D’une transition intellectuelle comme condition de la transition énergétique et démographique. Et encore et toujours du déni et du jésuitisme de certaines de ses justifications.

Les récentes déclarations de Nicolas Hulot à propos de l’impossibilité de tenir le calendrier annoncé de sortie du nucléaire

http://abonnes.lemonde.fr/energies/article/2017/11/09/avis-de-tempete-entre-nicolas-hulot-et-les-ecologistes_5212519_1653054.html

ainsi que celles, moins médiatisées de la ministre allemande de l’environnement Barbara Hendricks au sujet de l’impossibilité de parvenir à une réduction de 40% des gaz à effet de serre produits par l’Allemagne d’ici à 2020

« Das Ziel, die Emissionen um 40 Prozent im Vergleich zu 1990 zu reduzieren, stammt aus dem Jahr 2007. Jetzt sehen wir, dass maximal 32,5 Prozent möglich sind. »

„L’objectif de réduire nos émissions [de gaz à effet de serre] de 40% par rapport à 1990 date de 2007. Nous voyons maintenant que le possible ne sera que de 32,5% au maximum »

(Rheinische Post, 07/11/2017. cf. aussi Le Courrier International 1410 du 9 au 15/11/2017 p. 9).

commencent à confronter ce qu’il faut bien nommer une simple « idéologie anti-nucléaire » relevant de l’affect et de l’émotion à la réalité des exigences de l’écologie réelle.

http://huet.blog.lemonde.fr/2017/11/10/nucleaire-les-chiffres-et-les-mots-dhulot/

Il est pourtant à prévoir que ce genre de confrontation ne fait que commencer, tant l’omerta bien-pensante sur le sujet n’a été que partiellement levée.

Ainsi, lorsque Barbara Hendricks, dans des propos rapportés par le même journal, affirme que « le nouveau gouvernement doit prendre en 2018 des décisions en ce qui concerne la sortie du charbon » (« Die neue Regierung muss 2018 Entscheidungen zum Kohleausstieg treffen« ), elle oublie de préciser que, la sortie du nucléaire ayant été préférée à la sortie du charbon pour des raisons essentiellement démagogiques, cette dernière, qui doit avoir lieu d’urgence si l’Allemagne veut tenir les engagements qu’elle a pris, l’obligera nécessairement à échafauder de véritables usines à gaz. Celles-ci, on le sait, ne feront jamais que remplacer une énergie productrice de gaz à effet de serre par une autre.

On se souvient qu’aux dires mêmes du Fraunhofer Institut, il sera en effet nécessaire d’installer en Allemagne une capacité de production de 95 GW de centrales à gaz, soit une puissance supérieure à celle produite par notre actuel équipement nucléaire.

Transition énergétique versus usine à gaz… ou gazogène. À propos de quelques articles et émissions récentes.

Une sortie trop improvisée du nucléaire, du côté français cette fois, et pour de semblables raisons démagogiques, nous plongerait dans une situation comparable, puisque d’après les calculs de RTE mentionnés par Sylvestre Huet dans l’article cité ci-dessus,

« si l’on maintenait l’objectif de diminuer de 75% à 50% la part du nucléaire dans la production électrique, il faudrait d’une part renoncer à stopper les centrales à charbon (3000 MW), mais en outre construire 11 000 MW de centrales à gaz, soit un doublement du parc à gaz actuel. Une telle stratégie aboutirait fatalement à augmenter les émissions de CO2 du système électrique ainsi qu’à élever fortement le prix de l’électricité »

Perspective confirmée et même largement amplifiée par les calculs de J.M. Jancovici,

https://jancovici.com/transition-energetique/renouvelables/100-renouvelable-pour-pas-plus-cher-fastoche/

qui hérisseront bien entendu – comme d’habitude – les démagogues et les idéologues anti-nucléaires mentionnés plus haut (à charge pour eux de produire des estimations aussi documentées…) mais feront je l’espère réfléchir les écologistes partisans d’une transition urgente vers un monde décarboné.

Transition effective, bien loin de celle annoncée à grand fracas médiatique, qui apparaît hélas de plus en plus comme un nouveau subterfuge permettant à l’hydre productiviste et consumériste de renouveler une fois de plus son règne maléfique.

Car aux marchés juteux de l’éolien et du solaire, voici que s’ajoute celui de la voiture électrique, appelée à dilapider de façon tragique énergie, métaux, lithium, cobalt, etc. pour le plus grand bonheur du capitalisme, le plus grand malheur de nos écosystèmes déjà entrés en agonie, et pour conforter la promesse rassurante – mais combien éphémère – d’un « retour » de la croissance et d’un maintien des emplois.

À propos du retour de la croissance…. et des croissants de Fernand Raynaud

http://abonnes.lemonde.fr/planete/article/2017/11/13/apres-un-plateau-de-trois-ans-les-emissions-mondiales-de-co2-repartent-a-la-hausse_5214002_3244.html

(sur les mirages entretenus de la voiture électrique, cf. par ex.:

https://jancovici.com/transition-energetique/transports/la-voiture-electrique-est-elle-la-solution-aux-problemes-de-pollution-automobile/

et sur l’entrée frénétique dans l’ère périlleuse de « l’économie lithium » et de « l’économie cobalt » :

http://abonnes.lemonde.fr/economie/article/2017/11/05/les-batteries-au-lithium-bouleversent-des-pans-entiers-de-l-industrie_5210504_3234.html

https://reporterre.net/Corruption-pollution-consommation-les-ravages-du-lithium-en-Argentine

http://abonnes.lemonde.fr/economie/article/2017/11/24/cobalt-du-sang-sur-les-batteries_5219724_3234.html

etc.

Tout cela nous renvoie bien sûr à « l’appel des 15 000 » scientifiques de 184 pays, dont le contenu a été récemment publié.

http://abonnes.lemonde.fr/planete/article/2017/11/13/le-cri-d-alarme-de-quinze-mille-scientifiques-sur-l-etat-de-la-planete_5214185_3244.html

Appel ô combien nécessaire et dont on pourrait penser naïvement qu’il devrait faire l’objet d’un large consensus.

On en est pourtant loin, et même si cela provoque l’étonnement, ce n’est hélas, une fois de plus, pas surprenant.

Car, rompant un habituel tabou, ses articles 8 et 13 conseillent de :

8 : réduire encore le taux de fécondité en faisant en sorte qu’hommes et femmes aient accès à l’éducation et à des services de planning familial, particulièrement dans les régions où ces services manquent encore.

13 : déterminer à long terme une taille de population humaine soutenable et scientifiquement défendable tout en s’assurant le soutien des pays et des responsables mondiaux pour atteindre cet objectif vital.

Il n’en faut apparemment pas plus pour soulever discussions et polémiques dont l’émission « 28 Minutes » du 15/11, sur Arte, nous donne quelques exemples.

https://www.arte.tv/fr/videos/075223-058-A/28-minutes/

Mais une fois de plus, on s’étonne (sans surprise…) de la façon dont le débat est d’emblée biaisé, par la présentation même :

Vers 15 mn : « Pour sauver la planète, faut-il changer radicalement les modes de vie et de consommation, ou faut-il mettre moins d’enfants au monde ?» nous demande-t-on.

Mais pourquoi poser cette question sous la forme d’une alternative, d’un aut/aut, ou bien/ou bien ?

Quel genre d’idéologie – évidemment largement développée dans le reste de l’émission – se cache donc sous cette manière d’aborder le problème ?

Alors qu’on sait que les trop rares documents sérieux (rapport Meadows, déclaration « des 15 000 » de la revue Bioscience) recommandent expressément d’agir à la fois sur les deux leviers, celui du changement radical du mode de vie et celui de la régulation démographique.

Et nous voilà donc partis une fois de plus sur les habituelles approches exclusives, puisque M. Gaël Giraud, confirmant l’approche qui est, on le sait, celle du Pape (cf. vers 30mn dans l’émission)

Rien de nouveau sous Frère Soleil. À propos des « langues régionales » et de la démographie pontificale.

affirme que le problème ne relève pas « d’une question de natalité, mais de sobriété énergétique des plus riche, 10% des plus riches émettant 50% des émissions de gaz à effet de serre » (vers15mn45).

[ajout du 24/11: dans la même veine, cf. aussi l’article du même Gaël Giraud ]:

http://abonnes.lemonde.fr/afrique/article/2017/11/24/climat-la-priorite-est-de-reduire-le-train-de-vie-des-plus-riches-pas-la-natalite-des-plus-pauvres_5219657_3212.html

Qui donc le nie, mon cher Père ?

Mais en quoi ce constat devrait-il faire perdre de vue une évidence massive:

le milliard d’africains supplémentaire dans 25 ans, tout comme les centaines de millions d’asiatiques, etc. comme il est dit vers 21mn52, qui comme le soutient le même jésuite « ne sont pas ceux qui posent un problème écologique », n’auront absolument plus, dans 20 ans et encore moins dans 80, la faible empreinte écologique qu’ils ont actuellement.

[sur cette expression, voir mes réflexions dans la dernière partie de mon post de 09/2016] :

Du ridicule (ter). Quand Eiríkr Zemmour donne des leçons de français à Mohamed ; et que les plaisanteries gauloises ne conviennent pas à M. Sarkozy, qui devrait plutôt approfondir la question démographique. Brèves.

Car l’une des énormes failles du débat est bien là : on réfléchit à empreinte écologique constante quand il s’agit de parler des pays en développement.

Or, s’il est vrai qu’actuellement le poids en Hag (hectares globaux. Cf. post ci-dessus) d’un américain est de 10 fois supérieur à celui d’un africain, il n’en sera plus du tout de même dans 20 ans ou dans 80 !

Il ne s’agit certes pas « d’instrumentaliser » l’argument démographique « pour cacher la responsabilité des plus riches » comme le font certains (cf. encore mes remarques sur M. Sarkozy dans le post ci-dessus).

La plupart des défenseurs sérieux de la régulation démographique sont les premiers à dénoncer cette responsabilité.

Mais seulement de se rendre compte que, comme ce fut le cas pour la Chine, pour l’Inde, etc., la croissance démographique s’accompagnera inévitablement d’une croissance de la production et de la consommation, et donc de l’empreinte écologique.

Les 3 ou 4 milliards d’humains supplémentaires à l’orée du XXIIème siècle ne se contenteront certainement pas (et de façon tout-à-fait légitime, en un certain sens) des 0,63hag actuels d’un habitant du Burundi, ou des 0,75 d’un habitant du Bangla Desh, et les 0,36 planètes nécessaires à un haïtien ou un africain en 2017 vont rapidement devenir les 2,11 planètes du chinois actuel, voire nettement plus.

Qui oserait en effet soutenir tant soit peu sérieusement que, compte tenu de ce qui a été dit plus haut concernant la capacité jamais prise en faute du capitalisme d’inventer sans cesse de nouvelles formes de consumérisme permettant de maintenir la mythologie de la croissance, l’Afrique et ses 4,5 milliards d’habitants à l’horizon 2100 pourraient y échapper ?

De même, les progrès de l’éducation provoqueront un important accroissement de la demande légitime de bien être.

[sur la question de la pertinence des prévisions de croissance démographique, cf. toutefois :

De Diogène en politique ; ainsi que des lapins de Fibonacci et de la façon pernicieuse dont ils grignotent nos prévisions, autant économiques que démographiques. Quelques brèves.

Et la question posée par une croissance démographique doublée d’une croissance économique tellement prévisible (et déjà largement en cours) de pays dits « pauvres » ne concerne pas que la seule disponibilité alimentaire, terrestre et halieutique, mais aussi la quantité et de la qualité de l’eau douce, la production d’énergie, les réserves de matières premières,

[sur la notion de « peak everything » cf :

« Apprendre le chemin de l’enfer, pour l’éviter », ou revenir enfin au politique. Réflexion sur « l’effondrement », avec Philippe Bihouix, Pablo Servigne et Raphaël Stevens.

la destruction de la biosphère, de la biodiversité, etc.

On en est désormais assuré, le XXIème siècle verra la disparition des ours blancs, des éléphants, des gorilles, grands singes et de bien d’autres espèces encore. Est-il concevable qu’une Afrique à 4,5 milliards d’habitants dans un monde à 11 milliards puisse rattraper ces crimes contre la biodiversité ?

Sur ce point, l’exemple du Niger utilisé par M. Boillot manque totalement de pertinence : en quoi ses prévisions d’une densité confortable dans un pays harmonieusement développé s’accordent-elles avec un monde dont 65% de la population habiteront les villes en 2025, et plus de 80% dans de nombreux pays ? Le Nigeria et Lagos, et non le Niger constituent sans doute des images bien plus précises de l’Afrique de demain.

De la même manière, laisser entendre que la question de l’optimum de population mondiale n’aurait pas de réponse (vers 22mn) frise la supercherie: les éléments mentionnés ci-dessus (épuisement des ressources naturelles, « peak everything », réchauffement climatique, baisse des réserves halieutiques, chute catastrophique de la biodiversité, etc. etc. etc.) montrent clairement que si nous ne savons effectivement pas déterminer quel chiffre inférieur aux 7,5 milliards d’habitants que nous sommes actuellement sur terre serait souhaitable pour assurer au mieux la permanence de l’espèce humaine, il est au moins de plus en plus certain que tout dépassement de ce chiffre augmentera désormais considérablement les probabilités de crises encore plus graves.

Pour ma part, mon expérience de l’humanité, riche mais aussi pauvre, m’a démontré, hélas, qu’il est bien plus difficile de renoncer à une voiture et à la magie des dernières technologies électroniques ou autres – surtout quand tant d’incitations économiques, publicitaires, etc. savamment instillées nous y incitent – qu’à la naissance d’un enfant supplémentaire.

La frugalité heureuse est certes indispensable, et, en tant que quasi végétarien de longue date et quelques autres caractéristiques, je suis le premier à en partager entièrement le projet.

Mais nous sommes confrontés à l’urgence.

Et il paraît bien illusoire de penser qu’aux échéances brèves qui conditionnent désormais notre survie dans des conditions acceptables, la conversion de 11 milliards de personnes à ce type d’idéal soit la solution miracle aux problèmes auxquels nous sommes confrontés.

Mieux vaut donc mettre toutes les chances de notre côté, et comme nous le disent les « 15 000 », le rapport Meadows et d’autres analyses sérieuses, envisager ensemble, entre autres composantes, le paramètre économique et le paramètre démographique.

Car « Nous mettons en péril notre avenir en refusant de modérer notre consommation matérielle intense mais géographiquement et démographiquement inégale, et de prendre conscience que la croissance démographique rapide et continue est l’un des principaux facteurs des menaces environnementales et même sociétales ». (Manifeste des 15 000.  C’est moi qui souligne).

On en vient alors à se demander :

Dans quel but s’acharner à vouloir nier ce qui semble relever de l’évidence et de la simple raison ?

En l’occurrence le fait que cette indispensable stabilisation, mieux décroissance économique globale (même si celle-ci doit bien sûr s’effectuer de manière équitable, car la décroissance des riches doit s’accompagner d’une croissance raisonnée des pauvres) doit se conjuguer de façon elle aussi indispensable, avec une stabilisation, mieux, une décroissance démographique elle aussi sélective en fonction des différences d’empreinte écologique.

Et pourquoi donc persévérer dans un tel déni ?

Avec l’âge, je m’aperçois de plus en plus que le fonctionnement humain semble relever de mécanismes fondamentaux, finalement peu nombreux, et qui s’enracinent sans doute pour la plupart dans notre petite enfance. Il est en effet fort probable que nous restions jusqu’à la fin de notre vie de grands enfants…

J’ai en particulier fait état, dans quelques-uns de mes derniers posts,

du « fantasme de toute puissance », qui me semble expliquer bien des choses dans le domaine politique tout autant que religieux, mais aussi cette étrange frénésie qui nous pousse à croire de façon totalement irrationnelle à la possibilité d’une croissance infinie dans un monde fini ;

de l’antagonisme entre les constantes normatives « à valeur propulsive », qui permettent aux organismes de se maintenir en vie malgré les conditions changeantes de leur environnement, et les constantes normatives « pathologiques », à valeur répulsive « exprimant la mort en elles de la normativité » (G. Canguilhem, Le normal et le pathologique, Paris, PUF 1998 (7) p. 137) ; le difficile équilibrage de ces constantes rendant compte lui aussi d’une grande partie de nos comportements, psychiques, sociaux, politiques, religieux, etc.;

ou encore du « wiederholungzwang », dont parle Freud, cette pulsion de répétition qui fait que nous nous enfermons dans des névroses morbides qui elles aussi empêchent tout renouvellement de nos manières d’être et de penser…

Qu’il me soit permis d’évoquer un autre aspect, auquel j’ai déjà fait allusion: la curieuse démission de l’esprit critique devant l’argument d’autorité. Il se conjugue d’ailleurs bien souvent avec quelques uns des précédents.

Ce mécanisme fréquent, qui se manifeste en particulier dans les organisations fortement structurées et dans lesquelles certaines personnes occupent la fonction de « maître à penser », de « gourou », etc. entraîne, chez des esprits pourtant par ailleurs clairvoyants et pertinents, une étonnante perte de discernement et de bon sens dès qu’entre en jeu la parole d’un « maître », d’un « Guide », d’un « Pape », une « ligne du parti », etc.

J’en avais fait état à propos des étonnantes allégations de Lucetta Scaraffia, féministe catholique, pourtant capable de justifier n’importe quelle incongruité dès qu’il s’agit de défendre la parole d’un Pape:

(cf. la deuxième partie du post :

À propos de quelques démissions récentes et de remarques de P. Rosanvallon. Et sur l’admirable Mme Seyran Ates et la situation des femmes dans la mosquée et dans l’Église. Sur l’ambiguïté des « emplois verts ». Enfin, sur la corrida et la mort d’Iván Fandiño. Quelques brèves.

Certes, les motivations sont diverses, et les arguments de M. Boillot, légitimes bien que très contestables du fait des éléments évoqués ci-dessus, ne relèvent certainement pas de ce mécanisme*.

Mais que dire lorsqu’un père jésuite, d’une compétence par ailleurs largement reconnue, reprend quasiment mot pour mot des thèses qui sont, depuis bien longtemps, celles du magistère catholique ?

Bien sûr, une exégèse « à la Dupanloup »,

Archi-archives de Stultitia. 2006: Ne pas hurler avec les Dupanloup

soutiendra que les autorités catholiques ont toujours été ouvertes à la question démographique, et quelques théologiens courageux, comme Henri Wattiaux ou Bernard Holzer s’engagent courageusement contre l’emprise de certaines constantes normatives « pathologiques ».

Mais il s’agit d’exceptions et en faire la règle relèverait une fois de plus de la supercherie.

Car il faut le reconnaître, dans la production de l’Église sur le sujet,

« un simple décompte montre que les déclarations strictement natalistes sont bien plus nombreuses que les déclarations de natalisme raisonné. En outre, le natalisme raisonné est restreint à la seule survie de la famille, et ne tient nullement compte de l’intérêt général (surpopulation nationale ou régionale). Il découle de ce natalisme fondateur que la doctrine officielle de l’Église est presque muette sur le problème posé aux pays en voie de développement par une croissance démographique trop soutenue. En fait, la position de l’Église sur le lien population-développement est restée constante depuis la première conférence de l’ONU sur la population (Bucarest 1974): il n’est pas prouvé qu’une trop forte croissance démographique soit néfaste, même dans les pays très pauvres, et l’accent doit être mis avant tout sur la répartition économique (le partage mondial des richesses et  l’échange égal). (…). Les autres positions de l’Église découlent « naturellement » de cette doctrine fondamentale : refus absolu de l’avortement (au risque d’admettre une surmortalité féminine liée à des avortements clandestins) même si la famille n’est pas en mesure d’accueillir économiquement le nouveau venu ; admission du bout des lèvres de pratiques de limitation des naissances, à condition qu’elles ne recourent pas à des moyens chimiques (seule est admise la méthode Billing, à l’efficacité faible hors des milieux favorisés de l’Europe occidentale). (R. Valette, Le catholicisme et la démographie. Église, population mondiale, contrôle des naissances. Éditions de l’Atelier/Éditions ouvrières, Débattre 1996. Recension dans: Population, 1997, vol. 52).

Bucarest 1974, R. Valette 1996, Laudato Si 2015, Gaël Giraud 2017: « Rien de nouveau sous Frère Soleil », comme je le disais dans mon post du 15 août 2015.

Ni en ce qui concerne l’approche de la question démographique;

Ni en ce qui concerne la question de la contraception qui lui est liée : si les pays catholiques sont peut-être ceux dont la natalité est la plus basse, comme le dit M. Giraud, il faut rappeler que la maîtrise par les femmes de leur sexualité et de leur fécondité ne s’est aucunement réalisée avec l’Église catholique, mais bien et toujours contre elle.

Et si l’accès au développement et à l’éducation des femmes en particulier constitue en effet un élément essentiel de la transition démographique, la maîtrise de la contraception que ces avancées rendent possible n’est là encore due qu’au combat des femmes, et certes pas à la bienveillance quelque peu paternaliste et infantilisante d’une institution noyautée par les mâles.

Dommage donc qu’une personne aussi compétente et avisée que M. Giraud se laisse prendre par ce genre de discours issus d’une dogmatique intemporelle sans rapport avec les urgences écologiques.

Le courage, la pertinence scientifique et l’équilibre de « l’appel  des 15000 » demandait une approche autrement réfléchie.

*Ajout du 23/11:

Le dogmatisme religieux irréfléchi, catholique en particulier, constitue une partie des motivations qui rendent compte de la permanence du déni en ce qui concerne la question démographique.

Mais un tel déni relève bien sûr aussi d’autres raisons.

Parmi celles-ci, on pourrait évoquer le fait qu’une limitation généralisée des naissances met en cause l’une des dynamiques animales et humaines les plus puissantes et les plus partagées, celle de la procréation et de la parentalité. La plupart d’entre nous sommes en effet impliqués dans cette dynamique, et, étant sur ce point juges et parties, déjà mères et pères de famille ou ayant l’intention de le devenir, il est difficile d’attendre de nous une analyse impartiale de la question.

Il faut pourtant répéter qu’une approche telle que celle d’A. Weisman

Politique, démagogie, démographie. Une petite recension d’Alan Weisman : « Compte à rebours. Jusqu’où pourrons-nous être trop nombreux sur terre ? »

ne prône une politique généralisée de l’enfant unique que sur 3 ou 4 générations, le temps de revenir à un optimum démographique compatible avec notre environnement. Une fois atteint cet optimum, une politique le plus possible respectueuse du taux de remplacement (environ 2,05 enfants par femme) qui n’est pas très éloigné de la situation que connaissent actuellement bien des pays, pourrait se substituer à la politique de l’enfant unique.

Une telle perspective n’a donc rien d’inaccessible. Encore moins s’agit-il d’un terrorisme malthusien.  À mon sens, elle est même autrement réaliste que celle qui consiste à croire que l’être humain serait capable de renoncer à une bonne partie de son bien-être matériel, ce qui n’a jamais eu lieu que sous la contrainte ou par la guerre.

Comme nous le savons, la décroissance démographique s’est produite, elle, sans contrainte dans la plupart des pays développés. Dans notre situation d’urgence, il s’agirait seulement de l’accompagner et de l’accélérer.

Comme je le disais dans ma recension d’A. Weisman (cf. lien plus haut), en en citant les p. 255-267:

[l’Iran] après une période de politique nataliste forcenée, et devant la catastrophe démographique et la famine que celle-ci était sur le point d’entraîner, a adopté une politique incitative de réduction des naissances par l’enfant unique et par la mise à disposition gratuite des moyens contraceptifs (sans pour autant accepter l’avortement), qui a constitué un succès sans précédent qui pourrait servir d’exemple pour notre évolution future.

Hélas, cette politique sensée n’a pas été maintenue, et le retour de la croissance démographique pour des raisons de domination géopolitique représente à nouveau pour l’Iran une menace considérable :

http://www.lemonde.fr/planete/article/2014/12/06/l-iran-menace-de-devenir-un-immense-desert_4535823_3244.html

Une incitation par des mesures fiscales adéquates accompagnées de mesures éducatives et de la gratuité des moyens contraceptifs – féminins comme masculins – pourrait avoir une efficacité réelle et rapide.

L’argument éculé et pernicieux de la « liberté » du choix du nombre des enfants étant de plus bien idéologique.

Il serait bon que quelques jésuites aillent enquêter sur le terrain pour savoir si les femmes qui ont 7 ou 8 enfants dans le Sahel ou au Pakistan l’ont librement choisi par respect de quelque précepte religieux nataliste ou par adhésion réfléchie à  l’enseignement de quelque pape ou Église ….

Il y a fort à parier qu’une enquête sur le sujet montrerait qu’une telle situation est due à la soumission des femmes au machisme ambiant qui impose le désir de l’homme, ainsi qu’aux contraintes sociales.

Une autre motivation importante en ce qui concerne le déni du péril démographique me paraît relever des séquelles d’une approche marxiste, consciente ou inconsciente, devenue un habitus de la classe intellectuelle.

Car si l’on postule en effet que la lutte des classes ou que l’antagonisme entre nantis et prolétaires constitue le seul moteur de l’histoire, alors, bien entendu, la question démographique ne se pose pas en tant que telle. Seule se pose celle de l’élimination du capitalisme, unique responsable de tous les maux de notre monde.

Accédons d’abord au Matin du Grand Soir et à son Royaume, et tout le reste nous sera donné de surcroît, y compris la fin du réchauffement climatique, la résolution de la question énergétique et le bien être des 11 milliards d’habitants de la planète à l’horizon 2100 dans une société mondiale délivrée de la guerre et autres crises.

C’est hélas la persistance d’un logiciel de ce genre qui a rendu nos analyses incapables de prendre en compte, entre autres choses, le soi-disant « retour du religieux » jusque dans ses formes pathologiques (cf. EI), la permanence de revendications patriotiques (cf. Catalogne), etc., etc.

N’en déplaise à Marx et à ses héritiers conscients ou inconscients, il y a un bug, ou du moins une insuffisance de l’algorithme. Le paramètre économique est certes important, mais il n’est pas le seul à prendre en compte dans les évolutions de l’histoire. Et les lendemains qui chantent de l’égalité entre pays riches et pays pauvres, s’ils sont bien entendu à rechercher, ne résoudront pas par miracle la question démographique.

Il est d’ailleurs piquant de constater combien ces deux dogmatismes – catholique et marxiste – se conjuguent pour conforter ce qui relève du déni…

Ajout du 24/11:

Un article qui tombe à point pour illustrer ce qui précède:

http://www.lavoixdunord.fr/272369/article/2017-11-24/philippines-echec-du-planning-familial-des-ong-la-rescousse#

Sans commentaires…

À propos de quelques démissions récentes et de remarques de P. Rosanvallon. Et sur l’admirable Mme Seyran Ates et la situation des femmes dans la mosquée et dans l’Église. Sur l’ambiguïté des « emplois verts ». Enfin, sur la corrida et la mort d’Iván Fandiño. Quelques brèves.

Ouf ! voilà donc terminée cette longue séquence politique, avec son lot de (relatifs) bouleversements et de surprises.

Il faut désormais espérer que le dépassement de quelques sectarismes stupides et de comportements caractéristiques d’une opposition « pavlovienne » puisse contribuer à l’intérêt général, au sens où l’entendait H. Védrine mentionné dans le post précédent.

Un bref hommage à un grand homme de l’Islam. Et une lecture d’Hubert Védrine, en guise de réflexion sur notre nouveau Président, son programme et son gouvernement.

Entre autres chantiers, reste maintenant à restaurer une confiance en la démocratie dont le taux d’abstention nous montre qu’elle est dangereusement émoussée.

« Le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde ». À propos d’un avertissement urgent de B. Brecht. Et sur James Baldwin, les populismes et la nécessité de revivifier la démocratie. Quelques variations sur des thèmes de Jacques Rancière, Pierre Rosanvallon, Yves Sintomer, et quelques autres.

Les événements de ces derniers jours et le ménage qui a été fait au plus haut niveau montrent cependant qu’il y a là aussi quelques raisons d’espérer.

Tout en mettant en garde contre un « angélisme exterminateur », selon l’expression d’A. G. Slama, ainsi qu’un « maximalisme » démagogique délétère prompt à condamner avant même toute mise en examen,

http://www.la-croix.com/Debats/Editos/Maximalisme-2017-06-21-1200856973

il faut reconnaître qu’une dynamique semble engagée, qui va dans le bon sens (celui qui est d’ailleurs en vigueur dans la plupart des démocraties où la transparence n’est pas un vain mot – rappelons que la France demeure au 23ème rang mondial pour ce qui est de l’indice de corruption de Transparency International).

https://transparency-france.org/indices-de-transparency-international/

Mais l’effort est bien entendu encore à soutenir en ce qui concerne la « responsabilité politique ».

La responsabilité politique consiste, pour un responsable public, à prendre sur soi pour purger la défiance née des soupçons ­provoqués par certaines ­informations sur son comportement. Et pour cela à démissionner. La responsabilité politique implique la reconnaissance par ceux qui ont des fonctions politiques qu’il est de leur devoir d’être ceux qui payent, parfois, le prix du soupçon pour restaurer la ­confiance dans la démocratie. Au prix même de ce qui peut être ressenti comme une « injustice » quand il n’y a pas de délit à proprement parler.

Ce sont, à la limite, de nécessaires victimes expiatoires dans une société où l’opinion est aussi gouvernée par des passions qui se nourrissent des inachèvements de la démocratie et du manque de vertu des élites.

Car la démocratie repose sur la confiance, c’est-à-dire sur la possibilité de faire une hypothèse sur le comportement futur de quelqu’un. La confiance a une dimension cognitive : ce qu’on sait de la personne permet de préjuger de son comportement futur ; si l’on découvre que ce que l’on sait est incomplet ou erroné, cela ne peut que rompre la confiance et créer le trouble.

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2017/06/15/pierre-rosanvallon-l-election-de-macron-redefinit-le-clivage-droite-gauche_5145247_3232.html?h=21

cf. encore

http://www.arte.tv/fr/videos/068401-208-A/28-minutes

et les remarques concernant le chantier qui demeure pour ce qui est de la lutte contre le lobbying, les conflits d’intérêts, etc. (à partir de 25mn dans l’émission ci-dessus).

Car l’arrivée bienvenue au gouvernement de compétences issues de la société civile implique que ces personnes ont fait leurs preuves au sein d’entreprises, ou bien en ont côtoyé des instances dirigeantes. Cela peut laisser des traces, et la plus grande prudence sera donc de rigueur.

*****************************

Magnifique initiative que celle de Mme Seyran Ates,

http://abonnes.lemonde.fr/europe/article/2017/06/21/a-berlin-la-femme-qui-veut-liberaliser-la-mosquee_5148358_3214.html

qui va bien dans le sens de ce renouveau de l’Islam auquel travaillent avec courage tant de théologiennes et de théologiens.

Un bref hommage à un grand homme de l’Islam. Et une lecture d’Hubert Védrine, en guise de réflexion sur notre nouveau Président, son programme et son gouvernement.

Il est d’autant plus étrange de considérer les arguments retors de certaines théologiennes catholiques qualifiées de « féministes »

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2017/06/05/religion-pour-une-meilleure-representation-des-femmes-dans-l-eglise_5138871_3232.html

Si Stultitia, en féministe invétérée, applaudit des deux mains lorsqu’on nous dit que :

L’Église est dirigée uniquement par des hommes, membres du clergé. Et cela, pour la ­culture occidentale d’aujourd’hui, c’est inacceptable. Dans des pays où les femmes ont ­obtenu l’égalité avec les hommes depuis des décennies, où on ne conçoit pas une organisation entièrement dirigée par des hommes, cette situation fait apparaître l’Église comme une institution d’une autre époque. C’est pour cela que beaucoup de femmes se détournent de la pratique religieuse, que les vocations religieuses féminines s’écroulent, alors que ce sont elles qui ont tenu l’Église debout au XXsiècle. Il est très difficile aux femmes de faire reconnaître leur rôle, de faire entendre leur voix dans toutes les structures ecclésiastiques, des plus hautes aux plus périphériques.

et qu’

Il serait en fait important de commencer par contrer le cléricalisme croissant de l’Église.

elle est tout de même un peu étonnée par les réflexions suivantes :

[Cécile Chambraud] Pourquoi renoncer à poser la question du sacerdoce pour les femmes ?

[Lucetta Scaraffia] Parce que c’est une bataille perdue d’avance, qui affaiblit la position des femmes. Mais aussi pour une autre raison, plus profonde : aujourd’hui, le sacerdoce est l’unique « carrière » interdite aux femmes, autrement dit l’unique profession seulement masculine. Il sert par là à maintenir un obstacle symbolique à la confusion du rôle des genres, et cela n’est pas négatif. Il n’est pas dit que tout le monde doive faire les mêmes choses.

Le problème de fond, ce n’est pas de faire les mêmes choses, mais d’avoir la même autorité, le même droit à la parole et à être entendu. Bien sûr, parce qu’elle a déjà été expérimentée dans d’autres confessions, la voie du sacerdoce semble être la plus facile et la plus sûre pour l’égalité. Mais la position de l’Eglise qui défend la fertilité – concrète et symbolique – de la différence entre les sexes implique de choisir un autre chemin, qui peut se révéler plus fructueux.

Comme je l’avais signalé (voir en particulier),

Des papes, de la pédophilie, de l’ordination des femmes et de quelques autres rudiments de théologie sommaire.

le propre du christianisme est de réserver la terminologie sacrale et « sacerdotale » à la communauté chrétienne dans son ensemble, communauté considérée comme eschatologique et pour laquelle

Il n’y a plus ni Juif, ni Grec ; il n’y a plus ni esclave, ni homme libre ; il n’y a plus l’homme et la femme ; car tous, vous n’êtes qu’un en Jésus Christ. (Épître aux Galates 3, 26-29).

On sait que, pour les premiers chrétiens, une conséquence logique de cette affirmation messianique a été l’ouverture aux croyants « non juifs », parmi lesquels ont été aussi choisis les différents ministres  (« épiscopes », « presbytres », « papes » etc. »).

Pour les raisons culturelles et historiques évidentes que nous subissons encore en ce qui concerne la condition féminine, les implications de cette affirmation messianique révolutionnaire de St. Paul – qui fait qu’un non-juif tout autant qu’un esclave ou une femme peuvent devenir chrétiens, évêques ou papes – n’ont pas été développées à leur juste mesure en ce qui concerne le statut de la femme.

On sait aussi (cf. post du 31/01/2014 mentionné) qu’une régression historiquement très documentée vers une compréhension du « sacerdoce » en totale contradiction avec les données néotestamentaires a abouti à conférer aux mâles un « pouvoir sacral » qui les rend ontologiquement seuls capables « de [la] qualité de médiateur entre Dieu et les hommes » (Jean Eudes, Le Prêtre, associé de la Trinité, Mémorial de la vie ecclésiastique, 1re p; Œuvres complètes 3, 14-16. Cf. post cité).

Si, bien sûr, il est parfaitement légitime de vouloir maintenir une altérité, une « distinction de genre » ou une « différence entre les sexes » entre la femme et l’homme (cf. sur le sujet le terme « genre » dans les mots-clefs de ce blog) il est humainement aberrant et contraire au message évangélique de soutenir que :

aujourd’hui, le sacerdoce est l’unique « carrière » interdite aux femmes, autrement dit l’unique profession seulement masculine. Il sert par là à maintenir un obstacle symbolique à la confusion du rôle des genres, et cela n’est pas négatif. Il n’est pas dit que tout le monde doive faire les mêmes choses.

« Et surtout accéder aux responsabilités réelles dans l’Église, puisque celles-ci sont canoniquement liées au ‘’sacerdoce’’, et donc au pouvoir du mâle. Ontologiquement, par essence pour les catholiques, les femmes n’accèderont donc jamais qu’aux fonctions subalternes », ajoute Stultitia. «Aviateurs, médecins, ministres, etc.  On nous a déjà largement fait le coup de la ‘’carrière interdite’’, et de ‘’l’obstacle symbolique’’. La ficelle est un peu grosse… Heureusement, il y a des Seyran Ates pour lutter contre ce genre de balivernes. Mais il est vrai qu’elle est musulmane ».

« Et l’admirable, c’est qu’il se trouve des soi-disant féministes pour justifier de telles inepties », poursuit-elle.

Un tel aveuglement devant les stratégies employées par ceux qui cherchent à confisquer le pouvoir est en effet bien caractéristique de la « mystification » opérée par le « colonisateur », qui excelle à rendre le « colonisé » complice de sa propre colonisation, surtout quand il s’agit de celle des esprits.

(cf. en dernière partie du post suivant le commentaire du « Portrait du colonisé », d’Albert Memmi)

Quelques brèves : sur le mythe de la croissance verte et sur la nécessité d’envisager une « économie de l’effondrement ». Et sur Pasolini, les homosexuels, les femmes, et les scandales dans l’Église catholique.

« Mme Lucetta semble avoir un problème avec la figure du père. Elle a encore bien du travail à accomplir pour échapper à l’aliénation par l’idéologie de Papa – Tiens ! C’est drôle: ça veut dire Pape en italien… » poursuit Stultitia.

Surtout quand on lit quelques perles du genre :

Je crois que la position prise par Paul VI avec l’encyclique Humanae vitae – celle d’accepter la régulation des naissances avec les [seules] méthodes naturelles – a été une défense des femmes. Les méthodes naturelles se sont révélées efficaces sans altérer leur santé.

« Paul VI en apôtre du féminisme et précurseur des médecines douces maintenant ! Je m’en doutais bien. Quelle astuce Lucetta ne va-t-elle pas trouver pour justifier les décisions les plus douteuses de Papa ?

Sans doute son successeur actuel va-t-il alors s’empresser de recommander ce genre de produit :

http://fr.ubergizmo.com/2017/06/24/pilule-contraceptive-sans-hormones-plantes.html?utm_source=partner-3012&utm_medium=rss&utm_campaign=rss

Chiche ! Il faudra alors de toute urgence faire un addenda à Humanae Vitae.

Car ôtez-moi d’un doute : si une contraception ‘’naturelle’’ s’avérait réellement efficace pour réguler les naissances et libérer la sexualité féminine, notre Pape devrait en toute logique s’en faire le promoteur enthousiaste, non ? Ou bien n’ai-je pas compris quelque chose ? ».

Où l’on apprend comment le bon pape François prêche aux petits lapins dans le jardin enchanté de Double Injonction.

***************************************

Je suis toujours étonné quand je lis dans des articles des réflexions de ce genre :

« Les énergies renouvelables représentent près de 10 millions d’emplois dans le monde ».

http://www.lemonde.fr/energies/article/2017/05/24/les-energies-renouvelables-representent-pres-de-10-millions-d-emplois-dans-le-monde_5133443_1653054.html

Car enfin, le secteur de l’armement, l’industrie du tabac, etc.  représentent aussi des millions d’emplois.

Il faudrait tout de même commencer à parler de l’écologie en termes … d’écologie, et non en termes de développement et de maintien de l’emploi. Les deux choses peuvent parfois se rencontrer, certes, mais c’est loin d’être toujours le cas.

Créer des emplois à coup d’économie subventionnée, d’effets d’aubaine, et en montant des usines à gaz qui ne sont que l’illustration de mauvaises solutions et de mauvais choix, cela fait certes les affaires de certaines politiques démagogiques et de certains lobbies en recherche d’investissements juteux, mais cela peut aussi ne rien avoir à faire avec les enjeux écologiques :

Transition énergétique versus usine à gaz… ou gazogène. À propos de quelques articles et émissions récentes.

**********************************************************

Je ne suis pas spécialement “pro corrida”. En fait, je n’en ai vu que deux dans ma désormais longue vie.

Mais le monde de « l’afición » est un milieu que je respecte, et qui me paraît porteur d’interrogations importantes sur l’humain, l’animalité, la vie, la mort, la dignité, le courage, et bien d’autres choses encore.

Peut-être aussi parce certains de mes « grands hommes » en ont été fascinés.

A las cinco de la tarde…”

Aussi, quand je lis, à propos de la mort du torero Iván Fandiño

http://www.lemonde.fr/disparitions/article/2017/06/19/ivan-fandino-ultime-chicuelina_5147171_3382.html?xtmc=corrida&xtcr=1

des commentaires tels que ceux que rapporte M. Pedro Cordoba (lui-même grand connaisseur de la corrida) :

Voici le communiqué publié en Espagne par l’Association animaliste AUCMA (je traduis). Tout est dit. « Hier deux animaux sont morts dans une arène. Le premier était un taureau, un animal irrationnel qui ne veut pas être là et moins encore être tué. Le deuxième était Iván Fandiño, un être humain rationnel qui contribuait matériellement à tuer le premier et ainsi à divertir le public. Nous regrettons profondément la mort du premier. Celle du second, NON.

J’avoue que je suis tout aussi scandalisé que lui par tant de bêtise.

Je l’ai dit quelquefois, je suis pour ma part essentiellement végétarien, pour des raisons de géopolitique (la surconsommation contemporaine de viande est un fléau sanitaire mais surtout écologique) autant que par respect des animaux.

Et je comprendrais donc – même si ce n’est pas mon cas – qu’un pur végétalien, un « végan » qui refuse de tuer tout animal et s’abstient donc de consommer des produits animaux, ait une légitimité pour s’opposer à la corrida.

Mais combien y a-t-il de purs végans au sein de l’AUCMA ou autres organismes similaires ?

Sans doute bien peu par rapport au nombre de ceux qui, au moment de déguster leur viande, se voilent pudiquement la face devant l’horreur des abattoirs si souvent dénoncée, tout en soulageant leur conscience en condamnant la corrida…

« Cachez ce sang que je ne saurais voir »…

Pour ma part, je ne suis donc pas « végan », mais seulement essentiellement végétarien. C’est-à-dire que je consomme du fromage (il m’est même arrivé d’en fabriquer dans une vie antérieure…), des œufs, du miel, etc. et qu’occasionnellement je mange de la viande. Cela non seulement par allergie au dogmatisme, ou parce que j’habite un de ces nombreux endroits du monde où l’élevage est la seule activité permise par l’environnement, mais aussi parce qu’il serait bien hypocrite de croire que la consommation de produits laitiers ne nécessite pas la mort des animaux.

Cependant, une longue fréquentation des éleveurs (je dis bien « éleveurs », car, tout comme il faut distinguer les chasseurs des « viandards », il faut distinguer les éleveurs des « producteurs de viande », hélas trop nombreux) m’a fait comprendre que tout éleveur digne de ce nom aime ses animaux, qu’il les respecte et les connaît par leurs noms. La plupart souffrent d’ailleurs de devoir les laisser partir dans des conditions catastrophiques vers des usines d’abattage où ils sont souvent massacrés de façon anonyme et indigne.

Car ce n’est pas avant tout la mort qui constitue le problème de l’élevage. Comme il existe une pêche responsable, il existe aussi un élevage responsable où l’animal, jusque dans sa mort, n’est pas transformé en marchandise. J’ai la chance de fréquenter des montagnes où je rencontre des vaches et des brebis heureuses, comme il existe des bêtes heureuses dans les élevages taurins. Ce qui fait problème, c’est l’industrialisation de la « production » intensive et concentrationnaire de viande et du massacre de masse, rendue indispensable du fait de la surconsommation de produits carnés (et de poisson) par une humanité en développement démographique non régulé.

Déjà, Vassili Grossman établit un lien entre l’abattage de masse des animaux et celui des humains dont il a été le témoin (par ex. p. 166 de Vie et Destin, dans Œuvres, Robert Laffont, Bouquins, Paris 2006).

Or, le fait culturel ancestral et universel d’un élevage digne et respectueux de l’animal me semble rencontrer en partie ce qui se passe dans l’arène.

Dans les deux cas, la mort de l’animal n’est pas escamotée, dissimulée à la vue et à la conscience bien-pensante dans quelque mouroir immonde. Elle est centrale. Comme est centrale cette vie animale qui a accompagné la nôtre, et qui se résout maintenant dans une mort qui est aussi la figure de la nôtre.

Mort et vie sont inscrites dans la réalité visible des choses, et assumer en conscience cette centralité dans la dignité et le respect me semble faire partie d’une très ancienne et remarquable forme de sagesse que j’ai pour ma part souvent rencontrée dans la société des éleveurs, des bergers, et dans la considération pour les animaux qui la caractérise. Considération qui peut aller jusqu’à l’admiration, dans le cas de la tauromachie.

Il n’est peut-être pas étonnant qu’une société qui dissimule, qui se dissimule la mort des animaux soit aussi celle qui dissimule le plus possible la mort des humains.

Et pourtant, on peut penser qu’en tout cela, la visibilité est fondamentale. L’homme est sans doute le seul animal à avoir une conscience approfondie de la mort, de la sienne propre comme de celle d’autrui, et de celle de cet autre particulier qu’est l’animal.

Et l’arène ne serait-elle pas justement l’un des lieux où cette particularité se rend visible, se met en scène ?

Lieu où se rejoue l’un de ces innombrables récits fondateurs, où l’émergence de la vie se trouve mystérieusement liée au sacrifice primordial.

Comme l’Univers prend naissance, dans le dixième livre du Rig-Veda, grâce à la mort assumée et au démembrement du « Purusha », l’Homme Cosmique ;

Comme le sang du taureau donne la vie en fertilisant la terre dans le culte de Mithra ;

Ou comme, pour la poétesse Marie Noël, le fond même de ce qui est serait à comprendre comme don réciproque :

« Et peut-être au commencement, chaque être, animal ou plante, se donnait à l’autre dans la joie » (Notes intimes, Paris, Stock 1959, p.33).

« Animal ou plante », car n’en déplaise aux végétaliens stricts, c’est bien le règne du vivant tout entier qui se constitue en régime de prédation. Marguerite Yourcenar prête à ce sujet une stimulante réflexion à Hadrien :

« Quant aux scrupules religieux du Gymnosophiste [c’était le nom que les grecs et latins donnaient aux sages orientaux végétariens, hindouistes, jaïns etc.] à son dégoût en présence de chairs ensanglantées, j’en serais plus touché, s’il ne m’arrivait de me demander en quoi la souffrance de l’herbe qu’on coupe diffère essentiellement de celle des moutons qu’on égorge, et si notre horreur devant les bêtes assassinées ne tient pas surtout à ce que notre sensibilité appartient au même règne » (Mémoires d’Hadrien, Gallimard , Folio 1974, p. 19).

Tout comme l’éthologie découvre de plus en plus la réalité de la sensibilité animale, la botanique contemporaine découvre, elle, celle des plantes.

Si donc le critère du respect de l’autre se reporte, légitimement, de son être conscient à son être sensible, pourquoi faudrait-il exclure le végétal de ce respect ? Et la surexploitation cupide et destructrice du règne végétal ne pose-t-elle pas, elle aussi, des problèmes éthiques ?

Faudrait-il donc devenir « respirien », se contenter d’air et d’eau fraîche (et d’un peu d’amour, tout de même) ? Mais, au-delà du fantasme, la façon vraiment humaine de se nourrir ne consisterait-elle pas en l’humble reconnaissance de notre condition foncière de prédateur, et, dans cette conscience, en la transfiguration de cette nécessité cruelle en respect et gratitude pour le don que nous fait l’autre de sa vie, qu’elle soit humaine, animale, végétale, ou peut-être même divine ?

Après tout, autant les antiques rituels d’abattage que la bénédiction des aliments n’avaient-ils pas pour but d’extraire notre nourriture de tous les jours du seul ordre trivial de l’utilitaire pour l’insérer dans celui du respect, de la reconnaissance, du don ?

Mais en ce qui concerne la corrida, il y a sans doute encore autre chose. Car l’animal d’élevage, même lorsqu’il est l’objet de l’égard et du respect de son éleveur, de la reconnaissance et de la gratitude de celui qu’il nourrit, même lorsqu’il n’est pas dissimulé dans les poubelles honteuses de notre société consumériste, demeure tout de même marqué par l’utilitaire. Son être ne peut totalement s’en extraire. Son animalité se définit d’abord par son utilité pour nous.

Mais, tout comme les animaux dont nous parlent certains récits de chasse (je pense en particulier au magnifique « Poids du papillon » de Erri de Luca), il se peut que le « toro bravo » de l’arène soit l’un des derniers représentants de cette animalité indomptable, sauvage, noble (tout ce vocable faisant partie du lexique de la corrida), radicalement irréductible au besoin que nous en avons. Fut-il affectif comme le montre l’explosion du nombre des animaux domestiques.

Animalité qui manifeste, dans sa dignité et l’éclat de sa beauté, toute la fascination et le danger de ce qui est « autre ».

Alors, me direz-vous, pourquoi ne pas la laisser vivre, tout simplement ? Pourquoi ne pas détourner l’épée ou le fusil, comme le fait, dans un geste magnifique, Mike (Robert de Niro), le chasseur de cerf de « Voyage au bout de l’enfer » (The Deer Hunter) de Michael Cimino ?

Je ne sais pas… Un tel geste a cours aussi dans la corrida, rarement toutefois, lorsque la noblesse de l’animal ne peut qu’en exiger la grâce.

Mais peut-être est-ce pour cela que, tout en admirant la corrida, je ne suis pourtant pas aficionado. Parce que je me sens probablement dans le fond plus proche de Mike que du torero.

Je laisse donc ici la parole à un plus aficionado que moi, le philosophe Francis Wolff. Car on peut enseigner à l’École normale supérieure et être un ardent défenseur de la corrida :

Il est possible qu’un jour, Élisabeth [Élisabeth de Fontenay, philosophe avec laquelle il débat dans l’émission dont le lieu se trouve ci-dessous], vous et vos amis gagniez et que la corrida soit interdite. Ne vous réjouissez pas trop vite ce jour-là.

J’espère être mort ce jour-là mais ne vous réjouissez pas trop vite. L’humanité n’a pas à y gagner grand-chose. Et l’animalité peut y perdre.

Que restera-t-il, pour peupler les rêves de l’humanité, de son autre qu’est l’animal, de son autre parfois redoutable, parfois nuisible, parfois admirable, lorsqu’il ne restera plus pour peupler ses rêves que des chats sur des moquettes à qui on aura coupé les ongles et coupé les couilles ; et que la seule relation que les hommes noueront en tous cas dans nos chaumières – pas en Afrique pas là où l’on sait encore ce qu’est l’animal redouté ou l’animal nuisible – que restera-t-il des rêves de l’humanité ? Nous l’aurons, et je le crains, vous les aurez appauvris. La corrida est un des lieux où se joue encore un rapport réel, risqué, humain avec l’animalité.

https://www.franceculture.fr/emissions/repliques/face-la-corrida

Et me vient en mémoire la mort énigmatique du lieutenant Angustina, dans Le désert des Tartares de Dino Buzzati :

Que vouliez-vous dire, Iván Fandiño ? Vous vous en êtes allé sans achever votre phrase.

 « La voix du vent, montant du sombre précipice, est seule à répondre ». « Peut-être n’était-ce qu’une chose idiote et banale, peut-être un espoir absurde, peut-être aussi n’était-ce rien » (Livre de Poche, p. 143).

Peut-être…

Il n’empêche. Vous avez fait vivre pour moi quelque chose dont j’avoue avoir du mal à définir la beauté.

Que cherchiez-vous ? Peut-être un rêve. Peut-être un rien. Je ne sais pas…

Mais dans un monde souvent si bas et veule, je vous suis profondément reconnaissant d’en avoir exprimé le risque, et le mystère.

Por las gradas sube […]
con toda su muerte a cuestas.
Buscaba el amanecer,
y el amanecer no era.
Busca su perfil seguro,
y el sueño lo desorienta.
Buscaba su hermoso cuerpo
y encontró su sangre abierta.

(Par les gradins [il] monte
portant sur lui toute sa mort
Il cherchait le lever du soleil
mais l’aube n’était pas là.
Il cherche sa meilleure posture,
mais son rêve le désoriente.
Il cherchait son corps splendide,
et trouva son sang répandu).

F. García Lorca, Llanto por Ignacio Sánchez Mejías [je me suis permis de retirer le nom d’Ignacio pour dédier le poème à Iván].

Du fantasme infantile de toute puissance et de son expression cléricale autant que politique. Réflexion sur la pédophilie et sur ce que nous révèle sur l’immaturité de nos dirigeants l’omniprésence des « affaires ».

Une « brève » supplémentaire pour me faire de nouveau le promoteur d’Élise Lucet et de son équipe (ainsi que de celle de Mediapart), à l’occasion du dernier numéro cette fois de Cash Investigation, concernant la pédophilie dans l’Église catholique :

http://www.francetvinfo.fr/replay-magazine/france-2/cash-investigation/

Numéro riche en enseignements divers.

On pourra bien sûr objecter qu’il s’agit d’une « émission uniquement à charge et qui ne met pas en valeur tout ce qui a été fait depuis un an » ;

http://www.la-croix.com/Religion/Catholicisme/France/Le-porteparole-des-eveques-sur-la-pedophilie-Il-y-a-eu-une-culture-du-silence-Nous-voulons-la-briser-2017-03-22-1200833894

Pourtant la parole a été largement accordée à Mgr. Crépy, chargé de la lutte contre la pédophilie, qui a eu tout loisir de s’exprimer sur les actions entreprises, et il aurait été intéressant que des membres de l’Institution se manifestent pour étayer cette objection lors du débat final où ils étaient invités.

Le fait qu’ils aient préféré boycotter ce débat, en donnant par là même un exemple de mediabashing qui risque de ne pas rester à leur honneur, laisse entièrement à leur compte la charge de la preuve.

Car un certain étalage de tartufferie doucereuse, tel qu’il apparaît trop souvent dans le reportage, n’est en rien suffisant pour démonter des accusations dont la plupart sont très solidement documentées.

Rappelons que suite à l’interview à La Croix de Vincent Neymon, porte-parole adjoint de la Conférence des évêques de France, Emmanuel Gagnier, rédacteur en chef de Cash Investigation, avait fermement condamné des accusations qu’il estime diffamatoires :

http://www.la-croix.com/Religion/Catholicisme/France/La-reponse-de-Cash-investigation-a-lEglise-de-France-2017-03-21-1200833590?id_folder=1200819732&position=2

Mais je voudrais prendre un peu de recul par rapport à l’émission pour évoquer un aspect qui me paraît rapprocher la question de la pédophilie de celle des graves manquements à l’éthique politique tels qu’ils nous sont en ce moment révélés.

Car un lien réel me semble exister entre ces deux sujets, qui impliquent ce qu’on nomme en psychologie et en psychanalyse le « fantasme de toute puissance infantile », et les déviations pathologiques auxquelles il peut donner lieu.

Écoutons Stéphane Joulain, thérapeute familial et psychanalyste, en outre le seul religieux à s’être montré à la hauteur de la gravité des enjeux lors du reportage de Cash Investigation :

L’autorité liée à l’exercice des ordres permet à des pédophiles d’être très à l’aise avec la toute-puissance qui les habite et convient aussi très bien à leur difficulté à intégrer la loi comme cadre et interdit ; cela entretient chez les pédophiles le sentiment de l’immunité. En cela, la prêtrise est très proche d’une autre institution, le corps diplomatique, qui lui aussi compte de nombreuses affaires de pédophilie (trop souvent couvertes par les États ; il faut saluer les efforts fournis par les Nations unies qui ont commencé un travail de purge chez leurs fonctionnaires et dans les troupes de « la paix »).

http://www.lemonde.fr/idees/article/2010/03/13/distinguer-celibat-et-pedophilie-par-stephane-joulain_1318666_3232.html

Et tentons une brève réflexion sur cette notion de « toute puissance ».

Cela nous demande un petit détour par la psychologie.

J’essaierai de maintenir ce rapide « résumé » dans une dimension relativement consensuelle qui nous évite de rentrer dans de complexes et interminables discussions d’écoles.

La psychologie et la psychanalyse nomment « fantasme de toute puissance » un état qui se construit chez le petit enfant à partir de la position d’un moi qui, expérimentant un état fusionnel avec la mère, ne connaît pas encore ses propres limites, et n’obéit qu’au « principe de plaisir » exigeant la satisfaction immédiate de ses besoins, dans un égocentrisme total et une intolérance à toute frustration. C’est un stade perçu comme celui d’une totale invulnérabilité, état où la Loi et l’interdit ne sont pas encore présents, et où l’interrogation sur les conséquences des actes (et donc l’éthique) ne se manifeste pas, du fait de la non prise en compte de l’existence réelle d’un autre que soi.

Les parents connaissent tous d’expérience « l’enfant-tyran » tel qu’il se présente dans les premières années de sa vie.

La confrontation au « principe de réalité » s’opérera en général après l’âge de trois ans par la rupture de cet état fusionnel d’omnipotence primitive (le rôle du père – autre de la mère – ou du moins du « référent paternel » étant généralement considéré comme capital dans ce processus de « défusion », qui rompt l’indifférenciation originelle par l’insertion de la « Loi », accomplissant ainsi la « castration symbolique » qui signifie le commencement de la fin du fantasme de totalité, de toute puissance). L’ensemble fusionnel mère-enfant ne sera plus dès lors la seule réalité au monde. Il va pouvoir désormais laisser place à l’apparition de « l’autre » (du père, des frères et sœurs, etc.), et permettra à l’enfant de se considérer non plus comme le seul existant digne d’intérêt, mais comme un être parmi d’autres, au cœur d’un monde où se confrontent et se limitent une pluralité de besoins et de désirs. On comprend que dans cette série de ruptures peut désormais prendre place l’interrogation éthique dans ses premières formulations, et la compréhension des normes morales. Et ainsi commence le long chemin qui mène à la maturité.

Maturité qui ne sera jamais, on le sait, qu’une perpétuelle construction au cours de notre vie, avec ses avancées et ses régressions, ses équilibres fragiles et transitoires, ses stabilisations dans des états plus ou moins durables qui, la plupart du temps, constitueront ce que nous nommons « normalité ».

Et c’est là que nous revenons à notre double thématique de la pédophilie et du politique.

Vers 57mn dans le reportage, celui qui est nommé le « père Albert », qui a agressé sexuellement plusieurs adolescents qui lui étaient confiés, nous donne une illustration quasiment paradigmatique de la persistance de ce « fantasme de toute puissance », qui indique une grave carence de maturité :

« En Guinée, j’étais un peu comme un intouchable. Je ne veux pas dire que je ne m’occupais plus des lois, mais je me sentais invulnérable ».

On est ici en présence des symptômes typiques de « l’état de toute puissance ». Sentiment d’invulnérabilité, quasi absence de prise en considération de la loi morale ou juridique, satisfaction égotiste de la pulsion de manière totalement désinhibée (sans doute favorisée par une expatriation quasi « coloniale »), sans interrogation morale ni souci du bien d’autrui

Comme je l’avançais dans un post précédent,

Des papes, de la pédophilie, de l’ordination des femmes et de quelques autres rudiments de théologie sommaire.

il est fort probable qu’une certaine théologie « sacerdotale » fondée sur la notion de « pouvoir sacré » (sacra potestas) puisse constituer un terrain favorable pour ce qui est de l’expression d’un « fantasme de toute puissance », dont l’abus de pouvoir se justifie qui plus est par une dimension sacrale.

L’autorité liée à l’exercice des ordres permet à des pédophiles d’être très à l’aise avec la toute-puissance qui les habite et convient aussi très bien à leur difficulté à intégrer la loi comme cadre et interdit

Stéphane Joulain (art. cité) le confirme avec pertinence.

N’étant pour ma part ni psychanalyste ni psychiatre – encore moins juge – je ne suis aucunement habilité à évaluer ce qui relève proprement de pathologies susceptibles d’abord thérapeutique et ce qui relèverait de délits ou de crimes éthiquement et juridiquement condamnables.

On le sait toutefois, si les délits et les crimes peuvent s’enraciner dans des prédispositions psychiques marquées par la fragilité, il n’y demeure pas moins une part de responsabilité qui fait qu’ils relèvent aussi indéniablement du droit, ce que certains ont eu, semble-t-il, tendance à oublier un peu facilement.

Peut-être parce qu’ils partageaient (voire partagent encore) la même illusion sacrale d’une « toute puissance » au-dessus des lois humaines.

Souhaitons donc que des approches théologiques un peu plus cohérentes contribuent à délivrer les responsables religieux des fantasmes et illusions de ce type, et que celles et ceux qui exercent des services dans les communautés soient désormais choisis non pas en fonction de leur sexe, ni de leur état de vie, ni de leur connivence idéologique avec certaines visions cléricales marquées par la « toute puissance ».

Dans le choix de ceux qui exercent des responsabilités, qu’ils soient femmes, hommes, célibataires ou marié(e)s, le critère de la maturité psychologique et affective reconnue par l’ensemble de la communauté doit désormais retrouver une place essentielle, comme c’était le cas dans les Églises primitives pour le choix des « episcopoi » (des évêques) comme des « presbuteroi » (des Anciens), qui devaient être des « viri probati », des personnes ayant fait leur preuve, en particulier pour ce qui est de l’éthique sexuelle, indifféremment du fait que ce soit dans le mariage ou le célibat.

[cf. encore mon post cité ci-dessus : « Des papes, de la pédophilie… »].

Mais, je l’ai dit, il serait trop facile de penser que la question ne concernerait que L’Église catholique.

Déjà Stéphane Joulain nous met sur la piste de déviations similaires dans le monde de la diplomatie.

Et, bien que la justification « sacrale » y soit bien sûr moins développée que dans le cadre religieux (mais peut-être pas tout-à-fait absente…), on se rend compte en ce moment de façon particulière combien le « fantasme de toute puissance » et l’immaturité humaine qu’il suppose peuvent sévir dans notre monde politique.

Denise Lachaud, psychanalyste, avait publié il y a quelques années un ouvrage sur la mégalomanie (en particulier en politique), intitulé “La Jouissance du pouvoir” (Paris, Hachette, 1998).

Et on se souvient de « Sexus politicus », paru en 2006, (Albin Michel), qui contenait bien des révélations sur le « fantasme de toute puissance » de nombre de nos dirigeants, fantasme dont on sait qu’il a coûté à l’un d’entre eux une élection présidentielle.

Mais les symptômes ne se manifestent donc pas seulement par une désinhibition du « principe de plaisir » au niveau sexuel, fréquente en situation de pouvoir.

On s’en rend compte, exprimer la toute-puissance par le fait de privilégier la jouissance financière au-delà de toute éthique, en transgressant tout interdit et toute loi dans un sentiment d’invulnérabilité et un total mépris du bien d’autrui (en l’occurrence des deniers publics et des biens sociaux) relève là encore de façon clinique du « fantasme infantile de toute puissance ».

Souhaitons donc qu’un État de droit se montre capable de remettre à leur place celles et ceux qui manifestent de façon si évidente les symptômes de l’immaturité.

Pas plus que nos communautés religieuses, la dignité et l’honneur de la Chose Publique n’ont à s’accommoder des fantasmes infantiles et de la perversion de quelques-unes et de quelques-uns.

Ajout du 26/03:

Un article courageux et compétent du père Stéphane Joulain:

http://www.la-croix.com/Religion/Catholicisme/France/PereStephane-Joulain-Les-eveques-doivent-rendre-des-comptes-sur-leur-lutte-contre-la-pedophilie-2017-03-26-1200834833

Ajout du 31/03:

Ainsi qu’un article qui « prend la mesure » de la situation avec franchise et réalisme :

http://www.lavie.fr/debats/edito/pedophilie-prendre-la-mesure-28-03-2017-80953_429.php

À propos d’une énième confirmation de l’idéologie du Front National, et sur la question beaucoup plus grave qu’elle pose. Et sur quelques difficultés récurrentes qu’éprouvent encore certains catholiques à distinguer christianisme et idéologie cléricale. Brèves.

Encore un beau numéro « d’Envoyé Spécial », ce 16 mars. Merci à Elise Lucet et son équipe.

http://www.francetvinfo.fr/replay-magazine/france-2/envoye-special/envoye-special-du-jeudi-16-mars-2017_2089187.html

En dépit du caractère remarquable des premier et troisième reportages, mes remarques rapides ne porteront que sur le deuxième.

En fait, il ne présente rien de vraiment nouveau pour celles et ceux qui se tiennent un minimum au courant du fonctionnement et de l’idéologie du FN.

En quelques minutes de recherche sur internet, on peut en effet trouver sur le sujet bien des attestations de malversations financières et des photos, en compagnie de quelques sommités du parti, de membres du Gud ou autres tendances similaires connus pour leur affection à l’égard des insignes nazis ou des saluts hitlériens.

Mieux vaut ne pas citer de noms, tous ces gens-là ayant, on le sait, le procès en diffamation facile.

Mais une chose est de trouver, une autre bien sûr est de vouloir chercher et d’accepter de se laisser convaincre…

L’apport essentiel du reportage, c’est que de telles « révélations » viennent grâce à lui « de l’intérieur », et il faut saluer le courage d’Aymeric Chauprade en particulier, qui nous fait comprendre, si besoin était encore, combien la stratégie dite de « dédiabolisation » est en fait une supercherie.

Tout comme la xénophobie et l’islamophobie (- c’est vrai qu’il ne faut pas avoir peur de l’assumer, j’oubliais…-), l’antisémitisme est inscrit dans les gènes et dans l’histoire de ce parti, il y prospère au plus haut niveau, et se manifesterait sans aucun doute en cas d’accession au pouvoir.

Une question aigüe se pose dès lors : les doutes étant difficilement justifiables du moment que de telles composantes sont dévoilées par des personnes ayant occupé des fonctions importantes dans le parti, de telles « révélations » vont-elles alors avoir une quelconque influence sur les intentions de vote ?

Je souhaite bien sûr me tromper, mais pour ma part, j’ai bien peur que non.

Car pour certains électeurs on le sait, ce ne sont ni les arguments rationnels, ni les démonstrations, ni les preuves qui comptent. Ni d’ailleurs en premier lieu les promesses tellement caricaturales de raser gratis demain.

Car il y a bien autre chose en jeu, de plus obscur et de beaucoup plus grave et considérable, dont l’analyse me semble encore à faire pour l’essentiel.

Quelque chose qui relève, lié au ressentiment, de l’offre d’une désinhibition enfin accessible. Celle-là même qui a fonctionné, dans des termes en partie identiques, aux États Unis.

À propos de résultats électoraux : petit exercice d’application de quelques réflexions du post précédent.

De l’empire du déni. À propos de l’élection de Donald Trump.

On sait, ou on devrait savoir, qu’il ne faut pas sous-estimer ce type d’offre qui peut, comme dans un passé encore proche, parvenir au pouvoir de façon parfaitement démocratique. Il a suffi pour cela de 33,1% des suffrages.

Encore merci à Mme Lucet, à M. Chauprade et à bien d’autres fort heureusement de nous rappeler ces enjeux.

**************************

Une interview récente du pape François semble manifester une ouverture en faveur d’une réflexion sur l’ordination possible de « viri probati », c’est-à-dire d’hommes mariés ayant fait leur preuve au sein de leurs communautés.

http://www.la-croix.com/Se-dirige-vers-lordination-dhommes-maries-2017-03-09-1200830644

Il faut sans aucun doute le féliciter de cette courageuse, quoique encore timide initiative.

Timide, car hélas, dans son état actuel du moins, elle apparaît surtout comme une solution de fortune liée aux circonstances, visant à subvenir essentiellement aux besoins « des communautés reculées par exemple »,

http://www.la-croix.com/Le-pape-Francois-envisage-reflexion-autour-lordination-hommes-maries-2017-03-09-1200830541

en conférant des responsabilités à des ministres qui risquent donc fort de ressembler à des « second choix », le « premier choix » demeurant le modèle « standard » du prêtre tel que les communautés le connaissent encore.

Il s’agirait donc plutôt d’exceptions que de règle.

Ainsi une telle mesure, en dépit de sa nécessité, risque malheureusement d’évacuer l’indispensable interrogation en profondeur sur la théologie des ministères dans l’Église catholique, et en particulier sur la grave stérilisation induite par son caractère encore et toujours clérical, caractère dont j’avais esquissé il y a trois ans une brève genèse

Des papes, de la pédophilie, de l’ordination des femmes et de quelques autres rudiments de théologie sommaire.

dans un post dont les conclusions me paraissent hélas toujours valables [en particulier en ce qui concerne les « dégâts collatéraux » (pédophilie entre autres…) entraînés par une telle cléricalisation des ministères] ; caractéristique qui persiste pour l’essentiel en dépit de la récente déclaration évoquée, suite à laquelle j’ai ajouté à ma réflexion – quelque peu humoristique, j’en conviens, mais toutefois sérieusement documentée – un bref supplément (intitulé : « Ajout du 16/03/2017 »).

Or, c’est bien ce caractère essentiellement clérical qui rend impossible toute solution réelle de problèmes qui en soi n’existent pas, sinon à être les corollaires de théologies faussées, et qui demeureront donc insolubles tant qu’une telle optique prévaudra.

Encore une fois, « On ne résout pas un problème avec les modes de pensée qui l’ont engendré », comme aime à le répéter Stultitia à la suite d’Einstein.

(J’ajoute que les réflexions développées dans ce post n’ont, en tant que telles, pas grand-chose d’original, ces questions étant soulevées depuis des décennies en dépit d’une fin de non-recevoir de la part des autorités institutionnelles, qui pourraient  -peut-être – légèrement évoluer suite à l’allusion du pape).

Il se trouve qu’il y a quelques jours, j’ai été favorablement impressionné par la liberté de ton d’articles parus sur le blog de D. Bougnoux, dans le journal « La Croix », au sujet de la question de la fin de vie et de l’assistance au suicide.

J’en avais pris acte en ces termes :

« (…) Pour moi qui ne suis pas un lecteur assidu de « La Croix », c’est (…) une joie de constater qu’un journal puisse avoir le courage d’échapper aux doctrines « standard » et à la langue de bois d’un certain catholicisme pour publier des articles tels que ceux de M. Bougnoux. Cela me donne envie de le lire plus régulièrement. Merci M. Bougnoux ! Merci « La Croix ! (…)».

http://media.blogs.la-croix.com/le-probleme-moral-de-leuthanasie-3/2017/02/21/

À propos de la question des « viri probati », je me suis donc risqué à récidiver, en proposant le 16 mars sur un autre blog – et non des moindres – de « La Croix » un petit commentaire ainsi que le lien à mon post de 2014. Les diverses interventions sur le blog en question, sans doute plus proche de la ligne éditoriale réelle du journal, m’ayant semblé manifester toutefois une ouverture à la libre expression proche de celle qui m’avait conquise à la lecture du blog de M. Bougnoux.

Peut-être était-ce un test ? Je ne sais. L’inconscient a de ces ruses…

Comme certains lecteurs ont pu peut-être s’en rendre compte, il se trouve que les méandres de mon histoire personnelle m’ont fait me confronter à l’histoire des religions, et plus particulièrement à la théologie du judaïsme et du christianisme.

Je pensais donc naïvement qu’en dépit de son caractère certes peu conventionnel, mon petit essai de « théologie sommaire », ainsi que ses « ajouts », pouvaient apporter quelques modestes éléments à une réflexion sur le sujet des « viri probati », enfin abordé, même si de façon quelque peu timide et ambiguë.

Mal m’en a pris, sans doute. Car mon commentaire, sans explication aucune, n’a pas eu l’heur d’être publié [mise à jour du 22/03: il vient d’être publié. cf. correctif ci-dessous].

Je n’en suis pas spécialement choqué. Bien sûr, chacun a la liberté d’accepter et de refuser à sa discrétion réactions et commentaires. Je le comprends parfaitement.

Pour ma part, je m’efforce cependant sur mon propre blog de tous les publier, sauf ceux – il y en a -qui relèvent clairement de l’insulte ou de la diffamation. Parmi les commentaires ne se privant pas de remettre en question ce que je peux écrire, certains suscitent d’ailleurs parfois de belles et fécondes discussions.

Mais le blog mentionné semble avoir une politique particulière. Car certains commentaires critiques y sont bien publiés. Mais ces critiques y sont en général rapides et théologiquement peu argumentées. Ne s’agirait-il pas alors plutôt d’alibis, d’ornements placés dans la vitrine dans le but de manifester qu’on accueille, bien sûr, la diversité des opinions (il faut bien vivre avec son temps !), mais dans des limites qui font que cela ne prête pas vraiment à conséquence ?

J’avoue que j’ai un doute.

Car un tel accueil semble donc montrer son vrai visage dès lors qu’un commentaire met plus fondamentalement en question la « doctrine standard » et risque de déstabiliser un peu plus profondément la structure de l’édifice.

Peut-être est-ce alors la tonalité quelque peu irrévérencieuse de mon post qui me vaut cet ostracisme ?

Et moi qui venais justement manifester mon soutien (conditionnel certes…) à l’initiative du pape, en délaissant pour une fois l’ironie à laquelle me convie habituellement Stultitia lorsqu’il s’agit d’affaires ecclésiastiques !

Comme quoi, les paroles d’Érasme, maître de Stultitia, restent encore une fois au cœur de l’actualité :

Quo magis admiror his temporibus aurium delicias que nihil iam fere nisi solennes titulos ferre possunt. Porro nonnullos adeo prepostere religiosos videas, ut vel gravissima in Christum convicia ferant citius quam pontificem aut principem levissimo ioco aspergi, presertim si quid πρὸς τὰ ἄλφιτα id est ad questum, attinet.

J’admire vraiment la délicatesse des oreilles de nos contemporains, qui ne supportent plus guère que les titres flatteurs. Il en est, je le sais, qui comprennent la religion tellement à rebours, qu’ils se montrent moins choqués des plus horribles blasphèmes contre le Christ que de la moindre plaisanterie sur un pape ou un prince ; surtout si leur pain quotidien est en jeu. (Éloge de la folie, Préface).

Sans doute me suis-je donc un peu enflammé sur la capacité de « La Croix » à échapper aux « doctrines standard » et à la « langue de bois ». Erreur de jeunesse sans doute…

Qui tempère d’autant mon « envie de lire plus régulièrement » ce quotidien plutôt que de consacrer du temps aux enseignements incomparables de Stultitia.

Et qui permet par ailleurs de comprendre, du moins en partie, ce qui fait que certains courants de pensée, malgré leur richesse, ne jouissent plus de l’audience à laquelle ils pourraient pourtant légitimement prétendre.

Ajout du 22/03 et correctif:

Je m’aperçois ce matin que le petit billet dont il est question dans le post ci-dessus vient d’être publié sur le blog d’Isabelle de Gaulmyn.

http://religion-gaulmyn.blogs.la-croix.com/mariage-des-pretres-beaucoup-de-bruit-pour-rien/2013/09/13/

Tout vient à point à qui sait attendre !

Je remets donc mes flèches dans le carquois (peut-être mes doutes étaient ils exagérés) et réitère mes remerciements et mes  félicitations à « La Croix ».

De « Silence ». De ses diverses significations. Et de quelques-uns qui feraient bien de le garder.

J’avoue que la critique de Xavier Leherpeur dans « le Masque et la Plume » m’avait un peu titillé :

« Une horreur », et : « Le vrai martyr du film c’est le spectateur, quand même ! ».

https://www.franceinter.fr/cinema/silence-de-martin-scorsese-penible-eprouvant-ou-admirable-les-critiques-du-masque-et-la-plume-sont-partages

Et j’appréhendais de subir une débauche d’hémoglobine à la Mel Gibson dans « La Passion du Christ ».

J’ai donc été très favorablement impressionné par le beau film de Martin Scorsese, « Silence ».

De la violence, certes, mais finalement bien plus sobre et discrète que celle qui s’étale dans la première série américaine venue qui fait l’ordinaire de bien des soirées télévisées.

Surtout la violence ici n’est pas gratuite : derrière l’image violente, il y a, comme dans bien des films traitant de toutes les Résistances et de toutes les injustices, l’admiration pour celui qui la subit et l’interrogation sur ceux qui la propagent. Interrogation sur la complexité des racines du mal, sur l’énigme et aussi les ambiguïtés de la réponse qu’on lui donne.

Raisons parmi bien d’autres qui manifestent le caractère particulièrement indigent de la critique évoquée plus haut.

Sans doute fondée en partie sur un malentendu et un a priori :

Une première approche superficielle (qui peut d’ailleurs être celle de bien des personnes qui ont apprécié le film) peut laisser penser que « Silence » serait une sorte d’apologétique militante de la foi catholique, une pieuse martyrologie en l’honneur des suppliciés de l’Église du Japon.

Une bondieuserie pour tout dire.

Ce qui, bien sûr, pourrait expliquer à la fois une partie de son succès auprès de la bien-pensance « old fashion », ainsi que la répulsion que le film peut inspirer à la bien-pensance « new style », pour laquelle un classique mécanisme pavlovien bien connu suscite l’exécration réflexe dès la moindre trace de religion.

Pitoyable conflit des bien-pensance, en quelque sorte.

Mais il me semblerait navrant de s’arrêter à ce type d’approche.

Je ne suis certes pas un grand japonisant, mais le fait de traduire par « Inquisiteur » (Inquisitor en anglais) le titre de metsuke ou ômetsuke attribué au personnage d’Inoue-Masashige qui persécute les chrétiens et les pousse à abjurer est un indice non équivoque : la fonction politico-policière du metsuke n’a pas grand-chose à voir avec la mission proprement religieuse conférée à l’Inquisiteur dans le contexte de l’Inquisition occidentale.

Si donc Scorsese a délibérément assumé ce contre sens historique et culturel dont témoigne la traduction, c’est à n’en pas douter, me semble-t-il, dans le but de faire réfléchir sur les horreurs de la procédure inquisitoriale en tant que telle, et des tortures et persécutions qui l’accompagnent, dont on sait qu’elles transcendent malheureusement toute confession, religieuse comme irréligieuse, à des degrés divers qui dépendent de la proximité du pouvoir.

Il n’y a donc là aucune apologie facile des « gentils » chrétiens confrontés aux « méchants bouddhistes ».

On sait en outre que l’Inquisition portugaise, fondée en 1536, était encore en pleine activité au XVIIème siècle (en particulier contre les « marranes » – juifs convertis pratiquant clandestinement le judaïsme, situation proche de celle décrite par « Silence » -), et qu’avant son abolition en 1769 par le Marquis de Pombal, elle a encore manifesté sa puissance, en particulier lors du procès de l’écrivain Antonio José da Silva, torturé et brûlé en 1739.

En 1633, date à laquelle commence notre récit, elle se porte donc fort bien au Portugal, et nos héros jésuites en connaissent parfaitement les rouages.

Il serait donc bien superficiel de s’arrêter à un « choc des cultures » qui opposerait de gentils occidentaux à de méchants orientaux.

L’ensemble du film dément cette vision réductrice, et Scorsese sait très bien que si le christianisme a pu au cours de son histoire (comme actuellement d’ailleurs), figurer parmi les religions les plus persécutées, il serait bien naïf de faire croire qu’il n’a pas été trop souvent au rang des persécuteurs.

Inquisition, croisades et bisounourseries pontificales

Tout comme les bouddhistes ont leurs Rohingyas, les catholiques ont leurs cathares et leurs marranes, les protestants leur Michel Servet, etc. Sans parler bien sûr des procès de Moscou, S21 ou autres Saidnaya…

Même s’il est bien ancré dans l’Histoire, le metsuke-inquisiteur représente donc plutôt un « type », intemporel, supra-culturel et supra-historique, du fait même de l’équivocité de sa dénomination.

Le  « type » de celui qui impose par la violence, l’abus de pouvoir, la manipulation des consciences, une doctrine ou une croyance, quelle qu’elle soit, et dont l’existence historique effective nous renvoie à bien d’autres existences.

Mais alors, si cette lecture est recevable, son corollaire devrait l’être aussi.

Car l’humilié, le persécuté, le torturé, est ici aussi un « type ». Bien sûr, il est historiquement incarné par l’exemple magnifique des chrétiens japonais.

Mais on pourrait tout aussi bien y voir aussi le marrane persécuté, le cathare du « camp dels Cremats », le martyr des geôles de Saidnaya, et tant d’autres.

Par la voix du père Ferreira l’apostat, le film pose d’ailleurs une question troublante : quelle était exactement la foi pour laquelle les martyrs japonais ont donné leur vie de façon si émouvante ?

À quel Dieu s’adressaient-ils, alors même qu’on connaît les approximations hasardeuses voire grossières par lesquelles les missionnaires essayaient de transposer dans la langue et la pensée japonaise le contenu de la religion chrétienne ?

Peut-être peut-on alors penser que cette foi mystérieuse qui se manifeste dans la mort si admirable du vieux Mokichi, gardant le silence dans le supplice, rencontre celle du résistant torturé dans « Rome ville ouverte » de Rossellini, de la vieille dame de la « Complainte du partisan », dans la version qu’en donne Léonard Cohen (« She died without a whisper »),

https://www.youtube.com/watch?v=S34cVkL6zCE

du petit « pipel » dont nous parle Elie Wiesel dans « La Nuit » (« Mis également à la torture, il resta, lui aussi, muet »)

Merci aux artistes ! Brèves à propos de Michel Rocard et d’Élie Wiesel.

(voir la partie sur Elie Wiesel)

et de tant d’autres qui sont montés sur le bûcher sous prétexte d’hérésie ou qui ont péri dans les prisons sous prétexte de dissidence ?

Silence de Mokichi, qui est celui du pauvre, de l’humilié, du torturé, devant le dogme du puissant, tellement assuré et triomphant.

L’incertitude même du contenu de la croyance des martyrs, soulignée par le père Ferreira, pointe vers un lieu énigmatique où se rencontrent, dans un silence par-delà les doctrines, ceux qui ont choisi de donner leur vie pour que vive autrui, de se taire plutôt que de trahir, de se voir méprisés plutôt que d’accéder aux gloires tapageuses de ce monde.

Et les exemples sont innombrables de celles et ceux qui ont eu connaissance d’un tel lieu…

Mais l’une des interrogations les plus poignantes du film nous plonge plus profondément encore dans le silence.

Car on pourrait y voir l’étrange confrontation de deux silences antinomiques.

Le premier transparaît, lors de la scène de la rencontre entre Rodrigues et Ferreira, à travers la sérénité d’un lieu de culte bouddhiste.

Silence du « Wou nien », de la « non-pensée », d’une vacuité de l’indifférencié et de l’impassible dans laquelle se dissout toute tension et toute dualité du langage et de l’action, dans le non-agir, ou plutôt par-delà l’agir et le non agir :

« La pensée dans l’absence de pensée, c’est la manifestation, l’activité (prayojana) de l’Absolu »

comme nous le révèle le maître du Tch’an (et du Zen) Chen Houei (J. Gernet, Entretiens du maître Dyana Chen Houei du Ho-Tsö, Hanoï, Publication de l’École Française d’Extrême Orient vol. 31, 1949 ; réimpr. Paris 1977, p. 13).

Ce silence de la non-pensée qui constitue l’aboutissement de la voie bouddhiste, dans la « pénétration de la nature propre, insaisissable, et l’insaisissable, c’est le dhyâna [l’absorption, la dissolution] du Tathâgata [la plus haute désignation de l’état de Bouddha, la « bouddhéité » suprême comme accomplissement de la Voie] (id. ibid. p. 55. Les ajouts entre crochets sont de ma responsabilité).

Le deuxième est le silence qui pénètre tout le film, expérimenté comme silence de Dieu par les missionnaires jésuites, et qui accompagne aussi l’attitude des suppliciés.

On peut l’interpréter comme celui qu’évoque le livre d’Isaïe (53,7), lorsqu’il nous dépeint le « Serviteur Souffrant » :

« Maltraité, il s’humilie, il n’ouvre pas la bouche, comme l’agneau qu’on mène à l’abattoir, comme une brebis muette devant les tondeurs »

Ou comme celui du Christ des frères Karamazov, silence devant un Grand Inquisiteur assurant triomphalement qu’il a arraché du cœur des hommes le « présent fatal » de la liberté que leur a insufflé Dieu lui-même.

https://bibliotheque-russe-et-slave.com/Livres/Dostoievski%20-%20Le%20Grand%20Inquisiteur.pdf

Peut-être le point culminant du film est-il dans cette confrontation, discrètement esquissée, entre l’immense sérénité du Sûnyatâ, de la « vacuité » et de l’impassibilité bouddhiste dans laquelle se délite, avec la soif de l’existence, toute tension et toute douleur ;

et la figure d’un Dieu, qui, lors du fumi-e final (épreuve imposée consistant à piétiner une image du Christ afin d’identifier les éventuels chrétiens), se manifeste comme celui qui prend sur lui la souffrance et embrasse dans sa miséricorde jusqu’aux affres de la trahison.

S’il faut en croire Jean Ladrière, et privilégier dans nos opérations de connaissance la métaphore de la « résonance » plutôt que celle de la « représentation », laquelle de ces deux figures du « silence » suscite la plus belle « résonance », au secret de notre être, de ce qui pourrait être l’ultime réalité des choses ?

« On devrait ainsi songer à la métaphore de la résonance plutôt qu’à celle de la représentation: la correspondance entre l’organon [l’instrument, l’outil] conceptuel de la théorie et le réel n’est pas celle qui relie un tableau à ce qu’il dépeint, mais celle qui relie deux dispositifs oscillatoires éventuellement fort différents, mais dont la période de vibration serait la même ». J. Ladrière, article Représentation, Encyclopædia Universalis.

La réponse, si réponse il y a, relève certes du mystère d’un choix profondément intime.

On devine tout de même un peu celui de Scorsese.

Car la dernière image du film, tout comme celle du malheureux Kichijiro, caricature du traître et du renégat, mais qui, au risque de sa vie, a pourtant conservé sur lui une image pieuse au long d’une existence d’apostasie, pointe vers l’abîme d’une indicible miséricorde, bien éloignée de ce que le bouddhisme entend par l’universelle « compassion ».

Toutes mes excuses, M. Leherpeur.

J’espère que ce commentaire, lui aussi « horrible » sans aucun doute, ne vous aura pas fait souffrir le martyre.

Sur une distinction difficile mais pourtant indispensable entre « moindre mal » et « intolérable ».

Une discussion à propos d’un article récent

http://www.lemonde.fr/syrie/article/2017/01/08/c-est-parfois-le-prix-a-payer-bachar-al-assad-justifie-la-mort-de-populations-civiles_5059501_1618247.html

m’incite à revenir quelque peu sur une distinction qui me paraît particulièrement importante en nos temps de relativisme et de confusion.

Il s’agit de celle entre « moindre mal » et « intolérable ».

Vieux souvenir de sujets de dissertation maintes fois soumis à mes élèves, du type : « Y a-t-il des limites à la tolérance », « Peut-on tout tolérer », etc.

Car le relativisme contemporain du « chacun a tout de même le droit de faire ce qu’il veut » – réponse spontanée à ce genre d’interrogation… – a pris de telles proportions qu’il est parfois bien difficile de faire entendre un autre discours.

Or, ce type de question est au cœur du politique, et du problème du recours à la guerre en particulier, où les limites entre le tolérable et l’intolérable semblent disparaître dans un flou pour le moins préoccupant.

La question est certes délicate.

Mais je suis tout de même étonné par la récurrence d’arguments hautement problématiques et dangereusement sommaires, en particulier lors des « réactions » qui suivent les articles de journaux traitant de sujets tels que la guerre en Irak, en Syrie ou au Yémen, la question de la Crimée et de l’Ukraine, etc.

Faut-il rappeler qu’en tant que lecteur assidu de Machiavel, je crois être relativement immunisé contre les virus envahissants du bisounoursisme et du droit-de-l’hommisme à moindre frais ; et qu’en tant que pratiquant tout aussi régulier du Hobbes du Léviathan et du Freud de « Malaise dans la civilisation », il m’est souvent arrivé d’ironiser sur ce blog au sujet de ceux qui persistent à voir en l’homme un « être débonnaire, au cœur assoiffé d’amour ».

Pourtant, on ne peut sans conséquences graves se résoudre à voir confondre le réalisme lucide d’un Freud, d’un Hobbes ou d’un Machiavel avec le cynisme pur et simple de ceux qui soutiennent que certains enjeux bien troubles légitimeraient l’extermination massive de populations civiles, ou justifieraient le mépris pur et simple du droit international.

Il y a de l’intolérable, il faut le dire, le répéter, et s’efforcer d’en délimiter les traits du mieux possible.

En ce qui concerne pour commencer le droit de guerre,

On entend par crimes de guerre violations graves du droit international humanitaire commises à l’encontre de civils ou de combattants à l’occasion d’un conflit armé international ou interne » (…)

Ces crimes découlent essentiellement des Conventions de Genève du 12 août 1949 et de leurs Protocoles additionnels I et II de 1977 et des Conventions de La Haye de 1899 et 1907. Leur codification la plus récente se trouve à l’article 8 du Statut de Rome de la Cour pénale internationale (CPI) de 1998.

http://www.ohchr.org/Documents/Countries/CD/Fiche2_crimes_FINAL.pdf

(signalons une coquille dans l’article des « décodeurs » qui cite ce texte : il y est question de « conflit armé international ou externe » au lieu de « conflit armé international ou interne »)

http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2017/01/09/syrie-bachar-al-assad-se-depeint-en-leader-democrate-pacifiste-et-populaire_5059967_4355770.html

 

Selon la définition de ces accords internationaux (cf. les 59 alinéas de l’article 8 du Statut de Rome du 17 juillet 1998),

http://mjp.univ-perp.fr/traites/1998cpi.htm

et les Conventions de Genève du 12 août 1949

https://www.icrc.org/fre/assets/files/other/icrc_001_0173.pdf

Article 3 : Conflit de caractère non international.

En cas de conflit armé ne présentant pas un caractère international et surgissant sur le territoire de l’une des Hautes Parties contractantes, chacune des Parties au conflit sera tenue d’appliquer au moins les dispositions suivantes :

1) Les personnes qui ne participent pas directement aux hostilités, y compris les membres de forces armées qui ont déposé les armes et les personnes qui ont été mises hors de combat par maladie, blessure, détention, ou pour toute autre cause, seront, en toutes circonstances, traitées avec humanité, sans aucune distinction de caractère défavorable basée sur la race, la couleur, la religion ou la croyance, le sexe, la naissance ou la fortune, ou tout autre critère analogue.

(…)

2) Les blessés et malades seront recueillis et soignés. Un organisme humanitaire impartial, tel que le Comité international de la Croix-Rouge, pourra offrir ses services aux Parties au conflit.

Les Parties au conflit s’efforceront, d’autre part, de mettre en vigueur, par voie d’accords spéciaux tout ou partie des autres dispositions de la présente Convention.

(…)

Que ce soit donc dans le cadre d’un « conflit international » comme d’un conflit « non international », « interne », les atteintes aux civils et autres « personnes qui ne participent pas directement aux hostilités » doivent être considérées comme « crimes de guerre ».

Ainsi, en dépit de divergences concernant le nombre des victimes en fonction des différentes sources d’information, nul ne devrait nier l’existence massive de crimes de guerre dans le cas des interventions menées contre son propre peuple par Bachar el Assad et ses alliés, comme dans le cas des opérations menées au Yémen sous la direction de l’Arabie Saoudite.

[bien d’autres cas seraient bien sûr à évoquer, en ce qui concerne les conflits africains en particulier, mais l’approche serait la même].

L’observatoire syrien des droits de l’homme fait état d’au moins 90 500 civils sur les 312 000 à 450 000 victimes du conflit dont l’essentiel est imputable à Damas.

(cf. art. des « Décodeurs » cité plus haut, ainsi que

http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2015/09/08/en-syrie-qui-de-l-ei-ou-du-regime-de-bachar-al-assad-a-fait-le-plus-de-victimes_4748890_4355770.html

article qui rappelle s’il en est besoin que les crimes commis par Damas sont de beaucoup plus importants que ceux commis par l’EI).

Alors même que la guerre est menée en Irak contre l’EI, ce qui n’est pas le cas en Syrie, il semble difficile de mettre sur le même pied le siège de Mossoul et la boucherie d’Alep.

En dépit d’indéniables et graves « dégâts collatéraux » imputables aux forces de la coalition contre l’EI en Irak, mettre au même niveau les morts de civils causés par  cette intervention et les crimes commis par l’État Syrien et ses alliés  contre le peuple de Syrie relève donc d’une scandaleuse supercherie.

Si, moyennant une vigilance rigoureuse, il paraît dans la plupart des cas légitime de considérer les premiers, qui se chiffrent hélas en dizaines, voire centaines de victimes, comme relevant du « moindre mal » (même si certains peuvent relever des crimes de guerre, voire contre l’humanité, et devront être jugés comme tels), les seconds, qui se chiffrent en dizaines, voire centaines de milliers de crimes délibérés relèvent eux clairement de l’intolérable.

Dans des proportions moindres, et en dépit des critiques grandissantes de ses alliés, il en va de même en ce qui concerne la guerre menée par l’Arabie Saoudite au Yémen, avec l’aide des États-Unis :

http://abonnes.lemonde.fr/proche-orient/article/2017/01/16/yemen-10-000-civils-tues-en-moins-d-un-an_5063699_3218.html

http://abonnes.lemonde.fr/proche-orient/article/2016/10/11/pourquoi-la-guerre-au-yemen-dure-t-elle-encore_5011952_3218.html

Et ce ne sont pas les arguments puérils quoique sordides (« puisque d’autres le font, on peut le faire« …) qui visent à justifier les atrocités des uns par celles des autres (du style, hélas fréquent : « Certes la Syrie fait cela, mais les saoudiens font la même chose au Yémen », ou vice versa…) qui peuvent changer quoi que ce soit à la désignation des crimes contre l’humanité et à l’indispensable dénonciation et condamnation de l’intolérable, d’où qu’il vienne.

Car il va de soi qu’en dépit de la disproportion des moyens de destruction dont ils disposent, que ce soit en Syrie, au Yémen ou ailleurs, crimes de guerre et crimes contre l’humanité peuvent être aussi le fait de personnes ou de groupes qualifiés de « rebelles » ou de « résistants ».

 

Du côté de la dynastie Assad, il est en outre depuis longtemps solidement établi que, non contente d’être responsable des crimes de guerre mentionnés, elle s’avère coupable de façon massive d’indéniables crimes contre l’humanité :

https://www.amnesty.org/fr/latest/campaigns/2016/08/syria-torture-prisons/

http://abonnes.lemonde.fr/proche-orient/article/2015/12/16/syrie-du-dossier-cesar-au-dossier-bachar_4833112_3218.html

(Rappelons qu’en dépit de controverses persistantes concernant sa définition juridique précise, l’article 7 du Statut de Rome de la Cour Pénale Internationale en dessine une approche faisant l’objet d’un relatif consensus :

http://mjp.univ-perp.fr/traites/1998cpi.htm )

Il est donc inquiétant d’entendre par exemple un analyste en général équilibré comme Hubert Védrine (avec lequel je m’accorde bien souvent, cf. mon post du 05/01 sur la question des migrations) confondre de façon si flagrante  « moindre mal » et «intolérable».

En particulier lorsqu’il mentionne parmi les « erreurs commises » par les occidentaux le fait « de ne pas écouter les chrétiens de Syrie et du Liban, qui avertissaient que, si le régime de Bachar était cruel, le suivant serait pire ».

http://www.lemonde.fr/international/article/2017/01/13/hubert-vedrine-la-tragedie-d-alep-symbolise-l-effondrement-des-politiques-occidentales-guidees-par-la-morale-et-l-ethique_5062264_3210.html

Outre le fait que les chrétiens en question sont, pour leur honneur, loin de parler d’une seule voix

http://www.la-croix.com/Debats/Forum-et-debats/TRIBUNE-Non-Bachar-Al-Assad-bouclier-Chretiens-Orient-Hind-Kabawat-2016-03-24-1200748872

on est tout de même en droit de se demander si, malgré les échecs évidents de la plupart des « printemps arabes », un régime du type de celui de la Tunisie, voire de l’Égypte, ne serait pas, cette fois en rigueur de terme, en dépit des errements condamnables, un « moindre mal » ou du moins un « moindre pire »par rapport aux décennies de tortures intolérables infligées à son peuple par le clan Assad.

Quel étrange sens de la divination devrait donc obliger à penser que les syriens seraient par essence incapables de faire, si ce n’est mieux, du moins pas plus mal que ces pays ? Ce qui serait déjà un progrès considérable au regard des prouesses des actuels maîtres de Damas…

Sur ce point, le documentaire à paraître bientôt sur le bagne de Tadmor pourrait faire réfléchir un ex-ministre qui doit tout de même être le premier informé de ce genre de réalités.

http://orientxxi.info/lu-vu-entendu/l-ombre-du-bagne-de-palmyre-plane-sur-la-syrie,1633

Sur ce sujet encore, l’indécente équivalence posée par certains « commentateurs » sur les forums entre les agissements de la famille Assad et les « excès américains » du bagne de Guantanamo se révèle proprement scandaleuse. Tout comme est intolérable l’argument pourtant repris en boucle qui évoque le bombardement de Dresde en vue de justifier le massacre des civils syriens.

Il est abject de renvoyer dos à dos des réalités qui n’ont pratiquement rien en commun. Malgré leurs indéniables défauts (persistance de la peine de mort dans certains états, situation de certaines prisons voire « délocalisation de la torture », etc.) accuser les États Unis de crimes et de tortures de masses comparables à ceux commis en Syrie par dizaines de milliers relève de la cécité idéologique et du mensonge éhonté.

La guerre civile contre une opposition interne sous prétexte de lutte contre quelques centaines, au plus quelques milliers de djihadistes ne peut non plus sans imposture être assimilée au combat contre le nazisme.

De telles falsifications font en outre courir le risque, en estompant les limites, de réduire la spécificité des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité.

 

Un autre sujet d’étonnement concerne la banalisation des violations du droit international, lesquelles relèvent pourtant elles aussi de l’intolérable.

À propos de la mode des allégations pro-russes de certains de nos candidats à la présidence de la République,

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2016/11/22/dalep-de-la-russie-et-de-m-fillon-qui-risque-fort-dhypothequer-son-honneur-et-le-notre/

j’avais rappelé les violations réitérées du droit international par la Russie.

Je me permets de reprendre ces lignes :

N’oublions pas non plus que la Russie de laquelle il faudrait se rapprocher, alliée d’un Bachar el Assad qu’il conviendrait de courtiser, présente en outre la particularité unique dans le monde de l’après-guerre de bafouer de façon réitérée le droit international ainsi que ses propres engagements.

« En 1994, le Mémorandum de Budapest avait été signé entre l’Ukraine, la Russie, les États-Unis et le Royaume-Uni. Par cet accord, l’Ukraine acceptait de se défaire du stock d’armes nucléaires dont elle avait hérité à la dislocation de l’URSS ; en contrepartie, les États signataires s’engageaient à respecter l’indépendance et la souveraineté ukrainiennes dans ses frontières et à s’abstenir de toute menace ou usage de la force contre l’Ukraine »

Plus tard, le 31 mai 1997, est signé le Traité d’amitié, de coopération et de partenariat entre la Russie et l’Ukraine, lors de la première visite officielle du président russe, Boris Eltsine, en Ukraine.

« Le traité a fixé l’intégrité territoriale des deux États : l’article 2 stipule que « Les hautes parties contractantes, en conformité avec les dispositions de la charte des Nations Unies et des obligations en vertu de l’acte final de la conférence sur la sécurité et la coopération en Europe respectent l’intégrité territoriale de l’autre et affirment l’inviolabilité de leurs frontières existantes ».

Enfin un troisième traité, l’Accord entre la Russie et l’Ukraine sur la frontière russo-ukrainienne, signé à Kiev en 2003, stipule que la Crimée est et demeure partie intégrante de l’Ukraine.

http://www.robert-schuman.eu/fr/questions-d-europe/0382-l-annexion-de-la-crimee-lecons-pour-la-securite-europeenne

Le fait qu’une nation, quelle qu’elle soit, se permette de ne tenir aucun compte des déclarations, traités et accords internationaux qu’elle a elle-même ratifiés et qui ont pourtant fait l’objet de reconnaissances officielles constitue un danger intolérable contre lequel la communauté internationale se doit de réagir de façon appropriée (fortes sanctions, éventuelle privation de droits à l’ONU, etc.), et certainement pas en « passant l’éponge », comme nous le proposent hélas des politiciens qui ne font en cela que manifester l’indignité de leurs programmes.

La violation par Moscou du Mémorandum de Budapest en ce qui concerne la garantie des frontières de l’Ukraine devrait logiquement avoir pour contrepartie la restitution à ce dernier État de la puissance nucléaire qui faisait l’objet du traité.

Peut-on donc imaginer ce que signifierait pour la sécurité mondiale une Ukraine nucléarisée aux portes de la Russie ? C’est pourtant ce qu’implique en toute justice la transgression par la Russie du Mémorandum de Budapest.

De telles violations intolérables de leurs engagements suffisent à qualifier « d’États voyous » les nations qui les commettent.

Au nom de tels précédents, faudra-t-il donc accepter un jour sans réagir que la Chine s’empare de la Sibérie, d’îles du Pacifique, ou la Corée du Nord de la Corée du Sud ?

La justification d’une telle « jurisprudence » du laxisme est la porte ouverte à un dangereux aventurisme qui risque fort de caractériser notre XXIème siècle si des limites ne lui sont pas fermement édictées.

Ce ne serait hélas, une fois de plus, que la navrante répétition des erreurs des siècles passés.

Souhaitons donc à nos gouvernants présents et futurs de ne pas prendre l’habitude de jouer avec un tel feu…

Dans ce domaine encore, il est bien surprenant de lire ou d’entendre des « russophiles » ou « poutinolâtres » de plus en plus nombreux mettre sur le même plan les évidentes erreurs ou maladresses de l’Occident et/ou des États-Unis (par exemple dans le traitement du « dossier ukrainien ») et les intolérables violations permanentes des engagements internationaux dont la Russie se fait la championne exclusive ces dernières décennies.

Cela relève une fois de plus de la supercherie et de la cécité idéologique. À ma connaissance, aucune nation occidentale, fort heureusement, ne peut se prévaloir d’un mépris incontestable du droit international tel que celui que manifestent de façon réitérée les actuels maîtres du Kremlin.

Pour le moment du moins…

Car il est bien évident que si l’exemple s’étendait, comme on a des raisons de le craindre au vu de certaines évolutions, la sécurité mondiale relèverait alors de l’arbitraire intolérable qui caractérise la loi de la jungle et la raison du plus fort.

Quelques mots pour finir sur ce que j’avais qualifié, dans un commentaire de « tentation néo-franquiste ».

http://filiu.blog.lemonde.fr/2017/01/12/linsoutenable-legerete-de-fillon-face-a-assad/

(cf. aussi les derniers ajouts à mon post du 22/11/2016

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2016/11/22/dalep-de-la-russie-et-de-m-fillon-qui-risque-fort-dhypothequer-son-honneur-et-le-notre/ ).

Comme le savait parfaitement Machiavel, l’Histoire repasse périodiquement les mêmes plats :

« Pensant pour ma part à la façon dont procèdent les choses, j’estime que le monde a toujours été pareil… » (Discours sur la première décade de Tite Live, II, Avant-propos, Œuvres, Robert Laffont, Paris 1996, p. 292).

Et il est désolant de constater combien, dans des configurations similaires, la même justification de l’intolérable recommence sans cesse à faire des adeptes.

Car comme d’autres en leur temps ont béni l’un des grands bourreaux du XXème siècle parce qu’il se faisait le « défenseur des croyants » au prix de crimes intolérables, certains soi-disant croyants (cf. encore mon post du 22/12/2016 et les « pseudo croyants ») désormais contemporains, ne semblent pas éprouver de difficulté particulière à soutenir  au nom du « moindre mal » les efforts de l’un des bouchers les plus sanguinaires de ces dernière décennies et de ses complices, du moment qu’ils garantissent le « respect des minorités », chrétiennes en particulier.

Cela vaut bien en effet quelques centaines de milliers de morts, et des dizaines de milliers de torturés.

Or, tout comme il est loin d’être assuré qu’un régime succédant à celui de Bachar el Assad « serait pire », comme l’affirme de façon bien légère M. Védrine, rien ne permet de penser que les forces anti-franquistes (qui, tout comme l’opposition syrienne,  comprenaient, faut-il le rappeler, des républicains et des démocrates…) auraient fait régner en Espagne la dictature communiste tellement exhibée comme épouvantail par les thuriféraires du Caudillo.

Et pourtant, le néo-franquisme est une réalité bien tangible en Espagne.

http://www.lemonde.fr/m-moyen-format/article/2017/01/13/les-papys-du-franquisme-font-de-la-resistance_5062293_4497271.html?xtmc=franquisme&xtcr=1

Mais il serait bien illusoire de croire qu’il serait cantonné outre Pyrénées.

Car la « défense des valeurs chrétiennes » (« défense » qui, fort heureusement, est loin de mobiliser l’ensemble de ceux qui se reconnaissent sous l’appellation de « chrétiens »), des « valeurs nationales », de celles de « l’Occident » a désormais le vent en poupe, en Russie, aux USA, en France ou ailleurs.

Avec les visages qu’on sait, et dont – dans leurs versions trumpiennes, poutiniennes et/ou néo-fascistes du moins – il est légitimement permis de douter qu’ils fassent honneur aux « héritages chrétiens » et « occidentaux ».

En particulier lorsqu’ils exigent que nous nous accommodions sans états d’âme de ce qu’il est pourtant essentiel de continuer à nommer l’intolérable.

 

PS (ajout du 19/01):

La publicité (justifiée) faite autour du débat organisé par Y. Calvi

https://www.youtube.com/watch?v=k0XkDfi8OnY

ne peut en aucun cas faire oublier ce qui précède.

Le fait que l’opposition syrienne ait été de plus en plus gangrénée par un djihadisme responsable, à Alep en particulier, de crimes de guerre manifestes et condamnables (cf. ci-dessus) n’est un secret pour personne.

Il est cependant navrant, quoique prévisible (cf. les nouvelles tendances mentionnées ci-dessus) et caractéristique, que cet constat justifié soit commodément récupéré pour renvoyer dos à dos les crimes d’Assad et de ses alliés (Russie, Hezbollah), et ceux de l’opposition, djihadistes compris.

Cela relève encore de la supercherie.

Il est tragiquement grotesque de laisser croire qu’on pourrait placer au même niveau les crimes d’un tyran, avérés depuis des décennies (cf. ci dessus par exemple lien aux articles d’Amnesty International), avec ceux – certes bien réels – d’une opposition dont je n’ai pas ouï dire qu’elle disposerait, entre autres armements, d’une aviation pour accomplir ses méfaits.

Si certaines mises au point sont justifiées, l’immense majorité des crimes demeure, en Syrie, le fait du régime de Damas. On ne doit pas le faire oublier. Et prendre prétexte de carences dans l’information pour insinuer autre chose se révèle pour le moins ambigu.

Dénoncer certaines insuffisances ou manipulations est certes nécessaire, mais ne doit en aucun cas signifier se faire complice de supercheries bien plus massives et pernicieuses…

 

Ajout du 24/01:

Et à propos de « roulage dans la farine », un portrait de celui qui reste tout de même le champion toutes catégories:

http://www.france3.fr/emission/bachar-moi-ou-le-chaos/diffusion-du-23-01-2017-22h35

avec un rappel succinct mais salutaire de quelques repères historiques.

Et puis un étonnement, tout de même: dans la floraison d’articles qui nous parlent en ce moment des négociations d’Astana, il est question d’Armée Syrienne Libre,  de Mohamed Allouche, d’Ahrar al Cham, de Noureddine Zinki et d’autres encore.

Il y a donc, sous les bombes, une opposition en Syrie !

Et nous qui croyions naïvement, comme Bachar et ses amis nous le répètent, qu’il n’y avait que les terroristes de l’EI et du Front Fatah Al-Cham.

Aurions-nous donc été une fois de plus  « roulés dans la farine »?

Ajout du 15/03:

À ne pas manquer:

http://abonnes.lemonde.fr/syrie/article/2017/03/15/message-to-la-profession-de-foi-radicale-de-pacifistes-syriens_5094522_1618247.html

 

 

 

Méditation de Noël

Dans ce monde où, partout, trop de « pseudo-croyants », de « tartuffes » et autres scélérats « de tout poil », qui « se prenant pour Dieu », font régner le désordre, la terreur ou l’horreur politique, cet écrit du grand poète arménien Barouïr Sévak, probablement assassiné par les soviétiques en 1971.

On peut y voir une étonnante illustration du thème de Noël, « pour des temps nouveaux », ces temps qui sont les nôtres.

Temps où nos semblables chassés par la guerre et la faim ont toutes les peines du monde à trouver un endroit où coucher un nouveau-né, « parce qu’il n’y a pas de place pour eux dans la salle commune » ;

[Des hommes tenant dans leurs bras des nourrissons, fuient dans un secteur tenu par les rebelles à Alep, le 11 septembre 2016, après une frappe aérienne. (AFP/AMEER ALHALBI)]

temps où des rois Hérode bombardent des innocents, les font tuer sur des marchés de Noël, et où tant d’enfants sont ensevelis sous les décombres ;

temps où de dangereux arrogants – « êtes-vous Dieu »…– se plaisent à brandir la foudre nucléaire ;

il importe, même si c’est bien dur, de « garder en vie l’enfant » et l’espérance qui ne demandent qu’à naître.

 

PRIÈRE DES TEMPS NOUVEAUX

[BAROUÏR SÉVAK (1924-1971) extrait de : Vahé Godel, La poésie arménienne du Vème siècle à nos jours, La Différence, Paris 1990, p.179].

 

Depuis 10 ans, 110 ans, 1010 ans,

je crains, je ne cesse de craindre énormément

les pseudo-croyants de tout poil,

leur multitude et leur opacité.

Êtes-vous dieu ?

 

Soufflez donc tous leurs cierges,

éteignez donc toutes leurs lampes,

tous leurs flambeaux,

afin que… la lumière soit !

Repoussez leurs calices :

chez eux, le don de soi n’est qu’imposture !

Refusez donc leurs sacrifices,

pour que ne soient point sacrifiées

la foi, la transparence,

la vérité !

Êtes-vous dieu ?

 

Bouchez-vous les oreilles !

Leurs prières sournoises,

leurs antiennes, leur comédie,

eux seuls n’en sont pas dupes !

Et n’oubliez jamais ceci :

nul n’est plus honorable

que le profanateur,

car c’est alors la foi qui se met en colère,

meurtrie, sanglante, souffletée,

écartelée, c’est la foi gémissante,

c’est un petit enfant né pour devenir père.

Êtes-vous père ?

 

Ne tolérez donc pas

que les tartuffes l’assassinent !

Il est dur d’ensevelir un enfant,

Plus dur encore de le garder en vie…

 

De bonnes fêtes à toutes et à tous !

Éclairées par la recherche inlassable de « la transparence et de la vérité », et une sainte « colère » au-delà des impostures et des tartufferies qui envahissent tellement notre quotidien.

« Afin que… la lumière soit ! »

 

Bon premier avril, Madame Rossignol !

Stultitia est furieuse ce matin :

« Marre des atteintes à la laïcité » me dit-elle.

« Je sors ce matin, et je tombe sur un curé en col romain, accompagné d’une bonne sœur voilée. Tu te rends compte : non seulement la sœur fait, à l’évidence, preuve de soumission, voire d’apologie militante de l’esclavage consenti, mais le prêtre par son col exhibe, lui aussi de façon militante à n’en pas douter, son inféodation ultramontaine à un État étranger : le Vatican, combien de divisions ?

Laurence Rossignol que fais-tu donc ?

[Stultitia fait bien sûr allusion aux récentes déclarations du ministre des familles, de l’enfance et des droits des femmes :

http://abonnes.lemonde.fr/societe/article/2016/03/31/laurence-rossignol-les-negres-et-le-voile_4892777_3224.html ]

Mais ce n’est pas tout : quelques centaines de mètres plus loin, voilà que je croise deux lurons, l’un portant un tee-shirt du Che, l’autre exhibant la devise ‘’ Ni Dieu ni maître ‘’. Des militants encore, bien sûr ! Et pour compléter le tableau, un homme me dépasse, couvert d’une kippa !

Mais jusques à quand nos rues devront-elles être les supports de la propagande religieuse, gauchiste, anarchiste, athée, capitaliste… Sans parler bien sûr de nos médias.

Au secours Laurence, au secours !

Et puis tous ces gens tatoués ! Ne savent-ils donc pas – et pourquoi Laurence n’est-elle pas là pour le leur rappeler – que le tatouage est un signe traditionnel bien attesté de l’esclavage ? »

[Stultitia, fort érudite comme chacun sait, fait allusion ici à une pratique répandue dans l’Antiquité :

« Dans l’Athènes antique, les esclaves sont systématiquement tatoués d’une chouette ou dans certains cas d’un vaisseau de guerre sur le front, afin qu’ils restent reconnaissables en tout lieu et de façon permanente. Les Romains héritent à leur tour de la pratique du tatouage, toujours dans une utilisation punitive. Les esclaves sont marqués par un tatouage plus discret que chez les Grecs : au lieu d’un dessin de chouette, les Romains tatouent la première lettre du nom de famille du maître entre les deux yeux des esclaves ». Wikipédia, article « Tatouage ».

Le même article mentionnant plus loin les pratiques de

« différents groupes du crime organisé usent du tatouage de façon symbolique. C’est le cas, par exemple, des yakuzas au Japon, des voleurs dans la loi de la mafia russe ou encore des membres des Maras au Salvador. Ces trois organisations ont recours au tatouage forcé sur certains de leurs membres, dans certains cas pour des raisons punitives »].

« Et que dire donc du piercing, lui aussi marque d’esclavage consenti ! Des anneaux et des chaînes … Réveille-toi donc, Laurence ! »

[Sur ce point encore, l’érudition tous azimuts de Stultitia fait allusion à des pratiques bien attestées, en particulier dans la Bible :

« Dans Exode 21:6, le perçage de l’oreille est une marque d’esclavage avec asservissement à perpétuité ou d’affranchissement conditionné librement consenti par l’interprétation du verset 5. 5 Mais si le serviteur déclare: «J’aime mon maître, ma femme et mes enfants, je renonce à partir libre», 6 alors le maître prendra Dieu à témoin et fera approcher l’homme du battant de la porte ou de son montant et lui percera l’oreille avec un poinçon et cet homme sera son esclave pour toujours. » dit encore Wikipédia (article « Piercing »)].

« Sans parler de toutes celles et ceux qui se transforment sans vergogne en esclaves consentant(e)s de la publicité en se faisant femmes et hommes sandwiches au bénéfice du capital des multinationales du vêtement ou de la chaussure ! Et dire qu’on se presse pour en exhiber les marques…

Laurence, où es-tu donc ?»

Quoi qu’ayant du mal à rivaliser avec des remarques tellement érudites, j’essaie tant bien que mal de la calmer :

« Tout cela n’a pas grande importance », lui dis-je. « On ne peut stigmatiser tout le monde : il est donc normal et de bonne guerre (cf. remarques sur René Girard et le « Bouc Émissaire »dans une « réponse » de mon post précédent) de se concentrer sur les musulmans bien sûr, cela va de soi, et en l’occurrence sur le voile qui ne peut être, bien entendu, qu’une manifestation d’arriération mentale autant que de militantisme politique. Puisqu’à l’évidence et après moult études approfondies, nous dit notre ministre, ‘’ces femmes sont pour beaucoup d’entre elles des militantes de l’islam politique’’ ».

« Tiens donc ! – réplique derechef Stultitia – Il serait un peu simpliste de leur faire porter à elles seules le chapeau. Car dans quel orifice notre ministre introduit-elle le thermomètre qui lui permet d’évaluer le degré de militance politique ? Et qu’est-ce qui lui permet d’affirmer que mon porteur de col romain, du tee-shirt du Che, ou encore que M. Zemmour, M. Onfray, Mme Fourest etc. seraient moins « militants » que Fatima, notre voisine qui porte le voile, mais n’a jamais voulu entendre parler de politique ? »

J’avoue qu’il m’est difficile de répondre à un tel argument. Pas plus que Stultitia, je n’ai en effet de renseignements sur le dit orifice, que Mme Rossignol doit, elle, connaître sans aucun doute.

Je rends donc les armes : « Soit. Que proposes-tu, alors ? »

«Il ne faut pas s’arrêter en chemin – répond-elle -. Il faut oser aller plus loin que Laurence Rossignol et prôner la neutralité absolue ! Voilà la laïcité, la vraie, la seule ! À commencer par l’apparence vestimentaire. Et le contrôle permanent de cette neutralité par les forces de l’ordre. Plus de tee-shirt à l’effigie de quiconque, plus de devises sur les vêtements ou les chaussures, plus de kippa, plus de voile, etc. Vive l’uniforme ! Dans le fond, c’est le vieux Mao qui avait raison. C’est bien cela que notre ministre doit mettre en œuvre ».

Quelque peu intimidé, j’avance toutefois : « Cela risque d’être bien compliqué, car une telle conception de la neutralité va devoir dépasser le simple domaine vestimentaire. Pense donc : nos jours fériés dont beaucoup ont une référence religieuse, nos jours de la semaine et nos mois païens, notre chronologie qui se réfère à « l’ère chrétienne », nos prénoms et jusqu’à nos noms de famille, il faudrait donc « neutraliser » tout ça !

Car quand je dis que « les vacances de Pâque(s) commencent un mercredi du mois de mars, je fais dans la même phrase référence au judaïsme, au christianisme, et aux dieux païens Mars et Mercure !

Et si je parle de François, Manuel, Najat, Myriam, Laurence, je suis encore dans le religieux. Et plus encore si je mentionne quelques noms de famille comme Elie Cohen, Marwan Mohammed, ou Jean Luc Lemoine…  Comment s’en sortir ? À moins de verser dans le genre d’éducation particulièrement élaborée que propose Fleur Pèlerin (Pèlerin, un si beau patronyme…) qui considère que la culture est ce qui permet « de construire un discours critique sur les religions ou les pratiques religieuses ». L’agnosticisme et l’athéisme étant selon toute apparence des croyances miraculeusement épargnées par la nécessité de la critique… »

Mais l’argument ne démonte pas les velléités de Stultitia, qui continue de plus belle :

 » Mais nous sommes désormais à l’ère numérique : profitons-en pour laisser tomber toutes ces vieilleries ! Ce sera de plus un gain pour la gestion informatique de nos données : cela fait bien longtemps que nous sommes des numéros pour la sécurité sociale, les banques, etc. Quel est donc le problème ? Plus de François Lepape, plus de Mohammed Benali, plus de Sarah Lévy, mais la magnifique neutralité laïque des nombres : le matricule 07 33 853 675, le 05 83 524 232, ou le 04 25 863 428 etc… Cela aurait de plus l’avantage de faire travailler la mémoire, ce qui est essentiel à notre époque guettée par l’Alzheimer ».

[pour ne pas complexifier plus encore le débat, je n’ose émettre la remarque qu’un tel pythagorisme, qui divinise le nombre, s’apparente fort à une religion et se révèle donc bien peu laïque. Mais passons…]

« Et pour ce qui est des datations on pourra compter depuis le « Grand Boum » (le terme Big Bang relevant bien sûr de l’impérialisme linguistique américain…), continue-t-elle. Nous serions donc en l’année 13 798 000 253 652 après GB. Rien de plus simple et de plus universel. Et donc de plus laïque. Plus rien à faire du 22 Adar II 5776, de 2016 après J.C ou de 1437 après l’Hégire. Tout le monde sera d’accord.

Pour ce qui est des jours de la semaine et des mois : jour 1 ; jour 2, etc. suivi du numéro du mois ».

[Je fais ici remarquer que nommer ainsi les jours de la semaine peut se révéler encore conflictuel, car cela correspond au calendrier hébraïque, qui nomme les jours selon l’ordre de la Création dans la Genèse, ainsi qu’au calendrier liturgique latin, que suit encore le portugais, etc.]

Qu’à cela ne tienne ! Stultitia, qui dans sa grande érudition avait prévu l’objection, trouve aussitôt la parade : pour sauvegarder la neutralité laïque, on utilisera quelque artifice, tel que le numéro de la semaine suivi du nombre du jour : cela donnerait pour aujourd’hui 13 (semaine)-01 (jour)-04 (mois)-13 798 000 253 652 (année après GB).

Bien sûr, plus de jours fériés en fonction des fêtes religieuses, mais là encore, un calendrier numérisé avec des fêtes parfaitement neutres, dont l’intervalle serait calculé au mieux en fonction des nécessités de repos de tous : outre les jours de congé hebdomadaire, on aurait donc : fête 1, fête 2, fête 3, etc.

Projet enthousiasmant, n’est-il pas ? Elle en a dans la tête, ma chère Stultitia. Au moins autant que Laurence ou que Fleur, faut pas croire !

Ainsi pourrait-on enfin surmonter les affres de tant d’ « habitus » rétrogrades,

[Habitus : Sociologie: le terme d’habitus désigne les « manières d’être » communes à plusieurs personnes de même origine ou de même culture, et qui procèdent de l’incorporation par l’individu des pratiques et des normes véhiculées par leur groupe d’appartenance. Cf. N. Elias et P. Bourdieu ». La philosophie de A à Z, Hatier 2011]

ceux-là même qui nous poussent à tant de communautarismes religieux comme irréligieux et nous éloignent tellement de la splendeur neutre, purement numérique des valeurs universelles.

C’est du moins l’avis de Stultitia.

J’avoue que, pour ma part, je reste encore dubitatif…

Pour un lecteur d’Orwell et d’Huxley, outre le contre sens (cf. dans une « réponse » du post précédent les références aux articles de Jean Baubérot et Pierre Tournemire), entendre prêcher l’uniformité et l’universalisme abstrait au nom de la laïcité me paraît avoir un certain air de déjà-vu.

http://www.laligue24.org/images/stories/environnement/C32dessin4.jpg

Peut-être est-ce parce que je suis plus âgé que Stultitia…

[Cf. aussi sur le sujet :

À propos de « l’Iranien » de Mehran Tamadon. De la laïcité et du port du voile à l’université.

et les différents visages possibles des ayatollahs,

ainsi que quelques remarques d’Annie Ernaux sur le voile. Féministe de longue date, elle a tout de même une vision un peu moins sommaire et plus attrayante de la laïcité que celle que s’efforcent de nous proposer Mme Rossignol et sa disciple exaltée Stultitia (vers 8mn40) :

http://www.arte.tv/magazine/28minutes/fr/annie-ernaux-pourquoi-le-mythe-bresilien-seffondre-28minutes

Mais je vous laisse. Je dois aller voir des amis dans le Tarn et Garonne, à Lavilledieu du Temple (qui deviendra donc en Novlangue Lavillechose du Truc). Mais il faut que je fasse un arrêt au passage à Machin-Gaudens (les nombreuses références aux saints et aux saintes dans notre toponymie si peu laïque devant bien être remplacés par quelque chose, tout de même!).

Bon premier avril, donc Madame Rossignol. À propos, le poisson ne serait-il pas un symbole chrétien ?

PS : encore de bons articles à méditer :

http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/03/25/marwan-mohammed-la-tentation-separatiste_4889973_3232.html

http://abonnes.lemonde.fr/societe/article/2016/04/01/nacira-guenif-souilamas-non-l-islamisme-n-est-pas-le-probleme-des-musulmans_4893897_3224.html

2 avril : ouf ! J’allais en venir à douter. Mais après les débordements d’hier, Stultitia a retrouvé le sérieux et la dignité qui la caractérisent. Ainsi que sa créativité en passe de devenir légendaire.

Pensez ! Elle vient d’inventer la faithpride (fierté de la foi). Il s’agirait d’une journée de rencontre festive de toutes les religions, avec chants, concerts, chars, etc…

Un peu comme la « fessepride » dont elle s’inspirerait (ne pensez pas à mal, c’est un clin d’œil : Stultitia a été depuis ses origines une fervente admiratrice de la gaypride).

On y verrait défiler ensemble, bras dessus, bras dessous, des bouddhistes, avec ou sans robe safran, des juifs, avec ou sans kippa, des catholiques, avec ou sans col romain, des protestants, des musulmans et musulmanes, avec ou sans voile, des parsis, des hindouistes, etc…etc…

Tout un monde joyeux et coloré qui montrerait les richesses de ce qu’a toujours été la culture, n’en déplaise à certains : un chatoiement de diversité.

Et ceci sous les yeux des ayatollahs divers, intégristes religieux et laïcards de tous bords qui bien sûr observeraient tout ça avec une componction et une réprobation tout ecclésiastique.

N’est-ce pas, Mme Pèlerin, Mme Rossignol, Mr. Valls…

En attendant l’invention à venir de bien d’autres « prides » tout aussi imaginatives et colorées…

Affaire à suivre, donc…

Avertissement: Même il s’agit sur le fond du même débat, je renvoie mes remarques sur les propos d’Élisabeth Badinter dans un post suivant, pour ne pas trop mélanger les genres et les personnes. Une partie des « réponses » ci-dessous, rédigées avant ce renvoi, se rapportent donc au post suivant.

 

Encore et toujours quelques précisions terminologiques. À propos de « l’affaire » Kamel Daoud.

Me sentant de plus en plus mal à l’aise devant la tonalité dominante des interminables litanies de « réactions » qui accompagnent désormais tout article qui aborde de quelque façon la question de l’islam (le plus souvent amalgamée à celle des réfugiés, la collusion régulière de ces deux thèmes témoignant déjà d’une ambiguïté certaine, comme s’il allait de soi que tous les réfugiés étaient musulmans…), je rajoute quelques précisions terminologiques à mon post du 30/01 :

De la critique à la phobie. À propos de déclarations récentes de Mme Badinter et M. Valls et d’une dérive sémantique pas si innocente qu’elle le paraît.

De la même manière qu’il me paraît nécessaire que nos « intellectuels », et surtout nos politiques, fassent donc l’effort de distinguer clairement, dans leurs déclarations, la critique légitime de la phobie, la situation générale de l’opinion telle qu’elle se présente par les temps qui courent me paraît rendre indispensables d’autres précisions.

Elles ne rajouteraient que quelques mots et ne prendraient que quelques secondes à ceux qui rédigent des textes ou déclarations sur ce qui touche à l’islam, et auraient l’avantage, en levant d’emblée de dangereuses ambiguïtés, de désamorcer bien des discussions aussi stériles qu’inutiles.

1) L’islam ou les islams ?

La première de ces ambigüités touche au maniement du terme « islam » lui-même. Bien sûr, il est commode, pour aller plus vite, de parler d’islam, comme on parle de judaïsme, de christianisme, d’athéisme, etc. Et, lorsque les circonstances ne posent pas de problème particulier, il est vrai que de telles conventions terminologiques quelque peu rudimentaires peuvent suffire et se révéler pratiques.

Le problème est que, dans la situation conflictuelle qui est en ce moment la nôtre, ce terme devrait toujours être accompagné de précisions supplémentaires.

Car toute généralisation s’avère dangereuse.

Imaginerait-on, dans une discussion à propos des XVème et XVIème siècles européens, d’utiliser sans plus le terme « christianisme », alors que le mot recouvre, à cette époque en particulier, une multitude de mouvements, qui s’en réclament en l’interprétant de façons très différentes, le plus souvent antagonistes ?

De même, les occidentaux qui parlent commodément « d’hindouisme » et de « bouddhisme » sont-ils conscients de la multitude d’écoles, souvent très diverses, que recouvrent ces termes ?

Et qu’en est-il lorsqu’on parle d’athéisme ! Qu’y a-t-il de commun entre l’athéisme de Camus et celui de Staline ou de Pol Pot ?

Il ne faut donc pas être grand clerc en islamologie pour se rendre compte que le mot « islam » recouvre lui aussi une immense diversité d’approches et d’interprétations, diversité culturelle, historique, géographique, théologique. Chose qui est bien entendu confirmée par tous les connaisseurs tant soit peu sérieux de cette religion.

Dès lors, la première chose à faire, en bonne méthodologie, ne serait-elle pas de commencer par préciser de quoi on parle ?

Car ce qui peut suffire pour une discussion du café du Commerce par beau temps se révèle bien risqué et hasardeux lorsqu’on se trouve sur le pont en pleine tempête.

On peut certes penser – c’est mon cas – que le « collectif » qui fait la leçon à Kamel Daoud adopte à son égard un ton professoral et supérieur qui est un insupportable manque de respect vis-à-vis de la personnalité admirable et courageuse qu’il prétend sermonner.
http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/02/11/les-fantasmes-de-kamel-daoud_4863096_3232.html

Mais il faut reconnaître que certains arguments du dit « collectif » ne manquent pas de pertinence. Et rien n’empêche de les reprendre de façon pacifiée, sur un ton que je voudrais respectueux et bienveillant, j’oserais dire fraternel.

Car le fait de réduire « un espace regroupant plus d’un milliard d’habitants et s’étendant sur plusieurs milliers de kilomètres à une entité homogène », constitue selon toute évidence un contre sens.

Outre les distinctions connues du grand public (sunnisme, chiisme, etc.), qu’y a-t-il de commun, même dans un espace géographique et culturel plus restreint, entre la « théologie » d’un Mohamed Hammami et celle d’un Rachid Benzine, d’un Youssef Seddik, d’une Leila Ahmed ou de tant d’autres ? Peut-on, sans insulte grave, dont je pense Kamel Daoud incapable, accuser ces derniers, par exemple, d’entretenir dans ce qu’ils nous disent de l’islam, un « rapport à la femme » qui ferait que celle-ci est « est niée, refusée, tuée, voilée, enfermée ou possédée » ?

Et le fait que certaines tendances alimentent à l’évidence une telle vision de la femme justifie-t-il des généralisations qui transforment de façon hâtive et abusive ce type d’interprétation en « conviction partagée qui devient très visible chez l’islamiste » ?
http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/01/31/cologne-lieu-de-fantasmes_4856694_3232.html

Un tel glissement de l’islam à l’islamisme est en effet bien susceptible de faire le jeu de ceux qui n’attendent que ce genre de signal pour déverser sur les forums et les réseaux sociaux le genre de commentaires alors proprement islamophobes dont on observe avec stupeur la croissance décomplexée.

[Curieusement, le « collectif » tombe dans le même « glissement » : lorsqu’il est déclaré : « Certainement marqué par son expérience durant la guerre civile algérienne (1992-1999), Daoud ne s’embarrasse pas de nuances et fait des islamistes les promoteurs de cette logique de mort », la formulation est pour le moins ambigüe. Car les islamistes sont sans conteste les promoteurs de cette logique de mort. On ne voit pas en quoi Daoud devrait alors « s’embarrasser de nuances » pour les dénoncer comme il se doit. Ici, ce sont bien les auteurs du « collectif » qui opèrent un glissement bien ambigu, et confondent de façon fort douteuse « musulmans » et « islamistes »…].

On ne peut certes que louer le travail courageux de Kamel Daoud dans sa dénonciation des abus d’un certain islam. Pour ma part, j’estime indigne et illégitime de l’accuser, comme le fait le « collectif », d’épouser « une islamophobie devenue majoritaire ».

« L’islam est une belle religion selon l’homme qui la porte, mais j’aime que les religions soient un chemin vers un dieu et qu’y résonnent les pas d’un homme qui marche » (réponse de Kamel Daoud à Adam Shatz, Le Monde du 20/02/2016).

http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/02/20/kamel-daoud-et-les-fantasmes-de-cologne-retour-sur-une-polemique_4868849_3232.html?xtmc=daoud&xtcr=1

Mais il me semble difficile de nier certaines maladresses et réductions dans sa dénonciation, qui prêtent effectivement le flanc à de possibles récupérations islamophobes.

En particulier parce qu’il oublie, entre autres choses, de rappeler, à temps et à contretemps, que nombre de musulmanes et musulmans, femmes et hommes « qui marchent », se battent tout aussi courageusement, à l’intérieur de leur religion, pour sortir l’islam de ces ornières qui le défigurent.

De la même manière qu’il existe les Haredim et le judaïsme libéral, l’intégrisme catholique et le protestantisme libéral de Ferdinand Buisson, il existe une riche diversité de courants à l’intérieur de l’islam contemporain, en particulier ceux qui cherchent en ce moment en France et dans les pays francophones leur expression théologique, et qui ne peuvent être réduits à l’islamisme, encore moins au djihadisme. Ces courants ont plus que jamais besoin d’être soutenus face à un système médiatique qui les ignore et à une opinion publique portée à succomber une fois de plus à la constante historique tellement attestée de la recherche de boucs émissaires.

Quelques distinctions élémentaires, comme celle entre « islam » et «certaines interprétations de l’islam », qui se fait en deux secondes et trois mots, pourraient donc permettre à ceux qui interviennent sur le sujet de lever bien des ambiguïtés, et d’apaiser un climat qui a bien besoin de l’être.

2) Le respect de toutes les croyances.

Ces précautions indispensables, qui n’empêchent aucunement un abord critique quand il est nécessaire, permettraient aussi de parler d’une religion en respectant sa réalité et sa complexité, plutôt qu’en apportant de l’eau au moulin de ceux qui, de l’intérieur comme de l’extérieur, promeuvent sa construction fantasmatique et son approche névrotique et « phobique » (cf. post du 30 janvier).

Et c’est bien ce respect qui devrait être la caractéristique d’une approche française de la question des croyances, telle qu’elle est inscrite dans nos textes.

Car si la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, telle qu’elle est intégrée au préambule de la Constitution du 4 octobre 1958 précise que « nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi » (article 10), rejetant par-là même bien évidemment toute manifestation violente de type intégriste djihadiste, cette constitution elle-même précise dans son article 3 :
« La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances (…) ».

Il serait donc opportun de s’interroger pour savoir dans quelle mesure ce principe laïc de respect de « toutes les croyances » est vraiment effectif, et dans quelle mesure il transparaît dans nos discours, en particulier ceux de nos responsables politiques.

L’ombre de la phobie, qui s’étend sur les déclarations de certains, comme elle se répand sur les forums et réseaux sociaux de façon préoccupante, devrait nous inciter à relire nos textes fondateurs et notre Constitution, et à refaire du terme « respect » et de l’attitude qui le caractérise une composante essentielle de nos interventions.

De la critique à la phobie. À propos de déclarations récentes de Mme Badinter et M. Valls et d’une dérive sémantique pas si innocente qu’elle le paraît.

Stultitia me propose aujourd’hui une petite leçon de langue française.

Car elle s’étonne de glissements récurrents ces derniers temps, en particulier de celui qui veut nous faire passer de la « critique » à la « phobie ».

Glissement dont témoigne la déjà célèbre intervention d’Élisabeth Badinter dans la matinale de France Inter du mercredi 6 janvier :

« Il faut s’accrocher et il ne faut pas avoir peur de se faire traiter d’islamophobe, qui a été pendant pas mal d’années le stop absolu, l’interdiction de parler et presque la suspicion sur la laïcité. À partir du moment où les gens auront compris que c’est une arme contre la laïcité, peut-être qu’ils pourront laisser leur peur de côté pour dire les choses ».

Et aussi la façon dont une telle dérive sémantique a pu être reprise à son compte et défendue par un Premier Ministre.

J’admets que « se faire traiter d’imbécile » ne signifie pas nécessairement « être un imbécile », pas plus que « se faire traiter d’islamophobe » ne signifie pas toujours l’être effectivement. Le problème est de savoir quel type de déclaration a pu susciter ce jugement. S’agit-il de déclaration « à la Houellebecq »

De Christine Boutin à François en passant par Houellebecq : de quelques aventures tragi-comiques de la justice et de la sémantique.

ou autres qui arborent fièrement leurs opinions avec une ignorance et une irrationalité caractéristiques, auquel cas le qualificatif de « phobie » est amplement justifié,

ou bien s’agit-il de »critiques » rationnelles, informées, émises avec une connaissance approfondie du sujet dont on traite, auquel cas on ne voit pas pourquoi notre intellectuelle ne s’en est pas tenu à ce terme, qui est en français le terme adéquat pour désigner ce type de réflexion.

Car n’aurait-il pas été nécessaire, par les temps qui courent, de faire un minimum de pédagogie, de préciser, par exemple : « il ne faut pas avoir peur de critiquer certaines interprétations de l’islam sans pour autant céder à l’islamophobie« , etc. ou autres expressions similaires ?

Et pourquoi ces précisions n’ont-elles pas été apportées ?

Car autant on peut concevoir qu’un penseur, un philosophe ou un politique revendique comme un honneur le fait d’être traité de « critique »
[κριτικός, terme qui renvoie « à une activité spécifique de la raison : opérer des partages, des discernements, et porter des jugements » (La philosophie de A à Z) et qui est de la famille du verbe κρίνω, (krinô), qui signifie distinguer, trier, passer au tamis, au crible] ;

autant il est difficile d’admettre que ce même penseur, philosophe ou politique puisse accepter un qualificatif qui a à voir avec la « phobie »
[Du grec φόβος, phóbos, terme qui, d’après le Robert, désigne « une forme de névrose caractérisée par la peur morbide, l’angoisse de certains objets, actes, situations ou idées »].

En son sens étymologique, la critique s’efforce de soupeser rationnellement, d’évaluer de façon réfléchie, de discerner avec prudence afin de pouvoir porter des jugements pertinents.

Elle exige donc de récuser avec force toute opinion qui relèverait d’une « phobie » qui lui est antinomique, comme de démentir sans équivoque toute accusation qui réduirait la critique à la « phobie ». En ce sens, en effet la « phobie » doit demeurer, pour le penseur comme pour le politique, « le stop absolu« , la limite qu’il importe de ne pas approcher.

Ainsi, on ne voit pas en quoi se faire traiter de « phobique », quel que soit l’objet d’une telle « névrose » ou « peur morbide », pourrait constituer un titre de fierté dont on pourrait se parer dans les médias ou devant le peuple, comme le font pourtant  – non sans un certain snobisme branché de la provocation – bien des habitués des journaux et des ondes.

Et tout intellectuel, comme tout politique digne de ce nom, ne devrait-il pas faire en sorte de se garder de toute opinion ou déclaration qui pourrait donner à croire qu’il cède en quoi que ce soit à cette irrationalité morbide et névrotique qui caractérise hélas bon nombre de discours que l’on entend aujourd’hui en ce qui concerne en particulier les immigrés, les réfugiés ou l’islam ?

Discours qui ont à l’évidence l’intention bien arrêtée de jouer dangereusement avec un fond ambigu qu’il n’est hélas que trop facile d’éveiller dans le cœur de chacun.

À propos de résultats électoraux : petit exercice d’application de quelques réflexions du post précédent.

Que l’on se montre critique envers les déviations des religions, quelles qu’elles soient, celles du judaïsme, du christianisme, de l’islam, du bouddhisme ou autres, cela fait certes partie d’un légitime effort de clarification et de salubrité publique.
(Et, sur chacun de ces sujets Stultitia, s’inspirant de ses maîtres Érasme et Montaigne, s’efforce d’apporter, à son humble mesure, sa propre contribution) :

Essentialisme ou herméneutique ? Brève à propos de « L’Islam et l’Occident » (« Répliques » d’Alain Finkielkraut, avec Tareq Oubrou et Daniel Sibony).

Des papes, de la pédophilie, de l’ordination des femmes et de quelques autres rudiments de théologie sommaire.

Conversion contre l’islam versus conversion à l’islam. Et de la conversion à l’herméneutique comme condition préalable. Réfléchir avec Youssef Seddik.

etc…

D’un même effort critique relève d’ailleurs aussi la dénonciation du simplisme d’un athéisme « branché » qui ne peut que ridiculiser la philosophie, tout comme celle des dévoiements dogmatiques d’une « laïcardité » obtuse qui prétend transformer en arme contre les religions la laïcité, dont l’essence doit être au contraire de fournir un cadre assurant la liberté de conscience et de pensée.

Subprimes de la pensée et bulles intellectuelles. À propos de récentes inflations médiatiques à la Onfray et consorts.

À propos de « l’Iranien » de Mehran Tamadon. De la laïcité et du port du voile à l’université.

Mais accepter qu’au nom de cet indispensable travail de l’intelligence, on puisse abolir, même de façon allusive, la distinction entre critique et « phobie », il y a là un pas qu’aucun penseur, et encore moins aucune personnalité politique, ne devrait pouvoir se permettre.

Il est bien sûr légitime et indispensable de critiquer certaines compréhensions de l’islam. Bien des musulmans sont en première ligne pour le faire, comme nous le montre par exemple Tareq Oubrou lorsqu’il déclare que « la République n’a pas à reculer devant l’UOIF. La République doit être fidèle à ses valeurs » :

Essentialisme ou herméneutique ? Brève à propos de « L’Islam et l’Occident » (« Répliques » d’Alain Finkielkraut, avec Tareq Oubrou et Daniel Sibony).

Mais je n’ai pas entendu dire pour autant que Tareq Oubrou ait en cela revendiqué le titre d’islamophobe, ni même qu’il ait salué les allégations ignorantes d’un Onfray ou d’un Houellebecq.

De Christine Boutin à François en passant par Houellebecq : de quelques aventures tragi-comiques de la justice et de la sémantique.

Tout comme il est justifié de critiquer certaines compréhensions du christianisme, du judaïsme, etc.

Je n’en veux pour preuve que le magnifique film d’Amos Gitaï, « Le dernier jour d’Yitzhak Rabin »
http://www.telerama.fr/cinema/amos-gitai-le-dernier-jour-d-yitzhak-rabin-touche-un-nerf-a-vif-en-israel,135785.php
où le réalisateur dénonce les incitations au meurtre fomentées par certaines communautés juives intégristes, sans pour autant à ma connaissance se qualifier d’antisémite ou de « judéophobe » ;

ou encore Lydie Salvayre, lorsqu’elle rappelle la part active – et toujours pas reconnue – prise par la hiérarchie catholique espagnole à la « croisade » franquiste en faisant référence à Bernanos, qu’il serait difficile de soupçonner de « christianophobie ».

De la lecture de Lydie Salvayre comme thérapie contre l’Alzheimer spirituel. Et qu’il ne faut pas prendre les petites filles pour des enfants de chœur.

Il est donc inacceptable qu’une intellectuelle en vue ou un Premier Ministre puissent pactiser de façon aussi légère et désinvolte avec ce qui relève de la « phobie », l’islamophobie en l’occurrence, sans prendre la peine de la distinguer rigoureusement de la critique.

Car si eux ne le font pas, qui donc le fera?

Tout comme il serait inadmissible, même et surtout lorsqu’on dénonce certaines pratiques, qu’on puisse pactiser avec quoi que ce soit qui aurait à voir avec la judéophobie, l’homophobie, la christianophobie, ou toute autre « phobie » du même type, qu’elle concerne des orientations sexuelles, philosophiques ou religieuses.

[Petit rappel de notions philosophiques élémentaires : Contrairement à ce que prétendent à tort certains par ignorance du droit – cf. Caroline Fourest en particulier, La Tentation obscurantiste, Grasset 2005, chapitre « Le piège du mot islamophobie », – il convient de placer toutes ces « phobies » au même niveau. Le droit ne repose en effet aucunement sur le fait, qu’il soit génétique, biologique, psychologique, etc.. Ce n’est pas parce qu’une religion ou une philosophie relèveraient d’un libre choix alors que l’homosexualité n’en relèverait pas, car elle qualifierait « l’essence » des personnes homosexuelles, « ce qu’elles sont » et non leurs choix, comme le dit C. Fourest, que cela impliquerait que le droit devrait sanctionner la « phobie » envers la seconde et tolérer envers les premières une telle « phobie » sans la distinguer de la critique légitime. Par définition, le droit relève d’un impératif qui fait être le respect pour ce qu’il estime digne d’en bénéficier. Si un jour le droit décide que les animaux ne doivent plus être consommés, leur consommation sera sanctionnée par la loi. Non du fait de « ce qu’ils sont », (rien n’empêche en fait de les consommer, et notre droit actuel le permet) mais parce que le propre du droit est de décider de ce qui doit être en fonction des objectifs et des idéaux que se donne une société. Ainsi il est indifférent aux yeux du droit de savoir si une personne homosexuelle choisit ou non de l’être, de savoir « ce qu’elle est » (que ce soit du fait de la génétique, de la psychologie, de la sociologie, etc), question qui reste ouverte (cf. là-dessus par ex. S. Pinker, Comment fonctionne l’esprit, Seuil 2000, p.65-68 : qu’en serait-il en effet si la science montrait que l’homosexualité fait l’objet d’un choix : cela légitimerait-il alors l’homophobie, selon la « logique » de Caroline Fourest ?). L’argument n’a pas de pertinence. Il suffit que le droit – nécessairement autonome par rapport au fait, y compris scientifique -décide que tout être humain, homosexuel ou pas, doit être respecté, un point c’est tout. Tout comme le fait de constater scientifiquement la diversité, génétique, hématologique, dermatologique, culturelle, etc. des êtres humains dans l’ordre de « ce qui est » n’a aucune incidence sur l’éthique et le droit qui décident – ou non, car la régression est toujours possible, cf. nazisme, etc. – de leur conférer dans l’ordre de ce qui doit être la même dignité et les mêmes droits. De la même manière, c’est au droit et non au fait qu’il appartient, si une société le désire, d’autoriser ce qui relève de la critique tout en sanctionnant ce qui relève de la phobie. On pourrait faire une analogie avec les articles 24, 29 et 32 du chapitre IV de la Loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse (Version consolidée au 09 janvier 2015) qui, tout en affirmant la liberté d’expression, condamnent  » la diffamation commise (…) envers une personne ou un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée » tout autant que « la diffamation commise par les mêmes moyens envers une personne ou un groupe de personnes à raison de leur sexe, de leur orientation ou identité sexuelle ou de leur handicap. » ].

Oh ! Bien sûr, une certaine oligophrénie laïcarde mentionnée plus haut nous assurera aussi, à travers quelques-unes de ses figures les plus médiatiques, que l’islamophobie est une création des musulmans eux-mêmes, qui chercheraient par ce terme à discréditer et criminaliser toute critique les concernant, et qu’il serait donc en quelque sorte légitime de retourner le terme contre eux en assumant son islamophobie.

Mais en quoi l’évocation d’un tel « chantage à l’islamophobie », comme le qualifie Régis Debray,
http://www.marianne.net/regis-debray-chantage-islamophobie-est-insupportable-100239746.html
en dépit de son instrumentalisation bien sûr attestée chez certains, autoriserait-elle à ignorer l’indéniable montée – en France et ailleurs – des actes malveillants à l’encontre des musulmans alors même qu’ils croissent de 223% en France entre 2014 et 2015 ?
(Chiffres du ministère de l’intérieur, cités à la suite de l’intéressante interview de Bernard Cazeneuve dans :
http://www.la-croix.com/France/Bernard-Cazeneuve-Dans-Republique-notion-cardinale-respect-2016-01-19-1200732386 )

On le sait, un même « chantage à la « judéophobie » ou à l’antisémitisme prétend interdire toute critique des politiques menées en Israël à l’encontre des palestiniens.
En reconnaître l’existence voudrait-il dire pour autant que l’antisémitisme n’a pas existé ou n’existerait pas ?
Et qu’on pourrait considérer comme un acte de courage ou un titre de fierté « de se faire traiter d’antisémite » ?

De telles pratiques dissimulent bien mal, dans un cas comme dans l’autre, des négationnismes et des « levées des inhibitions » dont on pensait le caractère idéologique réservé à certains courants politiques bien connus.

Il est d’autant plus inquiétant de les voir désormais s’affirmer au grand jour dans un certain monde intellectuel, se répandre dans les médias à travers des figures qui ne brillent pas spécialement par leur discernement critique, jusqu’à contaminer le discours des plus hauts responsables politiques.

Or, tout comme il y a des levées des inhibitions qu’il vaut mieux ne pas susciter

À propos de résultats électoraux : petit exercice d’application de quelques réflexions du post précédent.

il y a des tabous lexicaux avec lesquels il vaudrait mieux ne pas jouer à la légère.

Légitimer la sémantique de la phobie fait partie de ces jeux pour le moins ambigus.

Est-il d’ailleurs ici question de légèreté, tant on constate l’ampleur des efforts sciemment déployés en vue de séduire une certaine catégorie de l’électorat sensible à de telles dérives?

J’avais dans mon dernier post reproduit une citation tirée du livre de Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer, Seuil 2015, p.208-209 :

« H. Welzer [Les guerres du climat. Pourquoi on tue au XXIème siècle, Gallimard 2009] montre comment une société peut lentement et imperceptiblement repousser les limites du tolérable au point de remettre en cause ses valeurs pacifiques et humanistes, et sombrer dans ce qu’elle aurait considéré comme inacceptable quelques années auparavant ».

Bien des signes paraissent indiquer que ce glissement imperceptible « des limites du tolérable » est désormais en cours.

La banalisation de la revendication de la « phobie » au détriment de la critique en fait partie.

Saluons donc le travail de ceux qui, en dépit bien sûr de maladresses à redresser, nous aident à conserver aux mots leur sens, nous évitant ainsi de dévoyer, en même temps que notre langage, l’éthique dont il est porteur.

http://www.liberation.fr/debats/2016/01/26/lettre-de-soutien-a-jean-louis-bianco_1429038

http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/01/24/de-quoi-valls-est-il-le-nom_4852581_3232.html

http://www.lavie.fr/debats/edito/laicite-un-peu-de-raison-26-01-2016-70080_429.php
etc…, etc…, etc…

Ajout du 31/01:

Un bon article, qui fait le point sur « l’affaire » Badinter-Bianco et fait honneur à cette « laïcité de sang froid », que prône le grand spécialiste Jean Baubérot, par ailleurs signataire de la « lettre de soutien à Jean Louis Bianco ». Même s’il n’en va pas forcément de même de certains commentaires qu’il suscite…

http://www.lemonde.fr/societe/article/2016/01/30/les-musulmans-redoutent-le-piege-de-la-division_4856466_3224.html?xtmc=les_musulmans_redoutent&xtcr=1

***

«  »Infliger aux «enfants des rues nord-africains le châtiment qu’ils méritent» ».

http://www.liberation.fr/planete/2016/01/30/suede-des-hommes-masques-agressent-les-refugies-au-centre-de-stockholm_1430063

Mais dormons en paix, braves gens! Sans doute s’agit-il de « chantage à l’islamophobie »…

Ajout du 01/02:

Une « remarque » que j’ai postée en réponse à une critique dans les discussions de l’article de Julia Pascual mentionné plus haut (« les musulmans redoutent… »). Je l’ajoute en tant que précision apportée à ce débat:

« J’espère qu’E. Badinter a effectivement de bonnes intentions, mais elle se trompe en se fourvoyant dans le lexique de l’islamophobie. Pour moi comme pour nombre de musulman(e)s, c’est par islamophilie que nous critiquons ce que certains font de l’islam. Tout vocabulaire pousse au crime de l’islamophobie doit en effet être récusé à temps et à contretemps. »

Car autant je peux critiquer une certaine politique française, autant je dénie à quiconque le droit de me qualifier de « francophobe ». Je n’ai certes pas à « avoir peur de me faire traiter » de ce qualificatif », mais si c’était le cas, je mettrais immédiatement tout en œuvre pour le récuser, tout comme si l’on me traitait de judéophobe, d’antisémite ou d’homophobe.

Encore une fois, les mots ont un sens, et le terme de phobie ne doit pas être assimilé à celui de critique sous peine de grave perversion. Le fait qu’une telle perversion puisse ne pas être délibérée ne constitue pas une raison pour ne pas la signaler.

Ajout du 02/02:

Un rappel salutaire, en dépit de nombreux commentaires navrants dans les « réactions », bien caractéristiques hélas du « glissement » dont il a été question plus haut et d’un état préoccupant de la pensée :

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2016/02/01/la-france-sans-les-musulmans-ne-serait-pas-la-france_4857016_3232.html
Pour l’historien, le philosophe, le scientifique ou le poète, l’islam a fait et continue à faire partie des forces civilisatrices de l’Occident, au même titre que le judaïsme, le christianisme, l’humanisme de la Renaissance et des Lumières, etc..

Mais, là encore, il faut se garder des manichéismes simplistes qui distinguent une fois pour toutes les gentils et les méchants.

L’homme est ainsi fait, nous dit encore Freud, que chacun de ces courants a en permanence à se confronter à son double de l’ombre et à le combattre :

L’athéisme qui devait changer le monde a engendré les terreurs, massacres de masse et totalitarismes que nous savons ; toute religion connaît ses inquisitions et ses intégrismes criminels.

D’où l’importance de ne rien lâcher sur la laïcité, qui, lorsqu’elle ne glisse pas vers la caricature stupide et la sémantique de la phobie, permet cette coexistence respectueuse et cet enrichissement mutuel, seuls capables d’orienter vers la lumière les facettes diverses qui confèrent son intérêt à l’aventure humaine.

Ajout du 03/02:

Encore un excellent article que j’avais laissé passer:

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2016/01/21/pour-aborder-la-laicite-il-faut-rappeler-le-droit-seulement-le-droit_4851342_3232.html

Ajout du 04/02:

Encore un exemple de « chantage à l’islamophobie« , je présume…

http://www.liberation.fr/planete/2016/02/03/obama-defend-les-musulmans-americains-contre-les-offensives-islamophobes_1430925

Aux États-Unis, « Dans ce contexte délétère, les attaques visant mosquées et musulmans sont en augmentation. D’après un décompte du professeur Brian Levin, de l’université de Californie, les crimes haineux visant la communauté musulmane ont triplé en 2015, avec un pic au cours des derniers mois de l’année. «Nous sommes une famille américaine. Lorsqu’une partie de cette famille se sent séparée, infériorisée ou prise pour cible, cela déchire les fondements de notre nation», a souligné Barack Obama ».