« Apprendre le chemin de l’enfer, pour l’éviter », ou revenir enfin au politique. Réflexion sur « l’effondrement », avec Philippe Bihouix, Pablo Servigne et Raphaël Stevens.

Lors d’une recension d’Alan Weisman (post du 27/03/2014) j’avais évoqué cette réflexion de Machiavel, tirée d’une Lettre à Guichardin du 17 mai 1521 :

« Ils voudraient un prédicateur qui leur apprenne le chemin du paradis, et moi je voudrais en trouver un qui leur apprenne celui du diable […]. Je crois que ce serait la vraie manière d’aller au paradis que d’apprendre le chemin de l’enfer, pour l’éviter ».

Or, nos politiques continuent hélas de ressembler à ces prédicateurs qui, au lieu de « pourvoir et par digues et par levées », « d’organiser des forces » capables de résister aux catastrophes à venir, se contentent de quelques manifestations électoralistes à grand spectacle, montagnes médiatiques qui accouchent de souris parfaitement anecdotiques, incapables de répondre en profondeur aux défis posés par la « verità effettuale della cosa », ces réalités auxquelles nous avons à nous confronter.

Dans un post précédent,

Quelques brèves : sur le mythe de la croissance verte et sur la nécessité d’envisager une « économie de l’effondrement ». Et sur Pasolini, les homosexuels, les femmes, et les scandales dans l’Église catholique.

j’avais brièvement évoqué deux livres qui me paraissent essentiels, tous deux parus dans la collection « Anthropocène » des Éditions du Seuil : L’âge des low tech. Vers une civilisation techniquement soutenable, de Philippe Bihouix (2014), et Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, de Pablo Servigne et Raphaël Stevens (2015).

Ils font partie de ces réflexions qui nous ramènent à une approche authentiquement politique, au sens étymologique et machiavélien du terme, de souci et d’engagement pour le bien-être et la survie de la Cité, de la communauté des humains.

Je voudrais me risquer aujourd’hui à en présenter de façon un peu plus approfondie quelques éléments d’analyse et de synthèse « croisées », ces deux livres me paraissant aller dans une même direction.
Ces réflexions nécessairement sommaires et lacunaires ne pouvant évidemment pas se substituer à une lecture de ces ouvrages, tant ils demandent à être réfléchis, approfondis et discutés en détail.

Je prolongerai cet abord analytique des trois premières parties par une quatrième, non pas critique (car je manque des compétences requises pour émettre sur de tels sujets des critiques pertinentes), mais du moins « questionnante » et « interrogative », car il me semble que les diagnostics posés par les auteurs, et auxquels j’adhère pour l’essentiel, ne peuvent pas ne pas susciter dans l’esprit du citoyen lambda que je suis des interrogations auxquelles les ébauches de solutions proposées ne fournissent pas de réponses suffisantes.
(Les auteurs reconnaissant d’ailleurs avec honnêteté qu’ils ne présentent pas de « solutions », celles-ci étant encore à chercher, mais de simples ébauches de réflexion).

1. Urgence du retour au réel au-delà du déni :

Nous le savons bien, la Cop21 nous l’a rappelé à sa manière (sur laquelle on reviendra…), la situation de la planète est grave. Ou plutôt la situation de l’homme dans l’environnement tel qu’il l’a modelé sur cette planète et tel qu’il menace aujourd’hui de le transformer de manière inédite.

Plutôt que de faire une fois de plus la liste des symptômes, je voudrais simplement reproduire le « tableau de bord » que nous propose, en deux parties, le livre de P. Servigne et R. Stevens (je citerai désormais : S&S) aux pages 33 et 34 :

(cliquer pour agrandir)

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Ces graphiques manifestent que « de nombreux paramètres de nos sociétés et de notre impact sur la planète montrent une allure exponentielle » (S&S p. 32). Suit une énumération interminable (démographie, PIB, consommation d’eau et d’énergie, utilisation de fertilisants, concentration de gaz à effet de serre, taux d’extinction des espèces, etc. etc.).
Autant de développements exponentiels dont on sait qu’ils sont le fruit de « l’âge de la machine thermique et des technosciences » (S&S 35) qui ont remplacé les « sociétés agraires et artisanales » (id. ibid.).

Cet avènement d’un type de civilisation désormais en grande partie mondialisé a entraîné des progrès décisifs (dans le domaine de la santé, de l’alimentation, du confort, etc.) à l’origine de l’augmentation exponentielle de la population, et donc de la consommation et de l’impact que nous faisons subir à notre environnement.

Mais nous savons que ce régime de consommation croissante est intenable, du fait du caractère fini de nos ressources (énergies non renouvelables, minerais, matières premières, etc.). Une croissance infinie n’étant pas concevable dans un monde fini.

« De 1 milliard d’individus en 1830, nous sommes passés à 2 milliards en 1930. Puis, c’est l’accélération : il ne faut que 40 ans pour que la population double une fois de plus. Quatre milliards en 1970. Sept milliards aujourd’hui. En l’espace d’une vie, une personne née dans les années 1930 a donc vu la population passer de 2 milliards à 7 milliards ! Au cours du XXe siècle, la consommation d’énergie a été multipliée par 10, l’extraction de minéraux industriels par 27 et celle de matériaux de construction par 34. L’échelle et la vitesse des changements que nous provoquons sont sans précédent dans l’histoire » (S&S 36).

(à propos des matériaux de construction, cf. la recension de l’article « Tués pour du sable », dans mon post du 15/09/2015 :

Quelques brèves : sur l’émigration, la démographie, la « Sagesse Cosmique », Alejandro et Julio Llamazares.

De plus, l’extrême complexité de notre civilisation a multiplié sa vulnérabilité d’une façon elle aussi exponentielle, sans précédent dans l’histoire de l’humanité : vulnérabilité des systèmes financiers, à la merci des crises, vulnérabilité des systèmes informatiques, à la merci de bugs ou d’attaques terroristes, vulnérabilité de notre agriculture de plus en plus dépendante de la mécanisation, de la chimie, de l’informatique, vulnérabilité de notre industrie et de nos technologies de pointe, vulnérabilité de nos réseaux d’interconnexions, etc.

« Au total, six millions de pièces sont nécessaires pour construire un Boeing 747. Pour assembler ses avions, Boeing fait appel à près de 6 500 fournisseurs basés dans plus de 100 pays et effectue environ 360 000 transactions commerciales chaque mois. Telle est l’incroyable complexité de notre monde moderne.
En l’espace de 50 ans, nous avons vécu une interconnexion globale de la plupart des régions du monde. L’information, la finance, le commerce et ses chaînes d’approvisionnement, le tourisme, ainsi que les infrastructures qui sous-tendent tous ces flux, tous ces systèmes se sont étroitement connectés
Pour le physicien Yaneer Bar-Yam, spécialiste en science des systèmes et directeur du New England Complex Systems Institute de Cambridge (États-Unis), ‘’une société en réseau se comporte comme un organisme multicellulaire’’ : la plupart des organes sont vitaux, on ne peut amputer une partie sans risquer la mort de l’organisme. Ce qu’a découvert ce chercheur, c’est que plus ces systèmes sont complexes, plus chaque organe devient vital pour l’ensemble de l’organisme. À l’échelle du monde, donc, tous les secteurs et toutes les régions de notre civilisation globalisée sont devenus interdépendants au point de ne pouvoir souffrir d’un effondrement sans provoquer le vacillement de l’ensemble du métaorganisme. Autrement dit, nos conditions de vie à ce moment et à cet endroit précis dépendent de ce qui s’est passé il y a peu à de nombreux endroits de la Terre. Ce qui laisse penser que, comme Bar-Yam le souligne, ‘’la civilisation [industrielle] est très vulnérable’’ » (S&S 107-108).

L’ensemble de ces éléments amène à penser que :

« Nous disposons aujourd’hui d’un immense faisceau de preuves et d’indices qui suggère que nous faisons face à des instabilités systémiques croissantes qui menacent sérieusement la capacité de certaines populations humaines – voire des humains dans leur ensemble – à se maintenir dans un environnement viable »(S&S 14).

Pour certains scientifiques comme James Lovelock par exemple (cité S&S 74), les bouleversements climatiques en particulier pourraient impacter considérablement l’avenir de l’espèce humaine : « Quoi qu’il en soit, si de tels bouleversements se produisent, peu d’habitants, parmi les milliards que compte la planète, devraient survivre ».

Pourtant, loin de susciter la réflexion féconde qui pourrait faire émerger des solutions, cette situation qui est la nôtre fait généralement l’objet d’un « déni collectif décomplexé qui caractérise si bien notre époque » (S&S 18).

« Le plus fascinant et le plus étrange dans la problématique des catastrophes est qu’il n’est pas rare que nous sachions ce qui se passe – et ce qui risque de se passer -, mais que nous n’y croyons pas. En effet, personne ne peut dire aujourd’hui qu’il manque des données scientifiques sur les constats alarmants ou que les médias n’en font pas assez mention. Mais, force est de constater que, pour la plupart des gens, ces informations ne sont pas crédibles. ‘’Nous tenons la catastrophe pour impossible dans le même temps où les données dont nous disposons nous la font tenir pour vraisemblable et même certaine ou quasi certaine. […] Ce n’est pas l’incertitude, scientifique ou non, qui est l’obstacle, c’est l’impossibilité de croire que le pire va arriver’’. » (S&S 222. La citation est de J.P. Dupuy, Pour un catastrophisme éclairé, Paris, Seuil, 2002, p. 142-143).

Le premier travail essentiel à accomplir sera donc celui de « dénier le déni », de considérer la réalité en face, non pour en désespérer, mais pour nous donner les moyens d’affronter le plus sereinement et raisonnablement possible les bouleversements considérables, et les probabilités croissantes de catastrophes que suppose, de façon mathématique, un tel état des lieux.

Ce que J. P. Dupuy nomme donc le « catastrophisme éclairé », ou nos auteurs la « collapsologie » (du latin collapsus, ‘’qui est tombé d’un seul bloc’’).

« Le but n’est pas de nourrir le simple plaisir scientifique d’accumulation des connaissances, mais plutôt de nous éclairer sur ce qui nous arrive et qui pourrait nous arriver, c’est-à-dire de donner un sens aux événements. C’est aussi et surtout une manière de traiter le sujet avec le plus de sérieux possible pour pouvoir discuter sereinement des politiques à mettre en place dans une telle perspective » (S&S 20).

En quoi pourraient donc consister de telles « politiques » ?

2. On passe au vert et on recommence, ou le mythe de la « croissance verte ».

« Les limites de notre civilisation sont imposées par les quantités de ressources dites ‘’stock’’, par définition non renouvelables (énergies fossiles et minerais) » (S&S 38).

Ce constat de bon sens est pourtant loin d’être partagé. La Cop21 en particulier nous a offert le spectacle – prévisible –
http://petrole.blog.lemonde.fr/2015/05/25/le-climat-cest-cuit-pourquoi-la-conference-climatique-de-paris-sera-un-succes/
d’une multitude d’industriels et de chefs d’État « bien intentionnés », qui pensent qu’il suffirait de quelques mesurettes visant à réguler de façon minimale et par ailleurs peu contraignante la hausse de la température et de « passer au vert » pour maintenir ou retrouver cette idyllique croissance qui a fait jusqu’à aujourd’hui le confort d’une bonne partie de l’humanité. Et aussi, bien sûr, le grand profit du capital. Industriels et chefs d’État ou autres ministres qui, bien évidemment, se positionnent tous désormais sur ce « créneau porteur », les premier ne tarissant pas de publicité (la Cop21 a été à ce niveau une bonne opération marketing…), les seconds de démagogie.

Hélas, la situation semble un brin plus complexe.

Penchons-nous un peu pour commencer sur la notion de « taux de retour énergétique » :

« Le bon sens veut que, dans une entreprise d’extraction, la quantité d’énergie que l’on récolte soit supérieure à l’énergie investie. Logique. Si on récolte moins que ce qu’on investit, cela ne vaut pas la peine de creuser. Ce rapport entre l’énergie produite et l’énergie investie s’appelle le taux de retour énergétique (TRE ou ERoEI en anglais pour Energy Return on Energy Invested).
« C’est un point absolument crucial. Après un effort d’extraction, c’est le surplus d’énergie qui permet le développement d’une civilisation. Au début du XXe siècle, le pétrole étasunien avait un fantastique TRE de 100:1 (pour une unité d’énergie investie, on en récupérait 100). On creusait à peine, le pétrole giclait. En 1990, il n’était plus que de 35:1, et aujourd’hui, il est d’environ 11 :1. À titre de comparaison, le TRE moyen de la production mondiale de pétrole conventionnel se situe entre 10:1 et 20: l (…)
Le concept de TRE ne s’applique pas qu’aux énergies fossiles. Pour obtenir de l’énergie d’une éolienne par exemple, il faut d’abord dépenser de l’énergie pour rassembler tous les matériaux qui servent à leur fabrication, puis les fabriquer, les installer et les entretenir. Aux États-Unis, le solaire à concentration (les grands miroirs dans le désert) offrirait un rendement autour de 1,6:1. Le photovoltaïque en Espagne, autour de 2,5:1. Quant à l’éolien, il afficherait un bilan à première vue plus encourageant d’environ 18:1. Malheureusement, ces chiffres ne tiennent pas compte du caractère intermittent de ce type d’énergie et de la nécessité d’y adosser un système de stockage ou une centrale électrique thermique. Si on tient compte de cela, le TRE des éoliennes redescendrait à 3,8:1. Seule l’hydroélectricité offrirait un rendement confortable situé entre 35:1 et 49:1. Mais outre le fait que ce type de production perturbe sérieusement les habitats naturels, une étude récente a montré que les 3 700 projets en cours ou planifiés dans le monde n’augmenteraient la production électrique mondiale que de 2 % (de 16 à 18 %).
En résumé, les énergies renouvelables n’ont pas assez de puissance pour compenser le déclin des énergies fossiles, et il n’y a pas assez d’énergies fossiles (et de minerais) pour développer massivement les énergies renouvelables de façon à compenser le déclin annoncé des énergies fossiles. Comme le résume Gail Tverberg, actuaire et spécialiste de l’économie de l’énergie, « on nous dit que les renouvelables vont nous sauver, mais c’est un mensonge. L’éolien et le solaire photovoltaïque font autant partie de notre système basé sur les énergies fossiles que n’importe quelle autre source d’électricité ».
(S&S 53-54).

Approche partagée et complétée par l’ingénieur spécialiste des métaux Philippe Bihouix :

« Si vous interrogez des spécialistes des métaux, la plupart vous diront qu’il n’y a pas de problème fondamental. Certes la qualité des minerais – leur concentration en métal est en forte baisse (cuivre, zinc, plomb…), avec l’épuisement des grandes mines à forte teneur en métal. Mais il suffira de creuser plus profond, d’extraire plus de minerai de moindre qualité. « Toute chose égale par ailleurs », donc, il n’y a pas de risque de pénurie. Cependant, il faudra dépenser plus d’énergie par tonne de métal produite : et c’est là que les ennuis commencent » (L’âge des low tech, je citerai « LT », p.63).
(…)
« Pour en revenir à la question métallique, des énergies fossiles moins accessibles entraînent également un besoin accru en métaux : il suffit de comparer un simple puits texan avec son homologue deep offshore, gigantesque plateforme métallique entourée d’une nuée de bateaux de ravitaillement, d’hélicoptères » (LT 65).
(…)
« Mauvaise nouvelle, c’est également le cas pour les énergies renouvelables, qui font massivement appel aux ressources métalliques, et des plus rares, comme le néodyme et le dysprosium dans les aimants permanents pour les génératrices d’éoliennes, le gallium, l’indium, le sélénium, le cadmium ou le tellure pour les panneaux photovoltaïques à haut rendement (technologies CIGS ou Cd-Te), le cuivre qui est utilisé en quantité plus importante par unité d’énergie produite (LT 66).
(…)
Nous pourrions nous permettre des tensions sur l’une ou l’autre des ressources, énergie ou métaux. Mais le défi est que nous devons maintenant y faire face à peu près en même temps : plus d’énergie nécessaire pour les métaux moins concentrés, plus de métaux nécessaires pour une énergie moins accessible. Le pic de pétrole sera donc vraisemblablement accompagné ou suivi d’un pic de tout, un «peak everything» (LT 66-67).

Et ce n’est pas non plus le poncif incantatoire à la mode de «l’économie circulaire » qui règlera la question, car le recyclage, bien sûr indispensable, est loin d’être la panacée rêvée:

« Bien sûr, il y a une autre différence entre l’énergie et les métaux: ceux-ci, une fois extraits, ne sont pas perdus comme les énergies fossiles parties en fumée. Il suffirait donc de les recycler indéfiniment, une fois extraite la quantité adéquate (mais laquelle ?) de métaux nécessaires à notre société. Même si, en réalité, en vertu du second principe de la thermodynamique, on en dissipe toujours un peu, que ce soit au moment du recyclage lui-même (la perte au feu) ou pendant l’usage (la pièce de monnaie qui s’use imperceptiblement au fil du temps, car « le fer et le cuivre se vont usant et consumant par le seul attouchement des mains de l’homme»).
Malheureusement, il existe des limites physiques, techniques et sociétales au recyclage dans un monde aussi technicisé que le nôtre. D’abord, certains matériaux, comme les polymères thermodurcissables (polyuréthanes par exemple), ne peuvent tout simplement pas être refondus. D’autres, comme les emballages alimentaires ou médicaux, sont souillés et inexploitables.
Ensuite, la complexité des produits, des composants (dizaines de métaux différents dans un téléphone portable ou un ordinateur) et des matières (milliers d’alliages métalliques différents, mélanges de plastiques et d’additifs, matériaux composites) nous empêche d’identifier, de séparer et de récupérer facilement les matières premières. Ainsi du nickel, pourtant facilement repérable (aciers inoxydables) et assez coûteux, qui n’est recyclé correctement qu’à 55%. 15% sont bien captés et recyclés, mais perdus « fonctionnellement » ou avec « dégradation de l’usage » car ils ont été noyés dans de l’acier carbone de bas de gamme, tandis que 35 % sont égarés entre mise en décharge et incinération. En trois cycles d’utilisation, on perd donc de l’ordre de 80 % de la ressource. Et il s’agit d’un métal plutôt bien recyclé, le pourcentage de récupération ne dépassant pas 25 % pour la plupart des « petits » métaux.
Enfin, pour une part non négligeable, les métaux font également l’objet d’usages dispersifs, donc non recyclables. Ils sont utilisés comme pigments dans les encres et les peintures, comme fertilisants, additifs dans les verres et les plastiques, pesticides (…)
Perte par dispersion (à la source), perte mécanique (la boîte de conserve, l’agrafe et le stylo partis en décharge), perte fonctionnelle (par recyclage inefficace), perte entropique (marginale) : tel est notre destin, le cercle vertueux du recyclage est percé de partout, et à chaque « cycle » de consommation on perd de manière définitive une partie des ressources » (LT 69).

Bien évidemment, tout ceci remet radicalement en question l’idée d’une « croissance verte» telle que la voudraient nos politiques et nos entrepreneurs capitalistes, qui souhaiteraient retrouver des taux de croissance aptes à satisfaire leurs électorats pour les premiers, et, pour les seconds, la perspective d’immenses champs d’éoliennes et de panneaux photovoltaïques à renouveler tous les 30 ou 50 ans, histoire de faire tourner les usines et de continuer à engranger les profits.

« Les technologies que nous espérons salvatrices ne font qu’ajouter à ces difficultés. En misant sur le tout-technologique pour notre lutte contre le changement climatique, nous risquons fort de créer de nouvelles pénuries (elles-mêmes nécessitant un recours accru à l’énergie) et d’accélérer ainsi le système de manière involontaire. Car les « technologies vertes » sont généralement basées sur des nouvelles technologies, des métaux moins répandus et contribuent à la complexité des produits, donc à la difficulté du recyclage. Prenons quelques exemples.
Pour réduire de quelques grammes les émissions de C02 par kilomètre, sans renoncer ni à la taille ni aux performances (principalement la vitesse et la résistance au choc) des véhicules, la seule solution, en dehors du rendement du moteur lui-même, est de les alléger. Pour cela, on utilise des aciers de haute performance, toujours plus complexes, alliés avec de petites quantités de métaux non ferreux (manganèse, vanadium, niobium, titane…): non seulement ceux-ci ne sont plus récupérables en fin de vie (et sont recyclés en acier carbone pour armatures à béton du bâtiment), mais le niveau attendu de « pureté » des alliages est tel qu’il est nécessaire d’y employer des aciers de première fonte.
(…)
Pour développer les énergies renouvelables de manière significative, sans remise en cause de nos exigences en termes de continuité de service, il serait (sera ?) nécessaire de relier les milliers d’éoliennes, de « fermes » photovoltaïques et de dispositifs de stockage (dans les batteries de véhicules, sous forme de méthane, d’hydrogène, etc.) par des smart grids (réseaux intelligents) afin de permettre à tout instant l’équilibre entre une offre erratique et intermittente et une demande variable, avec des consommateurs qui seront connectés par des compteurs eux aussi « intelligents » et communicants (Linky d’ERDF, en phase pilote) permettant d’effacer la demande. Un tel macrosystème technique sera basé sur de très nombreux équipements high tech, bourrés d’électronique et de métaux rares » (LT 71-72).
(…)
« Indéniablement nous pouvons, et devons, développer les énergies renouvelables. Mais ne nous imaginons pas qu’elles pourront remplacer les énergies fossiles et nous permettront de maintenir la débauche énergétique actuelle. Les promoteurs de projets titanesques qui font régulièrement la une des grands journaux et magazines, selon plusieurs variantes comme Desertec ou le plan B « Wind Water Sun » de Mark Z. Jacobson de l’université Stanford, font pourtant semblant d’y croire.
Desertec propose l’installation, d’ici 2050, de vingt centrales solaires à concentration (CSP) dans le Sahara, afin de produire 700 TWh (milliards de kWh) par an (13 % de la consommation électrique européenne actuelle). Et ce pour 400 milliards d’euros, inclus les lignes à haute tension. Ce qui en fait une électricité à peu près aussi chère que celle de l’EPR de Flamanville (avec 8,5 milliards d’euros pour 13 TWh/an, selon les dernières annonces), ce qui n’est pas peu dire. D’ailleurs, preuve de la viabilité économique bien incertaine du projet, la plupart des industriels partenaires s’en sont récemment retirés, mais les beaux effets d’annonce n’en sont pas moins restés dans notre inconscient collectif.
Certes, un quadrilatère de quelques dizaines ou centaines de kilomètres de côté dans le Sahara pourrait fournir toute l’électricité mondiale, mais ces calculs de coin de table ne veulent rien dire. Pour produire les 22000 TWh de la consommation électrique mondiale (en 2011), il faudrait installer l’équivalent de cinq cents années de production actuelle de panneaux solaires (ou, plus modestement, cent vingt années pour la consommation électrique européenne) ! Sans oublier qu’au bout de quarante ans au plus, il faudrait tout recommencer, étant donné la durée de vie des panneaux photovoltaïques. Et qui passerait le balai à chaque tempête de sable sur les dizaines de milliers de kilomètres carrés de panneaux?
Encore faut-il ne pas confondre électricité mondiale et énergie mondiale: je vous passe les assommants calculs (ne pas confondre énergie primaire et énergie finale, comparer les rendements des moteurs thermiques et électriques…), mais il faudrait alors au bas mot deux mille années de production de panneaux solaires. Bien sûr, je suis un peu de mauvaise foi, car on peut faire de la croissance (verte) des capacités de production, par exemple les décupler (on l’a déjà largement fait par le passé) ou les centupler. Mais quel défi industriel, tellement improbable ! Il faudrait commencer par construire des usines d’usines de panneaux, des bases logistiques monstrueuses… sans parler, surtout, de la disponibilité en métaux, en matériaux synthétiques, issus du pétrole et difficilement recyclables.
« Wind Water Sun » propose de couvrir les besoins en énergie de l’ensemble du monde, uniquement avec des renouvelables, d’ici 2030. Pour cela, il faudrait installer 3,8 millions d’éoliennes de 5 MW et 89000 centrales solaires de 300 MW chacune (on admirera la précision toute mathématique des chiffres). En s’y mettant en 2015, il faudrait donc installer en quinze ans 19000 GW d’éoliennes: sachant que l’on en a installé 40 GW au plus par an ces cinq dernières années, il s’agirait tout bonnement de multiplier par trente la capacité de production et d’installation actuelle. M. Jacobson n’a manifestement jamais mis les pieds dans une usine, et ne sait pas qu’il faut aussi de l’acier, du ciment, des résines polyuréthanes, des terres rares et du cuivre, des bateaux et des grues, entre autres, pour fabriquer et installer une belle éolienne «propre».

[À ce propos, quelle est d’ailleurs à ce jour la proportion des éoliennes et des panneaux solaires fabriqués dans des usines tournant aux énergies renouvelables et non au charbon ou au pétrole ?]

« Et comment ne pas mentionner des technologies enthousiastes comme l’énergie des vagues et de la houle, tel le système Pelamis (un boudin de 150 m de long pour 750 kW de puissance, soit une production annuelle d’environ 2,7 GWh, millions de kWh). Pour produire l’équivalent d’un seul réacteur nucléaire (8 TWh), il faudrait installer la bagatelle de 3000 boudins, dans 75 fermes océaniques de 130 hectares chacune. Nos derniers marins pêcheurs vont devoir apprendre à slalomer, et prière de ne pas rire, car certaines de ces solutions « innovantes », comme les hydroliennes, sont en test, avec de l’argent public.
Il existe des scénarios plus sérieux, bien sûr, comme négaWatt pour la France, dont l’immense mérite est de commencer par questionner le besoin, et de projeter une baisse significative de la consommation énergétique à l’horizon 2050. La production de 200 TWh en éolien et 90 TWh en solaire photovoltaïque, en complément d’une exploitation forte et systématique de la biomasse, reste cependant un objectif très ambitieux (à comparer à la production mondiale actuelle, de l’ordre de 450 TWh et 60 TWh respectivement).
Bref, que l’on se le dise : éolien, solaire, biogaz, biomasse, biocarburants, algues ou bactéries modifiées (…) hydrogène, méthanation, quels que soient les technologies, les générations ou les vecteurs, nous serons rattrapés par un des facteurs physiques : impossible recyclage des matériaux (on installe d’ailleurs aujourd’hui des éoliennes et des panneaux solaires à base de matériaux que l’on ne sait pas recycler), disponibilité des métaux, consommation de surfaces, ou intermittence et rendements trop faibles. Les différentes énergies renouvelables ne posent pas forcément de problème en tant que telles – mieux vaut probablement une éolienne qu’un générateur de même puissance au diesel – mais c’est l’échelle à laquelle certains imaginent pouvoir en disposer qui est irréaliste. Le déploiement généralisé du bon mix d’énergies renouvelables reste à penser et ne pourra répondre que difficilement à certains usages. En particulier, la question des transports et celle du stockage (et donc de la capacité à adapter la production à la demande très variable) n’ont pas de réponse satisfaisante, avec un besoin en métaux irréaliste (batteries) ou des pertes de rendement trop grandes (gazéification et méthanation). Il n’y a pas assez de lithium sur terre pour équiper un parc de plusieurs centaines de millions de véhicules électriques, et pas assez de platine pour un parc équivalent de véhicules à hydrogène. Et rappelons, une bonne fois pour toutes, que l’hydrogène n’est pas une source d’énergie, mais seulement un vecteur. Nul doute que le pétrole, et surtout le charbon, sont encore là pour longtemps. Même si ce n’est pas une bonne nouvelle… » (LT 75-79)
(…)
« Enfin, il faut garder en tête que les besoins s’emballent, notamment sous l’effet du « rattrapage » des pays « émergents et de l’effet démographique. C’est bien de gagner quelques points ou dizaines de points de pourcentage sur le rendement d’un procédé industriel. Mais, en parallèle, la consommation de charbon ou d’aluminium a augmenté de 60% en dix ans. D’une manière ou d’une autre, il va falloir changer de braquet » (LT 79-80).

Et ce n’est certes pas le mirage de la « robotisation » – délire à la mode et nouveau déni du « peak everything » – qui permettra de le faire :
http://abonnes.lemonde.fr/robotique/article/2016/01/03/robotisation-generale_4841007_4620106.html

Cf. encore, sur la « mystification » de la « croissance verte », ces deux articles, parmi d’autres, du même Philippe Bihouix :
http://rue89bordeaux.com/2015/09/du-mythe-de-la-croissance-verte-a-un-monde-post-croissance/
http://www.reporterre.net/La-croissance-verte-est-une-mystification-absolue

Ce n’est donc pas de la « croissance verte » qu’on peut attendre la résolution de nos problèmes. Elle présente même un danger certain, considérable, de fournir un alibi qui substituerait à la « croissance carbonée », responsable des ravages que nous savons, une croissance « présentable » (du moins à très court terme), parce que non carbonée, alors qu’étendue à l’échelle de l’humanité elle ne ferait que poursuivre et même accélérer l’épuisement irrémédiable à moyen terme de nos dernières ressources.

Et l’on entrevoit déjà combien la frénésie d’investissement dans ce genre de croissance soi-disant propre ou « écoresponsable » promet, après quelques lendemains très lucratifs pour certains (toujours les mêmes, bien sûr…), des surlendemains qui ne peuvent que tragiquement déchanter.

On pourrait faire ici un parallèle avec la « révolution verte », laquelle, partant d’une nécessité compréhensible d’assurer à court terme les besoins alimentaires des humains dans l’après-guerre, a rendu rapidement possible l’explosion démographique exponentielle à l’origine, certes des « trente glorieuses » de la croissance, mais aussi des problèmes majeurs de surexploitation des ressources et de bouleversements climatiques et environnementaux que nous connaissons aujourd’hui.

Cf. là-dessus :

Politique, démagogie, démographie. Une petite recension d’Alan Weisman : « Compte à rebours. Jusqu’où pourrons-nous être trop nombreux sur terre ? »

3. Organiser une décroissance viable plutôt que subir un effondrement catastrophique.

Si donc la « croissance verte », nouveau « must » tellement invoqué, se révèle illusoire et surtout conçue pour maintenir quelques temps encore les bénéfices, politiques ou économiques, de certains (« Après nous le déluge »…) plutôt que pour assurer à l’ensemble des êtres humains un avenir durable, quelles peuvent être les solutions viables ?

Là encore, nos auteurs s’accordent sur la seule alternative envisageable, celle de la décroissance, afin de stabiliser puis d’inverser le plus rapidement possible la série d’exponentielles mentionnées plus haut.

Et ceci consiste tout simplement à anticiper et organiser de façon volontaire et raisonnée ce que nous serons autrement obligés de subir de toute manière de façon involontaire et catastrophique : « la fin définitive de la croissance économique mondiale » (S&S 57), conséquence inéluctable de la finitude de nos ressources.

« Il nous faut prendre la vraie mesure de la transition nécessaire et admettre qu’il n’y aura pas de sortie par le haut à base d’innovation technologique – ou qu’elle est en tout cas si improbable, qu’il serait périlleux de tout miser dessus. On ne peut se contenter des business models émergents, à base d’économie de partage ou de la fonctionnalité, peut-être formidables mais ni généralisables, ni suffisants.
Nous devrons décroître, en valeur absolue, la quantité d’énergie et de matières consommées. Il faut travailler sur la baisse de la demande, non sur le remplacement de l’offre, tout en conservant un niveau de « confort » acceptable » (Ph. Bihouix, .Du mythe de la croissance verte à un monde post croissance, article mentionné plus haut).

Il nous faut désormais intégrer le fait que rien ne sera plus comme avant, et que, sur bien des plans, notre pain blanc a déjà été mangé.

Mais il ne tient qu’à nous de faire que ce constat ne soit pas simplement négatif : le pain noir aussi peut être un aliment goûteux, et surtout durable ! Et la sobriété, lorsqu’elle est choisie en connaissance de cause, peut aussi bien que l’abondance être source de joie.
Nous le savons, les gens et les peuples les plus heureux sont loin d’être nécessairement les plus nantis.

« Une surpopulation mondiale, une surconsommation par les riches, et de piètres choix technologiques » [P.R. et A. Ehrlich] ont mis notre civilisation industrielle sur une trajectoire d’effondrement. Des chocs systémiques majeurs et irréversibles peuvent très bien avoir lieu demain, et l’échéance d’un effondrement de grande ampleur apparaît bien plus proche qu’on ne l’imagine habituellement, vers 2050 ou 2100. Personne ne peut connaître le calendrier exact des enchaînements qui transformeront (aux yeux des futurs archéologues) un ensemble de catastrophes en effondrement, mais il est plausible que cet enchaînement soit réservé aux générations présentes. Telle est l’intuition, que nous partageons avec bon nombre d’observateurs, qu’ils soient experts scientifiques ou activistes.
Il est gênant de le dire, tant la posture est souvent ridiculisée, mais nous sommes devenus catastrophistes. Soyons clairs, cela ne signifie nullement que nous souhaitons les catastrophes, ni que nous renonçons à nous battre pour en atténuer les effets, ou encore que nous sombrons dans un pessimisme irrévocable. Au contraire ! Même si l’avenir est sombre, « nous devons nous battre, car il n’y a aucune raison de nous soumettre passivement aux faits ». Être catastrophiste, pour nous, c’est simplement éviter une posture de déni et prendre acte des catastrophes qui sont en train d’avoir lieu. Il faut apprendre à les voir, accepter leur existence, et faire le deuil de tout ce dont ces événements nous priveront. C’est selon nous cette attitude de courage, de conscience et de calme, les yeux grands ouverts, qui permettra de tracer des chemins d’avenir réalistes. Ce n’est pas du pessimisme !
La certitude est que nous ne retrouverons plus jamais la situation « normale » que nous avons connue au cours des décennies précédentes. (…)
Il y a eu par le passé de nombreux effondrements de civilisations qui restaient confinés à certaines régions. Aujourd’hui, la mondialisation a créé des risques systémiques globaux, et c’est la première fois que la possibilité d’un effondrement à très grande échelle, presque globale, est devenue envisageable. Mais cela ne se fera pas en un jour. Un effondrement prendra des vitesses, des formes et des tournures différentes suivant les régions, les cultures et les aléas environnementaux. Il doit donc être vu comme une mosaïque complexe où rien n’est joué à l’avance.
Penser que tous les problèmes seront résolus par le retour de la croissance économique est une grave erreur stratégique. À la fois car cela présuppose qu’un retour à la croissance est possible, mais surtout, car aussi longtemps que les dirigeants se concentreront sur cet objectif, aucune politique sérieuse de préservation de la stabilité du climat et des écosystèmes ne pourra être mise en place pour faire ce qui est nécessaire : réduire considérablement et rapidement la consommation de carburants fossiles. Tous les débats actuels entre relance et austérité ne sont donc que des distractions qui détournent des questions de fond. En fait, il n’y a même pas de « solutions » à chercher à notre situation inextricable (predicament), il y a juste des chemins à emprunter pour s’adapter à notre nouvelle réalité.
Se rendre compte de tout cela, c’est entamer un renversement. C’est voir que soudainement, l’utopie a changé de camp : est aujourd’hui utopiste celui qui croit que tout peut continuer comme avant. Le réalisme, au contraire, consiste à mettre toute l’énergie qui nous reste dans une transition rapide et radicale, dans la construction de résilience locale, qu’elle soit territoriale ou humaine ». (S&S 249-252)

Mais un tel réalisme laisse aussi entrevoir « d’autres moyens de faire la fête ».

« Aujourd’hui, les chemins à prendre – car il y en a – sont à peine balisés, et ils mènent à un changement radical de vie, une vie moins complexe, plus petite, plus modeste, et bien cloisonnée aux limites et aux frontières du vivant. L’effondrement n’est pas la fin mais le début de notre avenir. Nous réinventerons des moyens de faire la fête, des moyens d’être présent au monde et à soi, aux autres et aux êtres qui nous entourent. La fin du monde ? Ce serait trop facile, la planète est là, bruissante de vie, il y a des responsabilités à prendre et un avenir à tracer. Il est temps de passer à l’âge adulte » (S&S 256-257).

4. Vers un avenir de « low tech ». Accord global sur l’évidence, mais des interrogations, cependant.

La poursuite d’une croissance par la high tech « verte » ne se révélant pas soutenable à moyen et long terme, il faut donc « changer de braquet », comme il est dit plus haut.

 » Puisque le système high tech va dans le mur (ou vers la falaise, ne chipotez pas), pourquoi ne pas tenter autre chose, prendre le contre-pied et se tourner vers les low tech, les basses technologies ? Concrètement, qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ? Inutile d’essayer de dresser une liste exhaustive des « bonnes » technologies contre les « mauvaises (…) Comme pour le high tech, la définition restera floue et les frontières de toute manière perméables. (…) Quand nous évoquons les basses technologies, c’est donc plutôt, à ce stade, d’orientations, de principes généraux, que nous devons parler, fondés sur le renoncement réfléchi à l’espoir d’une «sortie par le haut» basée sur des percées technologiques à venir. Des principes visant à effectivement diminuer notre prélèvement de ressources ». (LT 113).

J’avoue que si je partage entièrement le constat rapporté dans les paragraphes précédents, ainsi que la solution globale qui ne peut en effet passer que par une décroissance radicale en tant que « principe visant à diminuer notre prélèvement en ressources », les dispositions pratiques proposées par nos auteurs pour parvenir à ce but me laissent dubitatif par ce qui me semble être leur décalage par rapport à l’ampleur des défis à affronter.

Ce dont ils sont d’ailleurs conscients, car ils ne prétendent pas présenter des solutions, mais seulement ébaucher à titre d’hypothèses quelques orientations possibles :

« il ne s’agit que de pistes, de quelques réflexions incomplètes. Je n’ai pas la prétention d’avoir réponse à tout, ni aux quoi, ni aux comment », nous dit Ph. Bihouix (LT 164).

Bien sûr, proposer l’abandon des sacs en plastique ou le retour à la consigne des bouteilles en verre (LT 130), le rechapage des pneus (LT 120), limiter à 40 ou 60km/h la vitesse de voitures plus légères consommant moins d’1 litre aux 100 km (LT 199), étendre le co-voiturage (LT 192) et revenir au vélo, « la vraie voiture propre » (LT 192-193), traquer les gaspillages et « l’obsolescence programmée » en recourant systématiquement à des équipements moins sophistiqués et plus réparables (cf. LT 138-139 ; « petit éolien », solaire thermique, etc. : « faire robuste et simple avec des matériaux et des technologies éprouvées »), prôner le retour à une économie plus locale et autres évolutions similaires va à l’évidence dans le bon sens.

Mais il me semble tout de même qu’on reste encore très largement loin du compte !

Surtout en ce qui concerne la question de l’énergie.

Bien sûr, la première urgence est évidemment celle des indispensables économies, urgence soulignée par nos auteurs :

« Il n’y a donc pas de produit ou de service plus écologique, économe en ressources, recyclable, que celui que l’on n’utilise pas. La première question ne doit pas être «comment remplir tel ou tel besoin (ou telle envie…) de manière plus écologique ? » mais « pourrait-on vivre aussi bien, sous certaines conditions, sans ce besoin?».
Il s’agit donc d’ « acquérir le réflexe d’une « écologie de la demande » (décroissante), plutôt qu’une «écologie de l’offre» (croissance verte) ».
« Pourquoi couvrir des hectares de panneaux solaires pour alimenter des panneaux publicitaires énergivores dans les rues ou les gares et des écrans plats dans les bureaux de poste ? » (LT 114-115).

Si l’on veut en effet échapper aux attraits illusoires de la « croissance verte » et à ses conséquences tout aussi suicidaires que celles de la croissance « classique », il s’agira donc en premier lieu de réduire nos besoins.

Mais n’est-il pas bien aventureux de faire croire que cette réduction suffirait à résoudre les problèmes de 7 milliards de personnes, qui seront 11 à 14 milliards à la fin du siècle ?

Car des besoins vitaux, même réduits, demeurent des besoins qu’il faudra satisfaire, surtout lorsqu’il s’agit de besoins énergétiques propres à assurer le fonctionnement de notre agriculture, de nos industries et artisanats les plus fondamentaux, du logement, de l’éclairage et du chauffage, de nos services les plus basiques, etc.

Il faudrait évidemment chiffrer tout cela de façon précise et détaillée, ce que nos auteurs avouent être dans l’impossibilité de faire, et qu’on ne peut leur reprocher étant donnée la complexité de la tâche.

Mais les solutions qu’ils proposent pour pourvoir aux besoins énergétiques d’une humanité future sans pour autant retomber dans les pièges dénoncés de la « croissance verte » et du « macrosystème » évoqué plus haut (avec ses grandes éoliennes high tech, ses gigantesques « fermes » photovoltaïques dévoreuses de métaux et de terres rares, ses smart grids – toutes choses de toute façon condamnées à moyen terme par le « peak everything » – ses bases logistiques entraînant la création de routes, de bétonnages terrestres et sous-marin, de flottes d’hélicoptères et de bateaux indispensables au off shore, de réseaux complexes de câbles, etc., et donc une ponction considérable en ressources et de très importants dégâts environnementaux), ces solutions laissent tout de même dubitatif :

Car, en l’absence des énergies fossiles (charbon, pétrole, gaz, nucléaire) et si l’on refuse de plus le « macro-système » de la « croissance verte », en appeler au « petit éolien » (LT 138-139), à une hydroélectricité qui plafonne déjà, à la biomasse et au biogaz (quid alors de la disponibilité des déchets organiques dans une agriculture d’où les intrants chimiques devront disparaître ? cf. LT 186 et la question cruciale du « retour à la terre des nutriments »), au « principe d’acceptation de la moindre performance », ainsi qu’à assumer la « non disponibilité immédiate de l’énergie » (c’est-à-dire arrêter de s’éclairer, de se chauffer et … de travailler lorsque le vent ne souffle pas ou quand le soleil ne brille pas… cf. LT 140) paraît tout de même bien léger pour assurer la survie de milliards de personnes.

La génération à laquelle j’appartiens a connu, dans les années 50, celles de mon enfance, un monde qui ressemblait un peu à celui que décrivent nos auteurs comme pouvant être celui de notre futur : jusqu’au début des années 70, ma grand-mère qui vivait à la campagne ne disposait pas d’eau courante et allait la chercher à la pompe. Elle préparait sa nourriture dans la grande cheminée de la cuisine, parcimonieusement alimentée par des chutes de bois, rarement sur un vieux gaz à deux feux. Cette cuisine étant la seule pièce chauffée de la maison, en dehors des visites des enfants et petits-enfants, lors desquelles on allumait dans les chambres deux ou trois petits poêles « Mirus », qui venaient en aide aux grosses couettes de duvet et à la « bassinoire » pour réchauffer l’atmosphère de façon essentiellement symbolique.
À cette occasion aussi, quelques rares lampes de 40 watts demeuraient allumées un peu plus longtemps que d’habitude, sous le regard vigilant de la grand-mère, prompte à en dénoncer le gaspillage.
Inutile de dire que l’électro-ménager – et ne parlons pas bien sûr de l’électronique ! – étaient inexistants, à part un poste de radio, lui aussi utilisé de façon parcimonieuse.
Par ci-par là, dans la campagne, le « petit éolien » montait poussivement l’eau des puits (et pas plus), et, dans les années 50, quelques rares voitures individuelles, surtout de type 2CV (ces « pots de yaourt » qui devraient d’urgence redevenir nos voitures d’après Ph. Bihouix, cf. LT 140 ; 198), sillonnaient des routes dont beaucoup ne connaissaient pas encore ce dérivé du pétrole qu’est le goudron, l’essentiel des transports s’effectuant encore par le train et le bus, et la tournée du facteur se faisant certes « à l’américaine », mais à bicyclette toutefois !.

Quoiqu’évidemment bien moins diversifiée, la fourniture alimentaire était suffisante. Pas de supermarchés, mais un dense réseau de proximité (marchés, petits commerces, boulangeries, boucheries, épiceries…) faisant pour l’essentiel appel à la production locale.

Pour ma part, j’avoue que j’ai la nostalgie de ce monde-là, dont la sobriété naïve permettait de mieux distinguer l’essentiel de l’accessoire, et dont la « déconnection » rendait possibles d’autres types de relations humaines, rythmées par le tic-tac de la pendule centenaire, qui se moquait bien de « l’obsolescence programmée » (la preuve : elle marche encore !). Et que je ne craindrais aucunement son retour pour nos petits-enfants. J’ose dire bien au contraire !

C’est d’ailleurs un monde de ce genre que connaissent encore une bonne partie des habitants de la planète, dont certains, on le sait, estiment leur taux de « bonheur national brut » plus élevé que le nôtre. C’est encore dans un monde de ce type que sont apparues, ne l’oublions pas, la plupart des grandes intelligences à l’origine des inventions qui ont rendu possible le « développement » des XXème et XXIème siècles, ainsi que d’immenses artistes, écrivains, philosophes, etc.

Mais voilà : il y a tout de même quelques précisions à apporter :

Tout d’abord, malgré ce qui nous semble désormais être sa frugalité et sa « rusticité », ce monde était déjà, depuis plus d’un siècle dans les pays les plus développés – dont faisait partie celui de ma grand-mère – le fruit d’une révolution industrielle où les énergies carbonées jouaient un rôle déterminant. C’était déjà le monde des privilégiés du charbon et du pétrole.

Car il fallait bien fabriquer avec quelque chose les poêles Mirus, les cuisinières Godin, les bus, les trains, et les quelques « pots de yaourt » qui circulaient sur les routes, fournir le charbon pour le chauffage des citadins, des écoles, faire tourner les hôpitaux, transporter aux halles de Paris ou de Lyon les poissons de Boulogne, les fruits du Lot et Garonne ou les fromages d’Auvergne (qu’il fallait tout d’abord produire…), ou aux petites épiceries de campagne les poissons séchés ou salés, ou les conserves de sardines qui constituaient l’essentiel de la consommation des produits de la mer (qu’il fallait tout d’abord pêcher…), habiller la population, faire tourner les aciéries et les usines Formica ou Lustucru, etc. etc. etc.

Tout ce confort inouï, même s’il nous paraît spartiate, était assuré par ce charbon et ce pétrole qu’il faut désormais remplacer de toute urgence.

Mais surtout, ce monde comptait alors quelques 5 milliards d’habitants de moins que le nôtre (la population mondiale était de 2,5 milliards d’habitants en 1950 ; de 3 milliards en 1960), et entre 9 et 11 milliards de moins que celui qu’on nous prévoit pour la fin du siècle (la France comptait, elle, 40 millions d’habitants en 1950, elle en compte aujourd’hui 67 millions, et on en prévoit 80 à l’horizon 2100). Et sur cette population réduite, seule une minorité privilégiée bénéficiait du dit « confort ».

Si donc on table sur un modèle sans énergies fossiles ni nucléaire, et de plus sans le « macrosystème » du « renouvelable » high tech, ses terres rares et ses smart grids, et s’il faut alors se contenter de « petit éolien » (celui qui tirait à grand peine l’eau des puits dans mon enfance…), de biogaz, de biomasse et du déjà existant en hydroélectricité, j’avoue que j’ai bien du mal à penser que « ça le fera »…

Surtout s’il faut, de plus, et en toute cohérence, relocaliser au moins une partie de notre production industrielle (qui ne consomme plus aujourd’hui en France « que » 23% de nos ressources en énergie) et agricole, pour lutter contre la gabegie des transports inutiles, etc.
Cette nécessaire relocalisation signifiant alors des dépenses énergétiques supplémentaires considérables au niveau national.

Or, les scénarios « alternatifs » les plus optimistes comme celui du rapport de l’ADEME 2015
http://www.ademe.fr/mix-electrique-100-renouvelable-analyses-optimisations

ou le ou le scénario Négawatt 2011
http://www.negawatt.org/scenario-negawatt-2011-p46.html

tablent tous sur le high tech en ce qui concerne en France le développement du renouvelable, voire – puisque l’intermittence et la quasi impossibilité de stockage efficace est le problème de ce type d’énergie – sur une part non négligeable d’énergie fossile de substitution, au moins (ou prétendument… cf exemple catastrophique de l’Allemagne, etc. voir là-dessus mon post du 18/10/2014 mentionné ci-dessous et les liens) à titre de transition.

On connaît les problèmes posés par ces modèles et les critiques dont ils peuvent être l’objet.
Cf. par ex. :
http://www.lemonde.fr/economie/article/2015/12/02/l-illusion-d-une-electricite-100-renouvelable_4822316_3234.html?xtmc=balibar&xtcr=3

http://sciences.blogs.liberation.fr/home/2015/11/ademe-un-mix-%C3%A9lectrique-100-enr.html

[ajout du 26/02: j’apprends juste, avec bien du retard, l’arrêt du blog remarquable de Sylvestre Huet et son départ de Libération. Un grand merci à vous ! En espérant que vos contributions continueront de quelque manière…

ajout: le blog de Sylvestre Huet est désormais hébergé par Le Monde. Voir le lien ci-contre ].

ainsi que les liens cités dans mes posts :

Des vertus comparées du surf et de la plongée sous-marine, ou quand la transition énergétique suppose la stabilité démagogique. Ainsi que du bon usage de Mr. Jancovici.

Quelques brèves : à propos d’un rapport de l’ADEME, d’Oskar Gröning et de Michel Onfray. Et toujours du Pape et de l’homosexualité…

Est-il alors raisonnable de penser qu’un degré de « frugalité suffisante » – même s’il est, pour moi du moins, souhaitable – comparable à celui des années 50, puisse être assuré pour tous en 2100 dans un monde de 11 milliards d’habitants (selon l’hypothèse basse) alors même que les énergies carbonées concentrées qui le rendaient possible à l’époque pour ces quelques privilégiés occidentaux doivent de toute urgence être abandonnées ?

J’avoue que les propositions ébauchées par nos auteurs ne me permettent pas de l’envisager avec sérieux.

Peut-on alors essayer d’articuler la pertinence du diagnostic qu’ils posent avec des scénarios un peu plus vraisemblables ?

C’est avec une grand perplexité et humilité que je m’y risque.
– En constatant d’abord, qu’une fois de plus, le paramètre essentiel de la démographie, s’il est présent (cf. LT 206 ; S&S 169ss ; 171 ; 181, 202 etc.) me semble dans l’ensemble sous-estimé.

Car, si nos auteurs proposent, à juste raison, une décroissance globale et radicale de la consommation d’énergie, de biens, de services, etc., décroissance sans équivalent sur le long terme dans l’histoire de l’humanité – au point que P. Servigne envisage des politiques de rationnement (S&S 240) dont on a du mal à imaginer qu’elles pourraient se limiter au volontariat – celle-ci paraît au moins aussi difficile et aléatoire à mettre en œuvre qu’une politique résolue de décroissance démographique, relativement « bénigne » et aux résultats rapides : rappelons qu’une politique de « l’enfant unique » étendue au niveau mondial ramènerait en un siècle la population mondiale aux alentours de 1,6 milliard d’habitants, ce qui semble constituer la population optimale étant données les possibilités de l’écosystème qui est le nôtre.

Sur tout cela, cf. :

Politique, démagogie, démographie. Une petite recension d’Alan Weisman : « Compte à rebours. Jusqu’où pourrons-nous être trop nombreux sur terre ? »

Une telle politique paraît de plus à notre portée : le taux mondial actuel de fécondité étant de 2,6 enfants par femme, l’objectif de 1 enfant ne paraît pas si lointain ou irréaliste, s’il faisait l’objet bien sûr de de politiques résolues qui sauraient en présenter la nécessité vitale.

Et il est clair que cette réduction « à la source » de la consommation et de la pollution, si elle n’est pas pour autant suffisante, et en dépit des problèmes spécifiques qu’elle poserait (cf. post cité), permettrait d’envisager les questions de l’avenir de l’humanité de façon plus sereine.

La problématique incontournable d’une indispensable évolution vers une « humanité low tech » paraîtrait aussitôt plus envisageable et moins utopique.

Car s’il paraît difficile d’assurer par le seul low tech les besoins en nourriture et en énergie de 11 ou 14 milliards d’êtres humains, ce genre de technologie paraît beaucoup mieux proportionné à une population 5 ou 6 fois inférieure, sans pour autant négliger une sobriété et une économie circulaire qui demeureront encore le seul moyen de contourner du mieux possible le « peak everyting ».

Pour ma part, je ne vois toujours pas comment on peut raisonnablement, en dépit des difficultés politiques (et/ou religieuses ; cf. posts cités plus haut) qu’elle suppose, faire l’impasse sur une telle condition préalable.

À propos des dites « difficultés », cf. encore la citation d’Herman Daly, tirée de l’ouvrage d’A. Weisman rappelé plus haut, en PS du post :

Rien de nouveau sous Frère Soleil. À propos des « langues régionales » et de la démographie pontificale.

– Mais il ne faut pas se leurrer : que ce soit en ce qui concerne la décroissance « énergétique » ou la décroissance démographique (ou, dans le meilleur des cas, ces deux décroissances simultanées) il est nécessaire d’envisager une phase de transition, et c’est bien là que se concentreront les difficultés.

Là encore, la perspective de nos auteurs, qui semble le plus souvent passer d’un « tout carboné » à un « tout low tech » sans suffisamment aborder la réalité complexe de la phase intermédiaire, me paraît inadaptée pour envisager (encore une fois dans le meilleur des cas…) l’accompagnement de notre population actuelle de plus de 7 milliards d’habitants vers une décroissance énergétique et démographique la plus non-violente possible.

Étant donnés les aléas et les difficultés d’un tel passage, n’est-il pas nécessaire de conserver, de façon transitoire, quelques « high tech » (en précisant bien toutefois ce caractère éminemment transitoire rendu obligatoire par l’approche inéluctable du «peak everything », et non bien sûr en maintenant l’illusion – si profitable aux politiques et aux capitalistes – d’une « croissance verte » façon COP 21…).

Se posera donc la question du choix le plus pertinent de ces « high tech » à conserver de façon à permettre la transition : et tant qu’à en conserver, voire à en promouvoir certaines pour un temps, autant privilégier bien sûr les plus efficaces, et, dans le domaine de l’énergie, celles qui ont le rendement le plus concentré et n’ont pas besoin d’adosser leur intermittence à des énergies de substitution carbonées non-renouvelables (cf. dans le post cité ci-dessous les cas désastreux de l’Allemagne, Espagne, etc.) ou exigent des systèmes de stockage disproportionnés, polluants et peu performants.

C’est dans cette perspective que j’assume, à défaut de mieux et sans trop de « dissonance cognitive » [cf. S&S, en note p. 327 : « État de tension désagréable provoqué par des « connaissances, opinions ou croyances sur l’environnement, sur soi ou son propre comportement » incompatibles entre elles (Leon Festinger, Henry Riecken et Stanley Schachter, L’échec d’une prophétie, [1956] Paris, PUF, 1993] mes positions exprimées à propos de la place du nucléaire et d’un modèle « à la suédoise » [en dépit des risques évidents maintes fois soulignés, et que nos auteurs ne manquent pas eux-mêmes de mentionner (cf. LT 67 : problèmes inhérents au high tech nucléaire, manque à long terme de matériaux et de ressources ; LT 240 : quasi impossibilité du démantèlement ; S&S 197-199 : vulnérabilité ; difficulté à gérer l’arrêt comme le redémarrage en cas de crise ; difficulté à garantir la maîtrise technologique et la maintenance sur le long terme, etc.)] dans le mix énergétique à venir.

Des vertus comparées du surf et de la plongée sous-marine, ou quand la transition énergétique suppose la stabilité démagogique. Ainsi que du bon usage de Mr. Jancovici.

N’en déplaise aux « respiriens », on ne peut se nourrir d’air pur et de soleil. De même, dans un monde réel de 7 milliards d’habitants, en marche vers les 11 milliards, une « énergie propre » est une illusion : pour échapper du mieux possible aux gigantesques dégâts des énergies carbonées sans entraîner de crises économiques et humanitaires majeures qui mettraient en péril notre survie, il nous faut faire, au moins pendant un temps, avec le moindre mal ou le « moindre pire ».

« Nul doute que le pétrole, et surtout le charbon, sont encore là pour longtemps. Même si ce n’est pas une bonne nouvelle… », nous dit Ph. Bihouix (LT 75-79).

Au vu des dizaines de milliers de morts par an imputables au charbon (cf. liens dans le post ci-dessus) et des nuisances climatiques bien connues, il reste tout de même légitime de se demander s’il ne serait pas justifié de réduire cette « mauvaise nouvelle » au profit du nucléaire plutôt que du charbon ou du lignite, comme le fait l’Allemagne.
Cf. encore sur ce point l’article cité plus haut :
http://www.lemonde.fr/economie/article/2015/12/02/l-illusion-d-une-electricite-100-renouvelable_4822316_3234.html?xtmc=balibar&xtcr=3

[correctif: sur la légère baisse récente de la part du charbon dans le mix énergétique allemand, cf:

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/01/30/transition-energetique-versus-usine-a-gaz-ou-gazogene-a-propos-de-quelques-articles-et-emissions-recentes/

Nous voilà donc ramenés une nouvelle fois, pour conclure, à l’urgente nécessité d’une prise en compte sérieuse de la question démographique, question essentielle qui a été, une fois de plus, la grande absente de la Cop 21,
http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2015/12/09/31001-20151209ARTFIG00309-cop21-la-surpopulation-mondiale-grande-absente-des-debats.php
tout comme, on le sait, elle constitue un sacro-saint tabou pour certaines autorités religieuses, qui la traitent avec une rare incompétence et une irresponsable désinvolture :

Rien de nouveau sous Frère Soleil. À propos des « langues régionales » et de la démographie pontificale.

Hélas, la physique et les mathématiques – en particulier le calcul des probabilités – laissent peu d’incertitudes :

La première nous rappelant que nos ressources sont limitées et qu’il ne peut y avoir de transformation de l’énergie sans impact sur l’environnement.

Les deuxièmes nous rappelant que l’augmentation des crises environnementales et humaines (réchauffement, montée des océans, pénurie d’eau – 80% de la population mondiale exposée, cf. S&S p. 86 ; voir aussi dans le n° anniversaire du Courrier International de décembre-janvier, p.14-15, la carte des pays en « stress hydrique » en 2040 – et de terres cultivables, baisse des rendements agricoles, chute de la biodiversité – S&S p.77- pénurie de matières premières, pollution, tout ceci dans un contexte de surpopulation etc. cf. sur tout cela les tableaux des exponentielles en début de post) signifie une augmentation de la probabilité des catastrophes et des conflits :

« Le dernier rapport du Giec indique bien la possibilité de ‘’rupture des systèmes alimentaires’’ qui aggravera les situations déjà existantes de pauvreté et de famine (particulièrement dans les villes) et augmentera ‘’les risques de conflits violents sous la forme de guerres civiles et de violences intergroupes » (S&S 73).

Cf. aussi p. 125 sur le « risque systémique global » ; p. 208 sur « les conflits pour l’accès aux ressources », déjà commencés avec comme exemple la guerre du Darfour, etc.).

« Mais à part ça, Madame la marquise, tout va très bien, tout va très bien !» :

Nos politiques assurent et nous rassurent en préparant l’échéance si importante de 2017, bien évidemment appelée à changer la face de la France et du monde.
Nos autorités religieuses nous gratifient de discours lénifiants qui s’évertuent à nous montrer que la question démographique n’existe pas :

Rien de nouveau sous Frère Soleil. À propos des « langues régionales » et de la démographie pontificale.

Le déni, en somme, se porte pour le mieux. Merci pour lui !

Pourtant, on le sait, le statu quo est impossible (LT 268-269).

Et si nous ne nous décidons pas à affronter rigoureusement les problèmes, nous serons obligés de subir une situation chaotique qui se règlera nécessairement par le conflit et la violence. La guerre étant la façon hélas la plus facile et habituelle de « résoudre » les questions d’accès aux ressources comme les questions de surpopulation.

Bien sûr, il est à prévoir que ce sera, une fois de plus, les mieux armés et les plus riches qui triompheront, laissant présager, dans un monde dévasté (l’article du Voenno-Proychlenny Kourier, de Moscou, traduit dans le Courrier International cité ci-dessus annonce 30 pays possédant l’arme nucléaire en 2040…), un avenir tel que celui que décrivent Lob, Rochette et Legrand dans Le Transperceneige (Casterman 2014, pour l’intégrale) ou Cormac McCarthy dans La Route.

Avenir loin d’être exclu, tant l’expérience de l’Histoire montre que notre confiance dans le discernement et la conscience éthique de l’homme a de bonnes raisons d’être limitée…

« H. Welzer [Les guerres du climat. Pourquoi on tue au XXIème siècle, Gallimard 2009] montre comment une société peut lentement et imperceptiblement repousser les limites du tolérable au point de remettre en cause ses valeurs pacifiques et humanistes, et sombrer dans ce qu’elle aurait considéré comme inacceptable quelques années auparavant. Les gens s’habitueront (et s’habituent déjà) aux événements climatiques extrêmes, aux épisodes de disette ou aux déplacements de population. Les habitants des pays riches s’habitueront aussi très probablement à des politiques de plus en plus agressives envers les migrants ou envers d’autres États, mais surtout ressentiront de moins en moins cette injustice que ressentent les populations touchées par les catastrophes. C’est ce décalage qui servira de terreau à de futurs conflits » (S&S 208-209).

L’exemple actuel de ce qui est nommé la « crise des migrants » en est hélas la triste illustration…

Pourtant, le fait qu’il y ait des gens qui refusent d’admettre la fatalité du déni et l’incohérence politique, économique et/ou religieuse est une raison de ne pas désespérer de notre possibilité d’accéder à l’âge adulte, comme nous le rappellent Pablo Servigne et Raphaël Stevens, utilisant de façon inattendue le modèle concernant le deuil proposé par E. Kübler-Ross :

« Le processus de deuil traverse plusieurs étapes, selon le modèle bien connu établi par Elisabeth Kübler-Ross, la psychologue américaine spécialiste du deuil : le déni, la colère, le marchandage, la dépression et l’acceptation. Nous retrouvons toutes ces étapes dans les réactions du public, et même dans les réactions que nous avons ressenties en préparant ce livre. Lors de discussions et d’ateliers sur la transition ou sur l’effondrement, nous avons constaté que les moments de témoignages et de partage d’émotions étaient essentiels pour permettre aux personnes présentes de se rendre compte qu’elles n’étaient pas seules à affronter ce genre d’avenir et à ressentir ces émotions. Tous ces moments nous rapprochaient de l’étape d’acceptation, indispensable pour retrouver un sentiment de reconnaissance et d’espoir qui nourrit une action juste et efficace.
Aller de l’avant, retrouver un avenir désirable, et voir dans l’effondrement une formidable opportunité pour la société, passe nécessairement par des phases désagréables de désespoir, de peur et de colère. Cela nous oblige à plonger dans nos zones d’ombre personnelles, à les regarder en face, et à apprendre à vivre avec. Le « travail » de deuil est donc à la fois collectif et personnel. Comme le soulignent les remarquables travaux de Clive Hamilton, Joanna Macy, Bill Plotkin ou Carolyn Baker, ce n’est qu’en plongeant et en partageant ces émotions que nous retrouverons le goût de l’action et un sens à nos vies. Il s’agit ni plus ni moins que d’un passage symbolique à l’âge adulte » (S&S 232-233).

Et c’est bien ce passage vers un espoir au-delà du deuil que je nous souhaite pour l’année 2016 !

Bonne année à toutes et à tous, dans le goût de l’action et la joie du sens de la vie !

Ajout du 11/01 :

Un ami, du genre plutôt attaché au déni…, me signale que l’approche de Ph. Bihouix a été remise en cause par Mark Jacobson lui-même qui, « dans ses études qui sont très fouillées, arrive exactement à la conclusion inverse » :
http://objectifterre.over-blog.org/2015/10/HubertGuillaud-Decroissance
http://objectifterre.over-blog.org/2015/05/mark-jacobson-stanford-repond-a-philippe-bihouix-ingenieur-decroissant-renouvelo-sceptique.html

Il se trouve que je connais ces travaux, même si je reconnais ne pas être capable de les discuter dans le détail.
http://web.stanford.edu/group/efmh/jacobson/Articles/I/JDEnPolicyPt1.pdf

(Ils étaient d’ailleurs mentionnés dans les discussions – fort intéressantes – qui suivent la recension du livre de Ph. Bihouix :
http://internetactu.blog.lemonde.fr/2015/10/17/faut-il-prendre-leffondrement-au-serieux/#xtor=RSS-3208 )

Mais, à l’évidence, Ph. Bihouix les connaît aussi ! Car lorsqu’il mentionne le projet « Wind Water Sun » (cf. citation dans le post, LT 75-79), ce n’est pas à la faisabilité en tant que telle de ce projet qu’il s’attaque, mais à la disproportion de sa mise en œuvre: «’‘Wind Water Sun » propose de couvrir les besoins en énergie de l’ensemble du monde, uniquement avec des renouvelables, d’ici 2030. Pour cela, il faudrait installer 3,8 millions d’éoliennes de 5 MW et 89000 centrales solaires de 300 MW chacune (on admirera la précision toute mathématique des chiffres). En s’y mettant en 2015, il faudrait donc installer en quinze ans 19000 GW d’éoliennes: sachant que l’on en a installé 40 GW au plus par an ces cinq dernières années, il s’agirait tout bonnement de multiplier par trente la capacité de production et d’installation actuelle » ;

Ainsi qu’au fait que, si son chiffrage concernant les ressources en énergie et leur utilisation est précis (cf. § 5) il oublie tout bonnement les infrastructures et les « dégâts collatéraux » nécessaires à sa mise en œuvre.

Ce qui est justement relevé par Ph. Bihouix : « M. Jacobson n’a manifestement jamais mis les pieds dans une usine, et ne sait pas qu’il faut aussi de l’acier, du ciment, des résines polyuréthanes, des terres rares et du cuivre, des bateaux et des grues, entre autres, pour fabriquer et installer une belle éolienne ‘’propre’’ ».

À ma propre lecture, je n’en trouve pas moi non plus la moindre mention.

Et il me paraît donc difficile de faire croire que tout cela entrerait dans la perspective d’un renouvelable à 100% ou d’une « économie circulaire » sans impact sur le « peak everything » !

Serait-il en effet légitime de réfléchir sur « l’avion propre » en se limitant aux appareils, et en oubliant le besoin en infrastructure que constituent les aéroports, les moyens et les nuisances nécessaires à leur construction (cf. N.D des Landes…); ou sur le « train propre » en négligeant la construction des voies, la mise en place des rails, du ballast et l’impact au sol des lignes de chemin de fer (cf. ligne à grande vitesse Lyon-Turin…); ou encore réfléchir aux possibilités de « l’hydroélectrique propre » « dans l’abstrait » en passant outre les effets sur l’environnement et les opinions (Sivens…) ?

Pour toutes ces raisons, on ne voit pas en quoi le gigantisme du projet « Wind Water Sun» échapperait aux critiques que Ph. Bihouix adresse à la viabilité écologique à long terme des « macrosystèmes » et de la « mégamachine technique », qui, malgré les efforts des lobbies, américains ou autres, appartiennent de plein droit à une « croissance verte » bien mystificatrice.

Autre petite remarque en passant sur la question du néodyme, matériau que mentionne Ph. Bihouix comme étant utilisé dans la construction de certaines éoliennes.

Il se trouve en effet que ce matériau ne leur est pas indispensable.

« Une partie des éoliennes actuelles utilise du néodyme, mais l’on peut s’en affranchir complètement. Tenter de faire croire que cet élément serait indispensable aux éoliennes, ceci en réalité dans l’unique objectif de freiner le développement des énergies renouvelables et ainsi de continuer à vendre le plus longtemps possible l’électricité obtenue en brûlant des combustibles fossiles, est pour le moins stérile ».
http://www.techniques-ingenieur.fr/actualite/articles/les-terres-rares-sont-elles-indispensables-pour-les-moteurs-electriques-les-eoliennes-et-les-panneaux-solaires-1300/

Mais Ph. Bihouix ne « tente aucunement de faire croire que cet élément serait indispensable aux éoliennes », d’une part. Ce n’est pas là que réside la pointe de sa critique du « macrosystème » auquel appartient le « grand » éolien.

D’autre part, il semble difficile de penser que son « unique objectif [soit] de freiner le développement des énergies renouvelables et ainsi de continuer à vendre le plus longtemps possible l’électricité obtenue en brûlant des combustibles fossiles ». Il suffit de lire son livre !

Mais, là encore, il est bien difficile de soutenir qu’une éolienne –avec ou sans néodyme- puisse être une source d’énergie « propre ». Habitant près de l’Espagne, je suis bien placé pour connaître les travaux gigantesques d’infrastructures (routes, camions, grues, sable, béton, câblages, etc.) que suppose la construction d’une éolienne. Et que dire du offshore avec sa noria de bateaux et hélicoptères… !

http://www.asso3d.fr/phasesdeconstructiondunparceolien.pdf

En dépit des efforts des lobbies, on ne voit donc pas comment les éoliennes pourraient échapper aux remarques de Ph. Bihouix concernant les risques du « macrosystème » et de sa high tech, remarques qui constituent le fond de son discours.

Comme je le dis dans mon paragraphe 4, je pense pour ma part (à la différence de Ph. Bihouix) qu’une certaine dose de high tech (y compris nucléaire) sera nécessaire, au moins pour assurer la phase de transition. Les éoliennes en feront partie, tout comme le photovoltaïque.

Mais de là à laisser croire que d’immenses champs d’éoliennes géantes et de panneaux photovoltaïques assureront sans problème un avenir « renouvelable » à des milliards d’humains délivrés pour toujours du « peak everything » et des nuisances environnementales, il y a tout de même un pas…

Et c’est bien sur ce genre d’illusion idéologique soigneusement entretenue (pour quel profit ?….) que le post ci-dessus, à la suite de Ph. Bihouix, P. Servigne et R. Stevens cherche à attirer l’attention.

De Christine Boutin à François en passant par Houellebecq : de quelques aventures tragi-comiques de la justice et de la sémantique.

Une nouvelle qui ne manque pas de me réjouir :

http://www.lemonde.fr/famille-vie-privee/article/2015/12/18/christine-boutin-condamnee-a-5-000-euros-d-amende-pour-avoir-qualifie-l-homosexualite-d-abomination_4834809_1654468.html

car elle montre que la justice fait tout de même son travail.

Mais Stultitia, qui n’en rate pas une, comme on sait, me fait toutefois remarquer quelque chose d’étrange :

« Christine Boutin affirmait : « L’homosexualité est une abomination. Mais pas la personne. Le péché n’est jamais acceptable, mais le pécheur est toujours pardonné ».
« Ce que l’on entend dans vos propos, c’est que les homosexuels sont une abomination », avait résumé le procureur, indiquant que le parquet avait reçu 500 plaintes de particuliers outrés après sa déclaration ».

Or, cette « dérive sémantique » qui étend à la communauté homosexuelle dans son ensemble le qualificatif « d’abomination » conféré par Mme Boutin à l’homosexualité en tant que telle, et qui justifie sa condamnation selon le procureur, est celle-là même qui avait été refusée par le procureur Béatrice Angeli lors du jugement de « l’affaire Houellebecq », justifiant alors le non-lieu :

« Considérer que, par une dérive sémantique, parler de l’islam, c’est parler de la communauté musulmane est un pas que nous ne pouvons pas franchir »,

avait-elle déclaré, lorsque l’écrivain était poursuivi pour « complicité de provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence à l’égard d’un groupe de personnes en raison de son appartenance à une religion » et « injure » par des associations musulmanes et la Ligue des droits de l’homme.

Ceci pour avoir exprimé, lors d’un entretien accordé en septembre 2001 au magazine Lire, son « mépris » à l’égard de l’islam ( Le Monde des 2 et 3 septembre 2001) « La religion la plus con, c’est quand même l’islam. Quand on lit le Coran, on est effondré, effondré », déclarait-il notamment.

Les parties civiles représentant les associations musulmanes avaient alors affirmé que, pour elles, ce sont bien les musulmans qui étaient visés par l’écrivain et pas seulement leur religion.

Deux poids, deux mesures, donc.

« La justice, comme la sémantique, est une chose bien étrange », ajoute Stultitia. « Pour paraphraser une citation célèbre, il ne faut jamais la contredire. Il suffit d’attendre, et elle le fera elle-même ».
On pourrait ajouter que ce n’est même pas la peine de la caricaturer : elle est bien assez grande pour le faire toute seule.

Mais sans doute la « dérive sémantique » dont Mme Boutin fait (à juste raison) les frais n’est-elle pas de mise lorsqu’il s’agit de défendre l’un des génies littéraires les plus représentatifs de la culture française contemporaine.

Ou bien faut-il comprendre ce genre d’exception comme une nouvelle illustration de ce « déplacement du sacré » dont il était question dans un post précédant :

De l’équité dans la caricature, et du kairos, car il y a un temps pour tout.

(où Stultitia, soit dit en passant, avait prévu tout cela de façon assez précise…).

« Selon que vous soyez puissant ou misérable », au goût du jour ou pas ; la justice n’ignore pas le sur-mesure …

Un progrès, tout de même : le « deux poids deux mesures », et sa discrimination si préjudiciable à la cohésion nationale et à la paix sociale commence à être battu en brèche :

http://www.lemonde.fr/actualite-medias/article/2015/12/17/eric-zemmour-condamne-a-3-000-euros-d-amende-pour-provocation-a-la-haine-envers-les-musulmans_4834063_3236.html?xtmc=zemmour&xtcr=1

Stultitia n’avait pourtant pas remarqué que le génie littéraire de M. Houellebecq dépassait à ce point celui de M. Zemmour…

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C’est, je le reconnais, un peu facile, mais je ne résiste pas à la tentation de citer encore quelques autres prouesses sémantiques et casuistiques tristement hilarantes d’un jésuite célèbre :

http://abonnes.lemonde.fr/religions/article/2015/11/30/le-pape-francois-reconnait-la-perplexite-de-l-eglise-catholique-a-propos-du-preservatif_4820977_1653130.html#xtor=RSS-3208

« A la question de savoir s’il n’était pas temps pour l’Église de changer sa position et d’admettre l’usage du préservatif pour prévenir des contaminations, le pape a répondu avec une très grande prudence, cherchant ses mots avec soin. Ses propos, pourtant, pourraient être source de controverses tant ils sont touffus. Il a commencé par contester l’angle de la question, « trop étroite et partiale ». « Oui, a-t-il ajouté, c’est une des méthodes. La morale de l’Église se trouve sur ce point devant une perplexité », car selon elle « les rapports sexuels doivent être ouverts à la vie ».
Puis le pape François s’est employé à relativiser la pertinence d’une discussion juridico-théologique sur le préservatif. « Ce n’est pas le problème, a-t-il affirmé. Le problème est plus grand. Cela me fait penser à la question posée un jour à Jésus : “Est-il licite de soigner le jour du shabbat ?” Il y a une obligation de soigner. » Il a ensuite expliqué pourquoi ce débat est à ses yeux secondaire. « La malnutrition, l’esclavagisme, l’exploitation, le manque d’eau potable, voilà les problèmes ! Ne nous demandons pas si on peut utiliser telle méthode pour guérir une blessure. Le grand problème est l’injustice sociale. Je n’aime pas tomber dans des réflexions casuistiques quand les gens meurent par manque d’eau, de pain, de logement. Est-il licite de soigner le jour du shabbat ? Je ne veux pas me poser ce genre de question quand on continue la fabrication et le trafic d’armes. Les guerres sont des causes de mortalité plus grandes. Je ne veux pas penser en termes de licite. Je dirais à l’humanité : travaillez à instituer la justice. Et quand il n’y aura plus d’injustice dans ce monde, on pourra parler du shabbat. »
(…)
Pour balancée, voire obscure, qu’elle soit, cette réponse semble s’insérer dans la conception de l’Église qu’a le pape Jorge Bergoglio. Pour lui, celle-ci doit être un hôpital de campagne, c’est-à-dire qu’elle doit faire de la médecine d’urgence, s’occuper des blessures les plus graves pour sauver des vies et laisser pour plus tard les régimes anticholestérol. L’urgence, pour lui, ce sont les inégalités et les divers fléaux sociaux qu’il ne cesse de dénoncer. En revanche, s’appesantir pour savoir si l’usage du préservatif comme moyen d’éviter des contaminations contrevient ou non à l’enseignement catholique lui paraît secondaire, au sens de moins vital. François ne s’exprime donc pas en faveur de l’usage préventif du préservatif, mais il relève que « c’est une des méthodes » et que, shabbat ou pas shabbat, « il y a une obligation de soigner ».

Alors : préservatif ou pas, Shabbat ou pas shabbat, urgence ou pas urgence, sida ou cholestérol ?

La réponse ne brille certes pas par sa clarté.

« Que celui qui a des oreilles entende ».
Sans doute. Mais on doit avouer qu’il faut en avoir de bonnes…

Et voilà bien le problème : au jardin de Double Injonction, dans le si beau domaine de Communication, « Même quand on le dit, on ne le dit pas vraiment ».

Cf :

Où l’on apprend comment le bon pape François prêche aux petits lapins dans le jardin enchanté de Double Injonction.

« Que votre oui soit oui, que votre non soit non; ce qu’on y ajoute vient du malin », disait, me semble-t-il, quelqu’un.

Mais cela risquerait sans doute de mettre trop de sémanticiens, casuistes ou autres exégètes au chômage…

« On ne résout pas un problème avec les modes de pensée qui l’ont engendré » disait, paraît-il, Einstein….

*************

Enfin, un beau poème qui m’a été communiqué par une fidèle lectrice, d’un auteur que je ne connaissais pas, mais dont l’œuvre est attachante et la vie remarquable :
Lucien Jacques (1891-1961) :

https://amislucienjacques.wordpress.com/biographie/

Il exprime une vision qui me semble particulièrement opportune, par les temps qui courent…

« Croire en l’homme malgré tout »:

*
Je crois en l’homme, cette ordure,
je crois en l’homme, ce fumier,
ce sable mouvant, cette eau morte ;

je crois en l’homme, ce tordu,
cette vessie de vanité ;
je crois en l’homme, cette pommade,
ce grelot, cette plume au vent,
ce boutefeu, ce fouille-merde ;
je crois en l’homme, ce lèche-sang.

Malgré tout ce qu’il a pu faire
de mortel et d’irréparable,
je crois en lui,
pour la sûreté de sa main,
pour son goût de la liberté,
pour le jeu de sa fantaisie,

pour son vertige devant l’étoile,
je crois en lui
pour le sel de son amitié,
pour l’eau de ses yeux, pour son rire,
pour son élan et ses faiblesses.

Je crois à tout jamais en lui
pour une main qui s’est tendue.
Pour un regard qui s’est offert.
Et puis surtout et avant tout
pour le simple accueil d’un berger.

Et bonnes fêtes à toutes et à tous!

Ajout du 29/12:

Un article intéressant qui complète la première partie de ce post:

http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2015/01/20/l-islamophobie-est-elle-punie-par-la-loi_4559911_4355770.html

À propos de résultats électoraux : petit exercice d’application de quelques réflexions du post précédent.

Je ne veux pas opérer à la légère des rapprochements déplacés.
Ce qui a été développé dans le post précédent et ses ajouts ne peut bien sûr s’appliquer tel quel aux réalités de la politique française.
https://stultitiaelaus.com/2015/11/17/une-fois-encore-sur-le-mal-la-pulsion-de-mort-lagressivite-et-sur-ceux-qui-savent-si-bien-utiliser-tout-cela/

Mais, tout de même, certaines analogies me paraissent indéniables.

Car une question me travaille depuis longtemps :

Il y a, en France, des partis représentatifs d’un souverainisme, de gauche (MRC de J.P. Chevènement en particulier) comme de droite (« Debout le France » de Nicolas Dupont-Aignan, etc.), d’un euroscepticisme affirmé, voire de ce qu’on pourrait nommer une « extrême droite classique » y compris de tonalité royaliste (Philippe de Villiers, Christine Boutin…).

Ces différents partis et mouvements peuvent partager bien des idées, en ce qui concerne la question de l’euro, celle de l’Europe, de l’immigration incontrôlée, le statut de la Nation, le positionnement dans le débat républicanisme/démocratie, la défense de valeurs considérées comme « nationales » et identitaires, qu’elles soient politiques, culturelles, religieuses, etc.

De tels positionnements communs par rapport à l’Europe et à l’euro peuvent aussi les amener à partager éventuellement certaines orientations économiques, sociales, etc.

Et, bien sûr, ces mouvements dénoncent tous, sans surprise, la montée du chômage, la corruption, l’immobilisme et le « tous pourris » des autres, les « grands partis ».

Mais depuis bien des lustres, de tels mouvements ne dépassent pas, dans leurs meilleures performances, les 4% de voix aux diverses élections dans lesquelles ils se présentent (3,81% au niveau national pour « Debout la France » aux dernières régionales [au premier tour], ce qui est considéré comme une prouesse).

Dès lors, on peut légitimement se poser, me semble-t-il, la question suivante :

Qu’est-ce qui permet au Front National, alors que les programmes sont relativement similaires quant au fond, de rassembler près de dix fois plus de voix qu’un parti « classique » de la droite extrême, du type de « Debout la France » ?

Les seuls facteurs socio-économiques (montée du chômage, etc.), comme la seule invocation du « ras-le-bol » des partis en place (cf. UMPS, etc.) sont-ils suffisants pour expliquer ce fait ?

C’est bien là qu’il me semble qu’il ne faudrait pas tomber dans des diagnostics trop réducteurs, essentiellement socio-économiques en particulier, du type de celui que pose par exemple Th. Piketty pour expliquer la montée de Daech (cf. post précédent).

Pour ma part, bien que n’étant absolument pas de ce bord politique, j’avoue que les propositions de « Debout la France » dans le domaine économique en particulier me paraissent, dans leur logique propre, autrement consistantes et « attrayantes » (pour ceux qui partageraient bien sûr une logique de ce type) que celles du Front National.

Et je ne comprends donc pas pourquoi, si l’on cherchait essentiellement du côté des « extrêmes » (de droite en l’occurrence) une alternative socio-économique et politique efficace à ce qui nous est proposé par les « grands partis », on ne se tournerait pas au moins autant vers le mouvement de Nicolas Dupont-Aignan que vers les bricolages économiques de Mme Le Pen, dont le fil blanc crève si facilement les yeux.

(Notons que cette remarque vaudrait aussi pour des partis d’extrême gauche, qui pourraient être tout aussi susceptibles de recueillir les voix de celles et ceux qui sont à la recherche d’alternatives fortes, voire « extrêmes », mais qui partagent pourtant les scores insignifiants des partis de la droite extrême autres que le FN).

C’est donc bien qu’un abord purement socio-économique est largement insuffisant pour rendre compte des succès du Front National.

Il faut alors faire intervenir autre chose, qui déborde ce champ.

Qu’est-ce donc qui fait la spécificité ultime du Front National ?
Spécificité qui rendrait compte du fait que, dans le concert des « extrêmes », il est porté par une dynamique qui dépasse tellement celle des autres partis.

Je pense que c’est la réponse à cette question qui nous ramène nécessairement à quelques-unes des idées développées dans le post précédent.

Certes, dans un cas comme dans l’autre, les circonstances socio-économiques, les difficultés de l’Europe, etc. jouent le rôle de « facteurs déclenchants ».

Mais il serait illusoire de penser que ces raisons sont suffisantes.

Car si elles l’étaient, comment expliquer l’insignifiance du score des autres partis « non conventionnels », puisqu’eux aussi les mettent au premier plan de leurs campagnes ?

Il faut donc bien que l’attirance qu’exerce le FN repose sur autre chose.

Pour ma part, je reste persuadé que le succès qu’il rencontre ne peut s’expliquer que par ce mélange subtil de charisme et de « levée des inhibitions » auquel je faisais allusion, dans un autre contexte, dans mon post du 17 novembre.

Encore une fois, si les résultats ne peuvent fort heureusement être comparés, le processus de fond présente des similitudes.

Le charisme tutélaire qui est à l’œuvre ici est d’abord celui du père, Jean Marie Le Pen, dont la fille n’a pas vraiment hérité, mais dont elle ranime le souvenir à chacune de ses apparitions. Car que serait le Front National si l’affaire avait été reprise par une Mme Dupont-Durand ou même par un M. Philippot ?

L’essentiel de son « rayonnement » tient en fait à la figure du père, qui ne peut pas ne pas transparaître dans les apparitions de la fille tout comme il est présent dans son nom.

Et c’est bien parce qu’il l’estime, consciemment ou inconsciemment, détentrice de la radicalité de son père que l’électeur la choisit.

Et qu’on ne dise pas que le projet du FN aurait profondément changé avec « Marine » (ou « Marion »…), car il est évident que sans l’héritage implicite de cette radicalité du père, le parti perdrait sa spécificité et retomberait aux 4% maximum fatidiques qui caractérisent les autres « extrêmes ».

Mais ce charisme du père, qui a fait que Mme Le Pen est ce qu’elle est en politique, c’est, rappelons le, celui d’un homme qui a su habilement remettre sur la place publique des idées frappées de tabou – le racisme, l’antisémitisme, la xénophobie – et leur conférer, alliées au vieux mythe du « bouc émissaire », le dynamisme et le pouvoir de fascination qui a permis, chez beaucoup, la levée des inhibitions.

Il y a un avant Jean Marie Le Pen, et un après, dont sa fille tire le bénéfice.

Avant, c’était la xénophobie honteuse, qui s’exprimait lors de quelques repas arrosés ou dans un coin discret du café du Commerce.

Aujourd’hui, c’est la xénophobie militante et sûre d’elle, qui parade décomplexée et fait le compte de ses forces dans les urnes.

Le charisme a su venir à la rencontre du fond pulsionnel profond, pour l’éveiller et lui permettre de se manifester désormais au grand jour.

Enfin, on va pouvoir à nouveau crier « À mort », sans complexe, exiger l’échafaud et donner libre cours à la pulsion d’agressivité sans se laisser impressionner par quelque morale ou « sur-moi » de bisounours émasculés !

Enfin, on va pouvoir redresser fièrement cette identité agressive et blanche, pourchasser « l’autre », le « bouc émissaire » et hurler « Dehors ! » en toute impunité !

Et peut-être même un jour, si le vent le permet, pourra-t-on ajouter, « À mort les arabes » et « À mort les juifs », cerise sur le gâteau en laquelle bien des indices permettent d’espérer.

(À ce propos, la « fuite » étonnamment orchestrée du « crime » d’Estrosi « dansant avec des juifs » ( !) montre, s’il le fallait encore, en dépit des dénégations opportunistes, combien le feu couve bien sous la cendre…).

Et cela, ce n’est certes pas un Dupont-Aignan qui le rendrait possible, tant il fait penser à l’Agnan du Petit Nicolas, dans sa fadeur de premier de la classe bien propre sur lui et chouchou de la maîtresse.

Pensez donc ! Se contenter d’être souverainiste sans être xénophobe. Tout cela reste bien BCBG et bien étriqué…

Rien à voir certes avec le vieux pirate borgne prêt à prendre l’Europe à l’abordage et à débarrasser la France de tous les bronzés et les fainéants qui n’ont rien à y faire.
Et dont on sait que, lui au moins et ses descendant(e)s, sont capables de tenir parole.

Voilà bien là le café fort qu’on attend !

Certains en toute conscience.
D’autres par suivisme irréfléchi, sans savoir – ou vouloir – encore identifier ce qui pousse en eux et autour d’eux.

Je ne peux que reprendre ici la conclusion de mon post précédent :

« La civilisation doit tout mettre en œuvre pour limiter l’agressivité humaine et pour en réduire les manifestations à l’aide de réactions psychiques d’ordre éthique »,
nous dit encore Freud.

Car il s’agit en effet de la sauvegarde de notre civilisation contre ce qui s’y oppose, que ce soit le désir d’agressivité ou la déliaison ravageuse opérée par la « pulsion de mort ».
Travail urgent d’éducation, « d’ordre éthique », mais aussi juridique, politique, dans lequel doivent s’investir dans une indispensable unité les forces civilisatrices qui ont construit nos sociétés : celles des grandes religions, qu’elles soient juive, chrétienne, musulmane ou autres, comme celles des athéismes humanistes.

Car il serait bien présomptueux de continuer à sous-estimer la puissance et la séduction de cet ennemi commun.

PS :
Des extraits d’un article proposé aujourd’hui dans les « Actualités » de Windows, qui montrent bien comment peuvent s’articuler le post précédent et celui-ci.

Pour Daech, le FN a raison: les musulmans n’ont rien à faire en France
de Jérémie Pham-Lê – L’Express – mercredi 9 décembre 2015

Le groupe terroriste n’a évidemment pas commenté publiquement les résultats. Mais certains de ses membres francophones ne cachent pas leur joie. Interrogé sur une possible victoire du parti frontiste par David Thomson, spécialiste du djihadisme, un partisan de Daech résume: « Ce serait une humiliation pour ces pseudo-musulmans de la République qui défendent les valeurs de la laïcité. Et les vrais musulmans, ça les poussera à faire la hijra [émigrer en terre d’Islam, comme la Syrie, NDLR] ». Un autre qualifie le FN de « parti le moins hypocrite » et espère que certains vont « prendre conscience et plier bagage ».
(…)
« L’EI se nourrit de la conception de laïcité du FN »
Dans cette sombre logique, la progression de l’extrême-droite, dont les positions sont réputées « dures » envers l’islam, pousserait les musulmans à se sentir davantage stigmatisés. Un sentiment qui pourrait inciter les modérés à se replier sur eux, à durcir leur pratique de la religion puis à quitter la France pour un pays où ils se sentiraient plus libres pour vivre leur foi. Une aubaine pour Daech, qui cherche à recruter pour son califat. « Le postulat de l’EI se nourrit de la conception à sens unique de la laïcité du Front national qui consiste, sinon à chasser les musulmans, au moins à les appeler à faire profil bas en ne leur laissant aucune place possible pour exprimer leur croyance », observe le journaliste Nicolas Hénin, auteur de Jihad Academy (Fayard, 2015).
En témoignent, par exemple, les pressions du maire FN de Fréjus, David Rachline, qui se bat contre l’ouverture d’une mosquée dans sa commune. Nicolas Hénin, par ailleurs ancien otage de l’EI, ajoute: « Pour les djihadistes, le FN a raison quand il dit ‘la France aux Français’. Selon eux, les musulmans n’ont rien à faire dans une société occidentale comme la France, jugée terre de mécréants. L’EI a tout intérêt à ce que les musulmans se sentent de plus en plus mal à l’aise. »
Bachar el-Assad et le calife Baghdadi remercient les électeurs français pour leur indéfectible soutien.
— Nicolas Henin ﺡ ✒️ (@nhenin75) December 6, 2015

« Le discours islamophobe légitime le discours de l’EI »
Pour plusieurs spécialistes, il existe un lien de dépendance entre les extrêmes, politique et religieux. Lesquels s’alimenteraient entre eux à travers leurs idées discriminatoires. « Le discours islamophobe légitime le discours djihadiste de l’EI qui lui-même légitime le discours islamophobe. Cela fonctionne comme un cercle vicieux« , note le sociologue Samir Amghar, auteur de Le Salafisme d’aujourd’hui (Michalon, 2011). Pour le chercheur, l’organisation terroriste pourrait ainsi profiter de la montée du FN pour inciter, en réaction, ses fidèles à commettre des attentats en France. Et par contrecoup, à créer un climat d’insécurité propice au parti frontiste. D’autant que, après le chômage, la menace terroriste arrive en seconde position dans l’explication de vote des régionales.

Ajout du 12/12:

Un bon article sur Marine Le Pen.
http://www.lemonde.fr/idees/article/2015/12/11/donald-trump-n-est-pas-une-farce-helas_4829688_3232.html

Oups ! … Stultitia me signale qu’il s’agit en fait de Donald Trump.
J’ai failli ne pas remarquer…

Eh oui ! Là bas aussi, il y a des candidats républicains sérieux, qui proposent des choses à peu près cohérentes, mais ce ne sont pas eux qui brillent.

La recette est pourtant simple, et notre triste Donald a su l’emprunter au FN : car il suffit d’en appeler à la xénophobie, à la discrimination, au racisme et à la haine, et vous voyez votre cote éclater aussitôt dans les sondages…

Triste constat, qui vaut ainsi d’un côté et de l’autre de l’Atlantique, et qui ne fait pas grand honneur au propre de l’homme.

Car il s’agit de tout sauf d’une « farce » : si nous n’y prenons pas garde, le quasi automatisme de cette relation de cause à effet lorsqu’il s’agit de « levée des inhibitions » risque fort de faire encore école tant il présente la garantie du succès…

Ajout du 18/12:

Article reprenant quelques thèmes du dernier livre de Gilles Kepel (thèmes dont on sait qu’ils ont suscité l’ire du FN), qui développe une « réflexion comparée sur les replis identitaires »  qui constituent « un effet miroir quasiment parfait » entre la montée du FN et l’attrait pour la radicalisation de Daesh.

« L’irruption djihadiste, derrière laquelle pointe l’implantation du salafisme, […] n’est pas un phénomène isolé. Les succès électoraux du Front national et l’invasion du Web par les sites identitaires et “conspirationnistes” […] constituent des “fractures françaises” parallèles. »

Fractures qui exigent notre vigilance, car:

« Le chercheur évoque aussi une dynamique qui ne souffre plus vraiment de tabou : « l’an 2015 a renforcé la progression d’une extrême droite dénonçant l’“islamisation de la France”. » Ainsi, si la position de chef de guerre a profité temporairement au président de la République, François Hollande, « seul le FN semble désormais en position de profiter quasi mécaniquement de tous les facteurs anxiogènes liés au terrorisme djihadiste », analyse M. Kepel ».

http://abonnes.lemonde.fr/politique/article/2015/12/17/tweets-de-marine-le-pen-ce-que-dit-vraiment-gilles-kepel-sur-le-front-national-et-le-terrorisme_4834294_823448.ht

Une fois encore sur le mal, la pulsion de mort, l’agressivité, et sur ceux qui savent si bien utiliser tout cela.

De nouveau, bien sûr, ces textes de Freud que j’ai souvent cités tournent dans ma tête :

« L ‘homme n’est point cet être débonnaire, au cœur assoiffé d’amour, dont on dit qu’il se défend quand on l’attaque, mais un être, au contraire, qui doit porter au compte de ses données instinctives une bonne somme d’agressivité… »

À propos de « Human ». De la question du mal, des armes, de l’éthique, de la morale et toujours de « l’innocence du devenir ».

Entraide, empathie, bienveillance. De Kropotkine à Hobbes et retour (2).

Conversion contre l’islam versus conversion à l’islam. Et de la conversion à l’herméneutique comme condition préalable. Réfléchir avec Youssef Seddik.

Ainsi qu’un commentaire, parmi d’autres, qu’en donne E. Roudinesco (« L’homme tragique », dans : Pourquoi la psychanalyse ? Fayard 1999, Champ 488, p. 154) :

« Si Freud était resté tributaire d’un modèle neuro-physiologique, jamais il n’aurait pu actualiser les grands mythes de la littérature pour bâtir une théorie des comportements humains (…). De même, si Freud n’avait pas inventé la pulsion de mort, nous serions sans doute privés d’une représentation tragique des enjeux historiques auxquels doit faire face la conscience moderne. Quant à la psychologie, elle se serait égarée dans le culte hédonique de la puissance identitaire pour promouvoir un sujet lisse et sans bavures, tout entier enfermé dans un modèle physico-chimique ».

Et en effet, les neuro-sciences et autres approches « physico-chimiques » apparaissent bien dérisoires pour éclairer les ressorts de « l’homme tragique » et les enjeux auxquels nous sommes confrontés.
Tout comme le ping-pong assez minable par lequel certains se renvoient les responsabilités sociales et politiques.
Même si tout cela entre en jeu dans une certaine mesure, bien sûr…

Mais il semble que certains événements laissent bien loin le « sujet lisse et sans bavure » de quelques psychologies douceâtres, tout comme « l’innocence du devenir » de quelques philosophies « hédonistes » infantiles, ou encore les recettes tellement prévisibles de ceux qui rendent compte de tout en dénonçant bien sûr les manquements de l’adversaire politique.

Autant de hochets dont les cliquetis nous deviennent rapidement insupportables parce que nous sentons bien combien tout cela reste superficiel, et que, pour approcher un peu mieux l’insaisissable, il n’y a pas d’autre ressource que de revenir au « cœur » même de l’homme et à ces grands textes métaphysiques, religieux, à ces mythes, ces tragédies, ces « récits des origines », par lesquels il a essayé depuis la nuit des temps de jeter quelque éclairage sur lui-même.

Toutes choses qui portent avec elles, à côté de celui de l’espérance tout de même, le vocabulaire du mal, de l’abîme, de l’effroi et de la démesure, présences que nous entrevoyons parfois quand nous nous penchons sur notre propre énigme.

« Adieu mes parents, mes proches,

ces yeux, ces voix, ce foyer !

J’entends que mon âme approche

à grands flots pour me noyer»

disait la poétesse Marie Noël.

Il y a sans doute en effet, au profond de l’humain, des flots qui peuvent tout emporter.

Ceux-là mêmes que Freud, parmi bien d’autres analystes de l’âme humaine qui côtoient parfois le domaine de la métaphysique, nommait donc le « désir-bonheur d’agression », qui « démasque sous l’homme la bête sauvage qui perd alors tout égard pour sa propre espèce », ou cette « pulsion de mort », force de déliaison d’avec soi-même et d’avec les autres, pure destructivité froide sans autre motif que l’annihilation massive de tout ce qui peut faire lien.

Certes, tout cela reste, dira-t-on, au niveau des concepts. Au même titre que le « mal », le « péché », la « perversion » ou autre « transgression ».

Mais il faut bien avouer que ces « concepts » se chargent, à certains moments de l’histoire, d’une réalité particulièrement redoutable…

Mais voici une autre énigme qui doit susciter notre attention et notre vigilance :

Il y a à l’évidence, parmi nous, d’excellents connaisseurs de l’âme humaine, des individus brillants et lucides qui, loin de se laisser enfumer par les intellectuels de salon et sans avoir nécessairement lu Freud, savent parfaitement ce qu’il y a en l’homme, et comment l’utiliser et s’en servir implacablement à leurs propres fins.

Qui savent séduire et éveiller, quand ils le veulent, où ils le veulent, pulsions d’agressivité et pulsions de mort. Particulièrement sans doute chez ceux d’entre nous qui se trouvent fragilisés par les difficultés de la vie, la discrimination, les échecs, mais aussi chez bien d’autres que fascine le déchaînement possible de ces forces destructrices qu’ils sentent en eux.

Et notre époque offre désormais à ces gens-là, « djihadistes », certes, mais présents aussi dans bien d’autres milieux, des ressources et des possibilités inédites, inouïes, qui n’ont hélas pas fini de nous surprendre.

« La civilisation doit tout mettre en œuvre pour limiter l’agressivité humaine et pour en réduire les manifestations à l’aide de réactions psychiques d’ordre éthique »,

nous dit encore Freud.

Car il s’agit en effet de la sauvegarde de notre civilisation contre ce qui s’y oppose, que ce soit le désir d’agressivité ou la déliaison ravageuse opérée par la « pulsion de mort ».

Travail urgent d’éducation, « d’ordre éthique », mais aussi juridique, politique, dans lequel doivent s’investir dans une indispensable unité les forces civilisatrices qui ont construit nos sociétés : celles des grandes religions, qu’elles soient juive, chrétienne, musulmane ou autres, comme celles des athéismes humanistes.

Car il serait bien présomptueux de continuer à sous-estimer la puissance et la séduction de cet ennemi commun.

Ajouts du 19/11:

Sur cette question de l’approche psychanalytique, avec une tonalité un peu différente mais qui complète ce qui précède, la belle réflexion de Fethi Benslama :

http://www.lemonde.fr/societe/article/2015/11/12/pour-les-desesperes-l-islamisme-radical-est-un-produit-excitant_4808430_3224.html?xtmc=benslama&xtcr=1

ainsi que sa participation à l’émission « 28 Minutes » :

http://www.arte.tv/magazine/28minutes/fr/nicolas-hulot-et-hindou-oumarou-ibrahim-comment-en-arrive-t-tuer-au-nom-dallah-28minutes

(à partir de 13mn 30).

(Cf. aussi les mises au point de Jacqueline Chabbi sur l’impossibilité de justifier la violence par le Coran ou l’interdit du suicide dans l’Islam, ainsi que celles de Raphaël Liogier sur l’indispensable distinction entre intégrisme islamique non violent et djihadisme violent).

Pour ma part, sans aller jusqu’à nier toute raison sociologique et politique, je continue à penser que le ressort le plus profond est à chercher du côté de la « pulsion d’agressivité », de la « pulsion de mort » et du « fantasme de toute puissance » qu’évoque, tout comme Fethi Benslama, Dalal Al-Bizri dans son article :

« Tuer la conscience tranquille ».
traduit dans « Courrier International 1307 du 17 au 25/11/2015).

(Quelques extraits du site internet du journal) :

http://www.courrierinternational.com/article/2015/03/12/tuer-la-conscience-tranquille

« Aucune raison sociologique n’explique l’émergence de Daech. Ce qui pousse tant de jeunes à rejoindre cet “Etat” est sa capacité, au nom du sacré, à semer la terreur »
(…)
Aujourd’hui, les Occidentaux cherchent encore des “raisons” pour expliquer un autre phénomène, à savoir le départ de jeunes Européens vers l’Irak et la Syrie pour rejoindre Daech. Ils citent des témoignages pour apporter des éléments à ce qui est déjà connu, à savoir que les apprentis djihadistes se recrutent parmi une jeunesse marquée par une crise d’identité, le chômage, des fantasmes sexuels, le racisme, la marginalisation, un besoin de reconnaissance et de dignité, les survivances du colonialisme européen et la recherche d’une cause pour donner un sens à leur vie.
Nous autres Orientaux, nous faisons la même chose quand nous parlons des “raisons sociologiques” qui pousseraient nos jeunes à rejoindre le djihad. Nous évoquons la terrible misère, l’absence d’avenir, la soif de dignité ou encore le désir d’en finir avec les traces de la colonisation des “croisés”. Et nous y ajoutons comme explication l’affrontement entre sunnites et chiites qui fait rage dans la région, pour dire que les jeunes partent défendre les sunnites contre l’agression des chiites.
Un autre sujet passionnant consiste à parler des motifs de ceux qui financent Daech en sous-main. Ceux-là ne sont victimes ni de la pauvreté ni du chômage. Qu’est-ce qui les pousse donc à soutenir Daech ? Qu’ y a-t-il de commun entre de riches donateurs et de pauvres jeunes ? Ce qui les rassemble réside dans le caractère exceptionnel de Daech, dans son inventivité criminelle, qui permet de tuer la conscience tranquille, au nom du sacré. Tuer en groupe, sans se cacher, sans la peur d’être découvert, mais au contraire comme au cinéma, en s’en vantant ouvertement et en revendiquant le fait de ramener l’humanité aux siècles de la barbarie.
Et chaque fois, Daech repousse les limites de l’horreur par un crime plus violent, plus sophistiqué, plus spectaculaire, au point qu’on se demande toujours ce que sera leur prochaine trouvaille. Les raisons qui poussent des jeunes à rejoindre Daech résident moins dans la crise économique ou identitaire que dans l’alchimie faite de terreur, d’outrance assumée, de résilience face aux frappes aériennes et de la capacité particulière de l’organisation terroriste à faire peser un fardeau sur l’humanité. Cela ne vient pas de nulle part.
C’est le produit d’un mélange entre la mondialisation, une régression culturelle et des pratiques mortifères préexistantes. Daech amène des jeunes à se fourvoyer sans qu’il y ait besoin de raisons sociologiques et anthropologiques. Quand il prêche la mort avec la ferveur de celui qui se prend pour Dieu, il y en a qui l’écoutent.

Et encore, extrait du même journal:

« Cette nouvelle idéologie est une forme de totalitarisme, qui trouve son origine non pas dans l’islam médiéval mais dans le fascisme du XXe siècle. Le moment est venu pour le monde islamique de condamner et de nommer ce mal avec conviction (…) Du Pakistan aux banlieues de Paris, il faut donner un message clair aux islamistes: les musulmans – les vrais musulmans – vous auront ». Quanta Ahmed, chroniqueuse britannique citée par The Spectator.

Ajout du 21/11:

Une « réaction » à l’article de Thomas Piketty

http://www.lemonde.fr/idees/article/2015/11/21/le-tout-securitaire-ne-suffira-pas_4814707_3232.html

qui n’a pas été retenue, je ne sais pourquoi [rectificatif 22/11: vérification faite ce matin, elle a fini par passer. Au temps pour moi…].

Je la reproduis de mémoire:

«C’est par le développement social et équitable que la haine sera vaincue» [dit Piketty].
Nul ne le nie. Mais cela reste un peu court. Car on peut penser que ce qui fait le succès de Daech, c’est qu’il a su offrir à une demande d’ultra-violence qui le précède un «produit» particulièrement au point. Mais d’autres «produits» peuvent devenir tout aussi performants (Pegida, etc.).

Cf. les références ci-dessus à Fethi Benslama, etc.

Plus que la recherche de la justice, c’est bien la fascination de la violence qui rend compte des évènements auxquels nous assistons. La clef épistémologique n’en est pas le modèle, même « extrémiste », de la décolonisation, de la révolution  ou des « printemps arabes », mais avant tout celui « d’Orange mécanique ».

Pour citer encore Freud, on peut dire que « le développement social et équitable » dont parle Piketty soustraira « au plaisir-désir d’agression humain l’un de ses outils, assurément un outil solide, mais assurément pas le plus solide (…) mais on peut s’attendre à une chose: ce trait indestructible de la nature humaine suivra là aussi ce développement » (Malaise dans la civilisation, toujours…). C’est-à-dire qu’il lui survivra.

Nous avons certes à travailler à un tel développement, mais que cela suffise à « vaincre la haine », c’est une toute autre paire de manches ! Freud n’hésite pas à parler à ce propos « d’illusion sans consistance« …

Ajout du 24/11:

Ce lien au remarquable article d’Olivier Roy:

« Le djihadisme est une révolte générationnelle et nihiliste ».

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2015/11/24/le-djihadisme-une-revolte-generationnelle-et-nihiliste_4815992_3232.html

Quelques citations pour les non abonnés:

« Il ne s’agit pas de la radicalisation de l’islam, mais de l’islamisation de la radicalité ».
(…)
« rien ne sert de leur offrir un « islam modéré », c’est la radicalité qui les attire par définition. Le salafisme n’est pas seulement une question de prédication financée par l’Arabie saoudite, c’est bien le produit qui convient à des jeunes en rupture de ban ».
(…)
« La violence à laquelle ils adhèrent est une violence moderne, ils tuent comme les tueurs de masse le font en Amérique ou Breivik en Norvège, froidement et tranquillement. Nihilisme et orgueil sont ici profondément liés ».
(…)
« En Syrie, ils ne font que la guerre : aucun ne s’intègre ou ne s’intéresse à la société civile. Et s’ils s’attribuent des esclaves sexuelles ou recrutent de jeunes femmes sur Internet pour en faire des épouses de futurs martyrs, c’est bien qu’ils n’ont aucune intégration sociale dans les sociétés musulmanes qu’ils prétendent défendre. Ils sont plus nihilistes qu’utopistes ».
(…)
« Aucun n’a fait de sérieuses études religieuses. Aucun ne s’intéresse à la théologie, ni même à la nature du djihad ou à celle de l’État islamique ».
(…)
« Les terroristes ne sont donc pas l’expression d’une radicalisation de la population musulmane, mais reflètent une révolte générationnelle qui touche une catégorie précise de jeunes ».
(…)
Mais si le diagnostic est posé, reste maintenant à mettre en place le traitement !
(…)
« Le problème essentiel pour la France n’est donc pas le califat du désert syrien, qui s’évaporera tôt ou tard comme un vieux mirage devenu cauchemar, le problème, c’est la révolte de ces jeunes. Et la vraie question est de savoir ce que représentent ces jeunes, s’ils sont l’avant-garde d’une guerre à venir ou au contraire les ratés d’un borborygme de l’Histoire ».
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Ajout du 02/12:
Encore un article qui me semble viser juste, celui de Paul Berman :
lorsqu’il critique la doctrine des « causes profondes » (économiques, sociologiques, etc.), qui ne peut que passer à côté du sujet, et prône le retour à une « poétique » au sens fort, c’est-à-dire une analyse capable de mieux décrypter les ressorts de la « rage » et de la « haine » au cœur du discours idéologique terroriste.
(Les chiffres étonnants mentionnés lors de l’émission de France2 du dimanche 29 novembre, « Un jour dans l’Histoire. De Ben Laden à Daech » vont aussi dans ce sens : en France, 67% des candidats au djihadisme seraient issus des classes moyennes, 17% des classes favorisées, contre 16% des classes populaires. Soit 84% issus de classes sans problèmes économiques majeurs ! Ce qui ruine en grande partie les analyses de type Piketty, etc.).
Quelques citations de l’article de Berman :
Il y a autant de « causes profondes » du terrorisme islamiste qu’il y a d’experts en sciences sociales. Et elles disent tout et son contraire.
On nous explique que la cause profonde du djihad islamiste est l’invasion et l’occupation militaire de puissances étrangères, comme en Tchétchénie et en Palestine, alors même qu’à Rakka, et ailleurs qu’en Syrie, ce sont les djihadistes eux-mêmes qui représentent des occupants étrangers. On nous dit que le chaos qui suivit le renversement des dictateurs ayant sévi pendant des décennies est à l’origine des mouvements terroristes, comme en Libye, alors que, dans le cas des terroristes marocains, c’est la frustration suscitée par l’impossibilité de renverser la monarchie qui est en cause. On nous explique que c’est le despotisme du général Sissi qui a entraîné l’explosion du terrorisme en Égypte, mais que c’est la fin du despotisme de Ben Ali qui en est la cause en Tunisie.
(…)
Les inégalités économiques expliquent tout… comme les contrariétés de la vie dans les républiques égalitaires scandinaves. Le chômage explique tout ? Pourtant des terroristes surgissent au Royaume-Uni, où le taux de chômage est remarquablement bas. Le manque d’éducation explique tout ? Pourtant l’État islamique est dirigé par un homme diplômé en sciences islamiques, qui est à la tête du réseau de propagande sur Internet et sur les médias sociaux le plus sophistiqué du monde.
(…)
Les causes profondes du terrorisme islamiste se révèlent, au bout du compte, aussi nombreuses que les divinités antiques, et aussi contradictoires et fantasques qu’elles. Il se pourrait que ce soit la doctrine des causes profondes elle-même, telle qu’elle se trouve développée en sciences sociales, qui échoue totalement à cerner les causes du terrorisme.
(…)
C’est pourquoi la doctrine des causes profondes est profondément erronée.
(…)
La rage terroriste repose sur la haine, et la haine est une émotion qui est aussi un discours, en l’occurrence un discours élaboré composé de tracts, de poèmes, de chants, de sermons et de tout ce qui peut alimenter un système idéologique parfaitement huilé. Pour comprendre le discours, il faut disposer de ce que l’on pourrait appeler une « poétique ».
Or, la doctrine des causes profondes est antipoétique. En cela, elle représente une régression par rapport à la poésie antique. Elle nous empêche de comprendre ceux-là mêmes qui veulent nous tuer.

Cf. aussi cet article de Peter Harling, qui développe des idées proches de celles exposées dans ce post (en particulier la référence à « Orange mécanique »…):
http://orientxxi.info/magazine/tuer-les-autres-se-tuer-soi-meme,1103

Ajout 04/12:

Encore un bon article à lire, de Pierre Rosanvallon:

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2015/12/03/pierre-rosanvallon-constitutionnaliser-l-exception-c-est-limiter-les-risques-de-debordement_4823519_3232.html

Un extrait:

(…) Dans les années 1970, une partie de l’extrême gauche a fait le choix de l’action terroriste en considérant que les pays européens étaient tombés dans le fascisme et qu’il fallait organiser une nouvelle résistance. C’était l’argument de la Fraction armée rouge en Allemagne, des Brigades rouges en Italie ou d’une partie de la Gauche prolétarienne en France. Au-delà même de la répression policière, ces mouvements révolutionnaires terroristes, très minoritaires, n’ont pas réussi à mobiliser la société autour d’eux et ont fini par constater leur échec politique, comme l’a très bien expliqué Olivier Rolin, alors chef de la branche « militaire » de la Gauche prolétarienne. Mais tous étaient inscrits dans une forme de raison politique.
Ne peut-on en dire autant ¬du terrorisme djihadiste ?
Non, c’est très différent. La seule expérience comparable, c’est la philosophie nihiliste russe de Sergueï Netchaïev, dans les années 1860-1870. Dans son ¬Catéchisme révolutionnaire, il peut écrire : « Le révolutionnaire ne connaît qu’une science, celle de la destruction. » Il avait la vision d’un monde qu’il fallait mettre à feu et à sang, mais il pensait que ce chaos produirait une révolution sociale.
Le djihadisme va jusqu’au bout de ce terrorisme nihiliste, pour reprendre l’expression très juste d’Olivier Roy. Car ses buts politiques sont indissociables d’une sorte d’odyssée individuelle. Dans le terrorisme politique classique, les ¬terroristes étaient les militants d’une cause. Dans le djihadisme, la cause se résume à une sorte de sacrifice de soi-même, de rédemption individuelle et mortifère. Non seulement l’objectif affiché de restauration du califat est très lointain pour ces terroristes, mais surtout il ne produit pas de mobilisation de la masse des musulmans.
C’est l’enseignement très important de l’épreuve que vit la société française : autant, après l’attentat contre Charlie Hebdo, on avait senti une sorte de gêne du monde musulman, qui réprouvait les attentats mais n’approuvait pas la politique éditoriale du journal, autant aujourd’hui il n’y a aucune réserve chez les musulmans. Les terroristes du ¬13 novembre sont isolés de toute la -société, ce sont des poissons sans eau, hors sol, « déterritorialisés » (…)

Ajout du 18/12:

Encore deux articles intéressants à rajouter au dossier:

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2015/12/14/le-djihadisme-une-radicalisation-adolescente_4831283_3232.html

http://abonnes.lemonde.fr/sciences/article/2015/12/14/la-radicalisation-releve-de-la-sante-publique_4831865_1650684.html

Essentialisme ou herméneutique ? Brève à propos de « L’Islam et l’Occident » (« Répliques » d’Alain Finkielkraut, avec Tareq Oubrou et Daniel Sibony).

Je rajoute une « brève » à celles de hier, à propos de l’étrange émission que constituait le numéro de « Répliques » du samedi 31 octobre.

http://www.franceculture.fr/emission-repliques-l-islam-et-l-occident-2015-10-31

Étrange d’abord par le choix des participants :
Sur un sujet ainsi intitulé, n’aurait-il pas été logique d’inviter un musulman et un représentant de la « laïcité » (issu du monde politique, philosophique, etc.), voire deux musulmans de sensibilité différente par rapport à la question du rapport Etat/religion ?

Certes, le fait que Daniel Sibony ait publié Le Grand Malentendu. Islam, Israël, Occident (Odile Jacob, 2015) pouvait en faire un interlocuteur compétent sur ce sujet.

Mais le fait « qu’Israël » apparaisse dans le titre de cet ouvrage, ainsi que l’appartenance revendiquée de l’auteur au judaïsme, doublée de la position bien connue d’Alain Finkielkraut sur cette question, faisait que le débat risquait fort de dévier vers le thème « l’Islam et le Judaïsme ». Ce qui a bien entendu été le cas.

Non que le sujet manque d’intérêt, au contraire, tout comme aurait pu être intéressant un thème traitant de l’Islam et du Christianisme ou de l’Islam et de l’Athéisme.

Mais il aurait alors été nécessaire de le préciser au départ, et de modifier en conséquence le titre de l’émission.

Étrange ensuite par ce qu’il me semble légitime de nommer un étonnant « dialogue de sourds », qui a occupé la majeure partie de l’émission. Équivoque en partie liée, bien sûr, à la première étrangeté mentionnée ci-dessus.

Car Tareq Oubrou est particulièrement reconnu comme l’un des français musulmans les plus engagés dans une approche herméneutique libérale du Coran et de la tradition musulmane.

Approche dont on ne saurait trop souligner le caractère indispensable.
[J’avais, à mon petit niveau, souligné cet aspect dans :

Conversion contre l’islam versus conversion à l’islam. Et de la conversion à l’herméneutique comme condition préalable. Réfléchir avec Youssef Seddik.

C’est bien cette nécessité de l’herméneutique qu’il réaffirme en permanence tout au long du dialogue :

par exemple vers 10mn20, où il distingue « passages principiels » et lectures « circonstancielles » ; 16mn40 concernant le « régime de la vérité » ; vers 19mn40 où il incite à un « travail en profondeur des musulmans concernant l’altérité » et le respect des autres confessions ; 25mn40, où il est question de mieux dégager les « principes universels » présents dans le Coran ; vers 34mn où il n’hésite pas à parler « d’erreur des musulmans aujourd’hui » en ce qui concerne le statut de la femme et la confusion entre « égalité ontologique » et statut juridique circonstanciel, etc. Ajoutant (34mn30):« Ce n’est pas parce que le texte est sacré qu’il faut l’accepter tel quel », etc. etc.

Or, c’est bien le principe même de cette approche herméneutique qui semble remis en question par Daniel Sibony :

outre quelques citations assénées avec un fondamentalisme qui rappelle hélas les prestations de Michel Onfray (vers 12mn sur les « gens du livre dont la plupart sont des pervers » ; 20mn40, où il est question d’une « vindicte anti-juive ancrée dans le texte » ; ou 21mn10, où les juifs « ne sortent jamais indemnes de la réécriture des épisodes bibliques », etc. etc).

on a du mal à échapper au malaise lorsqu’on entend de façon répétée Daniel Sibony dénoncer ce qui serait « l’essentialisme » du Coran (8mn20 ; 34mn50 : « On manque le texte si on le ramène au circonstanciel » ; 37mn « Le Coran est essentiel ») ;

[ajout: la notion « d’essentialisme » est à prendre ici dans son sens sociologique, où elle désigne le fait d’attribuer à certaines personnes, groupes de personnes ou courants de pensée (ici la religion musulmane) des caractères « essentiels », c’est-à-dire immuables, invariables, qui les définissent une fois pour toutes de façon définitive et exhaustive].

alors même que Tareq Oubrou récuse en permanence une telle lecture « essentialiste » : 40mn20 : « Le discours essentialiste jette de l’huile sur le feu » « Il faut faire un travail sur l’Islam », travail qui doit être « un travail de théologien » ; 48mn40 : « Il faut guérir la religion par la religion », etc.

On se demande alors ce que cherche à faire Daniel Sibony.

Je me permets d’utiliser une comparaison, certes un peu approximative, mais qui me semble tout de même éclairante.

Un abord « essentialiste » des grands textes religieux – quels qu’ils soient – abord refusant toute approche herméneutique, fonctionnera nécessairement comme une drogue ; une addiction qui en viendra à justifier la violence au nom de la religion, la colonisation et l’appropriation de territoires, la justification de régimes théologico-politiques colonialistes ou agressifs, la pratique de prières quotidiennes qui font par exemple rendre gloire à Dieu aux hommes pour ne pas être nés femmes, en plus – dans une liste hélas interminable – de défendre une « science » qui prétend infirmer l’évolution ou soutenir que le lièvre est un ruminant, etc. etc. etc.

Et aussi cette propension lamentable bien qu’universelle à chercher la paille dans l’œil du prochain plutôt qu’à voir la poutre qui est dans le sien propre.

Or, Tareq Oubrou présente, parmi bien d’autres fort heureusement dans le monde des religions qu’elles soient juive, chrétienne, musulmane ou autre, la particularité de ne pas vouloir toucher à la drogue de l’essentialisme, du fondamentalisme ou autres tares qui discréditent la pensée religieuse, et de s’engager résolument et courageusement dans la voie saine de l’herméneutique.

Il nous l’a prouvé à maintes reprises, jusqu’à affirmer, par exemple, en ce qui concerne le rapport de la religion avec l’État, (vers 42mn) que « la République n’a pas à reculer devant l’UOIF. La République doit être fidèle à ses valeurs ».

Pourquoi dès lors vouloir l’enfermer, lui et l’Islam, dans la prison d’une drogue qu’il récuse et contre laquelle il s’engage ouvertement dans un courageux combat qu’il importerait de soutenir plutôt que de mettre en doute ?

N’est-ce pas là jouer sciemment en effet le jeu d’un essentialisme bien ambigu, qui contribue à enfermer les musulmans dans une pseudo-« essence » dont on ne voit pas en quoi elle devrait les définir jusqu’à la fin des temps, pas plus que, je l’espère, le judaïsme ne peut se définir in aeternum par la colonisation violente d’une Terre Promise ni le christianisme par la malédiction des juifs ?

Or, jouer un tel jeu ne peut être qu’ambigu et « insultant », comme le dénonce à juste raison Tareq Oubrou en fin d’émission, puisque ce serait refuser, en l’occurrence à une sensibilité religieuse, la possibilité de s’interpréter et de se construire autrement que dans la dépendance à une drogue mortifère, et lui dénier ainsi une place légitime dans le dialogue qui caractérise la culture aussi bien que la civilisation.

On souhaiterait donc que des émissions de qualité telles que « Répliques » prennent la juste mesure de ce genre de menace pour la paix et la cohésion entre les hommes de bonne volonté.

Il est significatif que, le même jour, commémorant le vingtième anniversaire de l’assassinat d’Yitzhak Rabin, l’émission « Permis de penser » ait montré, à un niveau plus politique, l’exemple d’un dialogue possible en invitant Leïla Shahid et Elie Barnavi.

http://www.franceinter.fr/emission-permis-de-penser-proche-orient-la-paix-est-elle-encore-possible

Devrait-on penser qu’à l’opposé de ce bel exemple, une tentation subsisterait de maintenir, voire d’alimenter, un état de tension et d’exclusion, plutôt que de contribuer à les surmonter de façon pacifique ?

Certaines politiques semblent, ici comme ailleurs, poursuivre ouvertement ce but, dans l’illusion de préserver par le déni et la violence des situations de domination dangereusement explosives.

Il serait dommage qu’elles trouvent un relai dans des émissions qui ont amplement démontré par ailleurs qu’elles peuvent faire beaucoup mieux.

Quelques brèves : sur le mythe de la croissance verte et sur la nécessité d’envisager une « économie de l’effondrement ». Et sur Pasolini, les homosexuels, les femmes, et les scandales dans l’Église catholique.

Il y a quelques semaines déjà, une recension par Hubert Guillaud de livres qui me paraissent essentiels, et sur lesquels j’espère pouvoir revenir.
Une fois de plus, je suis étonné que de tels ouvrages suscitent si peu d’échos, quand on les compare aux « subprimes de la pensée » ou autres inflations démagogico-politico-électorales dont se gargarisent les médias.

Quelques extraits de l’article :
http://internetactu.blog.lemonde.fr/2015/10/17/faut-il-prendre-leffondrement-au-serieux/#xtor=RSS-3208

« Les scénarios d’avenir énergétiquement vertueux, qui nous proposent de changer de modèle énergétique pour des solutions plus durables à base de solaire, d’éolien, d’hydraulique, de géothermie (…) sont tous basés sur des déploiements industriels ambitieux en matière d’énergie renouvelable – même si tous évoquent également, d’une manière plus ou moins appuyée, l’exigence à décroître.
Le problème, c’est le manque de disponibilité et de réserves de ressources en minerai et matières premières – ce que l’on appelle l’épuisement des éléments – pour capter, convertir et exploiter les énergies renouvelables.

L’insoluble équation des ressources

C’est ce qu’explique l’ingénieur Philippe Bihouix, spécialiste de la finitude des ressources, dans son livre, L’âge des low tech [Collection Anthropocène, Seuil 2015]. Nous avons jusqu’à présent toujours trouvé des solutions techniques pour remplacer les ressources épuisées ou en chercher de nouvelles et produire de nouvelles énergies. Alors qu’alternent dans les médias sérieux les pires constats concernant l’état de notre planète et les annonces tonitruantes de nouvelles percées technologiques, nous sommes confrontés à une contradiction qui sonne comme un défi insurmontable.
Ressource après ressource, dans son livre, Bihouix égraine l’état de décomposition des stocks. Après avoir exploité les ressources les plus concentrées, nous sommes amenés à exploiter des ressources de moins en moins concentrées et donc de plus en plus difficiles à extraire et qui nécessitent de plus en plus d’énergie pour être transformées. Comme il l’explique très bien dans cet article où il résume son livre: « Nous faisons face à ces deux problèmes au même moment, et ils se renforcent mutuellement : plus d’énergie nécessaire pour extraire et raffiner les métaux, plus de métaux pour produire une énergie moins accessible. »
(…)

Cela relativise bien sûr « Le mythe de la croissance verte »:

« Les technologies que nous espérons salvatrices ne font qu’ajouter à ces difficultés. « Car les nouvelles technologies vertes sont généralement basées sur des nouvelles technologies, des métaux moins répandus et contribuent à la complexité des produits, donc à la difficulté du recyclage », explique le spécialiste en prenant plusieurs exemples. Pour réduire les émissions de CO2 par kilomètre, sans renoncer à la taille ni aux performances des véhicules, la principale solution est de les alléger, ce qui rend ceux-ci non recyclables en fin de vie. Les bâtiments à basse consommation consomment aussi des ressources rares via l’électronique qui les équipe ou les matériaux qu’ils utilisent. Bref, le « macro-système technique » que l’on imagine pour l’avenir, bourré d’électronique et de métaux rares… n’est pas soutenable.
Même si des innovations techniques stimulantes peuvent apparaître, leur déploiement généralisé et à grande échelle prend du temps… Et l’ingénieur d’enterrer sous les chiffres la généralisation des énergies renouvelables à grande échelle.
« Eolien, solaire, biogaz, biomasse, biocarburants, algues ou bactéries modifiées, hydrogène, méthanation, quels que soient les technologies, les générations ou les vecteurs, nous serons rattrapés par un des facteurs physiques : impossible recyclage des matériaux (on installe d’ailleurs aujourd’hui des éoliennes et des panneaux solaires à base de matériaux que l’on ne sait pas recycler), disponibilité des métaux, consommation des surfaces, ou intermittence et rendements trop faibles. Les différentes énergies renouvelables ne posent pas forcément de problème en tant que tel, mais c’est l’échelle à laquelle certains imaginent pouvoir en disposer qui est irréaliste. (…) Il n’y a pas assez de lithium sur terre pour équiper un parc de plusieurs centaines de millions de véhicules électriques et pas assez de platine pour un parc équivalent de véhicules à hydrogène. »
(…)
La planète n’a pas de plan B

Pour Philippe Bihouix, il n’y a pas de plan B. Comme il le dit dans son article. « Il nous faut prendre la vraie mesure de la transition nécessaire et admettre qu’il n’y aura pas de sortie par le haut à base d’innovation technologique – ou qu’elle est en tout cas si improbable, qu’il serait périlleux de tout miser dessus. Nous devrons décroître, en valeur absolue, la quantité d’énergie et de matières consommées. »

Tout cela nous ramène à l’urgence d’envisager non plus une économie de la croissance indéfinie (y compris démographique), qui devrait être désormais hors de propos, mais bien une économie de la décroissance généralisée, voire à prendre en compte de façon lucide et rationnelle, comme le font Pablo Servigne et Raphaël Stevens, un avenir caractérisé par l’effondrement :

L’effondrement
Notre avenir hésite donc entre une lente submersion et un effondrement. Rien de réjouissant.
L’effondrement, c’est pourtant la piste qu’explorent Pablo Servigne et Raphaël Stevens dans un autre livre de la collection anthropocène du Seuil, qui sonne comme une suite ou un prolongement au titre de Bihouix. Dans le très documenté Comment tout peut s’effondrer, Servigne et Stevens envisagent le pire : rien de moins que l’effondrement de notre civilisation.
(…)
Bihouix, Stevens, Servigne nous invitent à prendre conscience que nous devons apporter des réponses innovantes et technologiques plus adaptées aux contraintes qui sont les nôtres. Que le déni du changement climatique et de la finitude des ressources ne nous aidera en rien. Ils nous invitent à affronter nos peurs et à y répondre. À être courageux… et donc ambitieux.

À lire d’urgence, donc.

Mais qui prend vraiment la mesure, au niveau politique, de ces nouveaux défis, et qui montre « le courage » et « l’ambition » d’y répondre ?

Bien sûr, l’une des voies fondamentales vers la résolution partielle de ces problèmes doit être, en plus de la décroissance économique, l’urgente décroissance démographique, dont il a été souvent question sur ce blog.

Politique, démagogie, démographie. Une petite recension d’Alan Weisman : « Compte à rebours. Jusqu’où pourrons-nous être trop nombreux sur terre ? »

Rien de nouveau sous Frère Soleil. À propos des « langues régionales » et de la démographie pontificale.

etc.

Mais la fin de la politique de l’enfant unique en Chine montre bien la difficulté de faire admettre la nécessité de cette régulation démographique urgente, face à l’appel à court terme des Sirènes de la croissance, de la production et de la gestion confortable des retraites.

Comme de celles d’un expansionnisme territorial, qui a coutume d’accompagner dans l’Histoire les démographies fortes, et dont la Chine, avec un budget militaire devenu le deuxième au monde et la plus importante armée du globe en termes d’effectifs, nous donne désormais des exemples en Extrême Orient…

http://www.bilan.ch/economie-plus-de-redaction/depenses-militaires-de-chine-de-russie-explosent

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Ce 2 novembre, quarantième anniversaire de la mort de Pasolini.

Et, à ma connaissance, pas un hommage, où que ce soit.

Aucune de ces chaînes qui se disputent quelques guignols satisfaits n’a eu l’idée de diffuser l’une de ces merveilles que sont Accatone, Mamma Roma, Uccellacci e uccellini, l’Évangile selon Saint Matthieu ou autre Théorème.

Œuvres d’une extraordinaire profondeur humaine et d’une rare exigence éthique, dans leur attention aux pauvres, aux humiliés et où apparaissent tant de figures christiques.

Mais ce n’est certes pas non plus du côté de l’Église catholique qu’on trouvera quelque évocation de l’auteur de ces chefs-d’œuvre, en dépit du miraculeux grand prix de l’Office catholique international du cinéma attribué en 1968 à Théorème, erreur de casting due à un jury irresponsable d’ailleurs rapidement désavoué par l’Institution.

Car l’homme était homosexuel, communiste inclassable, scandaleux…

Et il ne faut tout de même pas mélanger les torchons et les serviettes…

C’est déjà bien assez de l’habituelle condescendance empreinte de commisération, qui va jusqu’à concéder, dans ses élans les plus charitables, que les homosexuels peuvent parfois se comporter comme des êtres moraux, ou, avec un cardinal probablement d’avant-garde, qu’on peut même « avoir de l’estime » pour des homosexuels et reconnaître qu’ils ont « des dons et des qualités » (« Quelle audace ! Mais jusqu’où ira donc notre Église ? », s’exclame Stultitia stupéfaite).

On est en effet très heureux de l’apprendre. Car sans de telles envolées prophétiques, on aurait eu du mal à s’en douter.

On est cependant en droit de s’interroger sur la légitimité spirituelle de telles sommités institutionnelles, lorsqu’elles donnent la preuve que, dans ses plus hautes manifestations, leur discernement éthique est encore loin d’atteindre celui de l’homme de la rue de bonne volonté. Alors même qu’elles prétendent s’arroger la charge de l’admission des hommes à la communion d’un Dieu de miséricorde…

Pour ma part, s’il est quelque chose comme un Paradis, et s’il m’est donné un jour de m’y aventurer (« On peut toujours espérer une erreur d’aiguillage », me dit Stultitia, optimiste), je confesse que j’aurai plus de joie à m’y entretenir avec Pasolini ou García Lorca, mon maître de toujours, qu’avec nombre de fauteurs d’Inquisitions, de prêcheurs de croisades ou de bénisseurs de bourreaux franquistes et leurs complices, qu’ils soient papes, évêques ou saints dûment estampillés.

Inquisition, croisades et bisounourseries pontificales

De la lecture de Lydie Salvayre comme thérapie contre l’Alzheimer spirituel. Et qu’il ne faut pas prendre les petites filles pour des enfants de chœur.

« Mais tu sais bien que la question ne se pose pas. Tu ne penses tout de même pas rencontrer des communistes dissidents ou des sodomites au Paradis » me dit Stultitia.

Soit.
Mais dans ce cas, j’avoue que je n’aurais pas grande estime pour le Maître des lieux. Et que j’irai sans doute voir ailleurs.

********

Et, pour rester dans la tonalité ecclésiastique, ces quelques extraits d’un article de Laurence Desjoyaux, concernant le récent « Synode sur la famille », tirés de l’hebdomadaire « La Vie » :

http://www.lavie.fr/debats/chretiensendebats/au-synode-cherchez-la-femme-29-10-2015-67802_431.php

Des femmes invisibles
Comme le pointe Lucetta Scaraffia dans Le Monde, nombre de femmes présentes au synode ne semblent pas s’offusquer outre mesure de la place qui leur est réservée. Beaucoup d’entre elles sont d’ailleurs invitées au titre de membre d’un couple. « J’ai bien essayé de partager mes impressions avec les quelques autres femmes présentes au synode, mais elles me regardaient toujours avec étonnement : pour elles, ce traitement était tout à fait normal. La plupart n’étaient là qu’en tant que membre d’un couple – au moment des interventions de clôture, j’ai entendu d’improbables récits de mariages narrés de concert avec le mari », narre la journaliste.
Pourtant, insiste-t-elle, « les femmes sont quasi invisibles. Et quand je les évoque, avec force, dans mes interventions, me plaignant de leur absence alors même qu’il s’agit de débattre de la famille, on me trouve « très courageuse ». Me voilà applaudie, remerciée même parfois ; je suis un peu surprise, puis je comprends qu’en parlant clairement je les ai dispensés de le faire. »

Dans une de ses interventions, publiée par La Vie, Lucetta Scaraffia n’a d’ailleurs pas hésité à dire clairement aux pères synodaux son regret sur cette faible place accordée aux femmes : « (…) dans le texte ou dans les débats, il est très peu question de nous, les femmes. Comme si les mères, les filles, les grand-mères, les épouses, c’est à- dire le cœur des familles, ne faisaient pas partie de l’Église, de cette Église qui comprend le monde, qui pense, qui décide. (…). Dans le monde les familles sont très différentes les unes des autres mais, dans toutes les familles, ce sont les femmes qui jouent le rôle principal et décisif pour en garantir la solidité et la durée. »

L’affaire du vote
Un événement a achevé de mettre les femmes à l’écart du processus de décision du synode sur la famille. L’impossibilité de voter pour les propositions finales. Une interdiction jugée d’autant plus injuste qu’un religieux non ordonné, le Frère Hervé Jeanson, prieur des Petits Frères de Jésus, a lui eu le droit de voter. Un droit qu’il a pensé un temps refuser par solidarité avec les religieuses femmes, comme il l’explique lors d’une conférence de presse au Vatican (…). « Moi-même j’ai été très mal à l’aise au mois de mai quand j’ai appris que le pape me donnait la permission d’être membre de plein droit (et donc de voter, ndlr). J’étais très mal à l’aise parce que avant la distinction c’était entre clercs et laïcs et maintenant ça devenait entre hommes et femmes, puisque les religieuses, elles sont trois, sont auditrice mais n’ont pas le droit de vote. C’est une question que moi-même je me suis posée en me demandant s’il fallait que j’accepte ou pas. »

Dans la revue America, le jésuite James Martin analyse : « C’est une grave erreur pour le synode. Auparavant, du moins de ce que j’en sais, il semble que l’ordination ait été la condition sine qua non pour voter. En plus des évêques, certains prêtres étaient donc nommés membres votants. Des arguments théologiques solides permettaient de le justifier (…) Maintenant, il semble que la condition pour pouvoir voter n’est pas d’être ordonné mais d’être un homme. (…) Pour moi, c’est une forme de sexisme. »

[Sur tout cela, voir la « différence ontothéologique » entre hommes et femmes, signalée dans la deuxième partie de :

De la lecture de Lydie Salvayre comme thérapie contre l’Alzheimer spirituel. Et qu’il ne faut pas prendre les petites filles pour des enfants de chœur.

Un article sur les femmes dans le texte final
Le synode, zéro sur les femmes ? Pas tout à fait. L’article 27 du texte final leur est consacré (…)
Comme le note le blogueur Koz, « quand je lis que le synode (et notamment ce passage, ndlr) souhaite une « valorisation de la responsabilité des femmes dans l’Église », « leur intervention dans les processus décisionnels, leur participation au gouvernement de quelques institutions » – et jusque la participation des femmes à la formation des « ministres ordonnés », point peu relevé d’ailleurs – il me paraît indispensable que cela se traduise en actes. »
Pour lui, il est dommage que l’Église prête le flanc à la critique en réduisant la place des femmes au synode à portion congrue. « C’est fort rageant, parce qu’il ne serait pas bien compliqué d’y remédier, parce que cela ne me paraît pas correspondre à la réalité de l’Église au quotidien, que nous avons bien d’autres enjeux à traiter, et que cela nous soumet inutilement aux critiques. »

Sœur Carmen Sammut, raconte, elle, qu’elle a accueilli avec soulagement cet article 27 dans le texte final du synode et qu’elle attend sa mise en œuvre : « samedi soir, j’ai eu la joie de voir, encore une fois, que l’Esprit Saint a le dernier mot, confie-t-elle à La Croix. Je suis heureuse que le texte final parle de la nécessité de défendre et de promouvoir la dignité de la femme, de la discrimination et des violences dont elle est souvent l’objet. Et il reconnaît que leur participation au sein de l’Église dans les processus de décision, dans la gouvernance de certaines institutions et dans la formation des prêtres, peut contribuer à une meilleure reconnaissance sociale des femmes. Nous attendons maintenant que ces déclarations soient mises en pratique. »

Déclarations extraordinaires, qu’on ne peut bien comprendre qu’en recourant aux fines analyses d’Albert Memmi, dans Le portrait du colonisé , Payot, Paris, 1973 :

« Je découvrais du même coup, en somme, que tous les Colonisés se ressemblaient ; je devais constater par la suite que tous les Opprimés se ressemblaient en quelque mesure » (p. 11).

Bien sûr, ces remarques valent pour la situation des femmes en général, mais aussi dans les religions et dans l’Église en particulier.

« Les ambiguïtés de l’affirmation de soi ».
Le colonisé s’accepte comme séparé et différent, mais son originalité est celle délimitée, définie par le colonisateur. (…)
(…) Oui, c’est bien cela, il en convient. Un auteur noir s’est évertué à nous expliquer que la nature des noirs, les siens, n’est pas compatible avec la civilisation mécanicienne. Il en tirait une curieuse fierté. En somme, provisoirement sans doute, le colonisé admet qu’il a cette figure de lui-même proposée, imposée par le colonisateur. Il se reprend, mais il continue à souscrire à la mystification colonisatrice (p.164).
« Ce mécanisme n’est pas inconnu : c’est une mystification. L’idéologie d’une classe dirigeante, on le sait, se fait adopter dans une large mesure par les classes dirigées (…). En consentant à cette idéologie, les classes dominées confirment, d’une certaine manière, le rôle qu’on leur a assigné. Ce qui explique, entre autres, la relative stabilité des sociétés ; l’oppression y est, bon gré mal gré, tolérée par les opprimés eux-mêmes » (p. 117).

C’est bien ce mécanisme de la « mystification » qui explique le regard étonné de ces femmes qui « ne semblent pas s’offusquer outre mesure de la place qui leur est réservée », dont parle plus haut Lucetta Scaraffia.

Mais quelle plus belle illustration de la dite « mystification » peut-on donner que celle qui consiste à faire accepter comme une promotion le fait que les femmes puissent participer à la formation de ceux qui les oppressent !

L’article 27, dans le texte final du synode « reconnaît que leur participation [celle des femmes] au sein de l’Église dans les processus de décision, dans la gouvernance de certaines institutions et dans la formation des prêtres, peut contribuer à une meilleure reconnaissance sociale des femmes » dit Sœur Carmen Sammut.

Sachant qu’une paranoïa institutionnelle et sacerdotale a écarté de façon « définitive » (sic) l’accès des femmes aux postes où s’exerce la responsabilité réelle, du fait de leur impossibilité « ontothéologique » de recevoir l’ordination dite « sacerdotale »,

Cf. là-dessus:

Des papes, de la pédophilie, de l’ordination des femmes et de quelques autres rudiments de théologie sommaire.

le fait de les faire participer à la « formation des prêtres » devient un comble de l’ironie sournoise du colonisateur.

« Car elles devront bien enseigner à leurs élèves la lettre apostolique Ordinatio Sacerdotalis du 22 mai 1994, dans laquelle le pape Jean Paul II déclare : ‘’ C’est pourquoi, afin qu’il ne subsiste aucun doute sur une question de grande importance qui concerne la constitution divine elle-même de l’Église, je déclare, en vertu de ma mission de confirmer mes frères (cf. Lc 22,32), que l’Église n’a en aucune manière le pouvoir de conférer l’ordination sacerdotale à des femmes et que cette position doit être définitivement tenue par tous les fidèles de l’Église ‘’ », constate Stultitia en toute logique.

Ajoutons que la Congrégation pour la Doctrine de la Foi précise que ce document relève de « l’infaillibilité »…

« C’est donc aux femmes elles-mêmes que sera confié le soin de perpétrer les justifications  »théologiques » de la domination qu’elles subissent. Quel chef d’œuvre de la mystification colonisatrice ! » ajoute-t-elle, admirative.

Fort heureusement, le beau livre d’Albert Memmi se termine sur des notes optimistes: le colonisé peut guérir.

Mais,

« pour voir la guérison complète du colonisé, il faut que cesse totalement son aliénation : il faut attendre la disparition complète de la colonisation » (p. 168).

Ajoutons que cette guérison ne peut que servir à la santé du colonisateur lui-même :

« Certes, il y a un drame du colonisateur, qu’il serait absurde et injuste de sous-estimer. Car sa guérison suppose une thérapeutique difficile et douloureuse, un arrachement et une refonte de ses conditions actuelles d’existence. Mais on n’a pas vu assez qu’il y a drame aussi, plus grave encore, la colonisation continuant.
La colonisation ne pouvait que défigurer le colonisateur » (p. 171-172).

Quelle sera alors la solution qui permettra le rétablissement de la santé du colonisé aussi bien que celle du colonisateur ?
Memmi nous la dévoile sans équivoque :

« La révolte est la seule issue à la situation coloniale, qui ne soit pas un trompe l’œil, et le colonisé le découvre tôt ou tard. Sa condition est absolue et réclame une solution absolue, une rupture et non un compromis » (p. 155).

« C’est bien pourquoi il faut changer de paradigme », ajoute Stultitia, car, une fois encore, comme le dit Einstein, « On ne résout pas un problème avec les modes de pensée qui l’ont engendré ».

PS : Au vu des « révélations » récentes de Gianluigi Nuzzi,

http://abonnes.lemonde.fr/international/article/2015/11/03/le-saint-siege-secoue-par-un-nouveau-vatileaks_4801818_3210.html

http://www.lemonde.fr/religions/article/2015/11/03/les-extraits-de-chemin-de-croix-de-gianluigi-nuzzi_4802184_1653130.html

http://www.lemonde.fr/europe/article/2015/11/03/au-vatican-le-pape-lui-meme-est-vu-comme-un-intrus_4802047_3214.html

on pourrait penser que le pape a d’autres chats à fouetter que de s’occuper de questions théologiques.

Mais ce serait, je pense, une grave erreur.

Car il serait erroné de considérer que la grave « incurie curiale » dont témoignent les dites « révélations » relèverait de dysfonctionnements purement administratifs.

La racine est très probablement plus profonde : comme dans le cas des affaires de pédophilie, les incohérences et abus de pouvoir qu’elles révèlent ont été sans doute amplement favorisés par l’hypertrophie d’un pouvoir clérical fondé sur un dévoiement inhérent à la notion de « pouvoir sacré », elle-même blasphématoire.

De tels abus se manifestent donc bien sûr au niveau administratif, mais leur essence est avant tout théologique.

Leur résolution ne peut donc passer que par une révolution elle-même théologique (retour à la tradition biblique par l’évacuation du « contre sens » de la sacerdotalisation, reconsidération de la théologie des ministères et de l’habilitation aux fonctions sur des bases non cléricales, et donc réévaluation réelle – et non « mystificatrice » – de la place des femmes, etc.).
(Sur tout cela, cf. encore le post du 31/01/2014 mentionné ci-dessus).

Mais si François manifeste à l’évidence une volonté courageuse de s’attaquer aux symptômes, est-il vraiment en mesure, de par son approche théologique, d’extirper le mal à la racine ? Des remarques comme celles du jésuite James Martin mentionné plus haut semblent montrer que « le mode de pensée » qui a « engendré les problèmes » est encore bien vivant, et que le chemin, si tant est qu’il soit emprunté, risque pour le moins d’être bien long…

« Cosmos » ou cosmétique ? Petite participation au dégonflage de quelques baudruches de M. Onfray(3). Le best of.

Comme nous avons beaucoup travaillé ces jours derniers, je me permets de terminer mes réflexions sur l’ouvrage de M. Onfray par une petite récréation, en présentant quelques passages qui me semblent plus relever, disons du burlesque, que de la réflexion philosophique à proprement parler.

Je n’ai certes pas la prétention d’épuiser l’immense gisement que constitue « Cosmos » dans ce registre. Je me contenterai donc d’un modeste aperçu.

Commençons par ce texte extraordinaire : (Cosmos, p. 235-237), intitulé :

« Épiphanie de la bête judéo-chrétienne »,

dans lequel notre philosophe prétend réfléchir sur la condition des animaux, en opérant une « genèse » de leur statut, dans lequel les « diktats » du judéo-christianisme occuperaient, bien évidemment, une place déterminante.

« Notre rapport aux animaux a été construit par plus de mille ans de christianisme (…) ».

Suit une lecture empreinte de ce fondamentalisme à ras de terre, auquel les interventions médiatiques de M. Onfray sur le Coran nous ont hélas habitués.

«Ce même Dieu (aurait) dit : « Faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance, et qu’il domine (sic) sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur les bestiaux, sur toutes les bêtes sauvages et sur tous les reptiles qui rampent sur la terre» ([Genèse] 1.26). Dieu produit donc de façon performative la domination des hommes sur les animaux. Ce diktat fonctionne en généalogie de tous les mauvais traitements infligés aux ani¬maux sous le régime ontologique judéo-chrétien ».
(…)
« Dans le récit mythologique chrétien, Dieu crée donc une hiérarchie : il donne les animaux aux hommes et les végétaux aux hommes et aux animaux. Avec ce régime ontologique, la bête judéo-chrétienne devient une chose parmi les choses. Elle va pouvoir fournir de la force de travail par la traction, un moyen de locomotion pour la paix, mais aussi pour la guerre, une usine à nourriture avec lait, beurre, crème, viande, œufs, une réserve de peaux, de cuirs, de poils, de tendons pour s’habiller, se loger, se protéger.
Par décision divine, les humains vont donc pouvoir s’adonner à un immense banquet de viandes : faire couler le sang de la bête judéo-chrétienne pour s’en nourrir, manger ses boyaux, mâcher ses muscles, écraser ses testicules avec leurs molaires, mettre leurs langues dans leurs bouches et les avaler, mastiquer son cerveau, ingérer ses poumons, faire gicler sous leurs dents le jus de ses reins, mélanger leurs salives au sang de son foie – en un mot : les tuer pour les manger chaque jour que ce dieu-là fait pour le bien des hommes et la malédiction des animaux ».

Je ne prétends certes pas mettre en doute l’érudition « colossale » (selon le mot d’un de ses admirateurs) de M. Onfray.

Mais ma faible connaissance de la paléontologie me permet tout de même d’avancer que la chasse et la consommation des animaux est aussi ancienne que le genre homo, elle le précède même puisqu’elle remonterait au pliocène et au paléolithique ancien, puis, avant sapiens sapiens, elle trouverait son point culminant avec l’homme de Néanderthal.

Cf. par ex. l’excellent site :
http://www.hominides.com/html/dossiers/alimentation-prehistoire-nutrition-prehistorique.php

A ces époques, et toujours à ma connaissance (mais ma maîtrise de la Bible, du Talmud et du Coran n’égale certes pas celle de M. Onfray…), le christianisme et même le judaïsme devaient être plutôt balbutiants, en témoigne le peu de description de mammouths et d’aurochs que nous fournit la Torah.

Et donc « l’immense banquet de viande » décrit, comme c’est souvent le cas chez notre auteur, avec force énumérations (il faut tout de même s’employer, pour remplir 566 pages !) toutes plus apocalyptiques les unes que les autres (en fermant les yeux, on penserait même à certaines affiches représentant le judéo-chrétien au nez et aux doigts crochus en train de se repaître sauvagement de viandes, sous les yeux horrifiés de la « bête blonde germanique », dans sa tendre innocence païenne et aryenne « du devenir »…), était peut-être déjà commencé depuis bien longtemps.

De même qu’était commencée l’exploitation de l’animal comme « force de travail », « moyen de locomotion » « pour la paix comme pour la guerre » (que le judéo-christianisme ne semble pas non plus avoir eu l’honneur d’inventer) et « usine à nourriture » (à ce propos, Stultitia me fait remarquer l’oubli impardonnable du fromage dans l’énumération…).

Le néolithique ayant commencé aux alentours de –7000 ans, les juifs étaient tout de même un peu jeunes, et les chrétiens encore plus.

Sur tout cela, il faudrait tout de même rappeler à M. Onfray que le mythe a essentiellement une fonction « étiologique » (du grec αἰτιολογία, qui signifie recherche et interrogation sur les causes).

On apprend au collège que ce n’est pas parce que la Bible dit, par exemple, que « l’homme domine les animaux », ou encore qu’il est chassé du paradis et doit se mettre à travailler, ou que Ève mange la pomme, que la domination sur les animaux, la pénibilité du travail, ou le mal existent.

Mais c’est à l’inverse parce que l’homme expérimente, ici et maintenant, une certaine maîtrise du monde animal (c’est l’homme qui fait labourer le bœuf, même dans le monde païen, et pas le contraire…), la pénibilité du travail, et la prégnance du mal et de la guerre, qu’il en reporte l’interprétation aux « origines », élaborant ainsi un récit, « un modèle » au moyen duquel il pensera son être au monde.

Par exemple, le récit sumérien d’Atra Hasis, qui considère que les dieux créent l’homme pour lui faire subir le travail à leur place, n’interprète pas la réalité de cette obligation de travailler que nous expérimentons tous les jours, ni le rapport au divin de la même manière que le récit de la Genèse, pour lequel la création de l’homme n’a pas pour but de décharger les dieux.

Stultitia ajoute qu’une plus ample réflexion sur ces textes, que M. Onfray ne manque pas de connaître, bien sûr, aurait l’avantage de rajouter quelques pages à sa production, ce qui ne manque pas d’intérêt dans un projet éditorial.

Je lui laisse la responsabilité de ses allégations.

Mais passons à la fascinante problématique du hérisson (p.74-79) .

Ah ! Le hérisson…

Car c’est un petit animal que nous aimons beaucoup, Stultitia et moi.

Nous ne manquons même pas de lui aménager des abris dans des coins du jardin, bien qu’il ne daigne pas souvent les honorer.

Mais voilà : tout comme l’africain se nourrit de bananes, l’arabe de couscous et le marseillais de bouillabaisse (« Peuchère ! » croit judicieux d’ajouter Stultitia…) le Tzigane se nourrit de hérisson. C’est un fait.

On le sait (cf. posts précédents), le Tzigane jouit d’une « extraterritorialité » qui permet déjà à sa « métaphysique » ainsi qu’à son « ontologie » d’échapper à la nécessaire « abolition » des mêmes ontologie et métaphysique exigée par Nietzsche et son disciple M. Onfray.

Mais il faut croire aussi que ce carnivore jouit d’une « extraterritorialité alimentaire » qui fait que ses festins de hérisson seraient moins répréhensibles que les « banquets de viande » inventés par les infâmes judéo-chrétiens.

Car avec quelle tendresse le Tzigane ne déguste-t-il pas le hérisson !

Le rat des villes [nous, les héritiers du judéo-christianisme] ne veut pas voir le rat des champs [le Tzigane, of course] qui lui rappelle ce qu’il fut. Le dandy parfumé, l’esthète savonné, le lettré policé ne souhaitent pas qu’on leur mette sous les yeux leur passé ancestral, ils ne veulent pas voir le temps du temps d’avant le temps barbare qui est le leur. Temps de la crasse mais de la vérité ontologique, temps de la chevelure sale en broussaille mais temps de l’authenticité métaphysique, temps des odeurs fortes des fripes qui sentent le feu de bois, l’humidité croupie, la saleté domestique, mais temps de la simplicité philosophique.
Temps du feu dehors contre le chauffage électrique, temps de la roulotte contre le pavillon de banlieue, temps du hérisson

Le voilà !

mangé debout près de la flambée contre la nourriture insipide sous Cellophane, temps de la voûte étoilée au-dessus de la tête contre la télévision qui détruit l’âme, temps de la toilette dans la rivière contre les bains moussants débordant des baignoires, temps de la musique autour du brasier qui crépite contre le mutisme des familles séparées devant leur écran, la trace des temps anciens d’une civilisation cosmique fait honte aux dévots des temps nouveaux de la civilisation acosmique. (p. 75-77).
(…)
Dès lors, quand le gadjo met son réveil à sonner le matin, prend sa douche, se toilette, s’habille, se rend à son travail non sans avoir regardé sa montre dix fois ou écouté l’heure donnée par sa radio vingt fois, quand il travaille à des choses inutiles, inessentielles, sans intérêt, sans vraies bonnes raisons, quand il mange rapidement, de mauvaises nourritures, quand il reprend le travail l’après-midi pour sacrifier encore de longues heures à des tâches laborieuses, répétitives, productives d’absurdité ou de négativité, quand il voit venu le temps de rentrer chez lui et qu’il s’entasse dans les transports en commun, s’enferme dans sa voiture pour de longs moments perdus dans les bouchons et les embouteillages, quand il rentre chez lui, épuisé, fatigué, harassé, quand il mange machinalement d’autres aliments insipides, qu’il s’affale devant sa télévision pour de longues heures de bêtises ingurgitées,

Sauf quand on y voit M. Onfray, I presume…

quand il se couche abruti par ce qu’il a mangé, vu, entendu, il remet son réveil à sonner pour le lendemain matin où il répétera cette journée et ce pendant des années – quand il fait tout ça, le gadjo se dit civilisé.
Pendant ce temps, le Tzigane aura vécu une journée de simplicité, de vérité, de pure présence au monde, de jouissance voluptueuse d’un temps lent, naturel, surtout pas culturel.

L’espèce humaine se définissant par la culture depuis au moins Homo habilis, il faut donc croire que le Tzigane n’en ferait pas partie, jouissant là encore de cette fameuse «extraterritorialité » qui semble le caractériser …

Il se sera levé avec le soleil, aura allumé un feu pour préparer un premier repas, il aura médité au rythme de la journée qui se lève, au diapason des bruits de la nature – le cours d’eau d’une rivière, les friselis dans les buissons, les frémissements des branchages dans les haies, la mélodie du vent dans les arbres, le chant des oiseaux, le bruit des herbes froissées lors du passage des animaux sauvages, un hérisson,

Chouette! le voilà encore !

un lapin, un blaireau.
Le midi, avec les siens, autour du feu, il mange debout ce qui a été chassé. Le hérisson

Oui, vous ne rêvez pas. C’est encore lui !

par exemple. Silencieux, avec son couteau, il taille la viande grillée posée sur sa tranche de pain et mange sans parler.

Rappelons qu’en effet, le Tzigane ayant échappé à la culture du fait de son « extraterritorialité« , n’a pas non plus développé le langage.

Pas besoin de mots, la vie se vit sans qu’on ait besoin de la dire. La dire, c’est souvent ne pas la vivre. La dire abondamment, c’est souvent la vivre petitement. Son corps, sa peau se retrouvent dans le vent, la pluie, sous le soleil, dans le brouillard, la bruine, dans le froid et l’humidité. Il est dans la nature parce qu’il n’est pas séparé d’elle ; elle lui dit ce qu’il doit savoir ; il sait ce qu’elle lui dit. Toujours sans mots. (p. 76-77)
(…)
Jadis, avant l’ethnocide chrétien, les petits métiers concernaient le pur et simple besoin de la communauté : on travaillait pour vivre là où les civilisés vivent pour travailler. Enfant, dans les années soixante, je me souviens, dans mon village natal, d’avoir vu passer de tranquilles roulottes, au rythme calme du pas d’un cheval, qui étaient, déjà, une offense faite à la rapidité des voitures qui roulaient, pétaradantes, en frôlant la caravane. Déjà les deux temps se croisaient, s’opposaient, se confrontaient: temps virgilien du pas des animaux, temps faustien du moteur à explosion.
(…)
Le temps des adultes était donc celui d’avant le temps d’Ève. Celui des enfants également. Pas question de faire vivre aux plus jeunes ce que leurs parents n’avaient pas vécu. J’ai aussi souvenir d’un Tzigane scolarisé dans ma classe de cours élémentaire qui ne se pliait en rien à ce qui faisait l’emploi du temps des fils et filles d’Ève : pas envie de s’asseoir, pas envie de rester en place, pas envie de plier son corps pour entrer dans le dispositif disciplinaire de la table d’école qui contraignait les jambes, le dos, le buste, les membres à une posture d’encagé, pas envie de rédiger une rédaction ou de souscrire à une dictée, car il ne savait ni lire ni écrire.

Ah ! Heureux temps du « bon sauvage ». Mais curieusement, les Tziganes que j’ai pu rencontrer sont tous fort heureux d’avoir pu accéder, quand c’est le cas, à l’instruction…

À quoi bon, d’ailleurs, lire et écrire ? Le Tzigane n’apprend rien à l’école de ce qui fait l’essentiel de sa vie quotidienne : au lieu d’apprendre à découvrir le hérisson

Et hop ! C’est encore lui !

dans une haie, à hameçonner une truite dans un torrent, à allumer un feu qui réussisse, à lire la course du soleil dans le ciel ou celle des étoiles dans la Voie lactée, au lieu d’apprendre à jouer de la guitare ou à rétamer un vieux faitout, au lieu d’apprendre ce qu’on n’apprend pas, frémir à l’aurore et au crépuscule, se trouver ravi par le chant d’un pinson ou d’un rossignol, on lui apprenait les dates de l’histoire de France, l’accord du participe passé avec le verbe avoir, la règle de trois, le théorème de Pythagore et autres choses inutiles dans la vraie vie.
Pourquoi apprendre à lire et à écrire puisque la lecture et l’écriture nous éloignent du monde véritable ? (…) (p. 75-79).

Je n’ai pu résister à reproduire in extenso ces longs passages, tant leur charme lyrique m’a ébahi.

Ils m’ont tellement rappelé les suaves exclamations de Marie de Rabutin-Chantal, Marquise de Sévigné, au milieu de ces gentilles créatures si proches de la  nature que sont les paysans.

« Faner est la plus jolie chose du monde, c’est retourner du foin en batifolant dans une prairie !»

« Et les brebis que pomponnait Marie Antoinette au Petit Trianon !« , ajoute Stultitia, tout attendrie.

Rendons justice pourtant à M. Onfray d’avoir redonné au hérisson, animal trop méconnu, le statut ontologique (et nutritif) qui est le sien…

On pourrait certes prolonger longtemps.

Mentionnons encore, en vrac, la persévérance de M. Onfray à considérer comme allant de soi la « thèse Mythiste » concernant l’existence de Jésus (p. 154 ; p. 237ss, etc. cf. aussi les références à Prosper Alfaric, p. 511, 528…), alors même que cette thèse désuète est abandonnée par l’immense majorité des historiens sérieux, qu’ils soient athées, agnostiques, juifs, ou autres, qui se rangent pour la plupart à l’opinion de S. Mimouni lorsqu’il déclare que Jésus est certainement un des personnages les mieux attestés de l’Antiquité (cf. S. Mimouni, et P. Maraval, Le christianisme des origines à Constantin. Paris, PUF, 2006, p. 80; ou bien sûr l’ouvrage de référence le plus récent sur le sujet, de John P. Meier, Un certain juif Jésus. Les données de l’histoire, Paris, Le Cerf, 2004-2009 en 4 volumes ( !)).

Utiliser une documentation aussi pauvre et dépassée que celle à laquelle M. Onfray se limite sur le sujet ne peut que desservir sa thèse.

L’existence de Jésus est historiquement bien plus attestée que celle de Celse ou même d’Héraclite, que l’auteur prend pourtant pour argent comptant de façon non critique.Le problème que pose le christianisme depuis ses origines est moins celui de l’existence de Jésus que celui de l’interprétation de cette existence.

Il est certes légitime de contester l’interprétation que la religion chrétienne donne de la personne de Jésus ; mais s’obstiner à faire reposer une contestation sur des thèses aussi discutables que celles qu’utilise M. Onfray ne plaide ni pour son sérieux, ni pour sa crédibilité.

On ne voit pas en quoi le fait de récuser l’existence de Marx, par exemple, apporterait quoi que ce soit à la contestation – légitime – du marxisme.

On pourrait dire la même chose de l’obstination à présenter le paganisme, constamment identifié à « la sagesse » (cf. p. 26 ; 86 et le « paganisme des Tziganes » ; 335 ; 376 : « les païens regardaient le ciel pour bien vivre, mieux vivre, vivre en harmonie avec le Cosmos» ; etc.) – , et contre toute documentation sérieuse, comme un modèle de tolérance et de douceur, face à la violence apparemment inhérente au judéo-christianisme .

« Tarte à la crème » depuis bien longtemps infirmée, mais qui revient comme si de rien n’était.

On ne peut certes pas me reprocher de considérer la chrétienté comme un doux repaire de « bisounours » :

Inquisition, croisades et bisounourseries pontificales

ou encore :

De la lecture de Lydie Salvayre comme thérapie contre l’Alzheimer spirituel. Et qu’il ne faut pas prendre les petites filles pour des enfants de chœur.

Nul ne nie que le paganisme ait produit des sages admirables, tout comme le bouddhisme, l’hindouisme, l’animisme, l’islam, etc. et même, horresco referens, le « judéo-christianisme » ! Mais de là à me faire croire qu’on peut transférer dans le monde païen le repaire de bisounours dont il était question plus haut, il y a tout de même un sérieux pas !

Qui contredirait d’ailleurs ce que soutient Nietzsche, « mentor » de M. Onfray, sur le sujet.

L’auteur de la « Généalogie de la morale » célèbre en effet les Romains païens :

« les forts et les nobles, au point qu’il n’y eut jamais, qu’on n’a même jamais pu rêver, plus fort et plus noble au monde jusqu’ici »

en citant Tacite:

« à Rome, on considérait le juif comme ’’convaincu de haine contre le genre humain’’ » (Généalogie de la Morale, op. cit. p. 53).

Or, on le sait, cette citation fait référence aux persécutions de Néron :

« On saisit d’abord ceux qui avouaient leur secte[les chrétiens] ; et, sur leurs révélations, une infinité d’autres, qui furent bien moins convaincus d’incendie que de haine pour le genre humain [sans doute s’agit-il ici des juifs]. On fit de leurs supplices un divertissement: les uns, couverts de peaux de bêtes, périssaient dévorés par des chiens; d’autres mouraient sur des croix, ou bien ils étaient enduits de matières inflammables, et, quand le jour cessait de luire, on les brûlait en place de flambeaux. » (Tacite, Annales XV,44, trad. F. Doudinot de la Boissière, Tacite. Œuvres choisies, Paris, Hatier, 2e éd., 1932, reprise par la Bibliotheca Classica Selecta).

cf:

« Éternité de l’essence du corps » chez Spinoza et résurrection. Et derechef de Nietzsche et de ses mythes, et de M. Onfray qui gagnerait à lire un peu mieux ses maîtres.(2).

Faut-il encore faire référence aux jeux du cirque, crucifixions et autres divertissements de « bisounours », auprès desquels la corrida dénoncée par M. Onfray (p. 306ss) fait bien pâle figure ?

Un philosophe pourrait aussi se souvenir que Socrate a été condamné à mort, entre autres chefs d’accusation, pour avoir offensé les dieux (païens) de la Cité. Là encore, un peu moins de simplisme ne nuirait certes pas à la crédibilité du discours.

On s’en doute, il y aurait encore bien des allégations étranges à mentionner. Mais je me contenterai de finir sur une nouvelle petite touche de burlesque.

Bien qu’étant plutôt végétarien de vieille date, je n’ai rien contre les carnivores comme M. Onfray.

Mais que celui-ci, tout en étant un chaud partisan de la cause animale et un ardent dénonciateur de la perversion judéo-chrétienne et de son « immense banquet de viande » (p.237) se permette, sans doute pour défendre la légitimité de son propre beefsteak, des arguments aussi hilarants contre le végétarisme, on en reste confondu :

[le régime végane] « débouche, pour le règne animal, sur l’hécatombe des espèces domestiques et sur la prolifération monstrueuse des espèces restées ou redevenues sauvages. Dans les deux cas, la conséquence de cette logique s’avère la précarisation des hommes à brève échéance et leur inévitable disparition (sic). Qui aurait ainsi voulu faire l’ange aurait fait la bête » » (p. 295).

[On pourrait penser, tout simplement à la solution de la stérilisation, qui se pratique depuis bien longtemps sur les animaux domestiques, mais sur ce point M. Onfray semble se montrer encore plus réticent que le pape…]

Car voici: Le végétarisme annonce le règne de la terreur !

Tremblez, braves gens ! Le fait de ne plus manger des vaches et des brebis va remplir vos rues de taureaux sauvages et de béliers agressifs. Sans parler des coqs farouches et des poules sanguinaires. Et nul ne pourra échapper à leurs attaques !

Tout comme, on le sait bien, le fait de ne pas manger de chiens et de chats en Occident a abouti à l’envahissement des espaces publics par des matous féroces et des toutous anthropophages, au moins aussi affamés de chair humaine que les bourreaux judéo-chrétiens le sont de boyaux, de testicules et de cerveaux (p.237).

Pour éviter ça, une seule solution : « Au beefsteak, braves gens ! ». Et n’oubliez pas de manger aussi les chiens et les chats (et les poissons rouges !).

« Tu ne crois pas que tu commences toi aussi à délirer ? » me lance Stultitia.

« Au lieu de dire des bêtises, tu ferais mieux de renvoyer à ton premier post. En fait Simon Leys, que tu cites, avait déjà tout dit ».

En effet.

J’y renvoie donc

Subprimes de la pensée et bulles intellectuelles. À propos de récentes inflations médiatiques à la Onfray et consorts.

En réitérant ma question :
« comment comprendre, encore une fois, que des pensées aussi faibles puissent avoir une telle audience, et que des M. Onfray puissent faire de façon répétée la « Une » des grands quotidiens et des revues, voire susciter des « manifestations de soutien » comme celle de la Mutualité ?».

Mais sans doute faudrait-il maintenant poser cette question à MM. Kahn, Debray, Finkielkraut et autres courageux qui ne reculent pas devant le ridicule.

Car franchement, ont-ils vraiment lu « Cosmos » ?

« Cosmos » ou cosmétique ? Petite participation au dégonflage de quelques baudruches de M. Onfray (2).

Continuons notre chemin par une petite réflexion sur les rapports de l’idée de Cosmos avec la science.

Car il n’échappe à personne que M. Onfray est un grand pourfendeur des mythes – en particulier judéo-chrétiens, comme il se doit-, au nom d’une rigueur toute scientifique.

Des mythes, des croyances, et de Mr. Onfray qui est au-dessus de tout ça

« La science, hors scientisme qui est religion de la science, permet de penser le monde selon la logique de l’ontologie matérialiste (…) ; que de la physique et pas de métaphysique » (Cosmos, p. 333).
« Je ne suis pas scientiste (cf. ci-dessus), mais je sais qu’on ne saurait jamais penser juste sans ce que la science nous apprend » (p. 513)
« Utiliser la raison contre les superstitions » (p. 514).

Etc. etc. etc.

Bien sûr, me direz-vous, on peut encore se demander comment un nietzschéen peut être un aussi ferme partisan de la science, lorsqu’on sait que l’auteur de Zarathoustra, bien connu pour son apologie du « chaos » (cf. Ainsi parlait … Prologue, V) la considère comme une expression de ces « forces réactives », refuge des faibles et négatrice de la Vie :

« ‘’Volonté de vérité’’ – cela pourrait cacher une volonté de mort. – En sorte que la question : pourquoi la science? se réduit au problème moral : Pourquoi de toute façon la morale ? Si la vie, la nature, l’histoire sont « immorales »? Il n’y a aucun doute, le véridique, au sens le plus hardi et le plus extrême, tel que le présuppose la foi en la science, affirme ainsi un autre monde que celui de la vie, de la nature et de l’histoire; et, en tant qu’il affirme cet autre monde, comment ne lui faut-il pas, par cela même, nier son antipode, ce monde, notre monde? » (Le Gai Savoir, Aphorisme 344).

[Quoiqu’on puisse en penser, des positions, telles que celles de Heidegger, qui récusent le « moment cartésien » comme manifestation du Gestell, arraisonnement, mainmise violente sur le monde par un homme de plus en plus technicien qui veut se rendre « maître et possesseur de la nature », selon la phrase de Descartes, paraissent plus cohérentes que celle de M. Onfray ; en ce que leur dénonciation de « l’oubli de l’être » s’accompagne d’un soupçon sur la science et la technique dont on peut penser qu’elles détournent l’homme de son antique rapport à la Nature et au Cosmos. Plus cohérente serait aussi la position de celui qui renoncerait à la science moderne et à la technique pour prôner une vie « proche de la nature » et du « Cosmos ». Mais M. Onfray n’est ni heideggerien ni écologiste radical anti-science : il se prétend le héraut de la science moderne et du Cosmos en son sens « virgilien » et/ou lucrétien, et s’affirme qui plus est nietzschéen. Or, on ne peut tenir toutes ces positions en même temps].

Mais s’arrêter là pourrait sembler petit joueur.

Plus intéressant sera de montrer comment ce « Cosmos » dont M. Onfray se fait l’ardent apôtre, a été, aussi bien dans sa version « classique », aristotélicienne, que dans sa version « lucrétienne », un des principaux « obstacles épistémologiques » à la naissance de la science moderne.

[Pour G. Bachelard (1884-1962), un « obstacle épistémologique » est « un ensemble de représentations scientifiques ou non scientifiques, empêchant une science donnée, à un moment donné, de poser correctement les problèmes » (Épistémologie, La philosophie de AàZ, Hatier 2011 ; cette notion appelle celle de « rupture épistémologique » « laquelle est l’acte intellectuel par lequel une science surmonte ses obstacles épistémologiques en remodelant ses principes explicatifs » (id).].

On le sait, les magnifiques études d’Alexandre Koyré ont montré comment la science moderne, celle de Descartes, Galilée, Newton, a eu besoin, pour « inventer » en particulier le principe d’inertie, et pour permettre la mathématisation de la physique, de rompre radicalement avec le Cosmos des Anciens, celui d’Aristote en particulier :

« Le fait que la physique moderne a son prologue et son épilogue dans les cieux, ou, plus simplement, le fait que la physique moderne prend sa source dans l’étude des problèmes astronomiques et maintient ce lien à travers toute son histoire, a un sens profond et implique d’importantes conséquences. Il implique notamment l’abandon de la conception classique et médiévale du cosmos – unité fermée d’un Tout, Tout qualitativement déterminé et hiérarchiquement ordonné, dans lequel les parties différentes qui le composent, à savoir le Ciel et la Terre, sont sujettes à des lois différentes – et son remplacement par celle de l’Univers, c’est-à-dire d’un ensemble ouvert et indéfiniment étendu de l’Être, uni par l’identité des lois fondamentales qui le gouvernent ; il détermine la fusion de la physique céleste avec la physique terrestre, qui permet à cette dernière d’utiliser et d’appliquer à ses problèmes les méthodes des mathématiques hypothético-déductives développées par la première ; il implique l’impossibilité d’établir une physique terrestre ou, du moins, une mécanique terrestre, sans développer en même temps une mécanique céleste. ». “Galilée et la révolution scientifique du XVIIe siècle”, in Études d’histoire de la pensée scientifique, Paris, Gallimard, 1973, p. 197.

(…)

Le concept galiléen du mouvement (de même que celui de l’espace) nous paraît tellement naturel que nous croyons même que la loi d’inertie dérive de l’expérience et de l’observation, bien que, de toute évidence, personne n’a jamais pu observer un mouvement d’inertie pour cette simple raison qu’un tel mouvement est entièrement et absolument impossible. Nous sommes également tellement habitués à l’utilisation des mathématiques pour l’étude de la nature que nous ne nous rendons plus compte de l’audace de l’assertion de Galilée que « le livre de la nature est écrit en caractères géométriques » pas plus que nous ne sommes conscients du caractère paradoxal de sa décision de traiter la mécanique comme une branche des mathématiques c’est à dire de substituer au monde réel de l’expérience quotidienne un monde géométrique hypostasié et d’expliquer le réel par l’impossible. (id. ibid. p. 199).

Mais, demande Stultitia, « Pythagore est bien l’inventeur des mathématiques, et Platon un grand mathématicien. Les grecs étaient de grands astronomes. La science moderne n’est-elle pas débitrice de ces penseurs ? ».

Bien sûr ! Mais en partie seulement. Car sa naissance ne pourra s’opérer sans une douloureuse « rupture épistémologique ».

Car, pour Pythagore, Platon et Aristote, les mathématiques ne peuvent s’accorder qu’à la régularité du monde éternel et immortel des astres, qui est celui des dieux. Et lorsque Galilée affirme, comme le rapporte A. Koyré, le caractère géométrique du « livre de la nature », il énonce ce qui aurait été un blasphème pour la pensée des Anciens : le monde terrestre, celui qu’Aristote nommait « sub-lunaire », celui où les hommes meurent, où les pommes tombent des arbres et pourrissent, est régi par les mêmes lois que celles qui régissent le Cosmos présumé divin !

Un véritable crime de lèse Cosmos, ou de lèse divinités grecques, ce qui revient au même !

« La science moderne naîtra, peut-on dire, le jour où l’on osera proclamer cette vérité : la même Mécanique, les mêmes lois, régissent les mouvements célestes et les mouvements sublunaires, la circulation du soleil, le flux et le reflux de la mer, la chute des graves. Pour qu’il fut possible de concevoir une telle pensée, il fallait que les astres fussent déchus du rang divin où l’Antiquité les avait placés, il fallait qu’une révolution théologique se fût produite » P. Duhem, Le système du Monde, II, Paris, Hermann 1914, p. 453.

Car pourquoi cette rupture épistémologique qui a rendu possible la science moderne s’est-elle produite en Occident, et en Occident seulement ?

On le sait, le zéro a été inventé par les babyloniens avant d’être repris par les Indiens ; les chinois ont, eux, été à l’origine de nombreuses inventions.

Mais la mathématisation de la physique, clef de ce que nous nommons maintenant la science, n’est apparue qu’en Occident. Pourquoi ?

Même si la question reste disputée, on a de fortes présomptions de penser que cette « révolution théologique » qui a rendu possible une telle « rupture épistémologique » a à voir, n’en déplaise à M. Onfray et à son anti-judaïsme et anti-christianisme forcené autant que primaire, avec la révolution conceptuelle introduite dans l’histoire par les pensées juive, chrétienne et musulmane, ce fameux « monothéisme » tellement abhorré.

Des penseurs aussi reconnus que Amos Funkenstein (Théologie et imagination scientifique, Paris, PUF 1995) Stanley L. Jaki (Cosmos and Creator, Edimbourg 1980), Lynn T. White (Medieval Religion and Technology, Berkeley 1978), etc. nous montrent comment une désacralisation du Cosmos était indispensable pour que soit rendue possible l’approche de l’univers comme objet de science.

Désacralisation parallèle à ce « désenchantement du monde » dont Marcel Gauchet, nous l’avons vu, fait la condition nécessaire de l’accession à la notion d’autonomie dans l’ordre social et politique.

À propos de « Que faire ?» : Simon Leys ou les habits neufs du professeur Badiou, et que Marcel Gauchet gagnerait à lire Lévinas et Pic de la Mirandole.

[voir dans ce même post, outre des précisions sur le rapport hétéronomie/autonomie,  les fortes affirmations de Lévinas dans Difficile Liberté, concernant la lutte biblique contre l’idolâtrie : « Le monothéisme marque une rupture avec une certaine conception du sacré. Il n’unifie ni ne hiérarchise ces dieux numineux et nombreux ; il les nie. À l’égard du divin qu’ils incarnent, il n’est qu’athéisme ».].

Tout comme il fallait rompre avec un Ordre cosmique, qui faisait de la femme et de l’esclave des êtres inférieurs selon un plan divin et éternel établi une fois pour toutes par la Nature, pour rendre possible « l’invention » du droit naturel moderne (qui n’est plus le droit d’une Nature intangible et divine, comme chez les Anciens, mais celui qui se fonde sur la nature rationnelle d’un homme capable de se donner lui-même des lois, et de ne plus dépendre du seul ordre hétéronome du Cosmos) ;

[cf. A. Renaut dans : Histoire de la philosophie politique, I, La liberté des Anciens, Calmann-Lévy, Paris 1999, p. 41 : « Dans l’exacte mesure où, chez Aristote, le droit naturel est découvert en la nature, au sein de laquelle sont supposées exister des inégalités entre les hommes (donc des inégalités naturelles), il aurait été impossible à une telle philosophie de se demander si la véritable fonction des instances juridico-politiques n’est pas de venir corriger la réalité au nom d’un idéal transcendant »]

Il fallait, de la même façon, oser ce crime de « lèse-Cosmos » qui ramenait l’ordre éternel et divin des cycles cosmiques aux mêmes lois que celles qui régissent la chute des pommes, dont la pourriture manifeste le caractère radicalement contingent !

Il fallait donc extraire le divin de cette Nature divinisée, condition nécessaire pour la rendre manipulable à l’infini par l’intellect humain.

Ce que firent Descartes et Galilée, signant par là même la fin du Cosmos classique, aristotélicien comme stoïcien ;

« Ce Monde, ce Cosmos, la physique de Descartes le détruit entièrement.
Que met-elle à sa place ? À vrai dire, presque rien. Étendue et mouvement. Ou matière et mouvement. Étendue sans limites et sans fin. Ou matière sans fin ni limites : pour Descartes, c’est strictement la même chose » (A. Koyré, Introduction à la lecture de Platon…, op.cit., p. 209).

Tout en y conservant (et c’est l’une des raisons pour lesquelles le modèle « atomiste » fondé sur le hasard et l’imprévisibilité ne pouvait être une alternative retenue par les inventeurs de la science moderne : n’en déplaise à M. Onfray, Épicure ou Lucrèce ne sont en rien à l’origine de la conception cartésienne et galiléenne de la matière…) un principe d’intelligibilité qui permettait d’appliquer à la matière, désormais nommée « étendue », les lois de la géométrie et des mathématiques, dont la connaissance a été elle aussi rendue possible à l’homme du fait de sa création « à l’image de Dieu ».

Cette double exigence, qui disqualifie le Cosmos « classique » entendu comme réalité divine – et celui de Lucrèce conçu comme agrégat arbitraire et aléatoire d’atomes -, tout en affirmant l’intelligibilité de « l’univers« , a probablement été rendue possible par l’idée judéo-chrétienne et musulmane de Création.

Bien qu’elle ait mis du temps à s’exprimer au niveau de la naissance de la science, et que sa réception fut loin d’être évidente de la part des autorités ecclésiastiques (en témoigne bien sûr « l’affaire Galilée »), la position du modèle de la Création comme « postulat métaphysique » et épistémologique a probablement rendu possible une pensée de la contingence de l’univers, de la nature, de la physique, mais aussi cette pensée que cet univers physique ayant été « écrit en langage géométrique » par l’intelligence d’un Créateur transcendant, était donc susceptible de déchiffrement par un homme créé « à son image ».

Pour une pensée de la Création, le Cosmos n’est pas Dieu en soi, mais, en tant qu’œuvre d’un créateur, « il chante la gloire de Dieu » et son intelligence, comme dit le Psalmiste.

Malgré le génie propre des civilisations indiennes, chinoises ou autres, cette articulation originale entre la transcendance d’un Dieu qui se distingue d’un « Cosmos » pour en faire un « univers », selon la terminologie d’A. Koyré, et le caractère intelligible d’un tel univers en tant que Création, n’y a jamais été pensé.

cf. la dessus, par ex. J. Needham, La science chinoise et l’Occident, Seuil Paris 1973 en particulier p. 32 : « Dans l’ancienne pensée chinoise, l’idée d’un dieu suprême comme personne, aussi forte qu’elle fut, n’impliquait pas la conception d’un législateur divin et céleste imposant ses ordres à la nature non-humaine; et (…) le concept du suprême en vint très tôt à désigner quelque chose de tout à fait impersonnel. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y avait pas, pour le Chinois, d’ordre dans la nature, mais plutôt qu’il ne s’agissait pas d’un ordre fixé par un être personnel rationnel, et donc, qu’il n’y avait aucune garantie que d’autres êtres personnels doués de raison soient capables de déchiffrer dans leur propre langage (terrestre), le code de lois préexistant qu’un Dieu aurait formulé préalablement. On ne pensait pas que le code des lois de la nature puisse être dévoilé et lu, parce qu’on avait aucune assurance qu’un être divin, même plus rationnel que l’homme, en ait jamais formulé un ».

Raison probable pour laquelle la science moderne n’a pu s’y manifester.

On est donc en droit d’être une nouvelle fois surpris par les affirmations péremptoires de M. Onfray, qui tout en se posant en parangon de la science, et en pourfendeur des « superstitions » (p. 514), refuse à cette même science son acte de naissance en exigeant de « revenir au cosmos » (id.), alors même que la mathématisation de la physique exigeait l’abolition de cette « superstition » que constituait le Cosmos des Anciens.

Encore une fois, ce n’est certes pas la référence à « l’ontologie matérialiste » de Lucrèce qui pourra en quoi que ce soit le sauver de l’incohérence.

Car même si la philosophie épicurienne a en effet introduit dans la pensée, de façon figurée, la notion « d’atome », ni sa vision de cet atome, ni sa conception de la matière (cf. Descartes, ci-dessus) n’ont été retenues par la science moderne et contemporaine.

Il me plait de terminer en citant, en hommage à Bernard d’Espagnat, quelques textes de « A la recherche du réel », ouvrage extraordinaire de clairvoyance, et dont les propositions datant de 1979 concernant notre rapport à la réalité ont été depuis confirmées par l’expérimentation (expérience d’Alain Aspect 1980-1982, à l’instigation de B. d’Espagnat lui-même).
https://fr.wikipedia.org/wiki/Exp%C3%A9rience_d’Aspect

Il faut en saluer la réédition (Dunod, 2015), avec une préface d’E. Klein :
https://www.youtube.com/watch?v=ypBDwXD6hqw

Je ne suis pas spécialement anti-matérialiste.
J’irai même jusqu’à risquer une comparaison que n’aurait peut-être pas reniée B. d’Espagnat : la dualité de nos concepts approximatifs de « matière » et « d’esprit », que nous essayons malhabilement d’articuler, ne témoignerait-elle pas de la difficulté qu’éprouve notre intelligence humaine limitée à se représenter notre réel, irrémédiablement « voilé » selon l’expression de d’Espagnat ; un peu comme notre approche des particules, en microphysique, nous oblige à tenir ensemble (cf. la notion de « quanton ») un aspect d’onde et un aspect de corpuscule en apparence inconciliables pour notre intuition, notre compréhension, et même notre imagination ?

Il se pourrait donc que la dualité matérialisme/spiritualisme relève d’une approche conceptuelle inadéquate à la réalité qu’elle prétend représenter, mais sur laquelle notre intelligence rudimentaire a cependant besoin de s’appuyer pour tenter d’éclairer tant bien que mal quelques-unes des énigmes auxquelles elle est confrontée.

J’avoue que, pour ma part, ayant beaucoup joué au « lego » quand j’étais enfant, et ayant depuis découvert la fascinante complexité de l’interrogation des physiciens sur ce que nous nommons à défaut de mieux notre « réel », j’ai du mal à me satisfaire de cette « ontologie matérialiste » à laquelle nous convie M. Onfray, et dont le puéril atomisme lucrétien ressemble à ces fables infantiles dont j’enjolivais jadis mon « Cosmos » de plastique.

Rappelons un passage de l’interview de B. d’Espagnat citée dans la post précédent, et qui illustre l’idée de « découvertes physiques négatives« ,  dans la mesure où, si la science, on l’a vu, ne peut dire à la métaphysique où elle doit aller, elle peut toujours lui dire où elle ne peut plus aller :

« Telle qu’elle se présente aujourd’hui il me paraît clair que la physique ne débouche de façon certaine sur aucune métaphysique particulière. Toutefois elle nous apprend quand même beaucoup, car si elle ne peut pas dire ce que le « fond des choses » vraiment est, en revanche elle n’est pas muette sur ce qu’il n’est pas. Et en particulier elle élimine un certain matérialisme scientifique que, du temps de la physique dite « classique » elle paraissait favoriser et qui reste encore très vivace ».

Et il est clair que pour qu’une métaphysique matérialiste demeure un modèle légitime et crédible, elle a en tout cas un sérieux effort à faire pour se renouveler.

Car en quoi des fables simplistes, comme celles que nous présente M. Onfray, tellement éloignées de ce que la physique nous enseigne aujourd’hui, peuvent-elles avoir quelque utilité ?

C’est la raison pour laquelle je rajoute ces quelques passages tirés de livres de B. d’Espagnat.

On peut aussi écouter quelques conférences, comme celle-ci :

Je n’ai pas pu me résoudre à tronquer ces textes magnifiques (et d’un humour ravageur pour ce qui est des « Interludes », qui font la joie de Stultitia…), qui rendent compte de la place de plus en plus importante qu’occupent les mathématiques en physique, place qui rejette le bon vieux matérialisme démocritéen de grand papa (c’est-à-dire épicurien ou lucrétien) à la remise des jouets d’enfance. Et qui posent des questions essentielles en ce qui concerne la notion « d’objectivité » (cf. les « Interludes »).

Je les reproduis donc tels quels.

Bonne lecture aux courageux !
En espérant que cela incite à lire « A la recherche du réel » !

Annexe : Textes de Bernard d’Espagnat.
A la recherche du réel, 1979, 3ème édition, Presses-Pocket 1991.

DE DÉMOCRITE À PYTHAGORE

L’enfant et l’homme de la rue croient que l’accès au réel est immédiat: l’idée de l’existence de ce caillou ou de cette chaise lui paraît claire et évidente et il ne conçoit guère que soit mise en doute son caractère d’absolu : même s’il croit aux contes de fées.

Très tôt – comme on le sait – les philosophes contestèrent ce point de vue. Ils tirèrent argument du caractère périssable des objets pour leur refuser la réa¬lité intrinsèque. Réalité signifie, dirent-ils, ce qui s’oppose au rêve: et cela, c’est la permanence. Quel degré de réalité pouvons-nous donc attribuer à des choses qui naissent et meurent, qui toutes se font et se défont? En dessous, à l’intérieur ou au-dessus il doit y avoir autre chose. Un réel absolu, non évident pour l’appréhension immédiate et dont l’accès par conséquent est difficile.

Plus tard, bien d’autres arguments meilleurs, tel par exemple le doute cartésien, vinrent conforter cette thèse. Une thèse qui n’est, au demeurant, pas l’apanage des philosophes. A ce degré de généralité ( « la connais¬sance de l’être est difficile » ) l’idée est partagée par la plupart des religions. Elle rejoint en outre le sentiment poétique inné d’une Réalité profonde, située derrière ou au-delà des choses, qu’inspire peut-être à plus de per¬sonnes qu’on ne croit le spectacle de la beauté.

Dire que la réalité indépendante ( ou réel, ou être ) est de connaissance malaisée c’est évidemment faire d’abord – contrairement à certains – le postulat que la notion même de réalité a un sens qui dépasse l’homme. Ce n’est pas encore en spécifier le mode d’approche. Lier en quelque manière un tel mode d’approche au sentiment de la beauté est déjà bien plus restrictif. Pas totalement cependant. Même si mon esprit fait – explicitement ou confusément – un choix de cette espèce deux grandes orientations s’offrent encore à lui, complémentaires peut-être mais à coup sûr très différentes. Je puis chercher l’être soit dans les mathématiques – pures ou appliquées – soit derrière la beauté sensible.

La recherche de l’être à travers la beauté sensible a longtemps constitué le but avoué des poètes. Il n’en va plus ainsi, du moins chez les professionnels. Ceux-ci ne se pardonneraient pas d’afficher candidement une aspi¬ration que nous, les intellectuels, leur avons appris à tenir pour bien trop naïve. On peut le regretter: car naïveté pour naïveté celle des vieux poètes semble – on verra pourquoi – plutôt moins considérable à tout prendre que celle des grands rhétoriqueurs contempo-rains ou – à l’opposé – que celle de tels ou tels hommes de science remplis d’illusions quant au sens et à la portée du concept d’objectivité. Mais ce rejet est aujourd’hui incontestable.

Restent alors les mathématiques. Et au tout premier rang les mathématiques pures, comme il se doit. Celles-ci se présentent à première vue comme un ensemble de vérités indépendantes des contingences, universelles et éternelles. Il n’est pas surprenant que beaucoup de penseurs y aient vu et y voient encore l’expression de la parfaite permanence, c’est-à-dire de l’être lui-même. En quelque mesure, cependant, les découvertes de notre siècle ont fait apparaître – ici encore – la naïveté d’une telle vision, en mettant en lumière le fait que les mathématiques reflètent principalement les capacités opératoires de l’être humain. Je dis « en quelque mesure » uniquement pour la raison que je ne veux pas exclure la possibilité d’un certain parallélisme de structures entre l’être humain et l’Être tout court, parallélisme qui restituerait aux mathématiques pures une part de la transcendance qu’on leur a attribuée longtemps. Mais sans entrer dans les détails de questions dont l’analyse serait longue je dois au moins noter que les recherches mathématiques récentes ont ramené à un niveau plus raisonnable le prestige exagéré dont, précisément, a joui longtemps la notion d’universalité de la certitude mathématique.

Si la beauté des mathématiques pures n’est pas à elle seule une voie assurée vers l’être il reste au mathématicien la possibilité de transférer ses espoirs à la physique mathématique. A dire vrai c’est là la voie qui d’emblée paraît à beaucoup la plus naturelle. Pour bien des chercheurs contemporains la physique mathématique ou physique théorique (une distinction entre les deux notions est parfois faite mais n’est pas ici nécessaire) a, en effet, pour premier but de systématiser l’ensemble des connaissances concernant le monde réel. La raison qui a poussé l’homme à choisir en vue d’une telle fin l’outil mathématique plutôt qu’un autre est simplement que celui-là s’est progressivement révélé le plus efficace – et de beaucoup -, pour la synthèse dont il s’agit. Comme le physicien qui veut en faire usage doit nécessairement se référer pour cela à certains canons d’élégance on voit que l’emploi de la physique théorique est bien une manière – et une manière a priori sensée – de tenter une appréhension du réel qui soit guidée par la beauté.

Le fait que les méthodes mathématiques permettent mieux que toute autre la synthèse des divers aspects du réel a des conséquences importantes quant aux manières dont il est légitime de s’imaginer ce réel. Car le rôle des mathématiques en physique ne se limite pas à celui d’une simple sténographie, autrement dit à un rôle d’écriture abrégée de relations que, si l’on disposait de plus de place et davantage de temps, on pourrait aussi bien écrire dans le langage de tous les jours. Ce rôle là, bien entendu, existe. Mais il est mineur. Bien plus fonda¬mental est celui joué par le processus de définition d’entités nouvelles. Que l’on pense seulement à l’apparition du concept d’énergie. Au départ, une loi de conservation, interne à la mécanique rationnelle, c’est-à-dire une loi purement abstraite: « la somme du produit de telles et telles quantités et d’une certaine fonction de telles autres quantités ne varie pas avec le temps ». Mais aujourd’hui une denrée qui se vend et qui s’achète cher. Dans bien des cas il se passe ceci que, même sans devenir, comme l’énergie, des concepts de la vie courante, les concepts abstraits forgés par le physicien théoricien en viennent progressivement à supplanter les plus anciens – issus directement de l’expérience ancestrale – dans les descriptions que la physique propose du monde. Cette évolution résulte simplement du fait que les nouveaux concepts portent plus loin que les anciens (celui de masse plus que celui de poids, celui d’énergie plus que celui de masse). Elle a pour conséquence un phénomène que l’on a parfois appelé un peu impropre¬ment une « déréalisation » du monde physique. Le mot est ambigu, « déchosification » serait meilleur. Il ne s’agit pas là, en effet – pas encore! – d’une négation de la validité du concept d’une réalité indépendante de l’être humain. Mais il s’agit bien d’une négation radicale de la vision du réel qui est celle de l’homme de la rue à prétentions scientifiques: je veux dire de la vision qui érige en absolu – et en seul absolu – les concepts familiers qui nous semblent les plus dénués de mystère, comme celui de grain ou celui de force de contact.

Ainsi en arrive-t-on progressivement à une vision du monde dans laquelle la matérialité des choses semble se dissoudre en équations. Une vision dans laquelle le matérialisme est de plus en plus contraint d’évoluer vers le mathématisme et où, si l’on peut dire, Démocrite doit en définitive se réfugier chez Pythagore. Qu’est-ce, en effet, que la matière ? Ce qui se conserve, disait-on autrefois. Ce n’est donc pas la masse. A moins d’identifier celle-ci à l’énergie (à l’unité de mesure près). Mais cette dernière entité, l’énergie, n’est elle-même rien d’autre que la pure « immatérialité » d’une composante de quadrivecteur dans un espace-temps qui – pour faire bonne mesure – est « courbe » ! Ou bien identifierai-je la matière d’un objet à l’ensemble de ses « atomes de Démocrite » ? La conservation de la matière sera-t-elle alors celle de ces « atomes », c’est-à-dire celle des parti¬cules qui la constituent ? Les choses ne peuvent être aussi simples puisque des particules peuvent s’annihiler ¬avec leurs « antiparticules » – au seul profit d’une accélération de particules préexistantes. Les particules elles-mêmes ne se conservent donc pas toujours. Il est vrai que certains nombres, certaines différences entre nombres de particules et nombres d’antiparticules, sont conservés. Mais, de nouveau, ce sont là quantités abs¬traites. Initialement conçu pour représenter une propriété d’un ensemble, autrement dit une entité distincte de celui-ci (une collection de billes est autre chose, pensait-on, que le nombre de billes de la collection) voilà que le nombre apparaît maintenant en physique comme l’entité ayant seule une stabilité suffisante pour que cette science le prenne vraiment au sérieux.

De là à affirmer, avec les pythagoriciens, que les nombres sont l’essence des choses, il n’y a qu’un pas. Et il faut même noter qu’il ne peut ici être question d’un simple pythagorisme édulcoré. Il faut un pythagorisme essentiel, je veux dire inconciliable en définitive avec la vision démocritéenne qui pose l’éternité des grains ultimes. En d’autres termes il n’est plus possible d’emprunter à Démocrite sa conception fondamentale du réel en ajoutant seulement que les « atomes » interagissent par des forces obéissant à certaines formules; et que le critère de la beauté mathématique s’avère fécond en ce qui concerne la recherche de ces dernières. Une telle tentative de conciliation entre Démocrite et Pythagore ne résoudrait rien puisque, encore une fois, aucun « grain » situé dans l’espace n’apparaît comme indestructible. Puisque, bien au contraire, tous peuvent subir l’annihilation. et que les seules entités assez stables pour que la physique puisse envisager de les regarder comme fondamentales sont des nombres, des fonctions ou d’autres êtres mathématiques d’apparence encore plus abstraite. « Tout est géométrie » proclament volontiers certains spécialistes de la théorie de la relativité générale.

Il paraît inutile de développer en détail l’exposé d’une évolution conceptuelle déjà ancienne et par conséquent assez bien connue. La découverte expérimentale des antiprotons, et donc l’assurance de la généralité des processus d’annihilation et de création, remontent toutes deux aux années mille neuf cent cinquante. Mais ces faits avaient pu être prédits bien avant encore par des théoriciens dont chacun sait qu’ils trouvèrent dans l’élégance mathématique du formalisme le plus sûr guide de leurs succès. Aussi est-ce seulement pour mémoire que j’ai rappelé un moment essentiel – mais auquel cependant on ne peut s’arrêter – de la pensée physicienne. Le moment que l’on peut nommer « l’émergence du pythagorisme » (à condition bien entendu d’écarter toute acception mystique ou magique de l’expression). Ayant satisfait à ce préalable nécessaire il m’est maintenant permis de considérer des évolutions d’idées bien plus récentes, bien moins connues et qui par conséquent exigent, elles, d’être présentées en détail. (ed. Presses Pocket, 1991, p. 21-27).
(…)
INTERLUDES MÉCHANTS ET SIMPLISTES

MATIÈRE
Les sciences physiques sont souvent appelées « sciences de la matière ». La matière serait donc le concept de base. Et l’un des faits dont certains hommes de science cherchent à nous convaincre c’est que, précisément, tout se ramène à la notion de matière. Que dans l’absolu, celle-ci est vraiment le seul « existant », aux propriétés innombrables.

Le moins que l’on puisse exiger de matérialistes aussi décidés c’est qu’ils nous disent clairement ce que la notion en question recouvre dans leur esprit. Afin d’en avoir le cœur net, un mien ami alla un jour trouver quelques-uns de mes bons collègues, professeurs d’université. Le premier abordé fut un chimiste d’un très grand âge. Celui-ci dit: « Jeune homme, la chose est simple. La matière demeure et la forme se perd. Voyez donc Lavoisier pour tout détail complémentaire. » Mais, sur ces entrefaites, un physicien des particules élémentaires mentionna le défaut de masse, puis la découverte des antiparticules. Pour sauver l’idée de conservation, il proposa d’appeler matière le nombre des baryons moins le nombre des antibaryons (ou le tiers du nombre de quarks diminué de celui des antiquarks). Avant même qu’il n’ait défini ces termes, un de ses collègues intervint. Au nombre en question, celui-ci demandait qu’on ajoutât celui des leptons, diminué du nombre des anti¬leptons. Ils se mirent d’accord en reconnaissant tous les deux que le choix entre ces formules – et entre d’autres similaires – était tout à fait arbitraire. Et quelqu’un ayant dit: « le nombre est donc Idée des choses », les deux compères s’éclipsèrent avec discrétion, craignant fort de passer pour des platoniciens !

OBJECTIVITÉ
Le matérialisme atomistique, ou mécaniste, est une réunion de deux hypothèses. Une hypothèse ontologique : indépendant de nous, le monde est fait comme une horloge. De petits grains, des champs, des forces en sont les pièces et les ressorts. Une hypothèse épistémologique: nous sommes capables de connaître, toujours de mieux en mieux et à la limite très bien, ce monde tel qu’il est, et tous ses rouages complexes. Ces propositions ne peuvent, bien entendu, être déduites d’aucune vérité première. Aiguillonnés par des visions diverses, le philosophe et le mystique peuvent donc fort bien les rejeter a priori. Mais le partisan de ces hypothèses (qui est le plus souvent, de notre temps, un biologiste) a une réponse toute prête; une conception, rétorque-t-il, se justifie toujours au moyen de ses conséquences. Or où sont donc celles des conceptions des philosophes ? Ou des mys¬tiques ? Sur le plan objectif: néant. Et au contraire, voyez la mienne; toute la physique classique, une bonne part de l’astrophysique, toute la biologie moderne la vérifient. Même dans des domaines comme ceux de la vie et de la pensée, où l’on pouvait naïvement croire au finalisme, au rôle actif de la conscience, nos découvertes d’aujourd’hui nous révèlent le règne exclusif de la nécessité et du hasard. Pensez au modèle de la double hélice !

Dès lors, continue ce savant, n’est-ce pas folie, ou en tout cas infantilisme, que de continuer à parler de « causes finales » ? Ou encore de considérer l’esprit, la conscience que nous avons des choses, comme une entité au même titre que la matière, c’est-à-dire au même titre que ces petits grains, ou ces champs, qui, à eux seuls, expliquent l’Univers, y compris l’homme et son esprit ? Naïvetés que tout cela, ou plutôt effets secondaires, apparences trompeuses et charmeuses dont doit se défaire tout individu fort, adulte, conscient. Des multitudes de petits grains, liés par des forces que la physique quantique décrit, obéissant tantôt au déterminisme, tan¬tôt au hasard objectif dont traite cette même physique, voilà ce qui compose la réalité ultime du monde. Tout se réduit à la physique. A l’objectivité, pure et glacée, de la physique.

Impressionnés par ce triomphalisme et cette massive assurance, spirituels et penseurs doivent baisser les yeux. Ils reconnaissent, tous, s’être jusqu’à présent occupés de vétilles au lieu de contempler l’essentiel de l’homme, qui est évidemment la biologie moléculaire. Au fait, la biologie vraiment ? Que non pas, plutôt la physique, puisque, au dire de notre savant, la biologie se réduit – au moins en droit – à la physique. Les plus curieux (mais il y en a peu, car ce chemin est plus ardu que l’autre) vont voir par conséquent ce qu’a à dire le physicien.

Là, autre son de cloche. Autre triomphalisme. Oh, il est vrai, moins juvénile! Depuis quelque trente ans, la physique fondamentale digère, assez péniblement, dans le domaine des phénomènes artificiellement produits, ses conquêtes de l’entre-deux-guerres. Mais non pas moins puissant. Quels propos, en effet, tient donc le physicien ? Juste une petite phrase, toute simple mais vraie: « J’explique tous les phénomènes que vous voyez autour de vous » -« Tous! » rétorquons-nous, très surpris. – « Eh oui, vraiment tous » – « Et comment donc ? » – « Fondamentalement, par les équations de Maxwell et de Schrödinger. »

Ici, nous, les spirituels et les penseurs, sommes encore plus impressionnés. « Voilà bien la confirmation de ce que nous disait le savant mécaniste de tout à l’heure », nous exclamons-nous d’une même voix. Mais, « Chut! …, souffle le physicien. Le mot de mécaniste n’est pas très bien vu par ici ». – « Comment, interrogeons-nous, n’êtes-vous pas d’accord avec les biologistes, par exemple, sur la proposition que la science, et la science seule, est objective? » – « Si fait, s’écrie notre interlocuteur, avec l’accent de la résolution. » – « Mais, dès lors, pourquoi craindre cette épithète de mécaniste ? » – « Oh, c’est tout simplement que ces biologistes et nous ne sommes pas entièrement d’accord sur le sens du mot « objectif ». Si bien que le terme de mécaniste sonne assez faux à nos oreilles. Mais ce n’est là, croyez-le bien, qu’un détail sans nulle importance… Sa description vous ennuierait. » – « Cependant, il faut bien que nous, spirituels et penseurs, sachions quoi prêcher à nos ouailles. Que devons-nous leur dire sur la nature de la science ? » – « Eh! tout simplement qu’elle est objective. Y a-t-il rien de plus aisé ? »

Ces propos provoquent un silence que le physicien croit gêné. Aussi, pour nous convaincre, il renchérit : « Voyez-vous, nous dit-il, ce n’est pas la première fois qu’entre ordres religieux – et les savants, par leur ascèse, sont les vrais moines actuels, comme vous savez -, ce n’est pas, dis-je, la première fois qu’entre ordres religieux surgissent de ces – oh, toutes petites ! – difficultés. Instruits par ce que nous rapporte cette fine mouche que fut l’auteur des Provinciales nous avons su, ces biologistes et nous-mêmes, faire notre paix là-dessus. Nous sommes, en effet, convenus de dire tous d’une même voix que les principes fondamentaux sur lesquels la science est fondée sont objectifs. A la vérité, nous physiciens ne l’entendons pas comme tout le monde. Nous signifions par là qu’ils peuvent se référer de façon décisive aux facultés ou aux incapacités des observateurs, pourvu qu’il s’agisse d’observateurs humains en général, et non de tel observateur particulier. Nous y sommes bien obligés, car sans cela, la physique atomique orthodoxe s’effondre. Entraînant la moléculaire ! Et avec elle, la biologie du même nom! Les biologistes dont vous parlez, quand ils nous disent qu’un énoncé est objectif, veulent au contraire nous faire entendre qu’il porte sur la Réalité, dont l’homme n’est qu’une conséquence, et que donc, il ne peut se référer à lui. Et c’est pourquoi, nous les traitons, avec raison, de mécanistes, qui est, ici, un terme de mépris. Mais ces heurts demeurent secrets; car vous comprenez bien qu’il serait malséant d’étaler de telles disputes. Le public, d’ailleurs, n’y comprendrait rien. Aussi, à ceux qui vous interrogent, devez-vous tout simplement dire que la science est objective, et vous garder surtout de vouloir définir ce mot. »

« Mais enfin, mon Révérend Père. ..Pardon, Monsieur le Professeur – rétorquons-nous -, cela fait une différence. Car, enfin, si les principes premiers de la physique ne se peuvent même énoncer sans une référence explicite aux possibilités des observateurs humains, voire même seulement aux limites de leurs communes facultés, alors qu’allons-nous parler de singe nu et d’autres tartes à la crème d’une culture matérialiste qui se croit être d’avant-garde ? L’homme, dès lors, ne serait pas un négligeable système physique. Il n’émerge¬rait pas de la nature à titre d’excroissance accidentelle et dérisoire, dans un tout petit coin de l’Univers que lui décrit sa science et qui est perçu par ses sens. Bien au contraire, il serait la mesure – et même, finalement, au moins le coauteur – de tout ce monde empirique qu’il appréhende et qu’il croit exister en soi. Protagoras*, et non Lucrèce, aurait dit vrai! »
« Excusez-moi, repartit l’autre, mais spécialisation oblige. Je ne saurais ouïr des propos non scientifiques. »  (ed. Presses Pocket, 1991, p. 85-89).

[* ajout de desideriusminimus: De Protagoras (Vème siècle avant notre ère), on a surtout retenu la formule « L’homme est la mesure de toute chose », par laquelle il met en question notre capacité d’atteindre un réel indépendant de la représentation que nous pouvons en avoir].

« Cosmos » ou cosmétique ? Petite participation au dégonflage de quelques baudruches de M. Onfray (1).

Dans un post précédent

Subprimes de la pensée et bulles intellectuelles. À propos de récentes inflations médiatiques à la Onfray et consorts.

je disais vouloir revenir sur quelques perles et aberrations de la dernière publication philosophique de Michel Onfray (« Cosmos » Paris, Flammarion 2015).

Il ne s’agit pas ici d’ajouter à quelque « Onfray bashing » sur le mode de l’invective, comme le dénonçait récemment JF Kahn dans Libération,

http://www.liberation.fr/debats/2015/10/11/gare-a-la-mal-pensance_1401888

mais simplement de montrer le plus objectivement possible, à l’aide de citations, combien est injustifiée l’audience qu’on accorde à ce philosophe dans le paysage intellectuel et les médias.

[Pour éviter d’être trop « massif », je diviserai cette réflexion en trois posts, les deux premiers constitués de remarques suivies sur des problématiques philosophiques, le troisième s’attachant de façon plus ponctuelle à quelques allégations éparses de l’auteur].

Je voudrais commencer ces quelques mises au point par un rappel élémentaire de l’un des b.a-ba de la philosophie, concernant la distinction essentielle entre physique et métaphysique, distinction que M. Onfray malmène en permanence.

On le sait, il est bien aventureux de penser que les sciences pourraient induire de façon nécessaire une conception métaphysique particulière, qu’elle relève du théisme, de l’athéisme, etc., puisque, par définition, la « méta-physique » est le champ de réflexion qui se situe « au-delà » de la physique, donc de la science, champ que cette dernière ne peut appréhender.

De nos jours, les sciences revendiquent à juste raison leur autonomie et leur(s) méthodologie(s) propre(s), et se gardent de s’aventurer dans le domaine de la métaphysique, du moins lorsqu’on a affaire à des scientifiques sérieux.

La science fait ce qu’elle fait, pas plus. Elle n’a pas à se prononcer sur ce qui relève d’un au-delà de la méthode scientifique, en particulier d’un au-delà de la physique, donc sur ce qui peut être qualifié de métaphysique, même si, bien sûr, tout scientifique en tant qu’homme et penseur peut avoir son opinion dans ce domaine.

Car cette limite méthodologique que la science s’impose ne veut absolument pas dire que la métaphysique serait inutile ou sans pertinence (ce qui serait d’ailleurs déjà une thèse métaphysique !) : nous avons eu l’occasion de voir que tout discours, y compris scientifique, se fonde, au moins implicitement, sur des postulats, des modèles métaphysiques ou des « récits des origines ».

Des mythes, des croyances, et de Mr. Onfray qui est au-dessus de tout ça

Le « récit des origines » commun à la plupart des scientifique pose en général au minimum, ne serait-ce qu’implicitement donc, que la raison peut dire quelque chose de ce que nous appelons « le réel », quelque chose qui peut aller jusqu’à revendiquer une certaine « vérité », ou du moins « vraisemblance ».

Même si c’est pour convenir ultérieurement que ce réel ne sera jamais que le réel « pour nous », et non le réel « en soi », même si ce réel demeure radicalement « voilé » à notre entendement, etc.

Or ce genre de postulats qui rendent la science possible échappent à la science elle-même.

Celle-ci n’a pas les moyens de les justifier. Ils relèvent donc de thèses « métaphysiques » diverses, auxquelles correspondent des noms précis dans l’histoire de la philosophie. (La science n’a pas non plus les moyens de corroborer ou d’infirmer par son propre discours les postulats d’un scepticisme métaphysique qui la disqualifierait en tant que démarche pertinente).

Accorder de la valeur à la science ou ne pas lui en accorder repose donc sur des options, des croyances (dans l’acception non religieuse du terme), des engagements ontologiques (qui concernent l’être du monde, des choses, de l’homme), qui ne relèvent pas de la science elle-même, mais qui pourront cependant être réfléchis, mais à l’aide d’une rationalité non scientifique, non expérimentale, rationalité qui est le propre de la philosophie.
[De telles remarques concernent aussi les mathématiques : si le mathématicien est avant tout un praticien, il sait que les « fondements » de sa science supposent implicitement des positions philosophiques, métaphysiques, dont il est libre de discuter, et qui ne relèvent pas des mathématiques elles-mêmes : un mathématicien peut être formaliste, logiciste, pythagoricien, platonicien, réaliste, constructiviste, intuitionniste, etc. Et ce n’est pas le fait de ne pas s’interroger sur la question des « fondements » qui suffirait à faire que cette question ne se pose pas. Pas plus que le fait de ne pas s’interroger sur l’existence ou la non existence de Dieu suffirait à régler le problème : forcément, Dieu existe ou n’existe pas, forcément la question de son existence est pertinente ou pas ! ].

Ce type de choix va donc dépendre de la décision de chacun, du domaine du « je crois que… » ; du « il me semble que… » ; domaine qui relèvera d’une raison argumentative, mais hors de portée d’une confirmation ou d’une réfutation expérimentale. En effet je peux toujours faire le choix opposé, tout aussi irréfutable par la raison « scientifique ».

Peut-être cette situation de la raison humaine pointe-t-elle alors vers quelque chose qu’on pourrait nommer « liberté », et que Descartes reconnaissait dans la possibilité même d’exercer le « doute »…

Quoi qu’il en soit, il faut donc se garder de deux supercheries :

– D’une part prétendre que les sciences pourraient induire ou justifier une métaphysique, une croyance voire une religion particulière, alors même qu’elles se définissent désormais par le refus de dépasser leur champ propre de pertinence. Mais on connaît le refrain hélas récurrent : « la science montre que le bouddhisme, l’athéisme, le judaïsme, le taoïsme, l’épicurisme, le christianisme, etc. est ‘’vrai’’ ».
Cette confusion entre science, métaphysique et/ou croyance ou religion prend des formes et des noms divers dans l’histoire de la pensée : dogmatisme, scientisme, créationnisme, etc., toutes positions qui cherchent abusivement à tirer la science au-delà de son domaine légitime.

– D’autre part prétendre échapper à la métaphysique. Car une telle prétention est une contradiction performative (Wikipédia : « Une contradiction performative est une affirmation qui n’est pas contradictoire par elle-même, mais qui entre en contradiction avec le fait que quelqu’un ait pu l’énoncer ». Ex. : « J’ai fait une croisière. Mon bateau a fait naufrage. Il n’y a pas eu de survivant »). « Échapper, à la métaphysique, « en finir avec elle », l’estimer dénuée de pertinence etc. relève toujours … d’une métaphysique. (Et même le scepticisme radical, qui disqualifie les capacités de la raison, suppose donc le choix d’une métaphysique, en l’occurrence sceptique).

Or, M. Onfray présente la particularité étonnante de pratiquer à la fois l’une et l’autre supercherie.

Citons :

À propos des « commencements » (« Botanique de la volonté de puissance ») :

« Au commencement n’était pas le Verbe, qui arrive toujours à la fin, à la fumée des cierges, mais la Foudre, qui, au dire d’Héraclite l’Obscur, gouverne le monde (…)
Pas d’autre nom de Dieu ici, ni même de retour de la métaphysique, la physique suffit : des causalités en chaîne qui enclenchent des processus eux-mêmes productifs d’autres développements, etc. » (p.137).

Tour de force par lequel on prêche un héraclitéisme en l’identifiant à la physique au sens actuel du terme (première supercherie, puisque l’héraclitéisme est une métaphysique), tout en prétendant, de façon contradictoire, éliminer la métaphysique(deuxième supercherie).

Mais ce n’est qu’un début : les allégations sur le rapport de Lucrèce à la science sont tout aussi stupéfiantes :

« Pour ma part, je reste confondu par tant de prescience chez un philosophe qui ne dispose que de son intelligence pour établir ces propositions que la science contemporaine confirme, du moins dans les intuitions les plus audacieuses : la radicalité matérialiste, la rationalité immanente, la dialectique de l’atomisme, l’immortalité de la matière (…) tout ceci a été confirmé depuis par des observations empiriques, des calculs scientifiques, des validations confirmées par une épistémologie impeccable (p. 380-381).

« J’aimerais connaître le scientifique qui a prouvé ‘’l’immortalité de la matière’’ » me dit Stultitia, « comme celui qui a prouvé qu’elle est vivante, puisque pour être immortelle, il faut bien qu’elle commence par vivre, semble-t-il« .

Mais nous ne doutons pas que M. Onfray précisera ses sources. Ou bien notre grand défenseur de la « science » verserait-il dans la pensée magique ?

Ou encore :

« Mon nietzschéisme procède de cette pensée qui abolit les métaphysiques, devrait rendre impossibles les métapsychologies et oblige à une ontologie matérialiste » (p.231).

Laissons de côté la question de savoir si Nietzsche était « matérialiste », ce qui n’a rien d’évident (on reviendra sur le sens de ce terme), mais on aimerait tout de même comprendre en quoi une « ontologie matérialiste » pourrait bien échapper à la métaphysique… [« L’ontologie serait (…) l’étude de l’essence de l’être, de ce qui fait qu’un être est ; elle serait l’étude du fondement de l’ordre des choses. C’est pourquoi l’ontologie a fini par devenir synonyme de métaphysique » nous dit un dictionnaire à l’usage des classes de terminale (La philosophie de A à Z, Hatier). « Mais il est toujours utile de revoir ses cours de terminale, surtout quand on est le philosophe attitré des médias » susurre Stultitia…]

Cf. ces autres perles merveilleuses :

« la physique est une antimétaphysique, elle permet une ontologie matérielle ». (p. 331).

Ou :

« La science, hors scientisme qui est une religion de la science (sic !. cf. plus bas), permet de penser le monde selon la logique de l’ontologie matérialiste (…) Que de la physique et pas de métaphysique » (p.333).

Une « ontologie matérielle » est une métaphysique, ni plus ni moins qu’une autre. Il ne suffit pas de parler de « matière » pour sortir de la métaphysique, étant donné que le terme lui-même, dont se méfient à juste raison les physiciens (cf. plus bas, le texte de B. d’Espagnat), échappe à la physique et constitue donc un concept proprement métaphysique, une construction conceptuelle, comme le formulait G. Bachelard.

« Le terme matière« , nous dit le « Dictionnaire des auteurs et des thèmes de la philosophie » de S. Auroux et Y. Weil (Paris, Hachette 1991, p. 318-319 ; « Encore un ouvrage à l’usage des scolaires » me rappelle Stultitia) « est une catégorie servant à désigner les objets de la physique ; cette catégorie ne fait pas partie des concepts de la physique : cette dernière élabore seulement les notions de masse, masse ponctuelle, énergie, etc. […]. Le matérialisme est une thèse ontologique posant que toute réalité est constituée par ce que désigne le concept de matière ».

Écoutons A. Comte-Sponville, matérialiste bien connu mais tout de même moins simpliste (même si son approche de la matière laisse encore à désirer… cf. plus bas le texte de B. d’Espagnat), qui nous délivre cependant de quelques vielles confusions qu’il faut bien nommer – Eh oui, M. Onfray…- « scientistes » :

« La vraie question n’est pas de savoir quelle est la consistance de la matière (si elle est dure, molle, ou al dente!), ni même quelle est sa structure intime (par exemple substantielle ou énergétique, corpusculaire ou ondulatoire, permanente ou impermanente, séparable ou non séparable, etc.), mais si elle est de nature spirituelle ou idéelle (autrement dit comparable à l’expérience intérieure, qu’elle soit illusoire ou non, de ce que nous appelons notre esprit ou notre pensée), ou bien de nature physique (comparable, bien sûr, mais pas identique, à l’expérience que nous avons au niveau macroscopique, des corps ou des forces que nous appelons matérielles). Il va de soi que ce problème ne peut être résolu par la physique : c’est en quoi, la plupart des physiciens en sont d’accord, c’est un problème philosophique. La physique ne peut même pas nous dire si le monde existe. Comment pourrait-elle nous dire s’il est intégralement matériel ou non ? La physique ne peut même pas nous dire si la physique est vraie, ni dans quelle mesure (la proposition « la physique est vraie » n’est pas une proposition physique). Comment pourrait-elle nous dispenser de philosopher ? » dans : A. Comte-Sponville et L. Ferry, La sagesse des modernes, Paris, Robert Laffont 1998, p. 46.

Mais nous ne sommes pas au bout de nos surprises, car :

« Le Grand Almanach poétique japonais fonctionne comme le Talmud, la Bible ou le Coran : il s’agit à mes yeux d’un livre fondateur de civilisation. Il dit un monde, il manifeste une ontologie, il indique une métaphysique, il consigne par écrit une sagesse plusieurs fois millénaire qui évite l’écueil des livres dits sacrés fondateurs des religions monothéistes » (Cosmos, p. 440-441).

Tiens donc ! Et nous qui croyions que la pensée nietzschéenne exigeait d’ « abolir les métaphysiques », comme cela vient de nous être affirmé. Voilà maintenant qu’on identifie la « sagesse plusieurs fois millénaire » de la poésie  japonaise à une métaphysique !

« On s’y perd un peu ! » proteste Stultitia, dépitée.

(Mais sans doute la métaphysique japonaise jouit-elle du même privilège « d’extraterritorialité ontologique » (p.76) que la « métaphysique tzigane » dont il nous est fait en I,3 (p.74ss) une apologie quelque peu délirante. On y reviendra.

Et, pour rappel de mon post du 23/09 : on nous suggère, parmi d’innombrables exemples, de demander « à l’astrophysique matière à une ontologie susceptible d’illustrer ce que pourrait être [un] épicurisme transcendantal » (p. 406), dont l’intuition de « l’éternité de la matière » serait en outre validée par « les sciences contemporaines » (id. p. 407), navrant retour en force d’un « créationnisme à l’envers » dont Stultitia pensait le ridicule réservé aux fondamentalistes religieux de tout poil. L’épicurisme jouissant sans doute lui aussi de ce privilège d’extraterritorialité qui honore déjà la poésie japonaise et l’ontologie tzigane, et qui leur permet d’échapper à l’abolition nietzschéenne de la métaphysique.

Mais revenons à des considérations moins spectaculaires, en l’occurrence à un magnifique texte de cet immense penseur que fut Bernard d’Espagnat, récemment décédé.

Il me semble bien illustrer cette double exigence de la pensée (respect de la distinction physique/métaphysique en refusant que la science induise une métaphysique particulière ; et constat de l’impossibilité de l’« abolition de la métaphysique »).

En même temps que s’y trouve soulignée avec pertinence l’importance de la science pour impulser des « découvertes philosophiques négatives », selon le mot de M. Merleau Ponty souvent repris par E. Klein (par ex. dans « Les secrets de la matière » Plon et Librio 2015, p. 89-90), c’est-à-dire pour signaler les voies de réflexion que la philosophie et la métaphysique ne peuvent désormais plus emprunter :

Question : » La physique quantique semble (…) emmener le débat sur le terrain métaphysique. Bat-elle en brèche le matérialisme? Les travaux de Pauli ont ainsi été rapprochés de la spiritualité orientale, ce qu’on l’a pu résumer par l’expression de « Tao de la physique « …

B. d’Espagnat : « Dans ce domaine soyons prudents. Telle qu’elle se présente aujourd’hui il me paraît clair que la physique ne débouche de façon certaine sur aucune métaphysique particulière. Toutefois elle nous apprend quand même beaucoup, car si elle ne peut pas dire ce que le « fond des choses » vraiment est, en revanche elle n’est pas muette sur ce qu’il n’est pas. Et en particulier elle élimine un certain matérialisme scientifique que, du temps de la physique dite « classique » elle paraissait favoriser et qui reste encore très vivace. Malheureusement les philosophes qui jugent utile de prendre en considération l’évolution des idées en science ne sont pas chez nous très nombreux. C’est pourquoi, par exemple, tel ou tel d’entre eux (je ne le cite pas nommément car il s’exprime manifestement en toute bonne foi sur la base de ses connaissances) a-t-il pu suggérer que ce fond des choses (qu’il appelle « matière ») est de nature physique c’est à dire (selon lui) « comparable, mais bien sûr pas identique, à l’expérience que nous avons, au niveau macroscopique, des corps ou des forces que nous appelons matérielles ». Or s’il est une chose que la physique actuelle pense pouvoir affirmer avec assurance c’est bien, tout au contraire, que si ce fond des choses existe il n’est en rien comparable à notre expérience au niveau macroscopique ! De sorte qu’aux yeux des physiciens la notion même de matière est en train de devenir au moins aussi nébuleuse que ne l’est, à ceux de certains neurologues, celle d’esprit. Cela est important car aussi longtemps que le matérialisme a paru conciliable sans heurts avec l’expérience il était normal, pour un esprit rationnel, d’y voir une élucidation simple et crédible du fond des choses, reléguant dans la catégorie des tentatives dépassées les constructions fragiles des religions et des philosophies. Ce qui fait que sa chute rouvre la possibilité d’accorder du crédit à ces dernières. Mais attention ! J’estime qu’en la matière la science fournit quand même une sorte de démarcation (vague mais précieuse) entre ce qu’on peut croire (comme l’on croit à la parole d’un ami, c’est à dire par opposition à « savoir prouver ») et ce qu’on ne peut pas, sérieusement, croire (démarcation qui, au reste, est totalement différente de celle que le sens commun et la vie courante peuvent suggérer) ».

Bernard d’Espagnat – De la physique à la métaphysique ?

Toutes mes excuses à la mémoire de Bernard d’Espagnat ! Stultitia a vendu la mèche en révélant plus haut le nom du matérialiste dont il est question.

Mais ce texte très riche va nous permettre d’entrer dans la deuxième partie de notre réflexion, qui concerne maintenant le Cosmos à proprement parler.

La notion de Cosmos est en effet au cœur de la plupart des « modèles métaphysiques » comme des récits religieux de l’Antiquité classique.

Barbara Cassin nous en propose une définition pertinente et synthétique :

« On pourrait rendre le terme Kosmos par le syntagme baudelairien ordre et beauté, et le rapprocher de notre moderne structure » (dans : Vocabulaire européen des philosophes, Paris, Seuil- Le Robert 2004, p. 1391).

Cette structure, cet ordre éternel et cette beauté d’essence divine s’accompagnent de la notion de finitude. Car l’ensemble du cosmos constitue une sphère fermée sur elle-même, pour les grecs image de la perfection :

« Le cosmos hellénique (…) est un monde ordonné et fini. Ordonné dans l’espace, du plus bas au plus haut en fonction de valeur, ou de perfection. Hiérarchie parfaite, où les places mêmes des êtres correspondent aux degrés de leur perfection (…) La sagesse divine resplendit dans ce monde où tout est à sa place, où tout est pour le mieux » (A. Koyré, Introduction à la lecture de Platon, suivi de Entretiens sur Descartes, Gallimard 1962, p. 208).

Mais la notion n’en demeure pas moins ambiguë, car elle épouse la diversité des modes de pensée des philosophes de la Grèce antique.

Notons que M. Onfray ne nous fournit pas précisément les moyens de lever ces ambiguïtés, car le « Cosmos » dont il nous parle peut être le Cosmos « virgilien » du paganisme classique, proche de la vision que partagent, malgré bien des nuances qu’il serait trop long de préciser ici, Platon et Aristote ; celui qui correspond aux qualificatifs d’ordre divin hiérarchisé et de beauté que nous avons évoqués :

« Le cosmos païen enseignait une sagesse existentielle qui permettait aux hommes de vivre selon lui. L’ordre du monde était réglé par une puissance mystérieuse qui ne s’appelait pas encore Dieu. (…) »
« On peut imaginer que les chamanes, les sages, les druides, les officiants enseignaient cette vérité physique dans un temps qui ignorait la métaphysique – étymologiquement les fictions qu’on invente pour peupler l’au-delà de la physique » (Cosmos, p. 331).

Outre qu’on aimerait savoir d’où M. Onfray tire sa connaissance de la cosmologie des  » chamanes et des druides », notons une fois de plus la confusion dénoncée plus haut ainsi que le caractère bien sommaire de la définition de la métaphysique.

Mais peut-on assimiler avec autant de désinvolture qu’il le fait ce premier modèle de Cosmos à celui des épicuriens, en particulier de Lucrèce, qui s’en distingue de façon non négligeable, comme il est bien obligé d’en attester, sans pour autant apparemment se rendre compte de la contradiction qu’il énonce ?

[J’avais déjà noté ce genre de désinvolture dans la contradiction, à propos des allusions positives à l’anarchisme de Kropotkine, pensée pourtant radicalement opposée au nietzschéisme… que professe M. Onfray ! cf. p. 524-525, etc.]

Entraide, empathie, bienveillance. De Kropotkine à Hobbes et retour (2).

« Je vis depuis lors dans ces notes en bas de page de Lucrèce.
Que dit sa cosmologie antichrétienne avant même l’existence du christianisme ? (…)
Que seul existe le mouvement perpétuel de la matière ; que l’espace est donc infini ; qu’aucune intelligence divine n’a présidé à la création de l’univers qui est le produit des meilleurs essais de la nature effectués pendant des millions d’années ; que les particules qui volettent dans un rai de lumière donnent bien l’image de la physique épicurienne : une danse d’atomes dans le vide ; que les platoniciens et les stoïciens proposent une métaphysique fautive parce que idéaliste et récusant la matérialité du monde » (p. 378-379).

Précisons que les stoïciens étaient matérialistes, mais passons, et concentrons-nous sur les plats de résistance, un post suivant s’occupera de quelques desserts, à titre de délassement…

On a donc certes le droit d’être épicurien et disciple de Lucrèce, mais il faudrait alors avoir la cohérence minimum de ne pas faire l’apologie, à quelques pages de distance,

– à la fois d’un « Cosmos païen » fini, qui permettait aux hommes de vivre selon un « ordre du monde » « réglé par une puissance mystérieuse » (cf. p. 331), comme le soutenaient « les platoniciens et les stoïciens », ces derniers prônant en effet une « vie selon la Nature », laquelle était conçue comme une manifestation du « Logos », de l’intelligence et de l’ordre divin ; (le Cosmos des Tziganes et des japonais semblant appartenir aussi, pour M. Onfray à un même type de « métaphysique »…).

– Et d’un « Cosmos » lucrétien (même si l’on peut se demander si l’expression peut être utilisée ici en rigueur de termes…) pour lequel les maîtres mots sont « hasard », « infini », « absence de tout principe d’ordre », comme se plaisent à le souligner en effet les stoïciens, avec parfois l’ironie mordante d’un Marc Aurèle.

« Ces deux conceptions opposées correspondent respectivement au modèle d’univers proposé par la physique stoïcienne et au modèle d’univers proposé par la physique épicurienne » (P. Hadot, La citadelle intérieure. Introduction aux pensées de Marc Aurèle, Fayard, Paris 1992, p. 164-165).

Mais voilà : le lucrétien radical Onfray, surmonte, lui, « ces deux conceptions opposées » qui se sont affrontées tout au long de l’histoire de la philosophie, en s’affirmant, en même temps et apparemment sans problème majeur, un « sur-stoïcien », comme il se définit lui-même en précisant son rapport au nietzschéisme :

« C’est mon cas : on peut également aimer le surhomme comme figure d’un sur-stoïcisme qui définirait l’acceptation de tout ce qui advient en amendant cette figure fataliste par une pensée de la volonté contre le vouloir qui permettrait, sur le mode du stoïcisme antique, de distinguer ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas » (p. 139).

Le « sur-stoïcien » demeurant par ailleurs, cela va de soi, disciple de Nietzsche, dont on connaît le rejet farouche de toute pensée de l’ordre et donc de tout « Cosmos » au sens classique, en particulier stoïcien, comme nous le montre, par exemple, l’alinéa 109 du Gai Savoir :

« Le caractère du monde est celui d’un chaos éternel, non du fait de l’absence de nécessité, mais du fait d’une absence d’ordre, d’enchaînement, de forme, de beauté, de sagesse, bref de toute esthétique humaine (…) Or comment pourrions-nous nous permettre de louer ou blâmer l’univers !… il n’est ni parfait, ni beau, ni noble, et ne veut rien devenir de tout cela ; il ne cherche pas le moins du monde à imiter l’homme ! Il n’est touché par nul de nos jugements esthétiques et moraux, il ignore toute loi. Gardons-nous de dire qu’il en existe dans la nature (…) la cosmologie, dans la suite de ses épiphanies, a-t-elle jamais été autre chose qu’une expression de la poétique, un genre littéraire -fût-il mathématisé-, bref : une fable positiviste, une fiction de fictions ».

« Quelle géniale puissance de synthèse ! Je comprends qu’une telle audace conceptuelle fascine les médias qui, visiblement, ne peuvent plus s’en passer ! », s’émerveille Stultitia.
Mais voilà qu’un doute traverse son esprit : « Et si c’était du grand n’importe quoi ? », ajoute-t-elle, soudain troublée.

Mais laissons-la à ses apories, et continuons notre chemin par une petite réflexion sur les rapports de l’idée de Cosmos avec la science.

**** Suite au prochain numéro! ****

De la famille, des évêques, des papes. Et de la famille des évêques et des papes.

Grande agitation médiatique autour de la famille, en ce moment, en hauts lieux romains.

Stultitia, avec cette innocence qui fait son charme, pensait que ce serait l’occasion de commencer par le commencement, en l’occurrence en évoquant quelques-unes de ces questions ingénues qu’elle a l’art de soulever.

Par exemple, en pensant aux rares passages du Nouveau Testament qui font état de la famille, elle s’est souvenue de celui-ci, qui fait en même temps référence … à l’évêque (« episcopos » en grec) !

I Timothée 3,2 : » Aussi faut-il que l’épiscope soit irréprochable, mari d’une seule femme, sobre, pondéré, de bonne tenue, hospitalier, capable d’enseigner, ni buveur, ni batailleur, mais doux ; qu’il ne soit ni querelleur, ni cupide.
Qu’il sache bien gouverner sa propre maison et tenir ses enfants dans la soumission, en toute dignité : quelqu’un, en effet, qui ne saurait gouverner sa propre maison, comment prendrait-il soin d’une Église de Dieu ? ».

« Revenir à de tels critères pour choisir les évêques les rendrait à l’évidence plus aptes à partager la parole des familles sur ces sujets et serait sans aucun doute un progrès considérable » ajoute-t-elle, dans sa touchante naïveté. « Des évêques pères de famille ou mères de famille auraient sans doute un discours plus crédible et pertinent, ainsi que de belles expériences à évoquer, concernant ‘’le soin d’une Église de Dieu’’, y compris avec un pape qui pourrait les comprendre, comme le bon saint Pierre, qui était bien marié, lui aussi ».

Las ! Le fait que, parmi toute la rhétorique déployée sur le sujet, on ne trouve pas trace de cette interrogation essentielle sur la légitimité et l’habilitation , qui serait pourtant la première à aborder, montre une fois de plus qu’outre les effets de manche et la communication grandiloquente, on n’a dans le fond nulle intention de résoudre les problèmes.

Mais on occupe son temps comme on peut !…

Des papes, de la pédophilie, de l’ordination des femmes et de quelques autres rudiments de théologie sommaire.

Car enfin, Stultitia, aurais-tu oublié ton adage favori ?
« On ne résout pas un problème avec les modes de pensée qui l’ont engendré » disait, paraît-il, Einstein….