Merci aux artistes ! Brèves à propos de Michel Rocard et d’Élie Wiesel.

À vous, Michel Rocard, ce petit hommage qui vous va si bien, tiré d’un auteur que vous aimiez citer, toujours avec un brin de provocation :

« Dans la cour des princes et dans l’antichambre des grands, où le succès et l’avancement dépendent non pas de l’estime d’égaux intelligents et bien informés, mais de la faveur fantaisiste et fantasque de supérieurs ignorants, présomptueux et orgueilleux, la flatterie et la fausseté l’emportent trop souvent sur le mérite et les capacités. Dans de telles sociétés les capacités à plaire sont plus considérées que les capacités à servir. Dans les époques calmes et paisibles, quand la tempête est loin, les princes ou les grands souhaitent seulement être divertis ; et ils sont même enclins à s’imaginer qu’ils n’ont pas besoin d’être servis, ou que ceux qui les amusent sont suffisamment capables de les servir. Les grâces externes, les talents frivoles de cet être impertinent et fantasque qu’on appelle un homme à la mode, sont communément plus admirés que les vertus solides et masculines d’un homme de guerre, d’un homme d’État, d’un philosophe ou d’un législateur. Toutes les grandes vertus redoutables, toutes les vertus qui sont appropriées pour le conseil, le sénat ou le champ de bataille, sont au plus haut point méprisées et tournées en dérision par les flatteurs insolents et insignifiants qui, communément, font figure dans ces sociétés corrompues. Lorsque le Duc de Sully fut appelé par Louis XIII pour donner son avis dans un cas d’urgence, il vit que les favoris et les courtisans chuchotaient entre eux et souriaient à la vue de son apparence démodée. Le vieux soldat et homme d’État dit alors : ‘’Quand le père de votre majesté me faisait l’honneur de me consulter, il ordonnait aux bouffons de la cour de se retirer dans l’antichambre’’. » Adam Smith, Théorie des sentiments moraux, Puf, Paris 1999, p. 106.

Sans doute, comme on le sait, les « bouffons de la cour » (ainsi que les bouffonnes… ), qui désormais vous tressent des lauriers à titre posthume, ont-ils eu plus que vous droit à la familiarité de « Sa Majesté » ainsi qu’à celle d’autres majestés…

Car les « supérieurs ignorants », surtout quand on a eu le courage, un jour de 1958, de les traiter « d’assassin », préfèrent « les talents frivoles de cet être (…) qu’on appelle un homme à la mode », qui « sont communément plus admirés que les vertus solides (…) d’un homme d’État ».

Soit.

Homme d’État, vous l’avez pourtant été, et l’on regrette que les circonstances aient fait que vous le soyez resté si peu.

Depuis, la médiocrité (cf. post précédent) a pris ses droits et ses aises, et on est plus que jamais à la recherche d’un souffle qui rompe l’indigence généralisée.

Certes, il était, et il reste, légitime de ne pas partager toutes vos convictions.

Mais au moins vous en aviez, ainsi que du souffle !

Celui-là même qui vous permettait de briser les slogans faciles et les automatismes pavloviens, qui font leur retour bien sûr, puisque le prêt à penser est toujours plus facile à porter que la pensée.

Slogans qui opposent stérilement libéralisme et socialisme, en toute ignorance de l’histoire de l’économie comme de la philosophie, et qui n’ont pour effet que de perpétrer des manichéismes simplistes laissant libre cours, d’un côté à un ultra-libéralisme « criminel », de l’autre à un dirigisme étatique archaïque et ruineux.

Comme s’il était impossible de réguler par le politique une économie de la libre entreprise et de la mettre au service du bien public.

Mais le slogan et le simplisme rassurent. On a même désormais l’impression que cette course à l’insignifiance fait l’objet d’un concours dans la classe politique.

Sans doute, comme vous l’avez maintes fois répété, l’effort pour en sortir  relève-t-il de l’éthique :

« Historiquement, les libéraux – Adam Smith (1723-1790), Thomas Malthus (1766-1864), David Ricardo (1772-1823) notamment – étaient des moralistes, des gens qui avaient une pensée sociale visant à intégrer la liberté humaine dans l’organisation de la société. Pour aucun d’eux, la liberté n’était le droit de faire n’importe quoi, elle avait besoin d’être canalisée par des règles.

La crise actuelle [il s’agit de celle de 2008] ne remet pas en cause le libéralisme. En revanche, elle sonne le glas de l’ultralibéralisme, cette école de pensée criminelle fondée par Milton Friedman (1912-2006) qui voulait croire que l’équilibre du marché est optimal et que moins on a de règles, plus on a des chances d’arriver à l' »optimalité ».

http://abonnes.lemonde.fr/la-crise-financiere/article/2008/11/03/michel-rocard-la-crise-sonne-le-glas-de-l-ultraliberalisme_1113586_1101386.html

 

Henry Ford, constructeur automobile américain (1863-1947), ne fut pas seulement pendant une quinzaine d’années le plus gros industriel du monde. Il fut aussi l’un des sauveteurs du capitalisme frappé gravement par la crise de 1929 : c’est la politique des hauts salaires, dont il est l’inventeur, qui assura le redémarrage de la consommation. C’est dire toute l’importance de ses intuitions.

Il aurait affirmé à diverses reprises que le capitalisme ne saurait vivre et se développer sans respecter une éthique rigoureuse. Il était à ses yeux mauvais – moralement – qu’un chef d’entreprise se paye plus de quarante fois la rémunération moyenne de ses employés. Lui-même respectait cette règle à son propre endroit. La clé de ce jugement tient en ceci que le capitalisme est assurément la forme d’organisation sociale qui garantit les plus grandes marges de liberté à tous les acteurs du système. Cela ne peut évidemment pas tenir sans un haut degré d’autolimitation et d’autocontrôle.

Or il est clair, en ce vingt et unième siècle débutant, que quelque chose a craqué quelque part dans le système.

(…)

Depuis une dizaine d’années, la liste des grandes entreprises mondiales poursuivies en justice pour irrégularités ou corruption massive s’est allongée de manière impressionnante.

(…)

Le plus grave, le plus massif, et sans doute le plus immoral de ces scandales ne relève pourtant pas de la même catégorie puisqu’il est légal. C’est le fait que, salaires plus stock-options plus avantages divers, la rémunération des présidents et des deux ou trois plus hauts responsables des grandes sociétés multinationales contemporaines soit passée en quelque trente ans d’environ quarante à cinquante fois le salaire moyen de leurs employés – le ratio de décence d’Henry Ford – à quelque trois cent cinquante ou quatre cents fois aujourd’hui.

S’il est vrai que souvent les surfaces commerciales de ces entreprises se sont étendues dans les mêmes proportions – c’est l’argument essentiel de leurs patrons -, ce n’est pas une raison suffisante pour accepter le principe d’un capitalisme prédateur à ce point-là.

(…)

Il va devenir nécessaire de plafonner fiscalement les hautes rémunérations, de limiter à l’extrême les OPA, et de mettre fin au racket des cabinets spécialisés sur les pouvoirs d’actionnaires. Tout cela, pour être efficace, devrait se faire au niveau européen. C’est affaire de moralité publique autant que de cohésion sociale et c’est aussi le seul moyen de sauver la libre entreprise en lui rendant sa respectabilité.

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2007/01/09/le-capitalisme-ethique-un-principe-fragile-par-michel-rocard_853408_3232.html

 

À l’évidence, « quelque chose a craqué quelque part dans le système » :

Toute éthique, au sens machiavélien du terme, d’engagement pour le « beneficio commune », pour le bien commun, semble désormais avoir déserté le monde de l’économie, et le politique qu’il s’est asservi.

Et si ces textes datent déjà d’une dizaine d’année, rien n’a changé dans le « business as usual », bien au contraire.

La course au profit immédiat est de plus en plus la dérisoire exhibition d’un infantile et grossier fantasme de toute puissance.

Et cette minable contrefaçon met en péril, avec la cohésion sociale, la liberté même qu’elle prétend servir. Si l’idéal éthique des pères du libéralisme historique perd en effet toute dignité et respectabilité, comment s’étonner des menaces sans cesse plus précises qui se profilent, de droite comme de gauche, à l’encontre de la société libre ?

 

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Il est bien sûr tout aussi légitime, voire nécessaire, de ne pas partager certaines convictions d’Élie Wiesel.

http://fr.timesofisrael.com/apres-sa-mort-wiesel-est-critique-pour-son-soutien-a-israel/

http://fr.timesofisrael.com/lhommage-acerbe-de-claude-lanzmann-a-elie-wiesel/

 

Mais il serait proprement abject d’enfermer l’homme dans ses aspects les plus réducteurs.

Pour moi, « La Nuit » est à placer parmi les livres les plus importants du XXème siècle (et de tous les temps), au même titre que « Si c’est un homme » de Primo Levi, « Vie et Destin » de Vassili Grossman, « L’Espèce humaine » de Robert Antelme, ou les œuvres de Chalamov, Soljenitsyne et autres grands témoins.

Œuvres essentielles qui nous parlent sans détours de l’humain dans ce qu’il a de plus profond et de plus énigmatique. De la vie, de la mort, du mal, et même parfois, malgré tout, de l’espoir ou de l’espérance.

Mais au-delà de cette radicalité philosophique et anthropologique, « La Nuit » me fascine parce qu’Élie Wiesel y aborde, implicitement et avec la sobriété nécessaire, la question de la foi dans ce qu’elle a de plus abrupt : au vu et au su de ce que l’homme a été capable de faire, de ce qu’il est toujours capable de faire, et face à l’effroi devant ce qui nous attend, quel crédit accorder à des termes aussi saugrenus que « religion », « Dieu », « foi » ?

Hans Jonas a risqué une conférence intitulée « Le concept de Dieu (der Gottesbegriff) après Auschwitz », (Payot, Paris 1994).

Soit.

J’avoue que malgré la pertinence du propos, le titre déjà me rebute.

Y-a-t-il un « concept de Dieu », et face à ce que nous dévoile « La Nuit », un tel « concept » ne révèle-t-il pas sa dérisoire absurdité, plus, son obscénité ?

En reste-t-il quelque chose, ou bien faut-il en constater la totale vacuité, comme le fit par exemple, avec une déchirante honnêteté, Primo Levi qui fut confronté à la même expérience ?

Cependant, à la frontière même de l’indicible, et à mon sens d’une façon bien plus profonde que ce qu’il a tenté pour rendre compte de ce qui reste de Dieu après son « combat avec l’ange »,

[cf. « J’ai dit ‘’je ne vais pas divorcer de Dieu, mais je vais me battre avec lui comme Jacob avec l’ange’’ »

http://www.la-croix.com/Monde/Elie-Wiesel-Je-veux-continuer-trembler-chaque-fois-prononce-Auschwitz-2016-07-05-1200773696

voir aussi avec J. Eisenberg, Job ou Dieu dans la tempête, Fayard/Verdier, Paris 1986, etc.]

avec « La Nuit », Wiesel nous met sur le chemin de ce qui est peut-être le seul possible d’une parole sur Dieu qui ne sombre pas dans l’insignifiance.

Une fois de plus, elle nous ramène à l’énigme de ce צמצום (tsimtsoum) dont nous parle la Kabbale, ce « retrait » d’un Dieu qui, en laissant être la liberté de ce qu’il crée, se départit de sa puissance jusqu’à subir le premier la souffrance incommensurable que lui impose le respect de la liberté de sa créature pervertie.

« J’ai vu d’autres pendaisons. Je n’ai jamais vu un seul de ces condamnés pleurer. Il y avait longtemps que ces corps desséchés avaient oublié la saveur amère des larmes.

Sauf une fois. L’Oberkapo du 52e kommando des câbles était un Hollandais : un géant, dépassant deux mètres. Sept cents détenus travaillaient sous ses ordres et tous l’aimaient comme un frère. Jamais personne n’avait reçu une gifle de sa main, une injure de sa bouche.

Il avait à son service un jeune garçon, un pipel comme on les appelait. Un garçon d’une douzaine d’années au visage fin et beau, incroyable dans ce camp.

(À Buna, on haïssait les pipel : ils se montraient souvent plus cruels que les adultes. J’ai vu un jour l’un d’eux âgé de treize ans, battre son père parce que celui-ci n’avait pas bien fait son lit.

Comme le vieux pleurait doucement, l’autre hur­lait : « Si tu ne cesses pas de pleurer tout de suite, je ne t’apporterai plus de pain. Compris ? » Mais le petit serviteur du Hollandais était adoré de tous. Il avait le visage d’un ange malheureux).

Un jour, la centrale électrique de Buna sauta. Appelée sur les lieux, la Gestapo conclut à un sabotage. On découvrit une piste. Elle aboutis­sait au block de l’Oberkapo hollandais. Et là, on découvrit, après une fouille, une quantité impor­tante d’armes !

L’Oberkapo fut arrêté sur-le-champ. Il fut torturé des semaines durant, mais en vain. Il ne livra aucun nom. Il fut transféré à Auschwitz. On n’en entendit plus parler.

Mais son petit pipel était resté au camp, au cachot. Mis également à la torture, il resta, lui aussi, muet. Les S.S. le condamnèrent alors à mort, ainsi que deux autres détenus chez lesquels on avait découvert des armes.

Un jour que nous revenions du travail, nous vîmes trois potences dressées sur la place d’appel, trois corbeaux noirs. Appel. Les S.S. autour de nous, les mitrailleuses braquées : la cérémonie traditionnelle. Trois condamnés enchaînés – et parmi eux, le petit pipel, l’ange aux yeux tristes.

Les S.S. paraissaient plus préoccupés, plus inquiets que de coutume. Pendre un gosse devant des milliers de spectateurs n’était pas une petite affaire. Le chef du camp lut le verdict. Tous les yeux étaient fixés sur l’enfant. Il était livide, presque calme, se mordant les lèvres. L’ombre de la potence le recouvrait.

Le Lagerkapo refusa cette fois de servir de bourreau. Trois S.S. le remplacèrent.

Les trois condamnés montèrent ensemble sur leurs chaises. Les trois cous furent introduits en même temps dans les nœuds coulants.

– Vive la liberté ! crièrent les deux adultes. Le petit, lui, se taisait.

– Où est le Bon Dieu, où est-il ? demanda quelqu’un derrière moi.

Sur un signe du chef de camp, les trois chaises basculèrent.

Silence absolu dans tout le camp. À l’horizon, le soleil se couchait.

– Découvrez-vous ! hurla le chef du camp. Sa voix était rauque. Quant à nous, nous pleurions.

– Couvrez-vous !

Puis commença le défilé. Les deux adultes ne vivaient plus. Leur langue pendait, grossie, bleutée. Mais la troisième corde n’était pas immobile : si léger, le petit garçon vivait encore…

Plus d’une demi-heure il resta ainsi, à lutter entre la vie et la mort, agonisant sous nos yeux.

Et nous devions le regarder bien en face. Il était encore vivant lorsque je passai devant lui. Sa langue était encore rouge, ses yeux pas encore éteints.

Derrière moi, j’entendis le même homme demander :

-Où donc est Dieu ?

Et je sentais en moi une voix qui lui répondait :

-Où il est ? Le voici – il est pendu ici, à cette potence… »

Élie Wiesel, La Nuit, ed. de Minuit, Paris, 1958/2007, p. 122-125.

 

Il est certes compréhensible et légitime de ne plus vouloir entendre parler de ce nom, mais on peut aussi penser qu’Élie Wiesel a contribué à faire qu’il reste encore, pour certains, prononçable sans obscénité.

À ce titre, Dieu doit beaucoup à Monsieur Wiesel.

Tout comme, au dire de Cioran, il doit beaucoup à Bach.

https://www.youtube.com/watch?v=BBeXF_lnj_M

 

De Diogène en politique ; ainsi que des lapins de Fibonacci et de la façon pernicieuse dont ils grignotent nos prévisions, autant économiques que démographiques. Quelques brèves.

Pas mal de lassitude en ce moment, devant la succession déprimante des événements de notre pauvre monde, et l’insigne médiocrité de ceux que nous nommons nos « politiques ».

Au vu des résultats d’élections qui nous entourent et se rapprochent dangereusement de nous, comme au vu de campagnes électorales plus lointaines, Stultitia me rappelle avec à-propos la phrase prêtée à Diogène lorsqu’il parcourait les rues d’Athènes en plein jour, une lanterne à la main : « Je cherche un homme ».

Or, en donnant à cette phrase son sens le plus immédiat (qui n’est peut-être pas le bon, mais ceci est une autre affaire…), elle s’avère d’une étonnante actualité :

Quel homme (ou quelle femme, ou quel collège de dirigeants, cela importe peu…) paraît en ce moment capable de gouverner, où que ce soit ?

Certes, ayant fait souvent mémoire de Machiavel dans mes posts précédents, je conviens, avec Stultitia, qu’il serait bien illusoire d’attendre « le meilleur » comme une jeune fille romantique peut rêver du Prince Charmant.

Le problème étant que l’interrogation machiavélienne concernant la « meilleure-pire conséquence », dite « stratégie du maximin » en théorie de la décision est en ce moment bien aléatoire, tellement le pire le dispute au pire.

Il est hélas trop facile d’évoquer un Cameron qui se laisse prendre à un jeu dont il avait pourtant fixé les règles avec un affligeant manque de conviction, ou les partisans du « leave » Boris Johnson et autres Farage, qui, avec un manque de préparation tout aussi affligeant, semblent déjà ne plus savoir très bien quoi faire de la patate chaude qui vient de leur échoir ;

http://www.lemonde.fr/referendum-sur-le-brexit/article/2016/06/28/brexit-l-inquietante-impreparation-du-vainqueur-boris-johnson_4959301_4872498.html

http://www.lemonde.fr/referendum-sur-le-brexit/article/2016/06/28/immigration-systeme-de-sante-les-brexiters-se-dedient-deja_4960045_4872498.html

mais encore un PP ou un Podemos qui montent et descendent au gré d’élections dont se détournent de plus en plus les citoyens ; sans parler de l’Autriche et des États Unis où s’exhibent les populismes et la xénophobie la plus abjecte.

On se demande bien où trouver cet homme, cette femme, ces collectifs capables de tenir la barre de notre pauvre monde.

Diogène, reviens ! Ils sont devenus fous !

Bien sûr, de tels événements ne manquent pas de susciter des déclarations enflammées selon lesquelles il faut de toute urgence « réformer l’Europe » (oh ! le scoop !, on ne s’en serait pas douté…), y renforcer l’adhésion populaire et les procédures démocratiques, faire prévaloir le politique sur l’économique, etc.

Mais voilà : cela fait des décennies que les donneurs de leçons qui nous abreuvent de ces excellentes intentions sont aux manettes, et qu’ils avaient toute latitude de déployer ces efforts. Que ne l’ont-ils donc fait ! Et comment peut-on croire qu’ils feront désormais ce qu’ils auraient dû faire depuis un demi-siècle  ?

Et du côté de ceux qui peuvent se prévaloir au moins de ne pas avoir été aux dites manettes, outre les populistes et les xénophobes déjà cités qui donnent aujourd’hui la preuve de leur amateurisme rédhibitoire, on a du mal à concevoir en quoi des organisations capables de balayer la liberté de la presse dans le seul but de publier leurs diktats pourraient représenter une quelconque alternative crédible.

« Je cherche un homme » disait Diogène. Mais, plus que d’un homme, c’est d’une pensée, d’un souffle, d’une cohérence, dont nous avons un criant besoin.

Toutes choses qui pourraient venir au secours d’une Europe et d’un monde où le souci du bien commun semble s’effacer devant la médiocrité des calculs politiciens à court terme, des intérêts corporatistes et des démagogies, autant de droite que de « gauche », et des repliements égoïstes.

Une pensée qui ne craindrait pas de rendre vie aux projets de justice et de solidarité, de fraternité, de liberté et de paix, en ne cachant aucunement les difficultés et les sacrifices nécessaires qu’exigeront immanquablement de tels projets.

Sans doute faudra-t-il « du sang et des larmes » pour construire ou reconstruire l’Europe et le monde d’une façon qui ne fasse pas honte à la juste solidarité, à la fraternité et à la liberté.

Il ne faut pas se le cacher, ni le cacher, par lâcheté politique et par démagogie.

Mais beaucoup restent capables de l’entendre, et aspirent à un engagement qui les délivre de cette médiocrité qui les étouffe. Au point que la seule échappatoire pour certains serait de verser dans la violence, voire le terrorisme.

Certes, les modalités peuvent et doivent être diverses pour concevoir comme pour atteindre un tel projet.

Mais il ne pourra survivre s’il ne rassemble pas, au-delà de la diversité des approches légitimes. Il est essentiel d’oser, sur les questions les plus essentielles, un tel œcuménisme politique.

Car, comme le remarque Richard Werly dans un numéro fort intéressant de « Kiosque » sur TV5 Monde (vers 50mn),

http://www.tv5monde.com/cms/chaine-francophone/Revoir-nos-emissions/Kiosque/Episodes/p-31875-BREXIT.htm

un projet européen ne pourra survivre que s’il rassemble une vraie majorité démocratique, plus de 60% des suffrages, en tout cas bien au-delà des 1 ou 2% de différence qui basculent à la moindre difficulté, attestant d’un état permanent de division.

L’Europe a besoin de conviction, et d’une conviction qui rassemble largement.

 

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Bien sûr, il est en même temps indispensable d’élargir notre approche politique de l’Europe et du monde au-delà des visions de court et de moyen terme auxquelles nous nous limitons.

Et là encore, la lanterne de Diogène doit être mise à contribution de façon urgente pour chercher et investir les personnes qui se montrent capables d’un tel élargissement.

J’ai plusieurs fois plaidé pour un retour au politique qui s’occupe enfin de la « verità effettuale della cosa », selon l’expression de Machiavel, plutôt que de se complaire dans le déni de notre situation effective.

Politique, démagogie, démographie. Une petite recension d’Alan Weisman : « Compte à rebours. Jusqu’où pourrons-nous être trop nombreux sur terre ? »

« Apprendre le chemin de l’enfer, pour l’éviter », ou revenir enfin au politique. Réflexion sur « l’effondrement », avec Philippe Bihouix, Pablo Servigne et Raphaël Stevens.

etc.

Je voudrais revenir brièvement sur ce qui est certainement une erreur d’appréhension, que je reconnais avoir commise moi-même, à la suite de la plupart des démographes (dont Alan Weisman, dans le post cité plus haut) comme de nombreux prévisionnistes.

On pourrait l’éclairer par la petite histoire des « lapins de Fibonacci » (Fibonacci, mathématicien italien (vers 1175-vers 1250).

Voilà : je décide de me lancer dans l’élevage des lapins ! La facilité avec laquelle se reproduit ce petit animal me paraissant un gage de réussite.

[Stultitia me rappelle à point nommé que j’ai déjà disserté sur la reproduction des lapins:

Où l’on apprend comment le bon pape François prêche aux petits lapins dans le jardin enchanté de Double Injonction.

En effet, une simple « suite de Fibonacci »

https://fr.wikipedia.org/wiki/Suite_de_Fibonacci

m’apprend qu’à partir d’un couple de lapins, je pourrai après un mois obtenir un nouveau couple, lequel deviendra lui-même productif après deux mois.

Si je ne me trompe, au bout de deux ans, je devrais ainsi me retrouver avec un capital enviable de 46 368 couples, soit 92 736 lapins.

Ma fortune est faite. Merci M. Fibonacci !

À part que, dans mon enthousiasme, j’ai simplement oublié un petit paramètre : comment mon petit jardin de 10 mètres sur 30 pourra-t-il jamais supporter une telle population de lapins ?

La suite de Fibonacci fonctionne correctement pour prévoir l’évolution des lapins dans l’abstraction mathématique, ou dans un environnement aux ressources illimitées, comme l’était par exemple l’Australie de jadis; mais elle doit être radicalement corrigée dans un environnement aux ressources limitées.

Or, bien que de nombreux paramètres soient évidemment pris en compte dans les projections concernant l’évolution démographique (évolution des taux de fécondité, etc.), on est en droit de penser que le facteur environnemental et écologique y est tragiquement négligé.

Lorsque les diverses prévisions nous annoncent par exemple, selon l’hypothèse moyenne, environ 11 milliards de personnes sur Terre en 2100,

http://www.lemonde.fr/planete/article/2013/06/13/onze-milliards-de-terriens-en-2100-dont-3-milliards-auront-plus-de-60-ans_3429978_3244.html

on peut se demander si le facteur environnemental a été évalué à sa juste mesure.

Comme dans le cas des prévisions concernant les émissions de CO2, ainsi que le montre J.M. Jancovici (Dormez tranquille jusqu’en 2100 et autres malentendus sur la climat et l’énergie, Odile Jacob, Paris, 2015), il se pourrait bien que les chiffres annoncés ne soient jamais atteints.

Hélas, c’est tout le contraire d’une bonne nouvelle !

Et les prévisions qui nous laissent croire que les problèmes deviendront vraiment graves aux alentours de 2100, quand la population de la terre sera de 11 milliards ou quand la concentration de CO2 atteindra tel taux nous maintiennent dans une dangereuse illusion:

celle de croire que nous avons encore une latitude de croissance qui nous permettrait, pour un temps encore, de « dormir tranquille ».

« (…) Avec la hausse de la moyenne planétaire [des émissions], nous aurons aussi une multiplication et une intensification de tout ce qui est évoqué plus haut : mauvaises récoltes, dommages aux infrastructures, ruptures d’approvisionnement, instabilités politiques, et ces conséquences constitueront une gêne croissante pour la machine économique… et donc pour les émissions. Ainsi, en annonçant des émissions croissantes sans limites en cas d’inaction, les partisans de l’action accréditent paradoxalement une idée très sympathique : « ne rien faire » signifierait une économie encore en croissance sur quatre-vingt-cinq ans, quoi que puisse faire le climat ! » (op.cit. p. 116)

Il en va de même pour la question démographique : ne pas prendre le problème à bras le corps comme il devrait l’être de toute urgence accrédite l’idée d’une croissance encore possible jusqu’à l’horizon 2100.

Mais continuons notre comparaison :

« En fait, cette conclusion pourrait à la limite être valable si, dans le même temps, nous disposions d’une énergie infinie. L’énergie étant ce qui nous permet de devenir des surhommes pour de vrai, avec de l’énergie sans limites nous pouvons envisager de contrer presque n’importe quel coup du sort. La sécheresse empêche les cultures de pousser ? Qu’importe, nous dessalerons de l’eau de, mer (avec du gaz), construirons un système d’irrigation (avec des engins de travaux publics fonctionnant au pétrole, et des tuyaux fabriqués avec du gaz et du charbon), mettrons toutes les cultures, sous serre (fabriquées avec du gaz et éventuellement chauffées de la même manière), et éventuellement transporterons de partout où cela pousse vers partout où cela ne pousse pas (avec du pétrole).

Mais le jour où il y aura un climat hostile, et même de plus en plus hostile à cause de l’inertie de l’évolution climatique que nous avons déclenchée, et de moins en moins de gaz et de pétrole, comment ferons-nous ?

Aujourd’hui, les ouragans abattent maisons et infrastructures ? Qu’importe, les cimenteries tourneront à plein régime, les engins de travaux publics aussi, tout comme les usines métallurgiques et pétrochimiques, et nous reconstruirons tout cela, contribuant au passage à booster un PIB toujours trop pâlichon. Même question : que devient l’équation quand le pétrole des engins de travaux publics, le gaz des usines et, plus tard, le charbon des cimenteries sera moins disponible ? En 2003, la sécheresse fissure nos maisons ? À nouveau, pas de problème ! Les assurances – prélevant une part du PIB, donc indirectement de notre consommation d’énergie – payent, et les camionnettes des artisans et les mêmes cimenteries entrent en action, les premières grâce au pétrole et les deuxièmes grâce au charbon. Et l’on devine la question qui suit…

Mais pourquoi devrions-nous avoir un jour moins d’énergie si nous ne décidons pas de nous limiter ? Du pétrole, quand il n’y en a plus, il y en a encore, et c’est pareil pour le gaz et le charbon ! En fait, nous aurons un jour de moins en moins d’énergie fossile à notre disposition en tendance, cela est absolument certain, car c’est ce que les mathématiques imposent quand on tape dans un stock de départ qui est donné une fois pour toutes, ce qui est le cas pour le pétrole, pour le gaz, pour le charbon. Et à ce moment, nous émettrons fatalement de moins en moins (…) (op.cit. p. 116-117).

Et paraphrasons maintenant la phrase qui suit :

« Le lien avec notre sujet est évident : si l’approvisionnement en combustibles fossiles doit finir par baisser parce que nous avons atteint des limites physiques, alors les émissions d’utilisation de ce combustibles baisseront aussi ! » (op.cit. p. 118) :

Le lien avec notre sujet est évident : si notre environnement (climatique, agricole, océanique, énergétique, ressources en matières premières, etc.) commence à faire défaut parce que nous avons atteint des limites physiques, alors la population baissera aussi, de façon probablement catastrophique. Peu de chances que nous atteignons jamais les 11 milliards d’humains annoncés, chiffre qui nous laisse croire de façon abusive que nous avons encore du temps avant que la situation devienne critique.

Tout simplement parce que la Terre et notre environnement ne seront, selon toute probabilité, pas en mesure de les supporter, pas plus que mon jardin n’est capable de supporter 92 736 lapins…

Cf :

« Apprendre le chemin de l’enfer, pour l’éviter », ou revenir enfin au politique. Réflexion sur « l’effondrement », avec Philippe Bihouix, Pablo Servigne et Raphaël Stevens.

J.M. Jancovici met d’ailleurs lui-même en relation ces deux perspectives fondamentales de l’énergie et de la démographie :

« Mais, pour en revenir à nos émissions, si l’énergie fossile – donc l’énergie tout court pour l’essentiel – commence à faire défaut de manière croissante à partir de 2050, et que l’humanité se met à vivre en récession perpétuelle, au surplus dans un contexte de chan­gement climatique de plus en plus intense, est-il encore logique d’imaginer que cette même humanité devienne sans cesse plus nombreuse, vive en paix, et n’ait comme seul objectif que de couper des arbres pour créer des surfaces agricoles ?

Il semble bien plus rationnel d’imaginer que, en pareil cas, un nombre croissant de «catastrophes» se chargera de mettre en cohé­rence une planète de plus en plus mitée et une humanité qui devra suivre le même chemin. Autrement dit, le « laisser-faire » ne garantit qu’une seule chose : bien avant 2100, les émissions se mettront à baisser, et ce sera parce que l’humanité commencera à se contracter sous la double pression du défaut de combustibles fossiles, et d’une modification globale de l’environnement qui ne pourra plus être compensée avec les moyens à la disposition des hommes.

Jolie perspective ! » (op.cit. p. 126-127).

Comment en est-on alors venu à se méprendre de façon aussi grave sur les évolutions à venir ?

« Pourquoi, alors, les physiciens qui se servent de modèles de climat testent-ils des scénarios où les émissions croissent sans cesse jusqu’en 2100 ? La première partie de la réponse est très simple : les scénarios en question n’ont jamais eu dans leur cahier des charges qu’ils devaient tenir compte des données connues sur les ressources en combustibles fossiles dans le monde. Ils ont été élaborés par des chercheurs qui ne sont pas des spécialistes de la question, et qui ont supposé qu’il y en avait autant qu’on le voulait. Impossible, dès lors, de coupler la contrainte amont (la disponibilité en énergie fossile) et la contrainte aval (le changement climatique)

(…)

Le fait d’avoir limité les modèles à une relation dans un seul sens (des émissions vers la perturbation climatique, sans rétroaction sur l’humanité et ses émissions), et de ne pas avoir fait le lien avec la disponibilité en combustibles fossiles a ainsi répandu, au corps défendant de l’essentiel des chercheurs, l’idée que le laisser-faire était une forme de garantie que les ennuis seraient pour dans très longtemps. Hélas, c’est tout l’inverse… » (op.cit., p. 127-128).

Il en va de même avec la problématique démographique: du fait d’un cloisonnement fort compréhensible des domaines de recherche, les prévisions démographiques ne prennent pas en compte les modifications environnementales induites par l’écologie d’un système environnemental fini, de la même manière que, dans mes rêves de fortune lapinesque, j’avais tout simplement oublié les limites imposées par les dimensions de mon jardin.

En fait, ces observations de J.M. Jancovici, qui incitent à intégrer de plus nombreux paramètres lorsqu’il s’agit de risquer des prévisions sur notre réel complexe, ne sont qu’une application de ce que nous disait déjà, il y a bien longtemps, projections à l’appui, le rapport du « Club de Rome » connu sous le nom de « rapport Meadows », texte essentiel hélas incroyablement oublié, mais cependant étudié de façon fort rigoureuse et pertinente par le même Jancovici.

https://jancovici.com/recension-de-lectures/societes/rapport-du-club-de-rome-the-limits-of-growth-1972/

Reprenons en quelques éléments à partir de versions actualisées, telles que nous les présente le livre de P. Servigne et R. Stevens, Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, Le Seuil, Anthropocène, 2015.

« Apprendre le chemin de l’enfer, pour l’éviter », ou revenir enfin au politique. Réflexion sur « l’effondrement », avec Philippe Bihouix, Pablo Servigne et Raphaël Stevens.

Un modèle robuste : World3

Le modèle World3 est un vieux modèle qui a plus de quarante ans. Il a été décrit dans le best-seller vendu à plus de 12 millions d’exemplaires dans le monde, Les Limites à la croissance, plus connu sous le nom de « rapport au Club de Rome ». Cependant, le message principal de ce dernier a été très mal compris depuis tout ce temps, aussi bien par ceux qui pensent être d’accord que par ceux qui ne veulent pas être d’accord. Il disait ceci : si l’on part du principe qu’il y a des limites physiques à notre monde (c’est une hypothèse de base), alors un effondrement généralisé de notre civilisation thermo-industrielle aura très probablement lieu durant la première moitié du xxie siècle.

À la fin des années 1960, le Club de Rome demande à des chercheurs du MIT (Massachusetts Institute of Technology, États-Unis) d’étudier l’évolution à long terme du système « monde ». Parmi eux se trouvent Jay Forrester, professeur de dynamique des systèmes, et ses étudiants parmi lesquels Dennis et Donella Meadows. C’est alors le début de l’informatique, et ils décident de concevoir un modèle informatique systémique (World3) qui décrira les interactions entre les principaux paramètres globaux du monde, dont les six plus importants sont la population, la production industrielle, la production de services, la production alimentaire, le niveau de pollution et les ressources non-renouvelables. Puis de l’insérer dans un ordinateur.

Le but du jeu était d’introduire les données réelles du monde dans le modèle et d’appuyer sur Enter pour simuler le comportement de ce système-monde sur 150 ans. Le premier résultat, appelé « standard run » et considéré comme le scénario « business as usual », a mis en évidence que notre système était extrêmement instable, et décrit un effondrement généralisé au cours du xxie siècle [voir schéma suivant]. Entre 2015 et 2025, l’économie et la production agricole décrochent et s’effondrent totalement avant la fin du siècle, à un rythme plus rapide que la croissance exponentielle qui a suivi la Seconde Guerre mondiale. À partir de 2030, la population humaine se met à décroître « de manière incontrôlée » pour atteindre environ la moitié de son maximum à la fin du siècle, soit environ 4 milliards d’êtres humains (ces chiffres sont approximatifs, ils donnent des ordres de grandeur).

Modle Meadows

Surpris par ce résultat, les chercheurs ont alors simulé des « solutions », soit autant de scénarios que l’humanité pourrait appliquer pour essayer de rendre le système stable. Que se passerait-il si on développait des technologies efficientes ? Si on découvrait de nouvelles ressources ? Si on stabilisait la population ou la production industrielle ? Si on augmentait les rendements agricoles ou si on contrôlait la pollution ? Les chercheurs ont alors changé les paramètres du modèle et testé tout cela en deux ou trois clics. Enter, enter enter.

Malheureusement presque tous les scénarios alternatifs ont mené à des effondrements, parfois plus catastrophiques que le premier. La seule manière de rendre notre « monde » stable, c’est-à-dire de déboucher sur une civilisation « soutenable », était de mettre en place toutes ces mesures simultanément et de commencer dès les années 1980 !

Dans les années 1990, une mise à jour du rapport montrait que ces limites (et « frontières », au sens du chapitre 3) existaient bel et bien et que notre civilisation était en train de s’en approcher (en ce qui concerne les limites) ou de les dépasser (frontières).

Encore plus tranchante, la mise à jour de 2004 montrait que rien n’avait été mis en place depuis 1972 pour éviter le scénario « business as usual ». Bien au contraire, depuis 1963, la production industrielle mondiale a doublé tous les 24 ans ! En 2008 puis en 2012, un scientifique australien, Graham Turner, a entrepris de comparer les données réelles de ces quarante dernières années avec les différents scénarios pour savoir lequel se rapprochait le plus de la réalité. Résultat ? Notre monde s’est clairement dirigé vers le scénario « business as usual », c’est-à-dire le pire scénario. Et Turner de conclure : « Ceci est une sonnette d’alarme très claire. Nous ne sommes pas sur une trajectoire soutenable. »

Le modèle a non seulement résisté aux innombrables et violentes critiques qui lui ont été adressées depuis le début, mais a même été corroboré par 40 ans de faits. Le principal résultat du rapport Meadows n’est pas de nous prédire l’avenir avec précision, de prôner la « croissance zéro » ou d’annoncer la fin du pétrole pour l’an 2000, comme ont pu le dire ses détracteurs. Il met simplement en garde sur l’extrême instabilité de notre système (car il génère des exponentielles). Le modèle montre remarquablement bien l’interconnexion de toutes les crises, ainsi que la puissance d’une pensée systémique. On ne peut pas se contenter de « résoudre » un problème, par exemple le pic pétrolier, ou la régulation des naissances, ou la pollution, car cela ne changerait presque rien à l’issue. Il faut les traiter simultanément.

Après la version de 2004, l’optimiste de la bande, Donella Meadows, aimait à dire qu’il restait peut-être une toute petite fenêtre d’opportunité à ne pas manquer. Le modèle indiquait qu’il faudrait remplir trois conditions pour arriver à maintenir l’économie et la population en équilibre autour de la capacité de charge de la Terre.

Condition 1. Si l’on parvient à stabiliser rapidement la population (2 enfants en moyenne par famille), alors la population atteindrait 7,5 milliards en 2040 (soit 0,5 milliard de moins que prévu), ce qui permettrait de repousser de quelques années un effondrement global de l’économie et de la population. Mais cela ne suffirait pas. « On ne peut donc couper à l’effondrement si on ne stabilise que la population mondiale », il faut un deuxième levier.

Condition 2. Si l’on parvient à stabiliser la production industrielle mondiale à 10 % au-dessus du niveau de l’année 2000, et à redistribuer équitablement les fruits de cette production, on repousserait encore l’échéance de quelques années. Mais cela ne suffirait toujours pas à l’éviter à cause des niveaux de pollution qui continueraient à s’accumuler et à mettre en péril les capacités de régénération des écosystèmes. Il faut donc un troisième levier.

Condition 3. Si l’on parvient en plus à améliorer l’efficience des technologies, c’est-à-dire à diminuer les niveaux de pollution et d’érosion des sols tout en augmentant les rendements agricoles, alors le monde pourrait se stabiliser et permettre à une population d’un peu moins de 8 milliards d’habitants de vivre avec un bon niveau de vie (proche de celui que nous connaissons) à la fin du xxie siècle. Ce scénario d’équilibre n’est envisageable que s’il est mis en place très rapidement. Or, ces résultats datent de 2004… Il est impossible d’avancer une date avec précision, mais ce qui est certain, c’est que chaque année qui passe réduit significativement notre marge de manœuvre.

La fenêtre d’opportunité que nous avions pour éviter un effondrement global est en train de se refermer. Ainsi, dans sa tournée européenne en 2011-2012, Dennis Meadows, plus pessimiste que jamais, répétait dans les interviews, et dans un article qu’il a écrit pour l’institut Momentum : « il est trop tard pour le développement durable, il faut se préparer aux chocs et construire dans l’urgence des petits systèmes résilients».

Alors ? Que vous murmure votre intuition ? 2020 ? 2030 ? 2100 ?

(Servigne et Stevens, op. cit., p.167-173)

(…)

Combien sera-t-on à la fin du siècle ? (démographie de l’effondrement)

On ne saurait discuter d’effondrement sans aborder la question démographique. Le problème, c’est qu’il n’est pas possible de discuter sereinement de démographie. C’est un sujet absolument tabou et rares sont ceux qui osent aborder la question publiquement sans craindre de voir immédiatement arriver un point Godwin (un moment à partir duquel toute discussion devient impossible parce que l’une des personnes traite l’autre de nazi). En démographie, ce seuil est d’une autre nature, mais il est toujours le même : « Vous voulez faire comme en Chine, c’est ça ? »

Dans un débat sur l’avenir du monde, on peut aborder tous les sujets et discuter tous les chiffres de l’énergie, du climat, de l’agriculture, de l’économie, mais jamais on ne remet en cause les chiffres officiels de l’ONU sur la population : 9 milliards en 2050, et entre 10 et 12 milliards en 2100. Tentez l’expérience : lancez, par exemple, un débat sur l’avenir de l’agriculture avec n’importe quelle personne, et toute argumentation commencera par ce chiffre massue, 9 milliards en 2050.

Or – faut-il le rappeler ? – ce chiffre est une prévision mathématique issue d’un modèle théorique. Ce dernier est d’ailleurs sérieusement déconnecté des réalités du système-Terre, car il est uniquement basé sur des projections des taux de natalité, des taux de mortalité et des taux d’immigration des populations actuelles, sans tenir compte de facteurs comme les ressources, l’énergie, l’environnement, ou la pollution. C’est donc un modèle « hors-sol », qui se résume ainsi : notre population devrait arriver à 9 milliards en 2050 toutes choses étant égales par ailleurs. Le problème est que toutes les choses ne restent pas égales, comme nous l’avons détaillé dans la première partie de ce livre. Il est donc possible que nous soyons moins que prévu en 2050 ou en 2100. Mais alors, combien serons-nous ?

Pour l’équipe Meadows (…), qui a développé au MIT un modèle bien plus ancré au système-Terre, l’instabilité de notre civilisation industrielle mène à un déclin « irréversible et incontrôlé » de la population humaine à partir de 2030. Bien entendu, ce n’est pas une prévision, car, malgré sa robustesse, ce modèle ne tient pas compte des cygnes noirs, c’est-à-dire des aléas positifs (inventions géniales ou sursauts humanistes) et négatifs (guerre totale, astéroïde géant, graves accidents nucléaires, etc.). Alors qui croire ?

(Servigne et Stevens, op. cit., p. 202-203).

En tout cas, plutôt que d’avoir à subir passivement en « dormant tranquilles » l’évolution catastrophique qui se profile, demandons à Diogène de nous éclairer de sa lanterne afin de découvrir celles et ceux qui nous aideront à choisir activement, s’il en est temps encore, l’avenir qui sera le nôtre.

Une chose est sûre : cela nécessitera en tout cas un sérieux travail de ménage !

De quelques nouvelles figures de l’islam, pour nous aider à remiser de vieux épouvantails.

Avant d’aborder d’autres sujets, une rapide allusion à trois personnages qui, en trois jours, ont attiré l’attention des médias.

Le point commun entre eux, c’est qu’ils sont tous les trois musulmans.

Mais d’un islam qui risque de faire perdre quelques certitudes à certain(e)s de nos puissant(e)s intellectuel(le)s et politiques.

Car il s’agit bien de l’islam vivant, et non des stéréotypes soigneusement cultivés en vue de rassembler des citoyens effrayés sous la houlette de celles et ceux « enfin-capables-de prononcer-les-discours-forts-qu’on-attend ».

Sans doute ne s’agit-il pas là d’un islam majoritaire. Loin s’en faut.

Mais, au-delà de tant de réductions simplistes, il est essentiel de souligner que l’islam, ou plutôt les islams, comme je le faisais remarquer il y a quelques semaines, c’est aussi cela.

 

Commençons par celui qui sera peut-être le futur maire de Londres  [mise à jour 07/05: ça y est!]:

http://abonnes.lemonde.fr/europe/article/2016/05/03/municipales-au-royaume-uni-la-bataille-des-deux-londres_4912781_3214.html

http://www.leparisien.fr/international/londres-le-candidat-travailliste-musulman-sadiq-khan-favori-pour-la-mairie-05-05-2016-5769395.php#xtref=https%3A%2F%2Fwww.google.fr

etc.

Outre qu’il déclare n’avoir «jamais cessé de dénoncer les extrémistes de façon très ferme», on sait qu’il a été un ferme partisan du mariage homosexuel (il a d’ailleurs été menacé de mort pour ce soutien), et il se présente lui-même comme étant « un fier féministe ».

Au secours, Mme Badinter ! Voilà que les musulmans deviennent fous !

Heureusement, vous avez soufflé à la Manif pour tous anglaise ce qui pourrait devenir son nouveau slogan : « Il ne faut pas avoir peur de se faire traiter d’islamophobe : sus à ces mécréants ! ».

Belle manifestation de laïcité en tous cas de la part de nos amis anglais.

Dont on souhaiterait donc que s’inspirent quelques-un(e)s de nos intellectuell(e)s et de nos dirigeants empêtrés dans des préjugés et des dogmatismes du XIXème siècle….

À quand, en France, un musulman maire d’une grande ville ?

 

Continuons par l’étonnant émir de Kano (deuxième ville du Nigéria, capitale de l’État de Kano).

Ancien gouverneur de la Banque centrale du Nigeria, il a été banquier à New York, Londres et Lagos et est un économiste dont la compétence est saluée par la presse internationale.

Il déclare :

« L’un des problèmes les plus importants pour les musulmans du monde entier, c’est comment naviguer entre deux mondes. D’un côté, la tradition musulmane, de l’autre, le XXIe siècle. Il n’y a pas d’autre alternative pour un musulman que de comprendre ces deux mondes. J’ai grandi dans les écoles dites occidentales, où j’ai étudié les sciences, la littérature, les sciences politiques puis la finance. En acquérant ensuite un savoir islamique, il m’est apparu que je pouvais contribuer à concilier, ou réconcilier parfois, les deux mondes et donc être plus efficace et utile. »

(…)

« Il n’y a pas une seule et unique interprétation de l’islam. Elles varient selon le temps et le lieu. Il ne me semble pas raisonnable de vouloir imposer un mode de vie du VIIe siècle, comme le souhaitent les salafistes. Nous sommes au XXIe siècle ! (…) L’islam africain a eu et continue d’avoir ses propres écoles de pensée, ses savants, ses anciens empires, sa propre histoire… Et nous n’avons pas besoin de l’Arabie saoudite ou de l’Iran pour nous expliquer l’islam. ».

« Membre de la confrérie soufie des tidjanes, très implantée en Afrique de l’Ouest, l’émir de Kano a observé la montée en puissance du wahhabisme et du salafisme, soutenue à coups de milliards par les pétrodollars d’Arabie saoudite » dit l’article.

Il s’est opposé, en 2000, à la remise en vigueur de la Charia sur son territoire, « estimant que la région avait bien d’autres problèmes à régler, plus importants ».

 « Je me suis surtout opposé à la charia comme outil politique permettant à certains dirigeants de faire croire qu’ils allaient tout résoudre, simplement en coupant la main des voleurs. Il y a en effet des punitions prévues dans les textes islamiques, mais c’est trop facile pour un gouverneur qui a un budget de plusieurs milliards de nairas et qui n’est pas concerné par les véritables souffrances de la population d’invoquer la charia sans rien faire pour l’éducation, la sécurité alimentaire pour les plus pauvres, ou la lutte contre la corruption. ».

Quant à la question des libertés individuelles et du droit des homosexuels en Afrique, elle est abordée avec pertinence et réalisme, n’en déplaise à celles et ceux empressés à « imposer » (cf. post précédent) les « valeurs universelles » d’une manière aussi cavalière que traditionnelle dans l’histoire de l’Occident.

« L’Europe doit garder en tête que les sociétés sont à des niveaux d’avancement différents. Lorsque j’étais enfant, dans les années 1970, l’homosexualité était encore un crime en Europe et aux Etats-Unis. Cela a pris du temps de légaliser le mariage gay, et encore, ce n’est pas le cas partout. Aujourd’hui, c’est un trop grand pas que de demander à des sociétés africaines d’accepter et de soutenir des lois LGBT. Je ne dis pas que cela n’arrivera pas. Mais il faut du temps. Il est important d’être réaliste dans les projets de réforme des sociétés africaines. Car le changement se fait par consensus et ce sont les Africains qui le décident, pas les Européens ou les Américains. Il faut d’abord que nos lois protègent les femmes contre les violences domestiques et les enfants contre les abus sexuels. »

http://www.lemonde.fr/afrique/article/2016/05/03/sanusi-ii-emir-de-kano-le-developpement-de-l-afrique-passe-par-le-sahel_4913111_3212.html

 

Terminons enfin avec la belle attitude de Tareq Oubrou, recteur de la Grande Mosquée de Bordeaux souvent cité sur ce blog, face à la fatwa dont il fait l’objet de la part de l’EI.

Le considérant comme « apostat », comme ayant renié la foi musulmane, l’EI lance explicitement un appel au meurtre contre lui.

Ceci parce que, nous dit l’article, il « plaide pour une approche libérale de l’islam, son acclimatation à la société française. Dans sa mosquée, les femmes et les hommes prient dans la même salle, ce qui est rarissime en France. À plusieurs reprises, il a aussi déclaré que le port du voile ne constituait pas une obligation religieuse ».

http://www.liberation.fr/france/2016/05/03/l-ei-lance-une-fatwa-contre-tareq-oubrou_1450192

« Placide, Tareq Oubrou se refuse à l’alarmisme. Il a refusé d’ailleurs d’être placé sous protection policière. «C’est la troisième fois, indique-t-il à Libération. Je veux demeurer libre de mes mouvements et de ma vie. Si j’acceptais d’être sous protection policière, je donnerais raison à mes détracteurs qui veulent me faire passer pour un suppôt du pouvoir. Cela me mettrait en porte à faux.» Le recteur de la Grande Mosquée de Bordeaux avance aussi des raisons, religieuses celles-là. «Intimement, dit-il, je ne crois pas que ce soit aux hommes de me protéger.»

Merci, M. Tareq Oubrou, de faire ainsi honneur à votre foi.

Et, à propos, dans nos sociétés si promptes à dénoncer – à juste titre – les intimidations à l’encontre de ceux qui s’opposent, d’un point de vue athée, à certaines interprétations de l’islam, ne conviendrait-il pas aussi de soutenir la position courageuse et prophétique de ceux qui s’opposent, d’un point de vue religieux, aux caricatures que des fanatiques font de leur religion ?

(notons que « Le Monde », entre autres, n’a pas fait état de cette information).

Car à la différence d’une « phobie » ignorante et dangereuse, la critique constructive la plus efficace et pertinente des errements d’une religion peut venir des croyants eux-mêmes.

 

Ajout du 08/05: deux « commentaires » envoyés hier au Monde, pour saluer la victoire de Sadiq Khan:

http://abonnes.lemonde.fr/europe/article/2016/05/07/sadiq-khan-londres-a-choisi-aujourd-hui-l-espoir-plutot-que-la-peur_4915300_3214.html

« Merci M. Sadiq Khan. Belle leçon à toutes celles et ceux qui, chez nous comme en Europe, agitent la peur et la « phobie » plutôt que l’espoir, et font en sorte de promouvoir la stigmatisation et la division plutôt que l’unité ».

http://abonnes.lemonde.fr/europe/article/2016/05/07/sadiq-khan-le-vivre-ensemble-a-la-mairie-de-londres_4915173_3214.html

« Admirable! Ceux qui, depuis des mois, s’évertuent à nous dire que l’islam est incompatible avec la démocratie ou que « le » musulman est par essence un obsédé sexuel retournent désormais leur veste avec des contorsions dignes de nos politiques les plus minables. Édifiant ».

 

« Cachez ce voile que je ne saurais voir ». Ou (encore) sur quelques incohérences de Mme Badinter et sur la nécessité de penser de façon moins sommaire le rapport relativisme / universalisme.

Pour ne pas trop mélanger les genres, je reviens donc dans ce nouveau post sur les propos de Mme Badinter dans Le Monde de ce jour (édition papier),

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2016/04/02/elisabeth-badinter-une-partie-de-la-gauche-a-baisse-la-garde-devant-le-communautarisme_4894360_3232.html

pour tenter d’en approfondir un peu certains aspects.

En particulier en ce qui concerne la question du rapport relativisme/universalisme.

« La gauche est coupée en deux pour des raisons idéologiques respectables et des motivations politiques qui le sont moins. Ma génération a été élevée au lait du relativisme culturel de Claude Lévi-Strauss, qui nous apprit à nous défier du péché d’ethnocentrisme, à penser qu’aucune culture n’était supérieure aux autres.

Dans les années 1980, le différentialisme philosophique, largement porté par les féministes américaines, est venu renforcer cette vision du monde. Les universalistes, Simone de Beauvoir en tête, pensaient que les ressemblances entre les hommes et les femmes primaient sur leurs différences. Dans les années 1980, les différentialistes insistaient au contraire sur leurs dissemblances. La collusion du relativisme culturel et du différentialisme fut dramatique et contribua à la remise en cause de l’universalité des droits de l’homme ».

Comment ne pas être d’accord avec cette approche, surtout quand on a constaté pendant des années, en classes de terminale, l’emprise du « tout se vaut », question du relativisme sur laquelle j’ai pour ma part constamment fait travailler mes élèves, et qui peut aboutir en effet à la justification de l’injustifiable (excision, polygamie…), à la tolérance de l’intolérable.

Mais il faudrait tout de même revenir un peu sur quelques-unes des raisons qui constituent la genèse « du relativisme culturel de Claude Lévi-Strauss, qui nous apprit à nous défier du péché d’ethnocentrisme ».

On le sait, le travail de Levi-Strauss commence sur le terrain en Amérique du Sud, et la connaissance qu’il a de ces contrées et de leur histoire lui a fait toucher du doigt les ravages d’un certain « universalisme » occidental, celui-là même qui aboutit à la disparition quasi-totale – y compris physique – de nombre de groupes ethniques, civilisations, langues, cultures.

Plutôt que de revenir sur l’histoire de la conquête du Nouveau Monde, je renverrai à deux films récents, El Abrazo de la Serpiente, de Ciro Guerra, et surtout au magnifique documentaire du génial Patricio Guzmán, El Botón de Nácar (Le bouton de nacre).

http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=19555983&cfilm=229167.html

Tous deux nous content l’anéantissement organisé des peuplades et des cultures indiennes, dont ne demeurent de nos jours, dans les cas des indiens de Patagonie, que des individus qui se comptent sur les doigts d’une main.

Ceci parce que, en reprenant le propos de Mme Badinter, certains ont pensé, du XVIème au XXIème siècle, que les cultures ne se valent pas et qu’il serait faux de penser (comme le fait pour elle « une partie de la gauche ») « que nous n’avons rien à leur imposer » (sic).

On le sait, une certaine façon « d’imposer » l’universalisme occidental, en dépit d’exceptions magnifiques comme Bartolomé de Las Casas, est à l’origine de ce qui constituait, pour lui, le péché mortel impardonnable de l’anéantissement des Indiens, dont 80% ont disparu des suites de cette « imposition ».

Certes, les maladies y furent pour beaucoup. Mais le christianisme est, depuis ses origines, porteur d’une ambition « universaliste ». Et, là encore, en dépit d’exceptions magnifiques (œuvre des communautés jésuites au Paraguay, travail de Matteo Ricci en Chine, etc.), force est d’avouer que, le plus souvent, ce projet universaliste s’est traduit par « l’imposition » de vêtements, de coutumes, de préceptes alimentaires, de langues, par une logique de conversion forcée, « imposée ».

Il faut tout de même le rappeler à Mme Badinter.

En dépit de ses carences en effet critiquables, Lévi-Strauss, grâce à son concept « d’ethnocentrisme », nous a au moins fait comprendre que ce genre « d’imposition » n’était peut-être pas la meilleure méthode pour atteindre une convivialité sans violence …

Ce n’est certes pas en intimant à autrui l’ordre de changer son alimentation, ses vêtements, en méprisant sa langue et sa culture, que celui qui s’en pense le détenteur fera apprécier en quoi que ce soit les « valeurs universelles » qu’il se fait fort d’exhiber.

Pour avoir pendant quelques années essayé de travailler sur la non-violence dans un milieu particulièrement conflictuel, je peux même affirmer que ce genre de stratégie n’aboutira qu’au rejet et à la violence.

Or, même si le christianisme a, par la force des choses, revu à la baisse ses prétentions universalistes, il est inquiétant de voir que d’autres prennent sa place en prétendant imposer vêtements, nourriture dans les cantines, en méprisant des langues qui n’ont pratiquement pas de place dans l’enseignement alors qu’elles pourraient représenter une force et une richesse considérables pour la compréhension du monde contemporain, etc. etc.

Tout le cocktail de la violence est en place. Mieux, il semble délibérément entretenu.

Est-ce à dire pour autant qu’il faudrait renoncer aux « valeurs universelles » dont est, malgré tout, porteur notre Occident  (c’est-à-dire notre civilisation gréco-latine, judéo-chrétienne et islamique, telle qu’elle s’est laïcisée sous l’influence des Lumières, etc. – en passant, jouer, explicitement ou implicitement, avec le « choc des civilisations » n’a aucun sens : cela fait bien longtemps que l’islam fait partie de l’Occident. Depuis des siècles l’Occident porte en lui bien des héritages, dont celui de l’Islam, qui, comme les autres, a contribué à la formulation des « Droits de l’homme ») ?

Certes pas ! Il y a bien sûr de l’inacceptable. Il y a de l’intolérable, et cela doit être dit, répété et critiqué sans marque de « phobie » (cf. posts précédents).

Mais, si on veut sortir des manichéismes et des simplismes sommaires, on est en droit de penser que chaque culture et chaque civilisation porte en elle à la fois le profitable à la communauté humaine et l’intolérable, l’universel au cœur du particulier.

Mais il faut garder en mémoire l’apologue de la paille et de la poutre :

Loin d’être en position de surplomb et de donneur de leçons, notre Occident a aussi à renouer avec cet accueil des valeurs universelles d’autrui qui lui a permis de constituer sa civilisation.

Certes, la situation de la femme telle qu’elle est actuellement imposée par une certaine interprétation de la théologie musulmane est intolérable.

Mais le prurit qu’a une certaine idéologie « occidentale » depuis des siècles de répandre partout un certain universalisme douteux, en « imposant » les conversions par la force, en colonisant les terres et les esprits d’autrui, en lui « imposant » des codes vestimentaires, alimentaires ou autres est loin d’être propice au développement de l’universalisme véritable, celui qui se construit par le respect, le dialogue, le discernement et la lente intégration apaisée des valeurs de soi et d’autrui dans un patrimoine commun.

Et cela aussi est intolérable.

Les valeurs de respect, de l’homme, de la femme, les valeurs de la démocratie sont présentes au cœur de la culture musulmane, comme des autres cultures. Et un dialogue de gens civilisés peut aider les intellectuels et les herméneutes à les dégager, contre ceux qui refusent cette civilisation. Tout comme cela doit encore se faire dans les autres cultures, qui sont loin de pouvoir revendiquer la perfection sur tous ces plans.

À l’évidence, une certaine façon « d’imposer » à l’ancienne un universalisme de hussard ou de « missionnaire » au pire sens du terme, comme s’évertuent à le faire Mme Badinter, Mme Fourest qui lui sert de référence ( !), ou bien d’autres, ne peut être que tragiquement contre-productive. Les résultats en sont d’ores et déjà visibles tous les jours à travers les frustrations, les humiliations, les stigmatisations diverses, le ressentiment et l’agressivité qu’elles suscitent.

Ce n’est en aucun cas le moyen de lutter contre la radicalisation et la violence.

Report du post précédent (je le reproduis tel quel):

Concernant les propos d’Élisabeth Badinter publiés dans Le Monde:

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2016/04/02/elisabeth-badinter-une-partie-de-la-gauche-a-baisse-la-garde-devant-le-communautarisme_4894360_3232.html

Mon « commentaire » à cet article (il a fini par passer, tout de même) :

Depuis bien des lustres, même s’ils peuvent penser, je suppose, que le string ou la mini-jupe sont la marque de la soumission de la femme au regard des hommes, aucun pape ne prétend régenter la façon de s’habiller des personnes adultes. Ils laissent désormais ce ridicule aux ayatollahs et aux intellectuel(le)s de « gauche ». Bravo!

Bien que mes derniers posts :

De la critique à la phobie. À propos de déclarations récentes de Mme Badinter et M. Valls et d’une dérive sémantique pas si innocente qu’elle le paraît.

s’opposent aux allégations de Mme Badinter, il m’est arrivé de lui reconnaître de la pertinence, en particulier en ce qui concerne la question centrale du consentement lors des débats sur la loi Vallaud-Belkacem concernant la prostitution :

Prostitution, aliénation, consentement, mères porteuses… Quelques méditations terminologiques autant que péripatéticiennes avec Elisabeth Badinter, Sylviane Agacinsky, René Frydman et bien d’autres.

Et tout en étant en grande partie d’accord avec les remarques de bon sens de son dernier entretien publié dans Le Monde concernant la montée on ne peut plus évidente de certaines formes d’intégrisme (encore faudrait-il distinguer intégrisme et djihadisme…) j’ai donc bien du mal à comprendre comment le principe de « libre disposition » du corps propre qu’elle invoque à propos des prostituées dans son article « Prostitution : L’État n’a pas à légiférer sur l’activité sexuelle des individus » (Le Monde du 20.11.13) :

« Leur interdire de faire ce qu’elles veulent avec leur corps serait revenir sur un acquis du féminisme qui est la lutte pour la libre disposition de son corps. Même si c’est une minorité de femmes. Ce n’est pas une affaire de quantité mais de principe »

pourrait ne plus être valable quand il s’agit de la façon de s’habiller des musulmanes !

Et pourquoi un État, qui « n’a pas à légiférer sur l’activité sexuelle des individus », aurait à le faire en ce qui concerne leur façon de se vêtir…

Qu’il y ait des abus d’autorité et des manipulations du consentement en ce qui concerne le choix du vêtement, tout comme dans le cas de la prostitution, dont Mme Badinter défend pourtant la liberté « de principe » – position avec laquelle je m’accorde – personne ne le nie.

Et ce type d’abus doit être dénoncé et combattu.

Mais considérer que des personnes ne sont pas en droit de choisir leur habillement (ou leur activité, fût-elle la prostitution) c’est les considérer, devant la loi, comme des personnes mineures ou des débiles mentaux.

Or, la première chose à faire si on entend travailler à la libération de qui que ce soit, c’est de commencer par considérer que cette personne est majeure. Le paternalisme condescendant de celui ou celle qui considère les musulmanes comme des êtres mineurs ou des débiles est une grave erreur, et une insulte.

Pour ma part, je suis totalement indifférent en ce qui concerne les questions vestimentaires. Je ne suis ni pour ni contre le voile, le sari, le string, la mini-jupe ou quoi que ce soit d’autre.

Et je n’ai aucune envie de passer mon temps à exiger des autres qu’ils se justifient des raisons pour lesquelles ils portent ou ne portent pas tel vêtement.

Il me suffit de les considérer comme des adultes. Et leurs choix d’adultes, même s’ils peuvent me déplaire ou parfois me choquer, ne me regardent pas. C’est tout simplement une question de respect.

Je me permets donc de reproduire encore ce que j’écrivais dans un post précédent, puisque nous continuons à être confrontés aux mêmes incohérences :

À propos de « l’Iranien » de Mehran Tamadon. De la laïcité et du port du voile à l’université.

« Bien sûr, quelque féministe laïque (laïcarde ?) bien connue m’opposera l’argument on ne peut plus classique de la contrainte ou de la « manipulation du consentement ».
L’argument a certes sa pertinence. Il est d’ailleurs pris en compte par la loi d’octobre 2010, même s’il ne concerne pas non plus le hijab, n’en déplaise aux nostalgiques de l’extension de la loi :

« Art. 225-4-10.-Le fait pour toute personne d’imposer à une ou plusieurs autres personnes de dissimuler leur visage par menace, violence, contrainte, abus d’autorité ou abus de pouvoir, en raison de leur sexe, est puni d’un an d’emprisonnement et de 30 000 € d’amende. Lorsque le fait est commis au préjudice d’un mineur, les peines sont portées à deux ans d’emprisonnement et à 60 000 € d’amende. ».

De tels abus d’autorité ou abus de pouvoir sont certes indéniables, et doivent être légitimement sanctionnés. Il est aussi capital de sensibiliser à leur existence possible : personne n’a le droit de me contraindre y compris en ce qui concerne ma façon de m’habiller.

De m’obliger à porter le voile, la robe safran ou le tee shirt du Che donc, si je ne le désire pas. Ni de m’obliger à ne pas les porter si je le désire.

Mais sur ce point délicat du consentement, il conviendrait d’avancer avec un peu plus de subtilité qu’on ne le fait habituellement.

J’avais évoqué cette question il y a quelques mois :

Prostitution, aliénation, consentement, mères porteuses… Quelques méditations terminologiques autant que péripatéticiennes avec Elisabeth Badinter, Sylviane Agacinsky, René Frydman et bien d’autres.

Je crois qu’on pourrait rappeler à ce sujet quelques-unes des citations que j’avais utilisées :

« Leur interdire de faire ce qu’elles veulent avec leur corps serait revenir sur un acquis du féminisme qui est la lutte pour la libre disposition de son corps. Même si c’est une minorité de femmes. Ce n’est pas une affaire de quantité mais de principe », disait Élisabeth Badinter.

Cela ne vaudrait-il pas non plus pour la façon de s’habiller ?
Devrait-on être amené à considérer comme immatures ou débiles des personnes sous le prétexte que leur consentement pourrait être manipulé en ce qui concerne leur façon de s’habiller ?
Car, pour paraphraser ce que je disais à l’époque à propos du « principe de consentement » :

« Le seul cas, à ma connaissance, où le consentement n’est pas présumé, outre le cas de déficience mentale attestée, concerne la minorité, car le ‘’mineur’’, par définition, est considéré juridiquement comme ne possédant pas une pleine faculté de consentement.

[ajout du 15/02: d’où l’une des justifications possibles de la loi du 15 mars 2004, sur le port des signes religieux « dans les écoles, collèges et lycées », qui, par définition, accueillent essentiellement des personnes mineures]

« Le mineur qui n’a pas atteint l’âge de la majorité pénale est présumé irresponsable » (La responsabilité pénale des mineurs, sur http://www.senat.fr).
D’où un certain malaise de ma part de voir une catégorie de population apparemment privée a priori par certains de la « présomption du consentement », ce qui équivaut à une réduction de ces personnes à la déficience ou à la minorité ».

« Sans doute toutes les femmes qui portent le voile sont-elles à ranger dans la catégorie des déficientes mentales ou des immatures, avec sœur Emmanuelle du Caire, Térésa de Calcutta, ainsi que tous ceux qui portent l’habit religieux, comme Matthieu Ricard, Gandhi, le pape ou le Dalaï-lama », me suggère Stultitia.

Soit.

« Et sans doute la féministe en question est-elle l’une des rares à manifester ce degré de maturité que tout être normalement constitué lui envie ».

Soit.

Pour ma part, je préfère m’en tenir aux remarques que j’évoquais dans le post cité :

« Laissons sur ce point le dernier mot à Ruwen Ogien, (toujours cité par Frédéric Joignot):
« Sous prétexte qu’il peut quelquefois être invoqué dans des situations de domination, faut-il renoncer à faire du consentement un critère du juste dans les relations entre personnes, sexuelles y compris ? Le coût moral et politique serait, à mon avis, trop élevé. Ne pas tenir compte de l’opinion d’une personne sous prétexte qu’elle n’est pas suffisamment libre, informée et rationnelle demande à être sérieusement justifié dans une société démocratique. »
Et au commentaire qu’en donne Frédéric Joignot lui-même :
« [Ruwen Ogien] pose la question : quelle instance morale, quelle procédure acceptable permet d’établir qu’une personne n’a pas choisi de son plein gré alors qu’elle l’affirme ? Est-il possible d’exclure la personne de cette décision sans lui porter tort ? N’est-ce pas la traiter de façon condescendante et humiliante ? « Qui décidera qu’elle consent sans consentir ? demande Ruwen Ogien. Un collège de sociologues ou de métaphysiciens capables de distinguer l’acte irrationnel de l’action consentie ? N’est-ce pas une injustice aussi grave que de violenter quelqu’un en prétendant qu’il y consent ? »

« Peut-être donc faudrait-il confier l’évaluation du consentement à un collège de mollahs, qu’ils soient laïcards ou partisans de la théocratie ? » suggère Stultitia à titre de conclusion.

PS: Étonnante vidéo, après l’article, où l’on entend Pierre Bergé décréter, en répétant des poncifs et sophismes à la Fourest: « Un voile c’est une prison ». Mais qui affirme par ailleurs que la location d’un ventre de femme n’est pas différente de « la location de ses bras pour travailler à l’usine ».

http://www.lepoint.fr/societe/pma-pour-pierre-berge-payer-un-ouvrier-ou-une-mere-porteuse-c-est-la-meme-chose-17-12-2012-1602815_23.php

Outre que je doute de sa connaissance du travail en usine et de l’exploitation qu’il peut susciter, se pourrait-il qu’il ne soit pas au courant des conditions auxquelles sont soumises les indiennes, thaïlandaises, etc. qui pratiquent la GPA pour des couples occidentaux fortunés ? Pour elles, l’exploitation et la prison sont une réalité bien peu comparable avec le voile…

ajout du 05/04:

D’excellentes remarques, avec lesquelles je suis tout-à-fait d’accord:

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2016/04/05/la-crispation-sur-le-voile-ne-saurait-se-substituer-a-une-politique-d-emancipation-universaliste_4895682_3232.html

ajout du 06/04:

Encore quelques remarques de bon sens:

http://www.liberation.fr/debats/2016/04/05/le-voile-pas-plus-alienant-que-la-minijupe-par-esther-benbassa_1444176

ajout du 07/04:

et un débat intéressant (à partir de 12mn 45) :

http://www.tv-replay.fr/redirection/06-04-16/28-minutes-arte-11504797.html

ajout du 11/04:

Cet excellent article de Rachid Benzine:

http://abonnes.lemonde.fr/religions/article/2016/04/11/non-les-musulmans-de-france-ne-sont-pas-tous-salafistes_4899688_1653130.html

et celui d’Abdennour Bidar:

http://abonnes.lemonde.fr/religions/article/2016/04/11/fermons-les-ecoles-et-mosquees-qui-sont-aux-mains-des-extremistes_4899686_1653130.html

Cela fait du bien d’entendre de belles voix musulmanes, qui défont les caricatures du « prêt à penser » sur l’islam.

Bon premier avril, Madame Rossignol !

Stultitia est furieuse ce matin :

« Marre des atteintes à la laïcité » me dit-elle.

« Je sors ce matin, et je tombe sur un curé en col romain, accompagné d’une bonne sœur voilée. Tu te rends compte : non seulement la sœur fait, à l’évidence, preuve de soumission, voire d’apologie militante de l’esclavage consenti, mais le prêtre par son col exhibe, lui aussi de façon militante à n’en pas douter, son inféodation ultramontaine à un État étranger : le Vatican, combien de divisions ?

Laurence Rossignol que fais-tu donc ?

[Stultitia fait bien sûr allusion aux récentes déclarations du ministre des familles, de l’enfance et des droits des femmes :

http://abonnes.lemonde.fr/societe/article/2016/03/31/laurence-rossignol-les-negres-et-le-voile_4892777_3224.html ]

Mais ce n’est pas tout : quelques centaines de mètres plus loin, voilà que je croise deux lurons, l’un portant un tee-shirt du Che, l’autre exhibant la devise ‘’ Ni Dieu ni maître ‘’. Des militants encore, bien sûr ! Et pour compléter le tableau, un homme me dépasse, couvert d’une kippa !

Mais jusques à quand nos rues devront-elles être les supports de la propagande religieuse, gauchiste, anarchiste, athée, capitaliste… Sans parler bien sûr de nos médias.

Au secours Laurence, au secours !

Et puis tous ces gens tatoués ! Ne savent-ils donc pas – et pourquoi Laurence n’est-elle pas là pour le leur rappeler – que le tatouage est un signe traditionnel bien attesté de l’esclavage ? »

[Stultitia, fort érudite comme chacun sait, fait allusion ici à une pratique répandue dans l’Antiquité :

« Dans l’Athènes antique, les esclaves sont systématiquement tatoués d’une chouette ou dans certains cas d’un vaisseau de guerre sur le front, afin qu’ils restent reconnaissables en tout lieu et de façon permanente. Les Romains héritent à leur tour de la pratique du tatouage, toujours dans une utilisation punitive. Les esclaves sont marqués par un tatouage plus discret que chez les Grecs : au lieu d’un dessin de chouette, les Romains tatouent la première lettre du nom de famille du maître entre les deux yeux des esclaves ». Wikipédia, article « Tatouage ».

Le même article mentionnant plus loin les pratiques de

« différents groupes du crime organisé usent du tatouage de façon symbolique. C’est le cas, par exemple, des yakuzas au Japon, des voleurs dans la loi de la mafia russe ou encore des membres des Maras au Salvador. Ces trois organisations ont recours au tatouage forcé sur certains de leurs membres, dans certains cas pour des raisons punitives »].

« Et que dire donc du piercing, lui aussi marque d’esclavage consenti ! Des anneaux et des chaînes … Réveille-toi donc, Laurence ! »

[Sur ce point encore, l’érudition tous azimuts de Stultitia fait allusion à des pratiques bien attestées, en particulier dans la Bible :

« Dans Exode 21:6, le perçage de l’oreille est une marque d’esclavage avec asservissement à perpétuité ou d’affranchissement conditionné librement consenti par l’interprétation du verset 5. 5 Mais si le serviteur déclare: «J’aime mon maître, ma femme et mes enfants, je renonce à partir libre», 6 alors le maître prendra Dieu à témoin et fera approcher l’homme du battant de la porte ou de son montant et lui percera l’oreille avec un poinçon et cet homme sera son esclave pour toujours. » dit encore Wikipédia (article « Piercing »)].

« Sans parler de toutes celles et ceux qui se transforment sans vergogne en esclaves consentant(e)s de la publicité en se faisant femmes et hommes sandwiches au bénéfice du capital des multinationales du vêtement ou de la chaussure ! Et dire qu’on se presse pour en exhiber les marques…

Laurence, où es-tu donc ?»

Quoi qu’ayant du mal à rivaliser avec des remarques tellement érudites, j’essaie tant bien que mal de la calmer :

« Tout cela n’a pas grande importance », lui dis-je. « On ne peut stigmatiser tout le monde : il est donc normal et de bonne guerre (cf. remarques sur René Girard et le « Bouc Émissaire »dans une « réponse » de mon post précédent) de se concentrer sur les musulmans bien sûr, cela va de soi, et en l’occurrence sur le voile qui ne peut être, bien entendu, qu’une manifestation d’arriération mentale autant que de militantisme politique. Puisqu’à l’évidence et après moult études approfondies, nous dit notre ministre, ‘’ces femmes sont pour beaucoup d’entre elles des militantes de l’islam politique’’ ».

« Tiens donc ! – réplique derechef Stultitia – Il serait un peu simpliste de leur faire porter à elles seules le chapeau. Car dans quel orifice notre ministre introduit-elle le thermomètre qui lui permet d’évaluer le degré de militance politique ? Et qu’est-ce qui lui permet d’affirmer que mon porteur de col romain, du tee-shirt du Che, ou encore que M. Zemmour, M. Onfray, Mme Fourest etc. seraient moins « militants » que Fatima, notre voisine qui porte le voile, mais n’a jamais voulu entendre parler de politique ? »

J’avoue qu’il m’est difficile de répondre à un tel argument. Pas plus que Stultitia, je n’ai en effet de renseignements sur le dit orifice, que Mme Rossignol doit, elle, connaître sans aucun doute.

Je rends donc les armes : « Soit. Que proposes-tu, alors ? »

«Il ne faut pas s’arrêter en chemin – répond-elle -. Il faut oser aller plus loin que Laurence Rossignol et prôner la neutralité absolue ! Voilà la laïcité, la vraie, la seule ! À commencer par l’apparence vestimentaire. Et le contrôle permanent de cette neutralité par les forces de l’ordre. Plus de tee-shirt à l’effigie de quiconque, plus de devises sur les vêtements ou les chaussures, plus de kippa, plus de voile, etc. Vive l’uniforme ! Dans le fond, c’est le vieux Mao qui avait raison. C’est bien cela que notre ministre doit mettre en œuvre ».

Quelque peu intimidé, j’avance toutefois : « Cela risque d’être bien compliqué, car une telle conception de la neutralité va devoir dépasser le simple domaine vestimentaire. Pense donc : nos jours fériés dont beaucoup ont une référence religieuse, nos jours de la semaine et nos mois païens, notre chronologie qui se réfère à « l’ère chrétienne », nos prénoms et jusqu’à nos noms de famille, il faudrait donc « neutraliser » tout ça !

Car quand je dis que « les vacances de Pâque(s) commencent un mercredi du mois de mars, je fais dans la même phrase référence au judaïsme, au christianisme, et aux dieux païens Mars et Mercure !

Et si je parle de François, Manuel, Najat, Myriam, Laurence, je suis encore dans le religieux. Et plus encore si je mentionne quelques noms de famille comme Elie Cohen, Marwan Mohammed, ou Jean Luc Lemoine…  Comment s’en sortir ? À moins de verser dans le genre d’éducation particulièrement élaborée que propose Fleur Pèlerin (Pèlerin, un si beau patronyme…) qui considère que la culture est ce qui permet « de construire un discours critique sur les religions ou les pratiques religieuses ». L’agnosticisme et l’athéisme étant selon toute apparence des croyances miraculeusement épargnées par la nécessité de la critique… »

Mais l’argument ne démonte pas les velléités de Stultitia, qui continue de plus belle :

 » Mais nous sommes désormais à l’ère numérique : profitons-en pour laisser tomber toutes ces vieilleries ! Ce sera de plus un gain pour la gestion informatique de nos données : cela fait bien longtemps que nous sommes des numéros pour la sécurité sociale, les banques, etc. Quel est donc le problème ? Plus de François Lepape, plus de Mohammed Benali, plus de Sarah Lévy, mais la magnifique neutralité laïque des nombres : le matricule 07 33 853 675, le 05 83 524 232, ou le 04 25 863 428 etc… Cela aurait de plus l’avantage de faire travailler la mémoire, ce qui est essentiel à notre époque guettée par l’Alzheimer ».

[pour ne pas complexifier plus encore le débat, je n’ose émettre la remarque qu’un tel pythagorisme, qui divinise le nombre, s’apparente fort à une religion et se révèle donc bien peu laïque. Mais passons…]

« Et pour ce qui est des datations on pourra compter depuis le « Grand Boum » (le terme Big Bang relevant bien sûr de l’impérialisme linguistique américain…), continue-t-elle. Nous serions donc en l’année 13 798 000 253 652 après GB. Rien de plus simple et de plus universel. Et donc de plus laïque. Plus rien à faire du 22 Adar II 5776, de 2016 après J.C ou de 1437 après l’Hégire. Tout le monde sera d’accord.

Pour ce qui est des jours de la semaine et des mois : jour 1 ; jour 2, etc. suivi du numéro du mois ».

[Je fais ici remarquer que nommer ainsi les jours de la semaine peut se révéler encore conflictuel, car cela correspond au calendrier hébraïque, qui nomme les jours selon l’ordre de la Création dans la Genèse, ainsi qu’au calendrier liturgique latin, que suit encore le portugais, etc.]

Qu’à cela ne tienne ! Stultitia, qui dans sa grande érudition avait prévu l’objection, trouve aussitôt la parade : pour sauvegarder la neutralité laïque, on utilisera quelque artifice, tel que le numéro de la semaine suivi du nombre du jour : cela donnerait pour aujourd’hui 13 (semaine)-01 (jour)-04 (mois)-13 798 000 253 652 (année après GB).

Bien sûr, plus de jours fériés en fonction des fêtes religieuses, mais là encore, un calendrier numérisé avec des fêtes parfaitement neutres, dont l’intervalle serait calculé au mieux en fonction des nécessités de repos de tous : outre les jours de congé hebdomadaire, on aurait donc : fête 1, fête 2, fête 3, etc.

Projet enthousiasmant, n’est-il pas ? Elle en a dans la tête, ma chère Stultitia. Au moins autant que Laurence ou que Fleur, faut pas croire !

Ainsi pourrait-on enfin surmonter les affres de tant d’ « habitus » rétrogrades,

[Habitus : Sociologie: le terme d’habitus désigne les « manières d’être » communes à plusieurs personnes de même origine ou de même culture, et qui procèdent de l’incorporation par l’individu des pratiques et des normes véhiculées par leur groupe d’appartenance. Cf. N. Elias et P. Bourdieu ». La philosophie de A à Z, Hatier 2011]

ceux-là même qui nous poussent à tant de communautarismes religieux comme irréligieux et nous éloignent tellement de la splendeur neutre, purement numérique des valeurs universelles.

C’est du moins l’avis de Stultitia.

J’avoue que, pour ma part, je reste encore dubitatif…

Pour un lecteur d’Orwell et d’Huxley, outre le contre sens (cf. dans une « réponse » du post précédent les références aux articles de Jean Baubérot et Pierre Tournemire), entendre prêcher l’uniformité et l’universalisme abstrait au nom de la laïcité me paraît avoir un certain air de déjà-vu.

http://www.laligue24.org/images/stories/environnement/C32dessin4.jpg

Peut-être est-ce parce que je suis plus âgé que Stultitia…

[Cf. aussi sur le sujet :

À propos de « l’Iranien » de Mehran Tamadon. De la laïcité et du port du voile à l’université.

et les différents visages possibles des ayatollahs,

ainsi que quelques remarques d’Annie Ernaux sur le voile. Féministe de longue date, elle a tout de même une vision un peu moins sommaire et plus attrayante de la laïcité que celle que s’efforcent de nous proposer Mme Rossignol et sa disciple exaltée Stultitia (vers 8mn40) :

http://www.arte.tv/magazine/28minutes/fr/annie-ernaux-pourquoi-le-mythe-bresilien-seffondre-28minutes

Mais je vous laisse. Je dois aller voir des amis dans le Tarn et Garonne, à Lavilledieu du Temple (qui deviendra donc en Novlangue Lavillechose du Truc). Mais il faut que je fasse un arrêt au passage à Machin-Gaudens (les nombreuses références aux saints et aux saintes dans notre toponymie si peu laïque devant bien être remplacés par quelque chose, tout de même!).

Bon premier avril, donc Madame Rossignol. À propos, le poisson ne serait-il pas un symbole chrétien ?

PS : encore de bons articles à méditer :

http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/03/25/marwan-mohammed-la-tentation-separatiste_4889973_3232.html

http://abonnes.lemonde.fr/societe/article/2016/04/01/nacira-guenif-souilamas-non-l-islamisme-n-est-pas-le-probleme-des-musulmans_4893897_3224.html

2 avril : ouf ! J’allais en venir à douter. Mais après les débordements d’hier, Stultitia a retrouvé le sérieux et la dignité qui la caractérisent. Ainsi que sa créativité en passe de devenir légendaire.

Pensez ! Elle vient d’inventer la faithpride (fierté de la foi). Il s’agirait d’une journée de rencontre festive de toutes les religions, avec chants, concerts, chars, etc…

Un peu comme la « fessepride » dont elle s’inspirerait (ne pensez pas à mal, c’est un clin d’œil : Stultitia a été depuis ses origines une fervente admiratrice de la gaypride).

On y verrait défiler ensemble, bras dessus, bras dessous, des bouddhistes, avec ou sans robe safran, des juifs, avec ou sans kippa, des catholiques, avec ou sans col romain, des protestants, des musulmans et musulmanes, avec ou sans voile, des parsis, des hindouistes, etc…etc…

Tout un monde joyeux et coloré qui montrerait les richesses de ce qu’a toujours été la culture, n’en déplaise à certains : un chatoiement de diversité.

Et ceci sous les yeux des ayatollahs divers, intégristes religieux et laïcards de tous bords qui bien sûr observeraient tout ça avec une componction et une réprobation tout ecclésiastique.

N’est-ce pas, Mme Pèlerin, Mme Rossignol, Mr. Valls…

En attendant l’invention à venir de bien d’autres « prides » tout aussi imaginatives et colorées…

Affaire à suivre, donc…

Avertissement: Même il s’agit sur le fond du même débat, je renvoie mes remarques sur les propos d’Élisabeth Badinter dans un post suivant, pour ne pas trop mélanger les genres et les personnes. Une partie des « réponses » ci-dessous, rédigées avant ce renvoi, se rapportent donc au post suivant.

 

D’une désinhibition de l’islamophobie. De ses origines et de ses conséquences. Réflexion sur une erreur de méthodologie et un sophisme de Caroline Fourest.

Il me semble nécessaire, pour tenter d’éclaircir encore les présupposés de débats de plus en plus nauséabonds par bien des aspects, de revenir une fois de plus à des remarques de terminologie et de méthode.

Et en particulier à la question du retour sur le devant de la scène d’un terme désormais omniprésent et étonnamment désinhibé, celui d’islamophobie.

Je m’appuierai essentiellement dans ce post sur l’excellent travail d’Alain Ruscio,
http://orientxxi.info/magazine/islamophobie-un-mot-un-mal-plus-que-centenaires,1155
jusqu’à le « piller », je le reconnais sans honte, car il est difficile de faire mieux que lui sur le sujet. Je lui adresse mes remerciements.

Il convient cependant de repartir d’un moment déterminant de l’histoire récente du terme islamophobie en France, moment qui confère sa tonalité à l’essentiel du débat actuel.
C’est en effet avec Tirs croisés. La laïcité à l’épreuve des intégrismes juif, chrétien et musulman, Calmann-Lévy 2003, que commence une nouvelle donne de l’histoire du terme, dont les querelles actuelles sont les héritières.

Pour les auteures (Caroline Fourest et Fiammetta Venner)

Le mot “islamophobie” a été pensé par les islamistes pour piéger le débat et détourner l’antiracisme au profit de leur lutte contre le blasphème. Il est urgent de ne plus l’employer pour combattre à nouveau le racisme et non la critique laïque de l’islam. (de la recension du livre par les auteures, dans la revue ProChoix n°26-27, Automne-hiver 2003).
http://www.prochoix.org/frameset/26/islamophobie26.html

On comprend la raison, en soi louable, d’une telle intention des auteures :
Comme je l’ai rappelé dans mes posts du 30 janvier et du 23 février, les islamistes de tous bords exhibent en effet à l’envi l’accusation d’islamophobie pour se poser en martyrs de l’Occident chaque fois qu’un penseur se permet de critiquer la situation des droits de l’homme, de la femme, des homosexuels etc. dans des régimes qui prétendent se fonder sur l’islam. Penseur y compris musulman, ce dernier étant alors considéré comme un traitre ou un « vendu », selon la bonne vielle phraséologie totalitaire.

La supercherie est en soi fort classique. J’ai eu il y a quelques années un élève particulièrement insupportable auquel j’ai été un jour contraint, à mon corps défendant mais il ne restait plus que cette solution, d’infliger quelques heures de « colle ». Il s’est aussitôt exclamé : « Monsieur, vous êtes raciste ! ». Car il se trouvait qu’il était noir. J’ai eu beau lui expliquer que ce n’était pas spécialement mon problème, étant donné entre autres le patchwork de mes origines, rien n’y faisait.
Ma critique de son attitude ne pouvait bien évidemment provenir que de mon racisme.

Ainsi en va-t-il aussi, comme je le disais dans les posts précédents, du « chantage » à l’accusation d’antisémitisme que connaissent bien tous ceux qui récusent la politique palestinienne de certains dirigeants israéliens, etc.

Dénoncer les pratiques de tels islamistes est donc indispensable, et c’est à ce niveau que l’initiative de Fourest et Venner est bien évidemment positive.

Le problème, c’est qu’on ne voit pas en quoi (comme je le disais encore) le fait de dénoncer l’instrumentalisation que certains font des termes racisme et antisémitisme devrait aboutir au sophisme qui estimerait que ces mots ayant « été pensés » (…) pour piéger le débat », il serait « urgent de ne plus les employer ».

[Sophisme : Logique. Raisonnement apparemment valide, c’est-à-dire conforme aux règles de la logique, et néanmoins incorrect. (La philosophie de A à Z)].

Pour ma part, comme je l’ai dit, le mot « islamophobie » conserve sa valeur pour signifier …. ce qu’il signifie, comme le précise le rapport du Conseil de l’Europe de 2005 sur L’islamophobie et ses conséquences pour les jeunes (2005) :

« il s’agit de l’ensemble des actes de discrimination ou de violence contre des institutions ou des individus en raison de leur appartenance, réelle ou supposée, à l’islam. Ces actes sont également légitimés par des idéologies et des discours incitant à l’hostilité et au rejet des musulmans. »
https://book.coe.int/eur/fr/jeunesse-autres-publications/3348-l-islamophobie-et-ses-consequences-pour-les-jeunes.html

Et, s’il est en effet « urgent » que les penseurs et les politiques distinguent radicalement la critique et l’islamophobie, et ne se réclament pas de ce dernier terme (cf. post du 30/01), ce mot doit absolument demeurer pour désigner et dénoncer cette réalité bien tangible à laquelle nous sommes quotidiennement confrontés .

Car en dépit de certains dénis, caractéristiques jusqu’ici d’orientations politiques bien connues, le racisme existe, tout comme l’antisémitisme. Il continue d’être urgent de les nommer en « employant ces termes ».

Et on ne voit pas en vertu de quel privilège le mot « islamophobie », en dépit de son instrumentalisation, devrait faire exception, et son emploi disparaître.

Car contrairement à ce qu’affirment nos auteures ainsi que ceux qui s’en réclament (P. Bruckner, etc.)  le terme n’a bien sûr pas commencé avec cette instrumentalisation par les islamistes. Il exprime une réalité qui existait depuis bien longtemps, qui continue d’exister, et qui ne s’est même jamais mieux portée.

Or, sa négation, ou « l’urgence de ne plus l’employer » font providentiellement l’affaire de ceux qui ont besoin de ce sauf-conduit pour légitimer une levée des inhibitions hélas elle aussi bien classique (cf. par ex. mes posts du 17 nov. Et 18 déc. 2015).

« Quand je déclare que l’islam est la religion la plus con, je m’accroche, et je n’ai pas peur de me faire traiter d’islamophobe. Car vous savez bien que cette accusation est un coup monté des islamistes. Un « délit d’opinion, analogue à ce qui se faisait jadis dans l’Union soviétique contre les ennemis du peuple » (cf. citation de P. Bruckner dans l’article cité d’Alain Ruscio, ainsi que son article récent dont le lien figure dans une « réponse » du post précédent). Ou bien seriez-vous de ces pauvres demeurés qui ne savent pas encore que l’islamophobie est leur création ? D’éminentes sociologues, dont la compétence ne peut pas être mise en cause puisqu’on les voit en permanence sur les médias, l’ont pourtant démontré par a+b ! Ne vous rendez vous pas compte que votre ignorance fait le jeu des intégristes ?».

Et c’est ainsi que fleurissent dans les médias et sur le net des manifestations de plus en plus désinhibées.

Car pourquoi se priver ? Il suffit de renvoyer ceux qui les accuseraient d’islamophobie au statut de « soviétiques qui s’attaquent aux ennemis du peuple » (P. Bruckner), de suppôts de l’intégrisme, voire du djihadisme, tant qu’à faire, et le tour est joué ! CQFD…

Or, tout comme le racisme et l’antisémitisme, l’islamophobie existe bel et bien, n’en déplaise à nos intellectuel(le)s et à ceux qui profitent de leurs sophismes pour se défouler en toute tranquillité de conscience.

Dans un article du Monde, daté du 06 octobre 2006, l’historien de la laïcité Jean Baubérot opère d’ailleurs un rapprochement évident entre ces tendances :
(citation d’Alain Ruscio, art. mentionné plus haut) :

« Suit dans le même article un parallèle entre l’antisémitisme du temps de l’affaire Dreyfus et la montée de l’islamophobie au début du XXIe siècle : « De tels stéréotypes sont permanents : seuls changent les minorités qu’ils transforment en boucs émissaires. La lutte contre l’intolérance ne dispense pas de la lutte contre la bêtise haineuse ».

[ajout 03/03: lien à l’article de J. Baubérot:

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2006/10/05/non-aux-propos-stereotypes-par-jean-bauberot_820274_3232.html

dont la pertinence continue à éclaircir les situations actuelles…]

Car, comme l’antisémitisme, l’islamophobie constitue une tendance de fond d’une certaine pensée « française » qu’il serait dangereux de sous-estimer.

Ses manifestations passées, telles que nous les présente Alain Ruscio, sont étonnamment proches d’un triste florilège qu’on pourrait établir sur la base d’une lecture quotidienne d’internet et des réseaux sociaux :

« contrairement à une vulgate répandue, il [le terme islamophobie] est plus que centenaire. La première utilisation du mot retrouvée date de 1910. Elle figure sous la plume d’un certain Alain Quellien, aujourd’hui oublié. Il proposait une définition d’une surprenante modernité :
« L’islamophobie : il y a toujours eu, et il y a encore, un préjugé contre l’islam répandu chez les peuples de civilisation occidentale et chrétienne. Pour d’aucuns, le musulman est l’ennemi naturel et irréconciliable du chrétien et de l’Européen, l’islamisme [en note : à l’époque synonyme d’islam] est la négation de la civilisation, et la barbarie, la mauvaise foi et la cruauté sont tout ce qu’on peut attendre de mieux des mahométans ».
La politique musulmane dans l’Afrique occidentale française, Paris, Émile Larose.

Ou encore :

« Il revenait à Ernest Renan de synthétiser tout l’esprit d’une époque :
« L’islam est la plus complète négation de l’Europe. L’islam est le dédain de la science, la suppression de la société civile, c’est l’épouvantable simplicité de l’esprit sémitique, rétrécissant le cerveau humain, le fermant à toute idée délicate, à tout sentiment fin, à toute recherche rationnelle, pour le mettre en face d’une éternelle tautologie : “Dieu est Dieu ».
La réforme intellectuelle et morale, Paris, Michel Lévy Frères, 1871. ». Idem.ibid.

Un siècle et demi après, les choses n’ont pas beaucoup changé, semble-t-il, dans l’esprit de certains. À quand une étude sociologique sérieuse sur les insanités diverses répandues dans les médias comme sur internet ?

Comme je l’ai dit dans mon post précédent, je pense pour ma part que le « collectif » se trompe lorsqu’il accuse Kamel Daoud d’épouser « une islamophobie devenue majoritaire».

Même si sa critique légitime d’un certain, ou de certains, islam(s) puisse être bien évidemment récupérée par des nuées d’islamophobes bon teint, à l’affut de la moindre occasion.

Mais qui n’est pas sujet à récupération ? Ces lignes mêmes le seront sans doute de quelque façon quelque part…

Il faut cependant en être conscient, et ne pas s’enfermer dans le déni : tout comme le djihadisme, l’islamophobie constitue en France un danger considérable, comme l’antisémitisme, son frère jumeau, dont il serait difficile de nier les dégâts dans l’Histoire.

Cela ne doit pas bien sûr arrêter le travail difficile et ingrat d’une critique respectueuse, compétente et informée, travail qui devrait être celui de tout penseur mais aussi de tout citoyen, qu’il s’agisse de religion, de politique, ou de tout autre composante de la vie de la Cité.

En font donc partie certaines mises au point qui me paraissent nécessaires, comme celle-ci.

Car il est dangereux de laisser subsister des erreurs et des sophismes qui polluent gravement les discours, comme c’est le cas des errements qui caractérisent actuellement la notion d’islamophobie.

Nul ne met en question le danger considérable que représentent le djihadisme et autres interprétations qui défigurent l’islam.

Mais un autre danger considérable se manifeste ici et maintenant, en France et en Europe: celui de joindre notre voix, par défauts d’analyses et de discernement, à celles qui feront que demain, le premier tour d’une élection présidentielle sera probablement remporté par une personne capable de comparer la présence de musulmans sur notre sol à l’occupation hitlérienne, alors même que la dite personne s’affiche lors de cérémonies en compagnie de nazis affirmés.

La probabilité d’une telle honte fait peu à peu son chemin, tant la levée des inhibitions est désormais manifeste.

Souvenons nous tout de même que les élections législatives allemandes de novembre 1932, qui ont amené Hitler au pouvoir, ont été remportées par le NSDAP, le parti national socialiste (Nazi), avec 33,1% des suffrages.

Il y a peut être des choses qu’il vaut mieux ne pas prendre à la légère.

Comme nous l’a montré Viktor Klemperer (Lti, la langue du Troisième Reich), la manipulation du vocabulaire en fait partie.

 

Ajout 13/03:

Lien à l’article bien documenté de Thomas Piketty:

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2016/03/12/l-europe-devient-elle-islamophobe_4881590_3232.html

Ajout du 18/03:

Quelques rapides remarques à propos d’un article qui m’a surpris par des affirmations qui me paraissent quelque peu spécieuses :

http://www.liberation.fr/debats/2016/03/14/radicalisations-et-islamophobie-le-roi-est-nu_1439535

D’autant plus que j’éprouve un grand respect pour les auteurs, en dépit de quelques interrogations sur certaines allégations encore récentes de Gilles Kepel, lorsqu’il prévoyait il y a à peine quelques années le déclin de l’islamisme…

Ma première remarque concerne des phrases telles que :

‘’«Radicalisation» comme «islamophobie» constituent des mots écrans qui obnubilent notre recherche en sciences humaines (…) Le corollaire de la dilution du jihadisme dans la radicalisation est la peur de «l’islamophobie» : l’analyse critique du domaine islamique est devenue, pour les nouveaux inquisiteurs, haram – «péché et interdit»’’.

Il me semble au contraire que, loin de constituer un « mot écran », le terme « islamophobie » à condition de le débarrasser du sophisme dénoncé ci-dessus, représente un vocable indispensable pour nommer de façon précise ce dont il est difficile de nier l’existence, telle qu’elle se manifeste entre autres dans les discours du FN ou de Trump, la montée de Pegida confirmée par celle de l’AFD, etc.

Bien sûr, il convient aussi de le distinguer de la critique légitime de certains aspects de l’islam (cf. mon post du 30/01) qui n’a certes aucune raison d’être frappée du « haram ».

Mais, encore une fois, c’est ici le respect de la signification des termes et non la confusion qui permettra le libre développement de « la recherche en science humaines », qui, sans cela, risquerait de passer à côté de phénomènes bien attestés : montée de l’islamophobie d’une part, dévoiement de l’islam de l’autre.

La seconde remarque concerne le différend entre les auteurs et Olivier Roy à propos de ce que ce dernier nomme, de façon à mon sens pertinente, « l’islamisation de la radicalité ».

Si en effet cette expression ne doit pas « dilue(r) dans la généralité un phénomène dont il interdit de penser la spécificité – fût-ce de manière comparative », ni occulter les différentes formes – à étudier bien sûr de façon précise  – de ce qui continue à être une caractéristique de certaines formes de l’islam, en quoi faudrait-il pour autant l’évacuer, alors que tant d’indices semblent montrer qu’elle permet elle aussi de désigner un phénomène qui se manifeste effectivement, en particulier chez nombre de « convertis » pour lesquels le besoin de radicalité précède selon toute probabilité la référence à un  « islam » qui demeure bien méconnu et bien problématique ?

[parmi nombre d’enquêtes similaires, cf. encore aujourd’hui:

http://abonnes.lemonde.fr/police-justice/article/2016/03/17/a-orleans-le-djihad-pour-tuer-l-ennui_4884442_1653578.html  ]

Sur ces point encore, comme pour ce qui est de « l’affaire Kamel Daoud », ne faudrait-il pas sortir d’une stérile opposition entre les « procès en sorcellerie » des uns et ceux des autres, en vue de favoriser l’abord analytique de phénomènes qui se caractérisent par une diversité telle qu’elle nécessite des approches différentes mais complémentaires ?

Encore et toujours quelques précisions terminologiques. À propos de « l’affaire » Kamel Daoud.

Me sentant de plus en plus mal à l’aise devant la tonalité dominante des interminables litanies de « réactions » qui accompagnent désormais tout article qui aborde de quelque façon la question de l’islam (le plus souvent amalgamée à celle des réfugiés, la collusion régulière de ces deux thèmes témoignant déjà d’une ambiguïté certaine, comme s’il allait de soi que tous les réfugiés étaient musulmans…), je rajoute quelques précisions terminologiques à mon post du 30/01 :

De la critique à la phobie. À propos de déclarations récentes de Mme Badinter et M. Valls et d’une dérive sémantique pas si innocente qu’elle le paraît.

De la même manière qu’il me paraît nécessaire que nos « intellectuels », et surtout nos politiques, fassent donc l’effort de distinguer clairement, dans leurs déclarations, la critique légitime de la phobie, la situation générale de l’opinion telle qu’elle se présente par les temps qui courent me paraît rendre indispensables d’autres précisions.

Elles ne rajouteraient que quelques mots et ne prendraient que quelques secondes à ceux qui rédigent des textes ou déclarations sur ce qui touche à l’islam, et auraient l’avantage, en levant d’emblée de dangereuses ambiguïtés, de désamorcer bien des discussions aussi stériles qu’inutiles.

1) L’islam ou les islams ?

La première de ces ambigüités touche au maniement du terme « islam » lui-même. Bien sûr, il est commode, pour aller plus vite, de parler d’islam, comme on parle de judaïsme, de christianisme, d’athéisme, etc. Et, lorsque les circonstances ne posent pas de problème particulier, il est vrai que de telles conventions terminologiques quelque peu rudimentaires peuvent suffire et se révéler pratiques.

Le problème est que, dans la situation conflictuelle qui est en ce moment la nôtre, ce terme devrait toujours être accompagné de précisions supplémentaires.

Car toute généralisation s’avère dangereuse.

Imaginerait-on, dans une discussion à propos des XVème et XVIème siècles européens, d’utiliser sans plus le terme « christianisme », alors que le mot recouvre, à cette époque en particulier, une multitude de mouvements, qui s’en réclament en l’interprétant de façons très différentes, le plus souvent antagonistes ?

De même, les occidentaux qui parlent commodément « d’hindouisme » et de « bouddhisme » sont-ils conscients de la multitude d’écoles, souvent très diverses, que recouvrent ces termes ?

Et qu’en est-il lorsqu’on parle d’athéisme ! Qu’y a-t-il de commun entre l’athéisme de Camus et celui de Staline ou de Pol Pot ?

Il ne faut donc pas être grand clerc en islamologie pour se rendre compte que le mot « islam » recouvre lui aussi une immense diversité d’approches et d’interprétations, diversité culturelle, historique, géographique, théologique. Chose qui est bien entendu confirmée par tous les connaisseurs tant soit peu sérieux de cette religion.

Dès lors, la première chose à faire, en bonne méthodologie, ne serait-elle pas de commencer par préciser de quoi on parle ?

Car ce qui peut suffire pour une discussion du café du Commerce par beau temps se révèle bien risqué et hasardeux lorsqu’on se trouve sur le pont en pleine tempête.

On peut certes penser – c’est mon cas – que le « collectif » qui fait la leçon à Kamel Daoud adopte à son égard un ton professoral et supérieur qui est un insupportable manque de respect vis-à-vis de la personnalité admirable et courageuse qu’il prétend sermonner.
http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/02/11/les-fantasmes-de-kamel-daoud_4863096_3232.html

Mais il faut reconnaître que certains arguments du dit « collectif » ne manquent pas de pertinence. Et rien n’empêche de les reprendre de façon pacifiée, sur un ton que je voudrais respectueux et bienveillant, j’oserais dire fraternel.

Car le fait de réduire « un espace regroupant plus d’un milliard d’habitants et s’étendant sur plusieurs milliers de kilomètres à une entité homogène », constitue selon toute évidence un contre sens.

Outre les distinctions connues du grand public (sunnisme, chiisme, etc.), qu’y a-t-il de commun, même dans un espace géographique et culturel plus restreint, entre la « théologie » d’un Mohamed Hammami et celle d’un Rachid Benzine, d’un Youssef Seddik, d’une Leila Ahmed ou de tant d’autres ? Peut-on, sans insulte grave, dont je pense Kamel Daoud incapable, accuser ces derniers, par exemple, d’entretenir dans ce qu’ils nous disent de l’islam, un « rapport à la femme » qui ferait que celle-ci est « est niée, refusée, tuée, voilée, enfermée ou possédée » ?

Et le fait que certaines tendances alimentent à l’évidence une telle vision de la femme justifie-t-il des généralisations qui transforment de façon hâtive et abusive ce type d’interprétation en « conviction partagée qui devient très visible chez l’islamiste » ?
http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/01/31/cologne-lieu-de-fantasmes_4856694_3232.html

Un tel glissement de l’islam à l’islamisme est en effet bien susceptible de faire le jeu de ceux qui n’attendent que ce genre de signal pour déverser sur les forums et les réseaux sociaux le genre de commentaires alors proprement islamophobes dont on observe avec stupeur la croissance décomplexée.

[Curieusement, le « collectif » tombe dans le même « glissement » : lorsqu’il est déclaré : « Certainement marqué par son expérience durant la guerre civile algérienne (1992-1999), Daoud ne s’embarrasse pas de nuances et fait des islamistes les promoteurs de cette logique de mort », la formulation est pour le moins ambigüe. Car les islamistes sont sans conteste les promoteurs de cette logique de mort. On ne voit pas en quoi Daoud devrait alors « s’embarrasser de nuances » pour les dénoncer comme il se doit. Ici, ce sont bien les auteurs du « collectif » qui opèrent un glissement bien ambigu, et confondent de façon fort douteuse « musulmans » et « islamistes »…].

On ne peut certes que louer le travail courageux de Kamel Daoud dans sa dénonciation des abus d’un certain islam. Pour ma part, j’estime indigne et illégitime de l’accuser, comme le fait le « collectif », d’épouser « une islamophobie devenue majoritaire ».

« L’islam est une belle religion selon l’homme qui la porte, mais j’aime que les religions soient un chemin vers un dieu et qu’y résonnent les pas d’un homme qui marche » (réponse de Kamel Daoud à Adam Shatz, Le Monde du 20/02/2016).

http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/02/20/kamel-daoud-et-les-fantasmes-de-cologne-retour-sur-une-polemique_4868849_3232.html?xtmc=daoud&xtcr=1

Mais il me semble difficile de nier certaines maladresses et réductions dans sa dénonciation, qui prêtent effectivement le flanc à de possibles récupérations islamophobes.

En particulier parce qu’il oublie, entre autres choses, de rappeler, à temps et à contretemps, que nombre de musulmanes et musulmans, femmes et hommes « qui marchent », se battent tout aussi courageusement, à l’intérieur de leur religion, pour sortir l’islam de ces ornières qui le défigurent.

De la même manière qu’il existe les Haredim et le judaïsme libéral, l’intégrisme catholique et le protestantisme libéral de Ferdinand Buisson, il existe une riche diversité de courants à l’intérieur de l’islam contemporain, en particulier ceux qui cherchent en ce moment en France et dans les pays francophones leur expression théologique, et qui ne peuvent être réduits à l’islamisme, encore moins au djihadisme. Ces courants ont plus que jamais besoin d’être soutenus face à un système médiatique qui les ignore et à une opinion publique portée à succomber une fois de plus à la constante historique tellement attestée de la recherche de boucs émissaires.

Quelques distinctions élémentaires, comme celle entre « islam » et «certaines interprétations de l’islam », qui se fait en deux secondes et trois mots, pourraient donc permettre à ceux qui interviennent sur le sujet de lever bien des ambiguïtés, et d’apaiser un climat qui a bien besoin de l’être.

2) Le respect de toutes les croyances.

Ces précautions indispensables, qui n’empêchent aucunement un abord critique quand il est nécessaire, permettraient aussi de parler d’une religion en respectant sa réalité et sa complexité, plutôt qu’en apportant de l’eau au moulin de ceux qui, de l’intérieur comme de l’extérieur, promeuvent sa construction fantasmatique et son approche névrotique et « phobique » (cf. post du 30 janvier).

Et c’est bien ce respect qui devrait être la caractéristique d’une approche française de la question des croyances, telle qu’elle est inscrite dans nos textes.

Car si la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, telle qu’elle est intégrée au préambule de la Constitution du 4 octobre 1958 précise que « nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi » (article 10), rejetant par-là même bien évidemment toute manifestation violente de type intégriste djihadiste, cette constitution elle-même précise dans son article 3 :
« La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances (…) ».

Il serait donc opportun de s’interroger pour savoir dans quelle mesure ce principe laïc de respect de « toutes les croyances » est vraiment effectif, et dans quelle mesure il transparaît dans nos discours, en particulier ceux de nos responsables politiques.

L’ombre de la phobie, qui s’étend sur les déclarations de certains, comme elle se répand sur les forums et réseaux sociaux de façon préoccupante, devrait nous inciter à relire nos textes fondateurs et notre Constitution, et à refaire du terme « respect » et de l’attitude qui le caractérise une composante essentielle de nos interventions.

D’Aylan, de la honte et de l’honneur. À propos de la rencontre d’Abd al Malik et d’Albert Camus.

Un bel éditorial de Jean Quatremer hier, dans « Libération » :
http://www.liberation.fr/planete/2016/02/07/les-egoismes-europeens-ont-tue-aylan-une-deuxieme-fois_1431655

C’était en septembre 2015. Il y a un siècle. Depuis, il y a eu et il y a chaque jour des centaines de petits Aylan et d’adultes qui meurent dans l’indifférence quasi générale des opinions, des médias et des responsables politiques européens.
Deux chiffres donnent une idée de l’ampleur du drame qui se joue aux frontières de l’Union : en 2015, 5350 personnes ont péri en essayant de traverser la Méditerranée. Et, selon Europol, l’agence chargée de coordonner le travail des polices des 28, plus de 10 000 enfants non accompagnés tout juste arrivés en Europe ont disparu en Europe ces deux dernières années, victimes de réseaux mafieux de traite d’êtres humains.
(…)
Tous ces étrangers ne sont certes pas des réfugiés fuyant des zones de guerre (ils représentent environ la moitié des arrivants), mais aucun être humain, absolument aucun, ne devrait être confronté à de telles épreuves. En quelques mois, la plupart des pays européens ont jeté par dessus bord leurs valeurs, celles héritées de la Seconde Guerre mondiale et de son cortège d’horreurs et qui ont fondé la construction communautaire.
Les pays d’Europe de l’Est, qui ont pourtant bien profité de l’ouverture des frontières des États de l’Europe de l’Ouest, bien sûr, mais aussi le Danemark, si fier de son modèle social, qui dépouille les migrants et les réfugiés de leurs biens à leur arrivée (sauf les alliances, ce qui est gentil on imagine), la Grande-Bretagne qui se lave les mains des migrants coincés à Calais et refuse d’assumer la conséquence de ses actes de guerre, la France, patrie autoproclamée des droits de l’homme qui préfère s’écharper sur la déchéance de nationalité, etc.
L’Allemagne et la Suède se sont retrouvées bien seules pour accueillir ce million de personnes (pour 500 millions d’Européens).

[soit 0,2% de la population européenne :

ajout du 15/02: (n’en déplaise aux grands courageux qui nous gouvernent : http://abonnes.lemonde.fr/europe/article/2016/02/15/a-munich-valls-critique-merkel-et-irrite-l-allemagne_4865352_3214.html?xtmc=valls&xtcr=1 )

ce sont 2 réfugiés pour 1000 habitants qui terrifient une Europe censée être le phare de la civilisation, et qui devient celui de l’égoïsme et de la honte !]

(…)
Pétrifiés par la peur d’une invasion fantasmée qu’ils entretiennent par leurs réactions, ils [les États européens] jettent par-dessus bord les valeurs sur lesquelles reposent les démocraties. Des régimes autoritaires, nationalistes et méprisants des droits de l’homme, voilà la réponse de dirigeants médiocres à un drame humanitaire sans précédent depuis la guerre.

Il se trouve que ce dimanche, nous sommes allés, Stultitia et moi, à l’une des dernières représentations de « l’Art et la Révolte. Abd al Malik rencontre Albert Camus ».

J’avais déjà fait allusion à Abd al Malik en ce qui concerne son beau livre sur la laïcité :

Pour une spiritualité laïque. Une lecture d’Abd al Malik avec Paul Ricœur et quelques autres.

Ce dernier spectacle qui se concentre sur « la pauvreté, la rencontre de l’autre et la lumière » comme le présente le livret de l’Astrada de Marciac où il avait lieu, entrecroise les références à Albert Camus et quelques magnifiques créations d’Abd al Malik (Soldat de plomb ; Gibraltar ; J’ai entendu parler de Naïma, etc.), ou performances de sa remarquable équipe (avec le danseur Salomon Asaro en particulier).

Dans le contexte qui est le nôtre, la beauté et l’actualité des références à l’honneur que présentent les textes choisis de Camus m’ont profondément ému :

J’essaie en tout cas, solitaire ou non, de faire mon métier, et si je le trouve parfois dur, c’est qu’il s’exerce principalement dans l’assez affreuse société intellectuelle où nous vivons, où on se fait un point d’honneur de la déloyauté, où le réflexe a remplacé la réflexion, où l’on pense à coups de slogans, et où la méchanceté essaie trop souvent de se faire passer pour l’intelligence.
Je ne suis pas de ces amants de la liberté qui veulent la parer de chaînes redoublées, ni de ces serviteurs de la justice qui pensent qu’on ne sert bien la justice qu’en vouant plusieurs générations à l’injustice.
Je vis comme je peux, dans un pays malheureux, riche de son peuple et de sa jeunesse, provisoirement pauvre de ses élites, lancé à la recherche d’un ordre et d’une renaissance à laquelle je crois.
Sans liberté vraie et sans un certain honneur, je ne puis vivre. Voilà l’idée que je me fais de mon métier.
(Testament politique, 22 janvier 1958).

Ou encore :

Notre monde tient ce mot (honneur) pour obscène. (…) Et cependant, oui, j’ai besoin d’honneur. Parce que je ne suis pas assez grand pour m’en passer.
(Préface à «L’envers et l’endroit »).

Ainsi que l’évocation de la « folie de l’équité », de la « dignité des vivants », de cette « révolte inlassable contre le mal », qui, même sans espoir visible, demeurent le seul honneur de l’art, de la philosophie, de la littérature, comme elles devraient être celui du Politique.

« L’obsession de la moisson et l’indifférence à l’histoire, écrit admirablement René Char, sont les deux extrémités de mon arc. »
Si le temps de l’histoire en effet n’est pas fait du temps de la moisson, l’histoire n’est qu’une ombre fugace et cruelle où l’homme n’a plus sa part.
Qui se donne à cette histoire ne se donne à rien et à son tour n’est rien. Mais qui se donne au temps de sa vie, à la maison qu’il défend, à la dignité des vivants, celui-là se donne à la terre et en reçoit la moisson qui ensemence et nourrit à nouveau.
Pour finir, ceux-là font avancer l’histoire qui savent, au moment voulu, se révolter contre elle aussi.
Cela suppose une interminable tension et la sérénité crispée dont parle le poète. Mais la vraie vie est présente au cœur de ce déchirement. Elle est ce déchirement lui-même, l’esprit qui plane sur des volcans de lumière, la folie de l’équité, l’intransigeance exténuante de la mesure.
Ce qui retentit pour nous aux confins de cette longue aventure révoltée, ce ne sont pas des formules d’optimisme, dont nous n’avons que faire dans l’extrémité de notre malheur, mais des paroles de courage et d’intelligence qui, près de la mer, sont même vertu.
Aucune sagesse aujourd’hui ne peut prétendre à donner plus.
La révolte bute inlassablement contre le mal, à partir duquel il ne lui reste qu’à prendre un nouvel élan.
L’homme peut maîtriser en lui tout ce qui doit l’être. Il doit réparer dans la création tout ce qui peut l’être.
Après quoi, les enfants mourront toujours injustement, même dans la société parfaite.
Dans son plus grand effort, l’homme ne peut que se proposer de diminuer arithmétiquement la douleur du monde. Mais l’injustice et la souffrance demeureront et, si limitées soient-elles, elles ne cesseront pas d’être le scandale.
Le « pourquoi ? » de Dimitri Karamazov continuera de retentir; l’art et la révolte ne mourront qu’avec le dernier homme.»
(L’Homme révolté).

Alors voilà : dans une France, une Europe, il faut l’espérer encore « riches de leurs peuples et de leurs jeunesses », mais tragiquement « pauvres de leurs élites », ne conviendrait-il pas de restaurer au plus vite le sens de l’honneur, celui-là même qui nous permettrait de ne pas passer à côté des innombrables Aylan dans une indifférence qui fait d’ores et déjà notre honte devant l’Histoire ?

Merci à Camus de nous le rappeler, et à Abd al Malik de réveiller ses textes avec une si belle et courageuse conviction.

De la critique à la phobie. À propos de déclarations récentes de Mme Badinter et M. Valls et d’une dérive sémantique pas si innocente qu’elle le paraît.

Stultitia me propose aujourd’hui une petite leçon de langue française.

Car elle s’étonne de glissements récurrents ces derniers temps, en particulier de celui qui veut nous faire passer de la « critique » à la « phobie ».

Glissement dont témoigne la déjà célèbre intervention d’Élisabeth Badinter dans la matinale de France Inter du mercredi 6 janvier :

« Il faut s’accrocher et il ne faut pas avoir peur de se faire traiter d’islamophobe, qui a été pendant pas mal d’années le stop absolu, l’interdiction de parler et presque la suspicion sur la laïcité. À partir du moment où les gens auront compris que c’est une arme contre la laïcité, peut-être qu’ils pourront laisser leur peur de côté pour dire les choses ».

Et aussi la façon dont une telle dérive sémantique a pu être reprise à son compte et défendue par un Premier Ministre.

J’admets que « se faire traiter d’imbécile » ne signifie pas nécessairement « être un imbécile », pas plus que « se faire traiter d’islamophobe » ne signifie pas toujours l’être effectivement. Le problème est de savoir quel type de déclaration a pu susciter ce jugement. S’agit-il de déclaration « à la Houellebecq »

De Christine Boutin à François en passant par Houellebecq : de quelques aventures tragi-comiques de la justice et de la sémantique.

ou autres qui arborent fièrement leurs opinions avec une ignorance et une irrationalité caractéristiques, auquel cas le qualificatif de « phobie » est amplement justifié,

ou bien s’agit-il de »critiques » rationnelles, informées, émises avec une connaissance approfondie du sujet dont on traite, auquel cas on ne voit pas pourquoi notre intellectuelle ne s’en est pas tenu à ce terme, qui est en français le terme adéquat pour désigner ce type de réflexion.

Car n’aurait-il pas été nécessaire, par les temps qui courent, de faire un minimum de pédagogie, de préciser, par exemple : « il ne faut pas avoir peur de critiquer certaines interprétations de l’islam sans pour autant céder à l’islamophobie« , etc. ou autres expressions similaires ?

Et pourquoi ces précisions n’ont-elles pas été apportées ?

Car autant on peut concevoir qu’un penseur, un philosophe ou un politique revendique comme un honneur le fait d’être traité de « critique »
[κριτικός, terme qui renvoie « à une activité spécifique de la raison : opérer des partages, des discernements, et porter des jugements » (La philosophie de A à Z) et qui est de la famille du verbe κρίνω, (krinô), qui signifie distinguer, trier, passer au tamis, au crible] ;

autant il est difficile d’admettre que ce même penseur, philosophe ou politique puisse accepter un qualificatif qui a à voir avec la « phobie »
[Du grec φόβος, phóbos, terme qui, d’après le Robert, désigne « une forme de névrose caractérisée par la peur morbide, l’angoisse de certains objets, actes, situations ou idées »].

En son sens étymologique, la critique s’efforce de soupeser rationnellement, d’évaluer de façon réfléchie, de discerner avec prudence afin de pouvoir porter des jugements pertinents.

Elle exige donc de récuser avec force toute opinion qui relèverait d’une « phobie » qui lui est antinomique, comme de démentir sans équivoque toute accusation qui réduirait la critique à la « phobie ». En ce sens, en effet la « phobie » doit demeurer, pour le penseur comme pour le politique, « le stop absolu« , la limite qu’il importe de ne pas approcher.

Ainsi, on ne voit pas en quoi se faire traiter de « phobique », quel que soit l’objet d’une telle « névrose » ou « peur morbide », pourrait constituer un titre de fierté dont on pourrait se parer dans les médias ou devant le peuple, comme le font pourtant  – non sans un certain snobisme branché de la provocation – bien des habitués des journaux et des ondes.

Et tout intellectuel, comme tout politique digne de ce nom, ne devrait-il pas faire en sorte de se garder de toute opinion ou déclaration qui pourrait donner à croire qu’il cède en quoi que ce soit à cette irrationalité morbide et névrotique qui caractérise hélas bon nombre de discours que l’on entend aujourd’hui en ce qui concerne en particulier les immigrés, les réfugiés ou l’islam ?

Discours qui ont à l’évidence l’intention bien arrêtée de jouer dangereusement avec un fond ambigu qu’il n’est hélas que trop facile d’éveiller dans le cœur de chacun.

À propos de résultats électoraux : petit exercice d’application de quelques réflexions du post précédent.

Que l’on se montre critique envers les déviations des religions, quelles qu’elles soient, celles du judaïsme, du christianisme, de l’islam, du bouddhisme ou autres, cela fait certes partie d’un légitime effort de clarification et de salubrité publique.
(Et, sur chacun de ces sujets Stultitia, s’inspirant de ses maîtres Érasme et Montaigne, s’efforce d’apporter, à son humble mesure, sa propre contribution) :

Essentialisme ou herméneutique ? Brève à propos de « L’Islam et l’Occident » (« Répliques » d’Alain Finkielkraut, avec Tareq Oubrou et Daniel Sibony).

Des papes, de la pédophilie, de l’ordination des femmes et de quelques autres rudiments de théologie sommaire.

Conversion contre l’islam versus conversion à l’islam. Et de la conversion à l’herméneutique comme condition préalable. Réfléchir avec Youssef Seddik.

etc…

D’un même effort critique relève d’ailleurs aussi la dénonciation du simplisme d’un athéisme « branché » qui ne peut que ridiculiser la philosophie, tout comme celle des dévoiements dogmatiques d’une « laïcardité » obtuse qui prétend transformer en arme contre les religions la laïcité, dont l’essence doit être au contraire de fournir un cadre assurant la liberté de conscience et de pensée.

Subprimes de la pensée et bulles intellectuelles. À propos de récentes inflations médiatiques à la Onfray et consorts.

À propos de « l’Iranien » de Mehran Tamadon. De la laïcité et du port du voile à l’université.

Mais accepter qu’au nom de cet indispensable travail de l’intelligence, on puisse abolir, même de façon allusive, la distinction entre critique et « phobie », il y a là un pas qu’aucun penseur, et encore moins aucune personnalité politique, ne devrait pouvoir se permettre.

Il est bien sûr légitime et indispensable de critiquer certaines compréhensions de l’islam. Bien des musulmans sont en première ligne pour le faire, comme nous le montre par exemple Tareq Oubrou lorsqu’il déclare que « la République n’a pas à reculer devant l’UOIF. La République doit être fidèle à ses valeurs » :

Essentialisme ou herméneutique ? Brève à propos de « L’Islam et l’Occident » (« Répliques » d’Alain Finkielkraut, avec Tareq Oubrou et Daniel Sibony).

Mais je n’ai pas entendu dire pour autant que Tareq Oubrou ait en cela revendiqué le titre d’islamophobe, ni même qu’il ait salué les allégations ignorantes d’un Onfray ou d’un Houellebecq.

De Christine Boutin à François en passant par Houellebecq : de quelques aventures tragi-comiques de la justice et de la sémantique.

Tout comme il est justifié de critiquer certaines compréhensions du christianisme, du judaïsme, etc.

Je n’en veux pour preuve que le magnifique film d’Amos Gitaï, « Le dernier jour d’Yitzhak Rabin »
http://www.telerama.fr/cinema/amos-gitai-le-dernier-jour-d-yitzhak-rabin-touche-un-nerf-a-vif-en-israel,135785.php
où le réalisateur dénonce les incitations au meurtre fomentées par certaines communautés juives intégristes, sans pour autant à ma connaissance se qualifier d’antisémite ou de « judéophobe » ;

ou encore Lydie Salvayre, lorsqu’elle rappelle la part active – et toujours pas reconnue – prise par la hiérarchie catholique espagnole à la « croisade » franquiste en faisant référence à Bernanos, qu’il serait difficile de soupçonner de « christianophobie ».

De la lecture de Lydie Salvayre comme thérapie contre l’Alzheimer spirituel. Et qu’il ne faut pas prendre les petites filles pour des enfants de chœur.

Il est donc inacceptable qu’une intellectuelle en vue ou un Premier Ministre puissent pactiser de façon aussi légère et désinvolte avec ce qui relève de la « phobie », l’islamophobie en l’occurrence, sans prendre la peine de la distinguer rigoureusement de la critique.

Car si eux ne le font pas, qui donc le fera?

Tout comme il serait inadmissible, même et surtout lorsqu’on dénonce certaines pratiques, qu’on puisse pactiser avec quoi que ce soit qui aurait à voir avec la judéophobie, l’homophobie, la christianophobie, ou toute autre « phobie » du même type, qu’elle concerne des orientations sexuelles, philosophiques ou religieuses.

[Petit rappel de notions philosophiques élémentaires : Contrairement à ce que prétendent à tort certains par ignorance du droit – cf. Caroline Fourest en particulier, La Tentation obscurantiste, Grasset 2005, chapitre « Le piège du mot islamophobie », – il convient de placer toutes ces « phobies » au même niveau. Le droit ne repose en effet aucunement sur le fait, qu’il soit génétique, biologique, psychologique, etc.. Ce n’est pas parce qu’une religion ou une philosophie relèveraient d’un libre choix alors que l’homosexualité n’en relèverait pas, car elle qualifierait « l’essence » des personnes homosexuelles, « ce qu’elles sont » et non leurs choix, comme le dit C. Fourest, que cela impliquerait que le droit devrait sanctionner la « phobie » envers la seconde et tolérer envers les premières une telle « phobie » sans la distinguer de la critique légitime. Par définition, le droit relève d’un impératif qui fait être le respect pour ce qu’il estime digne d’en bénéficier. Si un jour le droit décide que les animaux ne doivent plus être consommés, leur consommation sera sanctionnée par la loi. Non du fait de « ce qu’ils sont », (rien n’empêche en fait de les consommer, et notre droit actuel le permet) mais parce que le propre du droit est de décider de ce qui doit être en fonction des objectifs et des idéaux que se donne une société. Ainsi il est indifférent aux yeux du droit de savoir si une personne homosexuelle choisit ou non de l’être, de savoir « ce qu’elle est » (que ce soit du fait de la génétique, de la psychologie, de la sociologie, etc), question qui reste ouverte (cf. là-dessus par ex. S. Pinker, Comment fonctionne l’esprit, Seuil 2000, p.65-68 : qu’en serait-il en effet si la science montrait que l’homosexualité fait l’objet d’un choix : cela légitimerait-il alors l’homophobie, selon la « logique » de Caroline Fourest ?). L’argument n’a pas de pertinence. Il suffit que le droit – nécessairement autonome par rapport au fait, y compris scientifique -décide que tout être humain, homosexuel ou pas, doit être respecté, un point c’est tout. Tout comme le fait de constater scientifiquement la diversité, génétique, hématologique, dermatologique, culturelle, etc. des êtres humains dans l’ordre de « ce qui est » n’a aucune incidence sur l’éthique et le droit qui décident – ou non, car la régression est toujours possible, cf. nazisme, etc. – de leur conférer dans l’ordre de ce qui doit être la même dignité et les mêmes droits. De la même manière, c’est au droit et non au fait qu’il appartient, si une société le désire, d’autoriser ce qui relève de la critique tout en sanctionnant ce qui relève de la phobie. On pourrait faire une analogie avec les articles 24, 29 et 32 du chapitre IV de la Loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse (Version consolidée au 09 janvier 2015) qui, tout en affirmant la liberté d’expression, condamnent  » la diffamation commise (…) envers une personne ou un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée » tout autant que « la diffamation commise par les mêmes moyens envers une personne ou un groupe de personnes à raison de leur sexe, de leur orientation ou identité sexuelle ou de leur handicap. » ].

Oh ! Bien sûr, une certaine oligophrénie laïcarde mentionnée plus haut nous assurera aussi, à travers quelques-unes de ses figures les plus médiatiques, que l’islamophobie est une création des musulmans eux-mêmes, qui chercheraient par ce terme à discréditer et criminaliser toute critique les concernant, et qu’il serait donc en quelque sorte légitime de retourner le terme contre eux en assumant son islamophobie.

Mais en quoi l’évocation d’un tel « chantage à l’islamophobie », comme le qualifie Régis Debray,
http://www.marianne.net/regis-debray-chantage-islamophobie-est-insupportable-100239746.html
en dépit de son instrumentalisation bien sûr attestée chez certains, autoriserait-elle à ignorer l’indéniable montée – en France et ailleurs – des actes malveillants à l’encontre des musulmans alors même qu’ils croissent de 223% en France entre 2014 et 2015 ?
(Chiffres du ministère de l’intérieur, cités à la suite de l’intéressante interview de Bernard Cazeneuve dans :
http://www.la-croix.com/France/Bernard-Cazeneuve-Dans-Republique-notion-cardinale-respect-2016-01-19-1200732386 )

On le sait, un même « chantage à la « judéophobie » ou à l’antisémitisme prétend interdire toute critique des politiques menées en Israël à l’encontre des palestiniens.
En reconnaître l’existence voudrait-il dire pour autant que l’antisémitisme n’a pas existé ou n’existerait pas ?
Et qu’on pourrait considérer comme un acte de courage ou un titre de fierté « de se faire traiter d’antisémite » ?

De telles pratiques dissimulent bien mal, dans un cas comme dans l’autre, des négationnismes et des « levées des inhibitions » dont on pensait le caractère idéologique réservé à certains courants politiques bien connus.

Il est d’autant plus inquiétant de les voir désormais s’affirmer au grand jour dans un certain monde intellectuel, se répandre dans les médias à travers des figures qui ne brillent pas spécialement par leur discernement critique, jusqu’à contaminer le discours des plus hauts responsables politiques.

Or, tout comme il y a des levées des inhibitions qu’il vaut mieux ne pas susciter

À propos de résultats électoraux : petit exercice d’application de quelques réflexions du post précédent.

il y a des tabous lexicaux avec lesquels il vaudrait mieux ne pas jouer à la légère.

Légitimer la sémantique de la phobie fait partie de ces jeux pour le moins ambigus.

Est-il d’ailleurs ici question de légèreté, tant on constate l’ampleur des efforts sciemment déployés en vue de séduire une certaine catégorie de l’électorat sensible à de telles dérives?

J’avais dans mon dernier post reproduit une citation tirée du livre de Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer, Seuil 2015, p.208-209 :

« H. Welzer [Les guerres du climat. Pourquoi on tue au XXIème siècle, Gallimard 2009] montre comment une société peut lentement et imperceptiblement repousser les limites du tolérable au point de remettre en cause ses valeurs pacifiques et humanistes, et sombrer dans ce qu’elle aurait considéré comme inacceptable quelques années auparavant ».

Bien des signes paraissent indiquer que ce glissement imperceptible « des limites du tolérable » est désormais en cours.

La banalisation de la revendication de la « phobie » au détriment de la critique en fait partie.

Saluons donc le travail de ceux qui, en dépit bien sûr de maladresses à redresser, nous aident à conserver aux mots leur sens, nous évitant ainsi de dévoyer, en même temps que notre langage, l’éthique dont il est porteur.

http://www.liberation.fr/debats/2016/01/26/lettre-de-soutien-a-jean-louis-bianco_1429038

http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/01/24/de-quoi-valls-est-il-le-nom_4852581_3232.html

http://www.lavie.fr/debats/edito/laicite-un-peu-de-raison-26-01-2016-70080_429.php
etc…, etc…, etc…

Ajout du 31/01:

Un bon article, qui fait le point sur « l’affaire » Badinter-Bianco et fait honneur à cette « laïcité de sang froid », que prône le grand spécialiste Jean Baubérot, par ailleurs signataire de la « lettre de soutien à Jean Louis Bianco ». Même s’il n’en va pas forcément de même de certains commentaires qu’il suscite…

http://www.lemonde.fr/societe/article/2016/01/30/les-musulmans-redoutent-le-piege-de-la-division_4856466_3224.html?xtmc=les_musulmans_redoutent&xtcr=1

***

«  »Infliger aux «enfants des rues nord-africains le châtiment qu’ils méritent» ».

http://www.liberation.fr/planete/2016/01/30/suede-des-hommes-masques-agressent-les-refugies-au-centre-de-stockholm_1430063

Mais dormons en paix, braves gens! Sans doute s’agit-il de « chantage à l’islamophobie »…

Ajout du 01/02:

Une « remarque » que j’ai postée en réponse à une critique dans les discussions de l’article de Julia Pascual mentionné plus haut (« les musulmans redoutent… »). Je l’ajoute en tant que précision apportée à ce débat:

« J’espère qu’E. Badinter a effectivement de bonnes intentions, mais elle se trompe en se fourvoyant dans le lexique de l’islamophobie. Pour moi comme pour nombre de musulman(e)s, c’est par islamophilie que nous critiquons ce que certains font de l’islam. Tout vocabulaire pousse au crime de l’islamophobie doit en effet être récusé à temps et à contretemps. »

Car autant je peux critiquer une certaine politique française, autant je dénie à quiconque le droit de me qualifier de « francophobe ». Je n’ai certes pas à « avoir peur de me faire traiter » de ce qualificatif », mais si c’était le cas, je mettrais immédiatement tout en œuvre pour le récuser, tout comme si l’on me traitait de judéophobe, d’antisémite ou d’homophobe.

Encore une fois, les mots ont un sens, et le terme de phobie ne doit pas être assimilé à celui de critique sous peine de grave perversion. Le fait qu’une telle perversion puisse ne pas être délibérée ne constitue pas une raison pour ne pas la signaler.

Ajout du 02/02:

Un rappel salutaire, en dépit de nombreux commentaires navrants dans les « réactions », bien caractéristiques hélas du « glissement » dont il a été question plus haut et d’un état préoccupant de la pensée :

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2016/02/01/la-france-sans-les-musulmans-ne-serait-pas-la-france_4857016_3232.html
Pour l’historien, le philosophe, le scientifique ou le poète, l’islam a fait et continue à faire partie des forces civilisatrices de l’Occident, au même titre que le judaïsme, le christianisme, l’humanisme de la Renaissance et des Lumières, etc..

Mais, là encore, il faut se garder des manichéismes simplistes qui distinguent une fois pour toutes les gentils et les méchants.

L’homme est ainsi fait, nous dit encore Freud, que chacun de ces courants a en permanence à se confronter à son double de l’ombre et à le combattre :

L’athéisme qui devait changer le monde a engendré les terreurs, massacres de masse et totalitarismes que nous savons ; toute religion connaît ses inquisitions et ses intégrismes criminels.

D’où l’importance de ne rien lâcher sur la laïcité, qui, lorsqu’elle ne glisse pas vers la caricature stupide et la sémantique de la phobie, permet cette coexistence respectueuse et cet enrichissement mutuel, seuls capables d’orienter vers la lumière les facettes diverses qui confèrent son intérêt à l’aventure humaine.

Ajout du 03/02:

Encore un excellent article que j’avais laissé passer:

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2016/01/21/pour-aborder-la-laicite-il-faut-rappeler-le-droit-seulement-le-droit_4851342_3232.html

Ajout du 04/02:

Encore un exemple de « chantage à l’islamophobie« , je présume…

http://www.liberation.fr/planete/2016/02/03/obama-defend-les-musulmans-americains-contre-les-offensives-islamophobes_1430925

Aux États-Unis, « Dans ce contexte délétère, les attaques visant mosquées et musulmans sont en augmentation. D’après un décompte du professeur Brian Levin, de l’université de Californie, les crimes haineux visant la communauté musulmane ont triplé en 2015, avec un pic au cours des derniers mois de l’année. «Nous sommes une famille américaine. Lorsqu’une partie de cette famille se sent séparée, infériorisée ou prise pour cible, cela déchire les fondements de notre nation», a souligné Barack Obama ».