Sortir de l’enfer. Une fois de plus, hélas, sur Gaza et l’Ukraine.

Un simple rappel de quelques évidences, dites et redites. Mais peut-être ces répétitions commencent-elles à avoir quelque influence sur les opinions.

La dénonciation de l’instrumentalisation indigne de l’antisémitisme pour justifier les massacres perpétrés par Tsahal fait son chemin dans l’opinion, y compris au plus haut niveau de la politique américaine. Mais il reste encore tant à faire pour faire accepter ce « principe de distinction » dont nous parle ci-dessous Dominique Eddé : « Un occupant et un occupé, un colon et un colo­nisé, ce n’est pas la même chose. Pour aller vers la paix, il faut faire la différence ». Un conflit colonial ne peut se régler par le déni du fait colonial, du racisme et de l’apartheid qu’il entraîne et que dénonçait par exemple Zeev Sternhell.

Et comme le répète sans se lasser Dominique Eddé, « Il faut (…) que les consciences anesthésiées se réveillent. À commencer par les plus décisives, les israéliennes ».

L’issue, nul ne sait, à l’heure qu’il est, où la trouver. Nous savons toutefois qu’elle passe par le principe de la distinction. Un occupant et un occupé, un colon et un colo­nisé, ce n’est pas la même chose. Pour aller vers la paix, il faut faire la différence. Et faire la différence, c’est combattre la fusion, de part et d’autre, y compris dans les mémoires, c’est faire cohabiter les récits. C’est renoncer à occuper le centre, c’est créer de la place pour l’autre.

Dans « Haaretz », le 10 février dernier, Amira Hass écrit à propos de l’attaque de Rafah annoncée par Nétanyahou : « Si près d’un million de Palestiniens doivent fuir pour la troisième ou quatrième fois vers Al-Mawasi – lieu déjà plein de Gazaouis réfugiés -, la densité sera d’à peu près 62 500personnes par kilomètre carré. » Cela signifiera, précise-t-elle, que les gens, parqués à la frontière avec l’Egypte, ne pourront se tenir que debout ou à genoux, condamnés à dormir à tour de rôle. C’est dire si la question de la « place » a viré au cauchemar. Si l’on veut traiter efficacement – c’est-à-dire sans intimidation et sans tabou – de cette plaie ouverte qu’est devenue « la Terre sainte » et, autour d’elle, la région tout entière, il est indispensable d’en finir avec la rhétorique du déni. La méthode qui consiste notamment à qualifier d’antisémite quiconque s’oppose à la politique d’Israël est un mode de terrorisme intellectuel qui ne cesse d’épaissir la haine et de détruire le dialogue (…)

L’atrocité du 7 octobre ne constitue pas un événement isolable, sur le plan de l’histoire régionale. Elle est le résultat abominable de deux phénomènes : 1) la cécité d’une majorité d’israéliens, entretenue par le vieil allié américain et par les nouveaux amis arabes qui, au mépris des faits, se sont tranquillement abrités derrière le diktat du fait accompli. Les israéliens ont cru dans leur majorité qu’ils pouvaient vivre, commercer et danser normalement pendant qu’à leur porte, un peuple nié par eux, écrasé, spolié de tous ses droits, n’y trouverait rien à redire. 2) La Palestine n’a pas mieux réussi que les pays arabes voisins à se doter de pouvoirs capables de penser la libération des peuples. Ils ont choisi la corruption, l’abus, la violence.

Nous en sommes maintenant au point où avoir peur et faire peur ne font plus qu’un dans toutes les têtes. Deux urgences concrètes s’imposent : arrêter le feu et renverser les pouvoirs en place de part et d’autre. Non par les armes, mais par une pression massive du dedans et du dehors. Il faut pour cela que les consciences anesthésiées se réveillent. À commencer par les plus décisives, les israéliennes. Qu’elles cessent d’avaliser, ne serait-ce qu’au nom de leur survie et de la libération des otages, un régime barbare ; qu’elles réclament sa chute, qu’elles entendent les appels au secours désespérés de ceux qui vivent et travaillent à Gaza. Il n’y est plus seulement question d’hécatombe et d’intolérables souffrances, il y est question de l’enfer.

Dominique Eddé, l’Obs 3100 du 29/02 au 6/03 2024, p. 41.

*

Et sur l’enfer ukrainien, cette intervention ahurissante du pape François, qui a d’ores et déjà choisi son camp et révélé le vainqueur du conflit en décrétant que « Quand on voit qu’on est vaincu, il faut avoir le courage de négocier » et de « hisser le drapeau blanc ».

Je me suis permis de saluer ce courage prophétique, qui à aucun instant ne prend la peine de condamner l’agresseur, par ce commentaire dans le journal La Croix de ce jour :

https://www.la-croix.com/religion/guerre-en-ukraine-le-pape-invite-kiev-a-hisser-le-drapeau-blanc-et-a-negocier-avec-la-russie-20240310

Propos indignes.  « A-t-on sérieusement parlé de négociations de paix avec Hitler, et de drapeaux blancs pour le satisfaire ? », nous disent nos frères d’Ukraine qui perdent leur vie en première ligne pour la défense de nos valeurs. Insulte à tous les résistants, aux Navalny, aux Manouchian. Car que signifie « Une paix juste » ? Si l’on sait ce que veut dire pour l’Ukraine une telle expression – retrait sans condition de l’agresseur russe de la Crimée et du Donbass – on sait aussi que Poutine et ses complices n’accepteront une telle « paix juste » que contraints par la force militaire. Dès lors, c’est bien à une capitulation qu’exhorte le pape en appelant l’Ukraine à la reconnaissance de la défaite. Navrant. Un Occident où résonnent à l’envi les voix de la lâcheté munichoise a bien besoin d’un tout autre message.  « Ne pas abandonner ! Nous continuerons ! », a-t-on entendu aux funérailles de Navalny. Car comme le savait si bien Churchill, s’il est bien le signe de la honte, le drapeau blanc n’a jamais été une garantie contre la guerre. Certes il est permis de ne pas avoir la dimension spirituelle d’un Navalny, d’un Churchill ou d’un Gandhi lorsqu’il disait qu’entre la lâcheté et la violence, il préférait la violence. Mais à défaut, il est tout de même permis d’avoir la décence de se taire.

Ajout du 12/03 :

Un nouveau commentaire dans le même quotidien, suite à un article pour le moins « jésuitique ».

https://www.la-croix.com/religion/guerre-en-ukraine-pourquoi-le-pape-francois-a-parle-de-drapeau-blanc-20240311

Devant les remous provoqués en France par la publication en 1864 par le pape Pie IX, du Syllabus qui condamnait les « erreurs du monde moderne » (dont la liberté de culte !), Mgr Dupanloup, évêque d’Orléans, parvint à apaiser la tempête en distinguant fort subtilement la « thèse » de « l’hypothèse ». La « thèse » étant ce que disait le document, « l’hypothèse » étant ce qu’il fallait en comprendre, qui pouvait au besoin être le contraire de la « thèse ». À l’évidence, nombre de Dupanloup sont encore à l’œuvre dans l’Eglise catholique pour édulcorer ce qu’on peut nommer poliment les bévues des papes.

Car transformer le « drapeau blanc », signe irrécusable de reddition dans la signalétique militaire, en appel à la « négociation » et à la « médiation » est une opération bien acrobatique et dangereuse. Nos experts en géopolitique ne se souviennent-ils donc pas que la Russie de Poutine a allègrement violé tous les traités passés avec l’Ukraine sous « médiation internationale » (Mémorandum de Budapest de 1994, Traité d’amitié, de coopération et de partenariat de 1997 fixant l’intégrité territoriale des deux États, Accord de Kiev de 2003 sur la frontière russo-ukrainienne stipulant que la Crimée est et demeure partie intégrante de l’Ukraine). Ce dernier accord, signé sous la présidence de Poutine démontre à quel point on peut se fier à sa parole. Allons, MM. les Dupanloup, revenons à la réalité ! Les Ukrainiens ont parfaitement raison lorsqu’ils assurent que l’Ukraine et l’Europe ne seront en sécurité qu’avec la défaite de Poutine. Osons appeler un chat un chat et bourde (si l’on veut rester poli) une ineptie, fut-elle pontificale.

Ajout du 14/03 :

À propos d’un article quelque peu ambigu discutant de l’opportunité de la référence à Munich dans le contexte de la guerre en Ukraine

https://www.lemonde.fr/politique/article/2024/03/13/guerre-en-ukraine-la-reference-aux-accords-de-munich-un-argument-politique-aux-limites-historiques_6221752_823448.html

une nouvelle intervention, un peu répétitive, mais il importe parfois « d’enfoncer le clou »:

Bel exercice d’érudition, certes. Mais qui n’est pas exempt d’une grande naïveté voire de visée idéologique. Car si la référence à Munich gagne sans doute à être précisée, peut-être aurait-il fallu s’interroger sur sa raison d’être.  «Le parallèle (.) vise à discréditer d’emblée celui qui évoque la possibilité de négocier.»(.)«C’est regrettable que beaucoup l’aient oublié, mais les guerres ne peuvent finir que de deux façons: soit par une victoire totale, soit par une négociation.» Mais il est plus regrettable encore que beaucoup aient oublié que tous les accords et «négociations» menés à propos de l’intégrité territoriale de l’Ukraine (Mémorandum de Budapest de 1994, Traité d’amitié, de coopération et de partenariat de 1997, Accord de Kiev de 2003 stipulant que la Crimée est et demeure partie intégrante de l’Ukraine) aient été sciemment violés par M. Poutine discréditant effectivement d’emblée «la possibilité de négocier». Dès lors, quelle autre alternative que la «victoire totale»?

Ajout du 19/03 :

Ce bon article, qui fait la différence entre la non-violence active de Martin Luther King et de Gandhi et un « pacifisme » des bons sentiments et des drapeaux blancs :

https://www.la-croix.com/a-vif/le-pape-demande-a-l-ukraine-de-hisser-le-drapeau-blanc-les-limites-de-la-religion-de-lamour-20240318

Quelques extraits :

Contrairement à ce que l’on croit souvent, la plupart des militants non-violents ne sont pas pacifistes, car il existe des situations où l’agresseur ne nous laisse aucune autre option que la violence. Gandhi lui-même répétait : « S’il faut absolument faire un choix entre la lâcheté et la violence, je conseillerai la violence. »

Selon [Martin Luther King], préférer le consensus à l’âpre lutte de terrain, c’est prendre le risque de construire un statu quo tissé de malentendu et de domination.

Il est impossible de rechercher l’unité sans accepter le conflit ; ni de vouloir la paix et le pardon sans établir au préalable la justice. Comme l’avait diagnostiqué Chesterton, les vertus chrétiennes « deviennent folles » quand, « isolées l’une de l’autre », elles finissent par « vagabonder toutes seules ».

Ajout du 20/03 :

De son côté, Moscou avait salué le pape comme un « véritable et sincère défenseur de l’humanisme, de la paix et des valeurs traditionnelles », à l’occasion du 11e anniversaire de son pontificat, le 13 mars.

https://www.lemonde.fr/international/live/2024/03/20/en-direct-guerre-en-ukraine-l-onu-accuse-moscou-de-semer-la-peur-et-de-supprimer-l-identite-ukrainienne-en-zones-occupees_6222496_3210.html

l’un des rares dirigeants politiques ayant un point de vue véritablement stratégique sur les problèmes mondiaux », a ajouté l’ambassade.

Sans commentaire.

Спасибо, Алексей ! Merci, Alexei !

Oui, merci Alexei, pour avoir montré que la pire des dictatures ne peut anéantir la liberté.

Et merci à vous, citoyennes et citoyens de cette grande nation russe, pour avoir montré que la peur ne peut étouffer la revendication de paix et de justice.

https://www.lemonde.fr/international/video/2024/03/01/russie-des-milliers-de-personnes-aux-funerailles-d-alexei-navalny_6219490_3210.html

https://www.lemonde.fr/international/article/2024/03/02/au-lendemain-des-funerailles-de-navalny-des-centaines-de-russes-continuent-de-defiler-devant-sa-tombe_6219702_3210.html

C’est de vous que nous attendons l’avenir de la Russie.

Merci quand même aussi aux quelques politiques et diplomates qui, à défaut du soutien massif qui s’imposait en cette occasion, ont tout de même manifesté un appui, aussi timide et parcimonieux fut-il.

Merci à toutes et à tous pour avoir montré que notre monde n’est pas forcément condamné à subir les diktats de bouffons grotesques et sanguinaires alors même qu’ils se multiplient dangereusement.

Quelques anti-vœux, avec Woody Allen et Charles le Téméraire.

« Il serait tout de même temps que tu présentes tes vœux à tes lecteurs », me dit Stultitia.

Or je fais en ces périodes une crise d’allergie aux vœux de bonheur, de réussite, et autres incantations rituelles de « bonne année » qui ont pour caractéristique ordinaire de ne pas se réaliser. Quand ce n’est pas le traditionnel « Et surtout bonne santé » suavement adressé au vieil oncle en soins palliatifs.

Et j’avoue qu’en ce moment, je me sens plus enclin à paraphraser Woody Allen :

« J’aimerais vous présenter un message d’espoir. Je n’en ai pas. En échange, est-ce que deux messages de désespoir vous iraient ? ».

Et même bien plus de deux, hélas…

Y figureraient les noms de Poutine, Ali Khamenei, Yahya Sinouar, Benyamin Netanyahou, Kim Jong-Un, Donald Trump ou encore Xi Jinping et bien d’autres fauteurs d’injustices, de violence et de guerres.

Ils évoqueraient aussi les échecs, déjà avérés, d’une « transition écologique » dans un monde qui persévère allègrement, quoi qu’on en dise, dans une surconsommation énergétique imposée par des impératifs de croissance, économique, démographique, etc., un monde qui étale tous les jours incohérences politiques, lâchetés et doubles discours, surenchères démagogiques et incitations consuméristes de tous ordres, qu’il s’agisse de productivisme agricole qui épuise la Terre, de nouvel extractivisme tout aussi ruineux pour la planète que le précédent, mais désormais repeint en vert, etc., monde qui, chaque jour, pèse plus durement sur les plus pauvres.  

Sans oublier que de tels messages de désespoir devraient aussi évoquer cette irresponsabilité chronique dont nous parle Bernanos, cette « abjecte complaisance » dans la docilité qui rend complices à des degrés divers, en Russie, en Israël ou ailleurs, de quelques chefs de guerre diaboliques, de systèmes économiques défendant âprement « la loi du plus riche ». Complaisance dans ces privilèges que nous préférons vertueusement ne pas voir et ne « pas chercher à comprendre », mais qui font tout de même que 97 % des Français appartiennent sans état d’âme aux 30 % les plus riches du monde, pour ne pas parler de peuples encore mieux lotis que nous le sommes.

« Voilà longtemps que je le pense, si notre espèce finit par disparaître un jour de cette planète, grâce à l’efficacité croissante des techniques de destruction, ce n’est pas la cruauté qui sera responsable de notre extinction et moins encore, bien entendu, l’indignation qu’elle suscite ; ni la cruauté, ni la vengeance, mais bien plutôt la docilité, l’irresponsabilité de l’homme moderne, son abjecte complaisance à toute volonté du collectif. Les horreurs que nous venons de voir, et celles pires que nous verrons bientôt, ne sont nullement le signe que le nombre des révoltés, des insoumis, des indomptables, augmente dans le monde, mais bien plutôt que croît sans cesse, avec une rapidité stupéfiante, le nombre des obéissants, des dociles, des hommes, qui, selon l’expression fameuse de l’avant-dernière guerre, « ne cherchaient pas à comprendre ». G. Bernanos, La France contre les robots. 1947.

Dans ces conditions, peut-on encore sans s’illusionner rêver d’un message d’espoir ?

Me viennent alors en mémoire ces maximes que mon instituteur de la laïque (non, il ne se nommait pas Stanislas…) inscrivait de sa belle écriture au tableau noir et qu’il intitulait « leçons de morale ». Parmi elles :

« Point n’est besoin d’espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer ».

Qu’importe que l’auteur en soit Charles le Téméraire ou Guillaume Ier d’Orange.

Il faut avouer qu’elle tombe à pic pour instruire notre époque, encore mieux sans doute que « le pessimisme de l’intelligence » allié à « l’optimisme de la volonté », dont nous parle Gramsci.

Car force est de reconnaître que depuis le temps que la volonté bute sur les échecs et les désillusions, elle a bien du mal à conserver un quelconque optimisme…

 Sans doute vaudrait-il mieux parler alors « d’énergie du désespoir ».

Un minimum de lucidité et les simples constats factuels semblent en effet condamner tout message d’espoir à la naïveté.

Car soyons sérieux : espère-t-on raisonnablement, par exemple, convertir à la sobriété volontaire quelques milliards d’individus supplémentaires dans un monde qui ne rêve que de croissance et d’augmentation du pouvoir d’achat, et dont l’Histoire toute entière – sauf guerres ou crises majeures  – démontre l’orientation incoercible vers plus de consommation ?

Ou bien nous payons nous de slogans et de mots dont nous préférons nous cacher la vacuité ?

Le temps ne serait-il donc pas venu d’entreprendre, résolument, sans espoir, et de persévérer sans réussite, comme nous l’enseigne la sagesse lucide du vieux Charles (ou du vieux Guillaume).

Vous avez dit tragique ? Telle paraît être effectivement notre condition.

Peut-être convient-il désormais d’embrasser pleinement une telle condition, sans autre guide que la sagesse que mon vieil instituteur exprimait sur son tableau noir, pour éclairer ce noir tableau qui est à présent indiscutablement le nôtre ?

Comme dit dans le post précédent, cela n’étonnera en rien « ceux qui croient au ciel » : car ils savent que l’espérance et la persévérance sont indifférentes aux entreprises de ce monde comme à ses réussites. Et c’est là une grande source de liberté.

Mais cela n’étonnera pas non plus « ceux qui n’y croient pas », car l’honneur et la dignité d’être Personne Humaine n’a que faire d’espoir ou de réussite.

Tout au contraire, honneur et dignité illustrent cette condition tragique qui nous fait entreprendre sans espoir et persévérer sans attente de réussite.

Alors qu’importe que la « transition écologique » et autres emphases similaires soient un jour une réussite, ou, plus vraisemblablement un échec.

Qu’importe que notre espoir de paix et de justice soit, comme l’atteste la totalité de l’Histoire humaine, probablement toujours déçu.

Qu’importe qu’il soit illusoire d’éradiquer de notre pauvre Monde le mal et la souffrance et que les lendemains qui chantent ne soient jamais pour demain.

Dans sa préface aux « Œuvres » de Vassili Grossman (Robert Laffont, Paris 2006, p.V), T. Todorov rappelle que « Grossman avait fait sienne une phrase de Tchékov selon laquelle « il était temps pour chacun de nous de se débarrasser de l’esclave qui était en nous ».

Alexei Navalny, Dolkun Isa, Bassam Aramin et Rami Elhanan, Iekaterina Dountsova ainsi que tant d’autres, connus ou inconnus, vivent de cette seule exigence.

Que les combats qu’ils entreprennent réussissent ou pas, cela n’est pas l’essentiel.

Ils les mènent d’abord « parce qu’il est temps pour chacun d’entre nous de se débarrasser de l’esclave qui est en nous », et que la beauté de cette œuvre suffit.

Et convaincus de ce simple objectif, qu’importent alors l’espoir, la santé et le bonheur, qu’importe la réussite !

Pour nous, l’année 2024 ne pourra qu’être bonne.

« Qui peut penser que les Israéliens vivront en paix après que l’irréparable a été commis » (Dominique Eddé). 

Un bref commentaire à cet article remarquable :

https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/12/28/guerre-israel-hamas-qui-peut-penser-que-les-israeliens-vivront-en-paix-apres-que-l-irreparable-a-ete-commis_6208026_3232.html

« Ce qu’une bonne partie de l’opinion israélienne s’obstine à ne pas comprendre, c’est qu’elle est en train d’approuver une politique qui, au prétexte de protéger son peuple, va le déposséder de son avenir« . Il est dommage qu’un texte d’une telle lucidité – en témoigne l’agressivité que mettent ses détracteurs à le calomnier – ne soit resté que quelques heures « à la Une » sur le site [du Monde]. Car loin d’être une apologie sommaire de la Palestine, comme le soutiennent tant de commentaires malveillants, il fournit les seules clés susceptibles de permettre la survie d’Israël: un désaveu populaire massif de ce qu’Élie Barnavi nomme « une politique israélienne imbécile« . Il serait urgent de donner au plus grand nombre la possibilité de le relire.

Heureux les artisans de paix !

En ces temps de Noël tellement troublés qu’il serait vain de faire une liste des malheurs du monde, il est bon de se rappeler quelques grands textes qui font l’honneur de l’humanité et qui s’adressent aussi bien à « celui qui croyait au ciel » qu’à « celui qui n’y croyait pas ».

Car quelles que soient les croyances, religieuses ou athées, il existe encore et toujours des « artisans de paix » dont l’exemple nous garde du désespoir, et qui maintiennent vif l’esprit de ces grands textes.

« Qu’importe comment s’appelle

Cette clarté sur leur pas

Que l’un fut de la chapelle

Et l’autre s’y dérobât »

*

Pour ne citer que quelques exemples qui illustrent « les Béatitudes » :


« Heureux les doux,
car ils recevront la terre en héritage
 ».

https://www.arte.tv/fr/videos/113511-073-A/28-minutes/


« Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice,
car ils seront rassasiés
 ».

*

https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/12/23/un-vrai-debat-sur-l-immigration-ne-laisserait-pas-la-definition-des-objectifs-et-des-priorites-a-l-extreme-droite_6207466_3232.html


« Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice,
car le royaume des Cieux est à eux
 ».

https://www.france24.com/fr/europe/20231215-alexe%C3%AF-navalny-transf%C3%A9r%C3%A9-de-sa-prison-vers-un-lieu-de-d%C3%A9tention-inconnu

« Heureux êtes-vous si l’on vous insulte,
si l’on vous persécute
et si l’on dit faussement toute sorte de mal contre vous
 »

https://www.lemonde.fr/international/article/2023/12/23/en-russie-une-candidate-pacifiste-ecartee-de-la-presidentielle_6207441_3210.html

« Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse,
car votre récompense est grande dans les cieux !
 »

Alors, « que l’on croie aux cieux » ou que l’on n’y croie pas, qu’importe.

L’essentiel n’est-il pas de se trouver du côté de celles et ceux qui illustrent ce qui fait l’honneur de l’humanité plutôt que parmi ceux qui la méprisent et la déshonorent ?

« Quand les blés sont sous la grêle

Fou qui fait le délicat

Fou qui songe à ses querelles

Au cœur du commun combat

Celui qui croyait au ciel

Celui qui n’y croyait pas »

Du côté de celui qui résiste et combat jusqu’à, mystérieusement, faire partie de celles et ceux qui pleurent plutôt que de ceux qui font pleurer.

« Heureux ceux qui pleurent,
car ils seront consolés
 ».

https://www.lavoixdunord.fr/1382309/article/2023-10-07/guerre-israel-gaza-des-civils-pris-en-otage-en-violation-du-droit-international

https://www.lemonde.fr/un-si-proche-orient/article/2023/11/26/jamais-la-palestine-n-a-autant-souffert_6202438_6116995.html

https://www.bbc.com/afrique/monde-67664330

Je nous souhaite donc de la clarté sur nos pas. Et qu’importe comment on l’appelle !

« Pour qu’à la saison nouvelle

Mûrisse un raisin muscat

Et framboise ou mirabelle

Le grillon rechantera »

Bonnes fêtes à toutes et tous malgré tout, dans le courage d’une espérance que l’horreur, la laideur ou l’indifférence ne peuvent éteindre.

Antisémitisme : éviter les malentendus et l’instrumentalisation.

 « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde », disait Albert Camus dans une citation souvent reprise à juste titre.

Alors je voudrais revenir rapidement sur la difficulté que nous avons en ce moment à nommer correctement les choses, en particulier en ce qui concerne la notion d’antisémitisme.

Dans un bel article que j’évoquais lors de mon post précédent, Daniel Barenboïm, qui ne peut je pense être soupçonné d’antisémitisme, déclarait :

Même aujourd’hui, de nombreux Israéliens voient dans le refus des Palestiniens de reconnaître l’État hébreu un prolongement de l’antisémitisme européen. Ce n’est pourtant pas l’antisémitisme qui régit la relation des Palestiniens à Israël, mais leur opposition à la division de la Palestine lors de la création de l’État et au refus de leur accorder l’égalité des droits, à commencer par le droit à un État indépendant.

Tout comme l’antisémitisme reste présent dans notre Occident et, en dépit de stratégies hypocrites, dans notre France profonde où il guette les bonnes occasions pour se manifester, il ne faut certes en aucun cas sous-estimer l’ampleur de la dérive proprement antisémite dans le monde arabo-musulman. L’antisémitisme y a effectivement sévi, y sévit encore et y sévira à l’évidence sans aucun doute. Des études telles que celles de Robert S. Wistrich sont là pour nous le rappeler, n’en déplaise à quelques bisounours et autres « islamo-gauchistes » hors sol.

Cependant, des argumentations du genre de celle de Barenboïm restent pour l’essentiel justifiées : on ne comprendra rien au conflit israélo- palestinien si on s’obstine à n’y voir – ou à ne vouloir y faire voir – de façon proprement manichéenne, qu’une expression de l’antisémitisme arabo-musulman.

Alors qu’il s’agit essentiellement de cet « océan de haine avec un désir de revanche » tel que le suscite, hélas de façon fort classique, toute entreprise de domination coloniale.

Comme le reconnaissait encore avec lucidité Moshe Dayan, que je citais aussi dans mon post précédent :

 Que savons-nous de leur haine sauvage [celle des Palestiniens] envers nous ? Ils vivent depuis huit ans [75 ans désormais…] à Gaza dans des camps de réfugiés, tandis que nous nous emparons sous leurs yeux des terres et de leurs villages où ils vécurent et où vécurent leurs ancêtres. Ce n’est pas aux Arabes de Gaza qu’il faut demander le prix du sang, mais à nous-mêmes.

Il est certes rassurant et gratifiant de distinguer clairement les bons agressés que nous sommes ou que nous soutenons et les méchants agresseurs antisémites. Et de le montrer à grand renfort de manifestations.

Mais il l’est bien moins de reconnaître, encore une fois avec Moshe Dayan, que l’antagonisme fauteur de haine et de violence n’est pas avant tout celui de l’antisémitisme « classique », dirigé contre « le » juif racialisé ou essentialisé par « l’ » arabe, lui-même essentialisé, mais d’abord celui entre un peuple colonisé et ses colonisateurs, auxquels se joignent leurs complices actifs ou tacites.

Et pourtant, toute solution au conflit ne peut passer que par cette reconnaissance préalable.

Reconnaissance que permet justement d’éviter une instrumentalisation de l’antisémitisme qui occulte opportunément le fait colonial.

Or, bien nommer les choses est essentiel pour lutter contre le malheur de ce monde, devrait-on dire avec Albert Camus.

En l’occurrence faire la part entre antisémitisme (sans en nier certes la réalité prégnante) et anticolonialisme (sans en nier non plus la réalité tout aussi prégnante).

Dans le cas de ce lamentable conflit si méthodiquement et machiavéliquement entretenu, on est en droit de penser qu’un antisémitisme « classique », « racialiste », n’est en rien premier. C’est bien le colonialisme qui a fait à l’origine le lit d’un antisémitisme et d’un antisionisme en réponse, qui ont hélas de plus en plus gagné, au Proche-Orient et dans le monde entier, jusqu’à rejoindre désormais, attisées par les extrémismes, les pires expressions de l’antisémitisme et de l’antisionisme « classiques ».

Comme le reconnaît entre autres Zeev Sternhell (cf. posts précédents), le simple respect de la Déclaration d’Indépendance d’Israël de 1948, et du projet profondément humaniste de pères fondateurs du sionisme tel que Martin Buber, aurait pu éviter cette funeste évolution.

Renverser l’ordre des responsabilités est se complaire dans le déni. C’est instrumentaliser l’antisémitisme, à juste titre unanimement réprouvé, dans le but de faire oublier, pire, de justifier le colonialisme qui, dans le cas du conflit israélo-palestinien, en est en grande partie la source.

Je me souviens des annonces effrayantes des attentats du FLN et d’autres organisations terroristes lorsque j’étais petit, à la fin des années 1950, ainsi que des manifestations anti-arabes que suscitaient ces horribles crimes quasiment quotidiens, dont un grand nombre de civils étaient victimes.

Serais-je allé manifester si j’avais été plus âgé ?

A posteriori, je crois que je n’aurais pu le faire qu’en écrivant sur mon écriteau deux phrases indissociables, indispensables pour briser l’opposition manichéenne des bons et des méchants :

« Non au terrorisme du FLN. Non à la politique coloniale de la France en Algérie ».

La France a fini par se rendre compte de l’ineptie et de l’injustice que constituait une Algérie « département français ».

Une solution « à deux États » a mis fin à la guerre et à la haine réciproque du français et de l’arabe, émanation inévitable de la situation coloniale.

Pour l’Honneur de la France, et celui de l’Algérie.

Lutter contre « l‘océan de haine » que dénonçait Moshe Dayan il y a … 67 ans ! exige une affirmation semblable :

« Non à l’antisémitisme. Non à la politique coloniale d’Israël ».

Pour ma part, je suis douloureusement étonné que la résolution du conflit israélo-palestinien ne mette pas systématiquement en avant une telle évidence.

Et que tant de présumées « bonnes volontés » se laissent instrumentaliser par des stratégies pernicieuses qui, pour faire triompher de misérables calculs politiques, n’ont pour but que de dissocier ces deux propositions nécessairement inséparables.

Pour l’honneur de la Palestine, et pour l’honneur d’Israël, il est capital de tenir ensemble la lutte contre tout antisémitisme et l’exigence forte d’une dénonciation de toute entreprise coloniale.

C’est une question de survie, mais aussi un combat urgent contre la « décomposition morale » (Zeev Sternhell) et la « confiscation de nos âmes » (Delphine Horvilleur).

Pensons-y lors de nos manifestations !

*

Ajout du 15/11 :

https://www.lemonde.fr/international/article/2023/11/14/la-cisjordanie-le-chaudron-qui-menace-d-exploser_6200030_3210.html

Ajout du 25/11 :

Cet important article de Yagil Levy :

https://www.lemonde.fr/international/article/2023/11/24/yagil-levy-sociologue-le-systeme-politique-d-israel-est-completement-paralyse_6202081_3210.html?random=1467605591

(…)

Le grand silence de l’opinion israélienne sur les destructions de Gaza vous surprend-il ?

Ce silence, d’abord, est lié à la façon dont le conflit est mené. On ne peut pas commencer une guerre sans définir de buts clairs, avec, par conséquent, un plan de sortie. Or, nous n’en avons pas. Il n’y a pas de plan pour le « jour d’après ». De plus, dans les médias israéliens, il n’y a presque rien au sujet de l’impact des opérations à Gaza sur la population. Une forme de déshumanisation est à l’œuvre, mais elle n’est pas neuve.

Historiquement, depuis l’effondrement des accords d’Oslo [1993], nous avons déshumanisé les Gazaouis, non seulement en refusant de regarder le sort qui était le leur dans l’enclave, mais aussi par simple mépris. Le fait que nous n’accordions pas d’attention aux destructions là-bas est dans la continuité de ce que nous avons fait depuis vingt ans.

(…)

Je ne connais aucun exemple dans l’histoire militaire récente [depuis la seconde guerre mondiale] où l’on observe ce ratio de pertes entre soldats et civils. Côté israélien, les pertes se montent à environ 60 soldats, comparé à 14 000 personnes tuées dans Gaza, dont au moins 6 000 enfants. C’est un ratio de un contre cent.

On ne voit nulle part un tel rapport. C’est à ce prix qu’est économisée la vie des soldats, et cela entre en contradiction avec le besoin de légitimation vis-à-vis de l’extérieur. On n’entend pas en Israël de discours mettant en cause l’action militaire à Gaza, car dès que l’on prend en considération la morale, Israël ne peut plus se battre à Gaza, sauf à perdre plus de soldats. Si le coût humain de l’opération montait en flèche, elle deviendrait illégitime, mais cette fois aux yeux de la population.

(…)

Ajout du 27/11 :

Encore un excellent article de Jean-Pierre Filiu :

https://www.lemonde.fr/un-si-proche-orient/article/2023/11/26/jamais-la-palestine-n-a-autant-souffert_6202438_6116995.html

Avec Martin Buber, une petite leçon de judaïsme à l’usage des oublieux.

Un extrait de ce grand philosophe de la rencontre d’autrui et du dialogue, inspirateur d’Emmanuel Lévinas, qu’il serait urgent de redécouvrir en des jours où prévalent l’exclusion de l’autre et le nettoyage ethnique.

L’homme type de notre temps se tient pour incapable de croire à sa propre substance, car il ne connaît plus de base qui serait susceptible de la soutenir. Et ainsi, il se cramponne à sa foi en son Ego élargi, sa nation, qui constitue pour lui la plus haute instance à laquelle il soit possible d’avoir recours. Et comme il n’a aucune relation authentique et vitale à la vérité qui est au-dessus des nations, à la vérité qui exige des nations qu’elles la réalisent, il transforme la « personne » de sa nation en idole (…). Or comme il n’existe pour lui aucune sphère supérieure à celle de la nation, comme il n’est dans les cieux aucune cour d’appel, l’aboutissement fatal de tout cela est l’affrontement des peuples et de leurs princes les uns avec les autres, par tous les moyens dont ils disposent, sans crainte ni pudeur, et jusqu’à leur anéantissement mutuel.

(…)

Et qu’en est-il de nous autres juifs ? Nous parlons de l’esprit d’Israël et nous nous figurons que nous sommes différents de tous les autres peuples parce qu’il y a un esprit d’Israël. Mais si l’esprit d’Israël n’est rien de plus, pour nous, que la personnification synthétique de notre nation, rien de plus qu’une justification séduisante de notre égoïsme collectif (…) alors nous sommes en vérité semblables aux nations, et nous nous abreuvons avec elles à la coupe de la même duperie.

Martin Buber, Esprit d’Israël et monde d’aujourd’hui, conférence de 1947, dans Judaïsme, Verdier 1983, p. 148-149.

Si le document de 2017 exposant « Les principes généraux et la politique du Hamas » revendique bien en son article 2 l’inacceptable éradication de « l’entité sioniste usurpatrice » de la terre palestinienne

L’expulsion et le bannissement du peuple palestinien de sa terre et la création de l’entité sioniste sur celle-ci n’annulent pas le droit du peuple palestinien à l’ensemble de sa terre et n’y consacrent aucun droit pour l’entité sioniste usurpatrice (the usurping Zionist entity).

Ce sont bien des organisations israéliennes qui n’hésitent pas à qualifier de « nettoyage ethnique » la politique menée en particulier en Cisjordanie par les colons avec l’appui de Tsahal :

Depuis le début de la guerre, 545 personnes issues de 13 communautés d’éleveurs bédouins ont été contraintes au départ en Cisjordanie, selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies. Le 19 octobre, plusieurs organisations de défense des droits humains israéliennes ont adressé une lettre à des diplomates occidentaux les appelant à aider « à stopper le nettoyage ethnique de bergers et fermiers palestiniens dans la vallée du Jourdain ».

Ajoutant leurs voix à celle de la grande écrivaine libanaise Dominique Eddé , qui dénonce elle aussi, dans la politique suivie par les dirigeants d’Israël « une décennie après l’autre » une véritable « épuration ethnique ».

« Raisonnements tribaux », « long processus de décomposition » (Dominique Eddé), « Décomposition morale », « colonisation », « apartheid » (Zeev Sternhell), « épuration ethnique », nous sommes bien loin de cet « esprit d’Israël » dont Martin Buber rêvait pour honorer son peuple :

Notre souhait national de reprendre la vie du peuple d’Israël dans son territoire ancestral n’est toutefois pas dirigé contre un autre peuple. Au moment où nous réintégrons l’histoire mondiale, et où nous redevenons les porte-drapeaux de notre propre destin, le peuple juif, qui fut lui-même une minorité persécutée dans tous les pays du monde pendant deux mille ans, rejette avec horreur les méthodes de domination nationaliste dont il a lui-même si longtemps pâti. Nous n’aspirons pas à regagner la terre d’Israël avec laquelle nous avons d’indissolubles liens, historiques et spirituels à la fois, avec l’intention d’éliminer ou dominer un autre peuple (Martin Buber au XIIe Congrès sioniste, Karlsbad 1921).

Et pour terminer, l’avis du juriste :

En réponse aux événements et polémiques actuelles, le droit international humanitaire – l’ensemble de normes adoptées en réponse aux atrocités des conflits du XXe siècle et qui établit une architecture de règles visant à limiter les conséquences dramatiques des guerres – énonce un principe primordial : quelles que soient les circonstances et la nature des actes qui déclenchent des hostilités, une fois celles-ci déclenchées, toutes les parties sont tenues aux mêmes devoirs et obligations. (…)

Cette controverse s’avère peut-être même contre-productive en ce qu’elle remet au cœur du débat précisément ce que le droit international humanitaire vise à éviter : le jugement éthique quant au déclenchement des hostilités, qui invite à prendre parti.

Du reste, quand bien même le Hamas s’est lui-même montré peu intéressé à respecter le droit international humanitaire, cela ne permet pas à Israël de le négliger à son tour. Comme le soulignait la première ministre Élisabeth Borne : le groupe armé et l’État d’Israël ne peuvent pas être mis dos à dos. Cela signifie également qu’Israël, son gouvernement élu et ses forces armées ne peuvent répondre avec la même brutalité que le Hamas le 7 octobre – d’autant plus en raison de leur puissance de frappe nettement supérieure et, de fait, plus meurtrière.

Or ce principe essentiel semble s’être trouvé pour l’heure relégué au second plan. Assurant avoir coupé en eau, gaz, électricité, et livraisons de denrées alimentaires dans l’enclave Palestinienne de 2,3 millions d’habitants, ordonnant à près d’un million de civils de quitter leurs habitations, même en l’absence de tout refuge, certaines déclarations israéliennes ont également promis de traiter l’ennemi comme « des animaux ». En droit, ces actions, si elles se confirment, constitueraient des violations du droit international humanitaire, et potentiellement, elles aussi, des crimes de guerre.

S’il est donc légitime pour les alliés d’Israël d’exprimer leur émotion et leur soutien face aux attaques du Hamas ayant visé des civils, il est primordial de ne pas donner l’impression que l’horreur des attaques justifierait d’ignorer les règles de droit humanitaire applicables. Le soutien à Israël ne peut donc pas être aussi « inconditionnel » qu’on l’entend parfois.

Ajout du 04/11 :

Cette réflexion du grand chef d’orchestre israélien Daniel Barenboïm :

La déclaration d’indépendance du 14 mai 1948 affirme elle aussi que l’État d’Israël se consacrera au développement du pays au bénéfice de tous ses habitants ; sera fondé sur les principes de liberté, de justice et de paix enseignés par les prophètes d’Israël ; assurera une égalité de droits sociaux et politiques à tous ses citoyens sans distinction de religion, de race, ou de sexe ; garantira la liberté de conscience, de culte, d’éducation et de culture. La réalité, comme nous le savons tous, a pris une tout autre tournure.

Même aujourd’hui, de nombreux Israéliens voient dans le refus des Palestiniens de reconnaître l’État hébreu un prolongement de l’antisémitisme européen. Ce n’est pourtant pas l’antisémitisme qui régit la relation des Palestiniens à Israël, mais leur opposition à la division de la Palestine lors de la création de l’État et au refus de leur accorder l’égalité des droits, à commencer par le droit à un État indépendant. La Palestine n’était tout simplement pas un pays vide, comme la légende nationaliste israélienne le prétend. Elle correspondait bel et bien à la description qu’en firent deux rabbins qui avaient visité le territoire pour étudier la possibilité d’y établir un État juif: «C’est une fiancée superbe, mais elle est déjà mariée.» Cela reste aujourd’hui un tabou dans la société israélienne que de le reconnaître expressément: l’État a été fondé au détriment d’un autre peuple.

Il est donc plutôt malvenu, et quelque peu obscène, d’arborer une étoile jaune en vue de criminaliser les propos d’un haut responsable de l’ONU, qui ne fait jamais que redire, avec d’ailleurs moins de force et de précision, ce que soutiennent entre autres Buber et Barenboïm.

Un minimum de connaissance et de respect de « l’esprit d’Israël » serait plutôt de mise dans la situation tragique que nous connaissons.

Ajout du 05/11 :

Tirée de l’excellent article de Jean-Pierre Filiu, cette étonnante réaction de Moshe Dayan aux funérailles de Roï Rothberg, assassiné en 1956 par des Palestiniens infiltrés de Gaza :

« Aujourd’hui ne maudissons pas ses assassins. Que savons-nous de leur haine sauvage envers nous ? Ils vivent depuis huit ans à Gaza dans des camps de réfugiés, tandis que nous nous emparons sous leurs yeux des terres et de leurs villages où ils vécurent et où vécurent leurs ancêtres. Ce n’est pas aux Arabes de Gaza qu’il faut demander le prix du sang, mais à nous-mêmes. » Le chef d’état-major adjurait alors ses compatriotes de ne jamais oublier que, « au-delà du sillon qui marque la frontière, s’étend un océan de haine avec un désir de revanche ».

8 ans en 56, soit 75 ans en 2023.

Sans commentaire.

Ajout du 08/11.

Belle intervention de Dominique de Villepin ;

« Il n’y a qu’une réponse au terrorisme, c’est la justice. La justice passe par l’ouverture d’une solution politique aux Palestiniens ».

La totalité de l’Histoire le montre, depuis l’Irlande, l’Algérie, l’Euskadi, la Catalogne, dans l’attente de la Corse, du Kurdistan, de la Kanaki, etc. Combien de milliers de vie vont encore coûter le déni et l’aveuglement stupides ?

Amour et vérité se rencontrent, justice et paix s’embrassent (Psaume 85-84).

חֶסֶד-וֶאֱמֶת נִפְגָּשׁוּ; צֶדֶק וְשָׁלוֹם נָשָׁקוּ

Il ne suffit pas de le chanter, il est urgent de le comprendre, M. Netanyahou.

Lettre ouverte aux jeunes des « JMJ ». Et de l’expérience de Milgram. Ou comment desideriusminimus se prend à jouer les antipapes.

Une fois de plus, Stultitia m’exhorte à reprendre mon bâton de pèlerin et à pourfendre quelques désastreux poncifs, d’autant plus pernicieux qu’ils s’accompagnent de cette suffisance « systémique » avec laquelle toute idéologie, qu’elle soit politique ou religieuse, usurpe une authentique réflexion éthique.

Car l’assurance fallacieuse que peut conférer le dogme est souvent le meilleur rempart contre les interrogations dérangeantes que la réalité soumet à la conscience.

Alors, bien que n’étant ni jeune ni pape, je me permets de poser quelques questions qui me semblent avoir fait gravement défaut aux récentes « JMJ » de Lisbonne.

*

Tout d’abord, pour ce qui est de la désolation pontificale devant les « berceaux vides » :

  • « Sachant qu’un européen ou un américain consomme entre 2,5 et 5 Terres, et que les habitants du reste du monde sont incités à les imiter par une compétition économique effrénée ; sachant aussi que, sauf période de grave crise, la courbe de la consommation ne s’est jamais inversée depuis que l’homme est homme, est-il vraiment pertinent pour le bien de l’humanité et son avenir d’exhorter au remplissage des berceaux ou autre « explosion des naissances » ?

Qu’en pensez-vous, jeunes des JMJ pour lesquels l’écologie et l’avenir de la planète ne sont pas des vains mots ou des bla-bla à la mode ?

Ne serait-il pas plus urgent de suivre, par exemple, les conseils des 15 000 scientifiques de la revue Bioscience, ou encore de Dennis Meadows ou Yves Cochet, qui ont au moins le mérite de savoir de quoi ils parlent ?

*

Pour ce qui est de la question de l’armement, maintenant :

« La technologie, qui a marqué le progrès et globalisé le monde, ne suffit pas à elle seule ; moins encore les armes les plus sophistiquées qui ne sont en rien des investissements pour l’avenir, mais qui appauvrissent du véritable capital humain, celui de l’éducation, de la santé, de la protection sociale. Il est inquiétant de lire qu’en de nombreux endroits l’on investit continuellement des fonds dans les armes plutôt que dans l’avenir des enfants ».

Vous dit-on.

En ce qui me concerne, j’ai toujours été non-violent, et partisan de la non-violence active, la vraie, celle de Gandhi, qui soutenait : « Je n’hésite pas à dire que là où le choix existe seulement entre la lâcheté et la violence, il faut se décider pour la solution violente ».

M. Roudskoï, adjoint au chef de l’état-major russe a qualifié de « grosse erreur » la livraison d’armes à Kiev par les pays occidentaux. « Cela prolonge le conflit, augmente le nombre de victimes et n’aura aucune influence sur l’issue de l’opération » a-t-il déclaré.

Qu’en pensez-vous, jeunes des JMJ pour lesquels la paix, la justice et la défense de la liberté ne sont pas des vains mots ou des bla-bla à la mode ?

Peut-être avez-vous vu, ce mardi 8 août, le beau documentaire d’Arte sur la Résistance au nazisme ?

Il a fallu bien de l’héroïsme de la part des Résistants et bien des investissements en armes « sophistiquées » de la part de ceux qui les soutenaient pour venir à bout du cauchemar nazi. Pour ma part, je suis toujours ému jusqu’aux larmes lorsque je vois ce que des jeunes ont fait au péril de leur vie pour « investir pour notre avenir », pour nous laisser en héritage ce monde libre dans lequel nous vivons, monde qui est aussi « celui de l’éducation, de la santé, de la protection sociale ».

Peut-on imaginer ce qu’aurait été ce monde s’il n’y avait pas eu la Résistance armée, le débarquement armé, l’effort de guerre des alliés, anglais, américains, soviétiques ?

                En ces temps de guerre qui sont de nouveau les nôtres, et en l’absence de toute diplomatie possible (l’expérience et trop d’années de prosternations serviles devant le maître du gaz montrant que pas plus qu’avec Hitler, on ne peut dans les conditions actuelles discuter sérieusement avec Poutine), ne serait-il donc pas plus urgent de venir en aide clairement à celles et ceux qui résistent plutôt que de propager subrepticement des discours d’un pacifisme lénifiant et ambigu, qui ont une fâcheuse tendance à rencontrer ceux d’envahisseurs et de criminels sans scrupules ?

« En toute franchise, je ne me serais jamais imaginé « investir » dans la guerre, dans des armes, mais c’est aujourd’hui la seule réalité qui existe. Je suis pacifiste, mais je ne peux plus l’être. La guerre a changé ma nature fondamentale ». Nous dit Olga qui, elle aussi, sait précisément de quoi elle parle.

*

Pour ce qui est de la question de « l’euthanasie » (une fois de plus implicitement assimilée à celle, plus complexe, de l’assistance à la fin de vie) :

Où allez-vous si, face au mal de vivre, vous offrez des remèdes hâtifs et erronés, comme l’accès facile à la mort, solution de facilité qui paraît douce, mais qui est en réalité plus amère que les eaux de la mer ? »

Qu’en pensez-vous, jeunes des JMJ pour lesquels le respect de la dignité et de la libre décision de personnes adultes et responsables plutôt que l’imposition tyrannique de dogmes inhumains ne sont pas des vains mots ou des bla-bla à la mode ?

« Comme le soulignait déjà Ronald Dworkin [philosophe américain, spécialiste de la philosophie du droit] il y a bientôt vingt ans maintenant, « faire mourir quelqu’un d’une manière que d’autres approuvent, mais que lui-même estime être en contradiction épouvantable avec sa vie, est une forme dévastatrice et odieuse de tyrannie ».

Aussi, légaliser l’aide active à mourir n’implique-t-il pas pour autant de fixer un seuil objectif en dessous duquel la vie ne vaudrait plus la peine d’être vécue. Ce n’est pas à la société, à l’État ou au corps médical d’opérer un tel partage, mais à chacun d’entre nous de construire cette ligne de démarcation et pour nous seuls ».

Dans ce moment immensément intime, que viennent donc faire en effet les polémiques obscènes de ceux qui s’estiment autorisés à violer, de leurs gros sabots doctrinaires, l’inaliénable secret de la conscience de chacun ?

Si la vie est un don de Dieu, alors il nous la confie entièrement, comme tout don. Un don restreint, qui exclut certains usages, n’est pas un vrai don. Que penserait-on de quelqu’un qui offrirait un cadeau de grand prix – par exemple un tableau de maître – et dirait à son destinataire : « Je te le donne, mais à condition que tu ne t’en sépares jamais, que tu le gardes toujours par-devers toi » ? (…) On jugerait sans doute que son don n’est pas un vrai don, et qu’il est plutôt inspiré par la satisfaction égoïste de faire du donataire son obligé. Un vrai don est oblatif, sans retour ni restriction.

C’est pourquoi la conception de la vie comme « don de Dieu » justifie en réalité la légitimité de la mort réfléchie. Parce que le don que nous fait Dieu de notre vie est un vrai don, un don absolu, il porte sur notre vie entière, y compris sa fin ; Il nous fait confiance jusqu’au bout et sans restriction.

C’est à nous, en notre âme et conscience, et après mûre réflexion, délibération et conseils pris auprès des autres, d’estimer s’il est juste ou au contraire injuste de quitter volontairement la vie.

Nous dit, en tant que croyant, François Galichet.

Ne sommes-nous pas là, jeunes des JMJ, bien loin des des « solutions de facilité » et autres « remèdes hâtifs et erronés » ?

*

Certes, tout n’est pas à rejeter dans le discours de celui qui se présente comme votre guide spirituel.

Je ne reprendrai pas les innombrables articles qui, souvent à juste raison, ont pu encenser M. le pape.

Mais ces quelques exemples montrent que la notion « d’abus systémiques » dépasse le contexte des abus sexuels pour lequel elle est évoquée de façon pertinente.

Comme je le disais en commençant, les allégations du dogme ne peuvent se substituer à l’éthique et à l’examen de consciences autonomes et responsables.

Il est déjà significatif qu’il ait fallu attendre les témoignages des victimes pour que des évêques, prêtres ou papes qui avaient pratiqué sans problème pendant des décennies le déplacement discret des coupables ou la dissimulation des délits et crimes sexuels acceptent – souvent à contre cœur – d’admettre que l’exigence éthique et juridique doit prévaloir sur la protection de l’Institution.

Il l’est tout autant de constater combien, en dépit de quelques réformettes lénifiantes pour la galerie, des questions essentielles, comme celle du statut de la femme dans l’Église, peuvent être évacuées par l’appel à de prétendus fondements dogmatiques qui dissimulent de profondes déficiences et incohérences théologiques.

« Il n’y a plus ni Juif, ni Grec ; il n’y a plus ni esclave, ni homme libre ; il n’y a plus l’homme et la femme ; car tous, vous n’êtes qu’un en Jésus Christ ».

Comment donc la puissance de cette proclamation que Paul (Épître aux Galates 3, 26-29) estimait messianique a-t-elle pu être étouffée pendant des siècles par une Institution qui, alors même qu’elle ordonnait des ministres non juifs – révolution théologique essentielle – refusait l’évolution anthropologique somme toute anecdotique que représentait l’ordination des femmes, évolution pourtant contenue dans cette même proclamation ?

La sacralisation blasphématoire du « pouvoir sacerdotal » d’un prêtre mâle officiant « en la personne du Christ » est sans aucun doute à la source de cette perversion « systémique » qui, en confisquant à l’assemblée des croyants son statut évangélique de seule « persona Christi » fit de l’Institution et de ses représentants les uniques détenteurs d’un pouvoir – masculin – alors capable de tous les abus.

Mais venons-en, jeunes des JMJ, à ce qui est sans doute le plus problématique en tout cela.

Car comment donc peut-il se faire que, dans une Institution qui compte, si mes informations sont bonnes, 5 363 évêques, 410 219 prêtres, sans même parler des 1 359 612 000 de fidèles catholiques, pas une voix ne s’élève pour – je ne parle pas forcément de dénoncer – simplement constater de telles aberrations qui discréditent tellement le message que cette Institution prétend apporter ?

La réponse se trouve probablement dans l’expérience de Stanley Milgram, qui jette un éclairage effrayant sur les capacités qu’a l’être humain d’annihiler son esprit critique et jusqu’à sa conscience éthique lorsqu’il se voit soumis à un discours d’autorité considéré comme détenteur de la vérité et promoteur du bien et de la justice.

Ainsi s’expliquent les débordements de tous les totalitarismes, de toutes les Inquisitions qu’elles soient politiques ou religieuses, et la terrifiante complicité des esprits qui les accompagne.

L’expérience de Milgram est intemporelle parce qu’elle nous renseigne sur le côté obscur du leadership, sa toxicité potentielle.

« C’est une adhésion à une cause perçue comme juste, un sentiment d’identité et de valeurs partagées, et c’est tous les jours dans la presse. La tragique réalité est que, lorsque les gens font du mal, ce n’est pas parce qu’ils veulent faire du mal, mais typiquement parce qu’ils veulent rendre le monde meilleur. »

Ainsi, jeunes des JMJ, vous qui voulez sincèrement sans doute « rendre le monde meilleur », n’oubliez pas que tout comme ce sont les laïcs et eux seuls qui, de l’extérieur de l’Institution, en ont dénoncé la toxicité « systémique » et « le côté obscur de son leadership », comme ce sont les femmes et elles seules qui, de l’extérieur, font et feront évoluer cette même Institution vers une théologie enfin plus en accord avec l’Esprit, il vous appartient à vous de déjouer les altérations insidieuses de certains discours d’autorité et de mettre en œuvre votre discernement afin que le message en lequel vous croyez ne soit pas discrédité et ridiculisé par des contrefaçons qui ne sont pas à sa mesure.   

*

Ajout du 12/08 :

Cette annonce du décès de Claude Got, personnage remarquable.

Claude Got, expert en santé publique et père de l’accidentologie, est mort

L’anatomo-pathologiste, dont les recommandations sur la vitesse, l’alcool ou le tabac ont permis de sauver des milliers de vies, a eu recours à l’euthanasie en Belgique. Il est mort le 11 août, près de Bruxelles.

https://www.lemonde.fr/disparitions/article/2023/08/11/claude-got-expert-en-sante-publique-et-pere-de-l-accidentologie-est-mort_6185146_3382.html

Comme quoi, n’en déplaise à M. le pape, et conformément à l’avis d’une grande majorité de citoyens français, des esprits particulièrement réfléchis et informés peuvent choisir, en toute conscience, d’avoir recours à l’aide à la fin de vie. De quel droit faudrait-il leur refuser cette ultime et inaliénable liberté ?

*

Ajout du 14/08 :

Amusant : Stultitia, qui est en train de lire la remarquable biographie de Jean Henri Fabre, naturaliste et entomologiste mondialement reconnu, (Henri Gourdin, Jean Henri Fabre, l’inimitable observateur, Le Pommier, Paris 2022) me signale ce passage qui montre combien les jugements pontificaux, et plus largement ecclésiastiques, peuvent manquer, disons, de discernement.

L’affaire ne date donc pas d’aujourd’hui, et risque donc de se prolonger si les fidèles, jeunes en particulier, ne sortent pas de cette approbation béate qui fait les beaux jours de l’expérience de Milgram :

«Dans son ineffable candeur », [Fabre, en 1867 ] donne aux Avignonnaises les mêmes leçons de botanique qu’aux Avignonnais :

« Bien volontiers je prêtai mon humble concours à cette œuvre de lumière. Je fus chargé de l’enseignement des sciences phy­siques et naturelles. J’avais la foi et ne plaignais pas la peine; aussi rarement me suis-je trouvé devant un auditoire plus attentif, mieux captivé. Les jours de leçon, c’était fête, les jours de botanique surtout, alors que la table disparaissait sous les richesses des serres voisines.

C’en était trop. Et voyez, en effet, combien noir était mon crime: j’enseignais à ces jeunes personnes ce que sont l’air et l’eau, d’où proviennent l’éclair, le tonnerre, la foudre ; par quel artifice la pensée se transmet à travers les continents et les mers au moyen d’un fil de métal ; pourquoi le foyer brûle et pourquoi nous respirons ; comment germe une graine et comment s’épanouit une fleur, toutes choses éminemment abominables aux yeux de certains, dont la flasque paupière cligne devant le jour ».

Erreur grave ! Dénoncée instantanément par les conser­vateurs ! Un employé municipal enseigne la fécondation des fleurs non seulement aux messieurs, mais encore aux dames et aux demoiselles, lesquelles, évidemment, affluent à ses cours !

C’est le prétexte qu’attendaient pour tomber sur l’em­ployé, non seulement les enseignants du lycée, jaloux du charisme et des succès d’un collègue qui n’est pas même agrégé, mais encore, mais surtout les cléricaux du tout-puissant parti catholique avignonnais et les adversaires de Duruy, trop heureux d’attaquer le ministre au travers de son protégé. Là-dessus nationalement : émoi de Pie X et du nonce apostolique, levée de crosses épiscopales sous l’impulsion du redoutable Mgr Dupanloup, interventions au Sénat. Là-dessus, dans un Vaucluse majoritairement catholique: pro­testations indignées du clergé, plaintes au maire et au député, expulsion des Fabre de leur logement. Là-dessus, fin de la longue carrière dans l’Instruction publique du mécréant, du libre-penseur, de l’ami affiché d’auteurs outrageusement féministes (Stuart Mill, De la liberté, 1859; De l’asservisse­ment des femmes, 1869), de l’agitateur dont l’enseignement subversif éclabousse la réputation du lycée impérial.

Résumé, cent trente ans plus tard: « Ses cours à l’usage des jeunes filles ayant déplu, il doit partir pour Orange. » (op.cit. p. 97-98).

Comme quoi il importe, et cela de nos jours encore, de bien choisir ses maîtres spirituels.

Quelques réflexions un tantinet hétérodoxes à propos de retraites et de décroissance.

Les idées que j’ai plusieurs fois exprimées sur la chose politique montrent suffisamment, je pense, que je ne suis pas spécialement récupérable par la plupart des partis.

Je m’aventure donc à quelques réflexions que je voudrais aussi libres que possibles sur un sujet dont l’approche politicienne de tous bords ne cesse depuis bien longtemps de m’étonner, sans pour autant me surprendre.

Car depuis au moins le « Livre Blanc sur les retraites » de Michel Rocard en 1991, les propositions sur la question se succèdent, suscitant incohérences à l’aller et psychodrames en retour.

Tout ceci simplement parce que, les enjeux essentiels n’étant pas posés, encore moins expliqués, les solutions ne pourront consister qu’en bricolages inadaptés, s’attirant en réponse des débordements relevant principalement de la démagogie.

Car ces enjeux essentiels, quels sont-ils ?

Il me semble qu’on pourrait les aborder au mieux par un mix entre les visions de Jean-Marc Jancovici et celles de Thomas Piketty.

Le premier – trop souvent abusivement réduit à son discours sur le nucléaire – nous rappelle tout simplement que la question des retraites ne peut être dissociée de la façon dont on conçoit l’évolution de notre économie, et en particulier de la trop fameuse « croissance ».

Or, l’habituel déni, maintes fois dénoncé sur ce blog, fait qu’il nous est difficilement concevable d’accepter le fait que la « croissance » de notre PIB qui a fait les beaux jours de l’ère industrielle et en particulier de l’après-guerre est désormais condamnée à court terme, du simple fait des limites physiques de notre environnement, qui ne peut supporter une croissance infinie.

La « prévision » de croissance du PIB est le paramètre le plus important pour savoir comment le système va évoluer. Dans ses travaux, sur lesquels s’appuie le gouvernement, le Conseil d’Orientation des Retraites suppose que le PIB va croître sans discontinuer d’ici à 2050 : https ://bit.ly/3KoCY3E Mais avec le lien entre économie et flux physiques sous-jacents (https ://bit.ly/2K4Hjvj ), la croissance du PIB « vrai » (celui qui mesure les produits et services « physiques ») d’ici à 2050 est tout sauf assurée. En fait ce PIB « vrai » a déjà commencé à diminuer depuis le pic de production du pétrole conventionnel en 2008, et il n’y a pas de raison pour que cela s’arrête en tendance.

Plutôt donc que de se lancer dans une aventure qui a tout d’un rafistolage amené à se répéter d’année en année en fonction de données forcément revues à la baisse du fait de l’inéluctable réduction de notre croissance causée par la raréfaction et le renchérissement de l’énergie et des matières premières (baisse tendancielle de la productivité du travail, etc.), les nouvelles conditions environnementales, etc., il aurait été plus pertinent de commencer par le commencement, soit

 par unir nos forces autour d’un projet de société plus attendu, comme… la transition vers un monde plus résilient face à la baisse des hydrocarbures et à la hausse du changement climatique.

Et de penser la question des retraites en conséquence.

Mais une telle perspective semble hors de portée du court-termisme de nos dirigeants, comme de la démagogie ordinaire de nos « oppositions » qui demeurent pour la plupart droites dans les bottes d’un productivisme et d’un consumérisme, éventuellement revu à l’aune d’une débauche de green washing.

Il se pourrait bien hélas que le dessin suivant (en lien) soit plus lucide que bien des discours optimistes sur l’évolution de notre « pouvoir d’achat » et de nos retraites…

Le deuxième nous explique une autre façon de commencer par le commencement :

Pour faire face à des défis majeurs comme le vieillissement, il est certes inévitable que tout le monde soit mis à contribution. Encore faut-il le faire de façon juste. Or il existe une seule façon d’essayer de convaincre l’opinion de la justice d’une réforme : il faut démontrer que l’effort demandé représente une plus forte proportion du revenu et du patrimoine pour les plus riches que pour les plus pauvres.

Cela permet entre autre de comprendre pourquoi la récente réforme des retraites en Espagne, votée par les socialistes et l’extrême gauche Podemos, est passée nous dit-on « comme une lettre à la poste » malgré un allongement prévu à 67 ans de la durée de travail et des « des critiques de l’opposition de droite et du patronat » !

Pour nous français, le monde à l’envers, en quelque sorte…

Comme une lettre à la poste, ou presque : en Espagne, les députés ont validé ce jeudi [30/03] la réforme des retraites du gouvernement de gauche, prévoyant de faire davantage contribuer les hauts revenus tout en maintenant l’âge de départ à 67 ans. Pas de manifestations, pas d’affrontements avec la police… À la différence de celle du Président Emmanuel Macron en France, la réforme du premier ministre socialiste Pedro Sanchez a réussi ces dernières semaines à s’imposer dans « la paix sociale« , selon ses termes, en dépit des critiques de l’opposition de droite et du patronat.

La plus large contribution des hauts revenus a tout simplement permis de faire passer la pilule d’un allongement sans doute nécessaire de la durée de travail.

Le peuple sait reconnaître les mesures qui vont dans le sens de plus de justice sociale et sait en tenir compte, en dépit de sacrifices peut-être inévitables.

Ne pourrait-on penser aussi qu’une adaptation de la durée de travail en fonction de la pénibilité de certaines professions, attestée en particulier par la différence de durée de vie, pourrait constituer un élément non négligeable de justice sociale ?

Est-il légitime et tout simplement éthique qu’un ouvrier, artisan, paysan, etc. dont la vie peut être plus courte de 10 ans que celle d’un cadre, de certains fonctionnaires, professions libérales, etc. ne bénéficie pas d’une durée de travail plus brève que celle de ces derniers ?

Ainsi, comme le dit encore Thomas Piketty, un système fondé sur le nombre d’annuités cotisées et non sur un âge légal obligatoire serait plus juste, car il permettrait à celles et ceux qui ont commencé plus tôt de partir plus tôt.

Le pouvoir n’a plus le choix : il doit refonder le système sur la base du même nombre d’annuités pour tous. S’il choisit 43 annuités, alors cela doit s’appliquer à tous, sans exception. Mais attention : si le pouvoir est sincère dans son approche, alors par définition l’âge légal de 64 ans n’a plus de raison d’être. Si vous avez 43 annuités, alors vous pouvez prendre votre retraite pleine, point final.

« Alors cela doit s’appliquer à tous ». Mais c’est peut-être là que le bât blesse.

Car si une personne ayant commencé à travailler à 18 ans touchera légitimement et logiquement sa retraite à taux plein à 61 ans dans le cas d’un système à 43 annuités (mais il ne faut pas oublier l’injustice faite aux femmes dénoncée par Piketty : qui […] permet [au gouvernement] d’exiger de facto 44 ou 45 annuités (ou plus) aux femmes ouvrières et employées ayant commencé à travailler tôt, alors que les femmes cadres supérieures auront droit à 43 annuités sans difficulté) il faut aussi accepter que la personne ayant commencé à 25 ans touche la sienne à … 68 ans.

Nous ne sommes donc pas près de voir la fin des manifestations !

Et l’incantation rituelle de « faire payer les riches » ne pourra suffire à résoudre les problèmes. La forte contribution des plus riches en Espagne comme dans les pays scandinaves n’empêche pas l’allongement probablement nécessaire de la durée de travail.…

Carrières longues, carrières pénibles, il est à prévoir que beaucoup revendiqueront abusivement ces situations pour monter au créneau sans grand souci de l’équité ni du bien public.

Certes, des critères autant que possible objectifs (statistiques concernant la durée moyenne de vie par secteurs d’activité, etc.) devraient permettre de clarifier certains cas.

Mais qui acceptera de se reconnaître privilégié du fait de revenus et/ou d’une durée de vie statistiquement supérieurs à celle de plus défavorisés ? En Espagne, ce sont donc les riches qui rechignent à voir fortement surtaxées les retraites à plus de 4000 euros [ correctif: les retraites y sont plafonnées à 3058 euros par mois]. Ce devrait pourtant être la moindre des choses dans des démocraties qui se targuent de solidarité…

Je me souviens d’une petite anecdote : du temps où j’enseignais la philosophie, certaines classes, que j’aimais par ailleurs beaucoup, me donnaient parfois bien du fil à retordre du fait d’un excès de, disons, vitalité. Un jour que je sortais de deux heures particulièrement épuisantes face à une jungle de trente excités, je raconte en passant mon aventure à la secrétaire de mon proviseur

« Et encore, si vous étiez au secrétariat, vous verriez ! », me dit-elle.

Pour ma part, même si j’ai pu bénéficier d’un départ à 62 ans, j’estime que mes conditions de travail, en dépit de leurs difficultés certaines, faisaient de moi un privilégié par rapport aux paysans, éleveurs, ouvriers ou autres artisans que je côtoyais, ainsi qu’à bien des petites mains de la santé.

Et je n’aurais pas remis en cause un départ plus tardif, à condition que cela serve à la solidarité, à une répartition plus équitable propre à alléger le fardeau de moins favorisés que moi.

Car je n’ai pas ouï dire que les enseignants, pas plus d’ailleurs que les secrétaires de proviseurs, aient une espérance de vie tellement inférieure à la moyenne de la population.   

Mais, à n’en point douter, la secrétaire dont je parle est de toutes les manifestations. Ainsi qu’une bonne majorité de mes chers collègues. Et tous tiennent sans sourciller le même discours à des ouvriers du bâtiment et des infirmières. 

Si tant est que chacun voit midi à sa porte…

Mais j’ai parlé d’un mix de Jancovici et de Piketty.

Car l’un n’est pas concevable sans l’autre.

Avec Jancovici, il faut prendre conscience que la transition inéluctable qui nous attend suppose nécessairement du « sang et des larmes ». « Une transition en douceur, ça n’existe pas », disait Cohn-Bendit. Elle impactera inévitablement nos modes de vie, de consommation, nos conditions de travail, le confort de nos retraites, etc.

Qu’on le veuille ou non, il faut réduire la voilure.

Tout cela dans un contexte où les indispensables arbitrages à opérer seront toujours plus frustrants.

Le monde politique fait comme si les 3 000 milliards d’euros de dette publique n’existaient pas, sans parvenir à rassasier la demande inextinguible de crédits publics (…).

Gauche et droite, patronat et syndicats, ministres et élus locaux ont continué de communier dans le même déni avec une insouciance ou une mauvaise foi qui frisent l’irresponsabilité (…).

L’argent facile de la décennie 2010 (…) a eu un puissant effet désinhibant en France. Puisque l’argent public a sauvé l’économie pendant toute cette période, qu’il coule à flots ! Ces derniers temps, pas une réforme ne s’annonce à moins de 1 milliard d’euros sans que les intéressés expriment en retour une quelconque satisfaction. La demande de fonds publics est devenue inextinguible (…).

L’un des apports de la commission Pébereau est d’avoir distingué la « bonne » dette, qui finance les investissements, de la « mauvaise », qui couvre les dépenses courantes. La distinction apparaît aujourd’hui d’autant plus opportune que la transition écologique, la remise sur pied des services publics (éducation, santé, justice) et le réarmement nécessitent des dizaines de milliards d’euros d’investissement (…).

Mais autant le changement climatique a réhabilité la notion de planification, autant la dette semble vivre sa propre vie. Certes, le gouvernement promet de la réduire de 3,3 points de PIB à l’horizon 2027, mais sans parvenir à crédibiliser ses hypothèses ni à impliquer les Français qui se cabrent à la moindre réforme dite « de structure ».

Mais avec Piketty, nos dirigeants en particulier doivent se rendre compte qu’un tel effort ne peut se faire que par la mise en place résolue d’une politique reposant sur une justice et une équité auxquelles nous sommes par ailleurs tous conviés. Les riches bien sûr en premier lieu, mais aussi les moins riches, ou ceux qui se croient tels, qui ne peuvent s’exonérer du devoir de solidarité.

La condition pour que « ça passe sans que ça casse » est que chacun accepte d’y mettre du sien, sans penser que, puisque je suis moins riche que Bernard Arnault,  Françoise Bettencourt, Macron ou même que mon voisin d’en face, je pourrais me dédouaner de mes responsabilités.

Nous ne pouvons vivre dans le fantasme infantile d’un monde qui, d’ores et déjà, n’existe plus.

Et plutôt que de nous complaire dans la démagogie facile de gesticulations et surenchères verbales contre-productives, il serait temps de nous montrer capables, chacun à notre niveau, de responsabilité face aux enjeux présents et à venir.

*

Ajout du 22/05 :

Une proposition qui pourrait aller dans le bon sens :

https://www.lemonde.fr/politique/article/2023/05/22/jean-pisani-ferry-nous-preconisons-un-impot-exceptionnel-sur-le-patrimoine-financier-des-plus-aises-pour-la-transition-climatique_6174328_823448.html

https://www.lemonde.fr/politique/article/2023/05/22/jean-pisani-ferry-appelle-dans-un-rapport-a-financer-plus-equitablement-la-transition-climatique_6174327_823448.html

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Ajout du 23/05 :

Étonnante réactivité de nos gouvernants dès qu’il est question de taxer un peu plus les riches. Les masques n’ont pas mis longtemps à tomber :

https://www.lemonde.fr/politique/article/2023/05/23/transition-ecologique-le-gouvernement-oppose-a-la-creation-d-un-isf-vert_6174520_823448.html

Et pourtant :

« C’est une question de justice sociale et d’efficacité fiscale »

Lucas Chancel, professeur à Sciences Po et codirecteur du laboratoire sur les inégalités mondiales à l’École d’économie de Paris (PSE).

« C’est une évidence : il faut taxer les ménages les plus aisés, et notamment les très riches. Et donc faire le contraire de ce qui a été fait depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron au pouvoir en 2017. Aujourd’hui le taux d’impôt effectif sur le revenu des milliardaires est de seulement 2 %, nettement inférieur à celui des classes moyennes. Il y a donc d’abord une nécessité de créer un impôt juste au sommet de la pyramide. C’est une question de justice sociale dans une société inégalitaire, mais aussi d’efficacité fiscale.

(…)

Si l’on estime qu’il faut une trentaine de milliards d’euros d’argent public chaque année [pour financer la transition écologique], il y a un nombre limité d’options : soit on réduit davantage les dépenses publiques alors qu’elles sont déjà sous pression, ce qui n’est pas souhaitable ; soit on augmente l’endettement. Il faudra en partie passer par là, mais cela ne peut pas être l’unique option dans la mesure où la dette pèsera aussi sur les générations futures.

La solution la plus évidente du point de vue de la justice sociale et environnementale est donc un nouvel impôt. Et puisque les ménages très aisés sont largement sous-taxés – je parle là des 1 % les plus riches – cela a du sens de leur prélever davantage. Au sein du laboratoire sur les inégalités mondiales, nous avons calculé qu’un taux d’imposition progressif sur les patrimoines supérieurs à 1 million d’euros, s’échelonnant de 0,5 % à 3 %, pourrait lever 20 milliards d’euros chaque année en France. Ce serait une sorte d’ISF revu et modernisé, très positif pour l’économie, avec un taux de prélèvement qui reste modeste.

(…)

Dans son rapport, Jean Pisani-Ferry vise les 10 % les plus aisés. À un moment, il faudra probablement aller jusque-là. Mais si l’on n’est pas capable de taxer les 1 % les plus riches, je me demande comment on peut demander au reste de la population de faire des efforts, que ce soit les 10 %, et encore davantage quand il s’agit des classes moyennes et populaires. »

https://www.la-croix.com/Debats/Transition-energetique-faut-taxer-riches-financer-2023-05-23-1201268446

Ajout 24/05 :

En accès libre:

https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/05/24/transition-climatique-le-necessaire-levier-fiscal_6174619_3232.html

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Ajout du 30/05 :

Et encore à propos de la disparition des écrans radar de la proposition de Jean Pisani-Ferry :

https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/05/30/transition-ecologique-et-depenses-publiques-le-rapport-de-jean-pisani-ferry-semble-tombe-dans-un-vide-politique-sideral_6175368_3232.html

(…) la publication, le 22 mai, du rapport de l’économiste Jean Pisani-Ferry et de l’inspectrice générale des finances Selma Mahfouz sur « Les incidences économiques de l’action pour le climat » a fait l’effet d’une petite bombe. Rédigé avec le concours de France Stratégie, l’organisme de prospective rattaché à Matignon, le document souligne à quel point le pays est collectivement mal préparé à la transition écologique, décrite comme « un choc d’offre négatif qui s’accompagne d’un besoin de financement d’investissements dont la rentabilité n’est pas acquise ».

Les deux experts évaluent à 34 milliards d’euros le montant des dépenses publiques qu’il faudra engager chaque année, d’ici à 2030, pour espérer en générer près de deux fois plus avec le privé. Parallèlement, ils insistent sur le choc social que va entraîner cette mutation aux implications très inégalitaires. A titre d’exemple, le coût de la rénovation d’un logement, évalué en moyenne à 24 000 euros, représente 146 % du revenu annuel moyen d’un ménage très modeste et 82 % de celui d’un ménage appartenant aux classes moyennes.

Dans une démocratie qui fonctionne normalement, tous ces aspects qui touchent au contrat social devraient être portés par les partis politiques, abondamment documentés et déjà débattus sur la place publique.

Au lieu de quoi, le rapport semble tombé dans un vide politique sidéral : les formations de gauche, y compris celles qui se veulent le fer de lance de la planification écologique, sont restées sans voix, tandis que le gouvernement s’est retrouvé sur la défensive, assurant, sans pouvoir le démontrer clairement, qu’il serait capable de financer la transition écologique, comme les autres investissements (éducation nationale, santé publique), sans alourdir le taux d’endettement global ni augmenter les impôts.

L’unique souci de la plupart des ministres a été de récuser la proposition du rapport consistant, au nom de l’équité, à lever un impôt exceptionnel sur le patrimoine financier des 10 % de ménages les plus riches. Le propos avait le malheur de ne pas s’inscrire dans la doxa présidentielle du moins d’impôts.

De la retraite, et de Russie.

« Et un témoignage supplémentaire de ton pessimisme invétéré », me dit Stultitia.

Soit. Je le concède.

Et pourtant…

Je n’ai rien contre les débats et manifestations actuelles concernant la question des retraites. Bien au contraire. Même si j’aurais souhaité qu’un problème aussi complexe fût traitée de part et d’autre avec plus de prudence, de rigueur et de maturité. D’où qu’elles viennent, les simplifications et gesticulations grotesques ne vont pas dans le sens d’une réhabilitation du politique.

Mais voilà : pour la première fois depuis 1945, nous avons la guerre à nos portes.

Une guerre d’agression et dite « de haute intensité », menée par un régime à l’évidence dictatorial, en dépit des dénégations fort heureusement de moins en moins nombreuses, en France et en Europe, de quelques zélateurs d’une ahurissante naïveté, ou, ce qui est plus grave, d’une complicité tacite ou revendiquée.

En effet, comment qualifier autrement que de dictatorial ou fasciste un régime qui se permet d’assassiner des dizaines de milliers de civils, qui considère des centaines de milliers de ses propres concitoyens comme négligeable chair à canon, qui en emprisonne des milliers d’autres à la moindre rébellion, qui pratique le mensonge institutionnalisé, recrute à son service des mafias sanguinaires et s’allie aux régimes les plus barbares de notre XXIème siècle ?

Car il n’y a rien d’étonnant à ce que la dictature de Poutine fricote avec l’Iran, la Syrie de Bachar al Assad, la Corée du Nord, la Chine, la Biélorussie, etc.

Qui se ressemble s’assemble, tout simplement.

Et un tel rapprochement manifeste sans équivoque combien, en dépit de tout ce qu’il est légitime de reprocher à notre monde « occidental », le projet alternatif mené par la Russie, la Chine, l’Iran et leurs complices recèle de danger.

Or, nous le savons, nous le voyons, les capacités de tels régimes totalitaires à mener des guerres de haute intensité sont autrement considérables que celles des nations démocratiques.

Car pour les premiers, reconvertir rapidement une économie classique en économie de guerre se fait par un trait de plume. Aucune crainte de manifestations syndicales ou ouvrières. En un rien de temps, des colonnes de chars, de canons et de drones, des tonnes de munitions peuvent ainsi sortir des usines.

La mobilisation de centaines de milliers d’hommes se fait d’un claquement de doigts. Et les quelques inconscients qui auraient le courage de s’y opposer n’ont d’autres perspectives que celles de la détention ou de l’exil.

Vider les prisons des criminels les plus dangereux et les envoyer exercer leurs talents sur le front ne pose aucun problème éthique particulier dans un univers ou ce terme est réduit à sa plus simple expression.

Fort heureusement certes, ce type de fonctionnement est exclu de nos sociétés encore démocratiques.

Le passage à une économie de guerre ne pourrait s’y faire en un tournemain, sans susciter des résistances patronales et syndicales aux oukases du tsar.

Une large mobilisation militaire ne pourrait non plus se concevoir sans susciter une résistance acharnée.

Mais, on s’en rend compte, les caractéristiques qui font l’honneur et la dignité de nos démocraties sont aussi la cause de ses faiblesses.

État de droit, droits de l’Homme, égalité de tous, respect des genres, des orientations sexuelles, etc. tous ces termes sont ostensiblement méprisés par les émules des divers despotes qui y voient d’inadmissibles germes de décadence et de fragilité.

C’est le confort de l’homme occidental – indéniable en dépit des crises, de l’inflation, etc. – qui lui permet de placer au rang de ses préoccupations majeures et des politiques qu’il attend de ses gouvernants la défense de son pouvoir d’achat, de ses loisirs et de sa retraite. Tout cela s’accorde difficilement avec l’exaltation des valeurs viriles et guerrières qu’un Poutine se plait à exhiber à la moindre occasion.

Alors une question essentielle se pose, à laquelle je n’ai pas de réponse.

Et si les choses tournaient mal ? Si la collusion des régimes totalitaires que nous observons sous nos yeux parvenait à dépasser, par ses capacités guerrières, la production d’armes que des décennies d’insouciance occidentale ont réduite au minimum, à provoquer un recrutement massif de chair à canon tel que nos armées sous dimensionnées ne puissent le contenir, que se passerait-il ?

Quel serait alors notre avenir ?

Trouverions nous les ressources suffisantes, morales, humaines et matérielles, pour résister, comme le font pour le moment nos frères et sœurs ukrainiens qui se trouvent en première ligne pour défendre notre liberté ?

N’est-il pas dès lors indispensable d’oser certains arbitrages politiques fort peu démagogiques, en ce qui concerne en particulier les choix budgétaires, aux antipodes de nos aspirations pépères et insouciantes de routiniers de la facilité, aspirations certes légitimes en temps de paix, mais qui risquent de ne pas peser lourd pour peu qu’une nouvelle réalité s’annonce ?

Je n’ai pas la réponse. Mais j’estime que la question nécessiterait de la part d’une démocratie une réflexion urgente et approfondie.

En ce qui me concerne, peut-être suis-je et ai-je été effectivement trop pessimiste dans ma vision du monde.

C’est bien ce qu’on me disait lorsque je lisais Rachel Carson, René Dumont, ou encore Dennis Meadows qui, dès les années soixante ou soixante-dix nous mettaient en garde contre l’écroulement de la biodiversité, la crise des énergies fossiles ou les bouleversements écologiques liés à notre société productiviste.

Peut-être aurais-je dû plutôt continuer à fréquenter les innombrables prophètes des lendemains qui chantent qui fleurissaient dans nos « trente glorieuses ».

Qui sait ?

Car ce sont bien eux qui ont gagné et continuent à abreuver nos sociétés de l’optimisme d’une « croissance », verte ou pas, d’une augmentation du « pouvoir d’achat », des retraites et du « niveau de vie ».

Au lieu de les dénoncer, peut-être aurais-je dû de même acquiescer aux discours lénifiants de celles et ceux qui, de l’extrême droite à l’extrême gauche en passant par le centre, courtisaient le Grand Frère Russe en estimant que, dans sa Grande Bienveillance (et ses non moins grandes réserves de pétrole et de gaz…), il était radicalement incapable de toute attitude agressive.

N’ai-je donc pas péché encore par trop de catastrophisme ?

Car eux aussi ont gagné, au point qu’on les retrouve comme si de rien n’était à la tête de nos partis politiques ou sur les bancs de nos Assemblées.

De quel droit moi, le looser, le Cassandre, puis-je une fois de plus promettre du sang et des larmes ?

La défaite du nazisme, la construction de l’Europe, la chute du Mur, tout cela ne signifie-t-il pas la marche optimiste vers un avenir pacifique et démocratique ?

Que nous effrayez-vous donc avec des bruits de bottes ?

Pourquoi tant de méfiance sur l’avenir ?

Et si, pourtant…

Encore une mauvaise pensée pour terminer :

Les « poilus » de 14-18 pensaient bien qu’ils s’étaient battus pour la « der des der » et que cette victoire justifiait l’insouciance des Années Folles.

Nous connaissons la suite.

Car un regard, même le plus superficiel, sur l’Histoire montre suffisamment que les guerres jalonnent de façon incoercible la totalité de l’aventure humaine. Y compris en Europe au XXIème siècle, elles peuvent donc à tout moment se rapprocher de chez nous même si nous ne parvenons pas à envisager la remise en question de notre confort.

La « der des der » reste, encore et toujours, à venir.

Alors, pessimiste ?

Je l’espère.

Et si, pourtant…