Non pour contester le contenu de l’article de Jean-Pierre Filiu, une fois de plus parfaitement informé, lorsqu’il nous dit que la stratégie des islamistes est de « préserver le Hamas plutôt que Gaza » :
« Le Hamas inflige à Israël, le 7 octobre 2023, la journée la plus sanglante de son histoire. Les islamistes espèrent par ces massacres supplanter l’OLP pacifiste au sein du nationalisme palestinien. Ils sont conscients que les représailles israéliennes seront terribles et ils s’y sont préparés en protégeant leur appareil, mais sans égard pour la population laissée sans défense.
C’est pourquoi l’offensive israélienne vire très rapidement à la destruction de Gaza plutôt que du Hamas, qui profite même de la liquidation dans la société palestinienne des contre-pouvoirs universitaires, culturels et associatifs à la mainmise islamiste ».
Et lorsqu’il oppose l’attitude des dirigeants du Hamas à celle de Yasser Arafat en 1982 :
« Lorsque les troupes israéliennes assiégeaient l’OLP dans Beyrouth, au cours de l’été 1982, son chef, Yasser Arafat, avait accepté d’être évacué avec des milliers de combattants pour abréger les souffrances des civils. En revanche, le Hamas, près de deux ans après avoir déclenché le conflit en cours, continue de faire passer ses intérêts de parti avant ceux d’une population aux abois. Nul doute que le verdict de l’histoire sera sans appel contre les islamistes palestiniens. Pour l’heure, cependant, ce sont les femmes, les hommes et les enfants de Gaza qui meurent ».
Il suffit de rappeler le courage et la lucidité – il y a dix ans déjà ! – d’Asmaa Alghoul dans son livre « L’insoumise de Gaza » (avec Sélim Nassib, Calmann-Lévy, Paris 2015, p. 228) lorsqu’elle s’interroge, en des termes qui n’ont rien perdu de leur actualité :
« Mais qui a gagné quoi dans cette guerre, et qui a perdu ? Le Hamas a lancé un caillou contre Israël et celui-ci a brûlé Gaza – voilà l’histoire ! Qu’ont gagné les Israéliens ? Leur folie leur a fait perdre l’opinion mondiale pour longtemps – même s’ils s’en fichent et considèrent que les États-Unis sont le seul et unique soutien dont ils ont besoin.
De l’autre côté, le Hamas n’a rien obtenu sur le terrain : à l’arrivée, Gaza était en ruine et le blocus plus hermétique que jamais. Mais peut-être l’objectif était-il autre : les combattants avaient pris les armes, fait la guerre, résisté et cela leur suffisait. Mission accomplie ! Certain étaient tombés, d’autres pas, et ces derniers avaient des histoires à raconter, des souvenirs de lutte et de bravoure. C’était leur choix, mais certainement pas celui des Civils morts sous les bombes ! (…) Nous sommes tous en train de regarder le spectacle du Hamas qui perd la partie, en dépit de toute son obstination. C’est peut-être triste pour lui, mais on ne peut s’empêcher d’éprouver de la joie devant la chute d’une dictature ».
Il est évidemment nécessaire de faire connaître de telles vérités.
Mais n’était-ce pas vous, M. Filiu, qui aviez rappelé la réaction de Moshe Dayan aux funérailles de Roï Rothberg, assassiné en 1956 par des Palestiniens infiltrés de Gaza :
« Aujourd’hui ne maudissons pas ses assassins. Que savons-nous de leur haine sauvage envers nous ? Ils vivent depuis huit ans [en 1956, désormais 77 ans, donc…] à Gaza dans des camps de réfugiés, tandis que nous nous emparons sous leurs yeux des terres et de leurs villages où ils vécurent et où vécurent leurs ancêtres. Ce n’est pas aux Arabes de Gaza qu’il faut demander le prix du sang, mais à nous-mêmes. » Le chef d’état-major adjurait alors ses compatriotes de ne jamais oublier que, « au-delà du sillon qui marque la frontière, s’étend un océan de haine avec un désir de revanche ».
Depuis le livre d’Asmaa Alghoul il y a dix ans – comme depuis vingt, trente, quarante, cinquante ou quatre-vingts ans – les données ne changent pas, même si l’ampleur des destructions et le scandale actuel de l’état de famine pousse la situation à son paroxysme.
Il est assurément indispensable de réagir contre celles et ceux qui, sous prétexte de résistance n’hésitent pas à faire l’apologie d’une dictature odieuse en particulier contre les femmes ; tout comme par ailleurs ils se plaisent à fustiger, d’une même voix avec Poutine, une prétendue illégitimité de Zélensky.
Incontestablement les dictateurs du Hamas à Gaza ont une part considérable de responsabilité dans la situation actuelle. Mais, pour ne pas prêter à équivoque, il faudrait aussi mentionner dans un même temps – comme vous l’avez fait bien des fois, certes – la part écrasante de M. Netanyahou et de l’extrême droite israélienne dans le drame actuel, le refus systématique de la solution à deux Etats, le délire récurrent du « Grand Israël » dans la plupart des politiques passées, ainsi que la complicité tacite d’une majorité de citoyens israéliens.
Car rares hélas sont ceux qui ont la carrure politique et la lucidité d’un Rabin et d’un Arafat…
Mais laissons un dernier mot d’espérance à Asmaa Alghoul :
« Israël, pas plus que le Hamas, n’a été capable de voler la vie des Gazaouis. Nous sommes le peuple qui subit les coups les plus durs et qui cicatrise le plus rapidement. Nous sommes parfois blessés jusqu’à l’os – mais nous nous retrouvons debout le lendemain à penser aux sorties, au maquillage, à l’amour… Les conservateurs nous critiquent sévèrement pour cela. Ils ne comprennent pas que c’est la réaction vitale de ceux qui ont regardé la mort dans les yeux. Nous voulons vivre la vie comme nous avons vécu la mort : à l’extrême. Ce sont les gens ordinaires qui ont gagné la guerre. Gaza a toujours été rebelle. Depuis Samson. Personne n’a pu la gouverner plus de vingt ans. C’est une ville folle, têtue, addictive. Je suis sa fille et je crois que je lui ressemble » (op. cit. p. 229).
Puisse l’avenir donner enfin raison à l’insoumise de Gaza, et à Gaza l’insoumise !
*
Ajout du 01/09 :
Plus de 150 médias d’une cinquantaine de pays participent lundi 1er septembre à une opération pour dénoncer le nombre de journalistes tués à Gaza, à l’appel de Reporters Sans Frontières (RSF) et de l’ONG Avaaz.
Comme je le disais dans mon post précédent, Jean-Pierre Filiu (auteur des paroles de la chanson de Zebda ci-dessus) fait partie des quelques personnalités essentielles qui nous permettent de mieux comprendre ce qui se passe dans notre monde contemporain tellement fracassé.
Étant l’un des meilleurs connaisseurs de la situation au Proche-Orient, et en particulier en Palestine, son ouvrage à paraître mercredi 28 mai aux Arènes, « Un historien à Gaza », où il relate son séjour d’un mois dans l’enclave, constituera à n’en pas douter un événement marquant.
Je crois avoir suffisamment dénoncé le caractère intolérable de la guerre génocidaire que fait subir le gouvernement Netanyahou aux palestiniens (cf. post précédent)
pour ne pas être suspecté d’indulgence envers la politique d’Israël par des mouvements dont la stratégie politique est tout aussi intolérable et envers lesquels une complaisance affichée soulève bien des soupçons concernant celles et ceux qui l’entretiennent.
C’est pourquoi je me retrouve pleinement dans les analyses de Jean-Pierre Filiu sur le sujet (en particulier dans ce live important accessible gratuitement sur :
Analyses qui devraient être évidentes à quiconque accepte d’ouvrir les yeux, au-delà des manipulations et des approches partisanes.
« L’opposition au Hamas était déjà très forte à Gaza depuis de longues années, du fait du rejet de l’autoritarisme et du clientélisme du mouvement islamiste. Les élections programmées en 2021 auraient conduit à une défaite cinglante du Hamas dans les urnes à Gaza, mais les États-Unis et l’Union européenne ont accepté que l’Autorité palestinienne (AP) de Ramallah reporte ces élections sine die pour maintenir le président Mahmoud Abbas à la tête de l’AP. Il est pour moi incontestable que le Hamas, avec sa campagne terroriste du 7 octobre 2023, entendait aussi conforter sa mainmise sur la population de Gaza, qui paierait le plus lourd tribut aux représailles israéliennes. Les habitants de Gaza qualifient de « drones » les gros bras du Hamas qui font régner leur « ordre » dans l’enclave, leur châtiment préféré étant le tir dans les rotules de leurs opposants. L’enclave assiégée a été récemment le théâtre de manifestations populaires et spontanées contre le Hamas, qui a pu étouffer cette contestation inédite du fait de la poursuite, voire de l’intensification des bombardements israéliens ».
J’espère donc que la lecture de cet ouvrage à paraître permettra de vivifier de façon plus objective et informée les engagements qui s’imposent, et de ranimer nos raisons d’espérer :
C’est fondamentalement le courage et la dignité des femmes et des hommes de Gaza, même plongés dans une telle horreur, qui me donnent, malgré tout, des raisons d’espérer. Qu’ils soient parvenus à conserver leur humanité plus ou moins intacte dans un tel désastre force le respect. Mais reconnaissons que notre monde les a abandonnés durant beaucoup trop longtemps. Et cette tragédie, qui s’est littéralement déroulée sous nos yeux, va désormais nous hanter. Il n’en est que plus urgent d’agir pour un cessez-le-feu immédiat, avec libération des otages et retrait de l’armée israélienne. La clé de l’apaisement durable réside cependant dans la levée du blocus qui, imposé durant seize longues années, n’a pas épargné à Israël la journée la plus sanglante de son histoire, le 7 octobre 2023. Il est impératif que Gaza revienne au monde et que le monde revienne à Gaza. Alors tout sera possible, dans le cadre de la coexistence d’Israël avec un Etat palestinien pacifique et démilitarisé (Jean-Pierre Filiu, live cité).
Dans une de ses chroniques récentes, toujours remarquables, Jean-Pierre Filiu dénonce « une inversion orwellienne du langage » :
« À propos de l’enclave palestinienne, où Israël mène une guerre dévastatrice, de nombreux termes signifient désormais leur contraire ».
La bande de Gaza n’est pas qu’un champ de ruines au sens littéral, avec la destruction totale ou partielle de près de 90 % des bâtiments, de plus de 80 % des commerces et de plus de deux tiers du réseau routier. L’enclave palestinienne est aussi un champ de ruines où gît une bonne partie du droit international, violé en toute impunité depuis un an et demi. Elle est également un champ de ruines pour les mots, qu’ils soient vidés de leur sens du fait de l’incapacité à rendre compte d’une telle catastrophe, même en abusant de superlatifs, ou, pire encore, du fait de leur mutation en leur exact opposé.
Ce processus d’inversion de la signification avait été admirablement anticipé, dès 1949, par George Orwell, lorsqu’il avait inventé la novlangue dans son chef-d’œuvre 1984. De même que « la liberté, c’est l’esclavage » sous la plume d’Orwell, certains termes en sont venus à désigner leur contraire dans la bande de Gaza dévastée.
Comment ne pas penser en effet à la « Novlangue » du génial auteur de 1984 quand on entend Benjamin Netanyahou qualifier de « victoire totale » ce qui apparaît comme un massacre insensé de milliers d’innocents, hypothéquant gravement tout espoir d’une paix future, ou encore de « respect par Israël de ses obligations humanitaires » quand les suspensions récurrentes de l’aide humanitaire se produisent en violation flagrante du droit international.
« La suspension de l’aide humanitaire à Gaza met en danger la vie de millions de palestiniens », prévient l’association Action contre la faim, donnant crédit à celles et ceux, y compris israéliens, qui n’hésitent pas à parler de dérive génocidaire.
Sans parler de ce gag abject par lequel un chef d’État ose qualifier de « révolutionnaire et créative » la proposition de Donald Trump visant à transformer la bande de Gaza, une fois vidée de sa population, en « Côte d’Azur du Moyen-Orient »…
Mais le comble du cynisme et de la manipulation du langage semble atteint lors de la visite de Netanyahou au démocrate bien connu Victor Orban :
“C’est important pour nous tous, pour toute notre civilisation, cette bataille que nous menons contre la barbarie”, a déclaré le Premier ministre israélien, flanqué d’ultranationalistes.
“Je suis convaincu que c’est la même bataille que nous menons pour l’avenir de notre civilisation commune, notre civilisation judéo-chrétienne.”
Car pour paraphraser Claude Levi-Strauss, il serait opportun de dire que le barbare, c’est d’abord celui qui nie sa propre barbarie.
De plus, l’emploi de l’expression « judéo-christianisme », si elle peut avoir une pertinence en ce qui concerne la théologie et la référence commune aux mêmes Écritures, relève, au dire de l’historienne Sophie Bessis, d’une « énorme imposture » idéologique dès qu’on veut en faire une utilisation politique (La civilisation judéo-chrétienne. Anatomie d’une imposture. Les liens qui libèrent, Paris 2025 p. 8 -version numérique-). Imposture de langage, « vérité alternative » (op.cit. p.12) dont le but est de créer une Sainte Alliance contre « la barbarie musulmane », alliance entre les droites et extrêmes droites prétendant se réclamer du christianisme dans les pays occidentaux et un ultranationalisme israélien prétendant se réclamer du judaïsme.
Ajoutons pour déconstruire cette imposture langagière, en citant toujours Sophie Bessis, que l’islam « est plus proche du judaïsme qu’aucun des deux du christianisme » (op.cit. p.35).
[précision : j’ai moi-même utilisé le terme « judéo-chrétien » soit dans son sens biblique et théologique, soit en précisant « judéo-chrétien et islamique », par ex., pour bien marquer cette proximité culturelle du christianisme, du judaïsme et de l’islam. Et bien sûr lors de citations ou de références à des auteurs utilisant cette expression de façon non critique – Nietzsche, Kropotkine, Gauchet, etc.]
Certes, ce genre d’impostures n’est pas nouveau dans l’histoire de notre pauvre Monde et particulièrement de ses guerres.
Mais l’actualité de 1984 semble bien n’avoir jamais été aussi prégnante que dans ces temps que nous vivons, temps qui voient l’essor effréné de ce qu’il est convenu de nommer une « guerre cognitive», qui fait désormais rage au cœur même de nos smartphones et de nos ordinateurs.
LA GUERRE C’EST LA PAIX
LA LIBERTE C’EST L’ESCLAVAGE
L’IGNORANCE C’EST LA FORCE
Pouvait-on lire sur la façade du Ministère de la Vérité de l’Angsoc, régime qui règne sur l’Océania de 1984.
Et tant de preuves attestent désormais que la dystopie de l’Océania se rapproche.
„Big Brother is watching you“ (Big Brother vous regarde) expérimentent désormais quelques centaines de millions de chinois soumis en permanence aux techniques de reconnaissance faciale qui s’exportent désormais vers tous les Etats, et spécialement ceux, de plus en plus nombreux, qui nourrissent des velléités autoritaires.
Et ce regard scrute désormais nos moyens de communication où de puissants algorithmes s’emploient subtilement à manipuler notre pensée.
Et c’est encore par une subversion du vocabulaire que de sanglantes guerres d’agression sont qualifiées « d’opérations spéciales », et que des manœuvres d’endoctrinement guerrier sont qualifiées « d’éducation ».
Triste héritage, il est vrai de nos propres opérations dites de « pacification », en Algérie, en Indochine, à Madagascar ou ailleurs, opérations récemment revenues sur le devant de la scène, et exposées dans toute leur horreur par de salutaires évocations.
On pourrait encore citer cette subreptice colonisation linguistique, qui transforme en Golfe d’Amérique le Golfe du Mexique.
Ainsi que les multiples attaques contre l’État de Droit d’un Trump qui paraît de toute façon inaccessible à toute admonestation judiciaire.
« Comme il a l’habitude de qualifier ses propres défaites de triomphes, on doute qu’il puisse se corriger… ».
À mettre bien sûr en relation avec l’impudente inversion de l’État de Droit suscitée par une condamnation bien de chez nous, on ne peut plus légale et légitime.
« La vérité, c’est le mensonge », nous disait Big Brother. Dont acte.
[pour une réflexion plus approfondie sur la question de la vérité, voir aussi :
Le décès du pape François m’incite à ajouter quelques lignes à cette chronique.
Loin de moi l’idée d’assimiler les propos d’un pape sympathique, attachant par sa simplicité et son humilité, et sous bien des aspects courageux – en particulier dans son engagement affirmé pour les pauvres, contre « la mondialisation de l’indifférence » qui frappe les migrants et les malheureux de ce monde – à cette « novlangue » qui régit l’univers de 1984.
Mais j’avoue que certains commentaires dithyrambiques sur son pontificat me paraissent tout de même relever de cette manipulation du langage que dénonçait Orwell :
« La révolution François : ces douze années où le pape a changé l’Église », peut-on lire dans le journal La Croix du 22 avril ; « Le pape François a voulu une révolution de l’Église qui attend encore ses résultats » titre Le Figaro du 21 avril ; ou encore « Le pape révolutionnaire qui a remodelé l’Église », annonce le New York Times, etc. etc.
Diantre, que de révolutions pour un seul homme !
Or, à moins d’altérer sérieusement le sens des mots, il faut bien reconnaître qu’un tel vocabulaire est proprement disproportionné pour rendre compte des faits.
Certes, il faut reconnaître à François un travail remarquable en ce qui concerne la réforme de la gouvernance du Vatican, l’assainissement de ses finances indignes, une action décidée, en dépit des résistances, contre la sclérose, la corruption, la « pétrification mentale et spirituelle » qui gangrène la Curie.
Et la bonté et la compassion dont il a fait preuve envers les démunis et les persécutés s’inscrit dans les attributs les plus essentiels d’une religion bien comprise, sans nul besoin qu’on les qualifie de « révolutionnaires ».
Mais la révolution de fond, la révolution théologique dont a besoin l’Église catholique et qui conditionne sa survie est bien loin d’avoir eu lieu !
Cette révolution qui aurait signé la fin de ce cléricalisme, souvent dénoncé en paroles, mais bien peu dans les actes, et toujours profondément imprégné dans les mentalités, y compris apparemment dans celle du pape…
Or, un retour à une théologie simplement évangélique aurait signé la fin de cet abus clérical systémique, dont on sait qu’il rend compte en grande partie des nombreux scandales désormais dénoncés. Scandale de l’usurpation par un cléricat mâle ayant confisqué aux fidèles leur dignité en les assujettissant à la domination d’une caste se prévalant d’un « pouvoir sacré » en totale contradiction avec cette révolution, elle fondamentale, apportée par le message évangélique.
Pensons entre autres que si, pour Saint Paul, l’épiscopos, l’évêque, tout comme le presbuteros, le prêtre, doit avoir fait la preuve de ses capacités par sa responsabilité dans le mariage, le fait d’avoir bien élevé ses enfants, etc… (première épître à Timothée, chap. 3, 2-5), les catholiques du XXIème siècle attendent toujours l’ordination de personnes mariées ; et que si le même Saint Paul nous affirme (Épître aux Galates 3, 26-29) qu’ « Il n’y a plus ni Juif, ni Grec ; il n’y a plus ni esclave, ni homme libre ; il n’y a plus l’homme et la femme », François a nommé, en 12 ans de pontificat, en tout et pour tout une femme à un poste de responsabilité dans l’Église !
Une certaine décence s’avèrerait donc de mise dans l’emploi du terme « révolution »…
Dans son important petit livre Coulée brune. Comment le fascisme inonde notre langue (Editions Heloïse D’Ormesson, Paris 2024, déjà mentionné), Olivier Mannoni qui, en tant que traducteur du Mein Kampf d’Hitler, est particulièrement compétent en ce qui concerne les langages totalitaires, montre, nombreux exemples à l’appui
(depuis les dérives verbales de certains extrémistes des Gilets Jaunes, [op.cit. p.57ss], à l’assimilation de mesures sanitaires à la dictature nazie : « Après les pancartes « Qui ? » qui désignaient les juifs comme coupables (on ne savait déjà plus si c’était du COVID-19 ou du vaccin), un nouveau et dramatique glissement symbolique apparaît : voilà que les opposants au pass sanitaire se mettent à porter l’étoile jaune en signe du traitement « ignoble » qu’on imposait aux non-vaccinés » [op.cit. p.98])
comment
la montée [des] mouvements fascisants a partout été précédée d’un travail de sape lexical minutieusement agencé et mis en œuvre. Un travail dont le but à long terme est la dissolution de la rationalité, de la froideur de la raison. La plongée dans le lexique ésotérique et le retour aux réactions primitives, à la croyance pure, au culte de la sensation opposée à la raison, sont des techniques dont font usage toutes les dictatures (op.cit. p.23).
On pourrait bien sûr mentionner aussi sur le sujet l’ouvrage fondamental de Victor Klemperer LTI, la langue du IIIe Reich, Albin-Michel, Paris 1996.
(…)
À droite comme à gauche, les positions tenues depuis des siècles par les esprits éclairés et instruits sont en train de s’effriter. La raison politique devient aussi folle qu’une boussole prise dans un orage magnétique. Inculte, aveuglée par des idéologies à géométrie variable, dépourvue de points de repère historiques, philosophiques et littéraires, elle tourne en tous sens et contribue à son tour à alimenter la déraison générale. Les mots perdent leur sens, les grands courants politiques qui ont fait le socle de notre pays se dissolvent au gré des circonstances. La confusion généralisée s’installe. Et elle donne le jour à un univers de pensée où les mots n’ont, littéralement, plus aucun sens (O. Mannoni, op.cit. p.131).
(…)
À tous les éléments que nous avons énumérés ici, confusionnisme, désarticulation du discours, haine de la science et du savoir, détestation de la culture et de ceux qui la portent, il y a un point commun : l’amour du pouvoir autoritaire et de la dictature. Rien d’étonnant si un Trump exprime son admiration pour Kim Jong-un, Zemmour pour Daech, le même et Marine Le Pen pour Poutine. C’est la passion du pouvoir brutal qui les porte, et qui, dans le meilleur des cas, les aveugle sur sa conséquence :le chaos. Nous sommes à ce carrefour. Si nous prenons le mauvais chemin, le pire est assuré et la novlangue d’Orwell ne sera qu’une plaisanterie par rapport à ce que nous devrons subir (op.cit. p. 182).
(…)
Nous devons reprendre la maîtrise de notre langage, récuser les phrases creuses de la politique, bannir la langue inepte du marketing, récuser la fatalité de l’IA qui prétend penser à notre place, refuser qu’on nous parle « d’expérience client » quand nous allons acheter une laitue, ne plus espérer un « choc de savoir » chaque fois que nous ouvrons un livre, ne plus admettre qu’on parle de « plan social » quand un groupe planétaire ultra bénéficiaire met un centre industriel à l’arrêt, une population entière au chômage et une région à l’agonie, ne plus accepter que des partis ressuscites des années 1930 envisagent la « remigration », c’est-à-dire, en clair, la déportation de populations entières, refuser les mots de la haine, de l’exclusion et de l’humiliation de l’autre. Il nous faut mener un combat vital, dramatiquement urgent, pour la science, le savoir, la maîtrise de l’histoire, de la philosophie, des Lettres, en un mot : pour le retour aux Lumières. Tant qu’elles ne sont pas mortes dans nos cœurs et nos esprits, il n’est pas encore trop tard. Et le premier pas de ce chemin-là, c’est la réappropriation du sens véritable des mots, des phrases, des pensées qui forgent notre vie commune, la lutte contre leur dévoiement par des histrions illettrés et des apprentis dictateurs. Au bout de ce parcours, nous pourrons peut-être un jour, comme Canetti, célébrer notre langue sauvée (op.cit. p. 183-184).
Et laissons le dernier mot à Orwell, notre guide incomparable :
« Si les gens ne savent pas bien écrire, ils ne sauront pas bien penser, et s’ils ne savent pas bien penser, d’autres penseront à leur place. »
Nous le savons, ces « autres » sont déjà là, à l’affût de nos incohérences.
***
Ajout du 08/05 :
Je répare un oubli important : celui de la référence au « 1hebdo » n° 538 du 26 mars, intitulé « Va-t-il [Trump] tuer la pensée ? », et contenant un important entretien avec Olivier Mannoni.
Ajout du 12/05 :
La victoire de la Novlangue n’a rien d’une fatalité :
J’ai plusieurs fois rappelé la grande figure de Zeev Sternhell, historien juif israélien qui n’hésitait pas à appeler un chat un chat, c’est-à-dire à parler de racisme, de colonisation et d’apartheid pour dénoncer la situation des palestiniens, et déplorait le caractère mort-né de
« L’ancien Israël, celui dont il ne restera que la déclaration d’indépendance, comme une pièce de musée qui rappellera aux générations futures ce que notre pays aurait pu être si notre société ne s’était moralement décomposée en un demi-siècle d’occupation, de colonisation et d’apartheid dans les territoires conquis en 1967, et désormais occupés par quelque 300 000 colons ».
C’est pourquoi j’ai été particulièrement dubitatif à la lecture de la Tribune de Thérèse Andrevon Gottstein, parue dans le journal La Croix, intitulée« Qualifier Israël d’État colonial est inexact et dangereux ». Tribune qui a d’ailleurs fort heureusement suscité un grand nombre de commentaires critiques de la part des lecteurs de ce journal, ainsi que ce qui peut être considéré comme une « réponse » et un correctif bienvenu de la sociologue Caterina Bandini, dont on connaît l’érudition et la compétence sur le sujet.
Quoi qu’il en soit des distinctions alambiquées de casuistes entre « colonialisme » et « occupation » [le terme utilisé en hébreu est hitnahalut » (התנחלות) pudiquement traduit par « implantation »] on a du mal à nier les réalités factuelles dénoncées à juste titre par Sternhell et bien d’autres.
Comment passer sous silence le fait que de telles « implantations » sont jugées illégales au regard du droit international, et que le Haut-Commissariat des Nations Unies aux Droits de l’Homme – qui les nomme officiellement « colonies » – considère qu’elles relèvent du crime de guerre ?
« L’établissement et l’expansion continue de telles colonies « équivalent au transfert par Israël de sa propre population civile vers les territoires qu’il occupe » et « de tels transferts constituent un crime de guerre pouvant engager la responsabilité pénale individuelle des personnes impliquées » (Haut-Commissariat des Nations Unies aux Droits de l’Homme, rapport du 08/03/2024).
Devant de telles évidences factuelles ainsi que face au large consensus des institutions internationales, affirmer, comme le fait Mme Gottstein, que le terme « colonisation » « n’est pas exact sur le plan historique » ne peut relever que de la mauvaise foi.
Car, on le sait hélas, la foi, qu’elle soit juive, catholique, protestante, musulmane bouddhiste ou tout autre, se transforme aisément en mauvaise foi dès lors qu’il s’agit de justifier quelque croisade des Albigeois, quelque bûcher de Michel Servet, les massacres franquistes, l’interprétation terroriste du djihad ou le génocide des rohingyas.
Il en va donc de même en ce qui concerne la politique coloniale de dirigeants israéliens avec la complicité active ou tacite d’une partie de la population de leur nation.
Pourtant, si ce genre de mauvaise foi ne peut être toléré, il faut dans le même temps reconnaître qu’elle ne naît pas de rien.
Et je voudrais à ce propos revenir à quelques réflexions déjà développées sur la question du sionisme.
Car à ce sujet-là se manifeste aussi indiscutablement de la mauvaise foi.
Que le sionisme ait été, dès ses origines, contaminé par l’idéologie coloniale du XIXème siècle, comme le montre en particulier Caterina Bandini, cela est indéniable.
Mais en en soulignant les ambiguïtés, il faut se garder de faire le jeu d’idéologies dont le caractère génocidaire se révèle manifeste.
De façon caractéristique, la littérature du Hamas évoque la conquête de Khaibar par Mahomet en 628 de l’ère chrétienne – une oasis de la péninsule d’Arabie où les Juifs « traîtres » furent éliminés par le Prophète – comme source d’inspiration pour le combat actuellement mené pour détruire Israël.
(…)
Une littérature haineuse distribuée par les ONG arabes n’a pas répugné à représenter les Juifs avec les crocs dégoulinant de sang et coiffés de casques arborant des croix gammées. L’un des exemples les plus saisissants de cette orgie de haine est probablement une brochure présentée au Centre d’exposition de Durban [lors de la Conférence contre le Racisme de septembre 2001], montrant un portrait d’Adolf Hitler avec en légende : « Si j’avais gagné la guerre, il n’y aurait plus de… sang palestinien versé ». Robert S. Wistrich.
Etc. etc.
Or, l’équivalence du sionisme et du colonialisme est devenue un leitmotiv qu’il semble inconcevable de remettre en question dans les discussions sur le conflit israélo- palestinien. Y compris dans les articles pourtant informés de Mme Bandini, cette assimilation apparaît indiscutable.
Elle ne manque pourtant pas d’être inquiétante.
Car comment comprendre dès lors qu’un militant tel que Zeev Sternhell, entre autres membre fondateur de Chalom Achshav [שלום עכשיו ] « La paix maintenant » qui revendique, outre le droit du peuple palestinien,
la création d’un État palestinien indépendant aux côtés de l’État d’Israël, dans la conviction qu’il s’agit de la seule solution viable au conflit:
Israël retournant à ses frontières de 1967
l’État palestinien recouvrant pour sa part les territoires occupés par l’Égypte et la Jordanie de 1948 à 1967 puis par Israël depuis la guerre des Six Jours. (de l’article « La paix maintenant sur Wikipedia)
puisse se définir lui-même comme un « supersioniste » ?
Je ne suis pas sioniste. Je suis un supersioniste. Pour moi, le sionisme était et est toujours le droit des Juifs de décider de leur destinée et de leur avenir. Tous les êtres humains ont le droit naturel d’être leurs propres maîtres, un droit dont les Juifs ont été privés par l’histoire et que le sionisme leur a rendu.
Si l’on s’en tient à l’équivalence devenue standard sionisme = colonialisme, il faut bien reconnaître que quelque chose ne « colle pas ».
Pour moi, le sionisme n’était pas un mouvement colonial. Il n’avait pas pour but d’asservir une population ou de contrôler la route des Indes. Seulement, pour exercer le droit des Juifs à vivre libres et en sécurité, il recherchait un coin de terre pour se poser. Avec l’occupation de 1967, le danger est réel de voir le sionisme devenir a posteriori un mouvement colonial. Nous sommes dans une situation semi-coloniale dont nous ne parvenons pas à nous libérer. Si nous n’avons pas le courage de nous retirer de larges parts de ce qui existe au-delà de la Ligne verte, nous courons à notre perte. Nous serons forcés de choisir entre le colonialisme intégral et le binationalisme [un État unique israélo-palestinien]. Or, chacune de ces deux options ne signifie ni plus ni moins que la liquidation du sionisme. Un État colonial débouchera à terme sur une révolte terrible de la population occupée et un État binational ne résoudra rien et débouchera sur un bain de sang. (…) (art. cité en lien).
Ce qui ne cadre pas, c’est que cette équivalence sionisme = colonialisme, tellement colportée à l’heure actuelle qu’elle est devenue lieu commun est en très grande partie une reprise non critique d’un narratif qui est en fait celui du Hamas et autres organisations similaires, en toute négligence – délibérée ou pas – de leur caractère proprement génocidaire.
Le « sionisme » qui est celui de Sternhell c’est celui du droit légitime des juifs à avoir leur propre terre, proche en fait de celui que défendait Martin Buber.
Notre souhait national de reprendre la vie du peuple d’Israël dans son territoire ancestral n’est toutefois pas dirigé contre un autre peuple. Au moment où nous réintégrons l’histoire mondiale, et où nous redevenons les porte-drapeaux de notre propre destin, le peuple juif, qui fut lui-même une minorité persécutée dans tous les pays du monde pendant deux mille ans, rejette avec horreur les méthodes de domination nationaliste dont il a lui-même si longtemps pâti. Nous n’aspirons pas à regagner la terre d’Israël avec laquelle nous avons d’indissolubles liens, historiques et spirituels à la fois, avec l’intention d’éliminer ou dominer un autre peuple (Martin Buber au XIIe Congrès sioniste, Karlsbad 1921).
Le « sionisme colonialiste » que stigmatise le Hamas en est effectivement la totale perversion.
Mais ne nous y trompons pas : la solution recherchée à la question israélienne par les organisations de ce genre est une issue « à l’arménienne », par l’éradication totale du peuple d’Israël, alors même que l’histoire chaotique des affrontements et discussions entre israéliens et palestiniens avait finalement abouti aux accords d’Oslo et de Taba, par lesquels l’OLP renonçait à toute idée d’éradication du peuple d’Israël dans une reconnaissance commune de deux États.
Perspective qui est parfaitement en accord avec le type de « sionisme » légitime que professait Zeev Sternell et autres militants de « La paix maintenant » et organisations similaires, mais totalement en désaccord avec l’éradication de « l’entité sioniste », tragique et insensé retour en arrière par rapport à Oslo proposé par l’idéologie du Hamas.
En dépit de ses confusions et de sa mauvaise foi, on comprend alors l’inquiétude exprimée par Mme Gottstein :
Ranger l’État d’Israël sous la rubrique de « colonisateur » est également dangereux. En premier lieu, cela revient à nier sa légitimité. En second lieu, cela laisse supposer – espérer pour certains – qu’il y aura tôt ou tard une décolonisation. Affirmer qu’Israël est un résidu de la période colonisatrice au Moyen-Orient revient donc à dire que l’indépendance palestinienne aurait pour corollaire la disparition d’Israël avec le départ nécessaire des quelque sept millions de juifs Israéliens… (art. cité).
Que conclure de tout cela ?
D’abord, avec Mme Bandini, que « parler de la colonialité de l’Etat d’Israël ne revient pas à souhaiter sa destruction » (art.cité).
Un malade ne peut espérer guérir en se cachant sa maladie. Avec Zeev Sternhell et autres juifs lucides et responsable, il faut reconnaître que le déni de l’évolution coloniale de l’histoire d’Israël avec son cortège de racisme et d’apartheid, trahison totale de l’esprit du sionisme bien compris, constitue le principal obstacle à l’établissement de la paix.
Et se résoudre à ce qui devrait être une évidence pour toute personne dotée d’honnêteté intellectuelle ayant à cœur la justice : parler de la colonialité de l’État d’Israël ne revient pas à souhaiter sa destruction, mais à en revendiquer une transformation radicale (Caterina Bandini, art. cité).
Cela signifie aussi qu’il est suicidaire pour les palestiniens autant que pour les israéliens de revenir « en deçà d’Oslo ». La nouvelle Nakba envisagée par les extrémistes du côté israélien, tout comme l’éradication totale marquée elle aussi par le racisme et un antisémitisme génocidaire, telle qu’elle est proposée par le Hamas du côté palestinien signifient une course à la mort.
Il faut repartir de la plateforme que constitue Oslo, en dépit de ses insuffisances et imperfections, et envisager à nouveaux frais une « transformation radicale » du processus de paix, c’est-à-dire de décolonisation.
Mais si toute entreprise de décolonisation est noble et légitime, on ne peut d’autre part tolérer qu’elle sympathise jusqu’à parfois se confondre chez certain.e.s avec le fantasme délirant d’organisations fascistes s’inspirant entre autres des « Protocoles des Sages de Sion » et soutenues par les pires dictatures, qui déshonorent la religion et les idéaux qu’elles prétendent défendre.
Car les intrigues des sionistes sont sans fin et, après la Palestine, ils convoitent de s’étendre du Nil à l’Euphrate. Ce n’est que lorsqu’ils auront entièrement absorbé la région sur laquelle ils auront mis la main qu’ils envisageront une nouvelle expansion, etc. Leur plan est exposé dans les Protocoles des Sages de Sion et leur actuelle [conduite] est la meilleure preuve de ce qui vient d’être exposé. (Article 32, Charte palestinienne du Hamas de 1988).
(…)
Les Juifs sont des Juifs ; ils n’ont pas changé depuis des milliers d’années : ils incarnent la trahison, l’avarice, la supercherie et le mépris des valeurs humaines. Ils dévoreraient la chair d’une personne vivante et boiraient son sang pour pouvoir lui voler son bien.
(Lutfi abd al-‘Adhim, « Arabs and Jews : Who Will Annihilate Whom ? » Al-Ahram al-Iqtisadi, 27 septembre 1982. Voir le long extrait cité par Raphael Israeli dans sa brochure Arab and Islamic Antisemitism, op. cit., p. 14-15).
Etc. etc.
Il nous appartient donc d’œuvrer avec les personnes de bonne volonté qui s’efforcent de lutter contre l’emprise sournoise de telles idéologies, dont les ramifications nous impactent souvent sans que nous sachions les reconnaître.
*
Ajout du 14/08 :
Je reproduis ici un échange faisant suite à l’article cité plus haut de Caterina Bandini dans La Croix :
Helianthema 13/8/24 – 18h18
@desideriusminimus Merci de nous rappeler les fondements du projet sioniste tels qu’énoncés par Zeev Sternel ainsi que les mises en garde de Martin Buber contre les « méthodes de domination nationaliste ». Le problème c’est que, dans la pratique, la dimension coloniale a été dominante, tant dans les circonstances qui ont accompagné la création de l’état d’Israël que dans la gestion des territoires occupés depuis 1967 par tous les gouvernements successifs. Il est en effet très regrettable d’assimiler sionisme et colonialisme mais la politique israélienne vis-à-vis des Palestiniens est pour beaucoup dans cette vision réductrice. Pour tout le monde’, il est grand temps de changer de cap.
desideriusminimus 14/08/24 –
@Helianthema. Merci pour votre commentaire. J’y souscris bien sûr entièrement, ainsi qu’à votre précédent, lorsque vous dites : « Si l’état d’Israël veut avancer vers la paix, il faudra bien qu’il renonce à cette démarche coloniale et qu’il admette sa responsabilité majeure dans l’injustice faite aux Palestiniens depuis 75 ans. Sans cette démarche de vérité, on voit mal comment une réconciliation serait possible ». Mais si cette condition est en effet essentielle, il faut aussi que le discours palestinien ne soit plus confisqué par des Hamas, Hezbollah, et autres émanations de l’Iran qui, dans leur antisionisme explicitement génocidaire, continuent de prôner l’éradication pure et simple d’Israël. Le slogan « De la rivière à la mer », qu’il vienne du Hamas ou de l’extrême droite israélienne, ne peut être un mot d’ordre politique. L’OLP d’Arafat avait sagement reconnu à Oslo « les droits politiques mutuels et légitimes » des deux peuples, reconnaissance prônée par les « sionistes » de type Sternhell et Buber. Aucune paix ne sera possible si elle ne commence par une telle reconnaissance. Hélas les dirigeants actuels d’Israël en sont tout aussi loin que ceux du Hamas et il semble impossible d’en attendre quoi que ce soit de positif. De part et d’autre, il serait urgent de les évincer et de les remplacer par des acteurs (gauche israélienne ? Barghouti ?) disposés à revenir à une plateforme de type Oslo, soutenus par une mobilisation populaire. Mais celle-ci semble bien hypothétique, en Israël (la majorité de la population s’accommodant sans problème de la situation imposée aux palestiniens) comme du côté Palestinien (les exactions israéliennes entretenant des dynamiques de type Hamas). Seule une médiation internationale responsable et forte semblerait à même de résoudre de tels blocages. Mais en prend-on le chemin ?
Je n’ai pas grande envie de me jeter dans la foire d’empoigne de cette campagne des législatives.
Mais il y a des choses qu’on ne peut laisser passer.
Un militant RN de mes connaissances m’affirme, suite aux déclarations de Serge Klarsfeld – selon lequel le RN est un parti républicain et doit être classé dans l’arc républicain, et que lors d’un second tour entre le RN et le nouveau front populaire il voterait sans hésitation pour le RN – qu’il faut arrêter de « fasciser et nazifier » le RN, et qu’il ne faut pas confondre le contrôle de l’immigration de masse avec une idéologie raciste selon laquelle il y aurait des races supérieures et des races inférieures, etc.
Il devient de bon ton de dire que la « diabolisation » du RN est « contre-productive », que les personnes qui votent pour lui ne sont pas racistes, que leur préoccupation essentielle est le pouvoir d’achat, le déclassement, etc.
Soit.
Mais je ne vois pas en quoi il serait plus « productif » de masquer ou minimiser une réalité tant de fois confirmée.
Je pense moi aussi que de nombreux électeurs du RN ne sont pas spécialement racistes, mais se laissent prendre aux sirènes d’une « dédiabolisation » stratégique qui n’est jamais que de façade, cachant (à peine…) ce qui est le véritable fond idéologique de ce parti.
Ne nous y trompons pas : d’autres sont, au contraire, parfaitement conscients de ce fond idéologique, y adhèrent, et n’attendent que la désinhibition enfin rendue possible par l’accession au pouvoir de quelques figures qui, pour le moment, ont fait le choix de la discrétion.
J’en avais il y a quelque temps souligné le danger à partir de réflexions d’Aymeric Chauprade, excellent connaisseur de l’intérieur de ce qui était alors encore le FN.
Il est temps de le rappeler, à l’usage des électrices et électeurs de bonne foi qui n’en seraient pas conscients, et d’appeler un chat un chat.
Mais point n’est besoin de remonter dans ce passé récent, puisque l’actualité nous offre de ces dangers une démonstration éclairante.
Entre autres sources disponibles, le quotidien Libération du mardi 18 juin, recense quelques « perles » parmi les candidats RN.
Par exemple :
« Marie-Christine Sorin, investie dans la 1ère circonscription des Hautes Pyrénées [ (…) suit un paragraphe sur son négationnisme climatique]. Mais cette retraitée est surtout raciste. »Non toutes les civilisations ne se valent pas », estime-t-elle le 11 janvier, ajoutant que certaines »sont juste restées au-dessous de la bestialité dans la chaîne de l’évolution »».
« Parmi ses suppléants aussi, le RN a recyclé de vieux militants au passé chargé. À l’image d’Éric Miné (…) qui fut militant de la Fane, groupuscule néo-nazi des années 70 (…). Surtout, il a été le premier gérant, à la fin des années 90, de la Librairie nationale (…) qui publie écrits nationalistes et négationnistes »
« Françoise Billaud a rejoint le FN dans les années 80. En juillet 2021, la candidate de la 1ère circo des Côtes-d’Armor partage sur facebook un hommage à Pétain (…) Mi-mai, elle partageait une publication antisémite, faisant de Macron le pantin de Jacques Attali et George Soros. »
« Patron de la fédération RN de la Mayenne et candidat dans la 2ème circonscription, Jean Michel Cadenas (…) aime beaucoup Génération Identitaire, dissous en 2021 pour son racisme et sa violence, dont il relaie la propagande sur X. Tout comme la Russie de Poutine qu’il dit ‘’attaquée’’ par l’Otan. Il apprécie aussi le général Challe, l’un des chefs de l’OAS, organisation terroriste d’extrême droite à laquelle sont imputés plus de 2700 morts pendant et après la guerre d’Algérie. Cadenas à aussi signé la fameuse ‘’Tribune’’ publiée en 2021 dans Valeurs actuelles par des étoilés qui réclament l’intervention de l’armée pour ‘’éradiquer’’ ‘’l’islamisme’’ ou ‘’l’antiracisme’’.
Etc. etc.
Il me paraît tout de même important de savoir pour qui on vote, et de ne pas trop se laisser prendre aux sourires du « gendre parfait » et autre candides bisounours.
Rappelons en passant que les nazis, s’ils considéraient les juifs, les noirs les slaves, etc. comme des infra-humains, ne sont jamais allés jusqu’à dire qu’ils ‘’sont juste restés au-dessous de la bestialité dans la chaîne de l’évolution’’.
Il a fallu attendre Mme Sorin, candidate RN de la 1ère circonscription des Hautes-Pyrénées pour l’apprendre.
Je partage certes les inquiétudes de M. Klarsfeld et suis tout aussi scandalisé que lui par les débordements indiscutablement antisémites de certain.e.s candidat.e.s d’extrême gauche.
Mais il ne faut pas être naïfs : si le RN, héritier du FN et de ses innombrables antisémites et négationnistes, opère en ce moment un rapprochement stratégique avec les juifs, ce n’est que par pur opportunisme anti-arabe et antimusulman, en vertu du principe qui veut que « les ennemis de nos ennemis sont nos amis ». La totalité de son histoire et les liens que j’ai cités plus haut démontrent la prégnance de l’antisémitisme au cœur de son idéologie. Une fois la « question arabe » réglée à la manière RN, il est à prévoir que la ‘’préférence nationale’’ et autres mesures discriminatoires se retourneront contre ceux qui ont été, toujours et partout, la cible des extrêmes droites : les juifs.
Sans illusion, je suis donc en accord avec Raphaël Glucksmann lorsqu’il déclare :
« Je comprends le trouble de nombreux électeurs qui ont voté le 9 juin pour la voie sociale-démocrate, écologiste et pro-européenne que j’ai ouverte pendant la campagne des européennes. Je les croise dans la rue et je lis leurs lettres. Mais lorsque l’extrême droite est aux portes du pouvoir, hiérarchiser les périls devient une obligation. Et qui peut décemment croire que la principale menace sur la République vient d’une France insoumise divisée et diluée dans une large coalition électorale dont elle n’a pas la maîtrise quand le Rassemblement national seul peut conquérir la majorité absolue à l’Assemblée dans moins de trois semaines ? ».
Il y a effectivement une hiérarchie des périls.
Et dans « dans un moment de bascule aussi fondamental », qui risque de voir dans quelques semaines la France dirigée par « des petits télégraphistes du Kremlin », des islamophobes avérés et des antisémites attendant leur heure, nous sommes convoqués à un devoir urgent de discernement, de vérité et de courage.
Plus que jamais, la phrase de Brecht nous interpelle : « Le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde ».
« Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde », disait Albert Camus dans une citation souvent reprise à juste titre.
Alors je voudrais revenir rapidement sur la difficulté que nous avons en ce moment à nommer correctement les choses, en particulier en ce qui concerne la notion d’antisémitisme.
Dans un bel article que j’évoquais lors de mon post précédent, Daniel Barenboïm, qui ne peut je pense être soupçonné d’antisémitisme, déclarait :
Même aujourd’hui, de nombreux Israéliens voient dans le refus des Palestiniens de reconnaître l’État hébreu un prolongement de l’antisémitisme européen. Ce n’est pourtant pas l’antisémitisme qui régit la relation des Palestiniens à Israël, mais leur opposition à la division de la Palestine lors de la création de l’État et au refus de leur accorder l’égalité des droits, à commencer par le droit à un État indépendant.
Tout comme l’antisémitisme reste présent dans notre Occident et, en dépit de stratégies hypocrites, dans notre France profonde où il guette les bonnes occasions pour se manifester, il ne faut certes en aucun cas sous-estimer l’ampleur de la dérive proprement antisémite dans le monde arabo-musulman. L’antisémitisme y a effectivement sévi, y sévit encore et y sévira à l’évidence sans aucun doute. Des études telles que celles de Robert S. Wistrich sont là pour nous le rappeler, n’en déplaise à quelques bisounours et autres « islamo-gauchistes » hors sol.
Cependant, des argumentations du genre de celle de Barenboïm restent pour l’essentiel justifiées : on ne comprendra rien au conflit israélo- palestinien si on s’obstine à n’y voir – ou à ne vouloir y faire voir – de façon proprement manichéenne, qu’une expression de l’antisémitisme arabo-musulman.
Alors qu’il s’agit essentiellement de cet « océan de haine avec un désir de revanche » tel que le suscite, hélas de façon fort classique, toute entreprise de domination coloniale.
Comme le reconnaissait encore avec lucidité Moshe Dayan, que je citais aussi dans mon post précédent :
Que savons-nous de leur haine sauvage [celle des Palestiniens] envers nous ? Ils vivent depuis huit ans [75 ans désormais…] à Gaza dans des camps de réfugiés, tandis que nous nous emparons sous leurs yeux des terres et de leurs villages où ils vécurent et où vécurent leurs ancêtres. Ce n’est pas aux Arabes de Gaza qu’il faut demander le prix du sang, mais à nous-mêmes.
Il est certes rassurant et gratifiant de distinguer clairement les bons agressés que nous sommes ou que nous soutenons et les méchants agresseurs antisémites. Et de le montrer à grand renfort de manifestations.
Mais il l’est bien moins de reconnaître, encore une fois avec Moshe Dayan, que l’antagonisme fauteur de haine et de violence n’est pas avant tout celui de l’antisémitisme « classique », dirigé contre « le » juif racialisé ou essentialisé par « l’ » arabe, lui-même essentialisé, mais d’abord celui entre un peuple colonisé et ses colonisateurs, auxquels se joignent leurs complices actifs ou tacites.
Et pourtant, toute solution au conflit ne peut passer que par cette reconnaissance préalable.
Reconnaissance que permet justement d’éviter une instrumentalisation de l’antisémitisme qui occulte opportunément le fait colonial.
Or, bien nommer les choses est essentiel pour lutter contre le malheur de ce monde, devrait-on dire avec Albert Camus.
En l’occurrence faire la part entre antisémitisme (sans en nier certes la réalité prégnante) et anticolonialisme (sans en nier non plus la réalité tout aussi prégnante).
Dans le cas de ce lamentable conflit si méthodiquement et machiavéliquement entretenu, on est en droit de penser qu’un antisémitisme « classique », « racialiste », n’est en rien premier. C’est bien le colonialisme qui a fait à l’origine le lit d’un antisémitisme et d’un antisionisme en réponse, qui ont hélas de plus en plus gagné, au Proche-Orient et dans le monde entier, jusqu’à rejoindre désormais, attisées par les extrémismes, les pires expressions de l’antisémitisme et de l’antisionisme « classiques ».
Comme le reconnaît entre autres ZeevSternhell (cf. posts précédents), le simple respect de la Déclaration d’Indépendance d’Israël de 1948, et du projet profondément humaniste de pères fondateurs du sionisme tel que Martin Buber, aurait pu éviter cette funeste évolution.
Renverser l’ordre des responsabilités est se complaire dans le déni. C’est instrumentaliser l’antisémitisme, à juste titre unanimement réprouvé, dans le but de faire oublier, pire, de justifier le colonialisme qui, dans le cas du conflit israélo-palestinien, en est en grande partie la source.
Je me souviens des annonces effrayantes des attentats du FLN et d’autres organisations terroristes lorsque j’étais petit, à la fin des années 1950, ainsi que des manifestations anti-arabes que suscitaient ces horribles crimes quasiment quotidiens, dont un grand nombre de civils étaient victimes.
Serais-je allé manifester si j’avais été plus âgé ?
A posteriori, je crois que je n’aurais pu le faire qu’en écrivant sur mon écriteau deux phrases indissociables, indispensables pour briser l’opposition manichéenne des bons et des méchants :
« Non au terrorisme du FLN. Non à la politique coloniale de la France en Algérie ».
La France a fini par se rendre compte de l’ineptie et de l’injustice que constituait une Algérie « département français ».
Une solution « à deux États » a mis fin à la guerre et à la haine réciproque du français et de l’arabe, émanation inévitable de la situation coloniale.
Pour l’Honneur de la France, et celui de l’Algérie.
Lutter contre « l‘océan de haine » que dénonçait Moshe Dayan il y a … 67 ans ! exige une affirmation semblable :
« Non à l’antisémitisme. Non à la politique coloniale d’Israël ».
Pour ma part, je suis douloureusement étonné que la résolution du conflit israélo-palestinien ne mette pas systématiquement en avant une telle évidence.
Et que tant de présumées « bonnes volontés » se laissent instrumentaliser par des stratégies pernicieuses qui, pour faire triompher de misérables calculs politiques, n’ont pour but que de dissocier ces deux propositions nécessairement inséparables.
Pour l’honneur de la Palestine, et pour l’honneur d’Israël, il est capital de tenir ensemble la lutte contre tout antisémitisme et l’exigence forte d’une dénonciation de toute entreprise coloniale.
C’est une question de survie, mais aussi un combat urgent contre la « décomposition morale » (Zeev Sternhell) et la « confiscation de nos âmes » (Delphine Horvilleur).
Le grand silence de l’opinion israélienne sur les destructions de Gaza vous surprend-il ?
Ce silence, d’abord, est lié à la façon dont le conflit est mené. On ne peut pas commencer une guerre sans définir de buts clairs, avec, par conséquent, un plan de sortie. Or, nous n’en avons pas. Il n’y a pas de plan pour le « jour d’après ». De plus, dans les médias israéliens, il n’y a presque rien au sujet de l’impact des opérations à Gaza sur la population. Une forme de déshumanisation est à l’œuvre, mais elle n’est pas neuve.
Historiquement, depuis l’effondrement des accords d’Oslo [1993], nous avons déshumanisé les Gazaouis, non seulement en refusant de regarder le sort qui était le leur dans l’enclave, mais aussi par simple mépris. Le fait que nous n’accordions pas d’attention aux destructions là-bas est dans la continuité de ce que nous avons fait depuis vingt ans.
(…)
Je ne connais aucun exemple dans l’histoire militaire récente [depuis la seconde guerre mondiale] où l’on observe ce ratio de pertes entre soldats et civils. Côté israélien, les pertes se montent à environ 60 soldats, comparé à 14 000 personnes tuées dans Gaza, dont au moins 6 000 enfants. C’est un ratio de un contre cent.
On ne voit nulle part un tel rapport. C’est à ce prix qu’est économisée la vie des soldats, et cela entre en contradiction avec le besoin de légitimation vis-à-vis de l’extérieur. On n’entend pas en Israël de discours mettant en cause l’action militaire à Gaza, car dès que l’on prend en considération la morale, Israël ne peut plus se battre à Gaza, sauf à perdre plus de soldats. Si le coût humain de l’opération montait en flèche, elle deviendrait illégitime, mais cette fois aux yeux de la population.
(…)
Ajout du 27/11 :
Encore un excellent article de Jean-Pierre Filiu :
Un extrait de ce grand philosophe de la rencontre d’autrui et du dialogue, inspirateur d’Emmanuel Lévinas, qu’il serait urgent de redécouvrir en des jours où prévalent l’exclusion de l’autre et le nettoyage ethnique.
L’homme type de notre temps se tient pour incapable de croire à sa propre substance, car il ne connaît plus de base qui serait susceptible de la soutenir. Et ainsi, il se cramponne à sa foi en son Ego élargi, sa nation, qui constitue pour lui la plus haute instance à laquelle il soit possible d’avoir recours. Et comme il n’a aucune relation authentique et vitale à la vérité qui est au-dessus des nations, à la vérité qui exige des nations qu’elles la réalisent, il transforme la « personne » de sa nation en idole (…). Or comme il n’existe pour lui aucune sphère supérieure à celle de la nation, comme il n’est dans les cieux aucune cour d’appel, l’aboutissement fatal de tout cela est l’affrontement des peuples et de leurs princes les uns avec les autres, par tous les moyens dont ils disposent, sans crainte ni pudeur, et jusqu’à leur anéantissement mutuel.
(…)
Et qu’en est-il de nous autres juifs ? Nous parlons de l’esprit d’Israël et nous nous figurons que nous sommes différents de tous les autres peuples parce qu’il y a un esprit d’Israël. Mais si l’esprit d’Israël n’est rien de plus, pour nous, que la personnification synthétique de notre nation, rien de plus qu’une justification séduisante de notre égoïsme collectif (…) alors nous sommes en vérité semblables aux nations, et nous nous abreuvons avec elles à la coupe de la même duperie.
Martin Buber, Esprit d’Israël et monde d’aujourd’hui, conférence de 1947, dans Judaïsme, Verdier 1983, p. 148-149.
Si le document de 2017 exposant « Les principes généraux et la politique du Hamas » revendique bien en son article 2 l’inacceptable éradication de « l’entité sioniste usurpatrice » de la terre palestinienne
L’expulsion et le bannissement du peuple palestinien de sa terre et la création de l’entité sioniste sur celle-ci n’annulent pas le droit du peuple palestinien à l’ensemble de sa terre et n’y consacrent aucun droit pour l’entité sioniste usurpatrice (the usurping Zionist entity).
Ce sont bien des organisations israéliennes qui n’hésitent pas à qualifier de « nettoyage ethnique » la politique menée en particulier en Cisjordanie par les colons avec l’appui de Tsahal :
Depuis le début de la guerre, 545 personnes issues de 13 communautés d’éleveurs bédouins ont été contraintes au départ en Cisjordanie, selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies. Le 19 octobre, plusieurs organisations de défense des droits humains israéliennes ont adressé une lettre à des diplomates occidentaux les appelant à aider « à stopper le nettoyage ethnique de bergers et fermiers palestiniens dans la vallée du Jourdain ».
Ajoutant leurs voix à celle de la grande écrivaine libanaise Dominique Eddé , qui dénonce elle aussi, dans la politique suivie par les dirigeants d’Israël « une décennie après l’autre » une véritable « épuration ethnique ».
« Raisonnements tribaux », « long processus de décomposition » (Dominique Eddé), « Décomposition morale », « colonisation », « apartheid » (Zeev Sternhell), « épuration ethnique », nous sommes bien loin de cet « esprit d’Israël » dont Martin Buber rêvait pour honorer son peuple :
Notre souhait national de reprendre la vie du peuple d’Israël dans son territoire ancestral n’est toutefois pas dirigé contre un autre peuple. Au moment où nous réintégrons l’histoire mondiale, et où nous redevenons les porte-drapeaux de notre propre destin, le peuple juif, qui fut lui-même une minorité persécutée dans tous les pays du monde pendant deux mille ans, rejette avec horreur les méthodes de domination nationaliste dont il a lui-même si longtemps pâti. Nous n’aspirons pas à regagner la terre d’Israël avec laquelle nous avons d’indissolubles liens, historiques et spirituels à la fois, avec l’intention d’éliminer ou dominer un autre peuple (Martin Buber au XIIe Congrès sioniste, Karlsbad 1921).
En réponse aux événements et polémiques actuelles, le droit international humanitaire – l’ensemble de normes adoptées en réponse aux atrocités des conflits du XXe siècle et qui établit une architecture de règles visant à limiter les conséquences dramatiques des guerres – énonce un principe primordial : quelles que soient les circonstances et la nature des actes qui déclenchent des hostilités, une fois celles-ci déclenchées, toutes les parties sont tenues aux mêmes devoirs et obligations. (…)
Cette controverse s’avère peut-être même contre-productive en ce qu’elle remet au cœur du débat précisément ce que le droit international humanitaire vise à éviter : le jugement éthique quant au déclenchement des hostilités, qui invite à prendre parti.
Du reste, quand bien même le Hamas s’est lui-même montré peu intéressé à respecter le droit international humanitaire, cela ne permet pas à Israël de le négliger à son tour. Comme le soulignait la première ministre Élisabeth Borne : le groupe armé et l’État d’Israël ne peuvent pas être mis dos à dos. Cela signifie également qu’Israël, son gouvernement élu et ses forces armées ne peuvent répondre avec la même brutalité que le Hamas le 7 octobre – d’autant plus en raison de leur puissance de frappe nettement supérieure et, de fait, plus meurtrière.
Or ce principe essentiel semble s’être trouvé pour l’heure relégué au second plan. Assurant avoir coupé en eau, gaz, électricité, et livraisons de denrées alimentaires dans l’enclave Palestinienne de 2,3 millions d’habitants, ordonnant à près d’un million de civils de quitter leurs habitations, même en l’absence de tout refuge, certaines déclarations israéliennes ont également promis de traiter l’ennemi comme « des animaux ». En droit, ces actions, si elles se confirment, constitueraient des violations du droit international humanitaire, et potentiellement, elles aussi, des crimes de guerre.
S’il est donc légitime pour les alliés d’Israël d’exprimer leur émotion et leur soutien face aux attaques du Hamas ayant visé des civils, il est primordial de ne pas donner l’impression que l’horreur des attaques justifierait d’ignorer les règles de droit humanitaire applicables. Le soutien à Israël ne peut donc pas être aussi « inconditionnel » qu’on l’entend parfois.
Ajout du 04/11 :
Cette réflexion du grand chef d’orchestre israélien Daniel Barenboïm :
La déclaration d’indépendance du 14 mai 1948 affirme elle aussi que l’État d’Israël se consacrera au développement du pays au bénéfice de tous ses habitants ; sera fondé sur les principes de liberté, de justice et de paix enseignés par les prophètes d’Israël ; assurera une égalité de droits sociaux et politiques à tous ses citoyens sans distinction de religion, de race, ou de sexe ; garantira la liberté de conscience, de culte, d’éducation et de culture. La réalité, comme nous le savons tous, a pris une tout autre tournure.
Même aujourd’hui, de nombreux Israéliens voient dans le refus des Palestiniens de reconnaître l’État hébreu un prolongement de l’antisémitisme européen. Ce n’est pourtant pas l’antisémitisme qui régit la relation des Palestiniens à Israël, mais leur opposition à la division de la Palestine lors de la création de l’État et au refus de leur accorder l’égalité des droits, à commencer par le droit à un État indépendant. La Palestine n’était tout simplement pas un pays vide, comme la légende nationaliste israélienne le prétend. Elle correspondait bel et bien à la description qu’en firent deux rabbins qui avaient visité le territoire pour étudier la possibilité d’y établir un État juif: «C’est une fiancée superbe, mais elle est déjà mariée.» Cela reste aujourd’hui un tabou dans la société israélienne que de le reconnaître expressément: l’État a été fondé au détriment d’un autre peuple.
Il est donc plutôt malvenu, et quelque peu obscène, d’arborer une étoile jaune en vue de criminaliser les propos d’un haut responsable de l’ONU, qui ne fait jamais que redire, avec d’ailleurs moins de force et de précision, ce que soutiennent entre autres Buber et Barenboïm.
Un minimum de connaissance et de respect de « l’esprit d’Israël » serait plutôt de mise dans la situation tragique que nous connaissons.
Ajout du 05/11 :
Tirée de l’excellent article de Jean-Pierre Filiu, cette étonnante réaction de Moshe Dayan aux funérailles de Roï Rothberg, assassiné en 1956 par des Palestiniens infiltrés de Gaza :
« Aujourd’hui ne maudissons pas ses assassins. Que savons-nous de leur haine sauvage envers nous ? Ils vivent depuis huit ans à Gaza dans des camps de réfugiés, tandis que nous nous emparons sous leurs yeux des terres et de leurs villages où ils vécurent et où vécurent leurs ancêtres. Ce n’est pas aux Arabes de Gaza qu’il faut demander le prix du sang, mais à nous-mêmes. » Le chef d’état-major adjurait alors ses compatriotes de ne jamais oublier que, « au-delà du sillon qui marque la frontière, s’étend un océan de haine avec un désir de revanche ».
« Il n’y a qu’une réponse au terrorisme, c’est la justice. La justice passe par l’ouverture d’une solution politique aux Palestiniens ».
La totalité de l’Histoire le montre, depuis l’Irlande, l’Algérie, l’Euskadi, la Catalogne, dans l’attente de la Corse, du Kurdistan, de la Kanaki, etc. Combien de milliers de vie vont encore coûter le déni et l’aveuglement stupides ?
Amour et vérité se rencontrent, justice et paix s’embrassent (Psaume 85-84).
Car il faut tout de même se résoudre à appeler un chat un chat.
D’où qu’ils viennent, les crimes terroristes indiscriminés doivent effectivement être qualifiés de crimes contre l’humanité. Cela ne devrait pas souffrir de discussion.
Mais le fait que des citoyens d’une nation soient victimes de tels crimes ne peut constituer pour autant une assurance de son bon droit.
Comme l’affirme à juste raison Elie Barnavie, « l’attaque du Hamas résulte de la conjonction d’une organisation islamiste fanatique et d’une politique israélienne imbécile ».
Le fait que des innocents turcs puissent être victimes d’attentats ignobles et inadmissibles de la part de terroristes kurdes ne cautionne aucunement la légitimité de la politique kurde du gouvernement d’Ankara, ni ne disqualifie la justesse de la cause kurde.
Pas plus que l’assassinat de chinois par des terroristes ouïgours ne justifie l’apartheid imposé par l’administration chinoise ni n’invalide la revendication des ouïgours.
Or, comme le rappelle Sternhell, la déclaration d’indépendance d’Israël est désormais « une pièce de musée qui rappellera aux générations futures ce que notre pays aurait pu être si notre société ne s’était moralement décomposée en un demi-siècle d’occupation, de colonisation et d’apartheid dans les territoires conquis en 1967, et désormais occupés par quelque 300 000 colons » (article cité en lien).
« Décomposition morale », « colonisation », « apartheid », au-delà de dénis regrettablement entretenus, ce sont bien de tels termes qu’il importe d’utiliser pour qualifier ce qui caractérise aujourd’hui la réalité mise en place par les politiques des dirigeants successifs d’Israël.
Tant il convient donc d’appeler un chat un chat.
Il est donc certes impératif d’appeler « crime contre l’humanité » les exactions inadmissibles du Hamas.
Mais il est tout aussi impératif, pour ne pas parler des victimes innocentes des nombreuses opérations de répression menées par Tsahal, d’appeler « colonisation » et « apartheid » les politiques suivies depuis des décennies par les responsables d’Israël, politiques qui, sauf rarissimes exceptions, ont fait l’objet d’une adhésion passive, voire d’une complicité tacite de la part de ce qui aurait dû être une opposition citoyenne résolue contre la « décomposition morale ».
Il y a certes un terrorisme révoltant d’un côté. Cela est indéniable.
Mais il conviendrait d’éviter de laisser croire, comme le font en ce moment tant de réactions et de médias, que c’est le bon droit qui serait de l’autre, et qu’il pourrait donc tout se permettre.
Un tel manichéisme hélas trop largement partagé ne fait qu’entretenir cette « décomposition morale » à l’œuvre depuis au moins 1967.
Tout cela sous les yeux d’une « pseudo-communauté internationale » selon le mot d’Hubert Védrine, communauté qui, après avoir engagé en 1947 juifs et palestiniens dans une utopie à la limite de ce qui est humainement concevable et qui aurait nécessité un soutien sans faille, s’est désengagée de ses responsabilités, par lâcheté ou par intérêt.
La liste innombrable des résolutions du Conseil de Sécurité de l’Onu non respectées par Israël, jusqu’à la passivité internationale devant l’agonie des accords d’Oslo, « processus de paix qui a été saboté systématiquement par des extrémistes des deux côtés » (H. Védrine, article en lien), ne fait qu’attester du caractère hélas totalement prévisible des événements actuels, et de ceux qui, hélas, vont leur succéder.
En paraphrasant la conclusion de mon post cité plus haut, il faut reconnaître que les crimes commis ces derniers jours sont intolérables, mais que les dirigeants d’Israël semblent avoir tout mis en œuvre pour que leur nation creuse elle-même sa propre tombe, « confisque elle-même son âme ».
Car tôt ou tard, la nouvelle Naqba qu’ils semblent vouloir imposer au peuple palestinien risque fort de se retourner contre le peuple d’Israël, après bien des souffrances de part et d’autre.
Comme beaucoup de gens, je suis effondrée et suis devenue totalement pessimiste, moi qui me suis toujours perçue comme quelqu’un d’optimiste, confiant en la paix possible. Ces grands idéaux, aujourd’hui, sonnent un peu creux à mes oreilles. J’ai le sentiment que le sol s’est dérobé sous mes pieds, que quelque chose s’est effondré.
Je pourrais m’exprimer en tant que juive ou que personne attachée à Israël, bien sûr. Mais en réalité, c’est en tant qu’être humain qu’il me faut simplement parler. Nous sommes projetés dans des images d’une telle inhumanité que la question qui m’habite, c’est de savoir comment préserver notre humanité, s’assurer les uns les autres que, dans les temps à venir, nous parviendrons à ne pas déshumaniser l’autre à un point qui confisquerait notre âme (Delphine Horvilleur).
*
Ajout du 19/10.
Cet excellent article, en accès libre, que je découvre tardivement.
Tout y est dit.
Malheureusement, si cette violence barbare est sans excuse mais elle n’est pas sans cause. J’ai vu et vécu un peu de l’injustice et de l’humiliation qui sont le quotidien des Palestiniens à Gaza et ailleurs dans des territoires que l’on ne peut décemment plus appeler Palestine, tant la colonisation d’état ou « sauvage » l’a méthodiquement morcelée au point de rendre désormais impossible une unité territoriale souveraine aussi modeste soit-elle. L’injustice historique et quotidienne, l’usage d’un rapport de force disproportionné, l’humiliation permanente, font le lit d’une violence qui n’a rien d’aveugle. Mais cela nous peinons à le voir.
Qui se souciait encore, avant ce coup de tonnerre, de l’abandon de tout processus de paix ruinant définitivement l’espérance d’un état palestinien viable plutôt qu’un régime de colonisation que l’on croyait appartenir à une époque révolue ? On n’entendait plus parler de rien, le couvercle semblait hermétique et tout allait bien pour nous.
Et aujourd’hui, nous indignons-nous avec la même indignation des paroles du ministre de la défense, israélien, quand il dit « nous sommes confrontés à des animaux et nous devons les traiter comme des animaux » pour annoncer la privation de toute une population d’eau, de nourriture, de gaz et d’électricité, justifiant ainsi aux yeux du monde et en toute bonne conscience un crime de guerre ? Animaux, le terme n’est inédit pour qualifier les Palestiniens. C’est ainsi qu’eux-mêmes se sentent traités lors du franchissement des innombrables checkpoints. Mais, à la différence des animaux, ils en ressentent l’humiliation.
Et celui-là, qui fait le point sur un désengagement coupable, en grande partie à l’origine des violences actuelles:
La passivité, une forme de complicité, des Grands a ouvert un boulevard au chef de la droite israélienne, Benyamin Nétanyahou, au pouvoir depuis près de quinze ans. Les uns et les autres, de Washington à Bruxelles, tous ont fermé les yeux devant la colonisation du territoire occupé de Cisjordanie – et tant pis pour les résolutions de l’ONU.
L’Autorité palestinienne de Mahmoud Abbas s’en est trouvée humiliée et rabaissée quand, dans sa concurrence avec le Hamas, il eût fallu la renforcer jour après jour. Mais les grandes puissances ont tacitement accepté ce que leur demandait le chef du gouvernement israélien : laissez-nous seuls face à face avec les Palestiniens, et nous nous arrangerons.
je ne suis donc aucunement surpris, hélas, par les dangereuses inepties proférées par le premier des deux à propos de l’islam et des musulmans avec la complicité active du second dans sa revue « Front populaire ».
Et j’étais bien sûr totalement en accord avec l’initiative du recteur de la Grande Mosquée de Paris, Chems-eddine Hafiz de porter plainte pour« provocation à la haine des musulmans ».
Car, comme l’affirme le spécialiste de droit pénal Didier Rebut,
« Incontestablement, la probabilité était très élevée que soient condamnés de tels propos pour provocation à la haine (« Le souhait de la population française de souche, comme on dit, ce n’est pas que les musulmans s’assimilent, mais qu’ils cessent de les voler et de les agresser. Ou bien, autre solution, qu’ils s’en aillent », avait affirmé l’écrivain) ».
J’ai donc eu du mal à comprendre pourquoi M. Chems-eddine Hafiz, voleur et agresseur bien connu d’après M. Houellebecq, était revenu sur sa décision et avait émis l’intention de retirer sa plainte suite à la « médiation » effectuée par le Grand Rabbin Korsia, aux « excuses » de l’écrivain et autres édulcorations de Michel Onfray en appelant bien évidemment à la liberté d’expression.
Lorsqu’un délit ou un crime est qualifié, une « médiation » et des « excuses » ne doivent pas suffire à l’effacer sans risques pour la consistance et la cohérence même du Droit.
Or, dans le droit français, la discrimination et la provocation à la haine qui, selon Me Rebut caractérisent de façon évidente les propos de M. Houellebecq constituent à proprement parler des délits, au même titre par exemple que le harcèlement moral ou sexuel, les attouchements sexuels ou l’homicide involontaire.
Peut-on imaginer qu’une victime d’attouchements sexuels ou la famille d’une personne décédée des suites d’un homicide involontaire se contentent des « excuses » du coupable ou du responsable de délits d’une telle gravité ?
« Bien sûr, j’ai commis des attouchements sexuels sur votre petite fille, mais il faut m’excuser, n’est-ce pas ? Pas la peine d’aller devant la justice ».
Certes, des « excuses » peuvent éventuellement intervenir, mais le droit doit au préalable passer pour qualifier les faits et nommer délit ou crime ce qui relève effectivement de ces noms.
Faut-il rappeler à M. Korsia les réflexions entre autres d’un Simon Wiesenthal soulignant combien excuses et pardon ne peuvent en aucun cas se substituer à la justice ?
C’est pourquoi, en dépit de la bonne volonté quelque peu naïve du Grand Rabbin de France, l’attitude du président de l’Union des mosquées de France (UMF), Mohammed Moussaoui, ancien président du CFCM (Conseil français du culte musulman) et autre voleur et agresseur bien connu selon les critères houellebecqiens, qui a annoncé vendredi 6 janvier sa décision de poursuivre une action en justice se révèle autrement légitime et cohérente : « la position (de l’écrivain) qui se veut un geste d’apaisement n’est malheureusement pas de nature à dissiper les inquiétudes des musulmans de France, profondément choqués par la violence des mots proférés à leur encontre ».
On le sait, cette décision du président de l’UMF est elle-même suivie par le Conseil français du culte musulman dans son intention de déposer plainte : « « Il est temps que chacun prenne ses responsabilités pour que ceux qui cherchent à diviser les Français, à alimenter les haines et à souffler sur les braises soient jugés et condamnés ».
Car si ce qui relève du délit ou du crime n’est ni nommé ni condamné, la porte est ouverte à une impunité qui est la négation même d’un État de Droit.
Pour ma part, cela fait bien longtemps que je m’oppose à ce type d’impunité, et je suis heureux de constater qu’en dépit de bien des résistances, l’habitus d’une islamophobie tellement banalisée et attestée en dépit de protestations alambiquées paraît connaître une certaine régression.
Raison de plus pour ne pas entraver ce mouvement salutaire par des initiatives discutables, fussent-elles parées des ornements d’une « bonne volonté » bien ambiguë.
Car sans doute le prestige de notre « précieux dégoûté » national, tellement représentatif d’un « génie français » qui s’exporte et se traduit dans le monde entier n’est-il pas indifférent à ce traitement privilégié que d’aucuns voudraient lui réserver, au même titre qu’à d’autres vaches sacrées, en particulier Charlie Hebdo.
D’ineptes propos de comptoirs aussi grossiers et vulgaires seraient sans doute plus aisés à sanctionner s’ils étaient effectivement tenus devant des comptoirs par des personnages grossiers et vulgaires.
Mais lorsqu’il s’agit du phare de la littérature française qui s’entretient avec le phare de la philosophie française, on a l’impression d’assister à l’une de ces collusions tacites des vaches sacrées qui s’observe régulièrement dans le champ de la pensée française, en particulier celui où broutent les ruminants les plus médiatiques (cf. encore sur ce point le cas de Charlie Hebdo évoqué ci-dessus).
Quoi qu’on puisse penser de la valeur réelle de leurs élucubrations ou de leurs talents littéraires, rappelons qu’il reste bien rare de voir dénoncer comme elle le mériterait l’outrecuidance d’un Jean Paul Sartre capable de soutenir en 1954 que « la liberté d’expression est totale en URSS » ou celle d’une Simone de Beauvoir refusant de serrer la main de l’immense Arthur Koestler et le traitant de « véritable ordure » et « d’imbécile si sûr de lui », sous les applaudissements nourris des fervents défenseurs des procès de Moscou. Sans parler des admirateurs inconditionnels d’un Louis Ferdinand Céline qui se contorsionnent pour continuer à en cacher sous le tapis l’immonde antisémitisme.
Autant de vaches sacrées dûment estampillées « viande française », encore bien présentes sur nos étals et dont trop d’intellectuels et d’enseignants n’osent ou ne veulent toujours pas contester en quoi que ce soit la valeur. Si tant est qu’elles ne fassent pas l’objet d’une adulation bien suspecte, à l’exemple de M. Badiou et de quelques autres.
Car le culte de la vache sacrée est particulièrement enraciné en France.
Il faut donc espérer que M. Houellebecq et ses complices recevront de la part du droit le traitement qu’ils méritent, afin que leur statut de vaches sacrées cesse de tromper l’opinion en lui faisant croire que tout ce qui provient d’eux, y compris le plus abject, bénéficierait du label « qualité ».
Sans doute trouve-t-on effectivement chez eux quelques morceaux de choix, mais d’autres sont bien loin d’être exempts des germes de cette vache folle dont nous constatons hélas tous les jours la dangerosité et la contagiosité.
Le discernement le plus rigoureux est plus que jamais de mise dans notre monde complexe et inquiétant.
Souhaitons donc que cette nouvelle affaire Houellebecq nous aide à effectuer ce travail difficile, afin que nous ne donnions pas raison à mon maître Simon Leys, pourfendeur de quelques vaches sacrées de son temps, que je me permets d’évoquer une fois de plus :
« Que les idiots disent des idioties, c’est comme les pommiers produisent des pommes, c’est dans la nature, c’est normal. Le problème c’est qu’il y ait des lecteurs pour les prendre au sérieux. Et là évidemment se trouve le problème qui mériterait d’être analysé ».
C’est un tel discernement que je nous souhaite pour cette nouvelle année.
et quelques rappels qui montrent que notre précieux dégôuté n’en est pas à son coup d’essai, même si les prévisions de notre visionnaire se sont révélées plutôt à côté de la plaque :
Je transfère sur ce nouveau post une discussion commencée dans les « commentaires » aux posts précédents, mais qui ne concernait pas les sujets qui y étaient traités.
Il me semble intéressant de lui donner une place spécifique.
Elle fait suite à des réflexions et débats avec Claustaire développés suite à l’assassinat de Samuel Paty le 16 octobre 2020.
Précision à l’attention de ceux qui souhaiteraient m’assassiner : la reproduction des dessins ci-dessous n’a aucunement pour but d’accuser ou d’humilier l’islam, mais tout au contraire de défendre l’islam authentique en levant des équivoques et des malentendus qui ne peuvent que nuire à sa compréhension véritable.
Prière donc de lire ces discussions dans leur intégralité. Merci.
desideriusminimus
*
Claustaire, le 17/10/2022.
Bonjour, Le lien que je vous propose n’est pas en rapport (direct) avec le sujet de votre post, mais j’ai repensé à vous, en revoyant certains articles et travaux sur ce qui, il y a deux ans, a entraîné la décapitation d’un enseignant par un islamiste, persuadé d’agir au nom du Bien, avec l’assentiment de toute « sa » communauté « offensée ».
Quand vous disposerez d’une demi-heure d’attention à accorder à cet entretien, vous verrez bien ce que vous en pensez, et de la manière dont il peut éclairer les « erreurs » imputées à cet enseignant.
Le lien que je vous propose n’est pas en rapport direct avec votre post, mais j’ai pensé à vous en revoyant certains articles et travaux consacrés à la décapitation d’un enseignant par un islamiste convaincu d’agir au nom du Bien et avec l’assentiment de sa communauté « offensée ».
Cet entretien date d’il y a un an, mais je vous laisse juger de la pertinence de son actualité. Avec mes respects. C.S.
*
Réponse de desideriusminimus 20/10/2022.
Bonjour Claustaire.
Content de vous revoir sur ce blog. Toutes mes excuses pour le retard à vous répondre, dû à divers empêchements.
Mais je constate que votre intervention a encore une fois apparemment pour but de me donner quelques leçons et me reprocher une position qui n’est pas la mienne en dépit de multiples mises au point de ma part.
Alors je vais vous faire un petit dessin (ou plusieurs) pour m’expliquer.
*
Sans commentaire.
Dessin de Gregorius Nekschot, dessinateur néerlandais accusé de discrimination à l’égard des musulmans (on peut comprendre un peu pourquoi…) qui eut pourtant droit à une flatteuse double page dans Charlie. Légende : « L’imam de Noël vous souhaite de bonnes fêtes et une bonne année 2005 (1426 de l’Hégire) ».
Sans commentaire.
Dessin de Gregorius Nekschot. Légende : « Une vérité qui dérange. Aïcha… Petite coquine ! » (Aïcha était la jeune épouse de Mahomet). À noter que cette caricature a fait l’objet aux Pays Bas d’un signalement pour discrimination.
Normalement, cette caricature devrait tomber sous le coup de la loi, puisque la personne incriminée est nommée. Il ne s’agit donc en rien de quelque « blasphème » qui n’est pas condamné en France.
Imaginons quelles auraient été les suites judiciaires si une caricature de la même veine avait concerné par exemple l’homosexualité d’un Pierre Bergé, etc. et non l’inoffensif Mgr Vingt-Trois, qui a choisi de ne pas porter plainte.
Dessin de Gregorius Nekschot. Légende: « Mohammed et Anne Frank ont un message pour le monde: Faites l’amour et pas la guerre«
Etc. etc. etc.
*
Je connais par ailleurs la vidéo que vous me proposez.
Même s’ils mériteraient d’être plus amplement discutés, je ne trouve rien à redire sur les thèmes qu’elle développe.
À part que la question essentielle, comme d’habitude, n’est pas posée.
J’ai toujours condamné sur ce blog l’islamisme radical et bien sûr ses crimes abjects, dont celui de Samuel Paty.
Mais j’estime qu’il est capital de sortir d’une supercherie qui grève une bonne partie de la réflexion sur la liberté d’expression.
Si effectivement, et Stultitia depuis sa naissance en a largement profité, « on doit tolérer l’inconvenance grossière et provocatrice, l’irrévérence sarcastique sur le bon goût desquelles l’appréciation de chacun reste libre, qui ne peuvent être perçues sans tenir compte de leur vocation ouvertement satirique et humoristique, qui permet des exagérations, des déformations et des présentations ironiques » nous dit un arrêt rendu en 1991 par la cour d’appel de Paris, l’humour et la caricature ne peuvent servir de prétexte à poursuivre ce que le droit nomme des « buts illégitimes ».
Ainsi, en 2007, la cour condamne les propos de Dieudonné – « Les juifs, c’est une secte, une escroquerie. C’est une des plus graves parce que c’est la première » – parce qu’ils ne relèvent pas « de la libre critique du fait religieux, participant d’un débat d’intérêt général, mais constituent une injure visant un groupe de personnes en raison de son origine, dont la répression est une restriction nécessaire à la liberté d’expression dans une société démocratique ».
Je vous laisse libre d’estimer que les dessins ci-dessus exposés relèvent « de la libre critique du fait religieux, participant d’un débat d’intérêt général », auquel cas, en effet, notre échange risque de tourner court une fois de plus.
Pour ma part, ayant longtemps travaillé sur la question de l’antisémitisme, je n’ai pas rencontré, à l’examen des délires des Drumont, Céline et autres personnages du même acabit ainsi qu’à celui des caricatures et affiches antisémites de la première moitié du XXème siècle en Allemagne et en France, des propos et des images d’une telle ignominie.
Ce genre de caricatures aurait pu pourtant se prévaloir « de leur vocation ouvertement satirique et humoristique », celle-là même qui semble protéger en France les productions exhibées ci-dessus, puisqu’il suffit de s’autoproclamer « journal satirique et humoristique » pour propager des représentations dont l’Histoire a largement démontré la dangerosité.
(Je vous rappelle toutefois que Nekschot si complaisamment accueilli par Charlie a fait l’objet d’une condamnation de la part du Parquet d’Amsterdam, qui a retiré de son site huit caricatures qui « dépassent les limites de la liberté d’expression. Elles sont répréhensibles (…) discriminatoires et (…) incitaient à la haine ou à la violence »).
Chez nous, par suite d’un effet que j’ai plusieurs fois documenté, auquel se surajoute la sanctuarisation dénoncée plus loin, de telles inepties flattant dangereusement le pire populisme dans sa version raciste, et dont l’apport dans un « débat d’intérêt général » concernant l’islamisme est d’une affligeante nullité, n’ont pas été sanctionnées.
Alors qu’un Zemmour lui-même, pourtant plusieurs fois condamné à juste raison pour discrimination et provocation à la haine ne s’est jamais abaissé à de telles extrémités.
Car voilà bien le fond du problème : si la liberté d’expression, à juste raison, « doit tolérer l’inconvenance grossière et provocatrice », la supercherie consiste à vouloir faire croire que la dite liberté d’expression s’y limiterait.
Or, du fait de l’attentat odieux dont a été victime Charlie Hebdo, celui-ci est devenu en France, au grand étonnement de l’étranger, le parangon, le symbole même de la liberté d’expression, la vache sacrée inattaquable, dont les moindres productions, projetées sur grand écran sur nos places publiques, ne peuvent être remises en cause sous peine d’une infâmante accusation de blasphème.
Voilà pourquoi, outre une classique complaisance française à l’islamophobie qui n’est plus à démontrer et qui est pour beaucoup dans la montée tout-à-fait prévisible de l’extrême droite, des productions parfaitement injurieuses ne sont pas sanctionnées, alors même que la loi énonce que leur « répression est une restriction nécessaire à la liberté d’expression dans une société démocratique » (Ass. plén. 16 février 2007, pourvoi n° 06-81.785, Bull. Crim. 2007, n° 1, cassation).
Amusant : lors de la parution dans Le Monde de l’article de Charlie Hebdo intitulé « Rien n’est sacré », en soutien à Salman Rushdie, j’avais écrit ce petit commentaire :
«Rien n’est sacré». Mais Charlie lui-même ne serait-il pas devenu abusivement une « vache sacrée » ? Fort légitimement, nos lois recréent un espace qui pourrait être considéré comme un sacré laïque. Sanctionner le délit d’antisémitisme, l’injure ou la diffamation raciste, homophobe, islamophobe, etc. fait partie de l’établissement de ces limites sans lesquelles une société ne peut subsister sans violence. Dès lors, que penser, entre autres exemples, de l’apologie faite par Charlie du caricaturiste G. Nekschot qui représente entre autres prouesses des imams en train d’enc… des chèvres ou des petites filles? Diffamation qui devrait fort heureusement tomber sous le coup de la loi. D’autres ont été sanctionnés pour moins que cela. La condamnation des agressions islamistes est unanime. Mais avant de donner des leçons il faudrait donc balayer devant sa porte et ne pas penser qu’un statut de « vache sacrée » établi par les circonstances que l’on sait constitue un laisser passer qui justifie l’injustifiable.
Bien entendu, comme prévu, ce petit texte considéré comme blasphématoire vis-à-vis de cette Institution Sacrée que constitue Charlie Hebdo, n’a pas eu l’heur d’être publié.
J’ai écrit jadis que Samuel Paty « a été doublement victime : de son ignoble assassin, bien sûr, et aussi d’une équivoque qu’il n’a pas été en mesure de surmonter ».
Cette équivoque, qui consiste à assimiler la liberté d’expression aux tolérances qu’elle autorise et qui se révèlent dans certains cas, comme dans celui de Charlie, dangereusement ambigües, constitue une source hélas complaisamment entretenue, délibérément mais aussi souvent de bonne foi, de malentendus qui ont causé et causeront sans doute encore des victimes.
Elle est pain béni pour des assassins extrémistes qui n’attendent que ses manifestations pour hurler à l’offense, se présenter en victimes d’une « laïcité » injurieuse, et pour mobiliser les tièdes et les hésitants, et tant de jeunes vulnérables du fait de leur marginalisation par la société.
Il y a fort à parier que nombreux sont ceux qui en attendent la prochaine expression pour profiter de l’aubaine.
Pourtant, en France ou ailleurs, manquerait-on donc d’exemples de liberté d’expression et de vraie laïcité pour sacraliser abusivement ce qui n’en est souvent qu’une … caricature ?
Mais sans doute cet appel au simple bon sens relève-t-il de l’infâme islamo-gauchisme.
Je ne me fais pas spécialement d’illusions…
Cordialement.
*
Réponse de Claustaire. 21/10/2022.
Bonjour,
Je vous ai effectivement mis un lien destiné à vous “donner une leçon” (ou, plus simplement, vous proposer à réfléchir, ce en quoi, enseignants, nous sommes censément experts).
La position que je vous reproche, depuis deux ans, est simplement celle de qui s’autorise à faire le procès d’un mort. En l’occurrence, un collègue assassiné pour avoir, dans le cadre de sa mission, proposé une caricature choquante afin de la mettre en question.
J’ai, plus d’une fois, rappelé que la caricature présentée à ses élèves par Samuel PATY (caricature sortie d’un corpus pédagogique proposé par l’E.N. pour l’enseignement en question) l’avait été dans le cadre d’un cours sur le dilemme posé par la notion de “liberté d’expression” : jusqu’où peut-on choquer (ou non) par une caricature ou une prise de position, quelles en sont les limites (fixées par la loi locale des citoyens concernés, la ‘décence commune’ ou n’importe quelle communauté de par le vaste monde, informée de l’existence d’une telle publication éventuellement faite aux antipodes), et quelles réponses possiblement meurtrières on pouvait trouver légitime (ou non) d’opposer à de telles publications.
Caricature, donc, mise au sens propre “à la question” au sein d’un cursus d’études, et non publiée dans le cadre d’une propagande raciste (comme notre société a pu en voir, hélas, proliférer ces dernières décennies).
Je vous ai mis un lien vers un entretien où Di Nota tentait d’expliquer qu’à partir du moment où on acceptait, au cours des leçons que l’on était amené à faire dans le cadre des programmes, de tenir compte du risque de “choquer”, “froisser” des élèves (ou leurs parents ou leur communauté idéologique ou religieuse) pour leurs croyances, convictions ou traditions, on n’en finirait plus de risquer de mal faire, de choquer, de froisser, de déplaire ou de devoir se censurer. Et que là où aujourd’hui telles caricatures devaient être mises à l’index, demain tels auteurs ou thèses scientifiques classiques le seraient.
Puisque vous avez pris le risque ’fatwal’ de publier des caricatures de M* pour prouver qu’une caricature peut être raciste, odieuse ou condamnable (et condamnée, en vertu de nos propres lois), ce qui n’est plus à prouver à personne, je vais prendre le risque de publier in extenso une page d’un journal sans en avoir demandé l’autorisation : il s’agit du discours que la soeur de S. PATY a proposé à la Sorbonne lors de la commémoration du deuxième anniversaire de la mort de son frère :
______________
“Je remercie bien évidemment M. Pap Ndiaye, ministre de l’Éducation nationale, de nous faire l’honneur de sa présence. Je remercie les élèves et les professeurs qui ont participé au 1er concours du prix Samuel-Paty, dont le thème était : « Sommes-nous toujours libres de nous exprimer ? ». Je remercie tous les membres du prix et je remercie l’Association des professeurs d’histoire et de géographie (APHG) pour être à l’origine de ce prix et de l’avoir soutenu depuis plus d’un an. Je remercie l’association Dessinez Créez Liberté de nous avoir offert des dessins. Et je voudrais également remercier l’artiste Kaotik 747, en duo avec Gino, et toute son équipe, pour mettre en ligne demain, le 16 octobre 2022, une chanson qui rend hommage à mon frère et à tous les enseignants. Parce qu’il y a des causes et des valeurs qui sont non partisanes et qui se doivent d’être universalistes pour dire « c’est la dernière fois ». En marge de la cérémonie organisée avec les classes lauréates, je remercie l’APHG de me permettre aujourd’hui d’expliquer pourquoi ce prix à un nom… Samuel-Paty.
Après avoir vu le « devoir de faire front » avec le peuple dans la rue, après avoir vu le « devoir de mémoire » avec ces innombrables lieux, plaques et salles qui portent désormais son nom. Et aujourd’hui, la concrétisation du prix Samuel-Paty, portée par une poignée de professeurs qui poursuivent l’œuvre de mon frère : enseigner, c’est expliquer, et non se taire. En attendant le « devoir de vérité », je viens ici reprendre son cours pour assurer un dernier devoir, celui de lui rendre son honneur.
Pour cela, il me semble nécessaire de reprendre les objectifs du programme d’enseignement moral et civique de quatrième. Ces valeurs sont notamment la dignité, la liberté, l’égalité, la solidarité ou encore la laïcité. La méthode des dilemmes moraux a pour objectif de faire croître l’autonomie morale et de développer les capacités de raisonnement des élèves pour forger des esprits critiques. Un esprit critique n’accepte aucune assertion sans s’interroger sur sa valeur.
Elle vise aussi le respect du pluralisme des opinions, dans le cadre d’une société démocratique, tout en rappelant que la loi civile en est la garante. Je dédie ce discours à toutes les personnes mortes, blessées, torturées ou incarcérées dans le monde, pour avoir osé s’exprimer, et je le fais pour faire comprendre qu’on ne met pas un « oui, mais » après le mot « décapitation », en France, on met un point.
« Étude de situation : la liberté de la presse » et « Situation de dilemme : être ou ne pas être Charlie » sont les deux cours que mon frère a présentés à ses classes de quatrième à la suite de l’attentat contre Charlie Hebdo. Son premier cours, intitulé « Étude de situation : la liberté de la presse », est là pour rappeler que toutes les libertés sont des conquêtes humaines et qu’il n’en a pas toujours été ainsi, précisant que les journaux et les livres étaient soumis à la censure.
La libre communication des pensées et des opinions est définie comme un des droits les plus précieux de l’homme (art. 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen). Samuel précise également que cette liberté reste limitée par la loi de 1881, qui impose de ne pas publier de fausses nouvelles, qui pourraient troubler la paix publique. Celle-ci interdit également la diffamation des personnes.
L’attentat contre Charlie Hebdo, le 7 janvier 2015, est mis en exergue pour expliquer que la liberté de la presse peut être menacée. La vague de manifestations en soutien aux journalistes, cette solidarité inconditionnelle au lendemain de cet attentat n’avait pour but que de montrer qu’aucune intimidation ne nous ferait abandonner la liberté d’expression. Rien n’est acquis définitivement, et il ne faut pas oublier que si une de nos libertés est menacée, il faut en assurer la défense pour la préserver.
Il expliquera également que dans les pays où la liberté d’expression n’existe pas, des personnes sont condamnées à la prison ou à mort à cause de leurs idées, par exemple les journalistes de Reporters sans frontières sont là pour dénoncer ce qui est tu. Mon frère finira ce cours en annonçant que lors de la prochaine heure, il reviendra sur l’attentat contre Charlie Hebdo en montrant les caricatures qui ont fait polémique.
Son deuxième cours, intitulé « Situation de dilemme : être ou ne pas être Charlie » : trois caricatures représentant le prophète Mahomet sont montrées quelques secondes, ces caricatures étant issues du réseau Canopé de l’Éducation nationale. Dans ce cadre-là, il interroge sa classe ainsi : faut-il ne pas publier ces caricatures pour éviter la violence ou faut-il publier ces caricatures pour faire vivre la liberté ? Une liberté peut entrer en conflit avec d’autres droits ou le respect dû aux autres personnes.
En résumé, Samuel n’a pas fait l’éloge de la caricature, mais il a défendu la liberté d’en dessiner une. Les caricatures peuvent choquer, mais ne sont pas faites pour tuer. Il n’y a aucun cas recensé de décès pour avoir eu sous les yeux une caricature. Les caricatures sont là pour montrer qu’on peut ne pas être d’accord avec telle personne, telle opinion politique ou religieuse. Cette liberté est encadrée par la loi. C’est ainsi que Samuel donnera à sa classe la possibilité de comprendre que la laïcité permet, comme le dira d’ailleurs une de ses élèves, de croire et de ne pas croire, et, dans les deux cas, « sans pression ». Cette formule est d’ailleurs celle de M. Patrick Weil, et elle l’a retenue. En droit français, il n’existe aucune infraction sanctionnant les atteintes aux divinités, dogmes, croyances ou symboles religieux, autrement dit le blasphème. Il faut donc faire la différence entre les atteintes aux croyances et les atteintes aux croyants.
Personne n’est obligé d’aimer Charlie Hebdo, et encore moins de l’acheter et de le lire. On a le droit de ne pas aimer les caricatures et de le dire. La paix civile, dans une société démocratique, est garantie par cette tolérance que d’autres ne pensent pas comme nous. Dans un État de droit, personne n’a le droit de menacer ou de tuer, on s’adresse à la justice pour régler ses différends. Samuel apprenait à ses élèves à se confronter à ce qui peut déplaire, tout en leur laissant exprimer leur désaccord. Il a opposé le langage à la violence.
Alors, oui, Samuel a déconstruit les arguments des islamistes en montrant leur vacuité dans notre République laïque. Il a accompli son devoir et il a tenu ce poste pendant vingt-trois ans, jusqu’en 2020, pour la dernière fois.
J’aimerais également revenir sur un point important, qui ne semble pas avoir été compris il y a deux ans, et encore aujourd’hui, par beaucoup.
Lors de la projection, pendant quelques secondes, des caricatures, Samuel propose, et non impose, aux élèves qui auraient peur d’être choqués de ne pas regarder ou de sortir quand une auxiliaire de vie scolaire (AVS) est présente, et non pas seulement aux enfants musulmans. C’est un acte de prévenance envers un public encore jeune. Des enfants de 13, 14 ans, par leur sensibilité, ne veulent peut-être pas voir des dessins appelant à créer de l’émotion. Il leur a ainsi laissé le choix – choix possible dans une société laïque uniquement. Choix qui ne semble pas avoir été assumé par la suite par deux élèves.
La laïcité est le respect de toutes les religions. Je mettrai en parallèle la laïcité de Jules Ferry, qui consiste à ne pas froisser et donc à ne pas forcer des enfants à regarder des caricatures, et le principe de neutralité, qui, lui, tend à appliquer à tous le même traitement. Je répondrai que dans cette situation de dilemme, le fait de PROPOSER à TOUS de ne pas voir une caricature respecte donc autant la laïcité que la neutralité.
Par des amalgames, c’est-à-dire la confusion volontaire de deux choses distinctes, on finit par transformer un acte laïque et neutre en une discrimination. En donnant au faux l’apparence du vrai, on finit par faire passer un comportement laïque pour un comportement raciste. Il me reste un dernier point à soulever, il a été écrit que dans un souci de ne pas froisser, il avait tout de même froissé. C’est ainsi qu’on a pu qualifier son geste de « maladresse ». Je vous expose donc une situation de dilemme : imposer de voir les caricatures reconnues comme blasphématoires et proposer de ne pas voir les caricatures perçues comme une discrimination.
L’absurdité de cette situation touche au comique, puisque les deux propositions, VOIR et NE PAS VOIR, semblent froisser. Cela tend surtout à faire passer une réaction d’une minorité pour celle de la communauté musulmane tout entière. Alors que, dans les faits, pour la majorité des musulmans, la France est une république laïque qui ne reconnaît pas le blasphème et que dans un État non religieux, on ne peut reconnaître qu’il y ait une loi divine supérieure à celle des hommes. Enfin, appliquer les règles de la laïcité à certains et non à d’autres, comme certains le voudraient, c’est octroyer des droits spécifiques à des individus pour motif religieux. Cela relève de la discrimination institutionnelle au plus haut niveau de l’État, contraire à la Constitution, à la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, ainsi qu’à la Convention européenne des droits de l’homme.
Comme cela n’est pas possible, le fait de se positionner en victime, alors même que le choix est préservé de voir ou de ne pas voir, a pour projet de nous faire renoncer aux caricatures, à notre liberté d’expression et à cette laïcité qui ne trouverait plus de sens dans une société multiculturaliste. Faut-il rappeler que la laïcité, comme le dit si bien mon ami M. Henri Peña-Ruiz, « n’est pas une option spirituelle parmi d’autres, elle est ce qui rend possible leur coexistence, car ce qui est en droit à tous les hommes doit avoir le pas sur ce qui les sépare en fait ». Se servir des plaintes victimaires, d’un antiracisme dévoyé et, au besoin, de la PEUR comme leviers n’a pour objectif que de rendre nécessaire et acceptable la renonciation à notre école laïque. À cela, je viendrai opposer deux choses : le nombre face au bruit.
Je poserai une question simple : combien d’enfants se sont sentis offensés ? La réponse se trouve dans le rapport de l’Éducation nationale : deux, admettons trois, si on compte également la jeune fille absente. Donc trois élèves sur les 60 qui composent les deux classes de quatrième de mon frère et qui ont bien évidemment eu le même cours. Est-ce que cela n’est pas problématique de dire qu’il a froissé LES élèves ?
Cette attitude a engendré deux conséquences. Premièrement, de faire passer une réaction minoritaire comme majoritaire, rendant mon frère coupable aux yeux de tous de discrimination. Deuxièmement, reconnaître qu’il ait pu commettre une erreur en lui demandant de s’excuser a donné toute légitimité à ce qui était clairement visible, validant ainsi une campagne islamiste menée par des parents faussement indignés. Cette campagne, sous couvert d’islamophobie, ce voile d’impunité qui rend possible la propagande de la haine, ce djihadisme d’atmosphère seront responsables de la mort de Samuel. Dans le djihadisme d’atmosphère, il n’y a aucune dilution de responsabilité, chacun a la sienne, et de le reconnaître c’est bien cela qui servirait à la manifestation de la vérité.
Alors, je vous le demande, entre celui qui fait preuve de prévenance de proposer de ne pas voir les caricatures et celui qui conforte les plaintes bruyantes de parents froissés, Qui donne des arguments aux islamistes ? J’invite également les adeptes du « Oui, MAIS… » et les inverseurs de culpabilité à prendre lecture de la note du Comité interministériel de prévention de la délinquance et de la radicalisation du 27 août dernier. Celle-ci « évoque une offensive anti-laïcité menée sur les réseaux sociaux visant à déstabiliser l’institution scolaire et soulève que du personnel des établissements participe implicitement à la propagande salafo-frériste à l’école ». Il va être de plus en plus difficile de contorsionner les faits et de manipuler les opinions à dessein sans afficher clairement un militantisme à l’idéologie islamiste.
Alors, NON, Samuel n’est pas responsable de sa propre mort. « On ne prostitue pas impunément les mots », disait Camus. Il faut pourtant voir ces vérités en face, sinon toutes les mesures correctives resteront vaines. Et il y aura un « ce n’était pas la dernière fois ». Tant que rien ne change, c’est que rien n’est fait. Pour conclure, je vais vous lire un texte qu’une ancienne élève a écrit après sa mort. « Merci pour le travail que vous avez fait, vous m’avez enseigné l’histoire-géographie comme personne ne l’avait fait avant. Merci d’avoir été mon professeur pendant deux ans. Merci d’avoir été d’une certaine manière dans ma vie (on se voyait du lundi au vendredi, quand même). Merci pour ses blagues à la fin des cours, certes qui n’étaient pas vraiment drôles, mais, du moins, il essayait de faire en sorte que si on allait mal, ça pouvait nous remonter le moral. Merci, Monsieur, merci pour tout. »
Sommes-nous toujours libres de nous exprimer ? Je crois qu’en 2022 on n’aurait pas dû avoir à soulever ce débat.
Alors, vous, élèves et professeurs, montrez-nous, démontrez-nous qu’on peut encore répondre à cette question par un OUI. Pour… pour « la dernière fois ».
Merci.”
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Et merci à vous d’avoir lu jusqu’au bout le témoignage et la réflexion de cette soeur d’un collègue décapité pour avoir, simplement, proposé à ses élèves un document pédagogique dans l’exercice de sa mission.
A propos du « rien n’est sacré » de Rushdie, voici le commentaire que pour ma part j’avais publié sur le site du Monde.fr
Claustaire 15/08/2022 – 19H00 Le “sacré” où l’on veut se protéger, se ressourcer individuellement, ou alors s’unir ou se fondre collectivement mérite le respect.
Mais comment, dans un même pays, faire communauté si le sacré des uns peut entraîner la condamnation à mort d’autrui pour sacrilège ?
L’Histoire ne nous a-t-elle pas encore appris que c’est toujours l’imposition du Sacré des uns au Sacré des autres qui a entraîné guerres civiles et ruines publiques ?
Or, quiconque prétendrait m’imposer son sacré ne me donne-t-il pas le légitime et sacrilège droit de résistance à ses prétentions ? Quiconque argue de son sacré dans une société qui ne partage pas sa croyance n’est-il pas un dangereux fauteur de guerre civile ?
Et merci pour votre réponse qui manifeste votre sincérité et votre bonne foi.
Mais croyez-en la mienne si je vous dis, une fois de plus, qu’il n’est pas vrai que je fasse « le procès d’un mort ». Je crois que vous n’arrivez pas à saisir ce que je veux dire, et j’ose dire que je le comprends, car c’est peut-être en effet difficile.
Je n’ai aucun mal à approuver votre billet du Monde, que vous reproduisez dans votre dernier commentaire ci-dessus du 21/10. Mais en dépit de sa pertinence, il témoigne encore de cette incompréhension, car il ne concerne en rien ce dont je parle.
J’avais bien entendu lu aussi la lettre de la sœur de Samuel Paty que vous me présentez. Et, en dépit de tout le respect et l’empathie qu’elle m’inspire il me semble qu’elle témoigne elle aussi de cette « équivoque » dont je parle, et dont elle est victime, au même titre que Samuel Paty l’a été et que vous-même l’êtes.
Je parle de « victimes ». Car je le répète, je ne fais surtout pas le procès d’un mort et je ne vous « accuse » aucunement. Je dis et je répète que, dans cette affaire, bien des personnes sont des « victimes », et en particulier nombre d’enseignants de bonne foi.
Il me faut revenir sur ce que j’appelle « supercherie », car c’est de cela qu’ils sont – que nous sommes – victimes.
* Une nouvelle qui ne manque pas de me réjouir : http://www.lemonde.fr/famille-vie-privee/article/2015/12/18/christine-boutin-condamnee-a-5-000-euros-d-amende-pour-avoir-qualifie-l-homosexualite-d-abomination_4834809_1654468.html car elle montre que la justice fait tout de même son travail. Mais Stultitia, qui n’en rate pas une, comme on sait, me fait toutefois remarquer quelque chose d’étrange : « Christine Boutin affirmait : « L’homosexualité est une abomination. Mais pas la personne. Le péché n’est jamais acceptable, mais le pécheur est toujours pardonné ». « Ce que l’on entend dans vos propos, c’est que les homosexuels sont une abomination », avait résumé le procureur, indiquant que le parquet avait reçu 500 plaintes de particuliers outrés après sa déclaration ». Or, cette « dérive sémantique » qui étend à la communauté homosexuelle dans son ensemble le qualificatif « d’abomination » conféré par Mme Boutin à l’homosexualité en tant que telle, et qui justifie sa condamnation selon le procureur, est celle-là même qui avait été refusée par le procureur Béatrice Angeli lors du jugement de « l’affaire Houellebecq », justifiant alors le non-lieu : « Considérer que, par une dérive sémantique, parler de l’islam, c’est parler de la communauté musulmane est un pas que nous ne pouvons pas franchir », avait-elle déclaré, lorsque l’écrivain était poursuivi pour « complicité de provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence à l’égard d’un groupe de personnes en raison de son appartenance à une religion » et « injure » par des associations musulmanes et la Ligue des droits de l’homme. Ceci pour avoir exprimé, lors d’un entretien accordé en septembre 2001 au magazine Lire, son « mépris » à l’égard de l’islam ( Le Monde des 2 et 3 septembre 2001) « La religion la plus con, c’est quand même l’islam. Quand on lit le Coran, on est effondré, effondré », déclarait-il notamment. Les parties civiles représentant les associations musulmanes avaient alors affirmé que, pour elles, ce sont bien les musulmans qui étaient visés par l’écrivain et pas seulement leur religion. Deux poids, deux mesures, donc. *
Nous sommes là au cœur du problème : comment se fait-il qu’une telle incohérence flagrante n’ait été relevée par personne, hormis quelques mauvais penseurs comme votre serviteur ?
Il faudrait parler ici d’habitus, d’un conditionnement dont nous sommes encore les victimes qui fait que, si les juifs, les noirs, les homosexuels, les femmes, ont obtenu de haute lutte, même si elle n’est hélas que partielle, la reconnaissance de leurs droits et le respect de leur dignité, qu’on le veuille ou non, c’est un constat qui résulte de toutes les études sociologiques sur la discrimination (à l’embauche, au logement, etc.) et dont peut attester tout enseignant tant soit peu à l’écoute de ses élèves d’origine maghrébine et/ou musulmans, le bougnoule chez nous demeure le bougnoule, et encore plus si le bougnoule est musulman (voir à ce sujet le texte d’Alain Ruscio cité en lien dans ma réponse précédente).
C’est la raison pour laquelle, comme au XIXème les grasses plaisanteries sur les petites bonnes bretonnes, par essence stupides bécassines, suscitaient la rigolade du bourgeois, au XXIème encore, on suscite la rigolade en représentant des imams (précisons : il ne s’agit aucunement d’imams intégristes, mais des imams « en soi ») en train d’enculer des chèvres, ou des musulmanes en train de prier, le cul dénudé, tournées vers la « mère mecquerelle ».
C’est la raison pour laquelle, en dépit du caractère profondément inepte, honteux et discriminatoire de telles représentations, elles ne sont pas sanctionnées, pas plus que les imbécillités ignares de M. Houellebecq (pensez-vous qu’il ait jamais lu un seul mot d’Averroès ou de Jacques Berque ?). Alors même que les remarques de Mme Boutin – mot pour mot comparables – le sont, simplement parce que l’homosexualité a acquis – fort légitimement – des lettres de noblesse que l’islam des bougnoules ne peut revendiquer devant les tribunaux ou la société.
La supercherie dont nous sommes victimes à des degrés divers, c’est que des séquelles évidentes d’une pensée raciste, européocentrée, etc. (cf. encore là-dessus Alain Ruscio et d’autres), se prennent pour la manifestation même de la liberté d’expression, tant l’habitus est profondément ancré, y compris dans une certaine intelligentsia.
« Il faut s’accrocher et il ne faut pas avoir peur de se faire traiter d’islamophobes ». Ben voyons ! Et pourquoi pas d’antisémites ou d’homophobes ? On le sait, certains ne s’en privent pas pour autant, car l’habitus est encore bien ancré et ne demande qu’à se désinhiber en dépit des combats qui l’ont partiellement refoulé. Mais pour le moment, le youpin et le pédé sont plus difficiles à évoquer. Alors que le bougnoule, lui, demeure une valeur sûre et continue à faire rigoler quand on le voit le cul à l’air ou en train d’enculer des chèvres. Ce qui est, bien évidemment, le summum de la liberté d’expression.
Le « corpus pédagogique proposé par l’E.N. pour l’enseignement en question (la liberté d’expression, donc) » devrait obligatoirement commencer par une explication et une mise en perspective critique, historique, sociologique et culturelle, du genre de celle que je viens de proposer ci-dessus.
Et donc, plutôt que de se limiter à une approche binaire quelque peu simpliste, il faudrait expliquer pourquoi, de façon totalement incohérente, des caricatures ou propos qui contreviennent à l’évidence aux termes mêmes de la loi française concernant la liberté d’expression ne sont pas sanctionnées dans certains cas (Houellebecq, Charlie, etc.), alors qu’ils le sont légitimement dans d’autres (Boutin, etc.).
Or, cela n’est jamais fait. Ce n’est pas prévu dans le « corpus », tant la force de l’habitus est considérable, y compris dans l’Éducation Nationale. Et c’est bien pourquoi, manquant d’une réflexion construite et d’instruments pédagogiques à la hauteur, les enseignants sont en fait démunis et désarmés pour envisager le problème dans ses dimensions complexes, et sont les victimes, comme vous et moi, de cet habitus qui nous conditionne encore, alors que la première urgence serait de le dénoncer et de le démonter pour qu’enfin une laïcité pacifiante et respectueuse puisse voir le jour. Pourquoi ne pas utiliser dans ce but des études d’historiens reconnus comme Alain Ruscio mentionné plus haut, Jean Baubérot, ou encore le texte d’Olivier Cyran faisant l’historique de quelques dérives de Charlie, plutôt que de restreindre les supports à quelques documents ambigus considérés comme parole d’Évangile ?
N’oublions pas que parmi les partisans actuellement les plus intransigeants de ce qu’ils nomment « laïcité », on trouve une extrême droite qui l’instrumentalise à sens unique contre les musulmans.
Ainsi, pour « Riposte Laïque » la bien nommée, Gregorius Neckschot, grand copain de Charlie comme nous l’avons vu, devient le héraut persécuté de la liberté d’expression.
Bel exemple qui montre comment, à défaut d’une approche critique, elle peut être instrumentalisée au service de causes plus que douteuses.
Il ne suffit donc pas de s’en réclamer dans l’abstrait. Encore faut-il être vigilants et conscients que, dans le monde complexe qui est le nôtre, elle peut véhiculer bien des ambiguïtés dont nous sommes parfois les victimes.
Il ne faut cependant pas être naïf : cette vigilance ne résoudra pas les problèmes pour autant. Nombre des musulmans ou non musulmans critiques de l’islamisme d’une façon intelligente et informée ont perdu la vie pour cela, tel Muhammad Mahmoud Taha exécuté par les intégristes au Soudan du fait de ses positions critiques concernant leur simplisme herméneutique, etc. etc. etc.
Ajout du 23/10 : Ne nous illusionnons donc pas : de telles clarifications indispensables n’entameront en rien la détermination des assassins extrémistes prompts à utiliser tous les prétextes possibles. Mais le fait que le réel caractère insultant et discriminatoire de certains discours ou caricatures soit officiellement reconnu comme tel devant l’opinion et la justice constituera pour beaucoup de jeunes musulmans en particulier une incitation puissante à se détourner des discours de recruteurs qui reposent essentiellement sur la dénonciation de la stigmatisation, de l’humiliation et de l’injustice – souvent avérées, donc – qu’ils subissent de la part des كفار , des kuffar (non-musulmans).
Pour ma part, le combat pour la liberté d’expression, comme pour une laïcité digne et digne de ce nom me semble être aussi une question d’honneur. Il n’est pas indépendant des moyens qu’on emploie pour les défendre.
Un spécialiste du monde anglo-saxon (son nom m’échappe pour le moment) expliquait que si les anglais n’ont pas publié ou peu les caricatures de Mahomet, ce n’est absolument pas par peur, comme voudraient le faire croire des français fiers de leur « courage » cocoricotesque.
C’est simplement parce que chez eux, le respect de la « common decency » à laquelle vous faites allusion, base de la convivence sociale, prime sur le sensationnalisme populiste et délétère de la grossièreté facile et méprisante.
Question d’habitus peut-être. Mais celui-ci-en vaut bien un autre.
Cordialement à vous. Avec tout mon respect. desideriusminimus