Bon premier avril, Madame Rossignol !

Stultitia est furieuse ce matin :

« Marre des atteintes à la laïcité » me dit-elle.

« Je sors ce matin, et je tombe sur un curé en col romain, accompagné d’une bonne sœur voilée. Tu te rends compte : non seulement la sœur fait, à l’évidence, preuve de soumission, voire d’apologie militante de l’esclavage consenti, mais le prêtre par son col exhibe, lui aussi de façon militante à n’en pas douter, son inféodation ultramontaine à un État étranger : le Vatican, combien de divisions ?

Laurence Rossignol que fais-tu donc ?

[Stultitia fait bien sûr allusion aux récentes déclarations du ministre des familles, de l’enfance et des droits des femmes :

http://abonnes.lemonde.fr/societe/article/2016/03/31/laurence-rossignol-les-negres-et-le-voile_4892777_3224.html ]

Mais ce n’est pas tout : quelques centaines de mètres plus loin, voilà que je croise deux lurons, l’un portant un tee-shirt du Che, l’autre exhibant la devise ‘’ Ni Dieu ni maître ‘’. Des militants encore, bien sûr ! Et pour compléter le tableau, un homme me dépasse, couvert d’une kippa !

Mais jusques à quand nos rues devront-elles être les supports de la propagande religieuse, gauchiste, anarchiste, athée, capitaliste… Sans parler bien sûr de nos médias.

Au secours Laurence, au secours !

Et puis tous ces gens tatoués ! Ne savent-ils donc pas – et pourquoi Laurence n’est-elle pas là pour le leur rappeler – que le tatouage est un signe traditionnel bien attesté de l’esclavage ? »

[Stultitia, fort érudite comme chacun sait, fait allusion ici à une pratique répandue dans l’Antiquité :

« Dans l’Athènes antique, les esclaves sont systématiquement tatoués d’une chouette ou dans certains cas d’un vaisseau de guerre sur le front, afin qu’ils restent reconnaissables en tout lieu et de façon permanente. Les Romains héritent à leur tour de la pratique du tatouage, toujours dans une utilisation punitive. Les esclaves sont marqués par un tatouage plus discret que chez les Grecs : au lieu d’un dessin de chouette, les Romains tatouent la première lettre du nom de famille du maître entre les deux yeux des esclaves ». Wikipédia, article « Tatouage ».

Le même article mentionnant plus loin les pratiques de

« différents groupes du crime organisé usent du tatouage de façon symbolique. C’est le cas, par exemple, des yakuzas au Japon, des voleurs dans la loi de la mafia russe ou encore des membres des Maras au Salvador. Ces trois organisations ont recours au tatouage forcé sur certains de leurs membres, dans certains cas pour des raisons punitives »].

« Et que dire donc du piercing, lui aussi marque d’esclavage consenti ! Des anneaux et des chaînes … Réveille-toi donc, Laurence ! »

[Sur ce point encore, l’érudition tous azimuts de Stultitia fait allusion à des pratiques bien attestées, en particulier dans la Bible :

« Dans Exode 21:6, le perçage de l’oreille est une marque d’esclavage avec asservissement à perpétuité ou d’affranchissement conditionné librement consenti par l’interprétation du verset 5. 5 Mais si le serviteur déclare: «J’aime mon maître, ma femme et mes enfants, je renonce à partir libre», 6 alors le maître prendra Dieu à témoin et fera approcher l’homme du battant de la porte ou de son montant et lui percera l’oreille avec un poinçon et cet homme sera son esclave pour toujours. » dit encore Wikipédia (article « Piercing »)].

« Sans parler de toutes celles et ceux qui se transforment sans vergogne en esclaves consentant(e)s de la publicité en se faisant femmes et hommes sandwiches au bénéfice du capital des multinationales du vêtement ou de la chaussure ! Et dire qu’on se presse pour en exhiber les marques…

Laurence, où es-tu donc ?»

Quoi qu’ayant du mal à rivaliser avec des remarques tellement érudites, j’essaie tant bien que mal de la calmer :

« Tout cela n’a pas grande importance », lui dis-je. « On ne peut stigmatiser tout le monde : il est donc normal et de bonne guerre (cf. remarques sur René Girard et le « Bouc Émissaire »dans une « réponse » de mon post précédent) de se concentrer sur les musulmans bien sûr, cela va de soi, et en l’occurrence sur le voile qui ne peut être, bien entendu, qu’une manifestation d’arriération mentale autant que de militantisme politique. Puisqu’à l’évidence et après moult études approfondies, nous dit notre ministre, ‘’ces femmes sont pour beaucoup d’entre elles des militantes de l’islam politique’’ ».

« Tiens donc ! – réplique derechef Stultitia – Il serait un peu simpliste de leur faire porter à elles seules le chapeau. Car dans quel orifice notre ministre introduit-elle le thermomètre qui lui permet d’évaluer le degré de militance politique ? Et qu’est-ce qui lui permet d’affirmer que mon porteur de col romain, du tee-shirt du Che, ou encore que M. Zemmour, M. Onfray, Mme Fourest etc. seraient moins « militants » que Fatima, notre voisine qui porte le voile, mais n’a jamais voulu entendre parler de politique ? »

J’avoue qu’il m’est difficile de répondre à un tel argument. Pas plus que Stultitia, je n’ai en effet de renseignements sur le dit orifice, que Mme Rossignol doit, elle, connaître sans aucun doute.

Je rends donc les armes : « Soit. Que proposes-tu, alors ? »

«Il ne faut pas s’arrêter en chemin – répond-elle -. Il faut oser aller plus loin que Laurence Rossignol et prôner la neutralité absolue ! Voilà la laïcité, la vraie, la seule ! À commencer par l’apparence vestimentaire. Et le contrôle permanent de cette neutralité par les forces de l’ordre. Plus de tee-shirt à l’effigie de quiconque, plus de devises sur les vêtements ou les chaussures, plus de kippa, plus de voile, etc. Vive l’uniforme ! Dans le fond, c’est le vieux Mao qui avait raison. C’est bien cela que notre ministre doit mettre en œuvre ».

Quelque peu intimidé, j’avance toutefois : « Cela risque d’être bien compliqué, car une telle conception de la neutralité va devoir dépasser le simple domaine vestimentaire. Pense donc : nos jours fériés dont beaucoup ont une référence religieuse, nos jours de la semaine et nos mois païens, notre chronologie qui se réfère à « l’ère chrétienne », nos prénoms et jusqu’à nos noms de famille, il faudrait donc « neutraliser » tout ça !

Car quand je dis que « les vacances de Pâque(s) commencent un mercredi du mois de mars, je fais dans la même phrase référence au judaïsme, au christianisme, et aux dieux païens Mars et Mercure !

Et si je parle de François, Manuel, Najat, Myriam, Laurence, je suis encore dans le religieux. Et plus encore si je mentionne quelques noms de famille comme Elie Cohen, Marwan Mohammed, ou Jean Luc Lemoine…  Comment s’en sortir ? À moins de verser dans le genre d’éducation particulièrement élaborée que propose Fleur Pèlerin (Pèlerin, un si beau patronyme…) qui considère que la culture est ce qui permet « de construire un discours critique sur les religions ou les pratiques religieuses ». L’agnosticisme et l’athéisme étant selon toute apparence des croyances miraculeusement épargnées par la nécessité de la critique… »

Mais l’argument ne démonte pas les velléités de Stultitia, qui continue de plus belle :

 » Mais nous sommes désormais à l’ère numérique : profitons-en pour laisser tomber toutes ces vieilleries ! Ce sera de plus un gain pour la gestion informatique de nos données : cela fait bien longtemps que nous sommes des numéros pour la sécurité sociale, les banques, etc. Quel est donc le problème ? Plus de François Lepape, plus de Mohammed Benali, plus de Sarah Lévy, mais la magnifique neutralité laïque des nombres : le matricule 07 33 853 675, le 05 83 524 232, ou le 04 25 863 428 etc… Cela aurait de plus l’avantage de faire travailler la mémoire, ce qui est essentiel à notre époque guettée par l’Alzheimer ».

[pour ne pas complexifier plus encore le débat, je n’ose émettre la remarque qu’un tel pythagorisme, qui divinise le nombre, s’apparente fort à une religion et se révèle donc bien peu laïque. Mais passons…]

« Et pour ce qui est des datations on pourra compter depuis le « Grand Boum » (le terme Big Bang relevant bien sûr de l’impérialisme linguistique américain…), continue-t-elle. Nous serions donc en l’année 13 798 000 253 652 après GB. Rien de plus simple et de plus universel. Et donc de plus laïque. Plus rien à faire du 22 Adar II 5776, de 2016 après J.C ou de 1437 après l’Hégire. Tout le monde sera d’accord.

Pour ce qui est des jours de la semaine et des mois : jour 1 ; jour 2, etc. suivi du numéro du mois ».

[Je fais ici remarquer que nommer ainsi les jours de la semaine peut se révéler encore conflictuel, car cela correspond au calendrier hébraïque, qui nomme les jours selon l’ordre de la Création dans la Genèse, ainsi qu’au calendrier liturgique latin, que suit encore le portugais, etc.]

Qu’à cela ne tienne ! Stultitia, qui dans sa grande érudition avait prévu l’objection, trouve aussitôt la parade : pour sauvegarder la neutralité laïque, on utilisera quelque artifice, tel que le numéro de la semaine suivi du nombre du jour : cela donnerait pour aujourd’hui 13 (semaine)-01 (jour)-04 (mois)-13 798 000 253 652 (année après GB).

Bien sûr, plus de jours fériés en fonction des fêtes religieuses, mais là encore, un calendrier numérisé avec des fêtes parfaitement neutres, dont l’intervalle serait calculé au mieux en fonction des nécessités de repos de tous : outre les jours de congé hebdomadaire, on aurait donc : fête 1, fête 2, fête 3, etc.

Projet enthousiasmant, n’est-il pas ? Elle en a dans la tête, ma chère Stultitia. Au moins autant que Laurence ou que Fleur, faut pas croire !

Ainsi pourrait-on enfin surmonter les affres de tant d’ « habitus » rétrogrades,

[Habitus : Sociologie: le terme d’habitus désigne les « manières d’être » communes à plusieurs personnes de même origine ou de même culture, et qui procèdent de l’incorporation par l’individu des pratiques et des normes véhiculées par leur groupe d’appartenance. Cf. N. Elias et P. Bourdieu ». La philosophie de A à Z, Hatier 2011]

ceux-là même qui nous poussent à tant de communautarismes religieux comme irréligieux et nous éloignent tellement de la splendeur neutre, purement numérique des valeurs universelles.

C’est du moins l’avis de Stultitia.

J’avoue que, pour ma part, je reste encore dubitatif…

Pour un lecteur d’Orwell et d’Huxley, outre le contre sens (cf. dans une « réponse » du post précédent les références aux articles de Jean Baubérot et Pierre Tournemire), entendre prêcher l’uniformité et l’universalisme abstrait au nom de la laïcité me paraît avoir un certain air de déjà-vu.

http://www.laligue24.org/images/stories/environnement/C32dessin4.jpg

Peut-être est-ce parce que je suis plus âgé que Stultitia…

[Cf. aussi sur le sujet :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/02/13/a-propos-de-liranien-de-mehran-tamadon-et-du-port-du-voile-a-luniversite/

et les différents visages possibles des ayatollahs,

ainsi que quelques remarques d’Annie Ernaux sur le voile. Féministe de longue date, elle a tout de même une vision un peu moins sommaire et plus attrayante de la laïcité que celle que s’efforcent de nous proposer Mme Rossignol et sa disciple exaltée Stultitia (vers 8mn40) :

http://www.arte.tv/magazine/28minutes/fr/annie-ernaux-pourquoi-le-mythe-bresilien-seffondre-28minutes

Mais je vous laisse. Je dois aller voir des amis dans le Tarn et Garonne, à Lavilledieu du Temple (qui deviendra donc en Novlangue Lavillechose du Truc). Mais il faut que je fasse un arrêt au passage à Machin-Gaudens (les nombreuses références aux saints et aux saintes dans notre toponymie si peu laïque devant bien être remplacés par quelque chose, tout de même!).

Bon premier avril, donc Madame Rossignol. À propos, le poisson ne serait-il pas un symbole chrétien ?

PS : encore de bons articles à méditer :

http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/03/25/marwan-mohammed-la-tentation-separatiste_4889973_3232.html

http://abonnes.lemonde.fr/societe/article/2016/04/01/nacira-guenif-souilamas-non-l-islamisme-n-est-pas-le-probleme-des-musulmans_4893897_3224.html

 

2 avril : ouf ! J’allais en venir à douter. Mais après les débordements d’hier, Stultitia a retrouvé le sérieux et la dignité qui la caractérisent. Ainsi que sa créativité en passe de devenir légendaire.

Pensez ! Elle vient d’inventer la faithpride (fierté de la foi). Il s’agirait d’une journée de rencontre festive de toutes les religions, avec chants, concerts, chars, etc…

Un peu comme la « fessepride » dont elle s’inspirerait (ne pensez pas à mal, c’est un clin d’œil : Stultitia a été depuis ses origines une fervente admiratrice de la gaypride).

On y verrait défiler ensemble, bras dessus, bras dessous, des bouddhistes, avec ou sans robe safran, des juifs, avec ou sans kippa, des catholiques, avec ou sans col romain, des protestants, des musulmans et musulmanes, avec ou sans voile, des parsis, des hindouistes, etc…etc…

Tout un monde joyeux et coloré qui montrerait les richesses de ce qu’a toujours été la culture, n’en déplaise à certains : un chatoiement de diversité.

Et ceci sous les yeux des ayatollahs divers, intégristes religieux et laïcards de tous bords qui bien sûr observeraient tout ça avec une componction et une réprobation tout ecclésiastique.

N’est-ce pas, Mme Pèlerin, Mme Rossignol, Mr. Valls…

En attendant l’invention à venir de bien d’autres « prides » tout aussi imaginatives et colorées…

Affaire à suivre, donc…

 

Avertissement: Même il s’agit sur le fond du même débat, je renvoie mes remarques sur les propos d’Élisabeth Badinter dans un post suivant, pour ne pas trop mélanger les genres et les personnes. Une partie des « réponses » ci-dessous, rédigées avant ce renvoi, se rapportent donc au post suivant.

 

 

Encore et toujours quelques précisions terminologiques. À propos de « l’affaire » Kamel Daoud.

Me sentant de plus en plus mal à l’aise devant la tonalité dominante des interminables litanies de « réactions » qui accompagnent désormais tout article qui aborde de quelque façon la question de l’islam (le plus souvent amalgamée à celle des réfugiés, la collusion régulière de ces deux thèmes témoignant déjà d’une ambiguïté certaine, comme s’il allait de soi que tous les réfugiés étaient musulmans…), je rajoute quelques précisions terminologiques à mon post du 30/01 :
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2016/01/30/de-la-critique-a-la-phobie-a-propos-de-declarations-recentes-de-mme-badinter-et-m-valls-et-dune-derive-semantique-pas-si-innocente-quelle-le-parait/

De la même manière qu’il me paraît nécessaire que nos « intellectuels », et surtout nos politiques, fassent donc l’effort de distinguer clairement, dans leurs déclarations, la critique légitime de la phobie, la situation générale de l’opinion telle qu’elle se présente par les temps qui courent me paraît rendre indispensables d’autres précisions.

Elles ne rajouteraient que quelques mots et ne prendraient que quelques secondes à ceux qui rédigent des textes ou déclarations sur ce qui touche à l’islam, et auraient l’avantage, en levant d’emblée de dangereuses ambiguïtés, de désamorcer bien des discussions aussi stériles qu’inutiles.

1) L’islam ou les islams ?

La première de ces ambigüités touche au maniement du terme « islam » lui-même. Bien sûr, il est commode, pour aller plus vite, de parler d’islam, comme on parle de judaïsme, de christianisme, d’athéisme, etc. Et, lorsque les circonstances ne posent pas de problème particulier, il est vrai que de telles conventions terminologiques quelque peu rudimentaires peuvent suffire et se révéler pratiques.

Le problème est que, dans la situation conflictuelle qui est en ce moment la nôtre, ce terme devrait toujours être accompagné de précisions supplémentaires.

Car toute généralisation s’avère dangereuse.

Imaginerait-on, dans une discussion à propos des XVème et XVIème siècles européens, d’utiliser sans plus le terme « christianisme », alors que le mot recouvre, à cette époque en particulier, une multitude de mouvements, qui s’en réclament en l’interprétant de façons très différentes, le plus souvent antagonistes ?

De même, les occidentaux qui parlent commodément « d’hindouisme » et de « bouddhisme » sont-ils conscients de la multitude d’écoles, souvent très diverses, que recouvrent ces termes ?

Et qu’en est-il lorsqu’on parle d’athéisme ! Qu’y a-t-il de commun entre l’athéisme de Camus et celui de Staline ou de Pol Pot ?

Il ne faut donc pas être grand clerc en islamologie pour se rendre compte que le mot « islam » recouvre lui aussi une immense diversité d’approches et d’interprétations, diversité culturelle, historique, géographique, théologique. Chose qui est bien entendu confirmée par tous les connaisseurs tant soit peu sérieux de cette religion.

Dès lors, la première chose à faire, en bonne méthodologie, ne serait-elle pas de commencer par préciser de quoi on parle ?

Car ce qui peut suffire pour une discussion du café du Commerce par beau temps se révèle bien risqué et hasardeux lorsqu’on se trouve sur le pont en pleine tempête.

On peut certes penser – c’est mon cas – que le « collectif » qui fait la leçon à Kamel Daoud adopte à son égard un ton professoral et supérieur qui est un insupportable manque de respect vis-à-vis de la personnalité admirable et courageuse qu’il prétend sermonner.
http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/02/11/les-fantasmes-de-kamel-daoud_4863096_3232.html

Mais il faut reconnaître que certains arguments du dit « collectif » ne manquent pas de pertinence. Et rien n’empêche de les reprendre de façon pacifiée, sur un ton que je voudrais respectueux et bienveillant, j’oserais dire fraternel.

Car le fait de réduire « un espace regroupant plus d’un milliard d’habitants et s’étendant sur plusieurs milliers de kilomètres à une entité homogène », constitue selon toute évidence un contre sens.

Outre les distinctions connues du grand public (sunnisme, chiisme, etc.), qu’y a-t-il de commun, même dans un espace géographique et culturel plus restreint, entre la « théologie » d’un Mohamed Hammami et celle d’un Rachid Benzine, d’un Youssef Seddik, d’une Leila Ahmed ou de tant d’autres ? Peut-on, sans insulte grave, dont je pense Kamel Daoud incapable, accuser ces derniers, par exemple, d’entretenir dans ce qu’ils nous disent de l’islam, un « rapport à la femme » qui ferait que celle-ci est « est niée, refusée, tuée, voilée, enfermée ou possédée » ?

Et le fait que certaines tendances alimentent à l’évidence une telle vision de la femme justifie-t-il des généralisations qui transforment de façon hâtive et abusive ce type d’interprétation en « conviction partagée qui devient très visible chez l’islamiste » ?
http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/01/31/cologne-lieu-de-fantasmes_4856694_3232.html

Un tel glissement de l’islam à l’islamisme est en effet bien susceptible de faire le jeu de ceux qui n’attendent que ce genre de signal pour déverser sur les forums et les réseaux sociaux le genre de commentaires alors proprement islamophobes dont on observe avec stupeur la croissance décomplexée.

[Curieusement, le « collectif » tombe dans le même « glissement » : lorsqu’il est déclaré : « Certainement marqué par son expérience durant la guerre civile algérienne (1992-1999), Daoud ne s’embarrasse pas de nuances et fait des islamistes les promoteurs de cette logique de mort », la formulation est pour le moins ambigüe. Car les islamistes sont sans conteste les promoteurs de cette logique de mort. On ne voit pas en quoi Daoud devrait alors « s’embarrasser de nuances » pour les dénoncer comme il se doit. Ici, ce sont bien les auteurs du « collectif » qui opèrent un glissement bien ambigu, et confondent de façon fort douteuse « musulmans » et « islamistes »…].

On ne peut certes que louer le travail courageux de Kamel Daoud dans sa dénonciation des abus d’un certain islam. Pour ma part, j’estime indigne et illégitime de l’accuser, comme le fait le « collectif », d’épouser « une islamophobie devenue majoritaire ».

« L’islam est une belle religion selon l’homme qui la porte, mais j’aime que les religions soient un chemin vers un dieu et qu’y résonnent les pas d’un homme qui marche » (réponse de Kamel Daoud à Adam Shatz, Le Monde du 20/02/2016).

http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/02/20/kamel-daoud-et-les-fantasmes-de-cologne-retour-sur-une-polemique_4868849_3232.html?xtmc=daoud&xtcr=1

Mais il me semble difficile de nier certaines maladresses et réductions dans sa dénonciation, qui prêtent effectivement le flanc à de possibles récupérations islamophobes.

En particulier parce qu’il oublie, entre autres choses, de rappeler, à temps et à contretemps, que nombre de musulmanes et musulmans, femmes et hommes « qui marchent », se battent tout aussi courageusement, à l’intérieur de leur religion, pour sortir l’islam de ces ornières qui le défigurent.

De la même manière qu’il existe les Haredim et le judaïsme libéral, l’intégrisme catholique et le protestantisme libéral de Ferdinand Buisson, il existe une riche diversité de courants à l’intérieur de l’islam contemporain, en particulier ceux qui cherchent en ce moment en France et dans les pays francophones leur expression théologique, et qui ne peuvent être réduits à l’islamisme, encore moins au djihadisme. Ces courants ont plus que jamais besoin d’être soutenus face à un système médiatique qui les ignore et à une opinion publique portée à succomber une fois de plus à la constante historique tellement attestée de la recherche de boucs émissaires.

Quelques distinctions élémentaires, comme celle entre « islam » et «certaines interprétations de l’islam », qui se fait en deux secondes et trois mots, pourraient donc permettre à ceux qui interviennent sur le sujet de lever bien des ambiguïtés, et d’apaiser un climat qui a bien besoin de l’être.

2) Le respect de toutes les croyances.

Ces précautions indispensables, qui n’empêchent aucunement un abord critique quand il est nécessaire, permettraient aussi de parler d’une religion en respectant sa réalité et sa complexité, plutôt qu’en apportant de l’eau au moulin de ceux qui, de l’intérieur comme de l’extérieur, promeuvent sa construction fantasmatique et son approche névrotique et « phobique » (cf. post du 30 janvier).

Et c’est bien ce respect qui devrait être la caractéristique d’une approche française de la question des croyances, telle qu’elle est inscrite dans nos textes.

Car si la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, telle qu’elle est intégrée au préambule de la Constitution du 4 octobre 1958 précise que « nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi » (article 10), rejetant par-là même bien évidemment toute manifestation violente de type intégriste djihadiste, cette constitution elle-même précise dans son article 3 :
« La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances (…) ».

Il serait donc opportun de s’interroger pour savoir dans quelle mesure ce principe laïc de respect de « toutes les croyances » est vraiment effectif, et dans quelle mesure il transparaît dans nos discours, en particulier ceux de nos responsables politiques.

L’ombre de la phobie, qui s’étend sur les déclarations de certains, comme elle se répand sur les forums et réseaux sociaux de façon préoccupante, devrait nous inciter à relire nos textes fondateurs et notre Constitution, et à refaire du terme « respect » et de l’attitude qui le caractérise une composante essentielle de nos interventions.

De la critique à la phobie. À propos de déclarations récentes de Mme Badinter et M. Valls et d’une dérive sémantique pas si innocente qu’elle le paraît.

Stultitia me propose aujourd’hui une petite leçon de langue française.

Car elle s’étonne de glissements récurrents ces derniers temps, en particulier de celui qui veut nous faire passer de la « critique » à la « phobie ».

Glissement dont témoigne la déjà célèbre intervention d’Élisabeth Badinter dans la matinale de France Inter du mercredi 6 janvier :

« Il faut s’accrocher et il ne faut pas avoir peur de se faire traiter d’islamophobe, qui a été pendant pas mal d’années le stop absolu, l’interdiction de parler et presque la suspicion sur la laïcité. À partir du moment où les gens auront compris que c’est une arme contre la laïcité, peut-être qu’ils pourront laisser leur peur de côté pour dire les choses ».

Et aussi la façon dont une telle dérive sémantique a pu être reprise à son compte et défendue par un Premier Ministre.

J’admets que « se faire traiter d’imbécile » ne signifie pas nécessairement « être un imbécile », pas plus que « se faire traiter d’islamophobe » ne signifie pas toujours l’être effectivement. Le problème est de savoir quel type de déclaration a pu susciter ce jugement. S’agit-il de déclaration « à la Houellebecq »

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/12/18/de-christine-boutin-a-francois-en-passant-par-houellebecq-de-quelques-aventures-tragi-comiques-de-la-justice-et-de-la-semantique/

ou autres qui arborent fièrement leurs opinions avec une ignorance et une irrationalité caractéristiques, auquel cas le qualificatif de « phobie » est amplement justifié,

ou bien s’agit-il de »critiques » rationnelles, informées, émises avec une connaissance approfondie du sujet dont on traite, auquel cas on ne voit pas pourquoi notre intellectuelle ne s’en est pas tenu à ce terme, qui est en français le terme adéquat pour désigner ce type de réflexion.

Car n’aurait-il pas été nécessaire, par les temps qui courent, de faire un minimum de pédagogie, de préciser, par exemple : « il ne faut pas avoir peur de critiquer certaines interprétations de l’islam sans pour autant céder à l’islamophobie« , etc. ou autres expressions similaires ?

Et pourquoi ces précisions n’ont-elles pas été apportées ?

Car autant on peut concevoir qu’un penseur, un philosophe ou un politique revendique comme un honneur le fait d’être traité de « critique »
[κριτικός, terme qui renvoie « à une activité spécifique de la raison : opérer des partages, des discernements, et porter des jugements » (La philosophie de A à Z) et qui est de la famille du verbe κρίνω, (krinô), qui signifie distinguer, trier, passer au tamis, au crible] ;

autant il est difficile d’admettre que ce même penseur, philosophe ou politique puisse accepter un qualificatif qui a à voir avec la « phobie »
[Du grec φόβος, phóbos, terme qui, d’après le Robert, désigne « une forme de névrose caractérisée par la peur morbide, l’angoisse de certains objets, actes, situations ou idées »].

En son sens étymologique, la critique s’efforce de soupeser rationnellement, d’évaluer de façon réfléchie, de discerner avec prudence afin de pouvoir porter des jugements pertinents.

Elle exige donc de récuser avec force toute opinion qui relèverait d’une « phobie » qui lui est antinomique, comme de démentir sans équivoque toute accusation qui réduirait la critique à la « phobie ». En ce sens, en effet la « phobie » doit demeurer, pour le penseur comme pour le politique, « le stop absolu« , la limite qu’il importe de ne pas approcher.

Ainsi, on ne voit pas en quoi se faire traiter de « phobique », quel que soit l’objet d’une telle « névrose » ou « peur morbide », pourrait constituer un titre de fierté dont on pourrait se parer dans les médias ou devant le peuple, comme le font pourtant  – non sans un certain snobisme branché de la provocation – bien des habitués des journaux et des ondes.

Et tout intellectuel, comme tout politique digne de ce nom, ne devrait-il pas faire en sorte de se garder de toute opinion ou déclaration qui pourrait donner à croire qu’il cède en quoi que ce soit à cette irrationalité morbide et névrotique qui caractérise hélas bon nombre de discours que l’on entend aujourd’hui en ce qui concerne en particulier les immigrés, les réfugiés ou l’islam ?

Discours qui ont à l’évidence l’intention bien arrêtée de jouer dangereusement avec un fond ambigu qu’il n’est hélas que trop facile d’éveiller dans le cœur de chacun.
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/12/09/a-propos-de-resultats-electoraux-petit-exercice-dapplication-de-quelques-reflexions-du-post-precedent/

Que l’on se montre critique envers les déviations des religions, quelles qu’elles soient, celles du judaïsme, du christianisme, de l’islam, du bouddhisme ou autres, cela fait certes partie d’un légitime effort de clarification et de salubrité publique.
(Et, sur chacun de ces sujets Stultitia, s’inspirant de ses maîtres Érasme et Montaigne, s’efforce d’apporter, à son humble mesure, sa propre contribution) :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/11/06/essentialisme-ou-hermeneutique-breve-a-propos-de-lislam-et-loccident-repliques-dalain-finkielkraut-avec-tarek-oubrou-et-daniel-sibony/
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/01/31/des-papes-de-la-pedophilie-de-lordination-des-femmes-et-de-quelques-autres-rudiments-de-theologie-sommaire/
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/11/21/conversion-contre-lislam-versus-conversion-a-lislam-et-de-la-conversion-a-lhermeneutique-comme-condition-prealable-reflechir-avec-youssef-seddik/
etc…

D’un même effort critique relève d’ailleurs aussi la dénonciation du simplisme d’un athéisme « branché » qui ne peut que ridiculiser la philosophie, tout comme celle des dévoiements dogmatiques d’une « laïcardité » obtuse qui prétend transformer en arme contre les religions la laïcité, dont l’essence doit être au contraire de fournir un cadre assurant la liberté de conscience et de pensée.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/09/23/subprimes-de-la-pensee-et-bulles-intellectuelles-a-propos-de-recentes-inflations-mediatiques-a-la-onfray-et-consorts/
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/02/13/a-propos-de-liranien-de-mehran-tamadon-et-du-port-du-voile-a-luniversite/

Mais accepter qu’au nom de cet indispensable travail de l’intelligence, on puisse abolir, même de façon allusive, la distinction entre critique et « phobie », il y a là un pas qu’aucun penseur, et encore moins aucune personnalité politique, ne devrait pouvoir se permettre.

Il est bien sûr légitime et indispensable de critiquer certaines compréhensions de l’islam. Bien des musulmans sont en première ligne pour le faire, comme nous le montre par exemple Tareq Oubrou lorsqu’il déclare que « la République n’a pas à reculer devant l’UOIF. La République doit être fidèle à ses valeurs » :
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/11/06/essentialisme-ou-hermeneutique-breve-a-propos-de-lislam-et-loccident-repliques-dalain-finkielkraut-avec-tarek-oubrou-et-daniel-sibony/

Mais je n’ai pas entendu dire pour autant que Tareq Oubrou ait en cela revendiqué le titre d’islamophobe, ni même qu’il ait salué les allégations ignorantes d’un Onfray ou d’un Houellebecq.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/12/18/de-christine-boutin-a-francois-en-passant-par-houellebecq-de-quelques-aventures-tragi-comiques-de-la-justice-et-de-la-semantique/

Tout comme il est justifié de critiquer certaines compréhensions du christianisme, du judaïsme, etc.

Je n’en veux pour preuve que le magnifique film d’Amos Gitaï, « Le dernier jour d’Yitzhak Rabin »
http://www.telerama.fr/cinema/amos-gitai-le-dernier-jour-d-yitzhak-rabin-touche-un-nerf-a-vif-en-israel,135785.php
où le réalisateur dénonce les incitations au meurtre fomentées par certaines communautés juives intégristes, sans pour autant à ma connaissance se qualifier d’antisémite ou de « judéophobe » ;

ou encore Lydie Salvayre, lorsqu’elle rappelle la part active – et toujours pas reconnue – prise par la hiérarchie catholique espagnole à la « croisade » franquiste en faisant référence à Bernanos, qu’il serait difficile de soupçonner de « christianophobie ».
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/01/04/de-la-lecture-de-lydie-salvayre-comme-therapie-contre-lalzheimer-spirituel-et-quil-ne-faut-pas-prendre-les-petites-filles-pour-des-enfants-de-choeur/

Il est donc inacceptable qu’une intellectuelle en vue ou un Premier Ministre puissent pactiser de façon aussi légère et désinvolte avec ce qui relève de la « phobie », l’islamophobie en l’occurrence, sans prendre la peine de la distinguer rigoureusement de la critique.

Car si eux ne le font pas, qui donc le fera?

Tout comme il serait inadmissible, même et surtout lorsqu’on dénonce certaines pratiques, qu’on puisse pactiser avec quoi que ce soit qui aurait à voir avec la judéophobie, l’homophobie, la christianophobie, ou toute autre « phobie » du même type, qu’elle concerne des orientations sexuelles, philosophiques ou religieuses.

[Petit rappel de notions philosophiques élémentaires : Contrairement à ce que prétendent à tort certains par ignorance du droit – cf. Caroline Fourest en particulier, La Tentation obscurantiste, Grasset 2005, chapitre « Le piège du mot islamophobie », – il convient de placer toutes ces « phobies » au même niveau. Le droit ne repose en effet aucunement sur le fait, qu’il soit génétique, biologique, psychologique, etc.. Ce n’est pas parce qu’une religion ou une philosophie relèveraient d’un libre choix alors que l’homosexualité n’en relèverait pas, car elle qualifierait « l’essence » des personnes homosexuelles, « ce qu’elles sont » et non leurs choix, comme le dit C. Fourest, que cela impliquerait que le droit devrait sanctionner la « phobie » envers la seconde et tolérer envers les premières une telle « phobie » sans la distinguer de la critique légitime. Par définition, le droit relève d’un impératif qui fait être le respect pour ce qu’il estime digne d’en bénéficier. Si un jour le droit décide que les animaux ne doivent plus être consommés, leur consommation sera sanctionnée par la loi. Non du fait de « ce qu’ils sont », (rien n’empêche en fait de les consommer, et notre droit actuel le permet) mais parce que le propre du droit est de décider de ce qui doit être en fonction des objectifs et des idéaux que se donne une société. Ainsi il est indifférent aux yeux du droit de savoir si une personne homosexuelle choisit ou non de l’être, de savoir « ce qu’elle est » (que ce soit du fait de la génétique, de la psychologie, de la sociologie, etc), question qui reste ouverte (cf. là-dessus par ex. S. Pinker, Comment fonctionne l’esprit, Seuil 2000, p.65-68 : qu’en serait-il en effet si la science montrait que l’homosexualité fait l’objet d’un choix : cela légitimerait-il alors l’homophobie, selon la « logique » de Caroline Fourest ?). L’argument n’a pas de pertinence. Il suffit que le droit – nécessairement autonome par rapport au fait, y compris scientifique -décide que tout être humain, homosexuel ou pas, doit être respecté, un point c’est tout. Tout comme le fait de constater scientifiquement la diversité, génétique, hématologique, dermatologique, culturelle, etc. des êtres humains dans l’ordre de « ce qui est » n’a aucune incidence sur l’éthique et le droit qui décident – ou non, car la régression est toujours possible, cf. nazisme, etc. – de leur conférer dans l’ordre de ce qui doit être la même dignité et les mêmes droits. De la même manière, c’est au droit et non au fait qu’il appartient, si une société le désire, d’autoriser ce qui relève de la critique tout en sanctionnant ce qui relève de la phobie. On pourrait faire une analogie avec les articles 24, 29 et 32 du chapitre IV de la Loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse (Version consolidée au 09 janvier 2015) qui, tout en affirmant la liberté d’expression, condamnent  » la diffamation commise (…) envers une personne ou un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée » tout autant que « la diffamation commise par les mêmes moyens envers une personne ou un groupe de personnes à raison de leur sexe, de leur orientation ou identité sexuelle ou de leur handicap. » ].

Oh ! Bien sûr, une certaine oligophrénie laïcarde mentionnée plus haut nous assurera aussi, à travers quelques-unes de ses figures les plus médiatiques, que l’islamophobie est une création des musulmans eux-mêmes, qui chercheraient par ce terme à discréditer et criminaliser toute critique les concernant, et qu’il serait donc en quelque sorte légitime de retourner le terme contre eux en assumant son islamophobie.

Mais en quoi l’évocation d’un tel « chantage à l’islamophobie », comme le qualifie Régis Debray,
http://www.marianne.net/regis-debray-chantage-islamophobie-est-insupportable-100239746.html
en dépit de son instrumentalisation bien sûr attestée chez certains, autoriserait-elle à ignorer l’indéniable montée – en France et ailleurs – des actes malveillants à l’encontre des musulmans alors même qu’ils croissent de 223% en France entre 2014 et 2015 ?
(Chiffres du ministère de l’intérieur, cités à la suite de l’intéressante interview de Bernard Cazeneuve dans :
http://www.la-croix.com/France/Bernard-Cazeneuve-Dans-Republique-notion-cardinale-respect-2016-01-19-1200732386 )

On le sait, un même « chantage à la « judéophobie » ou à l’antisémitisme prétend interdire toute critique des politiques menées en Israël à l’encontre des palestiniens.
En reconnaître l’existence voudrait-il dire pour autant que l’antisémitisme n’a pas existé ou n’existerait pas ?
Et qu’on pourrait considérer comme un acte de courage ou un titre de fierté « de se faire traiter d’antisémite » ?

De telles pratiques dissimulent bien mal, dans un cas comme dans l’autre, des négationnismes et des « levées des inhibitions » dont on pensait le caractère idéologique réservé à certains courants politiques bien connus.

Il est d’autant plus inquiétant de les voir désormais s’affirmer au grand jour dans un certain monde intellectuel, se répandre dans les médias à travers des figures qui ne brillent pas spécialement par leur discernement critique, jusqu’à contaminer le discours des plus hauts responsables politiques.

Or, tout comme il y a des levées des inhibitions qu’il vaut mieux ne pas susciter
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/12/09/a-propos-de-resultats-electoraux-petit-exercice-dapplication-de-quelques-reflexions-du-post-precedent/
il y a des tabous lexicaux avec lesquels il vaudrait mieux ne pas jouer à la légère.

Légitimer la sémantique de la phobie fait partie de ces jeux pour le moins ambigus.

Est-il d’ailleurs ici question de légèreté, tant on constate l’ampleur des efforts sciemment déployés en vue de séduire une certaine catégorie de l’électorat sensible à de telles dérives?

J’avais dans mon dernier post reproduit une citation tirée du livre de Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer, Seuil 2015, p.208-209 :

« H. Welzer [Les guerres du climat. Pourquoi on tue au XXIème siècle, Gallimard 2009] montre comment une société peut lentement et imperceptiblement repousser les limites du tolérable au point de remettre en cause ses valeurs pacifiques et humanistes, et sombrer dans ce qu’elle aurait considéré comme inacceptable quelques années auparavant ».

Bien des signes paraissent indiquer que ce glissement imperceptible « des limites du tolérable » est désormais en cours.

La banalisation de la revendication de la « phobie » au détriment de la critique en fait partie.

Saluons donc le travail de ceux qui, en dépit bien sûr de maladresses à redresser, nous aident à conserver aux mots leur sens, nous évitant ainsi de dévoyer, en même temps que notre langage, l’éthique dont il est porteur.

http://www.liberation.fr/debats/2016/01/26/lettre-de-soutien-a-jean-louis-bianco_1429038

http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/01/24/de-quoi-valls-est-il-le-nom_4852581_3232.html

http://www.lavie.fr/debats/edito/laicite-un-peu-de-raison-26-01-2016-70080_429.php
etc…, etc…, etc…

 

Ajout du 31/01:

Un bon article, qui fait le point sur « l’affaire » Badinter-Bianco et fait honneur à cette « laïcité de sang froid », que prône le grand spécialiste Jean Baubérot, par ailleurs signataire de la « lettre de soutien à Jean Louis Bianco ». Même s’il n’en va pas forcément de même de certains commentaires qu’il suscite…

http://www.lemonde.fr/societe/article/2016/01/30/les-musulmans-redoutent-le-piege-de-la-division_4856466_3224.html?xtmc=les_musulmans_redoutent&xtcr=1

***

«  »Infliger aux «enfants des rues nord-africains le châtiment qu’ils méritent» ».

http://www.liberation.fr/planete/2016/01/30/suede-des-hommes-masques-agressent-les-refugies-au-centre-de-stockholm_1430063

Mais dormons en paix, braves gens! Sans doute s’agit-il de « chantage à l’islamophobie »…

Ajout du 01/02:

Une « remarque » que j’ai postée en réponse à une critique dans les discussions de l’article de Julia Pascual mentionné plus haut (« les musulmans redoutent… »). Je l’ajoute en tant que précision apportée à ce débat:

« J’espère qu’E. Badinter a effectivement de bonnes intentions, mais elle se trompe en se fourvoyant dans le lexique de l’islamophobie. Pour moi comme pour nombre de musulman(e)s, c’est par islamophilie que nous critiquons ce que certains font de l’islam. Tout vocabulaire pousse au crime de l’islamophobie doit en effet être récusé à temps et à contretemps. »

Car autant je peux critiquer une certaine politique française, autant je dénie à quiconque le droit de me qualifier de « francophobe ». Je n’ai certes pas à « avoir peur de me faire traiter » de ce qualificatif », mais si c’était le cas, je mettrais immédiatement tout en œuvre pour le récuser, tout comme si l’on me traitait de judéophobe, d’antisémite ou d’homophobe.

Encore une fois, les mots ont un sens, et le terme de phobie ne doit pas être assimilé à celui de critique sous peine de grave perversion. Le fait qu’une telle perversion puisse ne pas être délibérée ne constitue pas une raison pour ne pas la signaler.

Ajout du 02/02:

Un rappel salutaire, en dépit de nombreux commentaires navrants dans les « réactions », bien caractéristiques hélas du « glissement » dont il a été question plus haut et d’un état préoccupant de la pensée :

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2016/02/01/la-france-sans-les-musulmans-ne-serait-pas-la-france_4857016_3232.html
Pour l’historien, le philosophe, le scientifique ou le poète, l’islam a fait et continue à faire partie des forces civilisatrices de l’Occident, au même titre que le judaïsme, le christianisme, l’humanisme de la Renaissance et des Lumières, etc..

Mais, là encore, il faut se garder des manichéismes simplistes qui distinguent une fois pour toutes les gentils et les méchants.

L’homme est ainsi fait, nous dit encore Freud, que chacun de ces courants a en permanence à se confronter à son double de l’ombre et à le combattre :

L’athéisme qui devait changer le monde a engendré les terreurs, massacres de masse et totalitarismes que nous savons ; toute religion connaît ses inquisitions et ses intégrismes criminels.

D’où l’importance de ne rien lâcher sur la laïcité, qui, lorsqu’elle ne glisse pas vers la caricature stupide et la sémantique de la phobie, permet cette coexistence respectueuse et cet enrichissement mutuel, seuls capables d’orienter vers la lumière les facettes diverses qui confèrent son intérêt à l’aventure humaine.

Ajout du 03/02:

Encore un excellent article que j’avais laissé passer:

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2016/01/21/pour-aborder-la-laicite-il-faut-rappeler-le-droit-seulement-le-droit_4851342_3232.html

Ajout du 04/02:

Encore un exemple de « chantage à l’islamophobie« , je présume…

http://www.liberation.fr/planete/2016/02/03/obama-defend-les-musulmans-americains-contre-les-offensives-islamophobes_1430925

Aux États-Unis, « Dans ce contexte délétère, les attaques visant mosquées et musulmans sont en augmentation. D’après un décompte du professeur Brian Levin, de l’université de Californie, les crimes haineux visant la communauté musulmane ont triplé en 2015, avec un pic au cours des derniers mois de l’année. «Nous sommes une famille américaine. Lorsqu’une partie de cette famille se sent séparée, infériorisée ou prise pour cible, cela déchire les fondements de notre nation», a souligné Barack Obama ».

 

Une fois encore sur le mal, la pulsion de mort, l’agressivité, et sur ceux qui savent si bien utiliser tout cela.

De nouveau, bien sûr, ces textes de Freud que j’ai souvent cités tournent dans ma tête :

« L ‘homme n’est point cet être débonnaire, au cœur assoiffé d’amour, dont on dit qu’il se défend quand on l’attaque, mais un être, au contraire, qui doit porter au compte de ses données instinctives une bonne somme d’agressivité… »

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/10/02/a-propos-de-human-de-la-question-du-mal-des-armes-de-lethique-de-la-morale-et-toujours-de-linnocence-du-devenir/
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/07/30/entraide-empathie-bienveillance-de-kropotkine-a-hobbes-et-retour-2/
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/11/21/conversion-contre-lislam-versus-conversion-a-lislam-et-de-la-conversion-a-lhermeneutique-comme-condition-prealable-reflechir-avec-youssef-seddik/
etc.

Ainsi qu’un commentaire, parmi d’autres, qu’en donne E. Roudinesco (« L’homme tragique », dans : Pourquoi la psychanalyse ? Fayard 1999, Champ 488, p. 154) :

« Si Freud était resté tributaire d’un modèle neuro-physiologique, jamais il n’aurait pu actualiser les grands mythes de la littérature pour bâtir une théorie des comportements humains (…). De même, si Freud n’avait pas inventé la pulsion de mort, nous serions sans doute privés d’une représentation tragique des enjeux historiques auxquels doit faire face la conscience moderne. Quant à la psychologie, elle se serait égarée dans le culte hédonique de la puissance identitaire pour promouvoir un sujet lisse et sans bavures, tout entier enfermé dans un modèle physico-chimique ».

Et en effet, les neuro-sciences et autres approches « physico-chimiques » apparaissent bien dérisoires pour éclairer les ressorts de « l’homme tragique » et les enjeux auxquels nous sommes confrontés.
Tout comme le ping-pong assez minable par lequel certains se renvoient les responsabilités sociales et politiques.
Même si tout cela entre en jeu dans une certaine mesure, bien sûr…

Mais il semble que certains événements laissent bien loin le « sujet lisse et sans bavure » de quelques psychologies douceâtres, tout comme « l’innocence du devenir » de quelques philosophies « hédonistes » infantiles, ou encore les recettes tellement prévisibles de ceux qui rendent compte de tout en dénonçant bien sûr les manquements de l’adversaire politique.

Autant de hochets dont les cliquetis nous deviennent rapidement insupportables parce que nous sentons bien combien tout cela reste superficiel, et que, pour approcher un peu mieux l’insaisissable, il n’y a pas d’autre ressource que de revenir au « cœur » même de l’homme et à ces grands textes métaphysiques, religieux, à ces mythes, ces tragédies, ces « récits des origines », par lesquels il a essayé depuis la nuit des temps de jeter quelque éclairage sur lui-même.

Toutes choses qui portent avec elles, à côté de celui de l’espérance tout de même, le vocabulaire du mal, de l’abîme, de l’effroi et de la démesure, présences que nous entrevoyons parfois quand nous nous penchons sur notre propre énigme.

« Adieu mes parents, mes proches,

ces yeux, ces voix, ce foyer !

J’entends que mon âme approche

à grands flots pour me noyer»

disait la poétesse Marie Noël.

Il y a sans doute en effet, au profond de l’humain, des flots qui peuvent tout emporter.

Ceux-là mêmes que Freud, parmi bien d’autres analystes de l’âme humaine qui côtoient parfois le domaine de la métaphysique, nommait donc le « désir-bonheur d’agression », qui « démasque sous l’homme la bête sauvage qui perd alors tout égard pour sa propre espèce », ou cette « pulsion de mort », force de déliaison d’avec soi-même et d’avec les autres, pure destructivité froide sans autre motif que l’annihilation massive de tout ce qui peut faire lien.

Certes, tout cela reste, dira-t-on, au niveau des concepts. Au même titre que le « mal », le « péché », la « perversion » ou autre « transgression ».

Mais il faut bien avouer que ces « concepts » se chargent, à certains moments de l’histoire, d’une réalité particulièrement redoutable…

Mais voici une autre énigme qui doit susciter notre attention et notre vigilance :

Il y a à l’évidence, parmi nous, d’excellents connaisseurs de l’âme humaine, des individus brillants et lucides qui, loin de se laisser enfumer par les intellectuels de salon et sans avoir nécessairement lu Freud, savent parfaitement ce qu’il y a en l’homme, et comment l’utiliser et s’en servir implacablement à leurs propres fins.

Qui savent séduire et éveiller, quand ils le veulent, où ils le veulent, pulsions d’agressivité et pulsions de mort. Particulièrement sans doute chez ceux d’entre nous qui se trouvent fragilisés par les difficultés de la vie, la discrimination, les échecs, mais aussi chez bien d’autres que fascine le déchaînement possible de ces forces destructrices qu’ils sentent en eux.

Et notre époque offre désormais à ces gens-là, « djihadistes », certes, mais présents aussi dans bien d’autres milieux, des ressources et des possibilités inédites, inouïes, qui n’ont hélas pas fini de nous surprendre.

« La civilisation doit tout mettre en œuvre pour limiter l’agressivité humaine et pour en réduire les manifestations à l’aide de réactions psychiques d’ordre éthique »,

nous dit encore Freud.

Car il s’agit en effet de la sauvegarde de notre civilisation contre ce qui s’y oppose, que ce soit le désir d’agressivité ou la déliaison ravageuse opérée par la « pulsion de mort ».

Travail urgent d’éducation, « d’ordre éthique », mais aussi juridique, politique, dans lequel doivent s’investir dans une indispensable unité les forces civilisatrices qui ont construit nos sociétés : celles des grandes religions, qu’elles soient juive, chrétienne, musulmane ou autres, comme celles des athéismes humanistes.

Car il serait bien présomptueux de continuer à sous-estimer la puissance et la séduction de cet ennemi commun.

 

Ajouts du 19/11:

Sur cette question de l’approche psychanalytique, avec une tonalité un peu différente mais qui complète ce qui précède, la belle réflexion de Fethi Benslama :

http://www.lemonde.fr/societe/article/2015/11/12/pour-les-desesperes-l-islamisme-radical-est-un-produit-excitant_4808430_3224.html?xtmc=benslama&xtcr=1

ainsi que sa participation à l’émission « 28 Minutes » :

http://www.arte.tv/magazine/28minutes/fr/nicolas-hulot-et-hindou-oumarou-ibrahim-comment-en-arrive-t-tuer-au-nom-dallah-28minutes

(à partir de 13mn 30).

(Cf. aussi les mises au point de Jacqueline Chabbi sur l’impossibilité de justifier la violence par le Coran ou l’interdit du suicide dans l’Islam, ainsi que celles de Raphaël Liogier sur l’indispensable distinction entre intégrisme islamique non violent et djihadisme violent).

Pour ma part, sans aller jusqu’à nier toute raison sociologique et politique, je continue à penser que le ressort le plus profond est à chercher du côté de la « pulsion d’agressivité », de la « pulsion de mort » et du « fantasme de toute puissance » qu’évoque, tout comme Fethi Benslama, Dalal Al-Bizri dans son article :

« Tuer la conscience tranquille ».
traduit dans « Courrier International 1307 du 17 au 25/11/2015).

(Quelques extraits du site internet du journal) :

http://www.courrierinternational.com/article/2015/03/12/tuer-la-conscience-tranquille

« Aucune raison sociologique n’explique l’émergence de Daech. Ce qui pousse tant de jeunes à rejoindre cet “Etat” est sa capacité, au nom du sacré, à semer la terreur »
(…)
Aujourd’hui, les Occidentaux cherchent encore des “raisons” pour expliquer un autre phénomène, à savoir le départ de jeunes Européens vers l’Irak et la Syrie pour rejoindre Daech. Ils citent des témoignages pour apporter des éléments à ce qui est déjà connu, à savoir que les apprentis djihadistes se recrutent parmi une jeunesse marquée par une crise d’identité, le chômage, des fantasmes sexuels, le racisme, la marginalisation, un besoin de reconnaissance et de dignité, les survivances du colonialisme européen et la recherche d’une cause pour donner un sens à leur vie.
Nous autres Orientaux, nous faisons la même chose quand nous parlons des “raisons sociologiques” qui pousseraient nos jeunes à rejoindre le djihad. Nous évoquons la terrible misère, l’absence d’avenir, la soif de dignité ou encore le désir d’en finir avec les traces de la colonisation des “croisés”. Et nous y ajoutons comme explication l’affrontement entre sunnites et chiites qui fait rage dans la région, pour dire que les jeunes partent défendre les sunnites contre l’agression des chiites.
Un autre sujet passionnant consiste à parler des motifs de ceux qui financent Daech en sous-main. Ceux-là ne sont victimes ni de la pauvreté ni du chômage. Qu’est-ce qui les pousse donc à soutenir Daech ? Qu’ y a-t-il de commun entre de riches donateurs et de pauvres jeunes ? Ce qui les rassemble réside dans le caractère exceptionnel de Daech, dans son inventivité criminelle, qui permet de tuer la conscience tranquille, au nom du sacré. Tuer en groupe, sans se cacher, sans la peur d’être découvert, mais au contraire comme au cinéma, en s’en vantant ouvertement et en revendiquant le fait de ramener l’humanité aux siècles de la barbarie.
Et chaque fois, Daech repousse les limites de l’horreur par un crime plus violent, plus sophistiqué, plus spectaculaire, au point qu’on se demande toujours ce que sera leur prochaine trouvaille. Les raisons qui poussent des jeunes à rejoindre Daech résident moins dans la crise économique ou identitaire que dans l’alchimie faite de terreur, d’outrance assumée, de résilience face aux frappes aériennes et de la capacité particulière de l’organisation terroriste à faire peser un fardeau sur l’humanité. Cela ne vient pas de nulle part.
C’est le produit d’un mélange entre la mondialisation, une régression culturelle et des pratiques mortifères préexistantes. Daech amène des jeunes à se fourvoyer sans qu’il y ait besoin de raisons sociologiques et anthropologiques. Quand il prêche la mort avec la ferveur de celui qui se prend pour Dieu, il y en a qui l’écoutent.

Et encore, extrait du même journal:

« Cette nouvelle idéologie est une forme de totalitarisme, qui trouve son origine non pas dans l’islam médiéval mais dans le fascisme du XXe siècle. Le moment est venu pour le monde islamique de condamner et de nommer ce mal avec conviction (…) Du Pakistan aux banlieues de Paris, il faut donner un message clair aux islamistes: les musulmans – les vrais musulmans – vous auront ». Quanta Ahmed, chroniqueuse britannique citée par The Spectator.

Ajout du 21/11:

Une « réaction » à l’article de Thomas Piketty

http://www.lemonde.fr/idees/article/2015/11/21/le-tout-securitaire-ne-suffira-pas_4814707_3232.html

qui n’a pas été retenue, je ne sais pourquoi [rectificatif 22/11: vérification faite ce matin, elle a fini par passer. Au temps pour moi…].

Je la reproduis de mémoire:

«C’est par le développement social et équitable que la haine sera vaincue» [dit Piketty].
Nul ne le nie. Mais cela reste un peu court. Car on peut penser que ce qui fait le succès de Daech, c’est qu’il a su offrir à une demande d’ultra-violence qui le précède un «produit» particulièrement au point. Mais d’autres «produits» peuvent devenir tout aussi performants (Pegida, etc.).

Cf. les références ci-dessus à Fethi Benslama, etc.

Plus que la recherche de la justice, c’est bien la fascination de la violence qui rend compte des évènements auxquels nous assistons. La clef épistémologique n’en est pas le modèle, même « extrémiste », de la décolonisation, de la révolution  ou des « printemps arabes », mais avant tout celui « d’Orange mécanique ».

Pour citer encore Freud, on peut dire que « le développement social et équitable » dont parle Piketty soustraira « au plaisir-désir d’agression humain l’un de ses outils, assurément un outil solide, mais assurément pas le plus solide (…) mais on peut s’attendre à une chose: ce trait indestructible de la nature humaine suivra là aussi ce développement » (Malaise dans la civilisation, toujours…). C’est-à-dire qu’il lui survivra.

Nous avons certes à travailler à un tel développement, mais que cela suffise à « vaincre la haine », c’est une toute autre paire de manches ! Freud n’hésite pas à parler à ce propos « d’illusion sans consistance« …

Ajout du 24/11:

Ce lien au remarquable article d’Olivier Roy:

« Le djihadisme est une révolte générationnelle et nihiliste ».

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2015/11/24/le-djihadisme-une-revolte-generationnelle-et-nihiliste_4815992_3232.html

Quelques citations pour les non abonnés:

« Il ne s’agit pas de la radicalisation de l’islam, mais de l’islamisation de la radicalité ».
(…)
« rien ne sert de leur offrir un « islam modéré », c’est la radicalité qui les attire par définition. Le salafisme n’est pas seulement une question de prédication financée par l’Arabie saoudite, c’est bien le produit qui convient à des jeunes en rupture de ban ».
(…)
« La violence à laquelle ils adhèrent est une violence moderne, ils tuent comme les tueurs de masse le font en Amérique ou Breivik en Norvège, froidement et tranquillement. Nihilisme et orgueil sont ici profondément liés ».
(…)
« En Syrie, ils ne font que la guerre : aucun ne s’intègre ou ne s’intéresse à la société civile. Et s’ils s’attribuent des esclaves sexuelles ou recrutent de jeunes femmes sur Internet pour en faire des épouses de futurs martyrs, c’est bien qu’ils n’ont aucune intégration sociale dans les sociétés musulmanes qu’ils prétendent défendre. Ils sont plus nihilistes qu’utopistes ».
(…)
« Aucun n’a fait de sérieuses études religieuses. Aucun ne s’intéresse à la théologie, ni même à la nature du djihad ou à celle de l’État islamique ».
(…)
« Les terroristes ne sont donc pas l’expression d’une radicalisation de la population musulmane, mais reflètent une révolte générationnelle qui touche une catégorie précise de jeunes ».
(…)
Mais si le diagnostic est posé, reste maintenant à mettre en place le traitement !
(…)
« Le problème essentiel pour la France n’est donc pas le califat du désert syrien, qui s’évaporera tôt ou tard comme un vieux mirage devenu cauchemar, le problème, c’est la révolte de ces jeunes. Et la vraie question est de savoir ce que représentent ces jeunes, s’ils sont l’avant-garde d’une guerre à venir ou au contraire les ratés d’un borborygme de l’Histoire ».
*************************************************
*************************************************
Ajout du 02/12:
Encore un article qui me semble viser juste, celui de Paul Berman :
lorsqu’il critique la doctrine des « causes profondes » (économiques, sociologiques, etc.), qui ne peut que passer à côté du sujet, et prône le retour à une « poétique » au sens fort, c’est-à-dire une analyse capable de mieux décrypter les ressorts de la « rage » et de la « haine » au cœur du discours idéologique terroriste.
(Les chiffres étonnants mentionnés lors de l’émission de France2 du dimanche 29 novembre, « Un jour dans l’Histoire. De Ben Laden à Daech » vont aussi dans ce sens : en France, 67% des candidats au djihadisme seraient issus des classes moyennes, 17% des classes favorisées, contre 16% des classes populaires. Soit 84% issus de classes sans problèmes économiques majeurs ! Ce qui ruine en grande partie les analyses de type Piketty, etc.).
Quelques citations de l’article de Berman :
Il y a autant de « causes profondes » du terrorisme islamiste qu’il y a d’experts en sciences sociales. Et elles disent tout et son contraire.
On nous explique que la cause profonde du djihad islamiste est l’invasion et l’occupation militaire de puissances étrangères, comme en Tchétchénie et en Palestine, alors même qu’à Rakka, et ailleurs qu’en Syrie, ce sont les djihadistes eux-mêmes qui représentent des occupants étrangers. On nous dit que le chaos qui suivit le renversement des dictateurs ayant sévi pendant des décennies est à l’origine des mouvements terroristes, comme en Libye, alors que, dans le cas des terroristes marocains, c’est la frustration suscitée par l’impossibilité de renverser la monarchie qui est en cause. On nous explique que c’est le despotisme du général Sissi qui a entraîné l’explosion du terrorisme en Égypte, mais que c’est la fin du despotisme de Ben Ali qui en est la cause en Tunisie.
(…)
Les inégalités économiques expliquent tout… comme les contrariétés de la vie dans les républiques égalitaires scandinaves. Le chômage explique tout ? Pourtant des terroristes surgissent au Royaume-Uni, où le taux de chômage est remarquablement bas. Le manque d’éducation explique tout ? Pourtant l’État islamique est dirigé par un homme diplômé en sciences islamiques, qui est à la tête du réseau de propagande sur Internet et sur les médias sociaux le plus sophistiqué du monde.
(…)
Les causes profondes du terrorisme islamiste se révèlent, au bout du compte, aussi nombreuses que les divinités antiques, et aussi contradictoires et fantasques qu’elles. Il se pourrait que ce soit la doctrine des causes profondes elle-même, telle qu’elle se trouve développée en sciences sociales, qui échoue totalement à cerner les causes du terrorisme.
(…)
C’est pourquoi la doctrine des causes profondes est profondément erronée.
(…)
La rage terroriste repose sur la haine, et la haine est une émotion qui est aussi un discours, en l’occurrence un discours élaboré composé de tracts, de poèmes, de chants, de sermons et de tout ce qui peut alimenter un système idéologique parfaitement huilé. Pour comprendre le discours, il faut disposer de ce que l’on pourrait appeler une « poétique ».
Or, la doctrine des causes profondes est antipoétique. En cela, elle représente une régression par rapport à la poésie antique. Elle nous empêche de comprendre ceux-là mêmes qui veulent nous tuer.

 

Cf. aussi cet article de Peter Harling, qui développe des idées proches de celles exposées dans ce post (en particulier la référence à « Orange mécanique »…):
http://orientxxi.info/magazine/tuer-les-autres-se-tuer-soi-meme,1103

Ajout 04/12:

Encore un bon article à lire, de Pierre Rosanvallon:

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2015/12/03/pierre-rosanvallon-constitutionnaliser-l-exception-c-est-limiter-les-risques-de-debordement_4823519_3232.html

Un extrait:

(…) Dans les années 1970, une partie de l’extrême gauche a fait le choix de l’action terroriste en considérant que les pays européens étaient tombés dans le fascisme et qu’il fallait organiser une nouvelle résistance. C’était l’argument de la Fraction armée rouge en Allemagne, des Brigades rouges en Italie ou d’une partie de la Gauche prolétarienne en France. Au-delà même de la répression policière, ces mouvements révolutionnaires terroristes, très minoritaires, n’ont pas réussi à mobiliser la société autour d’eux et ont fini par constater leur échec politique, comme l’a très bien expliqué Olivier Rolin, alors chef de la branche « militaire » de la Gauche prolétarienne. Mais tous étaient inscrits dans une forme de raison politique.
Ne peut-on en dire autant ¬du terrorisme djihadiste ?
Non, c’est très différent. La seule expérience comparable, c’est la philosophie nihiliste russe de Sergueï Netchaïev, dans les années 1860-1870. Dans son ¬Catéchisme révolutionnaire, il peut écrire : « Le révolutionnaire ne connaît qu’une science, celle de la destruction. » Il avait la vision d’un monde qu’il fallait mettre à feu et à sang, mais il pensait que ce chaos produirait une révolution sociale.
Le djihadisme va jusqu’au bout de ce terrorisme nihiliste, pour reprendre l’expression très juste d’Olivier Roy. Car ses buts politiques sont indissociables d’une sorte d’odyssée individuelle. Dans le terrorisme politique classique, les ¬terroristes étaient les militants d’une cause. Dans le djihadisme, la cause se résume à une sorte de sacrifice de soi-même, de rédemption individuelle et mortifère. Non seulement l’objectif affiché de restauration du califat est très lointain pour ces terroristes, mais surtout il ne produit pas de mobilisation de la masse des musulmans.
C’est l’enseignement très important de l’épreuve que vit la société française : autant, après l’attentat contre Charlie Hebdo, on avait senti une sorte de gêne du monde musulman, qui réprouvait les attentats mais n’approuvait pas la politique éditoriale du journal, autant aujourd’hui il n’y a aucune réserve chez les musulmans. Les terroristes du ¬13 novembre sont isolés de toute la -société, ce sont des poissons sans eau, hors sol, « déterritorialisés » (…)

Ajout du 18/12:

Encore deux articles intéressants à rajouter au dossier:

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2015/12/14/le-djihadisme-une-radicalisation-adolescente_4831283_3232.html

http://abonnes.lemonde.fr/sciences/article/2015/12/14/la-radicalisation-releve-de-la-sante-publique_4831865_1650684.html

 

Essentialisme ou herméneutique ? Brève à propos de « L’Islam et l’Occident » (« Répliques » d’Alain Finkielkraut, avec Tareq Oubrou et Daniel Sibony).

Je rajoute une « brève » à celles de hier, à propos de l’étrange émission que constituait le numéro de « Répliques » du samedi 31 octobre.

http://www.franceculture.fr/emission-repliques-l-islam-et-l-occident-2015-10-31

Étrange d’abord par le choix des participants :
Sur un sujet ainsi intitulé, n’aurait-il pas été logique d’inviter un musulman et un représentant de la « laïcité » (issu du monde politique, philosophique, etc.), voire deux musulmans de sensibilité différente par rapport à la question du rapport Etat/religion ?

Certes, le fait que Daniel Sibony ait publié Le Grand Malentendu. Islam, Israël, Occident (Odile Jacob, 2015) pouvait en faire un interlocuteur compétent sur ce sujet.

Mais le fait « qu’Israël » apparaisse dans le titre de cet ouvrage, ainsi que l’appartenance revendiquée de l’auteur au judaïsme, doublée de la position bien connue d’Alain Finkielkraut sur cette question, faisait que le débat risquait fort de dévier vers le thème « l’Islam et le Judaïsme ». Ce qui a bien entendu été le cas.

Non que le sujet manque d’intérêt, au contraire, tout comme aurait pu être intéressant un thème traitant de l’Islam et du Christianisme ou de l’Islam et de l’Athéisme.

Mais il aurait alors été nécessaire de le préciser au départ, et de modifier en conséquence le titre de l’émission.

Étrange ensuite par ce qu’il me semble légitime de nommer un étonnant « dialogue de sourds », qui a occupé la majeure partie de l’émission. Équivoque en partie liée, bien sûr, à la première étrangeté mentionnée ci-dessus.

Car Tareq Oubrou est particulièrement reconnu comme l’un des français musulmans les plus engagés dans une approche herméneutique libérale du Coran et de la tradition musulmane.

Approche dont on ne saurait trop souligner le caractère indispensable.
[J’avais, à mon petit niveau, souligné cet aspect dans :
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/11/21/conversion-contre-lislam-versus-conversion-a-lislam-et-de-la-conversion-a-lhermeneutique-comme-condition-prealable-reflechir-avec-youssef-seddik/ ]

C’est bien cette nécessité de l’herméneutique qu’il réaffirme en permanence tout au long du dialogue :

par exemple vers 10mn20, où il distingue « passages principiels » et lectures « circonstancielles » ; 16mn40 concernant le « régime de la vérité » ; vers 19mn40 où il incite à un « travail en profondeur des musulmans concernant l’altérité » et le respect des autres confessions ; 25mn40, où il est question de mieux dégager les « principes universels » présents dans le Coran ; vers 34mn où il n’hésite pas à parler « d’erreur des musulmans aujourd’hui » en ce qui concerne le statut de la femme et la confusion entre « égalité ontologique » et statut juridique circonstanciel, etc. Ajoutant (34mn30):« Ce n’est pas parce que le texte est sacré qu’il faut l’accepter tel quel », etc. etc.

Or, c’est bien le principe même de cette approche herméneutique qui semble remis en question par Daniel Sibony :

outre quelques citations assénées avec un fondamentalisme qui rappelle hélas les prestations de Michel Onfray (vers 12mn sur les « gens du livre dont la plupart sont des pervers » ; 20mn40, où il est question d’une « vindicte anti-juive ancrée dans le texte » ; ou 21mn10, où les juifs « ne sortent jamais indemnes de la réécriture des épisodes bibliques », etc. etc).

on a du mal à échapper au malaise lorsqu’on entend de façon répétée Daniel Sibony dénoncer ce qui serait « l’essentialisme » du Coran (8mn20 ; 34mn50 : « On manque le texte si on le ramène au circonstanciel » ; 37mn « Le Coran est essentiel ») ;

[ajout: la notion « d’essentialisme » est à prendre ici dans son sens sociologique, où elle désigne le fait d’attribuer à certaines personnes, groupes de personnes ou courants de pensée (ici la religion musulmane) des caractères « essentiels », c’est-à-dire immuables, invariables, qui les définissent une fois pour toutes de façon définitive et exhaustive].

alors même que Tareq Oubrou récuse en permanence une telle lecture « essentialiste » : 40mn20 : « Le discours essentialiste jette de l’huile sur le feu » « Il faut faire un travail sur l’Islam », travail qui doit être « un travail de théologien » ; 48mn40 : « Il faut guérir la religion par la religion », etc.

On se demande alors ce que cherche à faire Daniel Sibony.

Je me permets d’utiliser une comparaison, certes un peu approximative, mais qui me semble tout de même éclairante.

Un abord « essentialiste » des grands textes religieux – quels qu’ils soient – abord refusant toute approche herméneutique, fonctionnera nécessairement comme une drogue ; une addiction qui en viendra à justifier la violence au nom de la religion, la colonisation et l’appropriation de territoires, la justification de régimes théologico-politiques colonialistes ou agressifs, la pratique de prières quotidiennes qui font par exemple rendre gloire à Dieu aux hommes pour ne pas être nés femmes, en plus – dans une liste hélas interminable – de défendre une « science » qui prétend infirmer l’évolution ou soutenir que le lièvre est un ruminant, etc. etc. etc.

Et aussi cette propension lamentable bien qu’universelle à chercher la paille dans l’œil du prochain plutôt qu’à voir la poutre qui est dans le sien propre.

Or, Tareq Oubrou présente, parmi bien d’autres fort heureusement dans le monde des religions qu’elles soient juive, chrétienne, musulmane ou autre, la particularité de ne pas vouloir toucher à la drogue de l’essentialisme, du fondamentalisme ou autres tares qui discréditent la pensée religieuse, et de s’engager résolument et courageusement dans la voie saine de l’herméneutique.

Il nous l’a prouvé à maintes reprises, jusqu’à affirmer, par exemple, en ce qui concerne le rapport de la religion avec l’État, (vers 42mn) que « la République n’a pas à reculer devant l’UOIF. La République doit être fidèle à ses valeurs ».

Pourquoi dès lors vouloir l’enfermer, lui et l’Islam, dans la prison d’une drogue qu’il récuse et contre laquelle il s’engage ouvertement dans un courageux combat qu’il importerait de soutenir plutôt que de mettre en doute ?

N’est-ce pas là jouer sciemment en effet le jeu d’un essentialisme bien ambigu, qui contribue à enfermer les musulmans dans une pseudo-« essence » dont on ne voit pas en quoi elle devrait les définir jusqu’à la fin des temps, pas plus que, je l’espère, le judaïsme ne peut se définir in aeternum par la colonisation violente d’une Terre Promise ni le christianisme par la malédiction des juifs ?

Or, jouer un tel jeu ne peut être qu’ambigu et « insultant », comme le dénonce à juste raison Tareq Oubrou en fin d’émission, puisque ce serait refuser, en l’occurrence à une sensibilité religieuse, la possibilité de s’interpréter et de se construire autrement que dans la dépendance à une drogue mortifère, et lui dénier ainsi une place légitime dans le dialogue qui caractérise la culture aussi bien que la civilisation.

On souhaiterait donc que des émissions de qualité telles que « Répliques » prennent la juste mesure de ce genre de menace pour la paix et la cohésion entre les hommes de bonne volonté.

Il est significatif que, le même jour, commémorant le vingtième anniversaire de l’assassinat d’Yitzhak Rabin, l’émission « Permis de penser » ait montré, à un niveau plus politique, l’exemple d’un dialogue possible en invitant Leïla Shahid et Elie Barnavi.

http://www.franceinter.fr/emission-permis-de-penser-proche-orient-la-paix-est-elle-encore-possible

Devrait-on penser qu’à l’opposé de ce bel exemple, une tentation subsisterait de maintenir, voire d’alimenter, un état de tension et d’exclusion, plutôt que de contribuer à les surmonter de façon pacifique ?

Certaines politiques semblent, ici comme ailleurs, poursuivre ouvertement ce but, dans l’illusion de préserver par le déni et la violence des situations de domination dangereusement explosives.

Il serait dommage qu’elles trouvent un relai dans des émissions qui ont amplement démontré par ailleurs qu’elles peuvent faire beaucoup mieux.

À propos de « Que faire ?» : Simon Leys ou les habits neufs du professeur Badiou, et que Marcel Gauchet gagnerait à lire Lévinas et Pic de la Mirandole.

Le mauvais temps qui m’empêche de reprendre le chemin des montagnes me fait me pencher sur un petit livre qui a bien sûr déjà fait l’objet de nombreux commentaires.
Mais les sujets inépuisables qu’il aborde laissent la place à bien des réflexions.

Il s’agit de l’entretien d’Alain Badiou et de Marcel Gauchet, intitulé « Que faire ? Dialogue sur le communisme le capitalisme et l’avenir de la démocratie», Philosophie éditions, Paris 2014.

Les thèmes développés par l’ouvrage me paraissent au cœur de l’alternative politique à laquelle nous sommes confrontés, mais aussi de problématiques philosophiques plus larges.

Je ne ferai qu’évoquer pour commencer la polémique suscitée une nouvelle fois par l’attachement apparemment incurable de Badiou au maoïsme et à la « révolution culturelle », tellement celui-ci paraît surréaliste :

http://www.liberation.fr/chroniques/2014/10/10/badiou-hibernatus-philosophe_1119115
http://www.liberation.fr/culture/2014/10/26/l-antique-badiou-repond-au-fringant-joffrin_1129969

Et je me rangerai sur ce point à l’opinion de Lucien Bianco, pour lequel :
« Un Alain Badiou n’est possible qu’en France »

http://www.marianne.net/Un-Alain-Badiou-n-est-possible-qu-en-France_a243272.html

Je m’étonne simplement de l’audience d’un « intellectuel » capable d’un « coup de pied de l’âne » tel que celui qui met en cause, après son décès, la compétence et la rigueur enfin reconnues des travaux de Simon Leys :

« Les études sérieuses de la Révolution culturelle, c’est-à-dire celles qui ne sont pas des libelles propagandistes (libelles dont le prototype presque définitif a été le fameux « les Habits Neufs du président Mao », brillante improvisation idéologique de Simon Leys dépourvue de tout rapport au réel politique)… (A. Badiou, art. cité, Libération du 26/10/2014).

Cela doit être en effet une constante de cet « esprit français » déjà remarquable chez un Sartre qui, 25 ans après la publication de « Vers l’autre flamme » de Panaït Istrati était capable de prétendre que « La liberté de critique est totale en Urss ». « Passer de l’errare  au perseverare  semble être une tradition bien française », me dit Stultitia… »

Près de 50 ans après le début de la « révolution culturelle », il est bien dommage que l’immense Simon Leys ne soit plus là pour remettre à sa juste place Mr. Badiou, comme il l’avait fait en son temps avec la pitoyable Maria Antonietta Macciocchi :

http://www.lepoint.fr/video/video-pierre-ryckmans-dit-simon-leys-est-mort-11-08-2014-1852974_738.php

http://www.franceculture.fr/emission-grande-traversee-l-ombre-de-mao-archives-hommage-a-simon-leys-2013-08-30

Je me limiterai donc à la seule mention de Badiou que je connaisse dans les écrits de Simon Leys :

« Coïncidence : comme j’achevais la lecture du livre de Deron [Francis Deron, Le Procès des Khmers rouges. Trente ans d’enquête sur le génocide cambodgien, Gallimard, Paris 2009], je reçus une lettre d’un vieil ami parisien – fidèle correspondant qui me tient de temps à autre au courant de l’actualité intellectuelle et littéraire de la capitale. Commentant la remise à la mode d’un certain maoïsme mondain (voir par exemple la réédi¬tion posthume des Carnets de Barthes), il écrivait : « Je ne parviens pas à me départir d’un certain effroi en constatant comment le mensonge criminel sur le maoïsme perdure en toute impunité et surtout se régénère sans cesse […]. Voyez par exemple l’engouement actuel dont bénéficie en France le philosophe « radical » Alain Badiou, qui se flatte d’être un défenseur émérite de la « Révolution culturelle » ». Badiou écrit notamment : « S’agissant de figures comme Robespierre, Saint-Just, Babeuf, Blanqui, Bakounine, Marx, Engels, Lénine, Trotski, Rosa Luxemburg, Staline, Mao Tsé-toung, Chou En-lai, Tito, Enver Hoxha, Guevara et quelques autres, il est capital de ne rien céder au contexte de criminalisation et d’anecdotes ébouriffantes dans lesquelles depuis toujours la réaction tente de les enclore et de les annuler. »
J’ai sans doute tort de reproduire ici une citation de ce Badiou – que je ne connais d’ailleurs pas (et je n’oublie pas le vieux proverbe chinois : « Ne prenez jamais la bêtise trop au sérieux »). Mais, n’empêche, je suis choqué : quelle injustice ! Le nom de Pol Pot a été omis du petit panthéon badiolien – et il aurait pourtant tellement mérité d’y figurer, surtout en ce moment. Les « anecdotes ébouriffantes » rapportées par le livre de Deron et « le contexte de criminalisation » créé par le procès de Phnom Penh risqueraient justement d’« annuler » sa glorieuse mémoire. ». Simon Leys, Le génocide cambodgien, article paru dans Commentaire, n° 127, Automne 2009, repris dans Le studio de l’inutilité, Champs Flammarion, Paris 2014, p. 233-234.

Stultitia me rappelle encore l’exergue des « Habits neufs du président Mao » (Champ libre, Paris, 1971), tiré du conte d’Andersen, et qui pourrait tout aussi bien s’appliquer à notre professeur :

« — Mais papa, l’Empereur est tout nu ! s’écria l’enfant ».

Auquel elle rajoute le début de l’intervention du sinologue lors de la fameuse émission « Apostrophes » mentionnée plus haut :

« Que les idiots disent des idioties, c’est comme les pommiers produisent des pommes, c’est dans la nature, c’est normal. Le problème c’est qu’il y ait des lecteurs pour les prendre au sérieux. Et là évidemment se trouve le problème qui mériterait d’être analysé ».

Question à laquelle nous n’avons certes pas fini d’être confrontés, semble-t-il…

Mais j’ajouterai que c’est dommage.

Car de telles « idioties » tendent à jeter le discrédit sur des positions pertinentes développées par ailleurs par Alain Badiou, mais qui souffrent d’un tel voisinage idéologique.

En particulier dans le chapitre 7 (« Déconstruction du capitalisme »), où la critique porte sur « le capital qui régit idéologiquement et politiquement la démocratie parlementaire » (p. 116), ou sur les formes étatisées de la propriété collective, plaie des systèmes communistes du siècle passé, qui pourraient, dans le cadre de nouveaux modèles, laisser place à des « tentatives » qui « doivent rester multiformes », « un peu à la manière de ce qu’on fait les ouvriers des usines Lip dans les années 1970, qui ont frayé des voies originales d’autogestion » (p. 128-129).

Car en soi, revivifier « l’hypothèse » communiste (ou l’utopie, au sens positif et exploratoire du terme) ne manque pas en effet de légitimité, et n’a aucune raison d’être exclu a priori, au moins en tant qu’hypothèse de travail et objet de réflexion ou d’expérimentation. Marcel Gauchet lui-même reconnaît que les droits ouverts par la propriété privée doivent faire l’objet de limites, et que celle-ci, en ce qui concerne du moins les moyens de production, n’a aucune raison d’être considérée comme un dogme incontestable :

« La véritable question est celle des droits qu’ouvre la propriété privée d’un bien ou d’un capital. Aujourd’hui, je vous rejoins tout à fait sur ce point, on hypostasie ce principe, on lui accorde un blanc-seing. En conséquence de quoi, en détenant seulement quinze pour cent du capital d’une entreprise, on peut imposer un plan social et laisser des centaines, voire des milliers d’employés sur le carreau. Comment souscrire à cette forme de barbarie sociale qui s’autorise de l’idéologie néolibérale la plus perverse ? Je ne le peux pour ma part. Rien n’oblige à ce que les droits ouverts par la propriété privée permettent de telles pratiques. Nous pouvons envisager une réforme structurelle du cadre juridique qui l’enserre, dans un sens beaucoup plus respectueux des individus et de l’intérêt collectif » (p. 129).

Il est donc d’autant plus dommage de la part d’Alain Badiou, alors même qu’il prétend à une approche renouvelée, de discréditer cette voie par une allégeance maintenue aux pires modèles archaïques et criminels (maoïsme, « révolution culturelle », etc.).

Quelle crédibilité conférer alors à un tel désir de « renouvellement », et comment ne pas se méfier d’une analyse qui n’éprouve aucunement le besoin de se distancier des modèles en question, les laissant ainsi demeurer dans l’horizon des futurs possibles du communisme pour lequel elle milite ?
En dépit de certaines propositions pertinentes, monsieur Badiou est donc loin de nous rassurer sur ce point…

D’une façon plus fondamentale, l’opposition entre les deux interlocuteurs se concentre essentiellement, on le sait, sur le statut de la démocratie.

Pour Marcel Gauchet,

« la démocratie ne saurait se définir par l’autorité du capital. (…) La démocratie peut certes se rapprocher d’une telle physionomie d’ensemble (où elle semble être l’esclave du capitalisme), et actuellement, il est indéniable que nos dirigeants se mettent à genoux devant le système néolibéral et entérinent les dérives qu’il suscite (…) il existe une indépendance de principe de la démocratie, du mode d’organisation de la vie politique qu’elle représente, qui la rend à même de reprendre le dessus sur le capital » (p.80).

Après les échecs et les crises, il reste donc possible pour lui d’envisager « un troisième âge du réformisme démocratique » (p. 80).

Cet « optimisme démocratique » est combattu à la racine par Alain Badiou, pour lequel la démocratie est irrémédiablement aliénée par ce qu’il nomme « le grand Autre » que constitue le Capital, allusion au modèle de Marcel Gauchet du « désenchantement du monde » et de la « sortie de la religion », pour lequel le « Grand Autre » désigne une transcendance divine aliénante dont l’avènement de la démocratie signerait la fin en instaurant une logique de l’autonomie.

Alain Badiou : « Il faut se demander s’il n’y a pas également un grand Autre – autre que le grand Autre divin – qui se dissimule dans la démocratie représentative. Je soutiens que ce grand Autre, c’est le capital. Le capital est le grand Autre de la démocratie, soumise à sa domination et la perpétuant. Il est donc impossible d’arracher de manière définitive la société démocratique telle que nous la connaissons de la matrice capitaliste. Mais j’ajoute immédiatement que cela vaut de tout temps et en tout lieu. La démocratie est toujours liée et inféodée au capital » (p.79).

Position somme toute conforme à l’orthodoxie marxiste.

Sans être dupe des faiblesses de la démocratie, je dois reconnaître que, pour ma part, je me sens plus proche de la position de Marcel Gauchet, celle d’un réformisme radical qui conserve le cadre démocratique tout en essayant de le corriger, que de l’anti-démocratisme d’Alain Badiou.

Est-ce d’ailleurs vraiment un hasard s’il se conjugue, chez lui, avec les nostalgies maoïstes évoquées plus haut ?

« Democracy is the worst form of Government except all those other forms that have been tried from time to time », disait Churchill.
« La démocratie est le pire système de gouvernement, à l’exception de tous les autres qui ont pu être expérimentés ».

En dépit de critiques pertinentes et de propositions sensées, les références auxquelles Mr. Badiou demeure attaché ne parviennent pas à me convaincre d’abandonner ce « pire système de gouvernement », qui, conformément à la « stratégie du maximin » affectionnée par Machiavel, se révèle donc être, en tant que « moins pire », le plus rationnel en situation d’incertitude.

Mais il est un autre point de la philosophie d’Alain Badiou qu’il est dommage de voir discréditer par ses jugements indéfendables concernant le maoïsme et la « révolution culturelle ».

C’est son approche de la question du sujet, dans sa dimension individuelle et collective, approche qui manifeste d’ailleurs, en dépit de nuances, un accord d’ensemble avec celle de Marcel Gauchet :

« Je suis absolument d’accord avec vous », déclare Alain Badiou (p. 147) lorsque Marcel Gauchet énonce sa thèse de la « double subjectivisation » :

« Il faut à mon sens parler d’une double subjectivation. La politique est le domaine de l’expérience humaine où s’articulent une subjectivation individuelle et une subjectivation collective. Devenir sujet pour un individu passe par la déprise de soi-même, qui permet de prendre en charge les règles constitutives du contrat social ou de la forma¬tion d’une volonté générale. Le sujet politique advient à lui-même en se faisant partie prenante de ce processus. Mais il y a aussi un sujet collectif qui émerge de l’intégration des volontés individuelles. Ce sujet collectif n’est pas une hypostase distincte de ses composantes, il peut être contesté, dissipé par les personnes mêmes qui l’ont formé, selon des mécanismes sur lesquels on s’est entendu au préalable. Mais sa figure est ce qui donne sens, en ultime ressort, à la perspective du gouvernement de soi-même. La subjectivation politique, la politique tout court, dans le cadre démocratique, n’est rien d’autre que cette dyna¬mique qui fait communiquer l’individuel et le collectif, où les deux sphères s’articulent et se compénètrent » (p. 146-147).

Nous sommes là bien loin des thèses de la « disparition du sujet » et de leurs implications graves en ce qui concerne la possibilité même de l’éthique et du politique, que ces thèses soient d’origine nietzschéenne, foucaldienne ou heideggérienne.

Je les avais évoquées il y a quelques temps en m’étonnant de leur « nouvelle jeunesse » :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/03/07/a-propos-de-nietzsche-michel-onfray-judith-butler-et-dune-certaine-ringardise-anti-humaniste-qui-soffre-une-nouvelle-jeunesse-2/

Sur ce point, Alain Badiou se montre particulièrement clair :

« C’est avec cette vision des choses que je m’inscris en porte-à-faux. C’est contre elle que je me débats depuis le début. Aussi bien sur le plan purement philosophique que dans la dimension de la pratique, j’efforce de maintenir ces deux catégories de politique et de sujet. Plus encore, il existe à mon sens une connexion intime entre les deux. Je constate que des intellectuels qui ont longtemps été pour moi des camarades et des amis – je pense notamment à Sylvain Lazarus – étaient depuis toujours très réticents en ce qui concerne la notion de sujet, sans que je voie là autre chose qu’une distance purement philosophique. Mais, finalement, ils en sont venus à rejeter le concept même de « politique », et à tenir des propos à la mode sur « la fin de la politique », propos que tenaient, dès les années 1980, des philosophes de filiation heideggérienne, comme d’autres amis, Philippe Lacoue-Labarthe ou Jean-Luc Nancy. Or cette filiation tenait depuis toujours la notion de « sujet » pour métaphysique et obsolète. Oui, au niveau proprement philosophique, les concepts de sujet et de politique sont étroitement liés. Si vous niez la pertinence de l’un, vous finissez par nier la pertinence de l’autre. Je devais donc reconstruire la valeur des deux simultanément [Badiou fait ici bien sûr allusion en particulier à son ouvrage « Théorie du sujet », Seuil, Paris, 1982]. Avant d’y venir, peut-être serait-il utile, en guise de préalable, de définir brièvement ce que j’entends par « sujet ». Je distingue fermement cette notion de celle d’individu. Dans ma pensée est sujet celui qui décide de se montrer fidèle à un événement qui déchire la trame de son existence purement individuelle et atone. L’événement est toujours imprévisible, il fend et bouleverse l’ordre stagnant du monde en ouvrant de nouvelles possibilités de vie, de pensée et d’action. Une révolution en politique, une rencontre amoureuse, une innovation artistique, une découverte scientifique d’ampleur: ce sont là des événements. Ils font surgir quelque chose de profondément inédit, ils donnent lieu à une vérité jusqu’alors insoupçonnée – toute vérité est nécessairement liée, et postérieure, à la survenance événementielle. Le sujet est celui qui ne demeure pas passif devant l’événement; il se l’approprie, il s’engage résolument dans l’aventure qui se voit frayée. Le sujet désigne cette capacité d’intervention à l’égard d’un événement et cette volonté de s’incorporer à une vérité, dans un procès durable qui donne à la vie son orientation véritable. Il existe selon moi quatre grands domaines où des vérités se manifestent : la politique, l’amour, l’art et la science. La politique est donc l’un de ces lieux où un sujet peut advenir (…).
La politique est la dimension de la vie où un sujet peut produire un rapport universalisable aux autres et naître à lui-même dans ce rapport. C’est l’instance où un sujet s’engage dans un procès qui l’ouvre à lui-même, mais qui ouvre aussi le collectif auquel il appartient à un universel. On quitte le domaine du repliement solipsiste, de la méditation de soi-même sur soi-même. On ne se cantonne plus à l’abstraction, dont les sciences naturelles offrent le modèle. La politique fait de nous, d’abord individus épars, des sujets qui s’embarquent dans un projet collectif capable de régler la vision commune de volontés fédérées.
Aussi bien sur la politique que sur le sujet, ma conception est en totale rupture avec celle qui prévaut aujourd’hui. Que nous dit-on à propos du sujet? Qu’il se confond avec ses intérêts immédiats, économiques ou personnels. Suivre cette pente, c’est dissoudre la notion de sujet dans la fausse évidence de l’individu, en même temps qu’on dissout la politique authentique dans « les eaux glacées » du capitalisme. Certains penseurs américains actuels poussent très loin cette logique. Ils se prêtent à une radicalisation quasiment ontologique du libéralisme lui-même : pour expliquer toute chose, et pas seulement le fonctionnement des économies, il faudrait selon eux partir de l’idée d’atomes individuels régis par leurs intérêts exclusifs. Pour s’opposer à cette doctrine à tous égards intolérable, il s’agit de réorienter la théorie même du sujet : celui-ci nomme alors la disposition, la capacité à envisager le destin du collectif sous l’angle de son intérêt propre, mais pas exclusivement. C’est ce « pas exclusivement » qui constitue selon moi le foyer, le point nodal de la politique. C’est ce « pas exclusivement » qui fait signe vers cette dimension de l’universalisable, vers cette exception d’une vérité qui arrache et dépose le régime du pur individualisme » (p. 141-143).

Ce plaidoyer pour le sujet rencontre encore, me semble-t-il, au-delà de divergences ici de détail, la distinction opérée par Marcel Gauchet entre « individu, personne et sujet » :

« Le concept de sujet, également central dans ma propre entreprise, est d’une difficulté redoutable. On ne saurait en gommer la complexité. Il faut pourtant essayer d’en parler simplement. Pour en saisir les enjeux, il faut commencer par le dégager de son acception triviale, acception qui s’est imposée dans le langage philosophique courant. Le sujet, c’est la subjectivité, c’est-à-dire l’intériorité. Bref, le sujet, c’est moi. Sous cet angle, la notion n’a aucun intérêt. Et puis il y a une seconde acception, qui est historique, celle-là, dans la ligne de ce que la philosophie a essayé de cerner, depuis l’idéalisme allemand, comme spécificité de l’âge moderne. Le sujet, c’est le nom de certaines expériences ou de certains états de l’humanité rendus possibles par la modernité.
Pour y voir plus clair, il convient de distinguer l’individu, la personne et le sujet. L’humanité, comme les autres espèces animales, est composée d’individus au sens biologique du terme. Ces individualités biologiques ont la particularité d’être dotées de présence à soi et de réflexivité ; elles ont le sens de leur identité dans le cadre de collectifs également identifiés. C’est ce qui en fait des personnes qui se reconnaissent les unes les autres en tant que telles. Mais, en outre, au cours de la modernité et à la faveur de ce que j’ai appelé la sortie de la religion, ces personnes se sont transformées de l’intérieur pour devenir des sujets. Dès lors que l’humanité ne se conçoit plus en fonction d’un Autre qui lui confère la clé de son identité, mais qu’elle se rapporte à elle-même sous le principe de l’autonomie, elle entre dans l’âge de la subjectivité. La sortie de la religion revient à écarter l’altérité de la définition de soi, à trouver en soi ses propres raisons. L’humanité était assujettie a plus haut que soi, elle est devenue sujet d’elle-même. Encore faut-il bien préciser les voies de cette transformation de l’idée et de la pratique de soi » (p. 144-145).

Ces thèses de Marcel Gauchet, bien connues depuis « Le désenchantement du Monde » (Gallimard, Paris, 1985), quoi qu’éclairantes et devenues classiques, me paraissent souffrir toutefois d’une approche en partie réductrice.

Certes, Marcel Gauchet a toujours insisté sur le fait que la « sortie de la religion » ne signifie en rien la fin du religieux en tant que tel, qui n’a aucune raison de « cesser de parler aux individus » (cf. en particulier « Le religieux après la religion », dans : « Le Désenchantement…., op. cit. p. 393ss dans l’édition Folio).

On sait même que, pour l’auteur, le « religieux » judéo-chrétien, en tant que « religion de la sortie de la religion », a contribué de façon décisive au « désenchantement » (cf. dans: op. cit. Deuxième partie, « Apogée et mort de Dieu », « Le christianisme et le développement occidental », « La religion de la sortie de la religion » p. 195ss).

En cela, l’auteur retrouve des thèmes évoqués depuis bien longtemps par des auteurs juifs, chrétiens ou musulmans, en particulier celui de la lutte contre l’idolâtrie et la sacralité desreligions païennes :

« Pour le judaïsme, le but de l’éducation consiste à instituer un rapport entre l’homme et la sainteté de Dieu et à maintenir l’homme dans ce rapport. Mais tout son effort — de la Bible à la clôture du Talmud au vie siècle, et à travers la plupart de ses commentateurs de la grande époque de la science rabbinique — consiste à comprendre cette sainteté de Dieu dans un sens qui tranche sur la signification numineuse* de ce terme, telle qu’elle apparaît dans les religions primitives où les modernes ont souvent voulu voir la source de toute religion. Pour ces penseurs, la possession de l’homme par Dieu, l’enthousiasme, serait la conséquence de la sainteté ou du caractère sacré de Dieu, l’alpha et l’oméga de la vie spirituelle. Le judaïsme a désensorcelé le monde, a tranché sur cette prétendue évolution des religions à partir de l’enthousiasme et du sacré. Le judaïsme demeure étranger à tout retour offensif de ces formes d’élévation humaine. Il les dénonce comme l’essence de l’idolâtrie.
Le numineux* ou le sacré enveloppe et transporte l’homme au-delà de ses pouvoirs et de ses vouloirs. Mais une vraie liberté s’offense de ces surplus incontrôlables. Le numineux* annule les rapports entre les personnes en faisant participer les êtres, fût-ce dans l’extase, à un drame dont ces êtres n’ont pas voulu, à un ordre où ils s’abîment. Cette puissance, en quelque façon, sacramentelle du divin apparaît (…) comme blessant la liberté humaine, et comme contraire à l’éducation de l’homme, laquelle demeure action sur un être libre. Non pas que la liberté soit un but en soi. Mais elle demeure la condition de toute valeur que l’homme puisse atteindre. Le sacré qui m’enveloppe et me transporte est violence. […]
Le monothéisme marque une rupture avec une certaine conception du sacré. Il n’unifie ni ne hiérarchise ces dieux numineux et nombreux ; il les nie. À l’égard du divin qu’ils incarnent, il n’est qu’athéisme ».
E. Lévinas, Difficile Liberté, Paris, Albin-Michel, 19762, Une religion d’adultes, pp. 29-30.

*[ Le numineux est, selon Rudolf Otto et Carl Gustav Jung, ce qui saisit l’individu, ce qui venant « d’ailleurs », lui donne le sentiment d’être dépendant à l’égard d’un « tout autre ». C’est « un sentiment de présence absolue, une présence divine. Il est à la fois mystère et terreur, c’est ce qu’Otto appelle le mysterium tremendum. » (Wikipedia)].

Ainsi, pour une tradition judéo-chrétienne extrêmement documentée, il n’y a pas lieu d’opposer « hétéronomie » [le fait de recevoir la loi d’un autre] et « autonomie » [le fait de se donner à soi-même sa propre loi]. Comme le répète toute la tradition biblique, le don de la Loi qui vient de l’Autre est don de la liberté. La liberté n’existe que par le don d’un être libre qui communique à l’être qu’il crée sa propre capacité de liberté.

Pour le judéo-christianisme, il n’y a donc aucune raison, pour devenir autonome, d’« écarter l’altérité de la définition de soi » comme le dit Marcel Gauchet, puisque dans cette perspective c’est l’Autre qui, lui-même, pose l’être humain dans sa capacité d’autonomie, capacité qui ne pourrait exister sans un tel acte créateur.

À condition bien sûr de concevoir cet Autre non plus sur le modèle d’un Autre aliénant ou « obsédant », comme le font Feuerbach ou Sartre, mais bien comme celui qui crée en laissant à la créature cet « intervalle de discrétion », dont parle encore Emmanuel Lévinas dans Totalité et Infini, (ed. Biblio Essais, p. 51), expression qui elle-même s’enracine dans la belle thématique kabbaliste du צמצום (Tsimtsum), terme par lequel le judaïsme exprime ce mouvement de « contraction », de « retrait » du Créateur qui désire laisser à sa créature l’espace de la liberté dont il l’a rendu capable.

Certes, une telle perspective dépasse le champ d’un discours purement philosophique. Nous entrons là dans un modèle métaphysique, voire théologique qui ne peut relever que du choix d’une croyance ou d’une foi.

Mais, comme je l’ai montré à de multiples reprises, il importe que tout discours philosophique soit conscient des hypothèses qu’il met en œuvre, afin de ne pas courir le risque de prendre pour des « axiomes », « des vérités d’évidence » ce qui relève en fait de « postulats », prémisses dont la raison ne peut se passer pour construire ses modèles d’interprétation, mais qui reposent toutes, quelles qu’elles soient, sur la croyance, sur le choix d’un « engagement ontologique », qu’il soit agnostique, athée ou « religieux ».

Or, sur ce point, il semble que Marcel Gauchet s’arrête, malgré bien sûr des nuances qui seraient à préciser, à une vision proche de celle que nous donne Feuerbach de « L’essence du christianisme », celle d’un homme qui « s’aliène », qui se déprend de sa propre essence pour la projeter en un Dieu qui n’est jamais que sa propre création, l’image, l’hypostase de lui-même. Aliénation qui doit cesser avec l’âge adulte de l’individu et de l’humanité, lorsque l’homme est capable de ramener enfin en lui-même cet être qui n’appartient qu’à lui, accédant ainsi à l’autonomie.

« Ce qui est Dieu pour l’homme, c’est son esprit et son âme, et ce qu’est l’esprit de l’homme, son âme et son cœur, c’est son Dieu : Dieu est l’intérieur de l’homme révélé, le soi de l’homme exprimé ; la religion est le dévoilement solennel des trésors cachés de l’homme (…) L’homme projette d’abord son essence hors de lui, avant de la retrouver en lui-même ». L Feuerbach, L’essence du Christianisme [1841], Manifestes philosophiques [1839-1845], textes choisis et traduits par Louis Althusser, PUF, Paris, 1973, p. 71.

Ce schéma de Feuerbach, fort classique voire scolaire, semble être à la base de la dynamique du « désenchantement » telle que nous la présente Gauchet : après la phase immature de « l’hétéronomie », correspondant à l’aliénation de l’homme à un « grand Autre », advient la phase de « l’autonomie » que suscite le processus historique de « désaliénation », de « désenchantement ».

Et même si le judéo-christianisme participe donc pour lui à ce processus, Marcel Gauchet ne semble parvenir à sortir de la perspective de Feuerbach (reprise pour l’essentiel par Marx, Sartre et l’essentiel de l’athéisme contemporain) : celle d’une opposition de termes, dont l’un ne peut être que par l’exclusion de l’autre. L’essence de Dieu ne pouvant qu’exclure l’existence de l’homme, l’existence de l’homme ne pouvant qu’exclure l’existence de Dieu, même si, donc, une certaine évolution du « religieux » a pu contribuer à la prise de conscience de cette vérité fondamentale, et que rien n’empêche de le conserver sous la forme d’un accessoire privatisé, dont la fonction est désormais achevée en ce qui concerne l’interprétation de l’être de l’homme.

Mais – peut-on demander à Marcel Gauchet – de quel droit faudrait-il donc que la thèse de Feuerbach, ou du moins une perspective proche, demeure l’horizon ultime et incontestable de compréhension du phénomène religieux ? N’est-ce pas transformer ce qui n’est qu’hypothèse métaphysique, postulat, en vérité consacrée ?

Or, cette transformation abusive ferme l’espace à d’autres modèles ni plus ni moins légitimes.

Parmi ceux-ci, ne serait-il pas possible d’envisager l’hypothèse judéo-chrétienne de la façon dont elle-même se comprend, c’est-à-dire en privilégiant la notion d’Alliance libératrice (ברית , berith), plutôt qu’en la dissolvant a priori dans celle d’une « opposition dialectique » entre aliénation et désaliénation, qui ne correspond à son « essence » que dans la vision qu’on peut estimer très réductrice de Feuerbach et de ceux qui s’en inspirent ?

(On peut lire à ce sujet le livre fort suggestif de Shmuel Trigano, Philosophie de la Loi, Cerf, Paris 1991, en particulier le Livre I, qui traite de « L’alliance-monde » et du « Milieu de la liberté »).

Cette remise à leur juste place des poncifs feuerbachiens permettrait alors de s’interroger sur la pertinence éventuelle de ce qui, pour E. Lévinas, constitue le b. a. ba de la tradition biblique :

« Comme les juifs, les chrétiens et les musulmans savent que si les êtres de ce monde ont la condition de résultats, l’homme cesse son existence de simple résultat et reçoit, selon le mot de Thomas d’Aquin, « une dignité de cause », dans la mesure où il subit l’action de la cause, extérieure par excellence, de la cause divine. Nous soutenons tous en effet que l’autonomie humaine repose sur une suprême hétéronomie et que la force qui produit de si merveilleux effets, la force qui institue la force, la force civilisatrice, s’appelle Dieu ». E. Lévinas, Difficile Liberté, op. cit. p. 25.

B.a. ba qui a été décliné de diverses façons au cours de la tradition juive, chrétienne et musulmane, et dont je ne citerai que quelques moments, tellement ils sont nombreux, que j’emprunte à la remarquable postface qu’Olivier Boulnois a consacrée aux œuvres de Pic de la Mirandole, et à leur arrière fond chez les Pères de l’Église (« Humanisme et dignité de l’homme », dans : Jean Pic de la Mirandole, Œuvres Philosophiques, PUF, Paris 1993).

« Le lien entre (…) dignité et liberté peut lui aussi se prévaloir d’une longue tradition dans la théologie patristique grecque : l’homme est l’image de Dieu parce que l’un et l’autre sont une liberté » (…) Dès Théophile d’Antioche, la liberté apparaît comme la clé de la destinée humaine (…). Pour Irénée de Lyon, et contrairement à ce qu’affirme la gnose, la perfection de l’homme n’est pas celle de sa nature spirituelle, mais celle à laquelle il parviendra librement (…) ‘’Le froment et la paille sont des êtres sans âme ni raison ; ce qu’ils sont, ils le sont de par leur nature même. L’homme, au contraire, est raisonnable, et par là semblable à Dieu ; créé libre et maître de ses actes, il est pour lui-même cause qu’il devient tantôt froment et tantôt paille’’ [Contre les Hérésies IV, 4,3](…) ‘L’homme est libre dans sa décision (liberae sententiae) depuis le commencement – car Dieu aussi est libre dans sa décision, lui à la ressemblance de qui l’homme a précisément été fait’’[Contre les Hérésies IV,37,4] » (O. Boulnois, op.cit. p. 319).

On pourrait bien sûr évoquer encore le célèbre : « La gloire de Dieu c’est l’homme vivant » (« Gloria enim Dei vivens homo », Contre les Hérésies, IV, 20:7, qu’on peut traduire aussi : « La gloire de Dieu, c’est l’homme debout »). Et bien sûr, entre bien d’autres sources, Grégoire de Nysse et Cyrille d’Alexandrie :

« Grégoire de Nysse est sans doute l’auteur qui développe le plus souvent cet aspect de l’anthropologie. L’âme a été créée pour dominer le monde, elle a reçu un honneur divin qui l’égale à Dieu, le plus beau et le plus précieux des dons qui constituent l’homme à l’image de Dieu et lui font transcender le monde : la faveur d’être indépendante et libre. Sa dignité royale, qui l’élève au-dessus de toutes les conditions particulières, l’âme la manifeste par son autonomie, son indépendance, par le fait qu’elle est maîtresse de son propre vouloir. Le premier bien est la liberté, qui consiste ‘’à être libre de tout déterminisme, à n’être soumis à aucun pouvoir physique, mais à avoir, dans ses décisions, une volonté indépendante, libre de ses choix’’ [De la création de l’homme, PG,44, 134BD]» (O. Boulnois, op. cit. p. 321)

« Cyrille d’Alexandrie souligne également : ‘’L’homme créé dans les débuts s’était vu confier les rênes de ses propres vouloirs et disposait de l’inclination vers ce qu’il pouvait choisir. Libre en effet est la divinité d’après laquelle il avait reçu sa forme.’’ [Glaphyres sur la Genèse, 4 (PG, 69, 24)] (O. Boulnois, op.cit. p.322).

C’est cette tradition solidement ancrée dans le judéo-christianisme, et que je n’ai fait qu’esquisser ici, qui constitue donc le terreau dans lequel va s’enraciner l’affirmation de l’autonomie de l’homme, chez les humanistes de la Renaissance et Pic de la Mirandole en particulier :

« On voit ainsi dans quelle immense lignée Pic s’insère. L’homme est libre parce qu’il est l’image de Dieu, et que Dieu n’est contraint à rien lorsqu’il crée. Autrement dit, c’est parce que Dieu est libre que l’homme, son image, est libre, et non l’inverse. La liberté n’est pas quelque chose qui se surajouterait à l’image de Dieu et qui risquerait de la troubler (ce qui serait le cas si on plaçait la source de la ressemblance entre Dieu et l’homme dans l’intellectualité). Elle est l’image de Dieu elle-même, ce par quoi l’homme autonome se rapproche le plus du Dieu créateur » (O. Boulnois, op.cit. p.323).

C’est bien tout cela qui prépare en effet les magnifiques textes du « De dignitate hominis » « Sur la dignité de l’homme », dont on connaît la postérité dans l’histoire de la pensée et des institutions :

« Je ne t’ai donné ni place déterminée, ni visage propre, ni don parti¬culier, ô Adam, afin que ta place, ton visage et tes dons, tu les veuilles, les conquières et les possèdes par toi-même. La nature enferme d’autres espèces en des lois par moi établies. Mais toi, que ne limite aucune borne, par ton propre arbitre, entre les mains duquel je t’ai placé, tu te définis toi-même. Je t’ai mis au milieu du monde, afin que tu puisses mieux contempler autour de toi ce que le monde contient. Je ne t’ai fait ni céleste ni terrestre, ni mortel ni immortel, afin que, souverain de toi-même, tu achèves ta propre forme librement, à la façon d’un peintre ou d’un sculpteur. Tu pourras dégénérer en formes inférieures, comme celles des bêtes, ou, régénéré, atteindre les formes supérieures qui sont divines ». J. Pic de la Mirandole, De dignitate hominis, dans: Oeuvres philosophiques, PUF 2001, p. 67.

Citons encore le commentaire qu’en donne O. Boulnois, qui le replace dans une problématique de philosophe contemporaine :

« Selon Sartre, L’existentialisme est un humanisme, Nagel, 1970, « il n’y a pas de nature humaine, puisqu’il n’y a pas de Dieu pour la concevoir » et par conséquent « l’homme n’est rien d’autre que ce qu’il se fait » (p. 22). Pic pose déjà cette conclusion (cf. Discours sur la dignité de l’homme, p. 11) sans en admettre la prémisse : la liberté n’exclut pas que l’on ait une essence ou une nature; non seulement elle n’est pas contradictoire avec l’existence de Dieu, mais elle en est l’image » (O. Boulnois, op.cit. p.294. note 4).

A la lumière de cette articulation originale opérée par la tradition judéo-chrétienne, il deviendrait alors possible de penser une autonomie qui n’est pas abolie, mais au contraire instituée par une hétéronomie créatrice qui la précède en la posant dans son être propre.

Il serait évidemment nécessaire de montrer combien une telle articulation féconde entre hétéronomie et autonomie, tout en cheminant tout au long de l’histoire, a pu être aussi oubliée et pervertie, en particulier par la tentation permanente de ce « grand Autre » aliénant dont elle est pourtant l’antithèse, et dont la fascination reste si forte dans le domaine du politique comme au cœur des religions.

En cela, l’approche de Marcel Gauchet demeure précieuse. En dépit de son caractère abusivement réducteur, car, encore une fois, rien n’empêche de penser de façon plus fine le rapport de l’hétéronomie et de l’autonomie.

Cornélius Castoriadis par exemple nous rappelle avec pertinence que :

« Le sujet (…) n’est donc pas le moment abstrait de la subjectivité philosophique, il est le sujet effectif pénétré de part en part par le monde et par les autres. Le Je de l’autonomie n’est pas Soi absolu, monade qui nettoie et polit sa surface extéro-interne pour en éliminer les impuretés apportées par le contact d’autrui; il est l’instance active et lucide qui réorganise constamment les contenus en s’aidant de ces mêmes contenus, qui produit avec un matériel et en fonction de besoins et d’idées eux-mêmes mixtes de ce qu’elle a trouvé déjà là et de ce qu’elle a produit elle-même.
Il ne peut donc s’agir, sous ce rapport non plus, d’élimination totale du discours de l’autre – non seulement parce que c’est une tâche interminable, mais parce que l’autre est chaque fois présent dans l’activité qui I’« élimine ». Et c’est pourquoi il ne peut non plus exister de « vérité propre » du sujet en un sens absolu. La vérité propre du sujet est toujours participation à une vérité qui le dépasse, qui s’enracine et l’enracine finalement dans la société et dans l’histoire, lors même que le sujet réalise son autonomie » (L’institution imaginaire de la société, Seuil, 1975, Points Essais, p. 158).

Cette importance de ce que Castoriadis nomme le « social-historique », dans lequel sont dès-toujours insérés aussi bien les individus que les communautés empêchant de concevoir l’autonomie autrement que comme processus permanent de création de significations et d’un imaginaire renouvelés, sur fond d’une hétéronomie tout aussi irréductible qu’insondable.

Mais, et ici la question s’adresse aussi bien à Castoriadis qu’à Gauchet comme à toute autre théorie revendiquant une telle institution de significations dans laquelle l’autonomie occupe une place centrale, qu’en est-il dans ce processus du statut de la norme ?

En d’autres termes, comment comprendre tout simplement qu’il y ait un désir d’autonomie, ou du moins d’autonomisation, plutôt que rien, et comment comprendre que ce désir ne « parte pas dans tous les sens » de façon purement chaotique ou arbitraire mais s’oriente en fonction de « valeurs » qui, pour nos deux philosophes, ont à voir, on le sait, avec la solidarité, la justice, l’équité ?

Pour Pic de la Mirandole et la tradition dont nous l’avons vu redevable, cette exigence d’autonomie n’a rien d’arbitraire, car elle exprime « la clé de la destinée de l’homme » par le don d’un Créateur libre et juste, qui instaure en sa créature ce désir de liberté et de justice qui la constitue, l’anime et la norme.

Mais peut-on concevoir sans absurdité un tel désir, une telle norme, sur un fond de néant ou d’informe, tels que nous le proposent ceux qui, ayant « désenchanté le monde », laissent désormais l’homme dans une solitude « ontologique », sans cette altérité qui, seule, pourrait lui conférer la « dignité de cause » dont nous parle Lévinas à la suite de Thomas d’Aquin ?

« Ex nihilo, nihil fit », « Du rien, rien ne peut sortir » pourrait-on traduire cette maxime. Ni désir d’autonomie, ni désir de justice.

Les question posées par les grandes religions ne relèvent donc pas de consolations puériles pour arriérés mentaux, mais s’inscrivent dans l’exigence de cette cohérence fondamentale qui caractérise tout « récit des origines ».

Jacques Berque nous le rappelle en réfléchissant au statut de la norme dans le Coran :

« Qu’est-ce qu’une norme ? Une règle, un principe, un critère, auxquels se réfère implicitement ou expressément la conduite de la personne ou du groupe, ou la décision du juge. Avant d’entrer dans des aspects plutôt techniques (…), je vais me référer aux horizons philosophiques du débat. Selon David Hume (1711-1776), il n’y a pas de devoir-être qui puisse se fonder sur un il est. Tous les ouvrages de philosophie morale ou juridique discutent cette formule agressive. Que voulait-elle dire au juste ? Que l’obligation ne peut jamais se fonder sur le seul constat objectif d’une réalité. C’était là ruiner à l’avance toutes les morales positivistes, toutes les morales sociologiques sur lesquelles pourtant, au siècle suivant celui de Hume, on fonderait tant d’espoirs. Lui-même, d’une certaine façon, frayait le chemin à l’impératif catégorique de Kant, non sans lancer un pont inattendu, lorsqu’on songe à sa pensée vigoureusement sceptique, en direction des religions révélées. Pour ces dernières, en effet, la normativité se fonde avant tout sur les commandements de Dieu, sur un principe édicté. Autant dire sur une norme centrale, dont découleraient toutes les autres. « Centralité » et « déductivité » : c’est aussi ce à quoi pense, dans un contexte diamétralement opposé, ce grand philosophe du droit, tout proche de nous, Hans Kelsen (1880-1973) pour qui, dans un système juridique quelconque, tout se ramène par niveaux et par degrés à ce qu’il appelle lui aussi une norme centrale, une norme fondamentale : grund norm, disait-il dans ses travaux de jeunesse, qu’il écrivait en allemand avant d’émigrer aux États-Unis. Mais d’où tirer cette première assise ? Le débat reste ouvert de savoir quelle peut être l’origine de l’obligation dans les systèmes qui entendent se passer de révélation. Je dois dire que la recherche à ce sujet se montre assez pauvre dans l’école française » (Relire le Coran, Albin Michel, Paris 1993, p. 80-81).

À cette interrogation, le judéo-christianisme, tout comme l’islam, répondent, on le sait, en plaçant en Dieu la liberté et la justice, dont il communique le désir aux être créés « à son image ».

Car d’où viendrait donc que l’univers du « fait », privé par nature d’éthique et de droit se mette dans l’homme à produire une exigence d’éthique et de droit ?

À cette question soulevée par l’islamologue, le théologien du judaïsme donne une réponse similaire :

« L’affirmation de la liberté dans l’histoire et dans la nature, est celle d’un dépassement de ce qui est, par ce qui doit être. Les lois naturelles sont celles de la force, nous le savons à présent de manière certaine. Les lois de l’histoire sont également celles de la force et de l’intérêt. C’est parce que Pharaon est fort qu’il peut asservir les Hébreux. C’est parce qu’il a besoin de main d’œuvre exploitée et opprimée, pour l’équilibre de son économie, qu’il ne « connaît pas YHWH et qu’il ne veut pas laisser partir Israël ». Le principe de liberté n’est pas naturel, n’est pas de nature historique. Il n’est donc pas une loi, mais un ordre, un commandement, un devoir, une obéissance qui accomplit l’homme, la société et l’humanité tout entière. Nous dirons qu’il est transcendant, qu’il est révélé, qu’il est divin, qu’il est une Mitsvah (ordre divin). La liberté n’advient pas de l’histoire; elle ne surgit pas de la nature ni n’émerge de ce qui est. Elle survient de ce qui doit être, de l’extérieur de l’histoire et de la nature. Nous sommes donc fondés à dire, avec le discours biblique, que Pessah est non seulement le temps de la libération, mais aussi et surtout le signe de l’intervention divine dans l’histoire, l’affirmation de la Transcendance et la victoire sur la nature de l’être ».
A. Abécassis, Présentation de la Haggadah de Pâque, Berg International, Paris, 1982, p. 7-8.

« Dans une ‘’autonomie sans altérité’’, sans autre norme que la sienne, l’homme risque fort de ressembler à ce « self made man » que nous dessine Chaval », me dit Stultitia.

img058

Il semble bien, hélas, que ce soit déjà le cas…

À moins qu’il n’en revienne à quelque « loi de la Nature » à la mode, comme à celles de ce fameux « Cosmos », qui, entre autres réussites, faisaient des esclaves et des femmes des êtres inférieurs « par essence ».

Ou encore à cet « amor fati » [acceptation du destin] qui, avec Nietzsche, prône le modèle de  la « bête blonde germanique » comme expression d’une « Volonté de Puissance » inscrite dans l’ordre chaotique de la Vie.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/01/03/eternite-de-lessence-du-corps-chez-spinoza-et-resurrection-et-derechef-de-nietzsche-et-de-ses-mythes-et-de-m-onfray-qui-gagnerait-a-lire-un-peu-mieux-ses-maitres-2/

Toutes expressions de ce « grand Autre » aliénant auquel l’avènement de l’idée d’autonomie nous avait permis d’échapper.

Encore faudrait-il que cette idée ne devienne pas à son tour aliénante, en nous enfermant dans une solitude inaccessible à l’espoir vivifiant de l’altérité.

De l’équité dans la caricature, et du kairos, car il y a un temps pour tout.

Après les grandes manifestations d’unité, indispensables mais présentant les limites classiques de toute réaction essentiellement émotive et affective, il convient de remettre l’ouvrage sur le métier, afin d’essayer de mieux décrypter les événements vécus et d’en tirer quelques enseignements pour le long terme.

Le principal est sans doute la démonstration de l’attachement massif du peuple de France à la liberté d’expression, et il est réjouissant de voir que l’accord sur ce point paraît rassembler, au-delà des légitimes différences idéologiques et confessionnelles. C’est bien cela qui, semble-t-il, constitue l’aspect le plus important de ce qu’on a pu nommer, et qui restera peut-être, « l’esprit du 11 janvier ».

Il n’est pas de mon propos d’ajouter à tout ce qui s’est dit et se dit encore quotidiennement avec plus ou moins de bonheur.

Je voudrais simplement souligner trois points, dont les deux derniers me semblent un peu trop négligés.

 

Tout d’abord, je suis, pour l’essentiel, en plein accord avec ce qui a été dit de la liberté d’expression et que résume par exemple l’excellente « chronique judiciaire » de Pascale Robert-Diard.

http://prdchroniques.blog.lemonde.fr/2015/01/17/satire-et-droit-a-lhumour-un-si-long-combat-judiciaire/

Et c’est bien la raison pour laquelle « je suis Charlie » et je resterai Charlie.

Y compris lorsqu’il est dit :

« on doit tolérer l’inconvenance grossière et provocatrice, l’irrévérence sarcastique sur le bon goût desquelles l’appréciation de chacun reste libre, qui ne peuvent être perçues sans tenir compte de leur ­vocation ouvertement satirique et humoristique, qui permet des exagérations, des déformations et des présentations ironiques ».

C’est en effet l’un des fondements de la liberté d’expression.

Stultitia, qui en sait quelque chose, va même jusqu’à dire que l’une des caractéristiques les plus essentielles de la démocratie est la liberté qu’on a d’y exprimer éventuellement des conneries.

On connaît l’anecdote attribuée au général de Gaulle : si on devait sanctionner toutes les conneries éparses dans la presse ou ailleurs, ce serait en effet un « vaste programme », et l’ambition comme les moyens dépasseraient ceux d’une démocratie. Seul un gouvernement de type dictatorial, dépositaire d’une pensée unique infaillible doublée d’un système policier hyper perfectionné, pourrait être en mesure de distinguer avec assurance ce qui est une connerie de ce qui ne l’est pas et de le réprimer.

Le droit à l’expression, jusqu’à la connerie éventuelle donc, est ainsi une composante essentielle de la liberté et de la démocratie. Gare aux régimes qui ne tolèrent pas la connerie ! On peut être sûr d’y voir pointer l’ombre du totalitarisme. La caricature est ainsi l’un des signes de la santé d’une démocratie.

« C’est surtout à la Cour européenne des droits de l’homme que l’on doit la consécration du principe de la liberté d’expression. Dans un ­arrêt fondateur de 1976, elle souligne que « la liberté d’expression vaut non seulement pour les informations ou idées accueillies avec ferveur ou considérées comme inoffensives, mais aussi pour celles qui heurtent, choquent ou inquiètent l’Etat ou une fraction quelconque de la population. Ainsi le veulent le pluralisme, la tolérance ou l’esprit d’ouverture, sans lesquels il n’y a pas de société démocratique ». C’est à cette aune que la 17e chambre juge chaque jour les plaintes qui lui sont soumises ». (art. cité)

Pour ma part, cette considération préalable ne peut être sujette à négociation.

 

Mais c’est bien maintenant que commencent les problèmes.

En effet nul régime, fut-il le plus démocratique qui soit, ne peut accepter certains excès, comme ne peut pas manquer de nous le confirmer l’article cité :

« Pour les personnalités publiques, qui doivent admettre que la caricature est la contrepartie de la notoriété, les limites à ne pas franchir sont la diffamation, l’injure, l’outrage, le dénigrement ou l’atteinte à la vie privée. Les journaux satiriques disposent, à ce titre, d’une ­ « présomption humoristique », qui les protège ­davantage que les publications dites sérieuses.

L’humour ne saurait non plus servir à masquer ce que le droit appelle des « buts illégitimes », tels que la provocation à la haine raciale, l’injure faite à un groupe en raison de son appartenance religieuse, l’atteinte à la dignité humaine ou l’animosité personnelle ».

Ces remarques de Pascale Robert-Diard se fondent sur les articles 24, 29 et 32 du chapitre IV de la Loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse (Version consolidée au 09 janvier 2015) :

Article 24

Seront punis de cinq ans d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende ceux qui, par l’un des moyens énoncés à l’article précédent, auront directement provoqué, dans le cas où cette provocation n’aurait pas été suivie d’effet, à commettre l’une des infractions suivantes :

(…)

Ceux qui, par l’un des moyens énoncés à l’article 23, auront provoqué à la discrimination, à la haine ou à la violence à l’égard d’une personne ou d’un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée, seront punis d’un an d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende ou de l’une de ces deux peines seulement.

Seront punis des peines prévues à l’alinéa précédent ceux qui, par ces mêmes moyens, auront provoqué à la haine ou à la violence à l’égard d’une personne ou d’un groupe de personnes à raison de leur sexe, de leur orientation ou identité sexuelle ou de leur handicap ou auront provoqué, à l’égard des mêmes personnes, aux discriminations prévues par les articles 225-2 et 432-7 du code pénal.

(…)

Article 32

La diffamation commise envers les particuliers par l’un des moyens énoncés en l’article 23 sera punie d’une amende de 12 000 euros.

La diffamation commise par les mêmes moyens envers une personne ou un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée sera punie d’un an d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende ou de l’une de ces deux peines seulement.

Sera punie des peines prévues à l’alinéa précédent la diffamation commise par les mêmes moyens envers une personne ou un groupe de personnes à raison de leur sexe, de leur orientation ou identité sexuelle ou de leur handicap.

http://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do;jsessionid=01309840075A922A61404F4871BAD1FF.tpdjo04v_1?cidTexte=LEGITEXT000006070722&dateTexte=20150109

 

Le délicat travail du juge sera alors de qualifier ce qui peut ou non relever de la discrimination, de l’injure, de la diffamation ou autres « buts illégitimes ».

Et c’est bien là que les difficultés se précisent, et que prend place le deuxième aspect auquel je voudrais m’attacher.

Comme toute activité humaine, le travail du juriste se produit « en situation », c’est-à-dire qu’il est sujet à un certain nombre de conditionnements culturels, idéologiques, émotionnels qu’il convient d’essayer de porter à la conscience afin d’éviter au mieux des défauts de jugement.

Alors voilà :

Je me suis livré à un rapide petit jeu à l’aide du moteur de recherche le plus utilisé sur internet. Ce n’est certes pas une étude scientifique. Les résultats demanderaient à être étayés et confirmés au moyen de protocoles méthodiques plus rigoureux (je préciserai un peu plus loin quelques-unes des limites d’une telle approche).

Mais en l’état, ils sont tout de même frappants.

Ils révèlent que les français sont très loin d’être égaux devant la caricature, et que celle-ci constitue un instrument non négligeable de discrimination. Rappelons que la discrimination devrait tomber sous le coup de l’article 24 de la Loi du 29 juillet 1881 précédemment citée.

[ajout du 21/01: « discrimination: sens courant: le fait de séparer un groupe social des autres en le traitant plus mal ». Le Robert]

Encore une fois (cf. mon premier point) cela ne veut pour moi absolument pas dire qu’il faille interdire la caricature en quoi que ce soit. Je crois d’ailleurs que Stultitia a déjà largement fait la preuve de sa proximité avec les caricaturistes !

L’école constitue aussi un instrument important de discrimination. Il n’est en aucun cas question de la supprimer, mais avant tout de prendre conscience de ses limites, ce qui permet d’envisager d’éventuelles mesures pour y remédier.

Commençons donc notre petit exercice. J’avoue que les résultats m’ont surpris moi-même.

Je tape : « caricatures des athées » (phrase entre guillemets, bien sûr. Par souci d’unification des critères de recherche j’utiliserai toujours le mot « caricatures » au pluriel), et je clique sur « images » dans le bandeau.

Le moteur de recherche me donne à ce jour [car cela peut en effet dépendre des moments]…. six images ! (dont aucune ne correspond d’ailleurs à ce qui est demandé).

[Mise à jour du 15/02. Avertissement: il apparaît en effet que le nombre des images peut être très variable selon les dates de consultation du moteur de recherche. Mais cela ne remet pas en cause généralement le nombre des images pertinentes].

https://www.google.fr/search?q=%22caricatures+des+ath%C3%A9es%22&hl=fr&biw=1280&bih=864&source=lnms&tbm=isch&sa=X&ei=5Mq8VJqMMI3-aJHcgrgL&ved=0CAYQ_AUoAQ

Comment ? L’athéisme et ses penseurs ne feraient donc l’objet d’aucune caricature (recensée du moins par le moteur de recherche le plus utilisé en France ?).

Confirmation avec la recherche, à titre d’exemple, d’un de ses champions les plus médiatiques :

(« caricatures de Michel Onfray »)

https://www.google.fr/search?q=caricatures+de+michel+onfray&hl=fr&biw=1280&bih=864&source=lnms&tbm=isch&sa=X&ei=YMy8VK75EsfsUrCNgOgM&ved=0CAYQ_AUoAQ

La page est apparemment plus fournie (surtout en photos), mais seule une dizaine d’images relèvent de la caricature, la plupart plutôt bienveillantes voire flatteuses. Trois ou quatre manifestant une – très timide – irrévérence ne dépassant cependant pas le très BCBG.

« Comment ? » me dit Stultitia. « Un personnage qui passe son temps à caricaturer les religions (voir mes posts  de décembre 2013 et suivants), qui a encore sévi dans la presse et à la télévision (cf. « On n’est pas couché » du 17/01) en opérant une lecture parfaitement fondamentaliste du Coran, lecture qui sélectionne et juxtapose des citations à la manière des islamistes radicaux, sans aucun souci d’herméneutique (cf. post de novembre 2014) et sans que soit jamais mentionné le moindre exégète ou le moindre penseur de l’Islam, comme si Al Kindî, Al Fârâbî, Avicenne ou autres Averroès étaient quantités négligeables, tout comme les interprètes modernes que sont M. Chebel, R. Benzine, Y. Seddik et tant d’autres ?

Il serait tout de même temps de sortir de ces rabâchages ethnocentristes qui fleurent bon l’ignorance du bon vieux colonialisme de grand papa. Caricaturer Onfray en imam intégriste rabâchant des sourates sans les comprendre, ou en impérialiste suffisant, coiffé d’un casque et donnant des leçon d’islam aux musulmans du haut de ses vieilles croyances et mythologies nietzschéennes serait tout de même la moindre des choses ! Dommage que je ne sois pas dessinatrice… Et je ne me priverais pas d’assaisonner par la même occasion quelques autres vaches sacrées de l’intelligentsia, maoïstes ou pol potiens à peine repentis, et qui ne font pourtant l’objet d’aucune caricature. N’oublions pas que l’athéisme a tout de même été, de toutes les croyances, celle qui a causé le plus de crimes au siècle passé ».

Dont acte.

(à ce propos, entre autres mises au point qui feront peut-être l’objet de nouveaux posts, Stultitia, irréductiblement féministe, me signale encore que « le » traducteur du Coran dans la Pléiade, dont parle M. Onfray est « une » traductrice. J’admets que l’érudition « colossale » (cf. L. Ruquier) de Mr. Onfray passe sur ces détails, mais j’en profite pour rendre un hommage reconnaissant à Denise Masson, la « Dame de Marrakech » qui a tellement œuvré pour que les français ne propagent plus n’importe quelle imbécillité sur l’islam).

Mais continuons notre petite enquête.

Si donc l’athéisme et les athées sont loin de nourrir les caricatures, il n’en va pas de même des croyances et des croyants de toute confession, tout spécialement de l’islam et des musulmans, ainsi que du christianisme et des chrétiens.

Sur le sujet, notre moteur de recherche, intarissable, nous procure des pages et des images innombrables et qui ne reflètent certes pas la bienséance très BCBG avec laquelle sont traitées les trois ou quatre caricatures d’athées mentionnées plus haut.

https://www.google.fr/search?q=%22caricatures+de+l%27islam%22&hl=fr&biw=1280&bih=864&source=lnms&tbm=isch&sa=X&ei=B968VI3RJsn2UN2ngNAM&ved=0CAYQ_AUoAQ

https://www.google.fr/search?q=caricatures+musulmans&hl=fr&biw=1280&bih=864&source=lnms&tbm=isch&sa=X&ei=zRi-VJ2cHoGzU4C2g8gE&ved=0CAYQ_AUoAQ

https://www.google.fr/search?q=caricatures+de+mahomet&hl=fr&biw=1280&bih=864&source=lnms&tbm=isch&sa=X&ei=Bd-8VNSaGcizUZHjg4AJ&ved=0CAYQ_AUoAQ

etc. etc. etc.

https://www.google.fr/search?q=%22caricatures+du+christianisme%22&hl=fr&biw=1280&bih=864&source=lnms&tbm=isch&sa=X&ei=–C8VOOGN4KvUZzqgagG&ved=0CAYQ_AUoAQ

https://www.google.fr/search?q=caricatures+chr%C3%A9tiens&hl=fr&biw=1280&bih=864&source=lnms&tbm=isch&sa=X&ei=Uom-VKXzFc2WarLigoAO&ved=0CAYQ_AUoAQ

https://www.google.fr/search?q=caricatures+du+pape&hl=fr&biw=1280&bih=864&source=lnms&tbm=isch&sa=X&ei=iuG8VIOHJ8eBU6acgcAF&ved=0CAYQ_AUoAQ

etc. etc. etc.

 

Fort de ces résultats, j’ai donc poursuivi mon enquête : y-a-t-il en France d’autres entités que l’athéisme qui échappent à un tel processus de « désacralisation » ?

On peut en signaler au moins deux autres :

La phrase « caricatures des homosexuels » ne fournit que six images, aucune ne concernant d’ailleurs vraiment le sujet.

https://www.google.fr/search?q=%22caricatures+des+homosexuels%22&hl=fr&biw=1280&bih=864&source=lnms&tbm=isch&sa=X&ei=-eO8VPLkKouqUa_qgLgM&ved=0CAYQ_AUoAQ

(sans article et sans guillemets, les termes de la recherche renvoient uniquement à des caricatures des homophobes).

Il apparaît donc que la bien-pensance française semble avoir établi un tabou en ce qui concerne le sujet, à la différence bien sûr de la caricature des homophobes, laquelle fournit une multitude de références.

https://www.google.fr/search?q=caricatures+des+homophobes&hl=fr&biw=1280&bih=864&source=lnms&tbm=isch&sa=X&ei=suS8VLEdxsto0LyCgAs&ved=0CAYQ_AUoAQ

Stultitia me rappelle à point nommé les remarques d’un humoriste, qui disait s’être moqué du mariage toute sa vie (sur ce point, Stultitia est plutôt disciple de Brassens…) et qui désormais faisait l’objet de menaces lorsqu’il se moquait du mariage homosexuel.

Pour finir, signalons encore le tabou de la caricature du féminisme :

La phrase « caricatures du féminisme » ne donne …. qu’une image ! D’ailleurs hors de propos :

https://www.google.fr/search?q=%22caricatures+du+f%C3%A9minisme%22&hl=fr&biw=1280&bih=864&source=lnms&tbm=isch&sa=X&ei=k-a8VOyvJsevU4r5gKgG&ved=0CAYQ_AUoAQ

Celle « caricatures des féministes » n’en fournit que six, dont une seule se rapporte, d’assez loin, au sujet :

https://www.google.fr/search?q=%22caricatures+des+f%C3%A9ministes%22&hl=fr&biw=1280&bih=864&source=lnms&tbm=isch&sa=X&ei=Vea8VOL-IIPtUvqWgPAL&ved=0CAYQ_AUoAQ

Tout comme l’athéisme et l’homosexualité, le féminisme ne paraît donc pas susciter la caricature.

« C’est qu’il n’y a pas matière », me rappelle Stultitia, mi-figue mi-raisin. « Nous autres, féministes, ne disons jamais de bêtises ».

Dont acte (bis).

Cette rapide « enquête », encore une fois sans aucune prétention scientifique (le moteur de recherche utilisé recense les pages les plus consultées, et non, bien sûr, la production exhaustive en ce qui concerne les caricatures) me semble toutefois significative.

Elle fait apparaître une forte inégalité en ce qui concerne, si ce n’est donc forcément la production des caricatures, du moins leur « fréquentation » (il faudrait encore préciser qui les regarde : il peut en effet y avoir les « pour » et les « contre », etc.). La méthode serait donc bien sûr à peaufiner.

Il me semble cependant vraisemblable d’avancer qu’elle reflète une certaine évolution des mentalités, et ce qu’on pourrait nommer, avec Chantal Delsol (lors de l’émission « Ce soir ou jamais » du 16/01), un « déplacement du sacré » ou du moins des tabous.

Face à l’éclipse d’un certain « sacré », il y a incontestablement en France un « nouveau sacré » qui paraît quasi intouchable, et qui implique donc une discrimination factuelle dans la pratique de la caricature.

Comme pour bien des choses en France, la caricature y est à deux vitesses, à géométrie variable, comme le remarque Nabil Ennasri (Arte, « 28 Minutes » du 19/01).

On semble se permettre d’y caricaturer de façon massive certaines croyances, parmi lesquelles, en premier lieu l’islam et le catholicisme, alors que certains courants de pensée paraissent devoir échapper à toute caricature. Raison pour laquelle je les ai qualifiés de « bien-pensance ».

Il y a là un phénomène étrange qui demanderait à être approfondi et réfléchi.

Mais s’il ne l’est pas encore, c’est peut-être justement à cause de ce qui le provoque : le fait qu’il soit devenu une sorte de nouvel habitus intellectuel, journalistique, médiatique etc. d’une société « branchée » qui n’est déjà plus en mesure de le concevoir tant elle se l’est intégré.

Il est donc un peu superficiel et rapide de soutenir, comme le fait par exemple Henri Leclerc dans l’émission citée plus haut, une égalité de tout et de tous devant la caricature. Ce serait certes l’idéal. Mais, factuellement, tout semble montrer que ce n’est pas le cas.

Comme toujours, il y a les riches, les instruits, les branchés et les « bobos », qui échappent à la caricature, et les pauvres et tous ceux qui, à tort ou à raison, sont considérés comme des demeurés ou des « has been » qui la subissent de plein fouet.

Et si, comme je l’ai dit plus haut, il est illusoire de penser que l’ordre du droit est exempt des conventions et conditionnements d’un milieu et d’une époque, peut-on raisonnablement prétendre qu’il échappe entièrement à un tel habitus ?

Autre petit jeu :

Si je dis : « La pratique la plus con, c’est quand même l’homosexualité. Quand on lit Têtu, on est effondré, effondré », suis-je bien assuré de bénéficier d’un non-lieu si je me vois (à juste raison à mon sens) poursuivi en justice ?

Et peut-on vraiment garantir que l’argument – théoriquement justifié en droit – invoqué par le procureur Béatrice Angeli : « Considérer que, par une dérive sémantique, parler de [l’homosexualité], c’est parler de la communauté [homosexuelle] est un pas que nous ne pouvons pas franchir. », serait utilisé dans ce cas ?

Alors même que c’est cet argument qui a motivé le non-lieu disculpant celui qui a soutenu que :

« La religion la plus con, c’est quand même l’islam. Quand on lit le Coran, on est effondré, effondré » ?

Il me semble permis d’en douter. Tant il est vrai que, pour le commun des mortels, dont j’avoue faire partie, la distance entre une « pratique con » et une « pratique de cons » comme entre une « religion con » et une « religion de cons » n’est pas franchement perceptible à l’œil nu.

Il faut être con, non, pour adhérer à une connerie ?

De même, il me semble permis de douter que, si je maintiens mon affirmation concernant l’homosexualité, je puisse avoir l’honneur de bénéficier, lors du procès, du soutien d’éminents membres de l’intelligentsia, ceux-là mêmes qui se font forts de débusquer quand bon leur semble les « dérives sémantiques » susdites. Accepteraient-ils de se mouiller publiquement pour défendre un tel trublion ?

http://abonnes.lemonde.fr/societe/article/2010/09/09/au-proces-de-michel-houellebecq-pour-injure-a-l-islam-les-ecrivains-defendent-le-droit-a-l-humour_1409172_3224.html

Et si je fais paraître une caricature ordurière du genre :

http://www.bfmtv.com/societe/charlie-hebdo-une-caricature-leglise-une-375290.html

en opérant quelques « adaptations » et en remplaçant le nom du malheureux évêque par celui d’une féministe bien en cour dans les médias ou d’un homosexuel bien intégré dans le monde de la presse, échapperais-je à la poursuite et à la condamnation – justifiée – qui devraient s’ensuivre ?

(Une telle caricature aurait dû en effet tomber sous le coup de la loi puisqu’il n’y a là aucune « dérive sémantique » à invoquer, et qu’il s’agit d’une attaque contre une personne concrète, nommée, et non contre une religion « dans l’abstrait », auquel cas, en effet, la non validité du délit de blasphème – dont on sait qu’il n’a pas cours en France- pourrait être alléguée).

Mais cette caricature n’a fait l’objet d’aucune poursuite et d’aucune condamnation, qui auraient pourtant été aussi légitimes que légales. Sans doute l’intéressé a-t-il préféré renoncer à ses droits plutôt que d’accroître les sarcasmes que n’auraient pas manqué de déchaîner le « terrorisme soft » de la nouvelle bien-pensance.

Il faut donc bien le reconnaître, en ce qui concerne la pratique de la caricature, il y a à l’évidence « deux poids, deux mesures ».

En disant cela, je ne cherche aucunement, encore une fois, à en nier le caractère indispensable en démocratie.

Je voudrais simplement faire percevoir que ce manque d’équité peut être légitimement perçu par certains comme une discrimination. Et que la lutte contre la discrimination est elle-même inscrite dans la loi sur la liberté d’expression.

« Il serait peut-être donc bienvenu de faire enfin des caricatures sur la discrimination dans la caricature », me dit Stultitia.…

Comme il serait temps de comprendre qu’une telle discrimination, tellement inscrite dans l’habitus dominant qu’elle semble passer inaperçue aux yeux de ceux qui la pratiquent (comme c’est d’ailleurs le cas de la plupart des discriminations ; cf. dans un de mes posts précédents le cas évoqué par Youssef Seddik de manuels d’Histoire bien-pensants qui se permettent de parler des Croisades sans mentionner une seule fois le nom de Saladin…) constitue une grave humiliation aux yeux de ceux qui la perçoivent quotidiennement.

Et partant, un grave sujet de tensions et de dangereuses dérives possibles au cœur même de la nation française.

http://www.lemonde.fr/societe/article/2015/01/17/a-la-grande-mosquee-de-paris-les-futurs-imams-vident-leur-sac_4558443_3224.html

Face à cette situation, on ne peut qu’exprimer de la réserve face à l’argument – certes en partie légitime – qui consiste à dire qu’un athée (et donc aussi un caricaturiste athée) n’est pas tenu de respecter la sensibilité ni les codes de ce qui ne fait pas partie de son univers de pensée. Cela vaudrait aussi pour chaque croyant par rapport aux croyances qui ne sont pas la sienne.

Soit.

Il me semble cependant difficile de concevoir ce qu’on appelle laïcité sans faire place à ce qu’Orwell nommait la « common decency », qui est peut-être tout simplement la reconnaissance d’un commun dénominateur éthique qui seul rend possible la vie en société.

Un tel « respect de l’autre », qui pourrait en être l’une des traductions, n’est certes pas en opposition avec l’indispensable liberté d’expression. C’est même lui qui est à l’origine des paragraphes de la loi de 1881 que j’ai mentionnés plus haut.

Le thème rencontre aussi sur bien des points la question de l’autocensure.

Bien sûr, en tant qu’athée, rien ne m’empêche de rentrer dans une synagogue sans me couvrir la tête, de garder mes chaussures dans une mosquée, ou de visiter une église ou un temple bouddhiste torse nu, avec mon chien et mes accessoires de plage.

Mais cela porte un nom, qui est au moins la goujaterie, sans doute aussi l’incivilité, peut-être tout simplement l’imbécillité.

Or, il est tout de même permis de penser qu’on peut être athée sans être forcément goujat, incivil ou imbécile. C’est du moins ce que j’ai toujours essayé de faire comprendre à mes élèves.

L’autocensure, lorsqu’elle n’est pas simple flagornerie conventionnelle ou lâche « respect » non critique de la pensée dominante, comme dans les cas mentionnés plus haut (qui montrent qu’il y a actuellement plus d’autocensure en ce qui concerne les propos sur l’homosexualité ou le féminisme qu’en ce qui concerne les propos sur les religions) constitue l’une des conditions d’existence de toute société.

De façon plus concrète, je constate que bien des dessinateurs (étrangers en particulier) dénoncent les terroristes islamistes, et critiquent de façon très pertinente de nombreuses pratiques de l’islam, du christianisme ou du judaïsme sans représenter le visage du Prophète ou ses fesses (cela ajoute-il vraiment quelque chose ?) ou sans céder à la démagogie de la facilité ordurière.

N’y a-t-il pas là l’expression de cette « common decency » qui n’a rien à voir avec un renoncement à la critique, mais tout bêtement avec le respect d’autrui, ou encore « la plus simple des politesses » ?

(J’espère pouvoir revenir sur le sujet à propos d’un film qui m’a interrogé [L’Iranien, de Mehran Tamadon] et qui aurait gagné, me semble-t-il, à défendre de façon plus engagée, contre les mollahs mis en scène, l’espace de « common decency » qui seul peut insérer l’altérité au cœur d’un système politique, contre la tentation de la totalité et la réduction à la pensée dominante. Encore faudrait-il ne pas assimiler le « laïque » au « laïcard », distinction que Mehran Tamadon aurait dû préciser, et qui lui aurait permis de réagir de façon moins timide à l’assimilation systématique opérée par ses interlocuteurs entre la laïcité et la dictature athée).

Il importe donc de faire en sorte que, par le moyen de la « common decency » et d’une autocensure bien comprise, l’idéal de laïcité ne soit pas perverti, aux yeux du monde, par sa réduction à la goujaterie.

De même, il y a certes toujours un risque que les appels à la responsabilité et à l’autocensure des caricaturistes aboutissent à une « liberté galvaudée » à la manière stalinienne, comme le dit Catherine Kintzler dans l’émission 28 Minutes citée plus haut, en faisant peser le spectre du « mauvais usage de la liberté » sur toute pensée ou dessin qui s’éloigneraient du droit chemin et risqueraient de mettre en péril l’ordre établi.

Mais un tel argument est difficile à faire valoir pour ce qui est de l’actualité française.

Car les appels staliniens à la défiance contre un « mauvais usage » ou un « usage immoral » de la liberté risquant de dévoyer l’orthodoxie de l’idéologie soviétique manifestaient la réaction d’une pensée dominante contre la dissidence qui la remettait en question.

Or, la situation française n’est pas comparable : comme le montrent les remarques ci-dessus, la position dominante est actuellement largement au bénéfice d’une bien-pensance plutôt athée ou indifférentiste, voire hostile au religieux, et les caricaturistes sont très largement de son côté. Et c’est justement cet abus factuel de position dominante auquel ils participent dans leur majorité qui rend difficile, en ridiculisant les pensées dissidentes, un exercice équitable de la laïcité.

S’il y a donc un « risque stalinien » à dénoncer, où la responsabilité ou l’autocensure seraient instrumentalisées pour inciter les réfractaires à rentrer dans le rang, on ne peut certes pas dire qu’il soit le fait de l’islam ou des chrétiens.

Ce serait certes bien différent dans des pays étrangers (y compris aux États-Unis où le « lobby » des croyants exerce une influence réelle). Mais en France, la Chrétienté a fait son temps (en dépit bien sûr de la nostalgie de quelques ultra-minoritaires qui s’agitent de façon ponctuelle quoique spectaculaire) et, malgré les prophéties de quelques inspirés médiatiques soigneusement instrumentalisés, la charia ne semble pas près de s’imposer. Dans leur grande majorité, les croyants de France ne remettent pas en cause la laïcité, y compris du côté musulman, même si le travail et l’engagement herméneutique doit bien sûr encore se poursuivre. Cf. :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/11/21/conversion-contre-lislam-versus-conversion-a-lislam-et-de-la-conversion-a-lhermeneutique-comme-condition-prealable-reflechir-avec-youssef-seddik/

Ce n’est donc pas de ces côtés là qu’il faut chercher le « stalinisme soft » qui est distillé sur les ondes, dans la presse ou dans l’édition (il suffirait pour s’en convaincre de comparer le taux d’occupation des programmes télévisuels de certains  « philosophes » cités ici et le poids de leurs ouvrages dans les bibliothèques et librairies avec la place accordée aux penseurs juifs, chrétiens ou musulmans…).

Nous ne sommes plus au XIXème siècle. Et ceux qui « galvaudent » la liberté d’expression ne sont sans doute plus, en France, à chercher dans les vieux cartons.

 

Le troisième thème que je voudrais esquisser est celui du « Kairos ».

Ce terme, essentiel dans la pensée grecque exprime une dimension du temps :

« Le kairos est le temps de l’occasion opportune », celui du « bon moment pour agir », nous dit Wikipedia. …

Pour Aristote, ce terme revêt une importance capitale dans la réflexion sur l’éthique et le politique. Car ce qui fait qu’une action est bonne ou mauvaise, juste ou injuste, utile ou nuisible aux individus comme à la Cité ne peut être décrété une fois pour toutes dans l’absolu, mais dépend aussi du moment où elle est accomplie.

Machiavel s’en inspire lorsqu’il définit le travail du politique comme « riscontro coi tempi » (« rencontre avec les temps », utilisation du temps de façon opportune, et non application automatique de principes dogmatiques).

Or il serait urgent me semble-t-il que les caricaturistes réfléchissent un peu sur la pensée d’Aristote et de Machiavel, et pas seulement pour ce qui est de la prise en compte du contexte international.

Il est certes nécessaire d’affirmer des principes dans l’abstrait et dans l’absolu.

Et ceux de la liberté d’expression et de la laïcité en font partie.

Mais, là encore, il est permis d’être intelligent.

Il y a des moments de l’histoire comme il y a des âges de la vie. L’enseignant aussi connaît cette expérience : souvent, certains élèves ne parviennent pas à comprendre, non pas parce qu’ils manquent d’intelligence, mais parce que les problèmes qui les assaillent quotidiennement (familiaux, sociaux, etc.) ne laissent pas à cette intelligence la disponibilité nécessaire pour s’occuper d’autre chose. Cela est en particulier le cas avec les enfants qui ne se sentent pas aimés.

Or « les musulmans ne se sentent pas aimés en Occident. Le fait de ne pas être aimé est presque devenu le septième pilier de la foi musulmane. La crispation est moins religieuse que culturelle et identitaire », nous dit Tareq Oubrou, le remarquable imam de la mosquée de Bordeaux (Sud-Ouest Dimanche du 18/01).

Il conviendrait peut être de l’écouter plutôt que de subir les vaticinations ignorantes et satisfaites de notre pseudo intelligentsia médiatique.

Quelqu’un qui est « bien dans sa peau » peut supporter sans problème des plaisanteries, même du plus mauvais goût, voire « répondre à la satire par la satire. Ou par l’indifférence », comme le dit encore Tareq Oubrou.

Mais à quelqu’un qui est mal dans sa peau, il sera bien difficile de faire comprendre qu’un propos ressenti comme humiliant ou méprisant peut ne pas outrepasser la liberté d’expression.

Un temps viendra peut-être, je l’espère, où cela sera possible. Et où cette personne atteindra la sérénité qui lui permettra de répondre, sur un pied d’égalité, par l’indifférence, l’ironie ou la caricature. Et le cas échéant par un recours informé au droit.

Comme cette élève musulmane qui me disait un jour, avec des larmes de rage dans la voix, qu’un de ses professeurs appelait toutes ses élèves musulmanes « Fatima ». Malgré les dénonciations répétées à l’administration. Car sans doute le proviseur estimait-il que considérer « Fatima » comme une insulte relevait d’une « dérive sémantique »…

Je lui ai dit : « Tu n’as qu’à l’appeler Mr. Dupont-Lajoie », mais j’ai bien senti que ce n’était pas le moment, et que l’inégalité des situations ne rendait pas possible ce genre de réponse.

Un jour viendra, je l’espère, où les français musulmans – comme les musulmans du monde entier – seront assez bien dans leur peau pour répondre à l’humour, même de mauvais goût, par l’humour, même de mauvais goût, et sauront utiliser avec patience et sérénité, en dépit des faiblesses, dérives et autres lâchetés liées aux habitus et aux conditionnements par la pensée dominante, toutes les possibilités offertes par le droit dans les régimes démocratiques.

Ce jour-là, peut-être donneront ils à bien des ayatollahs qui règnent en prescripteurs de la « pensée » médiatique des leçons de liberté d’expression.

Mais il ne faut pas se le cacher : le kairos n’est pas encore là. Pour le moment, les conditions de l’équité qui le rendraient possible ne sont pas remplies.

En attendant, un peu plus de respect et de connaissance de la culture d’autrui, une lutte déterminée contre l’inégalité, un effort de solidarité et de pédagogie arrangeraient sans doute bien des choses.

Se rendre compte des situations et chercher à y remédier plutôt qu’enfoncer le clou de façon trop souvent indigente et peu responsable est un défi qui concerne l’intelligence du cœur autant que l’intelligence politique.

Et le caricaturiste, qui fait profession de finesse, doit aussi montrer qu’il est capable de le relever.

De la lecture de Lydie Salvayre comme thérapie contre l’Alzheimer spirituel. Et qu’il ne faut pas prendre les petites filles pour des enfants de chœur.

Comme beaucoup, je me suis réjoui des récents propos du pape François, qu’un éditorial du Monde (du 28/29/12) a qualifié de « pape putschiste » après sa « charge dévastatrice » contre la curie romaine.

http://www.lemonde.fr/europe/article/2014/12/22/alzheimer-spirituel-narcissisme-le-severe-proces-du-pape-fait-a-la-curie_4545034_3214.html

Belle manifestation de courage et de lucidité en effet, et que l’on souhaite durable, même si l’on peut craindre que la curie en question ait plus d’un tour dans son sac.

Mais je voudrais revenir un peu sur la question de l’Alzheimer, dont l’un des signes, nous dit Wikipédia, « est la perte de mémoire, qui se manifeste par des difficultés à se souvenir des faits récemment appris ».

Il n’est certes pas de mon propos de nier que le christianisme est, aujourd’hui, le courant de pensée le plus persécuté au monde.

(cf. sur ce point l’ouvrage essentiel, sous la direction de J.-M. di Falco, T. Radcliffe et A. Riccardi , Le livre noir de la condition des chrétiens dans le monde, XO éditions, 2014).

Ni de me joindre au concert de ceux qui font de l’antichristianisme sommaire un fond de commerce dont la rentabilité ne semble pas se démentir.

Mais il est tout de même difficile de ne pas se rappeler que, pendant des décennies, l’invocation par les communistes de leur appartenance au « parti des fusillés » faisait figure d’argument définitif qui était censé réduire au silence les critiques sacrilèges émettant quelques réserves quant aux épurations staliniennes, au Goulag ou autres détails de l’Histoire.

On ne voit donc pas pourquoi le fait d’être, ou d’avoir été, incontestablement dans le camp des victimes, devrait faire oublier qu’on a soi-même été, incontestablement, du côté des bourreaux.

J’étais déjà intervenu, il y a quelques mois, pour évoquer l’étonnante amnésie qui avait frappé le pape François lors de l’un de ses premiers actes officiels d’importance, la béatification massive, le 13 octobre 2013, des dénommés « martyrs de la guerre civile espagnole ».

Voir :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2013/11/22/inquisition-croisades-et-bisounourseries-pontificales/

Car si, selon la Conférence épiscopale espagnole, 6 832 catholiques ont effectivement été tués au cours de la guerre civile, les victimes de la Croisade franquiste, copieusement bénie à tous les niveaux de la hiérarchie catholique, à commencer par les papes, se chiffrent, elles, par dizaines, voire centaines de milliers (selon Antony Beevor, historien reconnu du franquisme, le bilan de la répression nationaliste atteindrait les 200 000 victimes : La Guerre d’Espagne, Calmann-Lévy, 2006, pp. 180-181. D’autres historiens, Michael Richard, Gabriel Jackson, etc. parlent de 400 000).

Certes, les débats de chiffres apparaissent indécents devant de telles horreurs.

Mais pourquoi donc, de la part de la hiérarchie catholique, organiser de façon délibérée et rémanente le silence sur ces exécutions ?

Au milieu des actions de grâce à la gloire de la sainteté des « martyrs », le calvaire de ces malheureux innombrables ne méritait-il pas d’être au moins mentionné ?

Ne parle-t-on pas de « charité chrétienne » ?

Notre bon pape François serait-il donc lui aussi atteint de quelque symptôme « d’Alzheimer spirituel », et sur un sujet tout de même autrement important que les gargouillis, certes insupportables mais plutôt véniels, du marécage curial ?

Dans le post cité plus haut, j’avais dit que « l’oubli, l’omission, comme la justification des crimes du passé – et du présent – a toujours été, on le sait, un laissez-passer pour les crimes à venir ».

Et j’ai été heureux de trouver cette opinion confortée par la lecture du beau prix Goncourt de Lydie Salvayre quand elle évoque les propos du Bernanos des Grands cimetières sous la lune :

« Et tant pis si ses paroles manquent de mesure.

Et tant pis si elles sont imprudentes.

Elles le seront toujours moins que le déni (on sait d’expérience qu’un mal dénié réapparaît plus violemment). Elles le seront toujours moins que l’indifférence polie qui endort le cœur et engourdit la langue. Et elles le seront toujours moins que le silence (…). Aux yeux de Bernanos, l’Église espagnole, en se faisant la sous-traitante de la Terreur des nationaux, a perdu définitivement son honneur » (Pas pleurer, Seuil, 2014, p. 94).

Pour ma part, je n’aurais peut-être pas été aussi loin ; j’aurais peut-être accordé un sursis, quoique sans trop d’illusion, avant le « définitivement ». Mais il est vrai que le fait de voir l’actuelle Église d’Espagne entraîner dans la complicité le pape François, jusqu’à lui faire entériner par son silence les appels à la Croisade de la hiérarchie et le mutisme, voire la bénédiction de ses prédécesseurs Pie XI et Pie XII ne laisse pas de poser question…

Faut-il donc rappeler au Saint Père que Lydie Salvayre est psychiatre (ça ne s’invente pas !), et qu’à ce titre, elle est particulièrement qualifiée pour ce qui est du traitement de l’Alzheimer ?

Peut-être préconiserait-elle dans ce but quelques exercices de mémoire, qui utiliseraient toujours les écrits de Bernanos, par exemple :

« Que les rouges d’Espagne aient massacré des prêtres, ce n’était qu’une raison de plus, dit Bernanos, une raison déterminante pour prendre ouvertement la défense de leurs femmes et de leurs enfants innocents. À ses yeux de chrétien porté par l’esprit de l’Évangile et le cœur de Jésus, s’il est un abri sur terre, un lieu de miséricorde et d’amour, c’est au sein de l’Église qu’il se trouve » (id. ibid. p. 93).

Ou encore :

« L’épuration entreprise par les nationaux avec la bénédiction immonde du clergé est aveugle, systématique, et relève de la Terreur. Il hésite encore à le dire. Il hésite encore à franchir le pas. Il sait que celui-ci franchi, il devra aller jusqu’au bout, vaille que vaille. Et ce projet lui harasse l’âme. Mais les faits sont là : on ne comptait pas cinq cents phalangistes à Palma [de Majorque. C’est là que réside Bernanos durant la guerre civile] avant le pronunciamento, ils sont à présent « quinze mille grâce au recrutement éhonté organisé par les militaires » sous la direction d’un aventurier italien du nom de Rossi, lequel a fait de la Phalange « la police auxiliaire de l’armée chargée des basses besognes ». Et cette nouvelle Phalange de 36 terrorise le peuple palmesan. Exemple. Quelques jours après le coup d’État, deux cents habitants de la petite ville de Manacor sont jugés suspects, « tirés de leur lit en pleine nuit, conduits par fournées au cimetière, abattus d’une balle dans la tête, et brûlés en tas un peu plus loin ». L’évêque-archevêque de Palma a délégué là-bas l’un de ses prêtres en jupons qui, ses gros souliers pataugeant dans le sang, distribue les absolutions entre deux décharges, puis trace sur le front des morts à l’huile consacrée la croix qui leur ouvrira les portes du Ciel. Et Bernanos de noter : « J’observe simplement que ce massacre de misérables sans défense ne tira pas un mot de blâme, ni même la plus inoffensive réserve des autorités ecclésiastiques qui se contentèrent d’orga­niser des processions d’actions de grâce. » (id. ibid. p. 50-51).

« Pendant des mois, écrit Bernanos, « des équipes de tueurs, transportées de village en village par des camions réquisitionnés à cet effet, abattent froidement des milliers d’individus jugés suspects ». Et le très enfoiré archevêque de Palma, qui en est informé comme tout le monde, ne s’en montre pas moins, chaque fois qu’il le peut, et comme si de rien n’était, « aux côtés de ces exécuteurs dont quelques-uns ont notoirement sur les mains la brève agonie d’une centaine d’hommes ». Comme si de rien n’était, des prêtres distribuent à leurs ouailles des images de la sainte Croix entourée de canons (ma mère en conserve une dans sa malle à photos).

Comme si de rien n’était, des recrues carlistes portant le Sacré-Cœur de Jésus cousu sur leur chemise abattent au nom du Christ Roi des hommes qu’un simple mot a déclarés suspects. Comme si de rien n’était, l’épiscopat espagnol, vendu aux meurtriers, bénit la terreur que ces derniers instaurent in nomine Domini.

Et comme si de rien n’était, toute l’Europe catholique ferme sa gueule. » (id. ibid. p. 70-71).

Quel contraste entre le triomphalisme du pape lors de la « victoire » des nationalistes :

« Le 24 avril 1939, l’Éminentissime pape Pie XII, à peine élu, déclara : C’EST AVEC UNE JOIE IMMENSE QUE NOUS NOUS TOURNONS VERS VOUS, TRÈS CHERS FILS DE LA TRÈS CATHOLIQUE ESPAGNE, POUR VOUS EXPRIMER NOS FÉLICITATIONS PERSONNELLES EN RAISON DU DON DE LA PAIX ET DE LA VICTOIRE DONT DIEU A COURONNÉ L’HÉROÏSME DE VOTRE FOI ET DE VOTRE CHARITÉ. » (id. ibid. p. 278)

Et le Christ de Bernanos, dont Lydie Salvayre nous dresse une image éblouissante :

« Bernanos, de son côté, n’en finissait pas de méditer sur les événements d’Espagne, qui resteraient présents à son esprit jusqu’à la fin de ses jours et marqueraient à tout jamais sa pensée et sa foi. Les infamies de l’Église qui l’avaient glacé d’horreur, son cynisme, ses froides spéculations, sa prudence sénile l’amenaient paradoxalement à affirmer son amour du Christ avec une passion redoublée. Mais son Christ à lui n’était pas celui, magique, de la mère de Montse [Montse est la mère de Lydie Salvayre, qui entrecroise le récit de sa vie avec les textes de Bernanos], ni celui vindicatif et porté à voir le mal partout de dona Pura [qui fait partie de la belle famille de Montse], encore moins celui, potentesque, de l’évêque-archevêque de Palma. Son Christ à lui était simplement celui des Évangiles, celui qui secourait les mendiants, pardonnait aux larrons, bénissait les prostituées et tous les humbles et tous les déclassés et tous les va-nu-pieds chers à son cœur. Il était celui qui disait au jeune homme riche : Va, vends tes biens et donne-les aux pauvres. Il suffisait, bon sang, de lire les Évangiles ! Celui qui vomissait ceux-là qui parlent et ne font pas, ceux-là qui mettent de lourds fardeaux sur les épaules des autres alors qu’eux-mêmes se prélassent. Il suffisait d’ouvrir les Évangiles à n’importe quelle page ! Celui qui méprisait les vaines grandeurs et réservait ses foudres aux personnages en vue qui allaient bâfrer chez les puissants et fondaient de plaisir en s’entendant appeler maîtres.

Le Christ de Bernanos était assez proche, étonnam­ment, du Christ fraternel de Pier Paolo Pasolini, lequel voyait en la figure de Jésus et en ceux qui l’escortaient, sans foyers ni tombeaux, les pauvres réfugiés des drames d’aujourd’hui. Il était celui qui n’avait pas été mis en croix par les communistes ni par les sacrilèges, soulignait Bernanos avec sa mordante ironie, « mais par des prêtres opulents approuvés sans réserve par la grande bourgeoisie et les intellectuels de l’époque qu’on appelait des scribes ».

Fallait-il donc redire ces vérités premières aux prélats espagnols et à leurs dévots ?

Et que faisaient ces dévots de la grâce de Dieu qui ouvrait à deux battants les portes de l’amour? Ne devait-elle pas rayonner d’eux comme d’une ampoule électrique ? Où diable ces dissimulés cachaient-ils donc leur joie d’aimer les misérables ? Fallait-il leur répéter, en leur sonnant les cloches, que le Christ avait été un pauvre parmi les pauvres, comme plus tard le Poverello, qui annonça, sur les routes de l’Ombrie, le règne de la pauvreté. Mais « les dévots sont gens malins. Aussi longtemps que le Saint s’est promené à travers le monde aux côtés de la Sainte Pauvreté qu’il appelait sa dame, ils n’osaient encore trop rien en dire. Mais le Saint une fois mort, que voulez-vous ? ils se sont trouvés tellement occupés à l’honorer que la Pauvreté s’est perdue dans la foule en fête… La canaille dorée ou pourprée avait eu chaud. Ouf ! »

Aucune imposture aux yeux de Bernanos n’égalait celle-ci.

Il serait accusé, pour l’avoir écrit, de faire le jeu des communistes contre les nationaux que ses anciens amis soutenaient. » (id. ibid. p. 156-158).

Cet appel au Poverello d’Assise ne devrait-il pas ranimer la mémoire du pape François, qui l’a choisi pour modèle ?

Et l’encourager, au-delà de ses habituelles performances de communicant, à poser des actes enfin crédibles en faveur de tous ces « déclassés » et « va nu pieds » chers au cœur du Christ, ou du moins ceux que la « canaille dorée et pourprée » a décidé de désigner comme tels (homosexuels, divorcés ou autres abominables concubinaires) à défaut de remettre en question sa complicité avec les sanguinaires fauteurs de Croisade.

Une toute petite mention des quelques centaines de milliers de « misérables » mécréants froidement assassinés lors de la dernière – et si proche – grande Croisade catholique aurait donc été aussi un pas essentiel dans ce sens.

Une belle occasion manquée, hélas bien révélatrice de la permanence d’un état d’esprit…

Je ne cherche aucunement à « retourner le fer dans la plaie », car j’éprouve une sincère sympathie pour les efforts du pape François.

Je me demande simplement si l’ampleur du travail à accomplir ne dépasse pas, encore plus que ses forces, l’horizon de ce qu’il est capable de concevoir, peut-être même de ce qu’il accepte de concevoir…

« On ne résout pas un problème avec les modes de pensée qui l’ont engendré » disait, paraît-il, Einstein.

Cf. :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/01/31/des-papes-de-la-pedophilie-de-lordination-des-femmes-et-de-quelques-autres-rudiments-de-theologie-sommaire/

Cela demande bien des renoncements, qui seuls sans doute pourraient venir à bout de « l’Alzheimer spirituel ». Or, qui peut se flatter de ne pas être quelque part « le jeune homme riche » ?

« Mais, affligé de cette parole, il s’en alla tout triste ; car il avait de grands biens » (Évangile de Marc, X,22).

Et quels « biens » sont plus pernicieux que ceux entassés par des siècles d’habitus ecclésiastiques ?

 

Mais, pour terminer sur une note plus plaisante, Stultitia, dont on connaît la piété, m’a raconté sa veillée de Noël dans une grande paroisse, pas spécialement intégriste, d’une grande ville du grand Sud-Ouest.

Quel ne fut pas son étonnement de constater que les « servants d’autel » (autrement dit « enfants de chœur ») y étaient tous de sexe masculin !

Comment ? Ne se gargarise-t-on pas, dans les milieux autorisés, de grands discours sur la « promotion des femmes dans l’Église » et autres ronflantes déclarations ?

Ne pourrait-on alors entreprendre de donner aux filles les mêmes responsabilités qu’aux garçons, en commençant à un si humble niveau ?

Pour ma part, depuis belle lurette, j’ai pris l’habitude d’estimer l’état d’avancement et de légitimité d’une institution ou d’un type de gouvernement par la place qu’ils confèrent aux femmes. C’est en général un signe qui ne trompe pas.

Mais Pouce ! Diront de doctes théologiens : « il est bien entendu que le service de l’autel n’est pas interdit aux femmes. Mais comme ce service a souvent constitué un premier pas vers la vocation dite ‘’sacerdotale’’, et que seuls les hommes peuvent accéder à une telle vocation, il convient donc de faire en sorte de privilégier le recrutement des garçons pour le service d’autel ».

Par exemple :

« Pour bien saisir la pensée de l’Église au sujet de la liturgie, il convient de lire les instructions dans leur totalité. Or dans le cas des servants d’autel, nous voyons qu’il est clairement dit, au n°47des nouvelles normes liturgiques de 2004, que les filles ou les femmes peuvent être admises à ce service de l’autel au jugement de l’évêque diocésain ; dans ce cas il faut suivre les normes établies à ce sujet (note 122). Que disent ces normes que l’on prend généralement soin d’omettre ? Elles donnent des instructions pratiques en six points (cf. Lettre de la Congrégation pour le culte divin aux présidents des conférences épiscopales, 15 mars 1994). Le cinquième point dit clairement ceci :Tout en respectant la décision que, pour des raisons déterminées selon les conditions locales, certains Évêques ont adoptée, le Saint-Siège rappelle qu’il sera toujours très opportun de suivre la noble tradition du service de l’autel confié à de jeunes garçons qui a eu pour effet depuis un temps immémorial le développement des futures vocations sacerdotales. Ainsi, l’autorisation de l’Évêque ne peut, en aucun cas, exclure du service de l’autel les hommes en particulier les jeunes garçons. L’obligation de continuer à favoriser l’existence de ces groupes d’enfants de chœur demeurera donc toujours. »

http://paroissesvexinouest.pagesperso-orange.fr/pdf/edvservantes201307.pdf

et bien d’autres démonstrations similaires.

Essayons donc de décortiquer sans céder à l’hilarité (« Hilarité ? Pourquoi ?», demande Stultitia avec son air le plus sérieux…) ces puissants sophismes qui ont fait couler bien de l’encre dans les Landerneau ecclésiastiques :

1)      Filles et garçons sont bien entendu égaux devant le service de l’autel.

2)      Mais, comme le disait Orwell dans « La ferme des animaux », « certains sont plus égaux que d’autres ».

3)      La raison de ce « surcroît d’égalité » de certains est que le service dévolu aux femmes dans l’Église (sauf rares exceptions celui de balayer les locaux, de préparer les bouquets, de faire quelques lectures et autres tâches valorisantes) ne peut en aucun cas être comparé au « service » réservé aux hommes, qui étant seuls dignes de bénéficier de la sacra potestas

(sur tout cela cf. :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/01/31/des-papes-de-la-pedophilie-de-lordination-des-femmes-et-de-quelques-autres-rudiments-de-theologie-sommaire/

et tout particulièrement l’extraordinaire développement théologique de Fernand Raynaud)

et donc d’être, dans le « sacerdoce », « les associés de la très sainte Trinité; (…) les coopérateurs du Tout-Puissant en ses plus grandes œuvres.» (Jean Eudes, Le Prêtre, associé de la Trinité, Mémorial de la vie ecclésiastique, 1re p; Œuvres complètes 3, 14-16), ont seuls le droit de parler d’autorité pendant que les autres se taisent, de confisquer à leur profit le titre de « célébrant » de la liturgie, etc.

4)      La discrimination entre les sexes dans les services d’Église est donc fondée sur l’être même des personnes. Elle est donc ontologique, je dirais même plus « ontothéologique ». Raison pour laquelle, en définitive, les petites filles ne sont pas franchement les bienvenues comme « servantes d’autel ». CQFD.

(Rappelons en passant qu’une telle argumentation surréaliste serait impossible dans le judaïsme, le christianisme, ou encore l’islam, pour lesquels la notion de Sacra Potestas est un blasphème, puisque la seule « efficacité » d’une célébration liturgique est due à la promesse de Dieu actualisée dans le mémorial, et non à une quelconque « puissance » ou un quelconque « pouvoir » des hommes. Sur tout cela, cf. encore les « rudiments de théologie sommaire » exposés par Desideriusminimus dans le post cité plus haut).

 

« Mais sans doute Rome, dont François est l’évêque, fait-elle exception, en réconciliant l’Église avec des pratiques plus chrétiennes. Et il est probable qu’on y voit partout des petites filles ‘’servantes d’autel’’, qui préparent, par la base, cette grande promotion des femmes dans l’Église », me dit Stultitia, rêveuse.

Il suffit en effet de jeter un œil sur les retransmissions de cérémonies.

« On ne résout pas un problème avec les modes de pensée qui l’ont engendré » disait, paraît-il, Einstein….

 

Et meilleurs vœux à toutes et à tous !

De la pertinence et de l’urgence du concept de « manif à rebours » (2).

Depuis mon premier post sur le sujet, les choses ont évolué de façon à laisser entrevoir certains signes d’espérance.

En plus des documents cités en « ajout » dans le post précédent, on peut citer, par exemple le magnifique texte de « l’unité 8200 » :

http://www.liberation.fr/monde/2014/09/12/nous-reservistes-de-l-unite-8200-refusons-de-participer-aux-actions-d-israel-contre-les-palestiniens_1098358

ou, du côté musulman, les interventions du CFCM :

http://www.lemonde.fr/societe/article/2014/09/09/les-musulmans-de-france-defendent-les-chretiens-d-orient_4484445_3224.html

ou encore celle des dignitaires musulmans britanniques en faveur de la libération d’Alan Henning, etc.

http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2014/09/18/des-musulmans-britanniques-appellent-l-ei-a-liberer-un-otage_4489968_3218.html

 

Mais, en dépit d’un travail remarquable commencé çà et là sur les réseaux sociaux, on attend toujours la grande mobilisation populaire et œcuménique des « Indignés du judaïsme, du christianisme et de l’Islam »…

Car seule une prise de conscience de grande ampleur pourrait permettre de s’opposer efficacement à la dynamique des ignobles caricatures qui nous sont présentées par ceux qui prétendent asservir les religions sous le joug de la barbarie.

Car après tout, si l’affaire bénigne dite des « caricatures de Mahomet » avait pu susciter d’importantes mobilisations populaires, on se demande pourquoi celle, autrement tragique, de ces caricatures abjectes que sont Abou Bakr Al-Baghdadi ou autres Abubakar Shekau, ne parvient pas à susciter de la part des musulmans des rassemblements dignes de ce nom.

Allons ! Encore un peu d’efforts et de courage, de la part de ceux qui partagent cette indispensable et vitale Indignation ! Ce Djihad là est désormais le plus urgent et le seul important à mener.

L’enlèvement d’Hervé Gourdel doit en être l’occasion.

De la pertinence et de l’urgence du concept de « manif à rebours ».

Gilles Deleuze disait que la philosophie, c’est la création de concepts.

Et voilà que Stultitia m’en propose un qui me paraît fort pertinent :

Celui de « la manif à rebours ».

Pas de craintes : rien à voir avec « la manif pour tous » !

Simplement, nous assistons en ce moment à une efflorescence de manifs, toutes plus légitimes les unes que les autres : soutien aux habitants de Gaza, manif pour le droit d’Israël à la légitime défense, manif en soutien aux chrétiens d’Irak et de Syrie, etc.

Alors voilà : Stultitia s’étonne d’une sorte de constante qui semble hélas les caractériser, sauf trop rares exceptions :

Dans la plupart des cas, ce sont des juifs qui manifestent pour le droit des juifs, des musulmans qui manifestent pour le droit des musulmans, des chrétiens qui manifestent pour le droit des chrétiens, voire des fonctionnaires, des notaires ou des pharmaciens qui manifestent pour le droit des fonctionnaires des notaires ou des pharmaciens.

 

N’est-on pas tout de même en droit de se demander si les revendications des juifs qui manifestent pour le droit d’Israël à sa défense légitime ne seraient pas plus crédibles et acceptables si elles commençaient par des manifestations contre les crimes arbitraires d’un peuple surarmé qui massacre une majorité de civils sans défense et des enfants innocents ? Je me souviens d’un juif qui me disait que, pour lui, l’existence d’Israël perdait son sens si elle se faisait au prix de la mort d’un seul enfant palestinien.

Et j’ai compris ce jour-là ce que signifiait être un véritable fils d’Abraham.

Fort heureusement, quelques individus, bien trop minoritaires, sont encore capables de sauver cet honneur, et de promouvoir ainsi une action de fond contre l’antisémitisme. (*) Mais on se demande ce qu’il adviendrait si de tels Justes disparaissaient.

De la même manière, il est inquiétant de voir, lorsque des milliers de musulmans et de sympathisants manifestent pour la cause légitime des martyrs de Gaza, qu’aucune intervention n’a lieu, de la part des mêmes personnes, contre les agissements de la faction armée du Hamas qui, selon toute vraisemblance (cf. article de H. Jaffiol et H. Sallon dans Le Monde du 3-4/08 : La direction du Hamas a perdu le contrôle de son bras armé), discrédite la ligne de la direction politique, et fait par là le jeu de dirigeants israéliens prompts à alimenter la surenchère pour parvenir à leurs fins. C’est par là qu’il fallait commencer, ou du moins fallait-il intégrer cette indispensable dénonciation de façon claire et affirmée au cœur des manifestations. Sinon, que défend-on ? Qui défend-on ? Et pour quel avenir ?

On peut encore se demander pourquoi de tels défenseurs de la cause musulmane et leurs sympathisants ne se mobilisent pas en masse contre ces hontes de l’Islam que sont Abou Bakr Al-Baghdadi et son pseudo-califat autoproclamé, l’ « Imam » Abubakar Shekau, et d’autres dangereux débiles, leurs crimes et leurs enlèvements, la discrimination nazie qu’ils font subir aux chrétiens, l’humiliation et la torture qu’ils font subir aux femmes et le discrédit qu’ils font subir à ce qu’ils disent être leur religion aux yeux des hommes de bonne volonté ? N’est-il pas grand temps de rompre un silence qui est une complicité tacite, de susciter une insurrection des « Indignés de l’Islam » contre ces ignobles caricatures qui contribuent à faire le lit des extrêmes droites en Occident, et de montrer, sunnites et chiites confondus, à la face du monde, que la religion du Prophète n’est pas réductible à de telles monstruosités ? Et si les musulmans n’en prennent pas l’initiative de façon urgente, qui donc le fera ?

 

Je suis déjà intervenu dans ces pages contre les épidémies de « canonisations » qui supportent, de nos jours, de proclamer la « sainteté » certes parfois légitime, de martyrs chrétiens de la Guerre Civile espagnole sans éprouver le moindre besoin de faire mémoire des centaines de milliers de victimes innocentes tuées, torturées, exilées au cours d’une Croisade copieusement bénie à tous les niveaux de la hiérarchie ecclésiastique, et approuvée sans plus d’états d’âme par des militaires et des civils qui assistaient chaque dimanche, voire chaque jour à leur messe. Comment donc ceux qui se réunissent pour de telles célébrations peuvent-ils ne pas comprendre qu’il s’agirait d’abord, s’ils veulent conserver à ce qu’ils croient être leur religion un reste de crédibilité, de s’insurger d’abord contre de telles complicités, au moins tacites, mais qui peuvent aussi être explicites, en Amérique Latine où ailleurs, partout où le « catholicisme » a pu bénir le crime et la répression de la façon la plus odieuse ?

Je ne veux pas ajouter à cette liste tragique le ridicule de ceux qui, dépassant le 5000 euros nets mensuels de revenus, manifestent pour le maintien de leurs minables privilèges financiers alors qu’ils ne font pas le moindre geste lorsqu’il s’agit de soutenir ceux qui, chez nous, luttent contre des conditions de vie véritablement insoutenables. Ils ne font hélas que donner la preuve d’une petitesse qu’une certaine discrétion aurait sans doute rendue moins grotesque…

Oui, vraiment, si la devise érasmienne d’être « guelfe avec les gibelins et gibelin avec les guelfes » possède quelque pertinence, alors elle exige de promouvoir la « manif à rebours ».

 

Ajout:

http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2014/08/06/le-calvaire-des-yazidis-irakiens-chasses-par-les-djihadistes-de-l-etat-islamique_4467660_3218.html

Urgent: Quand donc une manifestation de masse pour eux ?

Nouvel ajout:

http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2014/08/07/des-djihadistes-prennent-la-plus-grande-ville-chretienne-d-irak_4467843_3218.html

Urgent: Quand donc une manifestation de masse pour eux ?

(*) Encore un ajout:

Vous voyez bien que c’est possible:

http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2014/08/07/gideon-levy-journaliste-critique-d-une-societe-israelienne-malade_4467830_3218.html

http://actu.orange.fr/culture/gideon-levy-l-anti-guerre-israelien-qui-nage-a-contre-courant-afp_CNT0000003BbS7.html