahara, afin de produire 700 TWh (milliards de kWh) par an (13 % de la consommation électrique européenne actuelle). Et ce pour 400 milliards d’euros, inclus les lignes à haute tension. Ce qui en fait une électricité à peu près aussi chère que celle de l’EPR de Flamanville (avec 8,5 milliards d’euros pour 13 TWh/an, selon les dernières annonces), ce qui n’est pas peu dire. D’ailleurs, preuve de la viabilité économique bien incertaine du projet, la plupart des industriels partenaires s’en sont récemment retirés, mais les beaux effets d’annonce n’en sont pas moins restés dans notre inconscient collectif.
Certes, un quadrilatère de quelques dizaines ou centaines de kilomètres de côté dans le Sahara pourrait fournir toute l’électricité mondiale, mais ces calculs de coin de table ne veulent rien dire. Pour produire les 22000 TWh de la consommation électrique mondiale (en 2011), il faudrait installer l’équivalent de cinq cents années de production actuelle de panneaux solaires (ou, plus modestement, cent vingt années pour la consommation électrique européenne) ! Sans oublier qu’au bout de quarante ans au plus, il faudrait tout recommencer, étant donné la durée de vie des panneaux photovoltaïques. Et qui passerait le balai à chaque tempête de sable sur les dizaines de milliers de kilomètres carrés de panneaux?
Encore faut-il ne pas confondre électricité mondiale et énergie mondiale: je vous passe les assommants calculs (ne pas confondre énergie primaire et énergie finale, comparer les rendements des moteurs thermiques et électriques…), mais il faudrait alors au bas mot deux mille années de production de panneaux solaires. Bien sûr, je suis un peu de mauvaise foi, car on peut faire de la croissance (verte) des capacités de production, par exemple les décupler (on l’a déjà largement fait par le passé) ou les centupler. Mais quel défi industriel, tellement improbable ! Il faudrait commencer par construire des usines d’usines de panneaux, des bases logistiques monstrueuses… sans parler, surtout, de la disponibilité en métaux, en matériaux synthétiques, issus du pétrole et difficilement recyclables.
« Wind Water Sun » propose de couvrir les besoins en énergie de l’ensemble du monde, uniquement avec des renouvelables, d’ici 2030. Pour cela, il faudrait installer 3,8 millions d’éoliennes de 5 MW et 89000 centrales solaires de 300 MW chacune (on admirera la précision toute mathématique des chiffres). En s’y mettant en 2015, il faudrait donc installer en quinze ans 19000 GW d’éoliennes: sachant que l’on en a installé 40 GW au plus par an ces cinq dernières années, il s’agirait tout bonnement de multiplier par trente la capacité de production et d’installation actuelle. M. Jacobson n’a manifestement jamais mis les pieds dans une usine, et ne sait pas qu’il faut aussi de l’acier, du ciment, des résines polyuréthanes, des terres rares et du cuivre, des bateaux et des grues, entre autres, pour fabriquer et installer une belle éolienne «propre».

[À ce propos, quelle est d’ailleurs à ce jour la proportion des éoliennes et des panneaux solaires fabriqués dans des usines tournant aux énergies renouvelables et non au charbon ou au pétrole ?]

« Et comment ne pas mentionner des technologies enthousiastes comme l’énergie des vagues et de la houle, tel le système Pelamis (un boudin de 150 m de long pour 750 kW de puissance, soit une production annuelle d’environ 2,7 GWh, millions de kWh). Pour produire l’équivalent d’un seul réacteur nucléaire (8 TWh), il faudrait installer la bagatelle de 3000 boudins, dans 75 fermes océaniques de 130 hectares chacune. Nos derniers marins pêcheurs vont devoir apprendre à slalomer, et prière de ne pas rire, car certaines de ces solutions « innovantes », comme les hydroliennes, sont en test, avec de l’argent public.
Il existe des scénarios plus sérieux, bien sûr, comme négaWatt pour la France, dont l’immense mérite est de commencer par questionner le besoin, et de projeter une baisse significative de la consommation énergétique à l’horizon 2050. La production de 200 TWh en éolien et 90 TWh en solaire photovoltaïque, en complément d’une exploitation forte et systématique de la biomasse, reste cependant un objectif très ambitieux (à comparer à la production mondiale actuelle, de l’ordre de 450 TWh et 60 TWh respectivement).
Bref, que l’on se le dise : éolien, solaire, biogaz, biomasse, biocarburants, algues ou bactéries modifiées (…) hydrogène, méthanation, quels que soient les technologies, les générations ou les vecteurs, nous serons rattrapés par un des facteurs physiques : impossible recyclage des matériaux (on installe d’ailleurs aujourd’hui des éoliennes et des panneaux solaires à base de matériaux que l’on ne sait pas recycler), disponibilité des métaux, consommation de surfaces, ou intermittence et rendements trop faibles. Les différentes énergies renouvelables ne posent pas forcément de problème en tant que telles – mieux vaut probablement une éolienne qu’un générateur de même puissance au diesel – mais c’est l’échelle à laquelle certains imaginent pouvoir en disposer qui est irréaliste. Le déploiement généralisé du bon mix d’énergies renouvelables reste à penser et ne pourra répondre que difficilement à certains usages. En particulier, la question des transports et celle du stockage (et donc de la capacité à adapter la production à la demande très variable) n’ont pas de réponse satisfaisante, avec un besoin en métaux irréaliste (batteries) ou des pertes de rendement trop grandes (gazéification et méthanation). Il n’y a pas assez de lithium sur terre pour équiper un parc de plusieurs centaines de millions de véhicules électriques, et pas assez de platine pour un parc équivalent de véhicules à hydrogène. Et rappelons, une bonne fois pour toutes, que l’hydrogène n’est pas une source d’énergie, mais seulement un vecteur. Nul doute que le pétrole, et surtout le charbon, sont encore là pour longtemps. Même si ce n’est pas une bonne nouvelle… » (LT 75-79)
(…)
« Enfin, il faut garder en tête que les besoins s’emballent, notamment sous l’effet du « rattrapage » des pays « émergents et de l’effet démographique. C’est bien de gagner quelques points ou dizaines de points de pourcentage sur le rendement d’un procédé industriel. Mais, en parallèle, la consommation de charbon ou d’aluminium a augmenté de 60% en dix ans. D’une manière ou d’une autre, il va falloir changer de braquet » (LT 79-80).

Et ce n’est certes pas le mirage de la « robotisation » – délire à la mode et nouveau déni du « peak everything » – qui permettra de le faire :
http://abonnes.lemonde.fr/robotique/article/2016/01/03/robotisation-generale_4841007_4620106.html

Cf. encore, sur la « mystification » de la « croissance verte », ces deux articles, parmi d’autres, du même Philippe Bihouix :
http://rue89bordeaux.com/2015/09/du-mythe-de-la-croissance-verte-a-un-monde-post-croissance/
http://www.reporterre.net/La-croissance-verte-est-une-mystification-absolue

Ce n’est donc pas de la « croissance verte » qu’on peut attendre la résolution de nos problèmes. Elle présente même un danger certain, considérable, de fournir un alibi qui substituerait à la « croissance carbonée », responsable des ravages que nous savons, une croissance « présentable » (du moins à très court terme), parce que non carbonée, alors qu’étendue à l’échelle de l’humanité elle ne ferait que poursuivre et même accélérer l’épuisement irrémédiable à moyen terme de nos dernières ressources.

Et l’on entrevoit déjà combien la frénésie d’investissement dans ce genre de croissance soi-disant propre ou « écoresponsable » promet, après quelques lendemains très lucratifs pour certains (toujours les mêmes, bien sûr…), des surlendemains qui ne peuvent que tragiquement déchanter.

On pourrait faire ici un parallèle avec la « révolution verte », laquelle, partant d’une nécessité compréhensible d’assurer à court terme les besoins alimentaires des humains dans l’après-guerre, a rendu rapidement possible l’explosion démographique exponentielle à l’origine, certes des « trente glorieuses » de la croissance, mais aussi des problèmes majeurs de surexploitation des ressources et de bouleversements climatiques et environnementaux que nous connaissons aujourd’hui.

Cf. là-dessus :
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/03/27/politique-demagogie-demographie-une-petite-recension-dalan-weisman-compte-a-rebours-jusquou-pourrons-nous-etre-trop-nombreux-sur-terre/

3. Organiser une décroissance viable plutôt que subir un effondrement catastrophique.

Si donc la « croissance verte », nouveau « must » tellement invoqué, se révèle illusoire et surtout conçue pour maintenir quelques temps encore les bénéfices, politiques ou économiques, de certains (« Après nous le déluge »…) plutôt que pour assurer à l’ensemble des êtres humains un avenir durable, quelles peuvent être les solutions viables ?

Là encore, nos auteurs s’accordent sur la seule alternative envisageable, celle de la décroissance, afin de stabiliser puis d’inverser le plus rapidement possible la série d’exponentielles mentionnées plus haut.

Et ceci consiste tout simplement à anticiper et organiser de façon volontaire et raisonnée ce que nous serons autrement obligés de subir de toute manière de façon involontaire et catastrophique : « la fin définitive de la croissance économique mondiale » (S&S 57), conséquence inéluctable de la finitude de nos ressources.

« Il nous faut prendre la vraie mesure de la transition nécessaire et admettre qu’il n’y aura pas de sortie par le haut à base d’innovation technologique – ou qu’elle est en tout cas si improbable, qu’il serait périlleux de tout miser dessus. On ne peut se contenter des business models émergents, à base d’économie de partage ou de la fonctionnalité, peut-être formidables mais ni généralisables, ni suffisants.
Nous devrons décroître, en valeur absolue, la quantité d’énergie et de matières consommées. Il faut travailler sur la baisse de la demande, non sur le remplacement de l’offre, tout en conservant un niveau de « confort » acceptable » (Ph. Bihouix, .Du mythe de la croissance verte à un monde post croissance, article mentionné plus haut).

Il nous faut désormais intégrer le fait que rien ne sera plus comme avant, et que, sur bien des plans, notre pain blanc a déjà été mangé.

Mais il ne tient qu’à nous de faire que ce constat ne soit pas simplement négatif : le pain noir aussi peut être un aliment goûteux, et surtout durable ! Et la sobriété, lorsqu’elle est choisie en connaissance de cause, peut aussi bien que l’abondance être source de joie.
Nous le savons, les gens et les peuples les plus heureux sont loin d’être nécessairement les plus nantis.

« Une surpopulation mondiale, une surconsommation par les riches, et de piètres choix technologiques » [P.R. et A. Ehrlich] ont mis notre civilisation industrielle sur une trajectoire d’effondrement. Des chocs systémiques majeurs et irréversibles peuvent très bien avoir lieu demain, et l’échéance d’un effondrement de grande ampleur apparaît bien plus proche qu’on ne l’imagine habituellement, vers 2050 ou 2100. Personne ne peut connaître le calendrier exact des enchaînements qui transformeront (aux yeux des futurs archéologues) un ensemble de catastrophes en effondrement, mais il est plausible que cet enchaînement soit réservé aux générations présentes. Telle est l’intuition, que nous partageons avec bon nombre d’observateurs, qu’ils soient experts scientifiques ou activistes.
Il est gênant de le dire, tant la posture est souvent ridiculisée, mais nous sommes devenus catastrophistes. Soyons clairs, cela ne signifie nullement que nous souhaitons les catastrophes, ni que nous renonçons à nous battre pour en atténuer les effets, ou encore que nous sombrons dans un pessimisme irrévocable. Au contraire ! Même si l’avenir est sombre, « nous devons nous battre, car il n’y a aucune raison de nous soumettre passivement aux faits ». Être catastrophiste, pour nous, c’est simplement éviter une posture de déni et prendre acte des catastrophes qui sont en train d’avoir lieu. Il faut apprendre à les voir, accepter leur existence, et faire le deuil de tout ce dont ces événements nous priveront. C’est selon nous cette attitude de courage, de conscience et de calme, les yeux grands ouverts, qui permettra de tracer des chemins d’avenir réalistes. Ce n’est pas du pessimisme !
La certitude est que nous ne retrouverons plus jamais la situation « normale » que nous avons connue au cours des décennies précédentes. (…)
Il y a eu par le passé de nombreux effondrements de civilisations qui restaient confinés à certaines régions. Aujourd’hui, la mondialisation a créé des risques systémiques globaux, et c’est la première fois que la possibilité d’un effondrement à très grande échelle, presque globale, est devenue envisageable. Mais cela ne se fera pas en un jour. Un effondrement prendra des vitesses, des formes et des tournures différentes suivant les régions, les cultures et les aléas environnementaux. Il doit donc être vu comme une mosaïque complexe où rien n’est joué à l’avance.
Penser que tous les problèmes seront résolus par le retour de la croissance économique est une grave erreur stratégique. À la fois car cela présuppose qu’un retour à la croissance est possible, mais surtout, car aussi longtemps que les dirigeants se concentreront sur cet objectif, aucune politique sérieuse de préservation de la stabilité du climat et des écosystèmes ne pourra être mise en place pour faire ce qui est nécessaire : réduire considérablement et rapidement la consommation de carburants fossiles. Tous les débats actuels entre relance et austérité ne sont donc que des distractions qui détournent des questions de fond. En fait, il n’y a même pas de « solutions » à chercher à notre situation inextricable (predicament), il y a juste des chemins à emprunter pour s’adapter à notre nouvelle réalité.
Se rendre compte de tout cela, c’est entamer un renversement. C’est voir que soudainement, l’utopie a changé de camp : est aujourd’hui utopiste celui qui croit que tout peut continuer comme avant. Le réalisme, au contraire, consiste à mettre toute l’énergie qui nous reste dans une transition rapide et radicale, dans la construction de résilience locale, qu’elle soit territoriale ou humaine ». (S&S 249-252)

Mais un tel réalisme laisse aussi entrevoir « d’autres moyens de faire la fête ».

« Aujourd’hui, les chemins à prendre – car il y en a – sont à peine balisés, et ils mènent à un changement radical de vie, une vie moins complexe, plus petite, plus modeste, et bien cloisonnée aux limites et aux frontières du vivant. L’effondrement n’est pas la fin mais le début de notre avenir. Nous réinventerons des moyens de faire la fête, des moyens d’être présent au monde et à soi, aux autres et aux êtres qui nous entourent. La fin du monde ? Ce serait trop facile, la planète est là, bruissante de vie, il y a des responsabilités à prendre et un avenir à tracer. Il est temps de passer à l’âge adulte » (S&S 256-257).

4. Vers un avenir de « low tech ». Accord global sur l’évidence, mais des interrogations, cependant.

La poursuite d’une croissance par la high tech « verte » ne se révélant pas soutenable à moyen et long terme, il faut donc « changer de braquet », comme il est dit plus haut.

 » Puisque le système high tech va dans le mur (ou vers la falaise, ne chipotez pas), pourquoi ne pas tenter autre chose, prendre le contre-pied et se tourner vers les low tech, les basses technologies ? Concrètement, qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ? Inutile d’essayer de dresser une liste exhaustive des « bonnes » technologies contre les « mauvaises (…) Comme pour le high tech, la définition restera floue et les frontières de toute manière perméables. (…) Quand nous évoquons les basses technologies, c’est donc plutôt, à ce stade, d’orientations, de principes généraux, que nous devons parler, fondés sur le renoncement réfléchi à l’espoir d’une «sortie par le haut» basée sur des percées technologiques à venir. Des principes visant à effectivement diminuer notre prélèvement de ressources ». (LT 113).

J’avoue que si je partage entièrement le constat rapporté dans les paragraphes précédents, ainsi que la solution globale qui ne peut en effet passer que par une décroissance radicale en tant que « principe visant à diminuer notre prélèvement en ressources », les dispositions pratiques proposées par nos auteurs pour parvenir à ce but me laissent dubitatifs par ce qui me semble être leur décalage par rapport à l’ampleur des défis à affronter.

Ce dont ils sont d’ailleurs conscients, car ils ne prétendent pas présenter des solutions, mais seulement ébaucher à titre d’hypothèses quelques orientations possibles :

« il ne s’agit que de pistes, de quelques réflexions incomplètes. Je n’ai pas la prétention d’avoir réponse à tout, ni aux quoi, ni aux comment », nous dit Ph. Bihouix (LT 164).

Bien sûr, proposer l’abandon des sacs en plastique ou le retour à la consigne des bouteilles en verre (LT 130), le rechapage des pneus (LT 120), limiter à 40 ou 60km/h la vitesse de voitures plus légères consommant moins d’1 litre aux 100 km (LT 199), étendre le co-voiturage (LT 192) et revenir au vélo, « la vraie voiture propre » (LT 192-193), traquer les gaspillages et « l’obsolescence programmée » en recourant systématiquement à des équipements moins sophistiqués et plus réparables (cf. LT 138-139 ; « petit éolien », solaire thermique, etc. : « faire robuste et simple avec des matériaux et des technologies éprouvées »), prôner le retour à une économie plus locale et autres évolutions similaires va à l’évidence dans le bon sens.

Mais il me semble tout de même qu’on reste encore très largement loin du compte !

Surtout en ce qui concerne la question de l’énergie.

Bien sûr, la première urgence est évidemment celle des indispensables économies, urgence soulignée par nos auteurs :

« Il n’y a donc pas de produit ou de service plus écologique, économe en ressources, recyclable, que celui que l’on n’utilise pas. La première question ne doit pas être «comment remplir tel ou tel besoin (ou telle envie…) de manière plus écologique ? » mais « pourrait-on vivre aussi bien, sous certaines conditions, sans ce besoin?».
Il s’agit donc d’ « acquérir le réflexe d’une « écologie de la demande » (décroissante), plutôt qu’une «écologie de l’offre» (croissance verte) ».
« Pourquoi couvrir des hectares de panneaux solaires pour alimenter des panneaux publicitaires énergivores dans les rues ou les gares et des écrans plats dans les bureaux de poste ? » (LT 114-115).

Si l’on veut en effet échapper aux attraits illusoires de la « croissance verte » et à ses conséquences tout aussi suicidaires que celles de la croissance « classique », il s’agira donc en premier lieu de réduire nos besoins.

Mais n’est-il pas bien aventureux de faire croire que cette réduction suffirait à résoudre les problèmes de 7 milliards de personnes, qui seront 11 à 14 milliards à la fin du siècle ?

Car des besoins vitaux, même réduits, demeurent des besoins qu’il faudra satisfaire, surtout lorsqu’il s’agit de besoins énergétiques propres à assurer le fonctionnement de notre agriculture, de nos industries et artisanats les plus fondamentaux, du logement, de l’éclairage et du chauffage, de nos services les plus basiques, etc.

Il faudrait évidemment chiffrer tout cela de façon précise et détaillée, ce que nos auteurs avouent être dans l’impossibilité de faire, et qu’on ne peut leur reprocher étant donnée la complexité de la tâche.

Mais les solutions qu’ils proposent pour pourvoir aux besoins énergétiques d’une humanité future sans pour autant retomber dans les pièges dénoncés de la « croissance verte » et du « macrosystème » évoqué plus haut (avec ses grandes éoliennes high tech, ses gigantesques « fermes » photovoltaïques dévoreuses de métaux et de terres rares, ses smart grids – toutes choses de toute façon condamnées à moyen terme par le « peak everything » – ses bases logistiques entraînant la création de routes, de bétonnages terrestres et sous-marin, de flottes d’hélicoptères et de bateaux indispensables au off shore, de réseaux complexes de câbles, etc., et donc une ponction considérable en ressources et de très importants dégâts environnementaux), ces solutions laissent tout de même dubitatif :

Car, en l’absence des énergies fossiles (charbon, pétrole, gaz, nucléaire) et si l’on refuse de plus le « macro-système » de la « croissance verte », en appeler au « petit éolien » (LT 138-139), à une hydroélectricité qui plafonne déjà, à la biomasse et au biogaz (quid alors de la disponibilité des déchets organiques dans une agriculture d’où les intrants chimiques devront disparaître ? cf. LT 186 et la question cruciale du « retour à la terre des nutriments »), au « principe d’acceptation de la moindre performance », ainsi qu’à assumer la « non disponibilité immédiate de l’énergie » (c’est-à-dire arrêter de s’éclairer, de se chauffer et … de travailler lorsque le vent ne souffle pas ou quand le soleil ne brille pas… cf. LT 140) paraît tout de même bien léger pour assurer la survie de milliards de personnes.

La génération à laquelle j’appartiens a connu, dans les années 50, celles de mon enfance, un monde qui ressemblait un peu à celui que décrivent nos auteurs comme pouvant être celui de notre futur : jusqu’au début des années 70, ma grand-mère qui vivait à la campagne ne disposait pas d’eau courante et allait la chercher à la pompe. Elle préparait sa nourriture dans la grande cheminée de la cuisine, parcimonieusement alimentée par des chutes de bois, rarement sur un vieux gaz à deux feux. Cette cuisine étant la seule pièce chauffée de la maison, en dehors des visites des enfants et petits-enfants, lors desquelles on allumait dans les chambres deux ou trois petits poêles « Mirus », qui venaient en aide aux grosses couettes de duvet et à la « bassinoire » pour réchauffer l’atmosphère de façon essentiellement symbolique.
À cette occasion aussi, quelques rares lampes de 40 watts demeuraient allumées un peu plus longtemps que d’habitude, sous le regard vigilant de la grand-mère, prompte à en dénoncer le gaspillage.
Inutile de dire que l’électro-ménager – et ne parlons pas bien sûr de l’électronique ! – étaient inexistants, à part un poste de radio, lui aussi utilisé de façon parcimonieuse.
Par ci-par là, dans la campagne, le « petit éolien » montait poussivement l’eau des puits (et pas plus), et, dans les années 50, quelques rares voitures individuelles, surtout de type 2CV (ces « pots de yaourt » qui devraient d’urgence redevenir nos voitures d’après Ph. Bihouix, cf. LT 140 ; 198), sillonnaient des routes dont beaucoup ne connaissaient pas encore ce dérivé du pétrole qu’est le goudron, l’essentiel des transports s’effectuant encore par le train et le bus, et la tournée du facteur se faisant certes « à l’américaine », mais à bicyclette toutefois !.

Quoiqu’évidemment bien moins diversifiée, la fourniture alimentaire était suffisante. Pas de supermarchés, mais un dense réseau de proximité (marchés, petits commerces, boulangeries, boucheries, épiceries…) faisant pour l’essentiel appel à la production locale.

Pour ma part, j’avoue que j’ai la nostalgie de ce monde-là, dont la sobriété naïve permettait de mieux distinguer l’essentiel de l’accessoire, et dont la « déconnection » rendait possibles d’autres types de relations humaines, rythmées par le tic-tac de la pendule centenaire, qui se moquait bien de « l’obsolescence programmée » (la preuve : elle marche encore !). Et que je ne craindrais aucunement son retour pour nos petits-enfants. J’ose dire bien au contraire !

C’est d’ailleurs un monde de ce genre que connaissent encore une bonne partie des habitants de la planète, dont certains, on le sait, estiment leur taux de « bonheur national brut » plus élevé que le nôtre. C’est encore dans un monde de ce type que sont apparues, ne l’oublions pas, la plupart des grandes intelligences à l’origine des inventions qui ont rendu possible le « développement » des XXème et XXIème siècles, ainsi que d’immenses artistes, écrivains, philosophes, etc.

Mais voilà : il y a tout de même quelques précisions à apporter :

Tout d’abord, malgré ce qui nous semble désormais être sa frugalité et sa « rusticité », ce monde était déjà, depuis plus d’un siècle dans les pays les plus développés – dont faisait partie celui de ma grand-mère – le fruit d’une révolution industrielle où les énergies carbonées jouaient un rôle déterminant. C’était déjà le monde des privilégiés du charbon et du pétrole.

Car il fallait bien fabriquer avec quelque chose les poêles Mirus, les cuisinières Godin, les bus, les trains, et les quelques « pots de yaourt » qui circulaient sur les routes, fournir le charbon pour le chauffage des citadins, des écoles, faire tourner les hôpitaux, transporter aux halles de Paris ou de Lyon les poissons de Boulogne, les fruits du Lot et Garonne ou les fromages d’Auvergne (qu’il fallait tout d’abord produire…), ou aux petites épiceries de campagne les poissons séchés ou salés, ou les conserves de sardines qui constituaient l’essentiel de la consommation des produits de la mer (qu’il fallait tout d’abord pêcher…), habiller la population, faire tourner les aciéries et les usines Formica ou Lustucru, etc. etc. etc.

Tout ce confort inouï, même s’il nous paraît spartiate, était assuré par ce charbon et ce pétrole qu’il faut désormais remplacer de toute urgence.

Mais surtout, ce monde comptait alors quelques 5 milliards d’habitants de moins que le nôtre (la population mondiale était de 2,5 milliards d’habitants en 1950 ; de 3 milliards en 1960), et entre 9 et 11 milliards de moins que celui qu’on nous prévoit pour la fin du siècle (la France comptait, elle, 40 millions d’habitants en 1950, elle en compte aujourd’hui 67 millions, et on en prévoit 80 à l’horizon 2100). Et sur cette population réduite, seule une minorité privilégiée bénéficiait du dit « confort ».

Si donc on table sur un modèle sans énergies fossiles ni nucléaire, et de plus sans le « macrosystème » du « renouvelable » high tech, ses terres rares et ses smart grids, et s’il faut alors se contenter de « petit éolien » (celui qui tirait à grand peine l’eau des puits dans mon enfance…), de biogaz, de biomasse et du déjà existant en hydroélectricité, j’avoue que j’ai bien du mal à penser que « ça le fera »…

Surtout s’il faut, de plus, et en toute cohérence, relocaliser au moins une partie de notre production industrielle (qui ne consomme plus aujourd’hui en France « que » 23% de nos ressources en énergie) et agricole, pour lutter contre la gabegie des transports inutiles, etc.
Cette nécessaire relocalisation signifiant alors des dépenses énergétiques supplémentaires considérables au niveau national.

Or, les scénarios « alternatifs » les plus optimistes comme celui du rapport de l’ADEME 2015
http://www.ademe.fr/mix-electrique-100-renouvelable-analyses-optimisations

ou le ou le scénario Négawatt 2011
http://www.negawatt.org/scenario-negawatt-2011-p46.html

tablent tous sur le high tech en ce qui concerne en France le développement du renouvelable, voire – puisque l’intermittence et la quasi impossibilité de stockage efficace est le problème de ce type d’énergie – sur une part non négligeable d’énergie fossile de substitution, au moins (ou prétendument… cf exemple catastrophique de l’Allemagne, etc. voir là-dessus mon post du 18/10/2014 mentionné ci-dessous et les liens) à titre de transition.

On connaît les problèmes posés par ces modèles et les critiques dont ils peuvent être l’objet.
Cf. par ex. :
http://www.lemonde.fr/economie/article/2015/12/02/l-illusion-d-une-electricite-100-renouvelable_4822316_3234.html?xtmc=balibar&xtcr=3

http://sciences.blogs.liberation.fr/home/2015/11/ademe-un-mix-%C3%A9lectrique-100-enr.html

[ajout du 26/02: j’apprends juste, avec bien du retard, l’arrêt du blog remarquable de Sylvestre Huet et son départ de Libération. Un grand merci à vous ! En espérant que vos contributions continueront de quelque manière…

ajout: le blog de Sylvestre Huet est désormais hébergé par Le Monde. Voir le lien ci-contre ].

ainsi que les liens cités dans mes posts :
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/10/18/des-vertus-comparees-du-surf-et-de-la-plongee-sous-marine-ou-quand-la-transition-energetique-suppose-la-stabilite-demagogique-ainsi-que-du-bon-usage-de-mr-jancovici/
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/04/24/quelques-breves-a-propos-dun-rapport-de-lademe-doskar-groning-et-de-michel-onfray-et-toujours-du-pape-et-de-lhomosexualite/

Est-il alors raisonnable de penser qu’un degré de « frugalité suffisante » – même s’il est, pour moi du moins, souhaitable – comparable à celui des années 50, puisse être assuré pour tous en 2100 dans un monde de 11 milliards d’habitants (selon l’hypothèse basse) alors même que les énergies carbonées concentrées qui le rendaient possible à l’époque pour ces quelques privilégiés occidentaux doivent de toute urgence être abandonnées ?

J’avoue que les propositions ébauchées par nos auteurs ne me permettent pas de l’envisager avec sérieux.

Peut-on alors essayer d’articuler la pertinence du diagnostic qu’ils posent avec des scénarios un peu plus vraisemblables ?

C’est avec une grand perplexité et humilité que je m’y risque.
– En constatant d’abord, qu’une fois de plus, le paramètre essentiel de la démographie, s’il est présent (cf. LT 206 ; S&S 169ss ; 171 ; 181, 202 etc.) me semble dans l’ensemble sous-estimé.

Car, si nos auteurs proposent, à juste raison, une décroissance globale et radicale de la consommation d’énergie, de biens, de services, etc., décroissance sans équivalent sur le long terme dans l’histoire de l’humanité – au point que P. Servigne envisage des politiques de rationnement (S&S 240) dont on a du mal à imaginer qu’elles pourraient se limiter au volontariat – celle-ci paraît au moins aussi difficile et aléatoire à mettre en œuvre qu’une politique résolue de décroissance démographique, relativement « bénigne » et aux résultats rapides : rappelons qu’une politique de « l’enfant unique » étendue au niveau mondial ramènerait en un siècle la population mondiale aux alentours de 1,6 milliard d’habitants, ce qui semble constituer la population optimale étant données les possibilités de l’écosystème qui est le nôtre.

Sur tout cela, cf. :
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/03/27/politique-demagogie-demographie-une-petite-recension-dalan-weisman-compte-a-rebours-jusquou-pourrons-nous-etre-trop-nombreux-sur-terre/

Une telle politique paraît de plus à notre portée : le taux mondial actuel de fécondité étant de 2,6 enfants par femme, l’objectif de 1 enfant ne paraît pas si lointain ou irréaliste, s’il faisait l’objet bien sûr de de politiques résolues qui sauraient en présenter la nécessité vitale.

Et il est clair que cette réduction « à la source » de la consommation et de la pollution, si elle n’est pas pour autant suffisante, et en dépit des problèmes spécifiques qu’elle poserait (cf. post cité), permettrait d’envisager les questions de l’avenir de l’humanité de façon plus sereine.

La problématique incontournable d’une indispensable évolution vers une « humanité low tech » paraîtrait aussitôt plus envisageable et moins utopique.

Car s’il paraît difficile d’assurer par le seul low tech les besoins en nourriture et en énergie de 11 ou 14 milliards d’êtres humains, ce genre de technologie paraît beaucoup mieux proportionné à une population 5 ou 6 fois inférieure, sans pour autant négliger une sobriété et une économie circulaire qui demeureront encore le seul moyen de contourner du mieux possible le « peak everyting ».

Pour ma part, je ne vois toujours pas comment on peut raisonnablement, en dépit des difficultés politiques (et/ou religieuses ; cf. posts cités plus haut) qu’elle suppose, faire l’impasse sur une telle condition préalable.

À propos des dites « difficultés », cf. encore la citation d’Herman Daly, tirée de l’ouvrage d’A. Weisman rappelé plus haut, en PS du post :
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/08/15/rien-de-nouveau-sous-frere-soleil-a-propos-des-langues-regionales-et-de-la-demographie-pontificale/

– Mais il ne faut pas se leurrer : que ce soit en ce qui concerne la décroissance « énergétique » ou la décroissance démographique (ou, dans le meilleur des cas, ces deux décroissances simultanées) il est nécessaire d’envisager une phase de transition, et c’est bien là que se concentreront les difficultés.

Là encore, la perspective de nos auteurs, qui semble le plus souvent passer d’un « tout carboné » à un « tout low tech » sans suffisamment aborder la réalité complexe de la phase intermédiaire, me paraît inadaptée pour envisager (encore une fois dans le meilleur des cas…) l’accompagnement de notre population actuelle de plus de 7 milliards d’habitants vers une décroissance énergétique et démographique la plus non-violente possible.

Étant donnés les aléas et les difficultés d’un tel passage, n’est-il pas nécessaire de conserver, de façon transitoire, quelques « high tech » (en précisant bien toutefois ce caractère éminemment transitoire rendu obligatoire par l’approche inéluctable du «peak everything », et non bien sûr en maintenant l’illusion – si profitable aux politiques et aux capitalistes – d’une « croissance verte » façon COP 21…).

Se posera donc la question du choix le plus pertinent de ces « high tech » à conserver de façon à permettre la transition : et tant qu’à en conserver, voire à en promouvoir certaines pour un temps, autant privilégier bien sûr les plus efficaces, et, dans le domaine de l’énergie, celles qui ont le rendement le plus concentré et n’ont pas besoin d’adosser leur intermittence à des énergies de substitution carbonées non-renouvelables (cf. dans le post cité ci-dessous les cas désastreux de l’Allemagne, Espagne, etc.) ou exigent des systèmes de stockage disproportionnés, polluants et peu performants.

C’est dans cette perspective que j’assume, à défaut de mieux et sans trop de « dissonance cognitive » [cf. S&S, en note p. 327 : « État de tension désagréable provoqué par des « connaissances, opinions ou croyances sur l’environnement, sur soi ou son propre comportement » incompatibles entre elles (Leon Festinger, Henry Riecken et Stanley Schachter, L’échec d’une prophétie, [1956] Paris, PUF, 1993] mes positions exprimées à propos de la place du nucléaire et d’un modèle « à la suédoise » [en dépit des risques évidents maintes fois soulignés, et que nos auteurs ne manquent pas eux-mêmes de mentionner (cf. LT 67 : problèmes inhérents au high tech nucléaire, manque à long terme de matériaux et de ressources ; LT 240 : quasi impossibilité du démantèlement ; S&S 197-199 : vulnérabilité ; difficulté à gérer l’arrêt comme le redémarrage en cas de crise ; difficulté à garantir la maîtrise technologique et la maintenance sur le long terme, etc.)] dans le mix énergétique à venir.
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/10/18/des-vertus-comparees-du-surf-et-de-la-plongee-sous-marine-ou-quand-la-transition-energetique-suppose-la-stabilite-demagogique-ainsi-que-du-bon-usage-de-mr-jancovici/

N’en déplaise aux « respiriens », on ne peut se nourrir d’air pur et de soleil. De même, dans un monde réel de 7 milliards d’habitants, en marche vers les 11 milliards, une « énergie propre » est une illusion : pour échapper du mieux possible aux gigantesques dégâts des énergies carbonées sans entraîner de crises économiques et humanitaires majeures qui mettraient en péril notre survie, il nous faut faire, au moins pendant un temps, avec le moindre mal ou le « moindre pire ».

« Nul doute que le pétrole, et surtout le charbon, sont encore là pour longtemps. Même si ce n’est pas une bonne nouvelle… », nous dit Ph. Bihouix (LT 75-79).

Au vu des dizaines de milliers de morts par an imputables au charbon (cf. liens dans le post ci-dessus) et des nuisances climatiques bien connues, il reste tout de même légitime de se demander s’il ne serait pas justifié de réduire cette « mauvaise nouvelle » au profit du nucléaire plutôt que du charbon ou du lignite, comme le fait l’Allemagne.
Cf. encore sur ce point l’article cité plus haut :
http://www.lemonde.fr/economie/article/2015/12/02/l-illusion-d-une-electricite-100-renouvelable_4822316_3234.html?xtmc=balibar&xtcr=3

[correctif: sur la légère baisse récente de la part du charbon dans le mix énergétique allemand, cf:

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/01/30/transition-energetique-versus-usine-a-gaz-ou-gazogene-a-propos-de-quelques-articles-et-emissions-recentes/

 

Nous voilà donc ramenés une nouvelle fois, pour conclure, à l’urgente nécessité d’une prise en compte sérieuse de la question démographique, question essentielle qui a été, une fois de plus, la grande absente de la Cop 21,
http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2015/12/09/31001-20151209ARTFIG00309-cop21-la-surpopulation-mondiale-grande-absente-des-debats.php
tout comme, on le sait, elle constitue un sacro-saint tabou pour certaines autorités religieuses, qui la traitent avec une rare incompétence et une irresponsable désinvolture :
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/08/15/rien-de-nouveau-sous-frere-soleil-a-propos-des-langues-regionales-et-de-la-demographie-pontificale/

Hélas, la physique et les mathématiques – en particulier le calcul des probabilités – laissent peu d’incertitudes :

La première nous rappelant que nos ressources sont limitées et qu’il ne peut y avoir de transformation de l’énergie sans impact sur l’environnement.

Les deuxièmes nous rappelant que l’augmentation des crises environnementales et humaines (réchauffement, montée des océans, pénurie d’eau – 80% de la population mondiale exposée, cf. S&S p. 86 ; voir aussi dans le n° anniversaire du Courrier International de décembre-janvier, p.14-15, la carte des pays en « stress hydrique » en 2040 – et de terres cultivables, baisse des rendements agricoles, chute de la biodiversité – S&S p.77- pénurie de matières premières, pollution, tout ceci dans un contexte de surpopulation etc. cf. sur tout cela les tableaux des exponentielles en début de post) signifie une augmentation de la probabilité des catastrophes et des conflits :

« Le dernier rapport du Giec indique bien la possibilité de ‘’rupture des systèmes alimentaires’’ qui aggravera les situations déjà existantes de pauvreté et de famine (particulièrement dans les villes) et augmentera ‘’les risques de conflits violents sous la forme de guerres civiles et de violences intergroupes » (S&S 73).

Cf. aussi p. 125 sur le « risque systémique global » ; p. 208 sur « les conflits pour l’accès aux ressources », déjà commencés avec comme exemple la guerre du Darfour, etc.).

« Mais à part ça, Madame la marquise, tout va très bien, tout va très bien !» :

Nos politiques assurent et nous rassurent en préparant l’échéance si importante de 2017, bien évidemment appelée à changer la face de la France et du monde.
Nos autorités religieuses nous gratifient de discours lénifiants qui s’évertuent à nous montrer que la question démographique n’existe pas :
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/08/15/rien-de-nouveau-sous-frere-soleil-a-propos-des-langues-regionales-et-de-la-demographie-pontificale/

Le déni, en somme, se porte pour le mieux. Merci pour lui !

Pourtant, on le sait, le statu quo est impossible (LT 268-269).

Et si nous ne nous décidons pas à affronter rigoureusement les problèmes, nous serons obligés de subir une situation chaotique qui se règlera nécessairement par le conflit et la violence. La guerre étant la façon hélas la plus facile et habituelle de « résoudre » les questions d’accès aux ressources comme les questions de surpopulation.

Bien sûr, il est à prévoir que ce sera, une fois de plus, les mieux armés et les plus riches qui triompheront, laissant présager, dans un monde dévasté (l’article du Voenno-Proychlenny Kourier, de Moscou, traduit dans le Courrier International cité ci-dessus annonce 30 pays possédant l’arme nucléaire en 2040…), un avenir tel que celui que décrivent Lob, Rochette et Legrand dans Le Transperceneige (Casterman 2014, pour l’intégrale) ou Cormac McCarthy dans La Route.

Avenir loin d’être exclu, tant l’expérience de l’Histoire montre que notre confiance dans le discernement et la conscience éthique de l’homme a de bonnes raisons d’être limitée…

« H. Welzer [Les guerres du climat. Pourquoi on tue au XXIème siècle, Gallimard 2009] montre comment une société peut lentement et imperceptiblement repousser les limites du tolérable au point de remettre en cause ses valeurs pacifiques et humanistes, et sombrer dans ce qu’elle aurait considéré comme inacceptable quelques années auparavant. Les gens s’habitueront (et s’habituent déjà) aux événements climatiques extrêmes, aux épisodes de disette ou aux déplacements de population. Les habitants des pays riches s’habitueront aussi très probablement à des politiques de plus en plus agressives envers les migrants ou envers d’autres États, mais surtout ressentiront de moins en moins cette injustice que ressentent les populations touchées par les catastrophes. C’est ce décalage qui servira de terreau à de futurs conflits » (S&S 208-209).

L’exemple actuel de ce qui est nommé la « crise des migrants » en est hélas la triste illustration…

Pourtant, le fait qu’il y ait des gens qui refusent d’admettre la fatalité du déni et l’incohérence politique, économique et/ou religieuse est une raison de ne pas désespérer de notre possibilité d’accéder à l’âge adulte, comme nous le rappellent Pablo Servigne et Raphaël Stevens, utilisant de façon inattendue le modèle concernant le deuil proposé par E. Kübler-Ross :

« Le processus de deuil traverse plusieurs étapes, selon le modèle bien connu établi par Elisabeth Kübler-Ross, la psychologue américaine spécialiste du deuil : le déni, la colère, le marchandage, la dépression et l’acceptation. Nous retrouvons toutes ces étapes dans les réactions du public, et même dans les réactions que nous avons ressenties en préparant ce livre. Lors de discussions et d’ateliers sur la transition ou sur l’effondrement, nous avons constaté que les moments de témoignages et de partage d’émotions étaient essentiels pour permettre aux personnes présentes de se rendre compte qu’elles n’étaient pas seules à affronter ce genre d’avenir et à ressentir ces émotions. Tous ces moments nous rapprochaient de l’étape d’acceptation, indispensable pour retrouver un sentiment de reconnaissance et d’espoir qui nourrit une action juste et efficace.
Aller de l’avant, retrouver un avenir désirable, et voir dans l’effondrement une formidable opportunité pour la société, passe nécessairement par des phases désagréables de désespoir, de peur et de colère. Cela nous oblige à plonger dans nos zones d’ombre personnelles, à les regarder en face, et à apprendre à vivre avec. Le « travail » de deuil est donc à la fois collectif et personnel. Comme le soulignent les remarquables travaux de Clive Hamilton, Joanna Macy, Bill Plotkin ou Carolyn Baker, ce n’est qu’en plongeant et en partageant ces émotions que nous retrouverons le goût de l’action et un sens à nos vies. Il s’agit ni plus ni moins que d’un passage symbolique à l’âge adulte » (S&S 232-233).

Et c’est bien ce passage vers un espoir au-delà du deuil que je nous souhaite pour l’année 2016 !

Bonne année à toutes et à tous, dans le goût de l’action et la joie du sens de la vie !

 

Ajout du 11/01 :

Un ami, du genre plutôt attaché au déni…, me signale que l’approche de Ph. Bihouix a été remise en cause par Mark Jacobson lui-même qui, « dans ses études qui sont très fouillées, arrive exactement à la conclusion inverse » :
http://objectifterre.over-blog.org/2015/10/HubertGuillaud-Decroissance
http://objectifterre.over-blog.org/2015/05/mark-jacobson-stanford-repond-a-philippe-bihouix-ingenieur-decroissant-renouvelo-sceptique.html

Il se trouve que je connais ces travaux, même si je reconnais ne pas être capable de les discuter dans le détail.
http://web.stanford.edu/group/efmh/jacobson/Articles/I/JDEnPolicyPt1.pdf

(Ils étaient d’ailleurs mentionnés dans les discussions – fort intéressantes – qui suivent la recension du livre de Ph. Bihouix :
http://internetactu.blog.lemonde.fr/2015/10/17/faut-il-prendre-leffondrement-au-serieux/#xtor=RSS-3208 )

Mais, à l’évidence, Ph. Bihouix les connaît aussi ! Car lorsqu’il mentionne le projet « Wind Water Sun » (cf. citation dans le post, LT 75-79), ce n’est pas à la faisabilité en tant que telle de ce projet qu’il s’attaque, mais à la disproportion de sa mise en œuvre: «’‘Wind Water Sun » propose de couvrir les besoins en énergie de l’ensemble du monde, uniquement avec des renouvelables, d’ici 2030. Pour cela, il faudrait installer 3,8 millions d’éoliennes de 5 MW et 89000 centrales solaires de 300 MW chacune (on admirera la précision toute mathématique des chiffres). En s’y mettant en 2015, il faudrait donc installer en quinze ans 19000 GW d’éoliennes: sachant que l’on en a installé 40 GW au plus par an ces cinq dernières années, il s’agirait tout bonnement de multiplier par trente la capacité de production et d’installation actuelle » ;

Ainsi qu’au fait que, si son chiffrage concernant les ressources en énergie et leur utilisation est précis (cf. § 5) il oublie tout bonnement les infrastructures et les « dégâts collatéraux » nécessaires à sa mise en œuvre.

Ce qui est justement relevé par Ph. Bihouix : « M. Jacobson n’a manifestement jamais mis les pieds dans une usine, et ne sait pas qu’il faut aussi de l’acier, du ciment, des résines polyuréthanes, des terres rares et du cuivre, des bateaux et des grues, entre autres, pour fabriquer et installer une belle éolienne ‘’propre’’ ».

À ma propre lecture, je n’en trouve pas moi non plus la moindre mention.

Et il me paraît donc difficile de faire croire que tout cela entrerait dans la perspective d’un renouvelable à 100% ou d’une « économie circulaire » sans impact sur le « peak everything » !

Serait-il en effet légitime de réfléchir sur « l’avion propre » en se limitant aux appareils, et en oubliant le besoin en infrastructure que constituent les aéroports, les moyens et les nuisances nécessaires à leur construction (cf. N.D des Landes…); ou sur le « train propre » en négligeant la construction des voies, la mise en place des rails, du ballast et l’impact au sol des lignes de chemin de fer (cf. ligne à grande vitesse Lyon-Turin…); ou encore réfléchir aux possibilités de « l’hydroélectrique propre » « dans l’abstrait » en passant outre les effets sur l’environnement et les opinions (Sivens…) ?

Pour toutes ces raisons, on ne voit pas en quoi le gigantisme du projet « Wind Water Sun» échapperait aux critiques que Ph. Bihouix adresse à la viabilité écologique à long terme des « macrosystèmes » et de la « mégamachine technique », qui, malgré les efforts des lobbies, américains ou autres, appartiennent de plein droit à une « croissance verte » bien mystificatrice.

Autre petite remarque en passant sur la question du néodyme, matériau que mentionne Ph. Bihouix comme étant utilisé dans la construction de certaines éoliennes.

Il se trouve en effet que ce matériau ne leur est pas indispensable.

« Une partie des éoliennes actuelles utilise du néodyme, mais l’on peut s’en affranchir complètement. Tenter de faire croire que cet élément serait indispensable aux éoliennes, ceci en réalité dans l’unique objectif de freiner le développement des énergies renouvelables et ainsi de continuer à vendre le plus longtemps possible l’électricité obtenue en brûlant des combustibles fossiles, est pour le moins stérile ».
http://www.techniques-ingenieur.fr/actualite/articles/les-terres-rares-sont-elles-indispensables-pour-les-moteurs-electriques-les-eoliennes-et-les-panneaux-solaires-1300/

Mais Ph. Bihouix ne « tente aucunement de faire croire que cet élément serait indispensable aux éoliennes », d’une part. Ce n’est pas là que réside la pointe de sa critique du « macrosystème » auquel appartient le « grand » éolien.

D’autre part, il semble difficile de penser que son « unique objectif [soit] de freiner le développement des énergies renouvelables et ainsi de continuer à vendre le plus longtemps possible l’électricité obtenue en brûlant des combustibles fossiles ». Il suffit de lire son livre !

Mais, là encore, il est bien difficile de soutenir qu’une éolienne –avec ou sans néodyme- puisse être une source d’énergie « propre ». Habitant près de l’Espagne, je suis bien placé pour connaître les travaux gigantesques d’infrastructures (routes, camions, grues, sable, béton, câblages, etc.) que suppose la construction d’une éolienne. Et que dire du offshore avec sa noria de bateaux et hélicoptères… !

http://www.asso3d.fr/phasesdeconstructiondunparceolien.pdf

En dépit des efforts des lobbies, on ne voit donc pas comment les éoliennes pourraient échapper aux remarques de Ph. Bihouix concernant les risques du « macrosystème » et de sa high tech, remarques qui constituent le fond de son discours.

Comme je le dis dans mon paragraphe 4, je pense pour ma part (à la différence de Ph. Bihouix) qu’une certaine dose de high tech (y compris nucléaire) sera nécessaire, au moins pour assurer la phase de transition. Les éoliennes en feront partie, tout comme le photovoltaïque.

Mais de là à laisser croire que d’immenses champs d’éoliennes géantes et de panneaux photovoltaïques assureront sans problème un avenir « renouvelable » à des milliards d’humains délivrés pour toujours du « peak everything » et des nuisances environnementales, il y a tout de même un pas…

Et c’est bien sur ce genre d’illusion idéologique soigneusement entretenue (pour quel profit ?….) que le post ci-dessus, à la suite de Ph. Bihouix, P. Servigne et R. Stevens cherche à attirer l’attention.

Quelques brèves : sur le mythe de la croissance verte et sur la nécessité d’envisager une « économie de l’effondrement ». Et sur Pasolini, les homosexuels, les femmes, et les scandales dans l’Église catholique.

Il y a quelques semaines déjà, une recension par Hubert Guillaud de livres qui me paraissent essentiels, et sur lesquels j’espère pouvoir revenir.
Une fois de plus, je suis étonné que de tels ouvrages suscitent si peu d’échos, quand on les compare aux « subprimes de la pensée » ou autres inflations démagogico-politico-électorales dont se gargarisent les médias.

Quelques extraits de l’article :
http://internetactu.blog.lemonde.fr/2015/10/17/faut-il-prendre-leffondrement-au-serieux/#xtor=RSS-3208

« Les scénarios d’avenir énergétiquement vertueux, qui nous proposent de changer de modèle énergétique pour des solutions plus durables à base de solaire, d’éolien, d’hydraulique, de géothermie (…) sont tous basés sur des déploiements industriels ambitieux en matière d’énergie renouvelable – même si tous évoquent également, d’une manière plus ou moins appuyée, l’exigence à décroître.
Le problème, c’est le manque de disponibilité et de réserves de ressources en minerai et matières premières – ce que l’on appelle l’épuisement des éléments – pour capter, convertir et exploiter les énergies renouvelables.

L’insoluble équation des ressources

C’est ce qu’explique l’ingénieur Philippe Bihouix, spécialiste de la finitude des ressources, dans son livre, L’âge des low tech [Collection Anthropocène, Seuil 2015]. Nous avons jusqu’à présent toujours trouvé des solutions techniques pour remplacer les ressources épuisées ou en chercher de nouvelles et produire de nouvelles énergies. Alors qu’alternent dans les médias sérieux les pires constats concernant l’état de notre planète et les annonces tonitruantes de nouvelles percées technologiques, nous sommes confrontés à une contradiction qui sonne comme un défi insurmontable.
Ressource après ressource, dans son livre, Bihouix égraine l’état de décomposition des stocks. Après avoir exploité les ressources les plus concentrées, nous sommes amenés à exploiter des ressources de moins en moins concentrées et donc de plus en plus difficiles à extraire et qui nécessitent de plus en plus d’énergie pour être transformées. Comme il l’explique très bien dans cet article où il résume son livre: « Nous faisons face à ces deux problèmes au même moment, et ils se renforcent mutuellement : plus d’énergie nécessaire pour extraire et raffiner les métaux, plus de métaux pour produire une énergie moins accessible. »
(…)

Cela relativise bien sûr « Le mythe de la croissance verte »:

« Les technologies que nous espérons salvatrices ne font qu’ajouter à ces difficultés. « Car les nouvelles technologies vertes sont généralement basées sur des nouvelles technologies, des métaux moins répandus et contribuent à la complexité des produits, donc à la difficulté du recyclage », explique le spécialiste en prenant plusieurs exemples. Pour réduire les émissions de CO2 par kilomètre, sans renoncer à la taille ni aux performances des véhicules, la principale solution est de les alléger, ce qui rend ceux-ci non recyclables en fin de vie. Les bâtiments à basse consommation consomment aussi des ressources rares via l’électronique qui les équipe ou les matériaux qu’ils utilisent. Bref, le « macro-système technique » que l’on imagine pour l’avenir, bourré d’électronique et de métaux rares… n’est pas soutenable.
Même si des innovations techniques stimulantes peuvent apparaître, leur déploiement généralisé et à grande échelle prend du temps… Et l’ingénieur d’enterrer sous les chiffres la généralisation des énergies renouvelables à grande échelle.
« Eolien, solaire, biogaz, biomasse, biocarburants, algues ou bactéries modifiées, hydrogène, méthanation, quels que soient les technologies, les générations ou les vecteurs, nous serons rattrapés par un des facteurs physiques : impossible recyclage des matériaux (on installe d’ailleurs aujourd’hui des éoliennes et des panneaux solaires à base de matériaux que l’on ne sait pas recycler), disponibilité des métaux, consommation des surfaces, ou intermittence et rendements trop faibles. Les différentes énergies renouvelables ne posent pas forcément de problème en tant que tel, mais c’est l’échelle à laquelle certains imaginent pouvoir en disposer qui est irréaliste. (…) Il n’y a pas assez de lithium sur terre pour équiper un parc de plusieurs centaines de millions de véhicules électriques et pas assez de platine pour un parc équivalent de véhicules à hydrogène. »
(…)
La planète n’a pas de plan B

Pour Philippe Bihouix, il n’y a pas de plan B. Comme il le dit dans son article. « Il nous faut prendre la vraie mesure de la transition nécessaire et admettre qu’il n’y aura pas de sortie par le haut à base d’innovation technologique – ou qu’elle est en tout cas si improbable, qu’il serait périlleux de tout miser dessus. Nous devrons décroître, en valeur absolue, la quantité d’énergie et de matières consommées. »

Tout cela nous ramène à l’urgence d’envisager non plus une économie de la croissance indéfinie (y compris démographique), qui devrait être désormais hors de propos, mais bien une économie de la décroissance généralisée, voire à prendre en compte de façon lucide et rationnelle, comme le font Pablo Servigne et Raphaël Stevens, un avenir caractérisé par l’effondrement :

L’effondrement
Notre avenir hésite donc entre une lente submersion et un effondrement. Rien de réjouissant.
L’effondrement, c’est pourtant la piste qu’explorent Pablo Servigne et Raphaël Stevens dans un autre livre de la collection anthropocène du Seuil, qui sonne comme une suite ou un prolongement au titre de Bihouix. Dans le très documenté Comment tout peut s’effondrer, Servigne et Stevens envisagent le pire : rien de moins que l’effondrement de notre civilisation.
(…)
Bihouix, Stevens, Servigne nous invitent à prendre conscience que nous devons apporter des réponses innovantes et technologiques plus adaptées aux contraintes qui sont les nôtres. Que le déni du changement climatique et de la finitude des ressources ne nous aidera en rien. Ils nous invitent à affronter nos peurs et à y répondre. À être courageux… et donc ambitieux.

À lire d’urgence, donc.

Mais qui prend vraiment la mesure, au niveau politique, de ces nouveaux défis, et qui montre « le courage » et « l’ambition » d’y répondre ?

Bien sûr, l’une des voies fondamentales vers la résolution partielle de ces problèmes doit être, en plus de la décroissance économique, l’urgente décroissance démographique, dont il a été souvent question sur ce blog.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/03/27/politique-demagogie-demographie-une-petite-recension-dalan-weisman-compte-a-rebours-jusquou-pourrons-nous-etre-trop-nombreux-sur-terre/

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/08/15/rien-de-nouveau-sous-frere-soleil-a-propos-des-langues-regionales-et-de-la-demographie-pontificale/
etc.

Mais la fin de la politique de l’enfant unique en Chine montre bien la difficulté de faire admettre la nécessité de cette régulation démographique urgente, face à l’appel à court terme des Sirènes de la croissance, de la production et de la gestion confortable des retraites.

Comme de celles d’un expansionnisme territorial, qui a coutume d’accompagner dans l’Histoire les démographies fortes, et dont la Chine, avec un budget militaire devenu le deuxième au monde et la plus importante armée du globe en termes d’effectifs, nous donne désormais des exemples en Extrême Orient…

http://www.bilan.ch/economie-plus-de-redaction/depenses-militaires-de-chine-de-russie-explosent

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Ce 2 novembre, quarantième anniversaire de la mort de Pasolini.

Et, à ma connaissance, pas un hommage, où que ce soit.

Aucune de ces chaînes qui se disputent quelques guignols satisfaits n’a eu l’idée de diffuser l’une de ces merveilles que sont Accatone, Mamma Roma, Uccellacci e uccellini, l’Évangile selon Saint Matthieu ou autre Théorème.

Œuvres d’une extraordinaire profondeur humaine et d’une rare exigence éthique, dans leur attention aux pauvres, aux humiliés et où apparaissent tant de figures christiques.

Mais ce n’est certes pas non plus du côté de l’Église catholique qu’on trouvera quelque évocation de l’auteur de ces chefs-d’œuvre, en dépit du miraculeux grand prix de l’Office catholique international du cinéma attribué en 1968 à Théorème, erreur de casting due à un jury irresponsable d’ailleurs rapidement désavoué par l’Institution.

Car l’homme était homosexuel, communiste inclassable, scandaleux…

Et il ne faut tout de même pas mélanger les torchons et les serviettes…

C’est déjà bien assez de l’habituelle condescendance empreinte de commisération, qui va jusqu’à concéder, dans ses élans les plus charitables, que les homosexuels peuvent parfois se comporter comme des êtres moraux, ou, avec un cardinal probablement d’avant-garde, qu’on peut même « avoir de l’estime » pour des homosexuels et reconnaître qu’ils ont « des dons et des qualités » (« Quelle audace ! Mais jusqu’où ira donc notre Église ? », s’exclame Stultitia stupéfaite).

On est en effet très heureux de l’apprendre. Car sans de telles envolées prophétiques, on aurait eu du mal à s’en douter.

On est cependant en droit de s’interroger sur la légitimité spirituelle de telles sommités institutionnelles, lorsqu’elles donnent la preuve que, dans ses plus hautes manifestations, leur discernement éthique est encore loin d’atteindre celui de l’homme de la rue de bonne volonté. Alors même qu’elles prétendent s’arroger la charge de l’admission des hommes à la communion d’un Dieu de miséricorde…

Pour ma part, s’il est quelque chose comme un Paradis, et s’il m’est donné un jour de m’y aventurer (« On peut toujours espérer une erreur d’aiguillage », me dit Stultitia, optimiste), je confesse que j’aurai plus de joie à m’y entretenir avec Pasolini ou García Lorca, mon maître de toujours, qu’avec nombre de fauteurs d’Inquisitions, de prêcheurs de croisades ou de bénisseurs de bourreaux franquistes et leurs complices, qu’ils soient papes, évêques ou saints dûment estampillés.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2013/11/22/inquisition-croisades-et-bisounourseries-pontificales/

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/01/04/de-la-lecture-de-lydie-salvayre-comme-therapie-contre-lalzheimer-spirituel-et-quil-ne-faut-pas-prendre-les-petites-filles-pour-des-enfants-de-choeur/

« Mais tu sais bien que la question ne se pose pas. Tu ne penses tout de même pas rencontrer des communistes dissidents ou des sodomites au Paradis » me dit Stultitia.

Soit.
Mais dans ce cas, j’avoue que je n’aurais pas grande estime pour le Maître des lieux. Et que j’irai sans doute voir ailleurs.

********

Et, pour rester dans la tonalité ecclésiastique, ces quelques extraits d’un article de Laurence Desjoyaux, concernant le récent « Synode sur la famille », tirés de l’hebdomadaire « La Vie » :

http://www.lavie.fr/debats/chretiensendebats/au-synode-cherchez-la-femme-29-10-2015-67802_431.php

Des femmes invisibles
Comme le pointe Lucetta Scaraffia dans Le Monde, nombre de femmes présentes au synode ne semblent pas s’offusquer outre mesure de la place qui leur est réservée. Beaucoup d’entre elles sont d’ailleurs invitées au titre de membre d’un couple. « J’ai bien essayé de partager mes impressions avec les quelques autres femmes présentes au synode, mais elles me regardaient toujours avec étonnement : pour elles, ce traitement était tout à fait normal. La plupart n’étaient là qu’en tant que membre d’un couple – au moment des interventions de clôture, j’ai entendu d’improbables récits de mariages narrés de concert avec le mari », narre la journaliste.
Pourtant, insiste-t-elle, « les femmes sont quasi invisibles. Et quand je les évoque, avec force, dans mes interventions, me plaignant de leur absence alors même qu’il s’agit de débattre de la famille, on me trouve « très courageuse ». Me voilà applaudie, remerciée même parfois ; je suis un peu surprise, puis je comprends qu’en parlant clairement je les ai dispensés de le faire. »

Dans une de ses interventions, publiée par La Vie, Lucetta Scaraffia n’a d’ailleurs pas hésité à dire clairement aux pères synodaux son regret sur cette faible place accordée aux femmes : « (…) dans le texte ou dans les débats, il est très peu question de nous, les femmes. Comme si les mères, les filles, les grand-mères, les épouses, c’est à- dire le cœur des familles, ne faisaient pas partie de l’Église, de cette Église qui comprend le monde, qui pense, qui décide. (…). Dans le monde les familles sont très différentes les unes des autres mais, dans toutes les familles, ce sont les femmes qui jouent le rôle principal et décisif pour en garantir la solidité et la durée. »

L’affaire du vote
Un événement a achevé de mettre les femmes à l’écart du processus de décision du synode sur la famille. L’impossibilité de voter pour les propositions finales. Une interdiction jugée d’autant plus injuste qu’un religieux non ordonné, le Frère Hervé Jeanson, prieur des Petits Frères de Jésus, a lui eu le droit de voter. Un droit qu’il a pensé un temps refuser par solidarité avec les religieuses femmes, comme il l’explique lors d’une conférence de presse au Vatican (…). « Moi-même j’ai été très mal à l’aise au mois de mai quand j’ai appris que le pape me donnait la permission d’être membre de plein droit (et donc de voter, ndlr). J’étais très mal à l’aise parce que avant la distinction c’était entre clercs et laïcs et maintenant ça devenait entre hommes et femmes, puisque les religieuses, elles sont trois, sont auditrice mais n’ont pas le droit de vote. C’est une question que moi-même je me suis posée en me demandant s’il fallait que j’accepte ou pas. »

Dans la revue America, le jésuite James Martin analyse : « C’est une grave erreur pour le synode. Auparavant, du moins de ce que j’en sais, il semble que l’ordination ait été la condition sine qua non pour voter. En plus des évêques, certains prêtres étaient donc nommés membres votants. Des arguments théologiques solides permettaient de le justifier (…) Maintenant, il semble que la condition pour pouvoir voter n’est pas d’être ordonné mais d’être un homme. (…) Pour moi, c’est une forme de sexisme. »

[Sur tout cela, voir la « différence ontothéologique » entre hommes et femmes, signalée dans la deuxième partie de :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/01/04/de-la-lecture-de-lydie-salvayre-comme-therapie-contre-lalzheimer-spirituel-et-quil-ne-faut-pas-prendre-les-petites-filles-pour-des-enfants-de-choeur/ 

Un article sur les femmes dans le texte final
Le synode, zéro sur les femmes ? Pas tout à fait. L’article 27 du texte final leur est consacré (…)
Comme le note le blogueur Koz, « quand je lis que le synode (et notamment ce passage, ndlr) souhaite une « valorisation de la responsabilité des femmes dans l’Église », « leur intervention dans les processus décisionnels, leur participation au gouvernement de quelques institutions » – et jusque la participation des femmes à la formation des « ministres ordonnés », point peu relevé d’ailleurs – il me paraît indispensable que cela se traduise en actes. »
Pour lui, il est dommage que l’Église prête le flanc à la critique en réduisant la place des femmes au synode à portion congrue. « C’est fort rageant, parce qu’il ne serait pas bien compliqué d’y remédier, parce que cela ne me paraît pas correspondre à la réalité de l’Église au quotidien, que nous avons bien d’autres enjeux à traiter, et que cela nous soumet inutilement aux critiques. »

Sœur Carmen Sammut, raconte, elle, qu’elle a accueilli avec soulagement cet article 27 dans le texte final du synode et qu’elle attend sa mise en œuvre : « samedi soir, j’ai eu la joie de voir, encore une fois, que l’Esprit Saint a le dernier mot, confie-t-elle à La Croix. Je suis heureuse que le texte final parle de la nécessité de défendre et de promouvoir la dignité de la femme, de la discrimination et des violences dont elle est souvent l’objet. Et il reconnaît que leur participation au sein de l’Église dans les processus de décision, dans la gouvernance de certaines institutions et dans la formation des prêtres, peut contribuer à une meilleure reconnaissance sociale des femmes. Nous attendons maintenant que ces déclarations soient mises en pratique. »

Déclarations extraordinaires, qu’on ne peut bien comprendre qu’en recourant aux fines analyses d’Albert Memmi, dans Le portrait du colonisé , Payot, Paris, 1973 :

« Je découvrais du même coup, en somme, que tous les Colonisés se ressemblaient ; je devais constater par la suite que tous les Opprimés se ressemblaient en quelque mesure » (p. 11).

Bien sûr, ces remarques valent pour la situation des femmes en général, mais aussi dans les religions et dans l’Église en particulier.

« Les ambiguïtés de l’affirmation de soi ».
Le colonisé s’accepte comme séparé et différent, mais son originalité est celle délimitée, définie par le colonisateur. (…)
(…) Oui, c’est bien cela, il en convient. Un auteur noir s’est évertué à nous expliquer que la nature des noirs, les siens, n’est pas compatible avec la civilisation mécanicienne. Il en tirait une curieuse fierté. En somme, provisoirement sans doute, le colonisé admet qu’il a cette figure de lui-même proposée, imposée par le colonisateur. Il se reprend, mais il continue à souscrire à la mystification colonisatrice (p.164).
« Ce mécanisme n’est pas inconnu : c’est une mystification. L’idéologie d’une classe dirigeante, on le sait, se fait adopter dans une large mesure par les classes dirigées (…). En consentant à cette idéologie, les classes dominées confirment, d’une certaine manière, le rôle qu’on leur a assigné. Ce qui explique, entre autres, la relative stabilité des sociétés ; l’oppression y est, bon gré mal gré, tolérée par les opprimés eux-mêmes » (p. 117).

C’est bien ce mécanisme de la « mystification » qui explique le regard étonné de ces femmes qui « ne semblent pas s’offusquer outre mesure de la place qui leur est réservée », dont parle plus haut Lucetta Scaraffia.

Mais quelle plus belle illustration de la dite « mystification » peut-on donner que celle qui consiste à faire accepter comme une promotion le fait que les femmes puissent participer à la formation de ceux qui les oppressent !

L’article 27, dans le texte final du synode « reconnaît que leur participation [celle des femmes] au sein de l’Église dans les processus de décision, dans la gouvernance de certaines institutions et dans la formation des prêtres, peut contribuer à une meilleure reconnaissance sociale des femmes » dit Sœur Carmen Sammut.

Sachant qu’une paranoïa institutionnelle et sacerdotale a écarté de façon « définitive » (sic) l’accès des femmes aux postes où s’exerce la responsabilité réelle, du fait de leur impossibilité « ontothéologique » de recevoir l’ordination dite « sacerdotale »,

Cf. là-dessus: http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/01/31/des-papes-de-la-pedophilie-de-lordination-des-femmes-et-de-quelques-autres-rudiments-de-theologie-sommaire/

le fait de les faire participer à la « formation des prêtres » devient un comble de l’ironie sournoise du colonisateur.

« Car elles devront bien enseigner à leurs élèves la lettre apostolique Ordinatio Sacerdotalis du 22 mai 1994, dans laquelle le pape Jean Paul II déclare : ‘’ C’est pourquoi, afin qu’il ne subsiste aucun doute sur une question de grande importance qui concerne la constitution divine elle-même de l’Église, je déclare, en vertu de ma mission de confirmer mes frères (cf. Lc 22,32), que l’Église n’a en aucune manière le pouvoir de conférer l’ordination sacerdotale à des femmes et que cette position doit être définitivement tenue par tous les fidèles de l’Église ‘’ », constate Stultitia en toute logique.

Ajoutons que la Congrégation pour la Doctrine de la Foi précise que ce document relève de « l’infaillibilité »…

« C’est donc aux femmes elles-mêmes que sera confié le soin de perpétrer les justifications  »théologiques » de la domination qu’elles subissent. Quel chef d’œuvre de la mystification colonisatrice ! » ajoute-t-elle, admirative.

Fort heureusement, le beau livre d’Albert Memmi se termine sur des notes optimistes: le colonisé peut guérir.

Mais,

« pour voir la guérison complète du colonisé, il faut que cesse totalement son aliénation : il faut attendre la disparition complète de la colonisation » (p. 168).

Ajoutons que cette guérison ne peut que servir à la santé du colonisateur lui-même :

« Certes, il y a un drame du colonisateur, qu’il serait absurde et injuste de sous-estimer. Car sa guérison suppose une thérapeutique difficile et douloureuse, un arrachement et une refonte de ses conditions actuelles d’existence. Mais on n’a pas vu assez qu’il y a drame aussi, plus grave encore, la colonisation continuant.
La colonisation ne pouvait que défigurer le colonisateur » (p. 171-172).

Quelle sera alors la solution qui permettra le rétablissement de la santé du colonisé aussi bien que celle du colonisateur ?
Memmi nous la dévoile sans équivoque :

« La révolte est la seule issue à la situation coloniale, qui ne soit pas un trompe l’œil, et le colonisé le découvre tôt ou tard. Sa condition est absolue et réclame une solution absolue, une rupture et non un compromis » (p. 155).

« C’est bien pourquoi il faut changer de paradigme », ajoute Stultitia, car, une fois encore, comme le dit Einstein, « On ne résout pas un problème avec les modes de pensée qui l’ont engendré ».

PS : Au vu des « révélations » récentes de Gianluigi Nuzzi,

http://abonnes.lemonde.fr/international/article/2015/11/03/le-saint-siege-secoue-par-un-nouveau-vatileaks_4801818_3210.html

http://www.lemonde.fr/religions/article/2015/11/03/les-extraits-de-chemin-de-croix-de-gianluigi-nuzzi_4802184_1653130.html

http://www.lemonde.fr/europe/article/2015/11/03/au-vatican-le-pape-lui-meme-est-vu-comme-un-intrus_4802047_3214.html

on pourrait penser que le pape a d’autres chats à fouetter que de s’occuper de questions théologiques.

Mais ce serait, je pense, une grave erreur.

Car il serait erroné de considérer que la grave « incurie curiale » dont témoignent les dites « révélations » relèverait de dysfonctionnements purement administratifs.

La racine est très probablement plus profonde : comme dans le cas des affaires de pédophilie, les incohérences et abus de pouvoir qu’elles révèlent ont été sans doute amplement favorisés par l’hypertrophie d’un pouvoir clérical fondé sur un dévoiement inhérent à la notion de « pouvoir sacré », elle-même blasphématoire.

De tels abus se manifestent donc bien sûr au niveau administratif, mais leur essence est avant tout théologique.

Leur résolution ne peut donc passer que par une révolution elle-même théologique (retour à la tradition biblique par l’évacuation du « contre sens » de la sacerdotalisation, reconsidération de la théologie des ministères et de l’habilitation aux fonctions sur des bases non cléricales, et donc réévaluation réelle – et non « mystificatrice » – de la place des femmes, etc.).
(Sur tout cela, cf. encore le post du 31/01/2014 mentionné ci-dessus).

Mais si François manifeste à l’évidence une volonté courageuse de s’attaquer aux symptômes, est-il vraiment en mesure, de par son approche théologique, d’extirper le mal à la racine ? Des remarques comme celles du jésuite James Martin mentionné plus haut semblent montrer que « le mode de pensée » qui a « engendré les problèmes » est encore bien vivant, et que le chemin, si tant est qu’il soit emprunté, risque pour le moins d’être bien long…

Quelques brèves : sur l’émigration, la démographie, la « Sagesse Cosmique », Alejandro et Julio Llamazares.

Sur l’émigration, un bel article de Sylvie Kauffmann,

http://www.lemonde.fr/idees/article/2015/09/12/afrique-allers-retours_4754182_3232.html

en prolongement de remarques que je risquais il y a quelques semaines :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/07/02/volem-viure-al-pais-remarques-sur-linanite-de-peurs-soigneusement-entretenues-ainsi-que-sur-quelques-limites-de-la-bienpensance-standard-a-propos-de-limmigration/

« C’est l’un des secrets les mieux gardés de la crise migratoire de ces deux dernières années : qu’en pensent les dirigeants africains, dont le continent est concerné au premier chef ? Que leur inspire cet exode clandestin et trop souvent mortel vers le Nord, où les jeunes Africains en quête d’emploi se mêlent, au gré des passeurs, aux Syriens, Afghans et Irakiens qui fuient la guerre ?
Au nord, les responsables politiques européens se déchirent publiquement sur la question de l’accueil de ces centaines de milliers d’errants imprévus. Au sud, les dirigeants communient dans le silence. « Le silence des chefs d’État africains est un scandale », concédait en avril le président guinéen, Alpha Condé» (Sylvie Kauffmann, article cité).

À l’évidence, certaines responsabilités occidentales sont patentes dans l’état de mal développement de larges zones du continent africain. Il importe de les dénoncer de façon précise (cf. sur le Soudan le film de Hubert Sauper, « Nous venons en amis » [que je n’ai pas encore vu]).

Mais il est grand temps aussi de rompre avec les incantations répétitives propres aux névroses obsessionnelles, comme celle de l’universelle désignation de l’étranger comme bouc émissaire à tout faire. Alibi commode occultant les responsabilités locales, corruptions, complicités, inactions, et retardant ainsi la lutte tellement urgente contre de tels fléaux.

Comment comprendre en particulier que parmi les pays de départ de la vague de migration figurent des pays « qui ne sont ni ravagés par la guerre comme la Syrie ni des goulags à ciel ouvert comme l’Erythrée » ?

Ce que décrit aussi [Lionel Zinsou] l’ancien banquier d’affaires européen devenu premier ministre béninois, c’est la faillite des gouvernements d’Afrique qui n’ont ni anticipé l’explosion démographique du continent ni fait le « diagnostic du chômage des jeunes diplômés ». Quelle « crédibilité », demande-t-il, peuvent aujourd’hui avoir ces dirigeants auprès d’une jeunesse qui a été « la sacrifiée de la croissance » ? C’est pourtant cette même jeunesse africaine qui explose de créativité et d’esprit entrepreneurial. Mais les mythes ont la vie dure : les jeunes diplômés africains pensent toujours trouver plus facilement du travail en Europe qu’en Afrique. Ce sont eux qui partent, « les entreprenants, les plus courageux, pas les miséreux », relève Lionel Zinsou. Le message qu’il leur adresse est à la fois simple – « Restez ici, parce que l’avenir de l’Afrique, c’est ici et maintenant » – et lucide : « Ne sous-estimez pas le potentiel de l’Afrique, ne surestimez pas la capacité d’accueil de l’Europe. ».

Fort heureusement, un tel message commence à être perçu, en témoigne le retour « d’élites de la diaspora », et

« le sentiment que tout est possible en Afrique », assure Lionel Zinsou. Au fatalisme de l’Afrique (« il n’y a pas d’eau, il n’y a pas d’électricité, il n’y a pas de routes », donc on ne peut rien faire) a succédé l’optimisme de l’Afrique (« il n’y a pas d’eau, il n’y a pas d’électricité, il n’y a pas de routes », donc il y a autant d’opportunités).

À preuve le « taux de croissance du PIB cinq fois supérieur à celui de l’Europe ».
(Je me permets cependant d’émettre quelques doutes concernant l’opinion de Thomas Piketty qui présente la croissance démographique comme « un atout » : elle produit certes de nouveaux consommateurs, au grand profit des investisseurs. Mais déjà problématique à court terme, il est plus probable qu’elle constitue un handicap grave voire rédhibitoire, à moyen et long terme. Cf. ce qui a été dit sur la démographie dans bien des posts précédents).

Quoiqu’il en soit des embûches sur la route, saluons le bel optimisme – réaliste – de Rebecca Enonchong, qui, prenant à contre-pied tant de proclamations empreintes d’un misérabilisme condescendant, a pris résolument le chemin du retour :

« elle bout toujours d’impatience, lasse d’entendre vanter « l’Afrique de demain » : pourquoi attendre demain ? Pour elle, l’avenir c’est aujourd’hui ».

(Sur le même sujet, voir l’étude d’Havas Horizons, sous-titrée, « L’Afrique, continent d’avenir ».
Les mêmes remarques critiques pouvant cependant être faites en ce qui concerne les développements sur la démographie).
http://choiseul.info/wp-content/uploads/2015/03/Etude-Havas-Horizons.pdf

Ajout 18/09: L’interview de Lionel Zinsou par Sylvie Kauffmann, pour les abonnés du Monde.

http://abonnes.lemonde.fr/afrique/video/2015/09/17/lionel-zinsou-l-afrique-migre-vers-l-afrique-et-non-vers-l-europe_4761503_3212.html

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Et sur ce sujet de la démographie, justement, encore un témoignage poignant qui nous incite une fois de plus à douter que « la croissance démographique est pleinement compatible avec un développement intégral et solidaire » (Encyclique Laudato Si).

Cf : http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/08/15/rien-de-nouveau-sous-frere-soleil-a-propos-des-langues-regionales-et-de-la-demographie-pontificale/

L’article « Tués pour du sable », de Vince Beiser, extrait de Wired, San Francisco, publié par le Courrier International n°1296, du 3 au 9/09 2015 et repris sur le site du CIDIF :

http://cidif.go1.cc/index.php?option=com_content&view=article&id=4509:tues-pour-du-sable&catid=1:actualite&Itemid=2

nous montre comment cette ressource, en apparence anodine, fait d’ores et déjà l’objet de batailles sans merci, du fait de la demande croissante liée en grande partie aux nécessités de construire les logements destinés à loger une population en augmentation continue.

En l’absence de réelles solutions de substitution, on peut donc penser que, là encore, l’une des voies de résolution de ce problème passe par la diminution rapide de la pression démographique.

Je ne fais que reproduire ici quelques lignes de cet article qui se passe de commentaires superflus :

Après l’eau et l’air, [le sable] est la ressource naturelle la plus consommée par l’homme. Partout dans le monde, sur les chantiers de Dubaï, de Pékin ou de Lagos, on réclame du sable pour construire les mégalopoles du futur. La demande est telle que des mafias ont surgi, prêtes à tout pour faire main basse sur ce matériau de construction. Nulle part elles ne font autant de dégâts qu’en Inde.
Notre civilisation est édifiée sur du sable. Ce matériau de construction est employé depuis l’Antiquité. Au XVe siècle, un artisan italien a découvert comment le transformer en verre d’une grande pureté et transparence [le cristallo], ce qui, outre l’apparition de fenêtres d’un prix abordable, a ouvert la voie à l’invention du microscope, du télescope ainsi qu’à d’autres technologies qui ont servi de moteur à la révolution scientifique de la Renaissance. Le sable est aujourd’hui le composant essentiel d’un vaste éventail de produits ¬ détergents, cosmétiques, panneaux solaires, puces de silicium ¬ et surtout de bâtiments : une structure en béton n’est rien d’autre que des tonnes de sable et de granulats liées par du ciment [et d’importantes quantités d’eau].
(…)
Hormis l’eau et l’air, cet humble matériau est la ressource naturelle la plus consommée par les êtres humains. Plus de 40 milliards de tonnes de sable et de gravier sont utilisées annuellement dans le monde. La demande est si importante que des rives et des plages en sont dépouillées. (Le sable du désert ne convient pas à la construction, car les grains, modelés par le vent et non par l’eau, sont trop ronds pour bien s’agglomérer.) Et la quantité exploitée s’accroît de manière exponentielle.
Or le sable est une ressource limitée comme les autres. Le boom mondial de l’immobilier qui a eu lieu ces dernières années ¬ ces myriades de mégapoles qui se développent, de Lagos à Pékin ¬ absorbe des quantités sans précédent, l’extraction du sable représentant aujourd’hui une industrie de 70 milliards de dollars [60 milliards d’euros] par an. À Dubaï, de gigantesques programmes de poldérisation et la construction de tours vertigineuses ont épuisé les ressources des environs, si bien que désormais ce sont les Australiens qui vendent du sable aux Arabes.
Dans certaines régions, des multinationales extraient le sable à l’aide d’énormes machines ; dans d’autres, ce sont les habitants qui le font avec des pelles et des camionnettes. Quand les carrières et les rives des cours d’eau sont épuisées, les exploitants se tournent vers les mers, où des milliers de bateaux draguent d’énormes quantités de sable sur les fonds océaniques. Bien évidemment, toutes ces activités ont des effets dévastateurs sur les cours d’eau, les deltas et les écosystèmes marins. Aux États-Unis, on impute aux carrières de sable l’érosion des plages, la pollution de l’eau et de l’air, et d’autres dommages observés depuis la côte californienne jusqu’aux Grands Lacs. En Inde, la Cour suprême a récemment lancé une mise en garde contre certains effets de l’extraction du sable sur les rives des cours d’eau, comme la fragilisation des ponts, la perturbation des écosystèmes et la disparition des poissons et des oiseaux. Mais les réglementations ¬ et peut-être plus encore la volonté de les appliquer ¬ sont insuffisantes, surtout dans des régions en plein développement. Aujourd’hui, au moins une dizaine de pays, dont la Jamaïque et le Nigeria, sont victimes de bandes criminelles qui draguent des tonnes de sable par an pour le vendre au marché noir. Au Maroc, la moitié du sable employé dans le secteur de la construction est extrait illégalement et des pans entiers de plages disparaissent. En Malaisie, des dizaines de responsables ont été accusés en 2010 d’avoir reçu des pots-de-vin et des faveurs sexuelles pour avoir autorisé le passage à Singapour de sable extrait illégalement. Mais nulle part la lutte pour le sable n’est aussi féroce qu’en Inde. Ces dernières années, les batailles contre et entre les « mafias du sable » y ont fait des centaines de morts ¬ parmi lesquels des policiers, des fonctionnaires et des citoyens ordinaires comme Paleram Chauhan.

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Retour d’Espagne, où nous avons retrouvé Alejandro.

Alejandro est apiculteur. Berger aussi à l’occasion pour donner le coup de main à son fils. C’est d’ailleurs en tant que berger que nous l’avions rencontré, alors qu’il menait les bêtes dans une « sierra » désolée, proche de son beau village quasiment dépeuplé.

C’était alors un jeune homme de 83 ans. Nous avons donc retrouvé cette fois un jeune homme de 87 ans. Il a produit cette année une tonne de miel. Comme tout s’est vendu, il nous a donné un petit pot de ses réserves, que nous avons accepté avec gratitude et émerveillement.

« Je n’ai pas à me plaindre », dit-il à propos de sa retraite de 700 euros qu’il partage avec sa femme.
Les revenus du miel et quelque volaille aidant, la vie est même paisible dans un village que les jeunes ont déserté.

Car elle n’y a pourtant jamais été facile.

Me vient à l’idée le beau poème de Yupanqui, auquel j’ai déjà fait allusion :

Alejandro et les siens ont toujours été comme « l’aromo », cette plante des montagnes de l’Argentine, seule à survivre en altitude tant l’environnement est hostile.

(…) Como no tiene reparo,
todos los vientos le pegan.
Las heladas lo castigan
L’agua pasa y no se queda.

Ansina vive el aromo
sin que ninguno lo sepa.
Con su poquito de orgullo
porque es justo que lo tenga.

Pero con l’alma tan linda
que no le brota una queja.
Que en vez de morirse triste
se hace flores de sus penas.

¡Eso habrían de envidiarle
los otros, si lo supieran !

(Comme il n’a pas d’abri, ce sont tous les vents qui l’assaillent. Les gelées le malmènent, l’eau passe mais ne reste pas.
C’est ainsi que vit l’aromo, sans que personne le sache. Avec son petit peu d’orgueil, parce qu’il est juste qu’il en ait.
Mais avec l’âme si belle qu’il n’en jaillit pas une plainte. Et qu’au lieu de mourir triste, il fait des fleurs de ses peines.
C’est cela que devraient lui envier les autres, s’ils le savaient !).

Alejandro lui, ne fait pas de fleurs, mais du miel…

Sagesse « cosmique », « virgilienne » ! S’écrieront certains.

À part qu’on a fait dire à ce pauvre « Cosmos » bien des choses, depuis que le mot court le monde. Au gré de bien des fantasmes philosophiques…

Nous reviendrons un jour là-dessus.

Et qu’il n’est pas encore né, celui qui voudrait faire dire à Alejandro autre chose que ce qu’il veut dire. Bien ferme sur son rocher, tellement au-dessus des Michel Combe et autres bouffons dérisoires et médiatiques, ce n’est pas « l’aromo » qui va s’en laisser conter !

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En passant, découverte en librairie du nouveau livre de Julio Llamazares : Distintas formas de mirar el agua, Alfaguara, Madrid 2015 (« Différentes façons de regarder l’eau ». Non encore traduit).

Cet excellent auteur, qui nous avait offert en particulier « La pluie jaune » (Verdier, Lagrasse, 1990, magnifiquement traduit par Michèle Planel), extraordinaire récit de la résistance d’un homme confronté à l’agonie de son village, y revient sur des thèmes qui informent toute son œuvre : celui du « destierro » du « déracinement », de l’exil ; et celui de « l’añoranza », cette inguérissable nostalgie qui ne peut pas ne pas l’accompagner.

Llamazares n’a pas connu l’exil pour raisons politiques, ni le déracinement pour raisons économiques.

Mais il porte en lui une expérience étrange qui a constitué pour lui un traumatisme d’enfance qu’il n’a pas surmonté, même s’il est parvenu à « faire des fleurs de ses peines »; et cela me semble le rendre immensément proche de tous ceux qui ont perdu ou, en ce moment particulièrement, perdent leur terre.

Son village natal fut englouti sous un lac de barrage. Lac auprès duquel nous sommes passés, dans les belles montagnes du Léon.

Sans espoir de retour. Un territoire à tout jamais perdu qui hante ses écrits, et leur confère une rare profondeur.

En témoigne cette question, énigmatique, tellement riche et insaisissable qu’on ne peut s’empêcher d’y revenir, fasciné, et qui me semble exprimer avec justesse l’abîme d’un tel déchirement :
« Puedes regresar a un lugar del que nunca te marchaste ? »
« Peux-tu revenir à un endroit dont tu n’es jamais parti ? »

J’ai connu de ces exilés qui n’ont jamais vraiment appris le français, parce qu’ils n’étaient en fait jamais partis. Parce que la contrainte n’avait arraché de chez eux qu’un fantôme qui se trouvait désormais suspendu entre des mondes, telles ces âmes errantes qui ne trouvent plus nulle part le repos.

Puissent ceux qui les accueillent leur procurer un peu de soulagement dans leurs épreuves!

Rien de nouveau sous Frère Soleil. À propos des « langues régionales » et de la démographie pontificale.

Une simple allusion, que je reprendrai peut-être un jour de façon plus détaillée, à ce qu’il faut bien désormais qualifier de gag, en l’occurrence la saga inénarrable à laquelle donne lieu, depuis près de 25 ans, dans le « pays des droits de l’homme », la signature et la ratification de la pourtant bien modérée « Charte européenne des langues régionales ou minoritaires ».

http://conventions.coe.int/Treaty/FR/Treaties/Html/148.htm

À croire que la terreur centralisatrice jadis instaurée par les Jacobins s’est muée en terreur de leurs actuels héritiers, horrifiés par la perspectives de hordes d’italo-romans, de gallo-italiques, de bas franciques, de bretons trégorrois ou vanetais, de vivaro-alpins ou autres basques, bretons corses, occitans ou catalans venant se ruer pour malmener les Principes Fondamentaux d’Indivisibilité et d’Unicité qui font la gloire de notre République depuis la Révolution Jacobine (oh, pardon : française…).

Eh oui ! « L’unité dans la diversité », « le respect des différences », slogans si allègrement proclamés paraissent chez nous bien difficiles à assumer.

Que ce soit en ce qui concerne l’idée laïque, que beaucoup voudraient voir décliner jusque dans les cantines scolaires (à croire que les industriels du cochon auraient trempé dans l’affaire…) comme « Unité dans la laïcardité » (cf. là-dessus nombre de posts précédents), comme en ce qui concerne les langues et les cultures, où l’on nous propose sans complexe « l’unité dans l’uniformité ».

Peut-être faudrait-il alors que notre France si facilement donneuse de leçons se tourne un peu vers ce qui se fait ailleurs, dans toutes ces nations menacées à l’évidence par les drames d’une dislocation imminente, que sont en l’occurrence l’Allemagne, l’Arménie, l’Autriche, Chypre, la Croatie, le Danemark, l’Espagne, la Finlande, la Hongrie, le Liechtenstein, le Luxembourg, le Monténégro, la Norvège, les Pays-Bas, la Pologne, la Roumanie, le Royaume-Uni, la Serbie, la Slovaquie, la Slovénie, la Suède, la Suisse, la République tchèque et l’Ukraine, toutes nations ayant ratifié la charte et dont l’effrayant laxisme ouvre la porte à un aventurisme du plus mauvais aloi.

Mais, contre vents et marées, « s’il n’en reste qu’une, nous serons celle-là » (peut être ex aequo avec la Russie de Poutine, qui sait ?).

Je ne nie pas que la chose représente certes une certaine complexité pour ce qui est du droit constitutionnel, et bien sûr la possibilité de quelques éventuelles dérives.

Mais un réel respect d’autrui et de sa culture, au-delà des habituelles déclarations incantatoires qui n’ont jamais mangé de pain, ne justifie-t-il pas une – bien minime – prise de risque, celle qu’assument justement de façon sereine les nations signataires mentionnées plus haut ?

Encore une fois, les très audacieux débats constitutionnels que suscite cette charte somme toute bien anodine me font penser aux réflexions tellement pertinentes de G. Canguilhem, lorsqu’il définissait la santé et la maladie, en fonction de la capacité ou de l’incapacité pour un organisme vivant de produire de façon dynamique de la normativité face au renouvellement et à l’évolution de son environnement.

Nouveau signe qui nous renseigne sur l’état de santé politique de notre vieille France :

« Parmi les allures inédites de la vie, il y en a de deux sortes. Il y a celles qui se stabilisent dans de nouvelles constantes, mais dont la stabilité ne fera pas obstacle à leur nouveau dépassement éventuel. Ce sont des constantes normales à valeur propulsive. Elles sont vraiment normales par normativité. Il y a celles qui se stabiliseront sous forme de constantes que tout l’effort anxieux du vivant tendra à préserver de toute éventuelle perturbation. Ce sont bien encore des constantes normales, mais à valeur répulsive, exprimant la mort en elles de la normativité. En cela elles sont pathologiques ». (Le normal et le pathologique, Paris, PUF 1998 (7) p. 137).

« Tiens ! », me rappelle Stultitia, « tu les avais déjà citées à propos du pape et des ‘’efforts anxieux’’ d’institutions ecclésiastiques face aux ‘’perturbations’’ du vivant ».

En effet.

Et voilà qui me permet une transition avec une autre problématique qui me paraît susciter le même type de positions particulièrement courageuses et prophétiques.

De façon certes louable, l’encyclique « Laudato si » aborde les questions environnementales et écologiques et développe sur le sujet bien des réflexions nécessaires et de bon sens.

Je ne reviendrai pas sur ces aspects positifs, déjà largement évoqués par les nombreux thuriféraires habitués à ce genre d’exercice.

Mais il se trouve que Stultitia et moi nous intéressons aux questions écologiques depuis près de 50 ans.

Alors sans doute notre lecture depuis belle lurette du « Printemps silencieux » de Rachel Carson (paru il y a 53 ans, faut-il le rappeler…), ainsi que d’autres ouvrages allègrement quarantenaires de René Dumont, André Gorz ou Jacques Ellul nous empêche-t-elle de goûter à sa juste mesure la portée à n’en point douter prophétique de cette encyclique, à une époque où même la presse people s’est emparée des thèmes « écologiques » et les ressasse en « Une » à la moindre occasion.

« Mieux vaut tard que jamais », me direz-vous.

Certes ! Et le siècle nécessaire à la reconnaissance (sur bien des points non encore achevée…) par les institutions ecclésiastiques des vertus possibles de la démocratie, de la liberté de pensée ou de la laïcité pourrait même faire penser que le délai de prise en compte de la question écologique représente pour les dites institutions une sorte de record de rapidité.

Je le concède volontiers.

Mais ce n’est pas cela qui nous tracasse.

Ni même le fait que, par exemple, ayant depuis bien longtemps renoncé pour l’essentiel à la consommation de viande autant par respect pour la condition animale que par refus d’une hypertrophie du développement au niveau mondial d’un élevage intensif dramatiquement gaspilleur de terres, d’eau, de céréales ou protéines végétales (même si, en tant qu’amoureux de la montagne, nous soutenons un élevage raisonné et respectueux, qui est la façon la plus optimale d’utiliser certains types de sols), nous ne trouvions aucune trace d’une quelconque réflexion sur l’indispensable réforme de certaines pratiques nutritionnelles, réforme qui pourrait pourtant contribuer de façon non négligeable à la sécurité alimentaire de l’humanité à venir.

Ce genre de remarque, susceptible de rompre la lénifiante généralité consensuelle du propos se révèlerait-il donc, pour le coup, un peu trop dérangeant, je n’oserais dire « prophétique » ?

Non. Ce qui me frappe surtout, sans pour autant me surprendre (« Rien de nouveau sous Frère Soleil », disais-je en titre…) c’est l’absence quasi-totale d’une réflexion sur la question démographique, abordée en quelques lignes d’une façon évidemment dogmatique (les seules références renvoient… à des textes du magistère !), simpliste et caricaturale.

« Mais ‘’s’il est vrai que la répartition inégale de la population et des ressources disponibles crée des obstacles au développement et à l’utilisation durable de l’environnement, il faut reconnaître que la croissance démographique est pleinement compatible avec un développement intégral et solidaire’’ (en note : Conseil Pontifical «Justice et Paix », Compendium de la Doctrine Sociale de l’Église, n. 483).
Accuser l’augmentation de la population et non le consumérisme extrême et sélectif de certains est une façon de ne pas affronter les problèmes. On prétend légitimer ainsi le modèle de distribution actuel où une minorité se croit le droit de consommer dans une proportion qu’il serait impossible de généraliser, parce que la planète ne pourrait même pas contenir les déchets d’une telle consommation. » &50, p. 16 de l’édition du Saint Siège.

http://w2.vatican.va/content/francesco/fr/encyclicals/documents/papa-francesco_20150524_enciclica-laudato-si.pdf

Mais, cher Saint Père, ne connaissez vous donc pas des penseurs et des scientifiques qui dénoncent à la fois « le consumérisme extrême et sélectif de certains » et « l’augmentation de la population » ?

Il serait alors urgent de compléter votre documentation.

Par exemple par Alan Weisman, que j’ai cité bien des fois :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/03/27/politique-demagogie-demographie-une-petite-recension-dalan-weisman-compte-a-rebours-jusquou-pourrons-nous-etre-trop-nombreux-sur-terre/

Ou encore, par les propos de Mathis Wackernagel, récemment rapporté dans l’impressionnant article :

http://www.lemonde.fr/planete/article/2015/08/13/a-partir-de-ce-soir-la-terre-vit-sur-ses-reserves_4722826_3244.html
(à compléter par :
http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2015/08/14/en-50-ans-le-jour-de-depassement-de-l-humanite-a-avance-de-4-mois_4724732_4355770.html#xtor=RSS-3208 ).

« Pour le fondateur du Global Footprint Network, cette prise de conscience est essentielle, car ensuite, les leviers d’action sont multiples : ‘’Densifier les villes, transformer notre système énergétique en développant les énergies renouvelables et en économisant l’énergie, réduire la place de la viande dans notre alimentation [tiens donc !] et aussi encourager la population à avoir moins d’enfants.’’ ». (c’est moi qui souligne).

Ou encore par les critiques rapportées dans l’article fondamental « Le pape, l’encyclique et la démographie », sur le site tout aussi fondamental auquel je me permets ici de larges emprunts :
http://economiedurable.over-blog.com/2018/06/le-pape-l-encyclique-et-la-demographie.html

« Le pape raisonne sur nos modes de consommation, et non sur le nombre d’êtres humains qui consomment. Le gros reproche qu’on peut faire à l’Église, et pas uniquement catholique, c’est de sous-estimer le problème démographique. Pour le Vatican, plus il y a de bébés, mieux c’est. Abraham voulait que ses descendants soient plus nombreux que les grains de sable. Toutes les religions se basent sur des textes écrits il y a 1500, 2000, 2500 ans, à une époque où les hommes étaient si peu nombreux que la moindre épidémie pouvait faire périr l’humanité. Dans ces circonstances il fallait faire des enfants pour assurer sa survie. Aujourd’hui, la situation s’est renversée, nous sommes sept fois plus nombreux qu’il y a 100 ans, 70 fois plus nombreux qu’à l’époque de Jésus ».

déclare Odon Vallet (dans Terra Eco du 17/06/2015), porte-parole bien connu de ceux qui prétendent « légitimer ainsi le modèle de distribution actuel où une minorité se croit le droit de consommer dans une proportion qu’il serait impossible de généraliser », et tout aussi célèbre pour sa « façon de ne pas affronter les problèmes ».

Ajout du 17/08:

[Pour information, petit aperçu biographique sur Odon Vallet (tiré de Wikipédia):

Fils de Jean Vallet, ancien dirigeant de la compagnie d’assurances GPA-Athéna, mort dans un accident de voiture en 1954, et de Mme, née Aubin de Blanpré, infirmière, Odon Vallet hérite de 320 millions de francs en 1989 (soit l’équivalent de 69,75 millions d’€ 2010) lors de la vente de la société (Odon Vallet avait 42 ans). Cette fortune sera donnée à la Fondation de France – Fondation Vallet en 1999.]

Ou encore Hubert Reeves, à l’évidence autre éminent suppôt du capitalisme international :

« On peut regretter cependant que le pape n’ait pas abordé également la question de la croissance démographique et de la surpopulation – un des principaux problèmes en relation avec l’avenir de la vie sur la terre – et son pendant : le contrôle des naissances » (Le point du 23/06/2015).

Et, toujours cités par le blog « Économie durable » :

Pour sa part, voici ce que déclarait Robert Walker, président du Population Institute dans un entretien avec le Huffington Post le 18 juin dernier (traduction : Elisabeth Bouchet) :
« Je n’ai jamais rencontré le pape François, aussi je ne considère pas qu’elle s’adresse personnellement à moi, mais lorsque j’ai lu l’encyclique, longtemps attendue, sur le changement climatique et l’environnement, je confesse avoir éprouvé une certaine gêne. Alors que j’applaudissais de tout cœur à son appel à l’action pour le changement climatique, j’ai été frappé, et cette fois personnellement, en voyant qu’il écrit que « Au lieu de résoudre les problèmes des pauvres et de penser à un monde différent, certains se contentent seulement de proposer une réduction de la natalité».
Humm. Je suis sûr qu’il en y a « qui ne proposent qu’une réduction de la natalité », mais parmi les propositions sérieuses de planification familiale, je ne connais pas quelqu’un qui puisse croire que les défis posés par la faim chronique et par l’extrême pauvreté puissent être résolus par les seuls contraceptifs. Au contraire, ils croient, comme moi, qu’un accès amélioré à la contraception puisse faire partie intégrante, – mais essentielle – d’un effort plus large d’amélioration de la santé et du bien-être dans les pays en développement.
Plutôt que de reconnaître que l’accès plus étendu aux moyens de contraception puisse améliorer les vies des femmes et de leurs familles dans les pays en développement, l’encyclique du pape insiste sur le fait que « la croissance démographique est totalement compatible avec un développement total et partagé ». Totalement compatible ? Les chefs de l’Église de Rome pourraient tirer bénéfice de la lecture du rapport que mon organisation « Population Institute » a publié cette semaine. Ce rapport est intitulé « Vulnérabilité démographique : là où la population s’accroit se posent les plus grands défis ». Le rapport identifie et classe 20 nations qui font face aux plus grands défis démographiques en relation avec la faim, la dégradation de l’environnement et l’instabilité politique. Les 10 pays en tête de ce classement sont le Sud Soudan, la Somalie, le Niger, le Burundi, l’Érythrée, le Tchad, la République Démocratique du Congo, l’Afghanistan, le Yémen et le Soudan.
Le rapport explique comment les projections de croissance démographique posent un énorme défi pour ces pays. Ils sont sans exception en train de se battre contre vents et marées afin de soulager la faim et d’éliminer la très grande pauvreté. Des progrès significatifs ont été faits dans la réduction globale de la faim mais la plupart des gains ont été obtenus dans des pays où la fertilité est relativement basse. Là où la fertilité reste élevée, la bataille contre la faim est loin d’être gagnée.
Dans certaines régions d’Afrique subsaharienne, le nombre d’enfants sous-alimentés est actuellement en augmentation, comme l’est la population.
Le Population Reference Bureau projette que la population du Burundi, (pays qui est dans la tête du classement du GHI (IFPRI 2014 Global Hunger Index- index global de la faim-) augmentera de 154 % d’ici à 2050. La population du Sud Soudan (qui est classée très haut en ce qui concerne la faim) est appelée à augmenter de 236 % d’ici à 2050 (3). Et encore, ces projections font-elles le pari que la fécondité va poursuivre son déclin historique.
De même, tandis que nous avons fait de grands progrès dans la réduction de la pauvreté extrême, particulièrement dans les économies émergentes, les progrès ont été longs dans les pays où la natalité demeure élevée.
La population du Niger, qui se classe n°1 dans l’index multidimensionnel de la pauvreté des Nations Unies 2014, est en passe d’augmenter de 274 % au cours des 35 prochaines années. La population du Mali, qui est 4ème dans le classement de la pauvreté, va augmenter de 187 %.
Un accès plus étendu aux contraceptifs, seul, ne pourra pas répondre de façon adéquate aux défis que ces pays vont rencontrer. A peine. Même avec une augmentation relativement conséquente de l’usage de la contraception correspondant à un déclin de la fécondité, les populations de ces pays vont continuer à croître pendant les décennies à venir.
Comme il a été souligné dans le rapport de Population Institute, un accès élargi à la contraception doit être accompagné par des investissements dans l’éducation des filles et l’autonomisation des femmes. Il faut limiter les pratiques de mariages d’enfants, qui sont toujours d’actualité dans de nombreuses parties du monde, et les USA ainsi que les autres pays donateurs doivent développer l’assistance agricole. Dans les pays en stress hydrique, les investissements pour la protection l’eau et dans les infrastructures sont nécessaires de manière urgente. Dans les pays en développement qui sont gravement déforestés, comme Haïti, il y a nécessité d’une aide en faveur de la reforestation. Dans les pays à faible gouvernance et où la corruption est largement étendue, la société civile doit être renforcée.
L’encyclique papale souligne que l’on doit lutter contre les inégalités économiques et contre le gaspillage alimentaire. Amen. Mais, s’il vous plait Votre Sainteté, faites en sorte que chaque femme dans le monde puisse être en mesure de décider par elle-même, hors de toute coercition, combien d’enfants elle aura et quand elle les aura. Le choix de se reproduire n’est pas seulement un impératif moral, c’est aussi un impératif pour l’humanité. Sans l’accès étendu aux méthodes modernes de contraception, les taux de mortalité des enfants et des femmes dans les pays en développement resteront à un niveau inacceptable et de nombreuses femmes et leurs familles ne sortiront jamais à la pauvreté ».
Aux États-Unis voici le communiqué du Center for Inquiry (CFI) (traduction D. Barthès)
Le Center for Inquiry a examiné l’encyclique, Laudato Si, publié aujourd’hui par le chef de l’Église Catholique, le pape François.
Le CFI partage la préoccupation du Pape François à propos de l’environnement et se félicite de sa reconnaissance du consensus scientifique quant à la cause du changement climatique, à savoir l’effet de serre généré par l’activité humaine. Nous saluons aussi sa reconnaissance du fait que notre crise environnementale va au-delà du changement climatique, que nous épuisons nos réserves d’eau et conduisons à l’écroulement de la biodiversité. Cependant, nous regrettons que le pape ne reconnaisse pas que l’Église Catholique a contribué à ces problèmes par son opposition irrationnelle et inflexible à une planification familiale responsable.
En effet, non seulement ne pape François ne parvient pas à reconnaître le tort causé par l’opposition de l’Église à la contraception, mais, étonnamment, il utilise cette encyclique pour s’attaquer une fois encore à la planification familiale, affirmant que les préoccupations légitimes quant à la croissance de la population sont «une façon de refuser de s’engager vers les vraies solutions »
C’est l’Église Catholique qui refuse les vraies solutions
La surpopulation n’est certainement pas la seule cause de la crise environnementale, mais il n’y a pas de volet de cette crise pour lequel elle ne constitue pas un facteur important, et une population en croissance rapide ne fera qu’exacerber les problèmes environnementaux.
L’opposition réitérée et injustifiée du pape au contrôle des naissances, nuira finalement à la portée de ses autres observations, dont certaines sont pourtant méritoires. Celui qui pense qu’utiliser un préservatif constitue une grave atteinte morale ne peut être pris au sérieux ou être considéré comme un expert des problèmes de notre monde. Le pape Francis dépense beaucoup d’énergie pour dénoncer le mauvais usage de la technologie. En dernière analyse, son encyclique démontre que le monde souffre autant de la pensée dogmatique que des abus de la technologie

La question démographique est à l’évidence complexe. Alan Weisman lui-même, dans le livre qui fait l’objet de ma recension mentionnée plus haut, donne la parole, même s’il les récuse, à certains critiques de la régulation des naissances, qui développent des arguments proches de ceux employés par le pape (cf. Betsy Hartmann p. 52 ; Fred Pearce p. 127-129, etc.).

À la fin de ma recension, je signale en outre à titre d’exemple les positions de Sylvie Brunel sur le sujet, pour laquelle la terre pourrait supporter sans problème les onze milliards d’habitants qu’on nous promet à la fin du siècle.

On attendait alors d’un travail sérieux qu’il assume cette complexité, en faisant état de façon rigoureuse de la pluralité des thèses qui s’affrontent, plutôt que de prétendre l’évacuer en trois phrases, d’une façon parfaitement dogmatique et partiale qui suffit hélas à décrédibiliser, s’il en était besoin, l’approche méthodologique de l’ensemble du document.

Et ce ne sont certes pas les déclarations bien ambigües du pape aux Philippines qui suffiront à équilibrer le propos, tant elles relèvent à l’évidence de l’injonction paradoxale.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/01/26/ou-lon-apprend-comment-le-bon-pape-francois-preche-aux-petits-lapins-dans-le-jardin-enchante-de-double-injonction/

Pour prendre la question un peu plus au sérieux, manque-t-on à ce point de signes amenant à penser que l’accroissement démographique – s’il n’est bien sûr pas seul en cause -pose désormais à l’humanité des problèmes inédits et que les tensions qu’il fait subir à notre environnement entraînent déjà nombre de crises majeures (influence sur le réchauffement, épuisement des ressources, pollution des océans, surexploitation des terres agricoles, réduction catastrophique de la biodiversité du fait de la course à l’exploitation de celles qui restent, etc.) ?

Parmi bien d’autres liens possibles, en plus de ceux que j’ai pu donner au fil de posts précédents, et bien sûr des informations données dans l’ouvrage d’Alan Weisman, ceux-ci insistent particulièrement sur l’urgence de l’action :

http://sciences.blogs.liberation.fr/home/2015/01/2014-ann%C3%A9e-la-plus-chaude-noaa.html
http://sciences.blogs.liberation.fr/home/2014/12/22000-esp%C3%A8ces-sur-liste-rouge.html
http://www.manicore.com/documentation/articles/echos_juin2015_regle_trois.html
http://petrole.blog.lemonde.fr/2015/05/25/le-climat-cest-cuit-pourquoi-la-conference-climatique-de-paris-sera-un-succes/

etc., etc. etc.

Sans vouloir  réhabiliter un malthusianisme ambigu qui a fait son temps, il faudrait peut-être envisager de telles questions autrement que par la répétition incantatoire de quelques principes présumés intangibles, exaltant la procréation sans régulation, sous le prétexte simpliste qu’ils auraient à voir avec une « révélation religieuse » dissociée de toute approche herméneutique (cf. dans le livre cité d’Alan Weisman p.21-22, l’interprétation que donne Jérémy Bernstein contestant la sempiternelle référence au « croissez et multipliez » biblique : « dans le midrash, Dieu adresse aussi un avertissement à Adam : ‘’Prends soin de ne pas corrompre et détruire Mon monde, car si tu l’abimes, personne ne viendra après toi réparer les dégâts »).

Et proposer de ces problèmes essentiels une discussion digne de ce nom.

Contrairement aux allégations de pessimisme et de défaitisme prêtées aux partisans de cette urgente régulation des naissances généralisée au niveau mondial – qui pourrait ramener en un siècle la population à deux milliards d’habitants, soit celle des années 1930 – on pourrait alors se demander si ce ne sont pas eux les véritables optimistes.

Car, dans un monde qui présente de fortes probabilités d’avoir désormais à affronter bien des crises dues en bonne partie à l’inadéquation de la population croissante à ses ressources décroissantes et à son environnement limité, ils pourraient bien faire partie des « résistants » : de ceux qui refusent cette fatalité et cette commode passivité qui présentent des risques objectifs non négligeables de nous mener « droit dans le mur ».

Qui oserait sérieusement soutenir en effet qu’un monde à 11 milliards d’habitants sera plus facile à vivre, pour nos enfants, qu’un monde à deux milliards ?

Et que la beauté et la richesse de ce que d’aucuns nomment « Création », à l’image de frère François d’Assise, y sera mieux préservée?

On prête, je crois, au philosophe Jean-Toussaint Desanti l’affirmation selon laquelle les catastrophes qu’a connu le XXème siècle risquent d’apparaître comme des « petites kermesses » comparées à celles que subiront les hommes du XXIème.

Brillant philosophe des mathématiques, Desanti était certes loin d’ignorer le calcul des probabilités !

Souhaitons bien sûr qu’il se soit trompé.

Et souhaitons aussi qu’après avoir mis cinquante ans à prendre en compte la question écologique, l’institution ecclésiastique mette moins de temps à envisager avec un peu plus de sérieux le défi démographique.

Car dans cinquante ans, il risque d’être bien tard…

Mais ne nous illusionnons pas trop sur le sujet : voilà que Stultitia me rappelle à point nommé de ne pas oublier son leitmotiv favori :

« On ne résout pas un problème avec les modes de pensée qui l’ont engendré » disait, paraît-il, Einstein….

 

Ps (16/08): Je rajoute, toujours tirée du livre d’Alan Weisman (p.302), cette citation d’Herman Daly, dans le Scientific American (2005), qui me paraît exprimer avec autant de concision que de pertinence l’alternative à laquelle nous sommes désormais confrontés. Si l’auteur y traite avant tout de l’économie, le propos général est également valable, dans son contexte, pour la démographie :

Le basculement vers l’économie [et la démographie] durable[s] donc, « impliquerait un énorme changement d’état d’esprit, sur le plan intellectuel comme sur le plan affectif, de la part des économistes, des décideurs politiques et des électeurs. On pourrait même être tenté d’affirmer qu’un tel projet est irréalisable. Mais l’alternative à l’économie durable –l’économie indéfiniment croissante – est une impossibilité biophysique. Si je devais choisir entre m’attaquer à une impossibilité politique et m’attaquer à une impossibilité biophysique, je jugerais la seconde comme la plus impossible des deux et tenterais ma chance avec la première ».

Ajout du 17/08:

Encore une de ces informations quasi quotidiennes qui montrent en effet combien « la croissance démographique est pleinement compatible avec un développement intégral« .

http://www.lemonde.fr/planete/article/2015/08/17/sources-d-eau-cruciales-les-glaciers-d-asie-centrale-fondent-vite_4728276_3244.html#xtor=RSS-3208

Sans commentaires.

Où l’on apprend comment le bon pape François prêche aux petits lapins dans le jardin enchanté de Double Injonction.

On s’en doute : Stultitia a été ravie d’apprendre que le pape François, prenant exemple sur son saint patron,

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/8/84/Giotto_-_Legend_of_St_Francis_-_-15-_-_Sermon_to_the_Birds.jpg/350px-Giotto_-_Legend_of_St_Francis_-_-15-_-_Sermon_to_the_Birds.jpg

 

 

 

 

 

s’était mis à prêcher aux petits lapins:

http://www.lemonde.fr/europe/article/2015/01/20/pour-le-pape-les-catholiques-ne-doivent-pas-se-reproduire-comme-des-lapins_4559364_3214.html

 

Las ! Elle ne fut pas longue à se rendre compte que la prédication avait eu lieu dans le fameux jardin enchanté de Double Injonction, où les papes affectionnent de se promener lorsqu’ils cherchent l’inspiration.
[la double injonction, appelée aussi selon les linguistes « double contrainte » (l’anglais double bind rend bien l’idée d’être deux fois ligoté), ou encore « injonction paradoxale », peut être définie comme étant :

« une paire d’injonctions paradoxales consistant en ordres explicites ou implicites intimés à quelqu’un qui ne peut en satisfaire un sans violer l’autre ».
https://harcelementmoral.wordpress.com/2013/02/06/double-contrainte-et-injonction-paradoxale/ ]

Car une chose est de dénoncer les pratiques des petits lapins, autre chose est de leur donner les moyens d’y échapper.

Or, on sait que la situation des Philippines est particulièrement critique sur ce point.

[d’un de mes posts précédents, recension d’un livre d’A. Weisman :
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/03/27/politique-demagogie-demographie-une-petite-recension-dalan-weisman-compte-a-rebours-jusquou-pourrons-nous-etre-trop-nombreux-sur-terre/ ]

« Quand la république des Philippines accéda à l’indépendance en 1946, elle comptait déjà 18 millions de citoyens. Et aujourd’hui les Philippins sont près de 100 millions: alors que la population mondiale a quadruplé en un siècle, celle de ce pays a quintuplé en moitié moins de temps.
L’une des principales raisons de cette évolution démographique, c’est que les Philippines modernes –(…) est le pays le plus catho¬lique d’Asie et, disent certains, le dernier bastion de l’empire théocratique du Vatican » (p. 187).
« Quelque 750 000 avortements illégaux [sont] pratiqués aux Philippines chaque année. La majorité consiste soit à introduire des cathéters à la propreté douteuse dans l’utérus, soit à provoquer des contractions avec des potions à base de plantes comme la pamparegla, des extraits de makabuhay, une plante grimpante aussi utilisée comme pesticide, ou des surdoses de médicaments contre les ulcères. Autre solution, les femmes trouvent une hilot ( une masseuse et chiropra¬ticienne, en philippin) qui repère au toucher la masse étrangère présente dans l’abdomen -et l’écrase entre ses mains. Pendant cette opération, qui doit durer jusqu’à ce que les saignements commencent, les femmes mordent une couverture pour contenir leurs hurlements » (p.192).
Quelques responsabilités (ou faudrait-il dire irresponsabilités ?) sont d’ailleurs au passage clairement désignées :
« En 1966, à une majorité de soixante-neuf votes contre dix, les membres religieux et laïques de la Commission pontificale sur la population et la régulation des naissances se prononcèrent pour que l’Église autorise la contraception. Cinq des membres minori¬taires soumirent une opinion divergente fondée sur les écrits d’un archevêque polonais, Karol Wojtyla, qui deviendrait lui-même pape douze ans plus tard [Et qui sera donc bientôt canonisé]. Annuler l’interdit sur la contraception, affirma en substance ce groupe, équivaudrait à saper l’infaillibilité pontificale. Les deux jugements ayant filtré dans la presse avant que le pape et son entourage aient pu réagir, Paul VI, très en colère, répondit par une encyclique, Humanae Vitae, qui se ralliait à l’opinion de la minorité ».
(voir aussi la dénonciation du lobbying actif du Vatican pour que la question de la surpopulation ne soit pas abordée au Sommet de la Terre de Rio en 1992 – p. 393 -, ainsi que la lutte permanente des évêques philippins contre la contraception – p. 209 -, etc.).
[Sur le fait que, 50 ans après Humanae Vitae, l’Église catholique maintienne cette position, cf. la fin de mon post « Des papes, de la pédophilie… » dans les « archives » de janvier, en particulier la citation de G. Canguilhem.]

La double injonction conseille donc une certaine régulation des naissances, tout en interdisant soigneusement les moyens de la mettre en œuvre de façon efficace. Le petit lapin se retrouve donc coincé, et, qui plus est, culpabilisé, alors même que ceux qui la lui imposent ne sont aucunement en situation de s’y soumettre.

A moins que :

« La double contrainte étant une situation insoluble directement, sa résolution passe par un changement de niveau ou d’échelle. Par exemple communiquer l’absurde de la situation peut être une façon de dépasser cette situation » (Wikipédia).

« Communiquer l’absurde de la situation, voilà la solution », renchérit judicieusement Stultitia.

D’autant plus que l’écologisme radical en ce qui concerne les méthodes contraceptives n’est pas spécialement en cohérence avec le reste d’un enseignement dont on n’a jamais entendu dire qu’il fulminait des encycliques condamnant le Médiator, le Distilbène ou autres statines, substances autrement plus dangereuses pour la santé humaine que la pilule anticonceptionnelle.
Car dans le jardin enchanté de Double Injonction, le « respect de la nature » est donc, là encore, à géométrie variable.

P1040705 (Copier)

Image1 : Lucy : « Je trouve que j’ai un charmant sourire ».
Image 2 : « Schroeder, tu ne m’as jamais dit que j’avais un charmant sourire… Tu crois que j’ai un charmant sourire ? ».
Image 3 : Schroeder : « Oh, oui, tu as le plus charmant sourire qui soit depuis que le monde est monde… »
Image4 : Lucy : « Même quand il le dit, il ne le dit pas vraiment ».

(Traduction : P. Watzlawick, J. Helmick Beavin, Don D. Jackson, Une logique de la communication, Seuil 1972, p. 99).

Et voilà bien le problème : au jardin de Double Injonction, dans le si beau domaine de Communication, « Même quand on le dit, on ne le dit pas vraiment ».

« On ne résout pas un problème avec les modes de pensée qui l’ont engendré » disait, paraît-il, Einstein….

 

Pot-pourri écologique. À propos du pétrole, des abeilles, de la surpopulation, de Rifkin et d’autres pachydermes.

Certains m’ont dit que mon post du mois d’octobre concernant la transition énergétique serait passé à côté du sujet.

Et en effet, les informations se bousculent, qui signalent la baisse des prix du pétrole, la « surcapacité » ou la « surabondance » par rapport à la demande, etc.

http://www.lemonde.fr/economie/article/2014/12/12/le-prix-du-petrole-toujours-plus-bas_4539333_3234.html

http://www.lemonde.fr/international/article/2014/12/03/les-grands-perdants-de-la-chute-des-cours-du-petrole_4533358_3210.html

Et les « optimistes » de triompher : « vous voyez bien que les ‘’Cassandres’’ de la pénurie se sont une fois de plus trompés. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, des flots de pétrole coulent à des prix accessibles, pas de raisons de réduire notre consommation », etc.

Il n’est pourtant que trop facile de montrer la vacuité de ce type de propos.

Outre que la baisse actuelle des cours est loin d’être une bonne nouvelle pour les partisans de la croissance, puisqu’elle s’explique en partie par une stagnation de celle-ci au niveau mondial, qui réduit la demande, certaines des raisons supplémentaires qui en rendent compte ne devraient pas spécialement inciter à l’optimisme consumériste.

Il est en effet vraisemblable de penser que le bras de fer entamé par quelques grosses pointures de l’OPEP avec en plus d’objectifs géopolitiques régionaux celui de laminer la production de pétrole dit « non-conventionnel » (pétrole de schiste aux USA en particulier)

http://www.lemonde.fr/economie/article/2014/12/09/petrole-les-industriels-reduisent-les-investissements_4537112_3234.html

http://petrole.blog.lemonde.fr/2014/11/29/contre-choc-petrolier-les-saoudiens-menent-une-guerre-des-prix-contre-les-etats-unis/#xtor=RSS-3208

prépare à moyen terme une remontée des cours savamment ajustée pour maintenir la compétitivité des pétroles conventionnels par rapport aux non conventionnels, et pour ruiner le plus longtemps possible la rentabilité de ces derniers.

Comme quoi, outre l’aberration écologique que cela constitue (cf. mon post du 18 octobre

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/10/18/des-vertus-comparees-du-surf-et-de-la-plongee-sous-marine-ou-quand-la-transition-energetique-suppose-la-stabilite-demagogique-ainsi-que-du-bon-usage-de-mr-jancovici/ ),

ce n’est certes pas le moment d’envoyer au casse-pipe des industriels en leur faisant miroiter les « bénéfices » d’une exploitation de pétroles et autres gaz de schistes dont la rentabilité va, selon toute vraisemblance, être férocement attaquée tout au long des décennies à venir.

Stultitia ne manque pas de réitérer ses remerciements au trublion surexcité mentionné dans le post en question pour ses conseils qui, à défaut de gratuité, se révèlent donc une nouvelle fois particulièrement opportuns….

Mieux vaut donc continuer à s’informer en recourant à des sources sérieuses, telles que celles offertes par le remarquable blog de Matthieu Auzanneau, déjà évoqué plus haut dans un lien. Le « calme avant la tempête » semble en effet l’expression la plus adéquate pour qualifier la situation actuelle.

http://petrole.blog.lemonde.fr/2014/11/19/petrole-le-calme-avant-la-tempete-dapres-lagence-internationale-de-lenergie/

N’oublions pas non plus que chaque sursis de « l’économie carbonée » se paie comptant en termes de réchauffement climatique…

 

Mais puisqu’il est question de gens qui se font payer très cher pour tenir des propos bien contestables, je voudrais faire quelques brèves remarques sur Jeremy Rifkin.

http://www.lemonde.fr/planete/article/2012/11/07/jeremy-rifkin-le-gourou-vert-des-elus-locaux_1787085_3244.html

(Sans oublier les 350 000 euros à titre de « conseils » à la région Nord Pas de Calais…)

http://www.liberation.fr/economie/2012/12/23/plan-americain-au-nord-pas-de-calais_869702

 

Car on m’a évidemment taxé de parti-pris et demandé pourquoi, citant Jancovici, je ne disais pas un mot des thèses « alternatives » de l’inévitable Rifkin.

Je dois donc préciser que ce n’est certes pas faute de l’avoir lu ! Il y a quelques années, j’ai même pendant un temps commenté sa « Fin du travail » en cours (puisque le thème du Travail fait partie du programme de philo), avant de convenir qu’un livre qui traite en quelques lignes de la Chine (p. 278, La Découverte Poche 1997) tout comme il semble ignorer l’Inde ne pouvait revendiquer une grande pertinence pour évoquer les mutations contemporaines du monde du travail.

Sans doute était-il plus urgent, à l’orée du XXIème siècle, de traiter du « déplacement » du travail que de sa « fin ». Car je doute que ce dernier terme évoque quoi que ce soit à des millions d’habitants de la Chine ou d’autres régions de l’Asie du Sud-Est qui constituent le sous prolétariat mondial, surexploité et entassé dans les villes ateliers où a été déplacée une bonne partie de la production de nos biens de consommation, et donc de notre pollution (car n’oublions pas au passage que les ordinateurs, consoles et autres textiles qui garniront les rayons de Noël sont ceux-là même qui font tourner les centrales à charbon chinoises, et qu’une « relocalisation » industrielle, si elle est souhaitable, s’accompagnera nécessairement d’une relocalisation de la pollution…).

Sur tout cela, j’avais déjà trouvé Rifkin incroyablement léger. Sans aller nécessairement jusqu’à dire avec Olivier Blanchard que « Monsieur Rifkin est un charlatan » (op. cit. Annexe 2, p. 446), il me semble qu’on peut au moins avancerer qu’il soulève, à partir d’une vision très occidentale, quelques prospectives d’avenir très hypothétiques, mais en tout cas totalement inaptes à modéliser ce qui se passe réellement, ici et maintenant, en ce qui concerne la « verità effetuale della cosa », comme le dit Machiavel.

Et que dire donc de ces œuvres plus récentes que sont  « L’Économie hydrogène » (La Découverte, Paris 2002) et la « Troisième révolution industrielle » (Babel 2013).

La première décrit de façon passable, dans sa partie initiale, la relation de l’histoire de l’économie et de celle de l’énergie, mais comme d’habitude en compilant des données de deuxième ou troisième main. Mais la partie finale, à partir du chapitre 7 (p 231ss), qui présente « l’aube de l’économie hydrogène » comme l’apparition de « l’élixir énergétique » (p. 235), les piles à combustible (p.251) et « l’hydronet » [p.262ss : « révolution comparable à celle qui a vu le développement du Web » et qui consiste en la « mise en commun des ressources entre usagers et [en une] gouvernance autonome » de l’énergie] fleure bon les vieilles utopies des « lendemains qui chantent » et du « matin du grand soir ».

Non pas que le stockage de l’énergie intermittente produite par l’éolien et le solaire sous forme d’hydrogène soit une impossibilité – car le power to gas « stockage de la surproduction des énergies renouvelables grâce à leur transformation en hydrogène ou en méthane de synthèse » est déjà une réalité –

http://www.gdfsuez.com/innovation-transition-energetique/gestion-intelligente-energie/power-to-gas/

mais aucune étude tant soit peu sérieuse ne peut soutenir que cette technique, qui reste débitrice des limites de la physique, pourra un jour satisfaire, hormis quelques utilisations auxiliaires, les besoins de milliards d’êtres humains, même après un gigantesque et nécessaire effort d’économies d’énergie. Nous sommes tout simplement dans des ordres de grandeur radicalement incomparables.

« Alors qu’en est-il de l’hydrogène comme autre solution de stockage de l ‘électricité ? L’idée de Rifkin, qui n’est pas nouvelle, c’est le cycle de transformation suivant : électricité → énergie chimique (hydrogène) → électricité. En somme produire de l’hydrogène avec l’électricité en surplus de sources intermittentes, ce qui est une forme de stockage chimique de cette énergie, et au moment opportun, utiliser cet hydrogène dans une pile à combustible pour récupérer cette électricité. Le problème c’est qu’à chaque conversion d’énergie on en perd… S’agissant de la conversion : énergie électrique → énergie chimique (hydrogène), le rendement est de 75 %. Et concernant la restitution : énergie chimique → électricité, la compression de l’hydrogène se fait avec une perte de 10 % (donc rendement de 90 %), et quant au rendement de la pile à combustible, il est de 50 %. Si on fait le calcul : 0,75 multiplié par 0,9 multiplié par 0,5, le rendement global tombe à 0,33, c’est-à-dire 33 %. Loin des 70 % des STEP [Station de Transfert d’Énergie par Pompage, voir l’article cité ci-dessous]et surtout très très loin de ses capacités de stockage (1 000 à 10 000 fois moins d’électricité stockée). On perd donc les deux tiers de l’énergie à chaque fois qu’on stocke de l’énergie par ce biais. C’est un vrai gâchis alors qu’on sait que le renouvelable produit déjà peu d’électricité. Imaginez sur Internet l’envoi d’un message où le destinataire perd les 2/3 des informations, étonné, il le renvoie à son expéditeur qui en perd à nouveau les deux tiers du tiers restant : ce simple aller-retour de message aura fait perdre 90 % de l’information : l’énergie est donc loin d’être aussi magique qu’Internet… C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les systèmes énergétiques ont été conçus pour subir le moins de conversions possibles. Le schéma classique c’est : production → consommation directe, et on s’arrête là, contrairement au schéma idéaliste : production → stockage → restitution → stockage → restitution → stockage etc., car dès le deuxième cycle, toute l’énergie aura été dissipée dans le processus de transformation ». (Amar Bellal, La Revue du projet, n° 22, décembre 2012).

http://blogs.mediapart.fr/edition/la-revue-du-projet/article/280313/le-mythe-de-leconomie-hydrogene-de-jeremy-rifkin-par-amar-bellal

 

Sans apparemment tenir compte que, depuis 12 ans, et malgré le soutien de bien des groupes capitalistes, les « lendemains qui chantent » n’ont pas avancé d’un iota pour ce qui est de la substitution de « l’économie hydrogène » à « l’économie carbonée » – et pour cause !- « La troisième révolution industrielle. Comment le pouvoir latéral va transformer l’énergie, l’économie et le monde » (Babel 2013) persévère mordicus dans la même supercherie…

Mais pourquoi donc faire l’effort de se renouveler, ajoute Stultitia, puisqu’en plus de conférences grassement payées on peut extorquer 350 000 euros, sur le dos du contribuable, au Conseil Général du Nord Pas de Calais et autres gogos en débitant les mêmes rengaines ?

http://rue89.nouvelobs.com/2013/10/16/jeremy-rifkin-plait-beaucoup-maitrise-mal-dont-parle-246641

(Pour d’autres articles de fond qui déconstruisent de façon particulièrement argumentée le mythe Rifkin, ses allégations sur l’hydrogène, ainsi que bien d’autres points que je n’ai pas évoqués, cf. entre autres :

http://alternatives-economiques.fr/blogs/gadrey/2013/05/09/jeremy-rifkin-le-gourou-du-gotha-europeen-1/

http://alternatives-economiques.fr/blogs/gadrey/2013/05/12/jeremy-rifkin-le-gourou-du-gotha-europeen-2/

http://alternatives-economiques.fr/blogs/gadrey/2013/05/13/jeremy-rifkin-le-gourou-du-gotha-europeen-3/

 

http://fr.scribd.com/doc/179872157/Jeremy-Rifkin-a-l-epreuve-du-fact-checking#force_seo

http://fr.scribd.com/doc/179876069/Je-n-aime-pas-la-3e-revolution-industrielle

 

http://www.manicore.com/documentation/articles/rifkin.html

http://www.manicore.com/documentation/pile_combust.html

http://www.manicore.com/documentation/stockage.html

 

On peut consulter en outre, en ce qui concerne les supercheries du même Rifkin, dans le domaine de la biologie cette fois, l’article dévastateur de Stephen Jay Gould, immense et regretté spécialiste, dans Un hérisson dans la tempête, Grasset 1994. Ci-dessous, un petit aperçu pour les anglicistes (chap. 17 p. 229ss) :

http://books.google.fr/books?id=9MnLi97fJrkC&pg=PA229&hl=fr&source=gbs_toc_r&cad=3#v=onepage&q&f=false

 

Je suis d’une génération qui s’est délectée de la lecture de « La gueule ouverte », « l’An 01 » et autres « Manuel de la vie sauvage ». Et j’ai donc rêvé d’un monde où il suffirait de remplir de briques réfractaires quelques vieilles carcasses de voitures peintes en noir pour assurer le chauffage et le bien-être de l’humanité. Ah ! Nostalgie…

« Mais au moins, Reiser, Gébé et autres Saury n’avaient pas le culot de faire payer 350 000 euros leurs fantasmes écologiques » ajoute Stultitia, impitoyable.

Rendons leur cet hommage, en effet.

D’autres, on le sait, ont voulu instaurer un « pouvoir latéral » et des « réseaux de production décentralisés » en construisant un haut fourneau dans chaque village. On connaît les résultats de ce « Grand bond en avant ».

Car la décentralisation de la production ou de l’énergie est loin d’être le bon plan au niveau économique comme au niveau environnemental :

« Les sources électriques « décentralisées » font souvent appel à une énergie primaire fluctuante, à savoir le vent ou le soleil. Or le seul fait de passer d’un moyen utilisé 8000 heures par an (une grosse centrale) à un moyen qui l’est 2000 heures seulement (éolien), voire 1000 (solaire), impose de multiplier par 4 à 8 la puissance installée pour avoir la même quantité d’électricité à l’arrivée. Les durées de vie différentes (40 à 60 ans pour une grosse centrale, 20 à 30 ans pour le solaire ou l’éolien) vont aussi imposer un renouvellement plus fréquent en cas de décentralisation de la production électrique, augmentant d’autant le besoin en capitaux sur une période donnée.

La décentralisation de la production électrique (…) serait donc un très bon moyen d’avoir besoin de 20 fois plus de capacité installée (en ordre de grandeur) pour la même production à l’arrivée, sans parler des moyens de stockage. L’ensemble multiplierait le besoin de capitaux (bien nationaux, eux !) par un facteur 10 à 50 selon la voie choisie » (J.M. Jancovici, La bonne énergie est-elle décentralisée ? Tribune parue dans le magazine Décisions Durables, décembre 2012

http://www.manicore.com/documentation/articles/decision_durable_dec2012.html

Concernant donc les thèses de J. Rifkin, je crois qu’il est bien difficile de ne pas convenir de la pertinence de nombreuses critiques :

« Son système n’est pas compétitif mais il séduit les naïfs ou pire, ceux qui ont intérêt à ce qu’on suive ses plans invraisemblables.

Heureusement, la réalité sera là pour confronter les mauvaises idées à la réalité, mais il ne faudra pas se plaindre d’avoir voté pour des décideurs qui nous auront fait perdre des centaines de milliards d’euros dans une vision chimérique basée sur des piliers de sable », LMIMG, art. cité plus haut, « Je n’aime pas La troisième révolution industrielle ».

« En croyant peut-être bien faire, mais ignorant des ordres de grandeur, M. Rifkin nous rend un bien mauvais service : celui d’entretenir de faux espoirs ». J.M. Jancovici, le Monde du 27/09/2002, art. cité plus haut dans les liens.

Je me suis déjà longuement attardé sur le thème de la solidarité « naturelle » et de « l’empathie », qui constitue sans doute aussi l’un des « atouts séduction » de notre « expert » auto-proclamé :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/07/30/entraide-empathie-bienveillance-de-kropotkine-a-hobbes-et-retour-1/

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/07/30/entraide-empathie-bienveillance-de-kropotkine-a-hobbes-et-retour-2/

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/05/16/nommer-le-mal-quelques-remarques-sur-les-limites-dune-confrontation-entre-bisounours-et-realistes/

Car les allégations économiques et écologiques sont indissociables, chez Rifkin, d’affirmations philosophiques qui témoignent d’une vision significative de l’homme et de l’histoire :

« Dans l’ère qui vient, des centaines de millions de personnes produiront leur propre énergie verte à domicile, au bureau, à l’usine, et ils la partageront entre eux sur un « Internet de l’énergie », exactement comme nous créons ou partageons aujourd’hui l’information en ligne. La démocratisation de l’énergie s’accompagnera d’une restructuration fondamentale des relations humaines, dont l’impact se fera sentir sur la conception même des rapports économiques, du gouvernement de la société, de l’éducation des enfants et de la participation à la vie civique » (La troisième révolution industrielle, op. cit. p.12).

« La troisième révolution industrielle est la dernière des grandes révolutions industrielles et elle va poser les bases d’une ère coopérative émergente. La mise en place de son infrastructure va créer pendant quarante ans des centaines de milliers d’entreprises nouvelles et des centaines de millions d’emplois nouveaux. Son achèvement marquera la fin d’une saga économique de deux cents ans définie par la pensée industrieuse, les marchés et la main-d’oeuvre de masse, et le début d’une ère nouvelle caractérisée par le comportement coopératif, les réseaux sociaux et les petites unités de main-d’oeuvre technique et spécialisée. Dans le demi-siècle qui vient, les activités centralisées traditionnelles des entreprises des première et deuxième révolutions industrielles seront progressivement absorbées par les pratiques distribuées de la troisième ; et l’organisation hiérarchique traditionnelle du pouvoir politique et économique cédera la place au pouvoir latéral, qui étendra sa structure nodale à travers toute la société » (id. ibid. p. 16-17).

Tout comme dans l’utopie marxiste, la dialectique historique semble amener de façon nécessaire à un Paradis Terrestre retrouvé, lors de l’abolition de la société de classes,

« Puis commence ensuite le développement des forces humaines qui est une fin en soi et qui est le vrai royaume de la liberté, un royaume qui, pour s’épanouir, doit avoir ses bases dans le champ de la nécessité. (…) Les hommes seront libérés du penchant qui les pousse à convoiter la richesse, penchant qui a dominé toute leur vie historique en faisant d’eux des aliénés ». (K. Marx, Le Capital, Livre III, traduction de J. Servier dans : Histoire de l’utopie, Paris Folio 1967, p. 293-294),

chez Rifkin, la nature humaine qui nous prédispose à « l’élan empathique » (Une nouvelle conscience pour un monde en crise, vers une civilisation empathique, Les Liens qui Libèrent, 2011, p.47) semble donc conduire nécessairement, par le biais de la « troisième révolution industrielle », la « démocratisation de l’énergie » à une « restructuration fondamentale des relations humaines » (J. Rifkin, La troisième révolution industrielle, op. cit. p.12), et au « début d’une ère nouvelle caractérisée par le comportement coopératif » (id. ibid. p. 16).

Je renvoie à mes posts mentionnés plus haut – en particulier à la confrontation entre Hobbes et Kropotkine – qui s’interrogent sur le caractère apparemment nécessaire d’un tel avènement. Comme dans le cas du marxisme et de l’anarchisme, ne manque-t-il pas un paramètre essentiel dans le logiciel, celui de l’éternelle confrontation de l’homme à la question du mal, en l’occurrence ?

Car depuis quelques décennies que se développent les moyens de communications et les réseaux, on n’a pas vraiment l’impression que le gain en empathie, comme en coopération et en solidarité soit franchement significatif…

Mais l’affaire n’est pas terminée, me rappelle Stultitia.

Puisque c’est « quand nous approcherons du milieu du siècle » que des « substituts technologiques intelligents » permettront de « créer du capital social dans une société civile à but non lucratif » (sic ! cf. Marx ci-dessus) et de développer « les préoccupations transcendantes [qui] deviendront probablement une force motrice toujours plus importante de la période suivante de l’histoire de l’humanité » (id. ibid. p. 17).

Le Paradis Terrestre, vous dis-je ! Notre apôtre ne serait-il pas en train de nous vendre (quelques centaines de milliers d’euros, donc) une de ces idéologies new age qui se rattachent une fois de plus au bon vieux fantasme millénariste, auquel même le matérialisme « scientifique » de Marx n’avait pas manqué de succomber ?

Car « La troisième révolution industrielle est, indissociablement, la dernière phase de la grande saga industrielle et la première de l’ère coopérative émergente. C’est un interrègne entre deux périodes de l’histoire économique, la première caractérisée par le comportement industrieux et la seconde par le comportement coopératif.

Si l’ère industrielle mettait l’accent sur les valeurs de discipline et de travail acharné, l’autorité hiérarchique, l’importance du capital financier, les mécanismes du marché et les rapports de propriété privée, l’ère coopérative privilégie le jeu créatif, l’interactivité pair à pair, le capital social, la participation à des communaux ouverts et l’accès à  des réseaux mondiaux.

La troisième révolution industrielle va se développer à bon rythme au fil des prochaines décennies, atteindre probablement son point culminant vers 2050 et y rester, en plateau, dans la seconde moitié du XXIe siècle (…) Cette mutation d’une révolution industrielle en révolution coopérative est l’un des grands tournants de l’histoire économique » (id. ibid. P. 365-366).

« Comme les révolutions industrielles des XIXe et XXe siècles ont libéré les  humains du servage, de l’esclavage et de la corvée, la troisième révolution  industrielle et l’ère coopérative qu’elle fait naître les libère du travail mécanique  pour les faire entrer dans le jeu profond – qui est la raison d’être de la sociabilité. J’emploie l’expression jeu profond parce que je ne parle pas ici d’un divertissement frivole mais d’une interaction empathique avec nos semblables.  Dans le jeu profond, nous faisons l’expérience de l’autre, nous nous transcendons et nous nous connectons à des communautés de vie toujours plus  larges et englobantes, dans notre aspiration commune à l’universalité. Le tiers  secteur est le lieu où nous participons, même au niveau le plus simple, au plus  important voyage de la vie – l’exploration du sens de notre existence.  Dans ses Lettres sur l’éducation esthétique de l’homme, rédigées en 1795, à  l’aube de l’ère du marché, Friedrich Schiller écrit : ‘’L’homme ne joue que là  où dans la pleine acception de ce mot il est homme, et il n’est tout à fait  homme que là où il joue’’ » (id. ibid. p. 377-378).

Enfin, cette vocation profonde à l’universalité de l’échange coopératif, fondée sur la nature empathique de l’être humain – et qui se manifestera pleinement dans la gratuité du « jeu profond », apanage de l’enfant, tout innocence et renouveau, des « trois métamorphoses » du Zarathoustra – cette vocation, « sens de l’existence » vainement poursuivi des millénaires durant par toutes les religions et les philosophies va se réaliser, en ces temps eschatologiques où nous sommes. Et le Messie en sera donc le plein développement de l’Hydronet et de l’Économie Hydrogène !

La Révélation est donc achevée. Fin de l’Histoire. Amen !

« Mais ce sera pour 2050 », me rappelle Stultitia, en rabat-joie décidément imperméable à toute envolée lyrique.

Et zut ! J’ai toutes les chances de rater la chose…

 

Entretemps, il me reste hélas à rappeler plus prosaïquement, du côté de la « verità effetuale della cosa », en particulier de ces réalités démographiques totalement absentes des prédictions de notre gourou, combien les événements semblent une fois de plus confirmer les thèses d’Alan Weisman exposées dans mon post du mois de mars 2014 :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/03/27/politique-demagogie-demographie-une-petite-recension-dalan-weisman-compte-a-rebours-jusquou-pourrons-nous-etre-trop-nombreux-sur-terre/

Bien qu’il ait été pendant un temps trop court, et en dépit de son régime politique, un exemple en ce qui concerne une politique démographique possible, l’Iran retombe dans des travers ruineux pour sa population et son environnement.

http://www.lemonde.fr/planete/article/2014/12/06/l-iran-menace-de-devenir-un-immense-desert_4535823_3244.html

Je rajoute quelques lignes de cet article en accès payant :

« Pour le climatologue Nasser Karami, ces changements climatiques brutaux montrent que ‘’le seuil de tolérance a été dépassé et que la nature ne résiste plus’’. Pour cet enseignant à l’université de Bergen en Norvège, la cause principale résulte de la croissance démographique – l’Iran compte 78 millions d’habitants, deux fois plus qu’il y a quarante ans – et du développement économique du pays ».

 

Bien sûr, il y aura toujours des « optimistes » pour soutenir que la terre peut nourrir 11 milliards d’habitants. Peut-être.

Mais combien de temps pourra-t-elle supporter un tel clapier sans crises redoutables ?

Pensons à la « parabole des rivets » que nous rapporte Paul Ehrlich (cf. mon post du 27 mars 2014 sur A. Weisman).

En tout cas, il est probable que les éléphants, ours blancs et autres rhinocéros ne seront pas du voyage.

http://ecologie.blog.lemonde.fr/2014/12/11/10-chiffres-sur-le-trafic-despeces-menacees/

Les abeilles nous accompagneront-elles encore ? Rien n’est moins sûr…

Et peut-être leur disparition donnera-t-elle raison à Einstein.

http://actions.pollinis.org/actions/stop-neonics-fr/

http://www.lemonde.fr/planete/article/2014/06/24/le-declin-massif-des-insectes-menace-l-agriculture_4444051_3244.html

Mais cool ! Réjouissons nous ! Hydronet est là pour nous sauver…

Des vertus comparées du surf et de la plongée sous-marine, ou quand la transition énergétique suppose la stabilité démagogique. Ainsi que du bon usage de Mr. Jancovici.

Stultitia me demande ce matin : « Que signifie zemmourisation ? ».

Et j’avoue que j’ai du mal à lui répondre. Me tenant de plus en plus éloigné des écrans où s’affiche le quidam qui a donné lieu à ce puissant néologisme – quidam que je n’ai en fait jamais vraiment écouté ni lu -, je ne peux que la renvoyer à ce que je crois être des quasi synonymes, du type « trierweilerisation », « ruquiérisation », etc.

Me vient aussi à l’idée une comparaison avec la proportion considérable que prend en ce moment le phénomène du « bashing », à mon sens assez proche de la dite « zemmourisation » : « Hollande bashing », « Sarko bashing », en attendant bien sûr les prochains « Montebourg bashing », « Marine bashing » ou autres « Juppé bashing ». Sans oublier bien sûr le « French bashing », récemment relayé par le « German bashing », qui vient tout juste de sortir.

Ce qu’on nomme la vie politique se présente de plus en plus comme une compétition de surf : sur les vagues, des personnages fort médiatisés font quelques tours et puis s’en vont ; quelques figures, libres ou imposées. Vêtus de steamers fluos en néoprène rouge, rose, bleu, vert, bleu-blanc-rouge et autres encore, ils en jettent plein les yeux et font l’objet, de la part des spectateurs, de commentaires dont l’enthousiasme éphémère vire à la franche rigolade dès que l’un d’eux se retrouve en position ridicule, bousculé ou roulé par la vague.

Et les journalistes, et les foules, de s’ébaubir. De jeter leur dévolu sur les uns, avant de passer aux autres. Et le politique de se transformer de plus en plus en un spectacle de cirque…

Car voilà, on oublie une chose : ces exhibitions ne sont possibles que parce qu’il y a une mer, et des vagues. Si la mer et les vagues sont en furie, plus de spectacle. Et si c’est le calme plat, les surfeurs rentrent piteusement à la maison, et les spectateurs aussi.

En d’autres termes, il serait urgent de s’intéresser au fonctionnement de la mer et des vagues plutôt que de passer son temps – et notre argent – à commenter des phénomènes dont l’éphémère n’a d’égal que la superficialité.

En somme, faire, une nouvelle fois, bien loin d’un « politique bashing » facile et populiste, l’effort de distinguer le politique, dans sa nécessité et sa noblesse, de la politique, avec tout ce qu’elle peut présenter d’insignifiance et de médiocrité.

Tâcher de reprendre, à nouveaux frais, la distinction capitale opérée par les marxistes entre « infrastructure » et « superstructure », entre les phénomènes de fond, ceux qui concernent la mer et les vagues, et les épiphénomènes, ceux qui concernent l’écume et les surfeurs, dont on commence tout de même à savoir que, quelle que soit la couleur de leur steamer, ils finiront toujours par faire plus ou moins les mêmes pirouettes.

J’ai déjà évoqué ici l’ampleur de la vague démographique.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/03/27/politique-demagogie-demographie-une-petite-recension-dalan-weisman-compte-a-rebours-jusquou-pourrons-nous-etre-trop-nombreux-sur-terre/

Apparemment, elle paraît trop difficile à surfer pour l’ensemble de nos « politiciens », qui préfèrent des vagues plus à leur portée, sur lesquelles ils pourront mieux faire valoir la médiocrité de leur « capacités » et de leurs analyses. On attend toujours le Kelly Slater ou l’Andrew Cotton du politique…

(Je suis très étonné en particulier de la quasi absence de réflexion sérieuse suite à la parution de l’ouvrage d’A. Weisman, qui soulève pourtant des enjeux essentiels pour notre survie. Cela montre bien, hélas, que la construction de digues pour lutter contre les catastrophes à venir, qui constitue, pour Machiavel, l’œuvre essentielle du politique, est loin d’être la préoccupation de ceux qui usurpent donc le qualificatif de politiciens…).

Une autre vague de fond qu’il serait de toute urgence de surfer, du fait de ses conséquences immenses sur notre avenir, est bien celle de la raréfaction irréversible des sources d’énergie fossiles non renouvelables, puisque celles-ci ont été à l’origine des modes de vie actuels de la quasi-totalité de la planète : c’est en effet la facilité d’accès à une énergie à très faible coût qui a conditionné la transformation radicale de l’agriculture et de sa productivité depuis deux siècles, la « libération » de bras par la machine entraînant à son tour le développement des villes au détriment des campagnes, celui de l’industrie, du secteur tertiaire et des services, la réorganisation des métiers, ainsi que l’essor démographique fulgurant qui a accompagné les différentes phases de la révolution industrielle etc. (cf. dans ma recension d’A. Weisman le lien étroit de l’explosion démographique avec la mise au point du procédé Haber-Bosh qui rend possible l’utilisation industrielle à grande échelle des engrais azotés, puis la « révolution verte » de Norman Borlaug, le passage à une alimentation de plus en plus carnée, etc.). Or, on le sait, la « réussite » sans précédent de cette « économie carbonée » a eu comme contrepartie le rejet de quantités massives de CO2 dans l’atmosphère, à l’origine de ce qu’il est convenu de nommer le « changement climatique ». La « transition énergétique » aurait donc comme double objectif de pallier à la fois à la raréfaction irréversible des énergies fossiles et de lutter contre les dégâts collatéraux occasionnés par l’économie carbonée.

Or il semble bien, hélas, que nos surfeurs en cours d’exhibition (ceux en fluo rose pas plus que les autres) ne soient pas capables d’en prendre la mesure, et se contentent, une fois de plus, d’une approche avant tout électoraliste et démagogique.

Pour tenter d’explorer l’ampleur de ces courants marins de fond, il convient donc d’abandonner les surfeurs à leur show médiatique, et de se pencher un peu sur ce que nous disent les plongeurs sous-marins et autres analystes des profondeurs.

On ne peut ici se passer d’une brève histoire de l’énergie, dans la mesure où elle conditionne profondément l’histoire de l’économie elle-même et ses implications considérables sur notre vie de tous les jours.

Le meilleur guide que je connaisse sur le sujet reste Jean Marc Jancovici, même (et surtout…) si ses positions peuvent avoir le don d’indisposer une certaine bien pensance qui se prétend écologiste, pour les raisons que nous verrons.

(Pour ma part, en tant qu’ancien anti-nucléaire militant, je suis bien sûr ouvert à toute approche alternative. Mais comme j’ai le vilain défaut de préférer les maths et la physique  aux grandes envolées sentimentales et/ou rhétoriques, j’avoue que, pour le moment, après bien des recherches, je n’ai trouvé aucune autre analyse écologiste aussi compétente et documentée. Mais on peut toujours espérer…).

Outre son site remarquable, « Manicore »,

http://www.manicore.com/

qui regorge d’informations extrêmement étayées et documentées, auquel on pourra se reporter pour en approfondir les données, on peut avoir une vue assez synthétique des analyses de Jancovici et de ses propositions par le biais de conférences accessibles quoi qu’exigeantes.

Par exemple :

http://www.youtube.com/watch?v=nderLmgkwus

ou encore :

http://www.xerficanal-economie.com/emission/Jean-Marc-Jancovici-Vers-une-economie-decarbonee-_39.html

(autre conférence sur le même site : « le grand défi énergétique du gouvernement »).

Plus longue et plus approfondie (même si hélas la plupart des tableaux ne sont pas visibles), l’intervention devant la Commission Développement durable de l’Assemblée Nationale, le 06 février 2013 :

http://www.youtube.com/watch?v=xxbjx6K4xNw

(Pour d’autres conférences et chroniques diverses :

http://www.manicore.com/documentation/articles/conferences.html )

 

(Les interventions des politiques après la conférence devant la Commission de l’Assemblée, même si certaines sont fort heureusement pertinentes, montrent hélas l’ampleur des efforts qui restent à accomplir. Tout spécialement la première, particulièrement affligeante, et dont je tairai la couleur politique…).

Je ne me risquerai pas à essayer de synthétiser les analyses de Mr. Jancovici. Car les conférences citées sont déjà synthétiques et durent au minimum trente minutes. Je conseille fortement au lecteur de prendre un peu de temps pour écouter au moins l’une d’elles. On pourra aussi se reporter avec profit, pour une vue d’ensemble, à son livre « Changer le monde », Paris, Calmann-Lévy, 2011.

Juste quelques idées forces qu’il me semble intéressant de souligner :

« Cette énergie à profusion, c’est la véritable cause de la hausse de notre pouvoir d’achat. En tout bien tout honneur, elle a procuré à chaque Occidental la puissance mécanique d’une armée d’esclaves (plusieurs centaine à plusieurs milliers [au service de chaque personne, il s’entend]), qui exploitent désormais les ressources de la planète à un prix ridicule» Changer le monde, op.cit. p.16.

Cf. aussi : http://www.manicore.com/documentation/esclaves.html

« Cette énergie » est évidemment l’énergie fossile (non renouvelable : charbon, pétrole, gaz) dont la gratuité alliée aux faibles coûts d’exploitation (jusqu’à présent) a donc bouleversé en profondeur, en deux siècles, le mode de vie de la majorité des humains.

L’avantage de cette énergie fossile sur les énergies renouvelables qu’elle a remplacées (travail humain, traction animale, force hydraulique, vent, etc.), et sur celles qui devront désormais la remplacer dans leur version plus moderne (éolien, solaire, etc.), c’est son état de concentration, alors que les renouvelables sont beaucoup plus « diffuses », difficiles à concentrer et à stocker. Le passage à ces dernières, coûtera donc plus cher pour un flux inférieur (voir conférence citée :

http://www.xerficanal-economie.com/emission/Jean-Marc-Jancovici-Vers-une-economie-decarbonee-_39.html

environ 13mn35).

De plus, l’intermittence de ces énergies (le soleil ne brille pas la nuit et le vent ne souffle pas toujours) nécessite le maintien d’une énergie de compensation pour assurer la continuité. C’est le cas de l’Espagne, où le développement de l’éolien a été nécessairement redoublé par le développement du gaz :

« L’Espagne offre une illustration intéressante de ce processus. Ce pays a installé environ 18 GW d’éolien dans un pays où la puissance appelée monte, en hiver, à environ 40 GW. Or la puissance éolienne effectivement fournie varie, selon le moment de l’année, et même selon l’heure, entre 1 et 15 GW !  (…)Ce que suggèrent les courbes ci-dessus de la production espagnole est assez clair : l’éolien n’est pas un moyen de production autonome, c’est un moyen d’éviter, quand le vent souffle, l’utilisation d’un mode de production « autre ». Et donc :

avoir des éoliennes ne dispense pas d’avoir aussi, pour une puissance installée à peu près équivalente (on peut admettre 10% de différence), d’autres moyens de production « ailleurs » (on duplique donc les investissements) qui servent de relais en l’absence de vent suffisant ; économiquement il ne faut donc pas comparer le kWh éolien au kWh « autre », mais le kWh éolien au seul coût du combustible économisé dans les autres moyens de production (ou plus exactement au coût marginal, mais c’est essentiellement du combustible), puisque les investissements doivent être faits de toute façon pour presque l’équivalent de la puissance installée en éolien (…)

L’Espagne illustre donc parfaitement ce à quoi conduit un équipement éolien massif (…) : se rendre prisonnier, pour une production annuelle 2 à 3 fois supérieure à celle de l’éolien, des combustibles fossiles, et du gaz en particulier » (du site Manicore : http://www.manicore.com/documentation/eolien.html )

 

Mais l’illustration hélas la plus caricaturale nous est donnée par l’Allemagne, où la « transition énergétique » n’a pas fait baisser la consommation de charbon :

http://www.manicore.com/documentation/transition_allemagne.html

[correctif 30/01/2017: en fait, aux dernières nouvelles elle a légèrement baissé.cf:

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/01/30/transition-energetique-versus-usine-a-gaz-ou-gazogene-a-propos-de-quelques-articles-et-emissions-recentes/

 

Quelques extraits :

« cette « transition » n’a pas eu d’effet massif sur les émissions de CO2 pour le moment (voir plus bas), et pour en avoir un il faudra supprimer la production au charbon, alors que pour l’heure les allemands ont plutôt prévu de rajouter des capacités utilisant ce combustible (et l’utilisation de lignite est en hausse depuis plusieurs années (….) Rappelons que la lignite, outre ses émissions de CO2, s’exploite dans des mines à ciel ouvert qui détruisent tout environnement sur des dizaines de km2, créent des montagnes de cendres, polluent l’eau (autrement plus que le nucléaire), conduisent à des déplacements d’habitants (dans les villages qui sont rasés pour ouvrir les mines), et que les centrales à lignite sont des centrales thermiques, et donc pas plus vertueuses que les centrales nucléaires pour ce qui est de la chaleur relâchée dans l’environnement (…).

Bien évidemment, on ne peut que souhaiter que les Allemands arrivent, dans un délai court, à se débarrasser des combustibles fossiles. Mais l’examen des chiffres montre que, pour les 15 années qui viennent de s’écouler, ce n’est pas cela qu’ils ont cherché. S’ils finissent par y parvenir, en dépensant 10 fois plus d’argent que s’ils avaient choisi d’utiliser du nucléaire, et dans les mêmes délais (c’est-à-dire dans les 10 à 20 ans qui viennent), et si enfin la population est prête à payer pour cela, il n’y a assurément rien à y redire. Cela ne signifie pas pour autant que les pays voisins doivent faire pareil : payer 3000 milliards d’euros au lieu de 300 pour éviter les inconvénients réels ou supposés du nucléaire, c’est un choix qui se respecte, mais ce n’est assurément pas le seul possible.

Par contre, s’ils devaient s’arrêter au milieu du gué, c’est-à-dire avec des renouvelables qui ne servent qu’à supprimer tout ou partie du nucléaire, sans avoir touché aux combustibles fossiles, alors ils auront affecté leur argent à autre chose que le projet européen (décarboner l’économie) et perdu un temps précieux, ce qui est toujours le plus grave quand on est dans une course contre la montre, ce qui est le cas de l’Europe avec ses combustibles fossiles»

Voir aussi sur ce sujet :

http://sciences.blogs.liberation.fr/2013/01/08/electricite-le-cas-allemand/

http://www.lemonde.fr/planete/article/2014/07/22/l-allemagne-a-les-centrales-a-charbons-les-plus-polluantes-d-europe_4461337_3244.html

 

Dans ces conditions, une question cruciale se pose : la transition énergétique doit absolument se faire. Le réchauffement climatique et l’épuisement des ressources non renouvelables nous l’impose (au passage, il ne sert à rien de parier sur les gaz de schiste, qui ne feraient au mieux que retarder de quelques années les échéances, quelques années qui suffiraient cependant à ruiner définitivement des paysages qui font de la France la première destination touristique du monde. « Plutôt donc que de suivre quelques excités qui se font payer 100 000 euros la conférence pour soutenir de telles âneries », me dit Stultitia, « continuons à réfléchir sur ce que nous dit M. Jancovici : c’est autrement profitable, et c’est gratuit »).

Mais, bien que les économies massives d’énergie  soient la première étape indispensable de la transition, le remplacement des énergies fossiles « concentrées » par les renouvelables « diffuses » ne pourra se produire sans un important déficit énergétique. Comment faire en sorte de le réduire au maximum ?

Car n’oublions pas que si en France, la part du nucléaire dans la production d’électricité est prépondérante, l’énergie globale que nous utilisons est à 75% de l’énergie fossile :

 

« Mais nous, qui sommes « tout nucléaire », pourquoi nous occuper des émirs du Golfe et des états d’âme des Russes ? Hélas, nonobstant l’envahissement des colonnes des journaux par l’atome(…), le pays du Camembert utilise avant tout… de l’énergie fossile (à 55% en primaire, à 75% en final) pour faire tourner usines et services. À cause de l’énergie, du reste, les services se distinguent de plus en plus mal des usines, ce qui fait que la « réindustrialisation » du pays est plus compliquée qu’on ne le pense ! voir http://www.manicore.com/documentation/articles/Tribune_fabrique_industrie.html

Or, le pétrole est parti à la baisse pour l’Europe (voir l’avant-dernier graphique de http://www.manicore.com/documentation/petrole/pic_futur_petrole.html), et le gaz aussi (notre gaz vient à 60% de la Mer du Nord, dont tous les pays sauf la Norvège ont passé leur pic, voir http://www.manicore.com/documentation/petrole/pic_passe_gaz.html). Les règles de trois étant impitoyables, notre approvisionnement énergétique à venir va donc très probablement baisser, et par là même nous empêcher de retrouver 2,5% de croissance par an (une croissance nulle en moyenne sur les 5 ans à venir est une option parfaitement possible).

[C’est moi qui souligne. Notons que ce texte date de mars 2012. On ne peut pas dire qu’il ait été plus démenti par les faits que certaines promesses…]

S’y préparer dans la joie et la bonne humeur, et avec nucléaire, est déjà un redoutable défi (pour ceux qui ne l’ont pas lu, il doit rester quelques exemplaires de http://www.manicore.com/documentation/articles/changer_le_monde.html quelque part). Si en plus on enlève une fraction du nucléaire (ce que signifie en pratique le passage de 75% à 50% de nucléaire dans l’électricité), il est probable que le PIB n’est pas près de retrouver les couleurs imaginées par les candidats [c’est moi qui souligne] (voir http://www.manicore.com/documentation/articles/enfer_echos.html ). Que ce soit un bien ou un mal est un long débat, mais promettre à la fois la croissance du PIB – et toutes les promesses qui en découlent – et une baisse du nucléaire semble relever d’un grand écart pas vraiment compatible avec l’état de nos adducteurs… » (d’une newsletter du 27/03/2012 aux abonnés du site Manicore, consultable sur : http://www.conventioncitoyenne.com/debats-convention-citoyenne.asp?numero=123)

« De qui peut-il donc bien parler ? » demande ici Stultitia, avec cette feinte ignorance qui fait son charme.

Mais il est vrai que les adducteurs des surfeurs qui nous gouvernent (ceux en combinaisons roses autant que ceux en combinaisons vertes…) sont mieux préparés que les nôtres à ce genre d’acrobaties. « Ce n’est certes pas l’entraînement qui leur manque ! » glisse encore la perfide …

Continuons un peu la lecture, qui confirmera ce qui a déjà été dit :

« Ah bon, mais on ne peut pas remplacer le nucléaire par des renouvelables et garder une économie qui ait les joues roses ? Ben c’est peut-être plus vite dit que fait quand on regarde les chiffres… : http://www.manicore.com/documentation/petrole/Charbon_nucleaire.html  (…).

Et le gaz ? Ben le gaz il contribue aussi au changement climatique, qui lui-même contribue déjà aux événements qui tuent un peu plus de monde et dégradent un peu plus les milieux naturels que les becquerels… sans compter que nous n’en avons pas en France. Ah bon, mais les gaz de schistes ? Petit rappel de géologie : en France nous savons que nous avons des schistes, mais à ce stade pas s’ils contiennent du gaz extractible en quantité significative. Pour le savoir, il faut nécessairement faire un trou (forer). On peut ne pas le souhaiter, parce que l’on considère qu’il vaut mieux laisser ce gaz sous terre, pour ne pas avoir la facture climatique qui augmente (car brûler du gaz, tout naturel qu’il soit, crée des émissions de CO2, je rappelle !), mais par contre à ce stade il est prématuré d’affirmer qu’il y a là un potentiel fabuleux. Et rappelons qu’aux USA l’essentiel des gaz dits de schiste par la presse… ne viennent pas des schistes ! (voir http://www.manicore.com/documentation/petrole/gaz_non_conv.html ).

Dans ce contexte, qu’est-ce qui vient comme la chose la plus urgente à faire dans notre pays à l’esprit de d’aucuns politiques ? Subventionner la consommation d’énergie fossile ! Remarquez que si on veut copier les grecs, c’est probablement une bonne mesure pour y arriver plus vite 🙂 (voir http://www.manicore.com/documentation/articles/TIPP_flottante_Obs.html ).

Peut-être qu’il vaudrait mieux essayer de faire avec moins de pétrole et autres carbonneries, ce qui – quelle surprise ! – aurait plutôt ma préférence (voir http://www.manicore.com/documentation/articles/decarboner_echos.html). Très accessoirement, cela signifie que les entreprises devront apprendre à gagner de l’argent en sauvant l’environnement, ce qui est évidemment plus vite dit que fait, mais c’est indispensable… et passe par des tas de taxes, horreur ! (voir http://www.manicore.com/documentation/articles/decision_durable_mars2012.html)

[Notons au passage que l’une de nos plus médiatiques surfeuses vient tout juste – une fois de plus – de se renier dans ce combat pourtant essentiel du transfert des prélèvements actuels vers une fiscalité décarbonée : http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2014/10/17/ecotaxe-les-approximations-de-segolene-royal_4507978_4355770.html#xtor=RSS-3208

Ah ! Démagogie ! Quand tu nous tiens]

« 40 ans après le premier choc pétrolier, qui, avec le recul du temps, peut être vu comme la première grande claque donnée par le monde fini au système industriel dans son ensemble, il va donc falloir accepter que plus nous croyons aux promesses d’un monde sans limites, et plus vite – et plus fort – nous aurons les crises qui se chargeront de nous rappeler que c’est un peu plus compliqué que cela. Il n’y a hélas aucune faute à « pas de chance » dans cette affaire, juste une absence collective d’envie de se mettre les yeux en face des trous.

Pourtant il y en aurait des choses à faire ! Mais aucune n’est compatible avec « travailler moins pour gagner plus », ce qui a objectivement été notre destin depuis que les combustibles fossiles ont transformé notre environnement en corne d’abondance » (de la newsletter citée).

Face à ces questions essentielles qui sollicitent notre responsabilité, on observe alors deux attitudes :

–          Soit on considère que la lutte contre le changement climatique est la première des urgences.

Et dans le mix des solutions adoptées, le nucléaire semble devoir conserver une place dans le processus de « décarbonisation » de l’économie, au côté des énergies renouvelables. C’est la voie choisie par la Suède en particulier, qui, à bien des égards, pourrait se présenter comme un modèle de transition énergétique et écologique responsable, mais avec des conditions privilégiées (faiblesse démographique, présence d’un massif forestier considérable…)

–          Soit on considère que la première des urgences est la sortie du nucléaire. Urgence qui relativisera nécessairement les autres, car on ne voit pas comment, dans ce cas, en dépit d’un développement du renouvelable, on peut échapper au maintien d’un haut niveau d’utilisation des énergies fossiles, comme l’exemple de l’Allemagne nous le démontre à l’envi.

Avant bien sûr  que la France ne lui emboîte le pas…

Or, il faut encore rappeler le péril immense que constitue le charbon, car c’est lui qui, en l’absence de réflexion et de politique cohérente, va devenir la source d’énergie dominante de notre XXIème siècle. Car, si le pétrole et le gaz ont désormais une espérance de vie limitée, celle du charbon est autrement considérable.

Or, c’est lui qui constitue une cause essentielle du réchauffement climatique inauguré depuis deux siècles, lui dont les dégâts sanitaires ont déjà été, et vont être de plus en plus, incommensurablement plus importants que ceux qui ont pu être causés par le nucléaire. Outre les milliers de morts annuels dans l’exploitation des mines, la pollution au charbon exerce d’ores et déjà des ravages (pensons à la Chine en particulier. Mais ce genre de pollution ne s’arrête pas non plus aux frontières, bien qu’on le dise moins !) :

« Incidemment, on se demande bien pourquoi le nucléaire semble tellement illustrer la quintessence de l’horreur écologique quand on regarde d’un peu près ce que donne son grand concurrent, qui n’est pas l’éolien mais le charbon : http://www.manicore.com/documentation/petrole/danger_charbon.html   (newsletter citée) ».

Petit extrait :

« Quand on met tout ce qui précède bout à bout, le charbon s’avère donc être, et de loin, la plus problématique des énergies que nous utilisons. Mais ce n’est clairement pas l’avis de bon nombre de militants dits environnementaux, puisqu’ils préfèrent supprimer du nucléaire pour le remplacer par du charbon. Cela conduit logiquement sur la question suivante : au fond, être antinucléaire, est-ce être écologiste, ou est-ce juste être… antinucléaire ? »

ajout:

Les morts du charbon en Europe

Là encore, si l’exemple de l’Allemagne semble hélas apporter la réponse, nos surfeurs français, parés de leurs chatoyantes combinaisons vertes, sont loin d’être de reste !

Certes, le maintien, sans doute durable, d’une part efficace de nucléaire dans le mix énergétique à venir, est loin d’être une solution enthousiasmante, encore moins la panacée idéale. Il devra être modulé selon les caractéristiques nationales ou régionales (même un Claude Allègre reconnaît que des zones sismiques intenses comme l’Italie ou le Japon devraient éviter la construction de centrales nucléaires !). Et il y aura bien sûr des accidents, voire des catastrophes, comme dans le cas de toute transformation opérée par l’homme (cf. le cas de l’industrie chimique en particulier, Bhopal. etc.).

Mais la théorie de la décision nous enseigne que, dans des situations d’incertitudes – et c’est bien celles que nous expérimentons – le choix ne se fait pas entre le bon et le mauvais, le certain et l’incertain, le noir et le blanc, comme cela serait le cas dans le monde rêvé des anges, qui, en apparence continue à susciter bien des fantasmes. Dans le monde réel qui est le nôtre, comme l’a montré maintes fois Machiavel, les choix se font entre le gris plus clair et le gris plus foncé, le moindre mal et le pire mal. La stratégie dite du maximin en théorie des jeux a pour but de choisir la meilleure parmi les pires conséquences possibles. Et c’est bien ce choix-là qui est le choix rationnel, qu’on le veuille ou non. Et dans le cadre d’une approche rationnelle, en effet, il apparaît que le nucléaire, couplé au développement des renouvelables, « évite bien plus d’inconvénients qu’il n’en crée », comme le dit encore notre spécialiste.

Car le charbon a déjà démontré, continue de démontrer, et démontrera sans cesse plus dans l’avenir un pouvoir de nuisance immensément supérieur à celui du nucléaire – quoique bien moins médiatisé – au niveau climatique, environnemental, sanitaire (en plus des milliers de morts directs annuels seulement dus à l’exploitation et des centaines de milliers de morts indirects du fait de l’ampleur mondiale de la pollution carbonée , à comparer aux dégâts occasionnés par Fukushima,

Cf le rapport de l’UNSCEAR), 2013, sur : http://www.manicore.com/documentation/kikadissa.html

on peut aussi comparer par exemple l’évacuation des 150km2 de terrains aux environs de Fukushima aux 1500 km2 dont l’exploitation de la lignite a forcé l’évacuation en Allemagne, sans que personne n’en ait parlé).

Qu’y a t-il alors de rationnel dans le fait de se focaliser sur des menaces certes réelles, certes considérables, mais en partie hypothétiques, alors même que nous négligeons l’impact de menaces certaines et de dégâts déjà très largement avérés et constatables ?

Bien sûr, une prise en compte sérieuse de la vague démographique, et l’engagement dans une politique effective de régulation des naissances aurait des incidences considérables à la fois sur le réchauffement climatique et sur la gestion de la question énergétique. Car l’une des causes essentielles du réchauffement et des déséquilibres écologiques et environnementaux se trouve bien être la surpopulation, elle-même fruit de la « réussite » de l’économie carbonée, comme nous l’avons dit.

Je renvoie une fois de plus, en ce qui concerne l’urgence d’une décroissance qui pour être viable doit nécessairement commencer par la démographie, à l’ouvrage d’ A. Weisman :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/03/27/politique-demagogie-demographie-une-petite-recension-dalan-weisman-compte-a-rebours-jusquou-pourrons-nous-etre-trop-nombreux-sur-terre/

Mais les données du problème ne seraient pas pour autant changées, car, que nous soyons 11 milliards sur terre en 2100 ou 1 milliard cinq cent millions, ce qui, pour Weisman, s’approcherait du chiffre optimal (et qui, rappelons-le, était l’état de la population mondiale aux environs des années 1930), la nécessité d’une transition vers une économie décarbonée sera la même. Ceci du fait de la finitude des ressources et des capacités de notre environnement, qui ne peut en aucun cas s’accommoder du fantasme de toute puissance infinie qui, pour son malheur, semble accompagner l’humanité tout au long de son histoire. Nous serions simplement un peu moins pris à la gorge par l’urgence de cette transition, mais la question n’en demeurerait pas moins essentielle.

 

Pour finir, une petite remarque qui pourrait être amusante, si elle n’était tragique :

J’ai parlé tout à l’heure du « german bashing ».

Or il est tout de même étonnant de voir que les divers articles qui reprennent ce nouveau poncif branché (genre : « à nous français, on nous dit qu’on est les mauvais de la classe, mais voyez, les allemands, ils font mieux pour le moment, mais bientôt, ils seront aussi mauvais que nous ! Cocorico !! ». On se console comme on peut…) oublient généralement de dire une chose : c’est que, parmi les nombreux dysfonctionnements que nous cultivons depuis longtemps mais dans lesquels les allemands semblent en voie de nous rejoindre,

[la chose est toutefois à relativiser, cf. : « la croissance sera toujours une des plus élevées de la zone euro et largement supérieure à celle de l’an dernier (0,1 %). Le marché du travail reste très solide, les revenus des ménages sont attendus en hausse cette année et l’an prochain », dans :

http://www.lemonde.fr/economie/article/2014/10/14/berlin-abaisse-ses-previsions-de-croissance-mais-conserve-sa-politique-economique_4506022_3234.html#xtor=RSS-3208 ]

 

parmi ces dysfonctionnements, donc, il en est un considérable, mais qui est rarement identifié comme tel, et dans lequel pourtant nos voisins d’outre Rhin nous surclassent largement.

Car concernant en effet la baisse des investissements, des entreprises comme de l’État, en vue de générer ou de maintenir la croissance [pour ceux qui accordent de l’importance à ce type de « croissance », ce qui n’est pas mon cas, cf. encore ma recension de Weisman…], la baisse de la compétitivité ou du taux de marge, la dégradation des équipements, etc. , nous pouvons certes encore nous glorifier d’une confortable avance.

Mais pour ce qui est de l’aberration d’une « transition énergétique » menée sans réflexion sur le long terme, et pour des raisons essentiellement démagogiques et électoralistes, nous avons à l’évidence des leçons à prendre de nos amis allemands.

Tout en pesant lourdement sur leur économie,

[voir là-dessus, par exemple : L’Allemagne, un modèle si fragile, dans Der Spiegel du 08/09, traduit dans Courrier International 1249 du 9 au 15/10/2014, p. 42-44)]

elle constitue donc un remarquable contre sens écologique ; puisque, dans un contexte climatique où la réduction des gaz à effet de serre devrait être la première urgence, le choix dogmatique a été fait de compenser, dans le processus de transition, l’abandon d’une énergie peu polluante par le maintien, voire le développement (sous la forme du lignite en particulier), de la pire source d’énergie possible dans le cadre de la lutte contre le réchauffement.

Mais comme la dite aberration est rarement reconnue comme telle, mais plutôt portée au crédit des réussites allemandes, cela ouvre la voie à une émulation méritoire de notre part, qui devrait nous permettre, au moins sur ce point, de rattraper notre retard, tout en conservant certes notre identité propre.

En effet, puisque le charbon manque chez nous, notre solution sera de compenser la réduction du nucléaire et l’intermittence des renouvelables en maintenant jusqu’au bout, vaille que vaille – et ce sera le cas de le dire ! -, notre dépendance au pétrole et au gaz !

Ouf ! L’honneur est sauf ! Nous conservons notre spécificité proprement française. Cocorico (bis) !

On ne va tout de même pas se laisser dicter nos aberrations par les Teutons. Produisons français, que diantre !

Mais, en attendant les troubles, voire les terreurs et les guerres qui, selon Machiavel encore, ne manquent pas de survenir lorsque les digues ne sont pas construites à temps, autant en ce qui concerne la démographie que l’énergie ou le climat, à défaut du projet, de cette « vision » demandée par Jancovici et qui pourrait susciter une mobilisation citoyenne, nous continuons à bénéficier du spectacle offert par tant d’évolutions acrobatiques sur les vagues !

« Et surfe que tu surferas ! », selon la jolie tournure occitane que Stultitia a reprise à sa grand-mère.

Bon. Il est grand temps que je reparte faire un tour à la montagne…

Politique, démagogie, démographie. Une petite recension d’Alan Weisman : « Compte à rebours. Jusqu’où pourrons-nous être trop nombreux sur terre ? »

J’ai de plus en plus de mal à parler d’économie et de politique.

Bon, proclamer que l’économie doit être régulée par le politique, qu’elle doit se mettre au service de l’homme, dénoncer la spéculation financière et le capitalisme sauvage tout en refusant le retour à un socialisme autoritaire d’avant la chute du mur, ce genre d’incantation est à la portée du premier pape venu, suivi en cela par tous les Bush, Poutine ou autres Xi Jinping.

Je ne vois donc pas la nécessité d’abonder une fois de plus dans ce genre d’éthique de la conviction.

Connaissez-vous d’ailleurs quelqu’un qui conseille d’exploiter les travailleurs, de développer les inégalités, de saccager les ressources naturelles ?

La question essentielle sera donc de savoir quels sont les moyens pratiques à employer pour atteindre sans trop de casse les objectifs proclamés. Et c’est bien là que les choses se compliquent, lorsqu’il faut se confronter à la verità effettuale della cosa, comme le dit Machiavel.

C’est bien dans cette confrontation que la politique dépasse la science et le discours pour devenir un « art », une application aux circonstances et aux événements.

Il est temps de faire un sort aux caricatures tenaces : notre démocrate florentin n’a que faire du « machiavélisme » cynique dont l’affublent ceux qui ne l’ont pas lu : toute sa vie est tournée vers la recherche du bien commun, du beneficio commune, et, confronté aux démagogies dangereuses des Savonarole et autres idéologues qui promettent à tout vent le paradis et « se sont imaginés des Républiques et monarchies qui n’ont jamais été vues ni connues pour vraies » (Le Prince, XV), il cherche à édifier, dans le monde tel qu’il est et avec les hommes tels qu’ils sont, un régime capable de résister aux aléas de la fortuna grâce à la vertu propre (virtù) du politique.

« Et Je la compare [la « fortuna »] à un de ces fleuves impétueux qui, lorsqu’ils se courroucent inondent les plaines, renversent les arbres et les édifices, arrachent de la terre ici, la déposent ailleurs; chacun fuit devant eux, tout le monde cède à leur fureur, sans pouvoir nulle part y faire obstacle. Et bien qu’ils soient ainsi faits, il n’en reste pas moins que les hommes, quand les temps sont calmes, y peuvent pourvoir et par digues et par levées, de sorte que, venant ensuite à croître, ou bien ils s’en iraient par un canal, ou leur fureur n’aurait pas si grande licence, ni ne serait si dommageable. Il en est de même de la fortune, qui manifeste sa puissance où il n ‘y a pas de force organisée pour lui résister, et qui tourne là ses assauts, où elle sait qu’on n’a pas fait de levées et de digues pour la contenir » (Le Prince, XXV).

Et c’est bien là le travail du politique : prévoir, construire des digues résistantes qui permettent de parer aux inondations et tsunamis à venir qui ne demandent qu’à emporter la Cité.

Cela exclut certes toute démagogie et tout gouvernement aux sondages de popularité. Car c’est l’exigence  d’une clairvoyance capable de discerner les signes des temps (riscontro coi tempi) et de prendre des décisions qui ne feront pas que des heureux.

Aussi est-il nécessaire au gouvernant « d’apprendre à pouvoir n’être pas bon, et d’en user et n’user pas selon la nécessité » (Le Prince XV).

Car il ne faut pas s’illusionner : « mantenere lo stato », maintenir un État viable qui permette une véritable solidarité et le bien-être des citoyens exigera en permanence efforts, sacrifices concrets, lutte contre les rentes et privilèges divers dont il serait trop facile de n’affubler que les « grands », remises en question dérangeantes :

« Ils voudraient un prédicateur qui leur apprenne le chemin du paradis, et moi je voudrais en trouver un qui leur apprenne celui du diable […]. Je crois que ce serait la vraie manière d’aller au paradis que d’apprendre le chemin de l’enfer, pour l’éviter »,( Lettre à Guichardin du 17 mai 1521).

 

Or on le sait, même si on ne veut pas l’admettre, bien des enfers sont désormais à nos portes.

L’un des plus pernicieux, à la source de nombreux autres, étant sans doute celui d’une croissance démographique non maîtrisée, qui menace directement à court terme la pérennité même de l’espèce humaine et de son environnement.

C’est pourquoi le livre d’Alan Weisman, « Compte à rebours. Jusqu’où pourrons-nous être trop nombreux sur terre ? » (traduit de l’anglais – États-Unis- par Pierre Reignier, Flammarion 2014), opère une œuvre politique salutaire, au sens machiavélien où il incite à la construction préventive de digues contre les cataclysmes à venir.

Commençons par la « parabole de Bartlett » (Albert Bartlett, physicien et professeur émérite de l’Université du Colorado) :

« Il commença par avouer ne pas savoir grand-chose sur l’hydrogène, mais connaître un peu son affaire en arithmétique et avoir une fascination particulière pour l’opération consistant à multiplier une donnée quelconque par deux, et pour les conséquences que cela peut avoir.

‘’Imaginez une bactérie, dit-il, unique représentante de son espèce, qui se reproduit par fission binaire [chaque minute]. Les deux bactéries qu’elle engendre sont bientôt quatre. Les quatre deviennent huit et ainsi de suite. Supposons que nous placions cette bactérie soli­taire dans un flacon à 11 heures précises, et qu’à midi nous consta­tions que le flacon est plein. À quelle heure était-il à moitié plein ?’’

La réponse est 11h 59.

Bartlett, crâne chauve entouré d’une couronne de mèches grises, laissa à son auditoire le temps d’assimiler cette information, avant de poursuivre:  ‘’À présent, imaginez que vous êtes une des bacté­ries de ce flacon. À quel moment prenez-vous conscience du fait que vous allez manquer de place ? À 11 h 55, quand le flacon n’est plein qu’au 1/32ème, c’est-à-dire quand 97% de son espace est encore vacant et ne semble qu’aspirer à être investi par vos projets de développement ?’’

L’assistance pouffa de rire. ’’Maintenant, supposez que les bac­téries, n’ayant plus qu’une minute devant elles, découvrent trois nouveaux flacons à occuper. Ouf! se disent-elles avec soulagement. Notre territoire habitable est quadruplé. Pareille trouvaille, c’est l’autosuffisance garantie en termes d’espace, n’est-ce pas ? ‘’

Sauf que pas du tout, bien sûr. Bartlett voulait faire comprendre à ses auditeurs que les quatre flacons seraient remplis exactement deux minutes plus tard.

Quand il s’agit de la population humaine, une telle croissance exponentielle n’a pas que des conséquences spatiales. En 1977, le président américain Jimmy Carter avait rappelé, dans une adresse à la nation, que ‘’pendant les années 1950, l’humanité a utilisé deux fois plus de pétrole que pendant les années 1940. Pendant les années 1960, nous en avons consommé deux fois plus que pendant les années 1950. Et pendant chacune de ces décennies, davantage de pétrole a été utilisé que pendant toute l’histoire de l’humanité jusqu’à notre époque’’. Vers la fin du XXème siècle, cepen­dant, ce taux de progression de la consommation avait inévitablement ralenti.

[Rappelons aussi « qu’au cours des cinquante prochaines années (…) nous devrons produire autant de nourriture qu’il en a été consommé durant toute l’histoire de l’humanité (p. 70-71).]

‘’Nous avons déjà cueilli tous les fruits des branches basses, dit Albert Bartlett. Aujourd’hui, il devient de plus en plus difficile d’attraper ceux qui restent. ‘’ (A. Weisman, op. cit. p. 45-46).

 

Il s’agit là d’une variante de l’histoire bien connue de l’empereur et de l’inventeur du jeu d’échec (qui demandait comme salaire de son invention la quantité de riz obtenue en plaçant 1 grain sur la première case, 2 sur la seconde, 4 sur la troisième et ainsi de suite sur toute les cases de l’échiquier. Ce qui finit par constituer une somme qui dépasse la production mondiale annuelle de riz).

Mais appliquée à notre situation démographique, elle ne laisse pas d’impressionner :

La population mondiale s’accroit, pour le moment, d’environ 220 000 habitants par jour, soit l’équivalent de la ville de Bordeaux, ce qui représente un accroissement d’une Allemagne ou d’une Égypte par an (id. ibid. p. 127).

Peut-on envisager sans risques la poursuite d’une telle croissance ?

La courbe exponentielle de la p. 57 nous montre qu’il a fallu attendre 1815 pour que la population humaine atteigne son premier milliard. Nous étions 1,6 milliard au début du vingtième siècle. En un peu plus d’un siècle, nous avons désormais dépassé les 7 milliards et nos enfants connaîtront un monde à 10 milliards d’habitants en 2082.

Se posent alors les questions soulevées par A. Weisman (p. 10) :

« Combien d’êtres humains notre planète peut-elle contenir et qui sont précisément ces hommes (que mangent-ils, comment se logent-ils, comment se déplacent-ils, où trouvent-ils de l’eau, de quelles réserves d’énergie disposent-ils…) ? »

Liste à laquelle on pourrait bien sûr ajouter, par exemple : que vont-ils encore pêcher, et dans quelle mer ? quelle sera l’état de la nature qui restera pour leur repos et leur loisir, quelle sera la place faite aux animaux, non seulement ceux que nous exploitons pour notre consommation, mais les animaux sauvages dont l’espace diminue tragiquement du fait de la surpopulation (cf. p. 135ss sur les gorilles), etc.

« Quelle ampleur l’écosystème terrestre doit-il avoir pour permettre à l’espèce humaine de se maintenir ? Autrement dit, quelles espèces et quels processus écologiques sont essentiels à notre survie » (cf. plus bas la « parabole des rivets »).

Bien sûr, on peut toujours soutenir de façon en partie légitime, avec les optimistes, que l’humanité a toujours su surmonter les crises auxquelles elle a été confrontée (« la nécessité a toujours été la mère de l’invention » p.53 ; mais comment ne pas noter que « l’invention » a été la plus grande consommatrice d’énergie : or, sur quelle source pouvons-nous désormais compter ?), que le véritable problème n’est pas celui de la surpopulation, mais celui de la répartition des richesses, alimentaires en particulier. Les pages 51 à 53 analysent sans concession ces arguments. On sait que nous gaspillons 1/3 de la nourriture produite, soit du fait du gaspillage proprement dit dans les pays riches, soit du fait des défauts de stockage dans les pays pauvres. On sait aussi que le fait d’arrêter de manger de la viande (p. 51-52), outre un gain sanitaire réel (p. 376) permettrait de dégager les ¾ de la surface cultivable, actuellement occupés par les cultures fourragères, rendant possible l’alimentation d’une population en proportion équivalente.

Mais, en dépit d’un certain activisme « végétalien », une telle évolution semble bien problématique à court terme : « il est également indéniable que la demande mondiale de viande ne chute pas ; au contraire, elle grimpe sans cesse » (p. 52. Voir aussi 376-377 : « paradoxe déprimant imputable aux lois du marché : si les nations les plus riches décidaient effectivement de manger moins de viande, son prix baisserait et les nations pauvres en consommeraient davantage » (p.376-377)).

Surtout, si elle n’est pas accompagnée d’une politique démographique préalable,  elle risque d’entraîner les mêmes effets induits que ceux causés par la « révolution verte », que nous soulignerons plus bas.

En tant que telle, la solution à la crise par la seule répartition plus équitable de la richesse est elle aussi insuffisante.

Certes, « ce sont essentiellement les pays pauvres qui contribuent à l’accroissement de la population. Ce sont des femmes pauvres qui mettent la plupart des bébés au monde. Pourtant, il paraîtrait gros­sièrement injuste d’attendre des plus faibles qu’ils sauvent la pla­nète à la suite des dégâts que les plus forts lui ont fait subir . ‘’Rejeter la responsabilité de la destruction de l’environnement sur la surpopulation, c’est dédouaner les vrais coupables’’, peut-on lire dans ‘’Ten Reasons to Rethink « Overpopulation  » ‘’, un article posté en 2006 sur PopDev, un site web piloté par Betsy Hartmann, militante pour la santé des femmes et directrice du programme ‘’Population et développement’’ du Hampshire College dans le Massachusetts. Et l’article de continuer: ‘’Considérons seulement les ressources: le cinquième le plus riche de la population mondiale en consomme 66 fois plus que le cinquième le plus pauvre. Les États-Unis sont les plus gros émetteurs de gaz à effet de serre -et les plus récalcitrants à prendre la moindre mesure pour lutter contre le réchauffement. » (p. 52).

Mais le rééquilibrage, à l’évidence urgent et indispensable, de la répartition des biens demeurera lui aussi insuffisant en l’absence d’une politique résolue de limitation des naissances.

Il est inexact de penser, comme le fait par exemple Amartya Sen, que l’accès des populations – et en particulier des femmes – à plus d’éducation et à plus de bien être, malgré le caractère décisif que cela représente pour la transition démographique, serait suffisant à lui seul pour enrayer les évolutions en cours avant que la surpopulation ne fasse courir à la terre des risques peut-être insurmontables

(Le texte suivant ne provient pas de l’ouvrage d’A. Weisman) :

« Le problème de la population est certainement sérieux, mais ni à cause du « rapport entre l’accroissement naturel de la population et celui des subsistances », ni en raison d’une quelconque apocalypse imminente. Avec de plus grandes opportunités éducatives, la réduction des taux de mortalité, l’amélioration de la sécurité économique et une plus grande participation des femmes à la vie active et à la vie politique, on peut s’attendre à des réductions rapides du taux de natalité. C’est ce qui est en train de se produire partout dans le monde et le résultat a été un ralentissement considérable de la croissance démographique mondiale. La meilleure façon de traiter le problème de la population est d’aider à répandre ces processus partout ailleurs. Au contraire, la mentalité de l’urgence, fondée sur des croyances fausses en un cataclysme imminent, conduit à des mesures qui manquent de souffle et fortement contre-productives ». (« Il n’y a pas de bombe démographique », A. Sen, Esprit, novembre 1995).

Il s’agit là certes d’une évolution indispensable, et déjà en cours fort heureusement en de nombreuses parties du globe, mais qui ne peut enrayer à elle seule la « bombe démographique » qui n’est hélas toujours pas désamorcée.

Ces évolutions ne peuvent donc être suffisantes sans une politique de régulation des naissances préalable.

Il en irait de même en ce qui concerne la plupart des « théories de la décroissance » si celles-ci se contentaient de prôner une baisse du niveau de la consommation, et donc de la production, sans intégrer l’urgence de la limitation des naissances. Ce serait à l’évidence mettre la charrue avant les bœufs : la promotion, nécessaire encore une fois, d’une vie plus sobre pourrait condamner l’humanité à des crises économiques sans précédent, et à la misère, si la réduction de la production ne s’accompagnait de la réduction drastique du nombre des consommateurs.

Sur ce sujet, le débat entre Fred Pearce et Roger Martin, président d’OPT (Optimum Population Trust) est significatif. Je me permets de le reproduire longuement :

« Le journaliste Fred Pearce a récemment publié un livre, The Coming Population Crash, dans lequel il défend l’idée que la catastrophe annoncée ne surviendra pas. « La vérité, dit-il, c’est que le monde est bel et bien en train de désamorcer la bombe de la surpopulation. »

Le taux de fécondité global de la planète est descendu à 2,6 enfants par femme, explique-t-il, alors qu’il était de cinq enfants par femme il y a un peu plus d’une génération. « Et pas seulement dans les pays riches, où les femmes veulent faire carrière au lieu de rester coincées à la maison avec une ribambelle de gamins. La tendance est suivie par les femmes les plus pauvres et les moins éduquées du monde -celles que l’on montre en générai du doigt quand il est question de surpopulation. Même au Ban­gladesh, où les femmes se marient dès l’adolescence, la moyenne est tombée à trois enfants. Dans le plus grand pays catholique du monde, le Brésil, la plupart des femmes font maintenant deux bébés, pas davantage. Les prêtres peuvent protester tout ce qu’ils veulent, des millions de femmes choisissent de se faire stériliser. »

Pearce veut se focaliser sur cette bonne nouvelle: le monde va gagner la bataille de la population. Silence de plomb dans l’audi­toire, pas plus convaincu que les autres intervenants.

Il admet qu’il reste un problème: même avec ce nouveau taux de fécondité réduit, le monde comptera sans doute deux milliards d’individus supplémentaires d’ici le milieu du siècle, avant que la population ne commence à diminuer. À cause de l’élan démographique évoqué par John Guillebaud. « N’empêche, la croissance de la consommation est une menace bien plus grande pour la planète, désormais, que la croissance du nombre de ses habitants. Les 7 % d’humains les plus riches sont responsables de 50 % des émissions de dioxyde de carbone tandis que les 50 % les plus pauvres ne comptent que pour 7 % des émissions. Dans ces conditions, l’arrêt de la croissance de la population n’aura aucun impact sur le changement climatique. La bombe démographique est désamorcée. Pas le problème de la consommation. »

Son livre va même plus loin que ce qu’il avance ce soir-Ià : non seulement, grâce à la Révolution verte, le monde s’est libéré des prédictions malthusiennes d’Ehrlich, mais, explique-t-il dans un chapitre intitulé « L’hiver européen », « la pénurie de naissances est sur le point de plonger le continent dans une spirale du déclin […]. Sur le plan démographique, l’Europe est en sursis ».

Roger Martin, le président d’OPT, a sans doute en tête des images de villages sardes déserts et d’anciennes villes d’Allemagne de l’Est colonisées par les loups, lorsque vient son tour de parler. Sa voix est posée, mais ses joues pâles se colorent quand il déclare: « Ce n’est pas soit une chose, soit l’autre -la consommation ou les chiffres de la population. De toute évidence, les deux facteurs comptent. Et leur impact total, c’est la multiplication de l’un par l’autre. »

« Nous sommes tous d’accord, continue Martin, que la solution consiste à donner aux femmes la possibilité de contrôler leur fécondité. Et franchement, ça n’avance à rien de dire: « Oh, ne vous tracassez pas, c’est ce qui est en train de se passer de toute façon. » Il ne s’agit pas d’un processus automatique qui survient sans aucune intervention extérieure. Il faut amorcer ce changement, lui donner la priorité sur le plan budgétaire, financer des programmes qui lui donneront une réalité concrète. » Martin se tourne vers Pearce. « Il ne s’agit pas, Fred, de jeter la pierre aux pauvres, ajoute-t-il avant de regarder à nouveau le public: Fred aime bien nous mettre ce tort sur le dos. Il s’agit d’aider les pauvres à obtenir ce qu’ils veulent, c’est-à-dire des populations stables. »

Il est certes impératif, reconnaît Martin, que les émissions de carbone des riches diminuent radicalement. Mais si l’on veut voir s’instaurer un semblant d’égalité, les pauvres émettront quant à eux davantage de carbone. « Et plus nous serons nombreux, plus ce chiffre sera élevé. Plus tôt nous réduirons nos effectifs, par consé­quent, plus chacun pourra émettre de carbone et meilleure sera la qualité de vie à laquelle nous pourrons tous prétendre. »

Ce franc-parler provoque une certaine agitation dans le public. La question des émissions de carbone est en général suivie d’un appel au développement immédiat des énergies renouvelables. Rien de tel pourtant chez Martin, qui ne se fait pas d’illusion sur la capacité des énergies propres à remplacer à court-terme les combustibles fossiles. C’est pourquoi en attendant, poursuit-il, la solu­tion la plus porteuse d’espoir consiste à réduire le nombre d’humains qui en réclament chacun sa part. « Sinon, c’est simple, conclut-il. Chaque individu qui vient au monde fait baisser la ration de carbone de tous les autres. » (127-129).

Je suis d’une génération qui a été très rapidement sensibilisée à la question de la surpopulation.

Mais curieusement, alors même que j’étais lecteur des productions du Club de Rome (The Limits to growth, « Halte à la croissance », 1972), de René Dumont, et familier des « prédictions malthusiennes d’Ehrlich » dont il est question [Paul Ehrlich, biologiste, écologue et démographe, auteur entre autres en 1968 de « La bombe P », ouvrage dans lequel il met en garde contre le risque de surpopulation], je me suis – à tort – laissé prendre par une « mode » pernicieuse qui remettait en question ces « prédictions » sur la base de l’argument – justifié – qu’Ehrlich s’était trompé en annonçant pour l’immédiat des catastrophes démographiques qui ne se sont pas produites.

«Ehrlich était persuadé que le combat pour nourrir l’humanité était perdu. L’Inde, affirmait-il, serait incapable de faire vivre les 200 millions d’individus qui devaient grossir sa population d’ici 1980. Mais il s’est trompé, grâce notamment à l’action de biotechnologistes comme Norman Borlaug », lit-on dans Biomedical Ethics for Engineers, un manuel signé Daniel Vallero, professeur d’ingénierie environnementale à l’Université Duke. Raillerie classique: alors que le prophète de malheur Ehrlich annonçait la disette en Inde et au Pakistan, le glorieux Borlaug avait permis à ces deux pays de parvenir à l’autosuffisance agricole dès le milieu des années 1970. Conclusion classique: en permet­tant à des millions d’individus supplémentaires de manger et de survivre, Norman Borlaug avait étouffé les cris de panique d’Ehrlich et de Malthus au sujet de la surpopulation » (p. 69-70).

Norman Borlaug, acteur essentiel de la « Révolution » verte, a reçu le prix Nobel de la paix pour la mise au point d’hybrides de blé semi-nain, à haut rendement, qui ont permis de quadrupler la production en inde et au Pakistan, en particulier (p. 323), contribuant ainsi de façon exceptionnelle à la lutte contre la famine.

Ainsi le progrès scientifique, allié à l’éducation qui favorisait la réduction des naissances et donc la « transition » démographique allaient-ils ridiculiser les prédictions alarmistes des « pessimistes », pourtant tout aussi scientifiques que les « optimistes ».

Soit. Et je me suis donc rangé à cette idée, largement véhiculée par les apôtres d’une idéologie dominante virant à la pensée unique qui reprenait le mythe d’une croissance infinie qui faisait si bien l’affaire d’un capitalisme sans frein comme sans vergogne, qui fait ses choux gras de l’accroissement exponentiel du nombre des producteurs et des consommateurs.

C’était aller un peu vite en affaire, comme le montre A. Weisman.

Car Borlaug était le premier à reconnaître les limites de la « révolution verte », et son risque consubstantiel, celui de rendre possible justement une croissance effrénée de la population dont elle ne pourrait plus, à terme, assurer les besoins alimentaires. Le ver était dans le fruit, la « révolution verte » ne faisait que retarder les échéances, ou, bien pire, rendre possible des échéances à terme encore plus dramatiques, si elle ne s’accompagnait pas d’une urgente régulation des naissances. Il ne fallait donc pas, comme on l’a fait avec une coupable insouciance, opposer Borlaug à Ehrlich, mais les tenir tous les deux ensemble, comme le réclamait Borlaug lui-même dans son discours de réception du prix Nobel :

« Nous sommes face à deux forces contraires, le pouvoir scientifique de la production alimentaire et le pouvoir biologique de la reproduction humaine. L’homme a fait des progrès fantastiques, depuis quelque temps, pour ce qui est de maîtriser potentiellement ces deux puissances oppo­sées. La science, l’esprit d’invention, la technologie lui ont livré des maté­riaux et des méthodes qui permettent d’augmenter de façon substantielle, et parfois spectaculaire, ses réserves alimentaires […]. L’homme a aussi acquis les moyens de réduire avec efficacité et humanisme le rythme de la reproduction humaine. Il utilise ses pouvoirs pour augmenter le rythme et l’ampleur de la production alimentaire. Mais il n’exploite pas encore de façon adéquate son potentiel pour limiter la reproduction humaine […] ».

Il n’y aura pas de progrès durables, dans la guerre contre la faim, tant que les gens qui luttent pour augmenter la production alimen­taire et ceux qui luttent pour contrôler la population n’auront pas uni leurs forces.

Au fond, disait souvent Borlaug, la Révolution verte avait donné au monde une génération d’avance, à peu près, pour résoudre le problème de la surpopulation. Durant toute la fin de sa vie, alors même qu’il continuait ses recherches pour nourrir les millions de bouches que son travail avait ajoutées au recensement global, il siégea aux comités de direction de diverses organisations consacrées à la gestion des populations » (p. 70).

Les remarques de Sackville Hamilton (directeur du centre de recherche international de biologie génétique de l’IRRI, aux Philippines), concernant les recherches prometteuses en ce qui concerne l’amélioration de la photosynthèse du riz (le fameux « riz C4 ») vont dans le même sens :

« Tous les progrès susceptibles d’apparaître dans les années à venir [en particulier bien sûr les OGM] n’auront de toute façon qu’une portée limitée : ‘’Avec cette banque de graines, nous pouvons relever à peu près tous les défis que nous lancera le monde (de nouvelles maladies, le changement climatique). Sauf un : l’augmentation de la population. Car nous ne pouvons pas indéfiniment augmenter la quantité de nourriture que nous produisons’’ » (p. 208-209).

Cela s’avère en effet physiquement impossible et écologiquement désastreux, comme nous en faisons déjà l’expérience :

–          Dégradation des sols surexploités : « À l’aide de projections mathématiques, Holdren [collaborateur d’Ehrlich] montra que si la civilisation humaine ne cessait de s’étendre, il lui faudrait user d’une quantité terrifiante d’engrais artificiel – indéfiniment et avec de graves conséquences sur la chimie des sols » (p. 97-98).

–          Réchauffement climatique qui contrecarre d’ores et déjà la production agricole : « Plus la température est élevée la nuit, plus la plante doit investir d’énergie dans la transformation des sucres au lieu de la consacrer à sa croissance. Ce phénomène coïncide avec une baisse de 15%, en moyenne, des rendements du riz IR8, la variété ‘’miracle’’ de l’IRRI, celle qui a permis d’éviter la famine en Asie dans les années 1960 » (p. 205). « Les seuils au-delà desquels les rendements chutent – 28,8° C en moyenne pour le maïs, 30°C pour le soja – sont bien réels, incontestables. Les fermiers américains, comme leurs confrères indiens, ne le constatent déjà que trop clairement » (p. 373).

–          (voir aussi les millénaires nécessaires pour rendre cultivables les sols hyper acides des taïgas qui vont se dégeler du fait du réchauffement (p. 374)

Etc.

C’est ici qu’il faut prendre en compte l’enseignement de la « parabole des rivets », que racontent Paul Ehrlich et sa femme Anne :

« Un voyageur surprend un mécanicien qui escamote discrètement des rivets, ici et là, sur une aile de l’avion dans lequel il va embarquer. Le mécanicien explique que la compagnie aérienne peut tirer un très bon prix de ces rivets. Mais il n’y a rien à craindre, affirme-t-il au passager apeuré: l’avion possède des milliers de rivets et peut très bien se passer d’un certain nombre d’entre eux. D’ailleurs, précise-t-il, il y a déjà quelque temps qu’il en fait sauter une poignée avant chaque décollage et regardez: l’aile de l’avion n’est pas encore tombée, n’est-ce pas ?

Le hic, c’est qu’il est impossible de savoir quel rivet escamoté sera celui de trop. Aux yeux du passager il est insensé d’en suppri­mer ne serait-ce qu’un seul. Pourtant, concluent les Ehrlich à la fin de la parabole, sur le vaisseau spatial que l’on appelle la Terre, les humains escamotent les rivets à une fréquence croissante. ‘’Un écologue ne peut pas davantage prédire les conséquences de l’extinction d’une seule espèce que le passager d’un avion ne peut évaluer le risque que constitue la perte d’un unique rivet’’. » (p.96).

Notre impact sur l’environnement ne cesse de s’accroître, nous le savons. Déjà catastrophique alors que nous ne sommes « que » 7 milliards, que sera-t-il lorsque nous serons 10 milliards ? Les « rivets » sautent les uns après les autres. L’exemple des abeilles, chères à Einstein, devrait nous inciter à réfléchir d’urgence à la viabilité de l’avion, et à prendre les mesures en conséquence.

Quelles peuvent donc être ces mesures ?

Nous l’avons vu, bien que nécessaires, la seule réponse par une amélioration de la répartition des richesses alimentaires, un accroissement de la production agricole, tout comme l’invocation incantatoire des miracles du progrès technique ne peuvent résoudre la question que pose une expansion indéfinie de la population dans le milieu fini que constitue notre environnement.

Il faut donc réduire au plus vite cette expansion. Tous les autres remèdes s’avèrent insuffisants sans cette condition préalable.

Se posent alors trois questions essentielles :

Tout d’abord, quelle est la population optimale que la terre peut porter ?

Sachant que :

« La population optimale (…) ne signifie pas le nombre maximal d’indivi­dus susceptibles d’être entassés dans les différents pays comme des poulets en batterie, mais le nombre d’humains qui peuvent mener en même temps une vie confortable, agréable, et sans compromettre les chances des générations futures à connaître le même sort. Dans cette optique, chaque membre de cette population optimale doit avoir au minimum la garantie d’être nourri, logé, scolarisé, soigné, de ne souffrir d’aucun préjugé, racial ou autre, et de gagner sa vie. (…) ». (p. 107)

Il ne s’agit pas non plus de « retour à une existence buco­lique, préindustrielle. [Selon les Ehrlich] la population optimale devait ‘’être assez importante pour que la diversité culturelle de l’humanité soit pré­servée’’, et elle devait être par endroits suffisamment dense pour permettre l’existence d’ ’’une masse critique de créativité intellectuelle, artistique et technologique’’. Il fallait que les humains soient assez nombreux pour avoir ‘’des villes vastes et stimulantes – tout en conservant de substantiels territoires laissés à la nature’’.

Cependant, cette population optimale devrait aussi être suffisamment réduite pour garantir la sauvegarde de la biodiversité, à la fois pour des raisons pratiques – l’humanité ne peut vivre sans la nourriture, l’air, les matériaux, l’eau que fournit la nature -et morales: ‘’Nous estimons que Homo sapiens, espèce dominante de la planète, se doit d’assurer la pérennité de l’existence de ses seuls autres compagnons vivants connus dans l’univers’’ » (p. 107).

Des différentes modélisations complexes (p. 107-109) opérées par Ehrlich et ses collaborateurs sur la base de ce cahier des charges, il ressort que la population optimale devrait se situer entre 1,5 milliard et 2 milliards d’habitants, soit la population de notre terre en 1930, « au moment où le procédé Haber-Bosch [qui a rendu possible l’utilisation de l’azote dans les engrais] commença à être commercialisé dans le monde entier. La quasi-totalité de l’humanité vivait encore de végétaux qui poussaient grâce à la seule lumière du soleil, pas avec l’aide de combustibles fossiles. Ces deux mil­liards d’humains pouvaient être nourris sans engrais artificiel, ou très peu, ce qui limitait les pressions subies par les sols, les eaux de ruissellement et l’atmosphère: l’azote agricole est une des principales sources de protoxyde d’azote, qui est à la fois un polluant et le plus puissant gaz à effet de serre après le CO2 et le méthane. » (p.108-109).

En fait, la révolution introduite par les engrais azotés, puis la « révolution verte », ont permis des gains de productivité agricoles qui ont certes évité des famines dans l’immédiat (p.410), mais aussi lancé l’humanité dans l’accroissement démographique exponentiel qu’elle connaît depuis un siècle, et qui risque de la mener à sa perte par la ruine de son environnement. Il s’agirait alors, tout en gardant le bénéfice des progrès techniques accomplis depuis cette époque, de revenir à un nombre d’humains raisonnable, conciliable avec le maintien durable de cet environnement vital.

Si l’on veut revenir rapidement à cette population optimale, la deuxième question sera alors : « Existe-t-il un moyen pacifique et moralement acceptable de convaincre les humains de toutes les cultures, religions, nationalités, tribus du monde qu’il est dans leur intérêt de faire moins d’enfants ? » (p. 10).

« Si l’espèce humaine continue sur la même voie, nous serons plus de dix milliards en 2100.

Supposons cependant -de façon purement théorique -que le monde entier adopte demain une politique de l’enfant unique. À la fin de ce siècle, nous serions de nouveau 1,6 milliard d’habitants. Le chiffre de 1900 ». (p.403)

(À partir de ce moment, bien sûr, la politique de l’enfant unique pourrait être abandonnée et la régulation démographique pourrait se baser sur le taux de remplacement, d’environ 2,05 enfants par femme).

Comment donc  promouvoir pour le siècle à venir une telle politique de l’enfant unique ? On le sait, la tâche est compliquée par nombre d’idéologies et de positionnements religieux.

Nous avons vu plus haut ce qu’il en est du « bien-fondé » d’une idéologie d’un progrès scientifique tout puissant et d’une croissance illimitée qui, au lieu de résoudre la question, n’a fait en définitive que l’amplifier.

Certaines approches religieuses ont aussi une responsabilité historique écrasante dans le développement de ce phénomène qui peut mener l’humanité, si ce n’est à sa perte, du moins à des troubles extrêmement graves (guerres – les « guerres pour l’eau » ont déjà commencé au Moyen Orient…- massacres, famines, etc.).

A. Weisman souligne sans ménagement les aberrations de la communauté juive intégriste des haredim de Méa Shéarim, à Jérusalem, engagée dans une compétition de lapinisme au nom de la foi, et en vue de gagner la guerre démographique avec la population palestinienne. Le problème étant qu’Israël détient déjà, « avec 740 habitants au kilomètre carré, la plus forte densité de tous les pays occidentaux » (p. 20-21). « D’ici le milieu du siècle, si rien ne change, le nombre d’humain entassés entre la mer et le Jourdain aura presque doublé pour dépasser 21 millions d’individus. Même le miracle de la multiplication des pains et des poissons ne suffirait pas, loin de là, à subvenir à leurs besoins » (p. 18-19).

Et pourtant, comme le montre l’exemple cité de Jeremy Benstein, il existe des ressources exégétiques pour contester « de l’intérieur » la lecture littérale infantile et suicidaire des textes opérée par les haredim : dans le midrash, « Dieu adresse aussi un avertissement à Adam : ‘’Prends soin de ne pas corrompre et détruire Mon monde, car si tu l’abimes, personne ne viendra après toi réparer les dégâts » (p. 21-22).

Il ajoute : « Dieu ne dit pas : ‘’Soyez féconds et multipliez-vous à l’infini autant que vous pouvez’’. Il dit : ‘’Soyez féconds, multipliez-vous et remplissez la terre » (p. 22).

On le sait, une telle sagesse exégétique n’est pas le fait des autorités du catholicisme qui persévèrent dans une aberrante condamnation des moyens contraceptifs modernes, dont les conséquences, outre sur l’accroissement démographique, sont considérables en ce qui concerne l’avortement et ses séquelles sur la santé des femmes :

« Quand la république des Philippines accéda à l’indépendance en 1946, elle comptait déjà 18 millions de citoyens. Et aujourd’hui les Philippins sont près de 100 millions: alors que la population mondiale a quadruplé en un siècle, celle de ce pays a quintuplé en moitié moins de temps.

L’une des principales raisons de cette évolution démographique, c’est que les Philippines modernes –(…) est le pays le plus catho­lique d’Asie et, disent certains, le dernier bastion de l’empire théocratique du Vatican » (p. 187).

« Quelque 750 000 avortements illégaux [sont] pratiqués aux Philippines chaque année. La majorité consiste soit à introduire des cathéters à la propreté douteuse dans l’utérus, soit à provoquer des contractions avec des potions à base de plantes comme la pamparegla, des extraits de makabuhay, une plante grimpante aussi utilisée comme pesticide, ou des surdoses de médicaments contre les ulcères. Autre solution, les femmes trouvent une hilot ( une masseuse et chiropra­ticienne, en philippin) qui repère au toucher la masse étrangère présente dans l’abdomen -et l’écrase entre ses mains. Pendant cette opération, qui doit durer jusqu’à ce que les saignements commencent, les femmes mordent une couverture pour contenir leurs hurlements » (p.192).

Quelques responsabilités (ou faudrait-il dire irresponsabilités ?) sont d’ailleurs au passage clairement désignées :

« En 1966, à une majorité de soixante-neuf votes contre dix, les membres religieux et laïques de la Commission pontificale sur la population et la régulation des naissances se prononcèrent pour que l’Église autorise la contraception. Cinq des membres minori­taires soumirent une opinion divergente fondée sur les écrits d’un archevêque polonais, Karol Wojtyla, qui deviendrait lui-même pape douze ans plus tard [Et qui sera donc bientôt canonisé]. Annuler l’interdit sur la contraception, affirma en substance ce groupe, équivaudrait à saper l’infaillibilité pontificale. Les deux jugements ayant filtré dans la presse avant que le pape et son entourage aient pu réagir, Paul VI, très en colère, répondit par une encyclique, Humanae Vitae, qui se ralliait à l’opinion de la minorité ».

(voir aussi la dénonciation du lobbying actif du Vatican pour que la question de la surpopulation ne soit pas abordée au Sommet de la Terre de Rio en 1992 – p. 393 -, ainsi que la lutte permanente des évêques philippins contre la contraception – p. 209 -, etc.).

[Sur le fait que, 50 ans après Humanae Vitae, l’Église catholique maintienne cette position, cf. la fin de mon post « Des papes, de la pédophilie… » dans les « archives » de janvier, en particulier la citation de G. Canguilhem.]

En définitive, en dépit des fondamentalistes et contrairement à des opinions courantes sur le sujet, les attitudes les plus responsables émanent d’une partie de la communauté musulmane, y compris lorsqu’il s’agit de l’Iran d’après la « révolution islamique ». Saigné à blanc par la guerre avec l’Irak, l’Iran, après une période de politique nataliste forcenée, et devant la catastrophe démographique et la famine que celle-ci était sur le point d’entraîner, a adopté une politique incitative de réduction des naissances par l’enfant unique et par la mise à disposition gratuite des moyens contraceptifs (sans pour autant accepter l’avortement), qui a constitué un succès sans précédent qui pourrait servir d’exemple pour notre évolution future (p. 255-267).

Une telle réussite reposant en partie sur la compatibilité du Coran avec la contraception, en particulier à travers l’interprétation de textes tels que celui du verset 233 de la sourate al-Baqara, qui stipule  : « Les mères qui veulent donner un allaitement complet allaiteront leurs bébés deux ans complets », ce qui a pour conséquence un espacement des naissances (p. 251).

« Qari Abdul Basid, imam de la splendide mosquée Shah Jahan de Thatta [au Pakistan], ajoute: ‘’Dans les années 1960, les gouvernements ne consultaient pas les imams. On se fichait de marcher ou non sur la bonne voie. Alors les gens ont refusé la planification familiale.’’ Désormais, les imams expliquent à la prière du vendredi que l’islam professe la nécessité d’être en bonne santé et de bien se nourrir -et ils répètent la directive de la sourate al-Baqara, selon laquelle un enfant a droit à deux années complètes du lait de sa mère.

Les imams donnent la préférence à l’allaitement, en guise de contraception, mais ils acceptent aussi la pilule et les préservatifs » (p.252).

Car, comme le dit avec sagesse le Sultan El-Hadji Ali Zaki, de Maradi, au Niger : « Allah ne veut pas que nous ayons des enfants que nous sommes incapables de nourrir ou d’élever correctement » (p. 220).

De façon encourageante, l’exemple de l’Iran montre donc sur une échelle importante, que, même au cœur d’une société marquée par la religion, une politique de l’enfant unique sous forme d’incitation pacifique et moralement acceptable, selon les termes de notre cahier des charges (et non d’obligation violente comme cela a pu être le cas en Chine ou en Inde) peut aboutir à des résultats rapides en vue de réduire au maximum les risques d’éclatements liés à la surpopulation.

Cette politique doit bien entendu s’appuyer sur une extension résolue de la mise à disposition des moyens de contraception :

« Actuellement, 80 millions de personnes s’ajoutent à la popula­tion mondiale chaque année -un million tous les quatre jours et demi. Si [l]es femmes n’avaient pas accès à la contraception, l’huma­nité grossirait d’un million de nouvelles bouches à nourrir tous les deux jours et demi. Cela représenterait sept villes comme Pékin supplémentaires chaque année, au lieu des quatre que nous vaut déjà la fécondité mondiale actuelle » (p. 383).

Cet effort indispensable doit donc encore être accru, en particulier grâce au développement de la contraception masculine (p. 380-381).

Nous en arrivons ainsi à notre troisième question :

« S’il s’avère, enfin, que la population de la terre, pour durer, doit être inférieure aux dix milliards d’habitants, voire plus, vers lesquels nous nous dirigeons, comment concevoir une économie adaptée à une population en baisse, puis à une population stabilisée, c’est-à-dire à une économie capable de prospérer sans dépendre d’une croissance infinie ? » (p. 10)

On s’en rend compte, la tâche est considérable. Elle est pourtant en partie préparée par la réflexion des « théoriciens de la décroissance » (cf. pour la France les travaux de Paul Ariès, Michel Lepesant, Serge Latouche, etc.), à condition de préciser au préalable que celle-ci ne peut être économiquement soutenable que si elle est associée à une politique résolue de décroissance démographique. Comment en effet imaginer, en dépit de toutes les incantations à la sobriété, une baisse de la production dans un contexte où la population augmente ? Le remède pourrait être pire que le mal…

Or, la nécessité de cette politique démographique préalable continue le plus souvent d’être ignorée. (J’ai été très surpris par exemple, lors de l’émission d’Artedu 25/03 intitulée « Nourrir à tous prix », que la question démographique n’ait pas été le moins du monde évoquée…).

Le problème essentiel sera évidemment, durant un siècle, celui du vieillissement de la population, et du renversement de la proportion entre les actifs et les non – ou moins – actifs, qui accentuera bien entendu la « question des retraites ».

Avec honnêteté, A. Weisman ne prétend pas résoudre le problème, ni même faire le tour de ses données, en dépit d’indications capitales qu’il nous fournit.

Il nous place essentiellement devant l’alternative qui est la nôtre, et qu’exprime Herman Daly en 2005 dans la revue Scientific American :

Le basculement vers l’économie durable « impliquerait un énorme changement d’état d’esprit, sur le plan intellectuel comme sur le plan affectif, de la part des économistes, des décideurs politiques et des électeurs. On pourrait même être tenté d’affirmer qu’un tel projet est irréalisable. Mais l’alternative à l’économie durable –l’économie indéfiniment croissante – est une impossibilité biophysique. Si je devais choisir entre m’attaquer à une impossibilité politique et m’attaquer à une impossibilité biophysique, je jugerais la seconde comme la plus impossible des deux et tenterais ma chance avec la première » (p. 302).

Est-il si impensable de revenir de façon démocratique, incitative et non coercitive, à un niveau de population comparable à celui des années 1930, en conservant et développant nos acquis technologiques (cf. question de la robotique, p. 283-284), et au vu des avantages écologiques, énergétiques, sanitaires, etc. que nous procurerait une telle évolution rompant avec la spirale insensée de l’accroissement frénétique du rendement, une fois surmontées les difficultés inhérentes à la phase de transition ?

Le chapitre sur le Japon, « pionnier d’une prospérité sans croissance » (283-315) est en cela fort instructif. Car le propre du Japon est justement qu’il est déjà engagé dans cette décroissance démographique, avec les conséquences qu’elle entraîne en ce qui concerne le vieillissement de la population et la gestion des dépenses sociales et des dépenses publiques.

Car en effet, le Japon « est le premier pays du monde à atteindre la fin de sa transition démographique » (p.287). « Sa population avait atteint un pic – un peu plus de 128 millions d’habitants. Elle diminue régulièrement depuis lors. En 2012, son chiffre était de 126,5 millions et continuait de chuter. Avant 2060, et même si l’espérance de vie continue de s’élever, le Japon aura de nouveau 86 millions d’habitants – le chiffre de 1950 » (p. 288).

Et force est de reconnaître qu’il ne s’en tire pas si mal. Ou du moins que les inévitables crises liées à la décroissance ne sont pas pires que celles liées à la croissance…

La fin de l’idéologie suicidaire de la croissance perpétuelle « qui implique non seulement l’invention permanente de nouveaux produits [on pourrait parler de la « gadgétisation de l’économie »] mais aussi la recherche constante de nouveaux consommateurs » (p. 291) et donc la croissance démographique, pourrait représenter une chance d’échapper enfin à la frénésie productiviste et aux immenses dégâts collatéraux qu’elle entraîne, au niveau économique, écologique, financier (p. 293. 300-304), sanitaire, etc.

Elle rendrait possible une vie plus « lente » (p. 310), plus tournée vers le qualitatif que vers le quantitatif, finalement plus humaine.

 

Mais ce post commence à prendre des proportions un peu trop importantes. Or, je ne voudrais pas que cette modeste tentative de synthèse serve de prétexte pour éviter de se confronter à ce livre, sans doute sujet à quelques inexactitudes marginales, mais riche et stimulant, même s’il peut paraître dérangeant et doit bien évidemment être soumis à discussion.

Il constitue en tout cas une base pour une réflexion enfin authentiquement politique, qui ne se limite pas aux habituels cocoricos natalistes et autres spéculations à courte vue sur la « crise des retraites ».

Car, alors que l’idéologie consumériste nous demande de faire des enfants pour qu’ils deviennent des consommateurs, faudrait-il donc en faire aussi pour la simple raison qu’on a besoin de cotisants ? Cette basse marchandisation et chosification de la personne humaine dépasse hélas les clivages « politiciens » jusqu’à s’affirmer chez des militants qui prétendent défendre des valeurs « humanistes » et/ou « religieuses ».

Il est donc grand temps de revenir au véritable politique, et à son souci d’un beneficio commune qui dépasse nos étroitesses à court terme.

Or, « il n’y a pas un seul problème sur la terre qui ne serait moins grave si nous étions moins nombreux » (p. 404).

Certes, la décroissance démographique ne peut constituer une panacée. Ce n’est pas elle non plus qui va résoudre automatiquement les questions éthiques qui traversent l’humanité depuis ses origines : les tensions et les guerres, les injustices et les inégalités ont existé lorsque nous étions quelques milliers d’habitants sur la terre, et elles existeront, que nous soyons 10 milliards ou 1 milliard.

« Il ne [s’agit] pas là de mettre fin aux inégalités. Les forces économiques qui les produisent sont trop puissantes, reconnaissaient Gretchen Daily [collaboratrice du couple Ehrlich] et les Ehrlich, par ailleurs sans illusions sur l’égoïsme et le nombrilisme des humains » (p.107).

La fonction « machiavélienne »du politique, qui consiste à gérer du mieux possible le fait de la propension des hommes au mal (« parce que les hommes sont méchants »… dit  Le Prince, XVII), quelles que soient les dimensions et les structures de ses sociétés, a donc encore de beaux jours devant elle…

Mais, au-delà des problèmes de scooter et de l’absurde yoyo démagogique des impôts, il est urgent d’en revenir à la verità effetuale della cosa.

C’est ce que fait Alan Weisman, en nous présentant peut-être l’une des meilleures propositions non-violentes (cf. p. 50-51. 413, etc.) pour « éviter le chemin de l’enfer » et c’est pourquoi il mérite nos remerciements, … et notre lecture.

 

Je n’ai pas trouvé beaucoup de recensions un peu conséquentes en français. C’est dommage !

Je signale cependant ces blogs qui présentent extraits et commentaires :

http://economiedurable.over-blog.com/article-compte-a-rebours-d-alan-weisman-122192856-comments.html#anchorComment

http://www.agoravox.fr/culture-loisirs/extraits-d-ouvrages/article/a-lire-absolument-compte-a-rebours-147427

http://www.agoravox.fr/culture-loisirs/extraits-d-ouvrages/article/toujours-a-propos-de-compte-a-147601