C’est Mandela et Gandhi qu’on assassine.

Le hasard des rencontres m’incite à revenir sur un post d’il y a quelques mois :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/07/02/volem-viure-al-pais-remarques-sur-linanite-de-peurs-soigneusement-entretenues-ainsi-que-sur-quelques-limites-de-la-bienpensance-standard-a-propos-de-limmigration/

Rencontre avec le très beau roman en partie autobiographique de Gaël Faye « Petit pays »,

http://www.telerama.fr/livre/gael-faye-prix-goncourt-des-lyceens-pour-petit-pays,150231.php

https://www.youtube.com/watch?v=XTF2pwr8lYk

qui illustre l’urgence vitale de fuir des situations de persécutions et de guerre,

et avec certaines réflexions d’Hubert Védrine

http://www.arte.tv/guide/fr/068401-085-A/28-minutes

concernant la question dite de l’immigration (à partir de 20mn15), et en particulier la nécessaire distinction, en dépit des réticences, entre les « migrants », « demandeurs d’asile » au sens générique, et ceux qui, parmi eux, pourront être considérés comme « réfugiés », bénéficiaires du droit d’asile.

Les « gauchistes » et « les gens généreux mélangent un peu tout » déclare Hubert Védrine ; gens bien intentionnés, souvent admirables, que ceux qui fréquentent des associations d’aide aux migrants ne manquent pas de rencontrer.

Mais, comme le dit encore notre intervenant, une telle confusion, parfois volontairement entretenue par des arguments qui souvent ne manquent pas de pertinence (« une détresse économique peut être aussi grave qu’une persécution politique… », « l’horreur économique et le désespoir qu’elle entraîne devrait être mis au rang des priorités…», « l’Europe et l’Occident dans son ensemble sont économiquement en mesure d’accueillir beaucoup plus de migrants qu’ils ne le font… », etc. etc.)

entraîne un risque réel, déjà bien tangible, d’amener des peuples à « tout mettre par-dessus bord, y compris le droit d’asile ».

« La bonne réponse » doit donc être, pour M. Védrine, de « distinguer l’asile », auquel « on ne peut pas mettre de limites chiffrées », de la « gestion des mouvements migratoires ».

Rien d’original en cela. C’est une « réponse » qui est régulièrement évoquée (comme je l’avais fait moi-même dans le post mentionné).

Encore faut-il prendre la mesure et les moyens d’une telle distinction.

L’asile est, rappelons-le, une obligation liée à nos engagements internationaux (Convention Européenne des Droits de l’Homme de 1950, se référant aux articles 13 et 14 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948, et signée par les États membres du Conseil de l’Europe, Convention de Genève sur les réfugiés de 1951, constituant une condition de l’appartenance à l’Union européenne, etc.).

Il est dû à toute personne « craignant avec raison d’être persécutée du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques » (Convention de Genève 1951, article 1(A)(2) (modifié par le protocole de New York, 1967).

Cette obligation liée à notre adhésion aux différents textes mentionnés devrait être enseignée, rappelée, organisée, inscrite au budget de l’Europe ainsi qu’à ceux de tous les pays signataires de ces textes, de la même manière que les autres obligations qui incombent aux États et aux différentes instances administratives d’une nation (en France : régions, départements, communes,  etc.).

À commencer en particulier par les moyens à mettre en œuvre pour éviter que les personnes « craignant avec raison d’être persécutées » ne périssent en mer ou sur les routes, ne soient victimes de mafias ou de passeurs, etc. : organisation sécurisée du transport des personnes menacées par bateaux, avions, etc.

On peut certes légitimement se demander pourquoi la prise en charge de nos obligations internationales éthiques et juridiques concernant l’asile apparaît toujours secondaire par rapport à l’organisation de Jeux Olympiques, la construction de stades géants ou autres ports de plaisance dont aucune charte internationale ne nous impose, autant que je sache, l’obligation.

Il y aurait certes sur ce sujet une réflexion politique de fond à mener, en premier lieu au niveau des instances européennes. Mais on doute qu’en ces temps de démagogie le courage nécessaire soit au rendez-vous…

Et pourtant, qui peut présumer des résultats que pourrait donner, à propos de cette question essentielle pour l’honneur mais aussi la survie de nos démocraties, une information sérieuse et une mobilisation résolue de l’opinion publique ?

Revendiquant pour ma part le titre « d’idiot utile » dont certains m’affublent généreusement (n’oublions pas que ma chère compagne Stultitia dont je fais sur ce blog l’éloge porte le beau nom de la sottise autant que de la folie…) je me risque à penser que des articles tels que le suivant, s’ils étaient portés à la connaissance de nos concitoyens,

http://www.la-croix.com/France/Immigration/Ces-personnes-torturees-a-qui-la-France-refuse-le-droit-d-asile-2016-11-18-1200804067

pourraient contribuer à faire comprendre qu’un peu d’aide apportée à des personnes dans de telles situations pourrait passer avant l’extension de tel stade ou la construction de tel aéroport à l’utilité douteuse.

Et à exiger de nos politiques, comme le dit avec pertinence Hubert Védrine, « qu’on ne peut pas mettre de limites chiffrées » au droit d’asile.

Celui-ci doit s’appliquer, dans un partage équitable du nombre et du coût au niveau européen. Il s’agit là du simple respect du droit que nous nous sommes donné ainsi que de nos engagements.

 

Mais, en dépit de la contestation et de certains arguments pertinents des « gens généreux », je m’accorde avec M. Védrine pour dire que nous n’avons pas à gagner à placer les migrants économiques dans ce registre de l’asile.

Comme je l’avais dit dans le post évoqué ci-dessus, je fais partie de ceux qui pensent que l’Europe en général, et la France en particulier, peuvent accueillir plus de migrants, y compris économiques, qu’elles n’en accueillent actuellement.

Ma préoccupation n’a donc rien à voir avec une approche « de droite » de la question migratoire, hantée par le fantasme de « l’invasion » de hordes de barbares venant déposséder les européens de leurs emplois.

Mais, comme le dit encore H. Védrine, cette « gestion des mouvements migratoires » doit faire l’objet d’un traitement radicalement différent de celui de l’asile, d’une approche géopolitique globale qui ne peut pas ne pas impliquer des conversations, des négociations, des traités et des engagements multilatéraux avec les pays « de départ », tout ceci envisagé dans une politique concertée de développement. Encore un sujet bien sûr où le manque d’Europe se fait sentir.

Et ceci au bénéfice des pays d’accueil, certes, mais avant tout des pays de départ.

Non pas, encore une fois, que l’Europe soit incapable d’accueillir ce type de migration. La plupart des études montrent en effet que l’apport de migrants économiques est propre à vivifier l’économie de façon bien sûr diversifiée selon les pays (cf. blog cité).

Mais il me semble essentiel de mettre en garde une fois encore contre un néo-colonialisme insidieux, qui, sous prétexte de bons sentiments, s’arrête au court terme dans une vision purement économiste du phénomène migratoire.

Outre qu’il peut donc fournir à moindre frais à certains pays en déficit démographique de la main d’œuvre à bon marché en privant de forces vives les pays de départ, il peut aussi constituer en effet une bonne opération pour nombre de ces derniers, lesquels par cet intermédiaire s’exonèrent à moindre frais d’un développement dont ils seraient pourtant capables, en laissant partir, voire en encourageant le départ de ressources humaines dont le maintien sur place impliquerait des mesures démographiques, écologiques, économiques, politiques, etc. qu’il est hélas trop souvent plus facile de ne pas prendre.

Une certaine approche de la question migratoire risque donc de se faire complice, dans certains pays, d’un statu quo inacceptable qui sanctuarise l’irresponsabilité politique, l’inertie, la corruption.

Il est donc essentiel d’informer sur ce sujet, à temps et à contretemps, aussi bien les « gens généreux » des potentiels pays d’accueil, qui risquent fort de se tromper de générosité, que les éventuels postulants au départ, dans le cadre d’institutions à mettre en place de façon concertée.

Certes, il est hélas évident que la fascination pour un Occident tel qu’il apparaît désormais dans les brousses et les contrées les plus reculées à travers l’invasion des médias va durablement mettre sur le chemin de l’émigration nombre de candidats qui préféreront un minimum vital occidental à ce qui est perçu comme la misère locale.

Et celui qui est installé dans son confort occidental, même relatif, manque de toute légitimité pour qualifier un tel choix de « mirage ».

Pourtant, certaines interrogations me poursuivent :

Encore une fois, il est hors de question de remettre en cause la nécessité de l’asile, ainsi que celle d’un accueil d’urgence de « primo-arrivants » économiques, qui relève de la simple humanité, voire du sauvetage.

Mais comment accepter sans réagir de voir une jeunesse laisser le champ libre, dans bien des pays de départ, à des irresponsables politiques, des profiteurs et des corrompus ? Comment ne pas espérer voir se lever la révolte, se constituer et se structurer l’opposition, l’organisation syndicale, politique ? Comment se résoudre à laisser partir sur les chemins de l’émigration tant de Mandela et de Gandhi dont l’exil annihilera le potentiel d’insurrection ?

C’est d’un peuple de miséreux, d’exploités et d’humiliés que sont nés le mouvement ouvrier, les luttes syndicales et les revendications qui ont fait que notre vingtième siècle a tout de même arraché aux puissants des droits et des libertés inconcevables au dix-neuvième.

Qui donc fera ce travail dans des pays exsangues de jeunesse et de contestation ? Le déplacement de l’espérance et son investissement sur l’émigration risque de gravement perturber, voire d’assécher le dynamisme même du politique.

Bien sûr, il est des situations intolérables, des blocages irrémédiables, même lorsqu’ils ne relèvent pas directement de la persécution.

Bien sûr, on peut – et on doit – agir « de l’extérieur » lorsque le poids de l’inertie étouffe toute action « de l’intérieur ». Bien des exilés nous le prouvent.

Mais comment se résoudre à voir notre Moloch occidental phagocyter tant de possibles, enfouir dans la léthargie et l’atonie consumériste tant de semences qui risquent de ne jamais éclore ?

Ce n’est plus tant Mozart qu’on assassine, mais Mandela, Gandhi, Jaurès qui ne verront pas le jour sur des terres qui en auraient pourtant tellement besoin.

Pour construire l’avenir des « pays de départ », il serait en effet essentiel de mettre en place une gestion rigoureuse et courageuse du phénomène migratoire.

Rigueur et courage dont on aimerait déceler quelques traces dans le bric-à-brac de programmes qu’on nous propose…

 

Pour 2017, je nous souhaite de savoir les cultiver pour nous-mêmes, et les exiger de la part de ceux à qui nous confierons des responsabilités politiques.

Une excellente année à toutes et à tous !

 

Ajout du 18/02:

Les récents événements de Roumanie viennent conforter les réflexions émises ci-dessus:

« Reste la génération qui descend dans la rue dans un pays saigné par l’émigration de 3 millions de jeunes, partis travailler en Europe de l’Ouest. « C’est la première génération éduquée sans le communisme, pro-européenne, qui se lève pour défendre des valeurs morales, et non matérielles, en affirmant: « Nous voulons rester en Roumanie et en faire un pays normal » explique Mircea Vasilescu. A l’unisson de la procureure générale Kövesi [directrice de la DNA – Direction Nationale Anticorruption – qui a accompli depuis 2013 un impressionnant travail de lutte contre la corruption] très populaire dans les manifs, déclarant au « Guardian » (12/2): « Je crois vraiment que la DNA aide à créer une nouvelle Roumanie » (Liviu Dragnea, Le Roumain dans le sac, Le Canard Enchaîné 2025 du 15/02/2017).

Quand quelques juges intègres et une partie de la jeunesse se mobilisent, la pseudo-fatalité qui pousse à l’émigration se fissure et peut se voir radicalement remise en cause.

Souhaitons que de tels exemples se multiplient dans les pays qui en ont besoin !

Méditation de Noël

Dans ce monde où, partout, trop de « pseudo-croyants », de « tartuffes » et autres scélérats « de tout poil », qui « se prenant pour Dieu », font régner le désordre, la terreur ou l’horreur politique, cet écrit du grand poète arménien Barouïr Sévak, probablement assassiné par les soviétiques en 1971.

On peut y voir une étonnante illustration du thème de Noël, « pour des temps nouveaux », ces temps qui sont les nôtres.

Temps où nos semblables chassés par la guerre et la faim ont toutes les peines du monde à trouver un endroit où coucher un nouveau-né, « parce qu’il n’y a pas de place pour eux dans la salle commune » ;

[Des hommes tenant dans leurs bras des nourrissons, fuient dans un secteur tenu par les rebelles à Alep, le 11 septembre 2016, après une frappe aérienne. (AFP/AMEER ALHALBI)]

temps où des rois Hérode bombardent des innocents, les font tuer sur des marchés de Noël, et où tant d’enfants sont ensevelis sous les décombres ;

temps où de dangereux arrogants – « êtes-vous Dieu »…– se plaisent à brandir la foudre nucléaire ;

il importe, même si c’est bien dur, de « garder en vie l’enfant » et l’espérance qui ne demandent qu’à naître.

 

PRIÈRE DES TEMPS NOUVEAUX

[BAROUÏR SÉVAK (1924-1971) extrait de : Vahé Godel, La poésie arménienne du Vème siècle à nos jours, La Différence, Paris 1990, p.179].

 

Depuis 10 ans, 110 ans, 1010 ans,

je crains, je ne cesse de craindre énormément

les pseudo-croyants de tout poil,

leur multitude et leur opacité.

Êtes-vous dieu ?

 

Soufflez donc tous leurs cierges,

éteignez donc toutes leurs lampes,

tous leurs flambeaux,

afin que… la lumière soit !

Repoussez leurs calices :

chez eux, le don de soi n’est qu’imposture !

Refusez donc leurs sacrifices,

pour que ne soient point sacrifiées

la foi, la transparence,

la vérité !

Êtes-vous dieu ?

 

Bouchez-vous les oreilles !

Leurs prières sournoises,

leurs antiennes, leur comédie,

eux seuls n’en sont pas dupes !

Et n’oubliez jamais ceci :

nul n’est plus honorable

que le profanateur,

car c’est alors la foi qui se met en colère,

meurtrie, sanglante, souffletée,

écartelée, c’est la foi gémissante,

c’est un petit enfant né pour devenir père.

Êtes-vous père ?

 

Ne tolérez donc pas

que les tartuffes l’assassinent !

Il est dur d’ensevelir un enfant,

Plus dur encore de le garder en vie…

 

De bonnes fêtes à toutes et à tous !

Éclairées par la recherche inlassable de « la transparence et de la vérité », et une sainte « colère » au-delà des impostures et des tartufferies qui envahissent tellement notre quotidien.

« Afin que… la lumière soit ! »

 

D’Alep, de la Russie, et de M. Fillon qui risque fort d’hypothéquer son honneur, et le nôtre.

Une mise à jour sur la pétition du Dr. Hamza Al Khatib, que j’avais relayée dans mon post du 28 septembre (Rendez-vous sur Change. org.  Je ne peux mentionner le lien, qui semble bloquer la lecture de cet article)*.

On le sait, la situation d’Alep est de plus en plus tragique, dans l’indifférence et l’impuissance de la communauté internationale.

http://abonnes.lemonde.fr/international/article/2016/11/21/alep-est-abandonnee-aux-bombardements-russo-syriens-dans-l-indifference-des-pays-occidentaux_5035347_3210.html

 

Alors une question essentielle me semble tout de même à poser :

Il est certes nécessaire de rétablir avec la Russie des relations plus pacifiées, comme de travailler à réintégrer la Syrie dans le concert international.

Mais n’est-il pas bien ambigu de prétendre le faire à n’importe quel prix, comme semble le penser en particulier un candidat à la primaire de la droite, qui rejoint ainsi le Front National sur la ligne de sa politique étrangère ?

Quoiqu’il en soit de la nouvelle donne aux États-Unis, pacifier les relations ne peut signifier, de la part de l’Occident et de l’Europe en particulier, accepter naïvement d’avaler n’importe quelle couleuvre.

Or, dans la situation actuelle, prétendre que la Russie agit contre Daech est, on le sait, une supercherie. Ses véritables intérêts sont ailleurs, dans la défense de sa zone d’influence et d’un régime syrien qui lui garantit entre autres avantages, son maintien dans le port stratégique de Tartous.

Il suffit de consulter une carte des bombardements russes pour en être assurés :

(Cliquer pour agrandir. Les zones en gris représentent les territoires sous domination de Daech, les étoiles représentant les bombardements. On voit parfaitement que Daech n’est nullement visé).

syrie

Cf. :

http://filiu.blog.lemonde.fr/2016/11/02/poutine-determine-a-miser-en-syrie-sur-la-carte-jihadiste/

 

Dès lors, comment accepter qu’un candidat à la présidence de la République française puisse prôner une politique étrangère qui avaliserait sans broncher une telle supercherie, dont le but est sans équivoque le maintien au pouvoir d’un autocrate responsable de l’extermination de centaines de milliers de ses concitoyens, et  dont l’ampleur des crimes contre l’humanité ne fait hélas plus aucun doute :

http://abonnes.lemonde.fr/proche-orient/article/2015/12/16/syrie-du-dossier-cesar-au-dossier-bachar_4833112_3218.html

Et qu’on n’aille pas nous dire que Bachar el Assad serait le seul défenseur possible des minorités menacées (chrétiennes en particulier). Car c’est bien ainsi que se présentait Franco ; et l’argument a fait long feu :

http://www.la-croix.com/Debats/Forum-et-debats/TRIBUNE-Non-Bachar-Al-Assad-bouclier-Chretiens-Orient-Hind-Kabawat-2016-03-24-1200748872

La « Realpolitik » a tout de même des limites.

Si du moins « Realpolitik » il y a.

Car sachant combien le régime de Damas a utilisé et favorisé le djihadisme dans le but de lutter contre la contestation politique, en libérant, entre autres, des centaines de djihadistes du bagne de Zad Naya en juin 2011,

http://www.lepoint.fr/monde/syrie-comment-bachar-el-assad-a-utilise-l-etat-islamique-27-08-2014-1856868_24.php

il est hélas par trop évident qu’une lutte réelle contre Daech ne se fera pas non plus en courtisant Bachar el Assad et les puissances qui le soutiennent.

C’est donc bien un autre « réalisme » que doit envisager un Président de la République, s’il veut lutter efficacement contre le djihadisme et ses conséquences sur la sécurité de la Nation.

 

N’oublions pas non plus que la Russie de laquelle il faudrait se rapprocher, alliée d’un Bachar el Assad qu’il conviendrait de courtiser, présente en outre la particularité unique dans le monde de l’après-guerre de bafouer de façon réitérée le droit international ainsi que ses propres engagements.

 

« En 1994, le Mémorandum de Budapest avait été signé entre l’Ukraine, la Russie, les États-Unis et le Royaume-Uni. Par cet accord, l’Ukraine acceptait de se défaire du stock d’armes nucléaires dont elle avait hérité à la dislocation de l’URSS ; en contrepartie, les États signataires s’engageaient à respecter l’indépendance et la souveraineté ukrainiennes dans ses frontières et à s’abstenir de toute menace ou usage de la force contre l’Ukraine »

 

Plus tard, le 31 mai 1997, est signé le Traité d’amitié, de coopération et de partenariat entre la Russie et l’Ukraine, lors de la première visite officielle du président russe, Boris Eltsine, en Ukraine.

« Le traité a fixé l’intégrité territoriale des deux États : l’article 2 stipule que « Les hautes parties contractantes, en conformité avec les dispositions de la charte des Nations Unies et des obligations en vertu de l’acte final de la conférence sur la sécurité et la coopération en Europe respectent l’intégrité territoriale de l’autre et affirment l’inviolabilité de leurs frontières existantes ».

 

Enfin un troisième traité, l’Accord entre la Russie et l’Ukraine sur la frontière russo-ukrainienne, signé à Kiev en 2003, stipule que la Crimée est et demeure partie intégrante de l’Ukraine.

 

http://www.robert-schuman.eu/fr/questions-d-europe/0382-l-annexion-de-la-crimee-lecons-pour-la-securite-europeenne

 

Aucun de ces traités n’a donc été respecté. En quoi serait-il donc « réaliste », raisonnable, ou simplement prudent de se rapprocher d’un État qui, dans sa représentation politique actuelle, ne craint pas d’exhiber à la face du monde un total mépris pour ses engagements?

Encore une fois, on comprend qu’il soit souhaitable de pacifier les relations internationales, mais en quoi cette intention louable devrait-elle supposer le fait d’entériner les agissement parfaitement hors la loi de ce qui apparaît dans son fonctionnement actuel, preuves à l’appui, comme un État-voyou ?

Une politique étrangère digne de ce nom ne devrait-elle pas commencer par exiger de tels États-voyous qu’ils donnent des signes attestant d’un changement de pratiques, comme condition préalable à tout rapprochement et à toute « pacification » ?

Pour peu qu’il ait un semblant de sens de l’honneur, pour lui et la nation qu’il représente, il appartiendrait au Président de la République française de donner cet exemple, sinon aux États-Unis, du moins à l’Europe et à d’autres pays qui l’attendent, en rappelant à temps et à contre temps les exigences du Droit International, plutôt que de s’avilir en entérinant la raison du plus fort.

Car faut-il revenir aux Sudètes et à Munich pour comprendre comment  l’Histoire nous montre à quel point la capitulation devant les coups de force – fût-elle dictée par des intérêts économiques – est loin d’être la garantie d’un avenir pacifié ?

M. Fillon, qu’allez-vous donc faire dans cette galère ?

 

Ajout du 28/11:

Après la victoire de Fillon, un article intéressant que j’avais laissé passer:

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2016/11/23/la-droite-est-travaillee-par-un-tropisme-pro-poutine_5036301_3232.html

Ajout du 29/11:

http://abonnes.lemonde.fr/syrie/article/2016/11/29/les-occidentaux-impuissants-la-russie-maitresse-du-jeu_5040054_1618247.html

 

Après l’intervention de Brita Hagi Hasan lors du Journal d’Arte (vers 2mn35),

http://www.arte.tv/guide/fr/064094-238-A/arte-journal

le témoignage exceptionnel du Dr. Raphaël Pitti  au début du « 28 minutes »:

http://www.arte.tv/guide/fr/068401-062-A/28-minutes

 

Ajout du 01/12:

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2016/11/30/jean-pierre-filiu-francois-fillon-se-trompe-de-totalitarisme-au-moyen-orient_5041097_3232.html

J’avoue que je suis en outre effaré de l’incroyable et inquiétant aveuglement de trop de « commentaires » aux articles compétents, dès qu’il s’agit de la Syrie et de ses relations avec la Russie et l’Iran.

Le soutien à Bachar el Assad, ainsi qu’à l’intervention russe et iranienne comme « moindre mal » face au danger de l’islamisme y est monnaie courante, comme si la lutte contre le djihadisme était sans conteste le but recherché par ces divers intervenants.

Faut-il donc rappeler que la guerre de Syrie a désormais dépassé les 300 000 victimes, pour l’essentiel du fait du régime de Damas et de ses alliés russes et iraniens ?

Il y a certes quelques centaines, voire milliers, de djihadistes parmi les rebelles d’Alep ou d’ailleurs, puisque l’inaction des occidentaux face aux crimes de Damas a poussé dans leurs bras une partie de l’opposition modérée.

Mais à qui fera-t-on croire que les 300 000 victimes de Bachar, les millions de réfugiés et/ou déplacés ainsi que les dizaines de milliers de personnes torturées sont toutes des « terroristes islamistes »? L’argument serait grotesque s’il n’était tragique.

Faut-il aussi rappeler combien l’accusation de « terrorisme » a toujours été le recours providentiel de tout régime totalitaire pour légitimer l’anéantissement des opposants, y compris pacifiques ?

Le régime de Damas (et ses alliés) sont hélas sur ce point d’une affligeante banalité, et le fait que tant de personnes puissent encore se laisser prendre à une propagande aussi usée est pour le moins préoccupant en ce qui concerne l’état de l’opinion…

Comme le dit M. Filiu, il importerait avant tout de ne pas se tromper de totalitarisme, ni de terrorisme.

Mais il est désormais bien tard…

 

Ajout du 02/12:

http://www.lemonde.fr/syrie/article/2016/12/01/le-chef-du-renseignement-syrien-regrette-un-manque-de-fermete-au-debut-du-soulevement_5041756_1618247.html

Un article qui révèle clairement, une fois de plus, la nature du régime de Damas.

Encore faut-il accepter de voir, bien sûr…

Et cet appel:

http://www.liberation.fr/planete/2016/12/02/s-unir-pour-la-paix-en-syrie_1532462

Ajout du 10/12:

Pour les anglicistes, un intéressant rapport de Charles Lister sur l’histoire de l’Armée Syrienne Libre:

https://www.brookings.edu/wp-content/uploads/2016/11/iwr_20161123_free_syrian_army1.pdf

ainsi qu’un article qui en reprend les données et montre combien les atermoiements occidentaux ont signé la faillite d’un mouvement pacifique de révolte contre le despotisme insoutenable du régime de Damas:

 « On nous demande toujours pourquoi nous acceptons Al-Qaïda parmi nous. C’est simple : nous ne le ferions pas si nous avions plus de soutien et avions plus confiance en nos alliés dans la communauté internationale », avoue un commandant de l’ASL dans le rapport de Charles Lister.

http://www.lepoint.fr/monde/syrie-pourquoi-les-moderes-ont-echoue-10-12-2016-2089397_24.php

Ajout du 11/12:

Dans « L’Orient le Jour« , un état des lieux intéressant:

http://www.lorientlejour.com/article/1023264/apres-la-probable-chute-dalep-quel-scenario-pour-la-syrie.html

dont une synthèse qui paraît hélas assez réaliste, de la part du politologue indépendant Pavel Felguenhauer:

« …pour l’expert russe Pavel Felguenhauer, « tout le monde comprend désormais que là où il y a (Vladimir) Poutine, il y a des victoires. Et au Moyen-Orient, tout le monde va faire la queue pour devenir ami avec la Russie. Tout le monde sait qu’Assad aurait dû finir pendu depuis longtemps. Mais il a parié sur la Russie et a gagné ».

Ajout du 15/12:

Après la lumineuse Stéphanie Bodet, beaucoup de choses sont dites (à partir de 11mn), concernant en particulier la « légitimité » du régime Assad, et le tournant éthique et géopolitique majeur que risque de constituer pour notre XXIème le traitement catastrophique de la question syrienne.

http://sites.arte.tv/28minutes/fr/stephanie-bodet-massacre-alep-pourquoi-une-telle-indifference-28minutes

À prolonger par:

http://sites.arte.tv/28minutes/fr/david-van-reybrouck-trump-et-moscou-poutine-t-il-pris-le-pouvoir-washington-28minutes

sur le nouvel ordre mondial (à partir de 12mn10).

Et à propos du cynisme branché et militant de donneurs de leçons qui se targuent de « réalisme » sans se rendre compte qu’ils ne sont que les tristes « idiots utiles de la tyrannie » et les collabos au service d’un indéniable « recul planétaire » :

http://www.liberation.fr/planete/2016/12/14/recul-planetaire_1535344

 

Ajout du 22/12:

Encore à propos du jeu bien trouble du régime syrien et de l’EI:

http://www.leparisien.fr/flash-actualite-monde/alep-reprise-par-le-regime-l-ei-avance-ses-pions-22-12-2016-6486354.php#xtor=RSS-1481423633

et l’annonce de lendemains politiques bien difficiles (ajout du 23/12):

http://www.lemonde.fr/syrie/article/2016/12/23/apres-alep-le-desarroi-de-l-opposition-syrienne_5053350_1618247.html

Quand la police russe considère Alep comme son territoire réservé, au mépris de tout droit international, et que le terroriste bien connu Hassan Nasrallah, chef du Hezbollah libanais, fait l’apologie du régime syrien. On croit rêver…

Mais ce ne sont que quelques attestations supplémentaires de ce qui a été développé ci-dessus.

http://abonnes.lemonde.fr/syrie/article/2016/12/23/syrie-un-bataillon-de-la-police-militaire-russe-deploye-a-alep_5053566_1618247.html

 

Quelques mises à jour, 08/01/2017:

En ce qui concerne l’évidente fragilité de l’accord de cessez-le-feu, en particulier liée à l’ambiguïté de la désignation des groupes « terroristes »:

http://www.la-croix.com/Monde/Moyen-Orient/Le-cessezlefeu-en-Syrie-un-accord-ambigu-et-fragile-2016-12-30-1200813872

Ainsi que le caractère plus qu’aléatoire des « négociations » reposant sur de telles ambiguïtés :

http://abonnes.lemonde.fr/syrie/article/2017/01/04/en-syrie-les-rebelles-menacent-de-boycotter-les-negociations_5057452_1618247.html

Et un nouvel exemple de l’importance stratégique de l’eau dans les conflits du Moyen-Orient (et d’ailleurs)…

http://www.lexpress.fr/actualite/monde/proche-moyen-orient/syrie-guerre-de-l-eau-a-damas_1866774.html

Et enfin sur le dénominateur commun de l’incohérence qui rassemble la droite, la « droite de la droite » et la « gauche de la gauche »:

Comment M. Mélenchon nie le peuple de Syrie et ses droits

 

09/01/:

Et des déclarations qui sont tout sauf surprenantes:

http://abonnes.lemonde.fr/syrie/article/2017/01/08/c-est-parfois-le-prix-a-payer-bachar-al-assad-justifie-la-mort-de-populations-civiles_5059501_1618247.html

avec le commentaire que je me suis permis d’ajouter, à la lecture de certaines « réactions », hélas de plus en plus nombreuses :

A supposer qu’il y ait en Syrie 3000 djihadistes, ce qui est déjà beaucoup, comment qualifier un chef d’État qui massacre 100 de ses concitoyens pour 1 djihadiste, qui en torture 20 pour 1? Et qui utilise dans ce but les terroristes avérés du Hezbollah. Certains commentaires à cet article relèvent de l’apologie de crimes contre l’humanité.

Et sans plus de commentaires, hélas:

http://abonnes.lemonde.fr/election-presidentielle-2017/article/2017/01/09/pour-bachar-al-assad-la-position-de-francois-fillon-sur-la-syrie-est-une-tres-bonne-chose_5059694_4854003.html

10/01:

Et quelques données chiffrées pour contrer les allégations de notre bouffon tragique:

http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2017/01/09/syrie-bachar-al-assad-se-depeint-en-leader-democrate-pacifiste-et-populaire_5059967_4355770.html

Il est en outre affligeant de constater combien de « pseudo-croyants » (cf. post du 22/12/2016) se laissent prendre à ce genre de boniments: on peut assassiner et torturer des centaines de milliers de personnes, mais du moment qu’on est censé défendre des soi-disant « chrétiens », on a droit à toutes les bénédictions.

Ainsi en allait-il des justifications des massacres perpétrés par Franco. L’Histoire repasse périodiquement  les mêmes plats, et il y en a toujours pour se montrer incapables d’apprendre…

Le 24 avril 1939, l’Éminentissime pape Pie XII, à peine élu, s’adressa à L’Église espagnole en ces termes : « C’EST AVEC UNE JOIE IMMENSE QUE NOUS NOUS TOURNONS VERS VOUS, TRÈS CHERS FILS DE LA TRÈS CATHOLIQUE ESPAGNE, POUR VOUS EXPRIMER NOS FÉLICITATIONS PERSONNELLES EN RAISON DU DON DE LA PAIX ET DE LA VICTOIRE DONT DIEU A COURONNÉ L’HÉROÏSME DE VOTRE FOI ET DE VOTRE CHARITÉ. »

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/01/04/de-la-lecture-de-lydie-salvayre-comme-therapie-contre-lalzheimer-spirituel-et-quil-ne-faut-pas-prendre-les-petites-filles-pour-des-enfants-de-choeur/

On croirait entendre certains de nos chers candidats et autres tartuffes, prêts à  encenser Assad ou tout autre bourreau du moment qu’il se font les défenseurs des croyants contre le danger du djihadisme…

De l’empire du déni. À propos de l’élection de Donald Trump.

Au risque de paraître prétentieux, j’avoue que les résultats des élections américaines, si ils m’ont atterré, ne m’ont pas particulièrement surpris.

Peut-être parce que je suis, depuis bien des lustres, un lecteur de Jean Pierre Dupuy.

J’en reproduis ici une citation, que Pablo Servigne et Raphaël Stevens mentionnent en partie dans Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, Anthropocène, Éditions du Seuil, 2015).

« Apprendre le chemin de l’enfer, pour l’éviter », ou revenir enfin au politique. Réflexion sur « l’effondrement », avec Philippe Bihouix, Pablo Servigne et Raphaël Stevens.

«Je n’ai encore rien dit de la nature de l’obstacle majeur qui se dresse ici. Admettons que nous soyons certains, ou presque, que la catastrophe est devant nous (…) le problème est que nous ne le croyons pas. Nous ne croyons pas ce que nous savons (…). Nous tenons la catastrophe pour impossible dans le même temps où les données dont nous disposons nous la font tenir pour vraisemblable et même certaine ou quasi certaine (…). Ce n’est pas l’incertitude, scientifique ou non, qui est l’obstacle, c’est l’impossibilité de croire que le pire va arriver (…). Non seulement la peur de la catastrophe à venir n’a aucun effet dissuasif ; non seulement la logique économique continue de progresser comme un rouleau compresseur ; mais aucun apprentissage n’a lieu. La catastrophe n’est pas crédible, tel est l’obstacle majeur. La peur de la catastrophe n’a aucune force dissuasive. L’heuristique de la peur n’est pas une solution toute faite, elle est le problème » (J.P. Dupuy, Pour un catastrophisme éclairé. Quand l’impossible est certain, Seuil, Paris 2002, p. 141-144. Notons le sous-titre…).

Certes, ce passage se rapporte aux problématiques écologiques, économiques, démographiques qui sont les nôtres, telles que Pablo Servigne et Raphaël Stevens, entre autres, les abordent dans l’ouvrage dont j’ai tenté dans le lien mentionné plus haut une modeste recension.

Mais il est de toute première importance d’en opérer une transposition dans l’ordre du politique.

Car les signes ne sont-ils donc pas assez clairs, qui manifestent, un peu partout en Europe (Hongrie, Pologne, Autriche, Allemagne, France, etc.) et donc désormais aux États Unis (sans parler de la Russie, où elles sont déjà bien établies) la montée de tendances néo-fascistes caractérisées par la « levée des inhibitions » concernant la xénophobie, le racisme, l’islamophobie, l’homophobie, le repliement nationaliste, etc. ?

En quoi faudrait-il donc être surpris de les voir accéder à une ou des représentations gouvernementales ?

(cf. sur le thème de la « levée des inhibitions », cf. par ex :

Une fois encore sur le mal, la pulsion de mort, l’agressivité, et sur ceux qui savent si bien utiliser tout cela.

Les remarques de J.P. Dupuy concernant le hiatus entre savoir et croyance manifestent ici aussi toute leur pertinence :

De la même manière que nous avons tous les moyens de savoir à quel point nos évolutions énergétiques, écologiques, économiques, démographiques, etc. constituent selon toutes probabilités et toutes approches scientifiques un danger redoutable pour l’avenir de l’humanité, nous choisissons de ne pas le croire et de « dormir tranquille », comme le stigmatise J.M. Jancovici dans son dernier ouvrage.

De Diogène en politique ; ainsi que des lapins de Fibonacci et de la façon pernicieuse dont ils grignotent nos prévisions, autant économiques que démographiques. Quelques brèves.

Et les prévisions du rapport Meadows, qui constituent à ce jour la seule modélisation pluridisciplinaire globale de nos perspectives d’avenir paraissent reléguées au rang d’anecdotes négligeables et d’ailleurs totalement occultées.

En plus de Jean Pierre Dupuy et du hiatus entre le savoir et le croire, sans doute faudrait-il aussi convoquer, pour rendre compte de nos inépuisables capacités de déni, Günther Anders et le phénomène de « décalage [Diskrepanz] entre ce que nous sommes capables de produire [herstellen] et ce que nous sommes capables d’imaginer [vorstellen] », ou de nous représenter.

Une fois de plus, hélas, sur le mal, et sur quelques remarques de Günther Anders qui ne sont pas faites pour nous rassurer. Sur la trahison des politiques face à la question des réfugiés ; et que la démagogie n’est pas nécessairement un bon calcul. Brèves.

Ainsi en va-t-il de notre insouciance dans le déni de ce que peuvent représenter les Trump présents et à venir.

Mais sans doute dira-t-on, et c’est déjà d’ailleurs commencé, Trump va-t-il rentrer dans la « normalité » qu’impose toute « Realpolitik ».

Et on le verra bien sûr reçu en grande pompe aux quatre coins de la planète, intérêts politico-économiques et stratégiques obligent.

Et de doctes conseillers l’aideront alors à mettre un peu d’eau dans le vin de son sexisme, de son racisme, de sa xénophobie ou de son islamophobie galopante pour le rendre sortable dans le monde civilisé.

Sans doute cela est-il bien évidemment souhaitable, même si ce n’est en rien assuré.

Notons tout de même au passage que cela ferait de lui un fieffé menteur (mais cela n’a rien de nouveau – cf. « Moi président, moi président…). Car ces thèmes étaient profondément emblématiques de sa campagne et ils ont contribué de façon décisive à son succès.

Les renier ne sera donc pas facile, et la déception de ses électeurs devant le mensonge et la trahison de celui qui ne tient pas ses engagements, même si elle est souhaitable, sera à la mesure du genre « d’espoir » qu’ils ont mis en lui.

Car il est faux de dire, comme on le répète trop souvent de façon bien superficielle, que le succès serait dû à la récupération de la « colère » des laissés pour compte.

Si cela a bien sûr joué, c’est en tous cas très insuffisant pour rendre compte en profondeur du phénomène Trump.

La « colère » et les « laissés pour compte » peuvent avoir en effet bien d’autres façons de se manifester. Aux États Unis même, de telles manifestations ont pu prendre la forme du mouvement Occupy Wall Street, dont Bernie Sanders était un héritier [correctif: en fait, il en partage l’approche, mais en est plutôt le précurseur], comme en Espagne celle des Indignados, ou d’autres formes encore.

Mais, on le sait, ce genre de contestation a du mal à rassembler largement, et il lui est bien difficile de parvenir à une destinée gouvernementale effective.

À propos de résultats électoraux : petit exercice d’application de quelques réflexions du post précédent.

Ce qui fait au contraire le succès de Trump et de celles et ceux qui s’en inspireront désormais (sans doute d’ailleurs après l’avoir lui-même inspiré…), c’est que loin de l’idéalisme encore humaniste et un peu fleur bleue d’Occupy Wall Street et autres mouvements du même genre, il a su trouver un ressort autrement efficace en éveillant les pulsions obscures que Freud avait évoquées de façon si prophétique avant la guerre de 1940, et dont il a souvent été question sur ce blog: celles de l’agressivité, du refus et de la haine de l’autre. Celles dont on est sûr qu’elles répondront sans faute lorsqu’on les sollicite:

« L‘homme n’est point cet être débonnaire, au cœur assoiffé d’amour, dont on dit qu’il se défend quand on l’attaque, mais un être, au contraire, qui doit porter au compte de ses données instinctives une bonne somme d’agressivité. Pour lui, par conséquent, le prochain n’est pas seulement un auxiliaire et un objet sexuel possible, mais aussi un objet de tentation. L’homme est, en effet, tenté de satisfaire son besoin d’agression aux dépens de son prochain, d’exploiter son travail sans dédommagements, de l’utiliser sexuellement sans son consentement, de s’approprier ses biens, de l’humilier, de lui infliger des souffrances, de le martyriser et de le tuer. Homo homini lupus : qui aurait le courage, en face de tous les enseignements de la vie et de l’histoire, de s’inscrire en faux contre cet adage ?

En règle générale, cette agressivité cruelle, ou bien attend une provocation, ou bien se met au service de quelque dessein dont le but serait tout aussi accessible par des moyens plus doux. Dans certaines circonstances favorables en revanche, quand par exemple les forces morales, qui s’opposaient à ses manifestations et les inhibaient jusqu’alors, ont été mises hors d’action, l’agressivité se manifeste aussi de façon spontanée, démasque sous l’homme la bête sauvage qui perd alors tout égard pour sa propre espèce. (Malaise dans la culture, Traduction de la Revue française de psychanalyse, Janvier 1970).

Évoquons encore l’immense lucidité de Stefan Zweig, lui-même admirateur de Freud, lorsqu’il nous parle des années précédant le triomphe du nazisme :

« Cela reste une loi inéluctable de l’histoire : elle défend précisément aux contemporains de reconnaître dès leurs premiers commencements les grands mouvements qui déterminent leur époque.

(…)

Mais nous n’étions toujours pas conscients du danger. Le petit nombre des écrivains qui s’étaient vraiment donné la peine de lire le livre de Hitler, au lieu de s’occuper sérieusement de son programme, raillaient l’enflure de sa méchante prose. Les grands journaux démocratiques, au lieu de mettre en garde leurs lecteurs, les rassuraient quotidiennement : ce mouvement, qui en vérité ne finançait qu’à grand-peine son énorme agitation avec les fonds de l’industrie lourde et en s’enfonçant jusqu’au cou dans les dettes, devait inévitablement s’effondrer de lui-même le lendemain ou le surlendemain » (Le Monde d’hier. Souvenirs d’un européen, Belfond, 1982.1993, Livre de Poche, p.418.422).

(À ce propos, voir le bel article d’Alain  Frachon :

http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/09/22/trump-poutine-marine-le-pen-et-stefan-zweig_5001622_3232.html?xtmc=zweig&xtcr=9 )

Et laissons tout de même le dernier mot à J.P. Dupuy, qui a été notre guide au long de ce post, lorsqu’il rejoint les propos de Freud sur l’indispensable résistance de la civilisation.

En dépit des « circonstances favorables » propres à démasquer le pire de l’être humain et de tous ceux qui en tirent parti, il existe des forces qui, malgré tout, résistent à l’autodestruction :

« Le catastrophisme éclairé consiste à penser la continuation de l’expérience humaine comme résultant de la négation d’une autodestruction – une autodestruction qui serait comme inscrite dans son avenir figé en destin. Avec l’espoir, comme l’écrit Borges, que cet avenir, bien qu’inéluctable, n’ait pas lieu ». (Le catastrophisme éclairé, op. cit. p. 216).

Ajout du 15:11: Loin d’analyses superficielles s’arrêtant à la « colère » des victimes de la crise ou à la « défiance » face à la corruption de la candidate démocrate (comme si Trump était lui même exempt de corruption et de compromissions diverses !…), un article qui me semble sur la voie du bon diagnostic.

Même si celui-ci n’est pas forcément agréable à entendre…

http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/11/14/eloge-des-elites_5030578_3232.html

Ajout du 18/11: A propos de désinhibition, les édifiantes flambées racistes de lycéens (oui, vous avez bien lu, il ne s’agit pas de vieux gâteux…) de Pennsylvanie et d’ailleurs suite à l’élection de Donald Trump:

http://www.arte.tv/guide/fr/068401-052-A/28-minutes

(vers 8mn, dans l’entretien avec Robert King).

Désolé M. Frans de Waal : il existe bien un « propre de l’homme ». Et même un sale… Et quelques remarques, en attendant mieux, sur « l’effet réversif de l’évolution » de Patrick Tort.

J’aime beaucoup Frans de Waal.

http://abonnes.lemonde.fr/sciences/article/2016/10/10/frans-de-waal-il-est-temps-d-arreter-de-courir-apres-le-propre-de-l-homme_5011270_1650684.html

J’apprécie autant l’homme que ses recherches, que j’ai d’ailleurs mentionnées quelquefois sur ce blog.

Sa persévérance à réhabiliter les « autres animaux » (il faudrait toujours s’exprimer ainsi, plutôt que distinguer systématiquement l’homme et l’animal, comme si l’animalité n’était pas l’élément premier de notre définition) et à démontrer scientifiquement leurs capacités affectives, émotionnelles, cognitives, etc. me paraît être une approche essentielle pour nous situer à notre juste place dans ce « contrat naturel » qui lie depuis toujours l’homme a son environnement.

Ainsi, je le remercie sincèrement et m’émerveille devant ses expériences – et celles de bien d’autres éthologues – qui nous incitent à mieux rencontrer nos cousins, voire nos frères sur le grand arbre de l’évolution.

Je reviendrai peut-être un de ces jours, à propos de la scandaleuse disparition annoncée des gorilles,

http://abonnes.lemonde.fr/planete/article/2016/09/04/la-biodiversite-mondiale-disparait-a-grande-vitesse_4992382_3244.html

sur la magnifique nouvelle de Vassili Grossman intitulée « Tiergarten » et sur la poignante amitié entre Fritzi le gorille et Ramm son gardien.

« Notre race de seigneurs semble croire que le monde entier ne vaut rien à côté d’elle. Des êtres bons, honnêtes, sympathiques et sans défense ont tout perdu, et eux, ils se sont emparés de ce que la vie a de meilleur. Si certains animaux les gênent, ils n’hésitent pas à exterminer toute l’espèce. C’est pour eux du sable, des briques (…). Pourquoi le massacre d’animaux n’est-il pas considéré comme un crime ? Pourquoi ? Un être supérieur doit prendre soin de ceux qui lui sont inférieurs, les protéger comme un adulte protège un enfant » (Tiergarten, dans : V. Grossman, Œuvres, Paris, Robert Laffont 2006, p. 786).

Mais il faut croire que tout spécialiste voit un peu midi à sa porte. C’est une déformation fréquente et compréhensible.

Ainsi, bien des spécialistes de Shakespeare verront dans celui-ci le père de la littérature occidentale, alors que le passionné de Cervantès confèrera ce statut à son préféré, place que lui contestera l’amoureux de Rabelais, etc.

D’une façon similaire, lorsque M. de Waal affirme que, pour ce qui est de la spécificité, il ne nous reste, à nous humains « honnêtement, pas grand-chose », on peut tout de même se demander si son point de vue d’éthologue amoureux des animaux ne relève pas du parti pris qui fausse quelque peu son jugement.

Même s’il signale aussitôt, au bénéfice de l’humain : « Le développement du langage comme moyen de communication symbolique, quand même».

Mais cette précision apparaît comme une concession accordée presque à regret, et ne touchant de toute façon qu’un aspect marginal, plutôt secondaire.

Or, même si on peut penser que le linguiste cède à une même tentation d’hypertrophier sa propre spécialité au détriment des autres, il est tout de même essentiel de l’écouter, afin de rééquilibrer le propos.

Certes, les animaux sont capables de communication, parfois remarquablement complexe et développée, comme nous le montre par exemple l’exemple bien connu du bonobo Kanzi, qui maîtriserait plusieurs centaines de symboles et comprendrait plus de 3000 mots parlés.

Mais cela signifierait-il pour autant que la différence entre l’homme et l’animal serait insignifiante du point de vue de la linguistique et, plus largement, de ce que F. de Waal nomme la « théorie de l’esprit » ?

Cela semble loin d’être le cas, comme nous le confirment nombre de spécialistes.

Parmi de nombreux exemples :

« Aussi spectaculaires soient-elles, les performances des animaux ne sont pas assimilables aux compétences linguistiques, et ceci pour plusieurs raisons. L’une d’entre elles tient aux différences entre les progrès réalisés par les chimpanzés (par exemple Kanzi) et ceux des enfants humains au cours de la période d’acquisition du langage. En premier lieu, Kanzi est beaucoup plus lent qu’un enfant puisque trois années lui sont nécessaires là où une seule suffit au petit d’homme. De plus, au bout de ces trois ans, les combinaisons de lexigrammes et/ou de gestes sont beaucoup moins nombreuses chez le bonobo que chez l’enfant. Enfin et surtout, 96 % des symboles utilisés par Kanzi sont produits dans un contexte impératif, c’est-à-dire sur demande, alors que l’enfant utilise le langage dans un contexte informatif ou déclaratif pour apporter des informations sur le monde. Par ailleurs, si l’on compare les messages produits par Kanzi et sa compréhension des expressions transmises en anglais, on s’aperçoit que les premiers restent en retrait par rapport à la seconde. (…) ». J.Vauclair et B.L. Deputte, « Se représenter et dire le monde : développement de l’intelligence et du langage chez les primates », dans : P. Picq et Y. Coppens, Aux origines de l’humanité. II. Le propre de l’homme, Fayard 2001, p. 308-309.

Lorsque les singes « parlent », ils ne disent pas la même chose que nous. On peut le voir dans ce qu’on appelle les modalités de communication. Il y en a deux principales : injonctive, qui désigne les demandes et les ordres (« viens », « sortons », « donne ») et déclarative, où le langage sert à échanger des informa­tions sur le monde ou sur soi-même. Quand je vous dis : « le chat est dans le jardin », je vous informe de l’exis­tence de cet animal et de sa place. Parmi les énoncés pro­duits par les chimpanzés, même les plus malins comme Kanzi, on ne trouve pratiquement que des injonctions. Chez l’enfant humain, cette modalité injonctive est pré­sente, mais elle cède la place très vite à la modalité décla­rative. C’est une différence capitale : toute la communi­cation animale connue à ce jour semble être de type injonctif. Dans les situations de laboratoire, et contrai­rement à l’enfant, les singes ne produisent pas de mes­sages sur leurs états intérieurs.

Quant au langage proprement dit, il me semble que celui du chimpanzé ne rentrera jamais dans les cadres du langage humain. Je soutiens l’idée d’une discontinuité entre l’homme et l’animal, y compris les primates, pour tout ce qui est des fonctions linguistiques. J.Vauclair, Propos recueillis par N. Journet, Sciences humaines n° 61, p. 12-13.

Une observation intéressante parmi d’autres émanant de D. Premack, dont on connaît la familiarité avec les primates, puisque lui et sa femme ont élevé leurs propres enfants en même temps que des chimpanzés du même âge, et dans les mêmes conditions. Elle atteste elle aussi d’une radicale « discontinuité » :

« Un jeune enfant, avant même de savoir parler, va traîner sa mère vers la fenêtre pour lui montrer tel ou tel objet – pas parce qu’il veut cet objet : simplement pour partager l’excitation de sa découverte avec elle. Cela, je ne l’ai jamais vu faire à un chimpanzé » (D. Premack, dans, J. Dortier ed., Le cerveau et la pensée, Ed. Sciences humaines, Paris 2003(2) p. 203).

Des remarques de cet ordre étant encore confirmées par exemple par André Langaney :

« Les singes sont bien loin de pouvoir, comme nous le faisons, structurer une phrase en sujet – verbe- complément […] Pourtant un chimpanzé peut apprendre jusqu’à 800 et 900 mots, alors que certains créoles n’en comprennent que 600 ». A. Langaney, « Les impossibles dans les origines du langage, dans Pour la science 211(1995)10

« En fait, ce qui distingue vraiment notre espèce des autres, c’est notre langage: nous sommes capables de combiner des mots selon une grammaire pour construire des phrases, et celles-ci acquièrent alors un sens supérieur à ce que donnerait la simple addition des mots entre eux. C’est un langage « à double articulation » des mots et des sens. Seul le cerveau humain est capable de communiquer des informations de cette manière. On a démontré que les grands singes pouvaient apprendre plusieurs centaines de mots, jusqu’à 900 pour cer­tains chimpanzés. Mais ils ne produisent pas spontanément des phrases nouvelles ». Id. dans : La plus belle histoire de l’homme, Seuil 1998, p. 23-24:

Etc. etc.

Ceci nous permettant de comprendre la permanente actualité d’une affirmation de l’un de nos plus grands linguistes :

« Appliquée au monde animal, la notion de langage n’a cours que par abus de termes », (E. Benvéniste, Problèmes de linguistique générale, Gallimard 1966, I, p.56).

Et si, en bons darwiniens, il faut sans doute souscrire à l’affirmation de F. de Waal :

« Nos capacités d’intelligence sont parfois plus développées que celles des autres [animaux]. Mais c’est une différence de degré, pas de nature » (article cité, Le Monde du 10/10/2016).

Cela ne doit pas nous faire oublier qu’une « différence de degré » peut être quasiment « infinie ».

« Les abeilles ne peuvent guère communiquer que trois ou quatre classes de messages […]. Chez les corbeaux, on a inventorié une quinzaine de cris correspondant à des situations ou à des comportements […] dis­tincts […]. D’où vient au contraire que les langues humaines peuvent tout dire, au moyen de milliards et de mil­liards de messages distincts ? » (G. Mounin, Clefs pour la linguistique, Seghers, Paris 1971, p.57).

Fondée sur ce qu’André Martinet, autre géant de la linguistique, nomme la « double articulation », et qui ne se trouve que chez l’homme,

http://www.sfu.ca/fren270/semiologie/page2_9.html

« Le type d’organisation que nous venons d’esquisser existe dans toutes les langues décrites jusqu’à ce jour. Il semble s’imposer aux communautés humaines comme le mieux adapté aux besoins et aux ressources de l’homme. Seule l’économie qui résulte des deux articulations permet d’obtenir un outil de communication d’emploi général et capable de transmettre autant d’information à aussi bon compte », (A. Martinet, Éléments de linguistique générale, A. Colin, Paris 1967, p. 17).

cette différence de « milliards de milliards » de degrés entre le langage humain et la communication animale, si développée soit-cette dernière, rend compte d’une spécificité qui semble bien représenter, n’en déplaise à M. de Waal, un « propre de l’homme » et de ses capacités « spirituelles » : la faculté de développer un monde de significations de façon virtuellement infinie. La créativité linguistique de l’être humain, manifestation de la spécificité de son esprit, n’a en effet pas de limites :

« Cette analyse, qui semble aller de soi maintenant qu’elle est faite, offre pourtant la clef des propriétés mystérieuses du langage humain par rapport aux systèmes de communication des animaux : sa richesse et sa flexi­bilité infinies ». (G. Mounin, Clefs pour la linguistique, op.cit., p.57).

Ainsi le linguiste complète-t-il de façon essentielle les apports de l’éthologie :

Quelles que soient les possibilités des « autres animaux », nos frères, et quelle que soit notre proximité en ce qui concerne la sensibilité et les capacités affectives (peut-être certains animaux développent-ils d’ailleurs sur ce plan des dispositions supérieures aux nôtres, qui sait ?), notre langage témoigne d’un degré de développement cognitif et réflexif sans commune mesure avec celui qu’atteignent ces « autres animaux ».

Le constat évident des réalisations effectuées au cours de son histoire par cet « esprit humain » au niveau cognitif, que ce soit dans la science, dans l’art, dans la littérature, mais aussi dans tout ce qui concerne l’expression de l’éthique, l’organisation juridique et politique atteste de façon indéniable de notre particularité.

À l’évidence, les autres animaux, en dépit des merveilles que constituent leurs systèmes cognitifs respectifs, n’ont pas inventé l’orchestre symphonique ni envoyé des sondes aux limites de notre système solaire…

En somme, malgré les remarquables avancées des sciences expérimentales, nous ne sommes pas très loin de ce que nous disait Aristote, qui, tout en définissant l’homme comme un animal, n’en observait pas moins, dans le Politique (I,2) :

« Seul, entre les animaux, l’homme a l’usage de la parole; la voix est le signe de la douleur et du plaisir, et c’est pour cela qu’elle a été donnée aussi aux autres animaux.

Leur organisation va jusqu’à éprouver des sensations de douleur et de plaisir, et à se le faire comprendre les uns aux autres ; mais la parole a pour but de faire comprendre ce qui est utile ou nuisible, et, par conséquent aussi, ce qui est juste ou injuste. Ce qui distingue l’homme d’une manière spéciale, c’est qu’il perçoit le bien et le mal, le juste et l’injuste, et tous les senti­ments de même ordre dont la communication constitue préci­sément la famille et l’État ».

La fine distinction entre « voix » et « parole » anticipe celle qu’opèrent les linguistes modernes entre la « communication » que nous partageons avec les autres animaux comme avec l’enfant qui ne parle pas encore, et le langage « doublement articulé », qui nous est propre, et qui reflète les capacités si particulières dont est doué notre cerveau, ainsi que le haut degré de réflexivité qui caractérise la conscience que nous avons de nous-mêmes et du monde.

Celle-là-même qui nous distingue « d’une manière spéciale », en nous faisant percevoir « le bien et le mal, le juste et l’injuste », perception à l’origine des règles et des normes qui gouvernent nos Cités, faisant de nous des « animaux politiques ».

Non que les autres animaux manquent d’une certaine perception du bien et du mal, et même du juste et de l’injuste, comme le montrent excellemment F. de Waal et nombre de ses collègues. Ni même, on le sait, qu’ils soient incapables d’élaborer des sociétés structurées.

Mais, alors que la ruche et la harde de loups se renouvellent à l’identique depuis que l’homme les observe, la « Polis » humaine se caractérise, elle, par les formes diverses qu’elle invente au cours de son histoire, depuis les modèles monarchiques jusqu’au modèles communistes ou anarchistes, en passant par les démocraties, les socialismes, les expériences libertaires, etc.

Cette « flexibilité infinie » (cf. G. Mounin) des modèles politiques semble être le reflet même de la « flexibilité infinie » de notre langage et de sa créativité dans l’ordre sémantique. Elle aussi constitue donc un « propre de l’homme ».

Comme le dit excellemment Pascal Picq (lien aimablement transmis par Qear dans le post précédent), l’homme semble bien être « le seul grand singe capable de marcher vers d’autres horizons ».

http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/10/08/homo-le-seul-grand-singe-capable-de-marcher-vers-d-autres-horizons_5010285_3232.html#t3fz3HYV6iHMUkas.99

Or, ne l’oublions pas, cette capacité inédite liée au caractère particulièrement élaboré de notre conscience réflexive est aussi à l’origine d’un autre « propre » de l’homme, que j’ai tout-à-l’heure nommé dans mon titre son « sale ».

Car si les autres animaux manifestent probablement les prémisses de ce que nous nommons « l’éthique »,

« On peut soutenir que l’animal connaît le souci de la communauté, le sens de l’ordre social et l’intériorisation des normes. Dans cette perspective, le sens du bien et du mal s’est développé peu à peu au cours de l’évolution biologique. Ses premiers éléments consti­tutifs sont perceptibles chez les primates autres que l’homme. Il est alors possible d’affirmer que ces derniers possèdent les rudiments d’un système moral (De Waal, 1996; Flack et De Waal, 2000) ». (F. de Waal et B. Thierry, « Les antécédents de la morale chez les singes », dans : P. Picq et Y. Coppens (ed.) Aux origines de l’humanité. Le propre de l’homme, op. cit., p. 442-443).

« la morale ne peut être attribuée à des êtres dépourvus d’un langage symbolique élaboré », comme le reconnaissent eux-mêmes F. de Waal et B. Thierry (id. ibid.).

En d’autres termes, le caractère complexe de la conscience réflexive humaine fait que l’homme est celui qui est probablement capable de faire du bien et du mal, du juste et de l’injuste l’objet d’un choix réfléchi.

Si, au moyen âge, on pouvait encore intenter un procès au taureau qui avait tué son gardien, le développement, en dépit de résistances philosophiques dont on peut penser qu’elles frisent le déni,

« Éternité de l’essence du corps » chez Spinoza et résurrection. Et derechef de Nietzsche et de ses mythes, et de M. Onfray qui gagnerait à lire un peu mieux ses maîtres.(2).

de la réflexion sur la responsabilité, elle-même liée à l’approfondissement de notre connaissance de la réflexivité de la conscience, relègue ces pratiques dans un folklore bien suranné.

De la même manière qu’on ne juge pas un enfant de 4 ans pour un crime qu’il peut avoir commis, le faible développement de la conscience réflexive, et donc de la conscience morale, d’un animal, ferait paraître à juste titre insensé le fait de le traîner devant un tribunal.

Il n’en va pas de même des hommes.

Lorsque je disais plus haut que ceux-ci se caractérisent par une « flexibilité infinie » dans l’imagination des modèles politiques, on sait qu’une telle « flexibilité » inclut aussi l’invention des modèles totalitaires, tyranniques et criminels de tous ordres.

Et de tels modèles, nous sommes, à la différence des animaux, collectivement et individuellement, responsables. C’est-à-dire que nous avons le choix de les promouvoir ou de les refuser.

C’est bien cette possibilité du mal conscient, réfléchi, au niveau collectif comme au niveau individuel, qui constitue, depuis Caïn et Abel, le « sale » de l’homme, qui n’est jamais que le corollaire négatif de son « propre ».

De la même manière que le caractère virtuellement infini de sa créativité lui permet d’inventer Bach, Gandhi, les sondes cosmiques et l’orchestre symphonique, il lui permet d’inventer nos Gengis Khan, nos Auschwitz et nos Hiroshima.

En dépit de l’existence patente, souvent négligée par les éthologues du fait de leur focalisation compréhensible sur la réhabilitation des animaux, de l’agressivité et de la violence dans le monde animal,

http://www.lemonde.fr/sciences/article/2016/09/28/les-racines-de-la-violence-humaine-plongent-dans-l-arbre-de-l-evolution_5005088_1650684.html

le caractère réfléchi, choisi, délibéré, qu’ajoutent à cette agressivité et à cette violence animale les facultés propres à l’état élaboré de la conscience humaine font que ces composantes en partie partagées avec nos frères en évolution vont devenir chez nous ce qu’on nomme le mal moral.

Et ceci aussi est donc le « propre de l’homme », en ce qu’il est capable d’un « sale » inédit et inconcevable dans l’ensemble du règne animal.

Les singes se battent, voire se dévorent entre eux. Mais aucun n’a inventé Auschwitz, ni surtout « Mein Kampf » ou autres ouvrages similaires qui en portent l’élaboration au niveau de la réflexion, de l’intelligence et de la conscience.

Sur ce plan, « le propre de l’homme » est indéniablement une étonnante originalité sans équivalent dans l’ordre naturel.

Cela me pousse à me pencher sur une expression qui m’interroge depuis bien longtemps, et sur laquelle j’espère pouvoir revenir si je parviens à bout d’un ouvrage de 984 pages qui constitue l’un de mes chantiers actuels (Patrick Tort, Qu’est-ce que le matérialisme, Paris, Belin, 2016).

Celle « d’effet réversif de l’évolution », dont M. Tort est « l’inventeur ».

Voilà comment il le définit dans son dernier ouvrage (op. cit. p. 568).

« Ce que j’ai nommé l’« effet réversif » est le mouvement par lequel l’humanité passe, au cours de son histoire évolutive, d’un état archaïque où sévit encore la loi de l’élimination des moins aptes (sélection naturelle) à un état dit « civilisé » dans lequel s’organise au con­traire et s’étend leur protection.

Ce mouvement, très long à l’échelle historique quoique très court par rapport aux temps que l’on mesure dans l’évolution, a lieu suivant Darwin (La Filiation de l’Homme, 1871) grâce à la sélection des « instincts sociaux », dont le déploiement, couplé avec celui des capacités rationnelles, s’accompagne d’un élargissement coextensif du sentiment de « sympathie », lequel se caractérise par des effets notablement anti-sélectifs : soins apportés aux malades et aux infirmes, assistance envers les miséreux, reconnaissance du « semblable » dans l’étranger, sentiment d’humanité envers les animaux, etc. Telle est pour Darwin la tendance évolutive du processus de civilisation.

Corrélativement, explique Darwin, la « lutte pour l’existence », bien qu’elle ne disparaisse pas entièrement du présent, abandonne peu à peu son rôle de mécanisme dominant — ou de dynamique majeure – au sein de l’évolution de l’humanité « civilisée » au profit de l’éducation sous ses multiples formes – intellectuelle, religieuse et morale ».

Soit.

Tout en reconnaissant les mérites de l’auteur et le travail gigantesque et admirable qu’il a accompli pour mieux faire connaître en France la pensée de Darwin, il m’est difficile de ne pas m’interroger sur la portée véritablement opératoire d’une telle formule :

Que l’animal-homme apparaisse sur une lignée évolutive comme un être doué d’un niveau particulièrement complexe de conscience réflexive qui lui rend possible des comportements éthiques, sociaux et politique nettement plus élaborés que ceux qu’on observe chez les « autres animaux » est un truisme. Cela relève du constat. Même s’il manquait bien sûr chez lui la connaissance du fait évolutif, notre bon vieil Aristote l’avait déjà exprimé, nous l’avons vu, de façon particulièrement pertinente.

Et si l’on intègre maintenant les données fournies par Darwin et le néo-darwinisme, ce processus peut être compris comme une dynamique tout bonnement évolutive. Pas besoin « d’effet réversif » pour cela. Il s’agit plutôt d’un effet « continu » et « linéaire », tout à fait classique.

Alors que veut donc montrer Patrick Tort ?

Voudrait-il dire qu’au-delà de cet effet continu et linéaire de l’évolution qui lui fait donc produire chez l’animal humain un degré particulier de conscience réflexive, il y aurait, comme inscrit au cœur de la nature et de l’évolution une sorte de « projet » qui « sélectionnerait » l’altruisme et l’empathie au détriment de l’égoïsme et de l’agressivité ? D’où l’affirmation de l’aspect « réversif », puisque « l’élimination des moins aptes » propre au schéma classique de l’évolution ferait place à « l’élargissement (…) du sentiment de ‘’sympathie’’, lequel se caractérise par des effets notablement anti-sélectifs ».

Il semble bien que ce soit là la thèse de l’auteur.

Mais alors on semble passer du constatif à la théorie métaphysique, en partie proche de celle, par exemple d’un Kropotkine concernant le caractère « naturel » de « l’entraide » comme « moteur de l’histoire » et de l’humanité.

Entraide, empathie, bienveillance. De Kropotkine à Hobbes et retour (2).

Le propos de Patrick Tort, il ne s’en cache nullement (cela fait partie des aspects que je voudrais préciser ultérieurement), est par ailleurs proche des thèses de Engels et de Marx en ce qui concerne l’idée d’une « dialectique de la nature » qui produirait de façon nécessaire une évolution de ce type. Et la notion « d’effet réversif de l’évolution » s’inscrit alors en plein dans cette perspective « dialectique », dont on est en droit d’interroger la scientificité.

Outre que son approche du matérialisme (concept purement métaphysique, faut-il le rappeler…)

« Cosmos » ou cosmétique ? Petite participation au dégonflage de quelques baudruches de M. Onfray (2).

etc.

néglige de façon étonnante la réflexion sur la physique pour privilégier l’approche biologique de façon disproportionnée [cf. la dessus les remarques particulièrement pénétrantes de B. d’Espagnat dans « l’Annexe » en fin du post cité ci-dessus, concernant « le partisan de ces hypothèses (qui est le plus souvent, de notre temps, un biologiste) »…, sans doute parce que les physiciens ont de plus en plus de mal à définir ce qu’est la « matière » (autre terme métaphysique, faut-il encore le rappeler…)],

on peut se demander en quoi la notion « d’effet réversif de l’évolution » éclaire en quoi que ce soit la condition humaine dont nous faisons l’expérience.

Peut-on vraiment dire sans céder à l’idéologie que nous assistons à une sélection, induite par un processus naturel nécessaire, même lente, même progressive, des « sentiments de sympathie » et des « sentiments d’humanité » ?

Je laisse aux victimes d’Auschwitz et d’Alep le soin d’en juger, tout en m’étonnant de la résurgence relookée de telles théories qui fleurent bon le XIXème siècle.

En tout cas, l’approche darwinienne me semble loin d’imposer ce type d’interprétation. Quoi qu’il en soit, la diversité du néo-darwinisme contemporain et de ce qui constitue au sens moderne la « théorie synthétique de l’évolution » montre qu’il n’est pas interdit de soumettre à l’herméneutique la pensée de Darwin.

Pour ma part, je continue à penser la remarque de bon sens de Machiavel plus lucide et opératoire pour ce qui est d’affronter, au niveau éthique et politique, les problèmes concrets de notre monde.

« Pensant pour ma part à la façon dont procèdent les choses, j’estime que le monde a toujours été pareil et que toujours il y a eu en lui autant de bien que de mal ». (Discours sur la première décade de Tite Live, II, Avant-propos, Œuvres, Robert Laffont, Paris 1996, p. 292).

Et si on assiste, au cours de notre Histoire, à une fragile formalisation théorique dans des textes, des chartes, etc. du patrimoine de valeurs et de principes qui honorent le « propre » de l’humanité, la mise en œuvre pratique de ces valeurs demeure un travail à renouveler pour chaque génération et chaque individu, travail à la merci de régressions tragiques, comme cette Histoire ne cesse de le montrer.

Cela n’a certes pas grand-chose à voir avec la croyance aux mythes de « lendemains qui chantent », peu à peu dégagés de façon nécessaire par une « dialectique de la nature » dans laquelle l’altruisme finirait par « sursumer » toute contradiction.

Laissons donc Darwin à Darwin, et Engels ou Kropotkine à Engels ou Kropotkine.

[précision: si l’on trouve effectivement chez Darwin, en particulier dans La Descendance de l’homme, des formulations qui vont dans le sens d’une métaphysique de la Nature assez commune au XIXème siècle, on ne voit pas en quoi la théorie synthétique de l’évolution dans ses énonciations scientifiques modernes devrait s’y trouver ligotée].

Que l’évolution produise quelque part dans sa dynamique un être dont la conscience est indéniablement plus complexe que celle des « autres animaux », cela relève du darwinisme tel que le conçoit une approche contemporaine.

Et que cette conscience fasse de l’homme celui qui est capable de responsabilité – et donc de liberté – dans le choix du bien et du mal, du juste et de l’injuste, et de ses modèles politiques, cela semble relever du constat.

Mais vouloir qu’un mécanisme nécessaire inscrit dans la « Nature » fasse de l’évolution un processus « dialectique » qui finirait par se retourner contre lui-même pour produire de façon automatique des êtres de plus en plus altruistes et empathiques, cela relève du mythe, respectable certes comme tous les mythes, du moins de la construction métaphysique.

L’évolution dote l’être humain d’une conscience complexe qui lui rend possible le jugement éthique. Mais elle ne semble pas le rendre altruiste – ni nazi… – sans la décision d’un sujet.

J’espère avoir l’occasion d’y revenir.

Je terminerai en ajoutant que cette problématique me tient à cœur car elle n’est pas seulement une réflexion théorique.

Car chaque fois qu’on assimile, même avec la meilleure volonté du monde, la société des hommes à une ruche ou une harde, certes un peu plus perfectionnée, mais sans plus, chaque fois qu’on réduit, sous prétexte d’une dénonciation en partie légitime de l’anthropocentrisme, la « virtualité infinie » qui fait le « propre de l’homme » (et donc aussi son « sale ») et qui rend incommensurable notre éloignement par degré, certes, de l’animalité commune, on court le risque d’aplanir l’énigme de notre conscience réflexive, et donc de notre responsabilité et de notre liberté.

Car alors même qu’il appartient pleinement, comme tout animal, à l’ordre de la nature, l’homme s’en distancie en ce qu’il appartient aussi à l’ordre de la liberté, selon la formulation du vieux Kant.

Et si nous sommes des animaux « sans plus », que devient la spécificité de notre responsabilité ?

« La moitié des gens ne font pas une différence majeure entre les hommes et les animaux » (F. de Waal, article du Monde).

Sans doute. Mais la moitié des gens risquent fort de ne pas faire une différence majeure entre Trump et Martin Luther King. Et une grosse majorité préfère en Russie Poutine à Anna Politkovskaïa.

D’une ambiguïté similaire relèvent les thèses (métaphysiques)  qui voudraient nous faire croire que c’est la « Nature » qui serait éthique, que c’est elle qui « ferait le job » – au besoin donc en se retournant contre elle-même ! – et que la responsabilité d’un sujet conscient serait dans ce processus quantité négligeable.

Or, s’il est bien une chose dont nous avons un besoin urgent, c’est de la réflexion consciente qui nous incombe sur notre responsabilité éthique et politique vis-à-vis de nos semblables, mais aussi par rapport à la situation que nous faisons subir aux « autres animaux » nos frères, qui eux ne jouissent pas de cet étonnant degré de conscience qui fait notre spécificité, et donc notre responsabilité propre.

Celle de nos incroyables réussites mais aussi celle de nos erreurs et de nos horreurs passées, présentes et à venir.

Soutien au Dr. Hamza Al Khatib

Face à l’effrayante passivité et à l’impuissance de notre monde occidental, une voix à écouter d’urgence et à faire entendre autant que possible*.

les masques sont désormais tombés: il n’est plus question en Syrie de lutte contre Daesh. Les crimes de guerre dont sont victimes la population civile et  les derniers opposants syriens

http://abonnes.lemonde.fr/syrie/article/2016/09/28/alep-les-attaques-contre-des-hopitaux-sont-des-crimes-de-guerre-denonce-ban-ki-moon_5004978_1618247.html

semblent s’inscrire dans des vues stratégiques délibérées, et le nouveau partage du Moyen Orient  qu’elles annoncent laissera probablement bien peu de place à la démocratie et aux droits de l’homme, à l’image des régimes de ceux qui cherchent à l’instaurer.

http://filiu.blog.lemonde.fr/2016/09/25/la-russie-soutient-elle-le-regime-assad-ou-bien-mene-t-elle-sa-propre-guerre-en-syrie/

Et si la guerre en Syrie est effectivement notre guerre d’Espagne, en particulier « en raison de la non-intervention occidentale », de notre passivité et du manque de décision et de courage de nos politiques,

https://blogs.mediapart.fr/edition/les-invites-de-mediapart/article/070816/la-syrie-est-notre-guerre-despagne-comprenons-le-enfin

alors on peut hélas nourrir bien des craintes face à l’avenir, quand on pense à celui dont la guerre d’Espagne fut l’annonciatrice.

 

*: Voir la pétition sur C*h*a*n*g*e.org. La publication du lien bloque, je ne sais pourquoi, la lecture de ce post.

 

Ajout 02/10/:

http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/10/02/nous-medecins-du-monde-sommes-tous-des-medecins-d-alep_5006813_3232.html

Mais apparemment, les débats ô combien essentiels autour de « primaires » et autres « trumperies » paraissent plus importants que le sort de milliers de personnes massacrées de façon scandaleuse. Shame on us !

Du ridicule (ter). Quand Eiríkr Zemmour donne des leçons de français à Mohamed ; et que les plaisanteries gauloises ne conviennent pas à M. Sarkozy, qui devrait plutôt approfondir la question démographique. Brèves.

(Éric est un prénom masculin scandinave, dérivé du vieux norrois Eiríkr (ou Eríkr). Wikipedia..

À la suite d’Antonio Damasio, j’avais il y a quelque temps souligné le rôle fondateur des émotions pour le développement de notre psychisme, tout en insistant sur la nécessité « de protéger la raison contre les vicissitudes que la perception anormale des émotions (ou les influences indésirables sur la perception normale) peut introduire dans le processus de prise de décision » A. Damasio, L’Erreur de Descartes, Poches Odile Jacob, Paris 2001, p. 331-332).

Passion, raison, démagogie et droit. À propos de l’acquittement du docteur Bonnemaison.

Et voilà qu’un article du Spiegel, traduit dans le Courrier International (1349 du 8 au 14 septembre 2016, p. 10), précise justement, à propos des dernières élections en Allemagne, les perspectives inquiétantes qui nous attendent si on ne met pas tout en œuvre pour combattre une dynamique désormais évidente : celle qui privilégie l’émotion jusqu’à rendre les comportements inaccessibles aux faits comme à la raison.

« Il ressort néanmoins clairement du scrutin de dimanche [4 septembre dans le Land du Mecklembourg, tendance confirmée par le dernier scrutin de Berlin] que, tout au moins à l’Est, un nombre croissant d’électeurs se détournent du système politique démocratique en place ; que la bonne santé de l’économie, la création de nouvelles zones piétonnes ou l’afflux de touristes (trois critères qui sont remplis dans le nord-est du pays) ne jouent aucun rôle ; et qu’un parti est parvenu à attiser la peur des réfugiés, pourtant très peu nombreux dans le Land concerné. En bref : que l’émotion l’a emporté sur la raison. Les faits ? Ils ne comptent pas ». (c’est moi qui souligne).

On le sait, tout comme la montée de l’AfD en Allemagne, les controverses ahurissantes sur le voile ou le burkini (cf. posts précédents) ont récemment montré combien le rempart de la raison est fragile devant la montée de l’émotion, surtout lorsque celle-ci est savamment instrumentalisée dans des buts démagogiques ou mercantiles.

Et, bien qu’ils soient un ramassis de grossiers appels du pied à l’irrationnel et au mensonge, des livres comme ceux d’Eiríkr Zemmour n’en caracolent pas moins en tête des classements des ventes du moment.

http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2016/09/16/les-erreurs-chroniques-d-eric-zemmour_4998986_4355770.html

Le phénomène est en soi pour le moins inquiétant.

Et si l’enquête de l’Institut Montaigne met avant tout en lumière la forte intégration des français musulmans,

http://www.lemonde.fr/religions/article/2016/09/18/une-enquete-de-l-ifop-offre-un-portrait-nouveau-des-musulmans-de-france_4999468_1653130.html

la proportion de « rigoristes » dont le système de valeur serait, aux dires de l’enquête, « opposé aux valeurs de la République » (28% dont une moitié de jeunes), pose problème, bien qu’il ne faille en aucun cas identifier sommairement ce phénomène à celui de la « radicalisation ».

(cf. par exemple C. Dargent dans :

http://www.la-croix.com/Religion/France/Etude-musulmans-France-attention-terme-rigoriste-2016-09-19-1200790133 )

En outre, « ceux qui se replient [les « 28% » en question] connaissent très peu l’islam », comme le déclare sur BFMTV Laurent Bigorgne, maître d’œuvre de l’enquête.

http://www.bfmtv.com/mediaplayer/video/musulmans-de-france-ceux-qui-se-replient-connaissent-tres-peu-l-islam-861167.html

L’enquête montre encore que  dans cette frange des 28%. « les difficultés de l’intégration jouent un rôle majeur », et que, particulièrement chez les jeunes, la religion (même lorsqu’elle est mal connue) constitue un élément structurant de l’identité, qui permet de répondre en particulier au classique « désir d’individualisation des adolescents », comme le note Raphaël Liogier.

http://www.20minutes.fr/societe/1927143-20160919-enquete-institut-montaigne-cache-derriere-28-musulmans-ultras

Une question s’impose alors, déjà maintes fois évoquée dans les posts précédents :

Une partie de notre population, et en particulier de notre jeunesse, est déjà largement marginalisée et discriminée :

http://abonnes.lemonde.fr/emploi/article/2016/09/19/discrimination-a-l-embauche-situation-inquietante_4999970_1698637.html

(malgré le titre, l’enquête concerne à 80% des français).

Le fait qu’un certain Eiríkr lui assène de surcroît « qu’en France, il ne faut pas appeler son fils Mohamed »

http://www.gqmagazine.fr/pop-culture/news/videos/zemmour-reitere-ses-propos-nauseabonds-chez-ardisson/26351

tout comme on a pu affirmer impunément que « l’islam est la religion la plus con » ou « qu’il ne faut pas avoir peur de se faire traiter d’islamophobe » n’est-il pas l’un des moyens les plus efficaces de mépriser les identités et, ce faisant, de fabriquer des terroristes ?

« Le risque, c’est d’alimenter ce repli identitaire par l’islamophobie. ‘’L’islamophobie peut provoquer des vocations chez les plus fragiles, insiste Raphaël Liogier. Les politiques jouent aux pompiers pyromanes à force de parler de burkini et de nourrir les stéréotypes.’’ Et les chercheurs de l’enquête de l’IFOP mettent en garde. ’’ Le pire serait que l’on réponde à la pulsion de révolte d’une partie des jeunes, fondée sur l’idée qu’il y a « eux » – les « impurs » – et « nous » – les musulmans fiers de l’être, mais victimes de l’islamophobie ambiante – par un discours politique fondé lui aussi sur cette dichotomie. Dans le contexte sécuritaire actuel, cette tentation sera difficile à éviter. Mais, il faut savoir résister aux provocations et à la haine. (…). La France peut faire la guerre à Daesh, elle ne peut pas entrer en guerre avec une partie de sa jeunesse’’. ». (Article de « 20Minutes » cité plus haut).

Il serait grand temps que les politiques et les médias, plutôt que d’entrer dans leur jeu, fassent comprendre à certains irresponsables que la manipulation de l’émotionnel et de l’irrationnel, si elle peut booster l’audimat, faire vendre des livres et apporter des bulletins dans les urnes, ne fait jamais que le jeu de ceux qui veulent nous détruire.

**********

En achevant cette première brève, voilà que je prends connaissance de quelques gauloiseries de M. Sarkozy :

« Dès que vous devenez français, vos ancêtres sont gaulois », déclare à Franconville notre trublion national, qui, tel « Doc » Emmett Brown dans « Retour vers le futur », invente maintenant la machine à changer d’ancêtres.

Mais, comme le disait si bien Brassens, tout comme « on a les Dames du temps jadis qu’on peut », on a les ancêtres qu’on peut. N’est-ce pas, M. Sarkozy ?

Et on ne voit pas bien l’intérêt de repeindre – ceux que nous pourrions du moins connaître -, tunisiens, espagnols, sénégalais, vietnamiens ou même hongrois, en gaulois pur sucre, aux tresses blondes et aux longues moustaches.

« D’ailleurs moi, mes ancêtres étaient romains, comme mon nom l’indique, s’indigne Stultitia. Gauloise, moi, jamais ! Ils sont fous ces gaulois ! ».

Dans la même veine, d’autres nous avaient récemment fait croire que nos ancêtres – gaulois aussi, sans doute… – avaient dû se confronter aux terribles invasions barbares qui ont amené dans notre si douce France les infâmes envahisseurs francs !

Avec Marine, boutons les Francs hors de France !

Fort heureusement, contre les fables puériles et mensongères d’une « identité nationale » statique, qu’elle soit gauloise, franque, ou cro-magnonne, les historiens sérieux (cf. par ex. les « réponses » à ce dernier post, ainsi que les nombreuses réactions d’historiens qui fleurissent dans les médias

http://abonnes.lemonde.fr/big-browser/article/2016/09/20/les-profs-d-histoire-qui-detricotent-les-raccourcis-politiques-en-ligne_5000891_4832693.html

http://www.la-croix.com/France/Politique/Nos-ancetres-gaulois-une-invention-du-XIXe-siecle-2016-09-20-1200790415 ) etc…

nous apprennent que les entités nationales ne peuvent se concevoir que sous l’angle de l’ethnogenèse, c’est-à-dire d’un processus d’agglomération et d’intégration de strates diverses de populations, de cultures, de religions, etc. qu’unifie petit à petit un « récit » qui devient une « Histoire ».

Tranquillisons nous donc ! Aucun besoin d’avoir des ancêtres gaulois pour être français.

J’ai évoqué dans le post précédent la belle notion « d’identité narrative » que développe Paul Ricœur*, et qui me paraît autrement riche pour penser la constitution dynamique d’une nation que les délires d’assimilation « identitaire » hélas à la mode en ces temps de surenchères démagogiques.

Mais puisque M. Sarkozy fait référence à nos « ancêtres », Stultitia se permet de lui poser encore quelques petites questions :

  • Soit, admettons que les gaulois font partie du patrimoine de ces ancêtres si nombreux qui ont fait ce que nous nommons aujourd’hui la France. Mais pourquoi ne pas en évoquer d’autres ?
  • N’oubliez-vous pas un peu vite que, parmi cette riche collection d’ancêtres qui ont participé à la constitution de cette France dont vous défendez « l’identité », il y a aussi les révolutionnaires de 1789, ceux de 1848 et de la Commune, Victor Schoelcher, Frantz Fanon, et tant d’autres qui un jour se sont soulevés contre les aristocrates, puis les riches bourgeois suffisants et les bien- pensants qui prétendent décider de ce que doivent être la couleur, le vêtement, le prénom ou la religion du « bon français » ?
  • Et ces ancêtres-là ne sont-ils pas tout aussi vivants dans le patrimoine de notre nation que les gaulois ou les francs ?

Espérons donc que les prochaines échéances politiques montreront que nous restons proches de tels « ancêtres ».

*Note : de grâce, ce n’est pas parce qu’Emmanuel Macron a été un temps secrétaire de Paul Ricœur (dont il ne semble pas au demeurant avoir gardé grand-chose…), que mes références à Ricoeur constitueraient une profession de foi macronienne !

**********

Pourtant, me direz-vous, Sarkozy n’est-il pas  l’un des rares politiques à prendre en compte la question démographique, que j’estime essentielle ?

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/03/27/politique-demagogie-demographie-une-petite-recension-dalan-weisman-compte-a-rebours-jusquou-pourrons-nous-etre-trop-nombreux-sur-terre/

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2016/01/07/apprendre-le-chemin-de-lenfer-pour-leviter-ou-revenir-enfin-au-politique-reflexion-sur-leffondrement-avec-philippe-bihouix-pablo-servigne-et-raphael-stevens/  etc.

Cela devrait donc me réconcilier avec lui.

En effet, il faut lui reconnaître ce mérite. Le classique tabou sur la question a d’ailleurs fait que les médias se sont peu attardés à ces déclarations, préférant relever la remise en cause tellement incongrue du caractère anthropique du réchauffement climatique.

Certes, proposer des conférences mondiales régulières,  à l’image de la COP21, pour traiter de la question démographique, ne peut qu’aller dans le bon sens, et on ne peut qu’approuver une telle proposition.

http://www.lejdd.fr/Politique/Sarkozy-preconise-une-conference-mondiale-sur-la-demographie-783501

Mais il faudrait tout de même que son promoteur précise un peu mieux ses intentions.

Car de curieuses conceptions de la régulation démographique circulent depuis bien longtemps à l’extrême droite, et peuvent à l’occasion gagner la droite.

Celles qui tendraient à faire croire que la régulation démographique, c’est bon pour les « autres » : ces sauvages que sont les africains, les indiens, les chinois, etc.

Et que nous autres, occidentaux civilisés, nous pourrions continuer à privilégier des politiques natalistes à même de combler ce qui est présenté comme un déficit démographique mettant en péril, à terme, avec la sacro-sainte croissance, l’équilibre de nos systèmes de retraite.

Et M. Sarkozy, période électorale oblige, semble bien céder à de telles sirènes.

En juillet 2015, sur TF1, il s’inquiétait : « L’Afrique, 1 milliard d’habitants aujourd’hui, 2,3 milliards dans trente ans […] », avant d’évoquer le risque de voir « 600 millions de jeunes Africains sans travail, qui voudront venir vivre en Europe ».

http://www.20minutes.fr/politique/1925955-20160916-pourquoi-sarkozy-interesse-tant-crise-demographique

Et il y a quelques jours, dans Le Point, le chef des Républicains enfonce le clou: « Vous additionnez l’Europe et les Etats-Unis, on est moins de 800 millions dans un monde de 7 milliards de personnes. La civilisation européenne est devenue minoritaire. La démographie fait l’Histoire et non le contraire. »

(…)

Avec Nicolas Sarkozy, la démographie pourrait donc s’inviter dans le débat électoral de 2017, ce qui est en soi plutôt une bonne nouvelle, à l’heure où la planète vit de plus en plus « à crédit » sur ses ressources naturelles. À moins que cette noble cause ne soit que le nouveau paravent d’énièmes controverses sur les migrants et l’identité nationale…

http://www.lexpress.fr/actualite/politique/lr/pourquoi-nicolas-sarkozy-se-passionne-t-il-pour-la-demographie_1821703.html

Le voile est ainsi  levé : on perçoit désormais ce qui est en question : régulation démographique imposée d’un côté aux sauvages, aux pauvres et aux déshérités, renforcement ou maintien nataliste de l’autre, afin de sauvegarder le caractère majoritaire de la « civilisation européenne » et sa suprématie.

Et voilà que la bonne intention démographique prend des relents élitistes et racistes, bien en accord avec certaines tendances qui ont, partout en Occident, le vent en poupe, et contribueront probablement à remplir les urnes en 2017.

Or, on le sait, si l’on veut traiter le problème avec sérieux dans une perspective écologique et environnementale qui a pour but une réflexion rigoureuse sur l’avenir de l’humanité et non quelque effet de manche électoraliste, il faut prendre en compte des paramètres essentiels, au premier rang desquels celui de l’empreinte écologique.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Empreinte_%C3%A9cologique

« Une métaphore souvent utilisée pour l’exprimer est le nombre de planètes nécessaires à une population donnée si son mode de vie et de consommation était appliqué à l’ensemble de la population mondiale. » (article cité).

Cette empreinte écologique se mesure en « hectares globaux » (hag ; cf. encore article ci-dessus).

Or, cette notion nous enseigne que le poids en hag d’un américain du nord sur l’environnement et ses ressources est près de 10 fois supérieur à celui d’un africain ou d’un indien, celui d’un européen étant lui près de 5 fois supérieur.

Si le mode de vie américain était généralisé à l’ensemble de la population mondiale, nous aurions besoin de 5 planètes pour subvenir à nos besoins, 2,5 si c’était le mode de vie français. Alors que le mode de vie (actuel, bien sûr…) d’un indien ou d’un habitant du Burundi se contente largement de cette seule planète dont nous disposons.

De façon plus générale, « Considérons seulement les ressources: le cinquième le plus riche de la population mondiale en consomme 66 fois plus que le cinquième le plus pauvre. » (article cité par A. Weisman, Compte à rebours, jusqu’où pourrons-nous être trop nombreux sur terre ?, ouvrage mentionné plus haut, p. 52).

Il est certes essentiel et urgent de promouvoir une régulation démographique au niveau mondial, ainsi qu’une décroissance de la consommation dans le cas des plus riches, et une limitation de celle-ci dans le cas des plus pauvres, comme le préconisent les spécialistes sérieux sensibilisés à la question.

Cf. par ex. Mathis Wackernagel, Robert Walker, etc. mentionnés dans mon post :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/08/15/rien-de-nouveau-sous-frere-soleil-a-propos-des-langues-regionales-et-de-la-demographie-pontificale/

Mais laisser croire que l’effort devrait être porté unilatéralement par les populations pauvres de la planète alors que les riches (qui eux continueraient tranquillement à se multiplier et à consommer – « croissance » oblige…) sont depuis plusieurs générations la cause essentielle des catastrophes climatiques, écologiques, énergétiques, économiques, etc. que nous avons provoquées est une odieuse supercherie qui constitue une forme nouvelle et inacceptable de racisme et de colonialisme.

Pour être à la hauteur d’une ambition présidentielle, M. Sarkozy n’a donc pas que ses connaissances historiques à corriger radicalement.

Du ridicule (bis). Et de la bouffonnerie en politique, et sur ceux qui perdent de bonnes occasions de se taire. Ou encore, qu’il devient de plus en plus urgent de renouveler le paysage.

Le philosophe Paul Ricœur, dont la culture et la lucidité sont désormais reconnues dans le monde entier, eut un jour cette phrase :

« Je ne peux m’empêcher de penser qu’il y a quelque chose de bouffon dans le fait qu’une fille chrétienne puisse à l’école montrer ses fesses tandis qu’une fille musulmane n’a pas le droit de cacher sa tête » (La critique et la conviction. Entretien avec François Azouvi et Marc de Launay, Calmann-Lévy, Paris 1995, p. 204).

Nous le savions déjà, nous voilà entrés dans l’ère de la bouffonnerie en politique.

Qui se redouble d’ailleurs de l’ignorance et du mépris de la loi.

Mais peut-être faut il penser, à décharge (ou plutôt à charge ?) que cette ignorance et ce mépris sont conditionnés par la posture politique qu’on a choisie de cultiver en période électorale ?

Car que signifie, devant la loi, qu’on « soutient » les maires ayant interdit le « burkini » ?

http://www.lemonde.fr/religions/article/2016/08/17/manuel-valls-soutient-les-maires-ayant-interdit-le-burkini_4983667_1653130.html

http://abonnes.lemonde.fr/religions/article/2016/08/17/valls-s-empare-de-la-polemique-du-burkini_4983860_1653130.html

Si, comme le confirment les juristes, « la seule chose (…) interdite en France, depuis la loi de 2011, est la dissimulation intégrale du visage dans l’espace public« ,

http://www.la-croix.com/France/Justice/Interdire-le-Burkini-est-ce-legal-2016-08-12-1200781924

alors, le fait de « soutenir » les maires qui interdisent le « burkini » équivaut à soutenir des personnes qui contreviennent à la loi.

Il faut avouer que la prouesse est un peu forte de la part d’un premier ministre !

Ou bien alors, disons-le clairement : « Il faut changer la loi », règlementer la façon de s’habiller, et, contre la loi laïque de 1905, « imposer » en France des pratiques vestimentaires, « imposition » qui rapprochera enfin notre nation des magnifiques exemples offerts par l’Iran, l’Arabie Saoudite et autres chefs d’œuvres des « valeurs universalistes » « imposées » au nom du bien commun.

« Cachez ce voile que je ne saurais voir ». Ou (encore) sur quelques incohérences de Mme Badinter et sur la nécessité de penser de façon moins sommaire le rapport relativisme / universalisme.

Allons, un peu de courage, M. Valls ! Allez sans faiblir jusqu’au bout de votre pensée !

Car « soutenir » les partisans de l’interdiction tout en « se refusant à légiférer », cela s’appelle la schizophrénie, me rappelle Stultitia.

« Déjà que certains accusent nos ministres de tendances paranoïaques » ajoute-t-elle…

Je lui laisse la responsabilité de ses allégations.

Mais on peut toutefois comprendre qu’une fois de plus, notre « exception française » fasse l’objet de réactions plutôt malicieuses à l’étranger.

http://www.lemonde.fr/religions/article/2016/08/16/espagne-italie-etats-unis-l-interdiction-du-burkini-en-france-vivement-critiquee-dans-les-medias-etrangers_4983527_1653130.html

http://www.liberation.fr/planete/2016/08/17/inutile-ridicule-la-presse-internationale-reagit-au-debat-sur-le-burkini_1472970

Mais peut-être va-t-on alors évoquer, avec une rouerie qui frise le cynisme, le fait que certains vêtements (dont le port est donc parfaitement conforme à la loi française), peuvent être cause de « troubles à l’ordre public », le dit trouble étant alors effectivement répréhensible.

L’argument est tout de même extraordinaire, et bien à la mesure de la manipulation des esprits qu’affectionnent de plus en plus certains qui se targuent de « politique ».

Car, si « trouble à l’ordre public » il y a effectivement, n’oublions tout de même pas que les responsables en sont ceux qui, ignorant ou méprisant la loi, estiment qu’une personne n’a pas le droit, en France, de porter un vêtement qui est autorisé par la loi française, et qui, contre toute prescription de cette même loi donc, causent du trouble en exigeant que ces personnes se plient à une « loi » qui n’existe pas ou à des pratiques qui n’ont rien à faire avec la définition de notre laïcité.

J’évoquais dans mon post d’avant-hier le cas particulièrement pervers de personnes qui, photographiées contre leur assentiment (ce qui est en France hors la loi) alors qu’elles ne font rien qui contrevient à la loi, se voient sanctionnées illégalement par une interdiction de plage, alors que des « photographes » qui affectent de considérer leurs concitoyennes et concitoyens comme des bêtes curieuses ne sont, eux, aucunement réprimés ni sanctionnés.

C’est, en rigueur de terme, le monde à l’envers.

Comme le dit M. Chevènement, qui, en tant que bon politique, tombe toutefois dans la même incohérence :

« Chacun doit faire un effort pour que, dans le cadre de la république laïque, ce soit la paix civile qui l’emporte ».

http://abonnes.lemonde.fr/religions/article/2016/08/16/chevenement-partage-entre-liberte-de-porter-le-burkini-et-necessite-d-ordre-public_4983340_1653130.html

Certes, mon cher Monsieur ! Entièrement d’accord.

Mais si on commençait par dire cela à ceux qui, par leurs exigences hystériques et leur phobie à fleur de peau, contreviennent à la loi française, plutôt qu’à ceux qui ne font que la respecter et qui ne souhaitent que vivre en paix et profiter de la mer et des vacances, vous ne pensez pas que cela simplifierait bien des choses ?

PS : je ne reviens pas sur les habituelles allégations concernant la théologie de l’islam, l’assimilation intégrisme-djihadisme, etc., allégations dont l’indigence et l’ignorance – ou le caractère purement démagogique – ont été déjà soulignées dans bien des posts précédents.

Si, à juste titre, on ne demande pas à un premier ministre d’être théologien, on est tout de même en droit d’attendre qu’il ne prenne pas exclusivement ses informations sur le sujet chez des Mmes Fourest ou Badinter, dont les assertions sont loin de relever le niveau de l’islamologie française.

(cf. encore là dessus bien des posts précédents).

Ajout: l’opinion de l’un des plus grands spécialistes français de la laïcité:

http://www.liberation.fr/france/2016/08/16/burkini-on-peut-etre-choque-sans-pour-autant-interdire_1472826

Et un éditorial intéressant à propos de ceux qui recommandent une « discrétion » à plusieurs vitesses:

http://www.la-croix.com/Debats/Editos/Discretion-2016-08-17-1200782871

Un article intéressant, mais bien contestable:

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2016/08/18/philippe-d-iribarne-pourquoi-le-burkini-est-inacceptable_4984393_3232.html

et la « réaction » qu’il m’a inspirée:

Article intéressant, mais qui n’a pas la franchise de  formaliser ouvertement la question qu’il soulève: doit-on, au prétexte de risques essentiellement fantasmés, renoncer à l’équilibre des lois de 1905 pour s’engager dans l’aventure bien ambigüe d’un autoritarisme jusqu’alors inédit en Occident? Pensons au profil de ceux qui l’exigent. Burkini et voile en valent-ils la chandelle ?

Note du 18/08: Ubu à la plage.

Aux dernières nouvelles, la « rixe de Sisco », en Corse, serait liée à une banale affaire de « logique de caïdat » de la part de certains qui se prétendent maîtres des lieux.

Soit.

Une nouvelle question est alors à poser à l’intelligence tourmentée de nos chers Pères Ubu:

Quand certains « petits caïds » prétendent faire la loi dans les cages d’immeubles, la réponse adéquate est-elle d’interdire aussitôt le port du hijab ?

Vous ne voyez pas le rapport ? Tranquillisez-vous! Moi non plus…

http://www.courrierinternational.com/article/vu-de-letranger-burkini-la-france-se-trompe-de-combat

Ajout du 31/08:

Après l’invalidation logique des arrêtés « anti-burkini » par le  Conseil d’État (il y a tout de même encore en France un état de droit…) et leur retrait penaud par les communes, laissons le dernier mot à l’ONU en ce qui concerne la dangereuse « stupidité » de telles réactions hystériques:

http://www.lemonde.fr/port-du-voile/video/2016/08/30/burkini-l-onu-critique-une-interdiction-discriminatoire-et-stupide_4990021_4987696.html

Du ridicule. De sa patience et de son triomphe. Et qu’il est faux de dire qu’il ne tue pas, car en infiltrant les esprits, il peut pousser au crime.

Il existe des plages qui admettent les chiens :

http://www.plages.tv/chiens/liste-france

Mais peut-être la France, cas unique en Europe, est-elle en train d’inventer des plages réservées aux chiens et aux musulmanes, puisque ces dernières, lorsqu’elles ne s’exhibent pas les seins nus ou dûment vêtues de l’uniforme standard de la baigneuse dite occidentale, se voient exclues de plages publiques.

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Car le risque évident pour l’hygiène que font supporter aux baigneurs les quelques centimètres de tissu ajoutés au costume de bain décrété règlementaire, pour qui n’a pas le privilège de posséder son bateau de plaisance ou son yacht

https://reporterre.net/Le-tourisme-maritime-une

doit bien sûr être cantonné de toute urgence, sous peine de constituer une nuisance écologique sans aucun doute majeure.

Et il en va de même, incontestablement, pour ce qui est du « respect des bonnes mœurs » :

«  L’accès aux plages et à la baignade est interdit à compter de la signature du présent arrêté jusqu’au 31 août 2016 à toute personne n’ayant pas une tenue correcte, respectueuse des bonnes mœurs et de la laïcité, respectant les règles d’hygiène et de sécurité des baignades »

http://www.lemonde.fr/societe/article/2016/08/11/le-maire-de-cannes-interdit-les-vetements-religieux-a-la-plage_4981587_3224.html?xtmc=burkini&xtcr=8

le port d’un costume de bain n’exhibant que trop peu de seins, de fesses ou de pubis étant, on le sait, incompatible avec les exigences d’une « tenue correcte » dont fort heureusement nos plages nous fournissent bien des exemples réconfortants :

brasil01

http://www.demotivateur.fr/images-buzz/zboub1.jpg

Notez que je n’ai rien contre les fesses ou les seins nus, ni contre toutes autres sortes de tenues de plage. Stultitia et moi sommes partisans de la diversité.

C’est bien pourquoi le fait de voir des personnes se baigner un peu plus habillées que les autres ne constitue pas spécialement pour nous un objet d’horreur ou de scandale.

BRAZIL-POPE-WYD-VIGIL

Mais j’ignorerais que ce sont des terroristes, dites-vous ? Comme toute femme voilée qui se respecte, bien sûr.

https://cafaitgenre.org/2015/09/21/dans-ma-bibliotheque-faiza-zerouala-des-voix-derriere-le-voile-2015/

http://orientxxi.info/magazine/le-foulard-islamique-la-mode-et-l-emancipation,1160

http://lmsi.net/Mon-cher-Hijab

Fort heureusement dans ce cas, la solution si simple d’arrêter toutes les femmes voilées et les barbus de France viendra à l’évidence à bout du terrorisme.

Passons donc vite à la vitesse supérieure, Mesdames et Messieurs les Politiques, plutôt que de s’arrêter à mi-chemin !

Qu’attendez-vous ? Pressons! Pressons!

Et laissons tranquilles une fois pour toutes les petits malfrats plus ou moins alcooliques et autres individus plus ou moins déséquilibrés qui n’ont rien à voir avec la radicalisation.

Car il est notoire que le hijab, le burkini ou la longue barbe, sont les indices infaillibles qui permettent de reconnaître le candidat au djihad…

De plus, cela fait partie des plus belles traditions de notre Occident, que de faire aimer nos « valeurs universelles » en « imposant » langues, cultures, religions, normes vestimentaires ou préceptes alimentaires.

« Cachez ce voile que je ne saurais voir ». Ou (encore) sur quelques incohérences de Mme Badinter et sur la nécessité de penser de façon moins sommaire le rapport relativisme / universalisme.

Il est donc grand temps de revenir à des pratiques qui ont fait notre grandeur, nos belles guerres coloniales et autres réussites qui ne cessent de susciter soupirs et nostalgie.

Et ayons au moins le courage d’annoncer sans hypocrisie ce dont il est question : plutôt que de circonlocutions sur « l’hygiène », les « bonnes mœurs », et la « tenue correcte », parlons avec audace de démagogie, de surenchère électoraliste, de discrimination, voire de racisme et d’islamophobie.

De la critique à la phobie. À propos de déclarations récentes de Mme Badinter et M. Valls et d’une dérive sémantique pas si innocente qu’elle le paraît.

Car à force de jouer avec le feu en transformant en urgences nationales de ridicules peccadilles de hijab, de costume de bain ou de jupes longues, le résultat, sans doute souhaité, est en train de se faire jour : les affrontements que déclenchent de telles futilités imbéciles sont en passe de devenir meurtriers.

Bravo, mesdames et messieurs les « intellectuels » et les « politiques ». Tout cela était largement prévisible (cf. posts précédents).

Et seules trois interprétations sont alors possibles :

  • Soit une telle dynamique est délibérée, et certains comptent bien en retirer les fruits.
  • Soit bien des représentants de notre classe politique sont de dangereux inconscients incapables de la moindre prévoyance.
  • Soit les deux interprétations précédentes se superposent.

Il est alors capital que les citoyens que nous sommes en tirent les conséquences.

(cf. là-dessus le post précédent et en particulier les commentaires de Qear).

PS : j’avais décidé de ne plus évoquer ce genre de sujets, tellement ils me semblent stériles et ridicules, et tellement tout a été dit dans les posts précédents.

Comme pour ce qui est du nom et des photos des djihadistes, sans doute la discrétion est-elle préférable au ressassement politico-médiatique.

Mais j’avoue que les récents événements de Corse et l’incroyable inconséquence avec laquelle ils sont traités me font sortir de mes gonds, et de mon silence.

Par exemple : la loi dit que « Toute personne a un droit absolu sur son image. Elle peut ainsi : s’opposer à être prise en photographie ou en vidéo (…) ».

http://www.e-juristes.org/le-droit-a-l-image-des-personnes/

Or il n’empêche que, lors des dits événements, ce sont les personnes photographiées qui sont sanctionnées par un arrêté qui les interdit de plage, alors même qu’elles ne contreviennent aucunement au droit français, tandis que les photographes indiscrets ne sont nullement incriminés ni sanctionnés.

Ainsi, si nous n’y prenons pas garde, le droit risque-t-il d’être de plus en plus bafoué du fait de l’infiltration des esprits par une désinhibition qui favorise nos plus bas instincts. Désinhibition qui semble de plus en plus devenir la norme, un « habitus » dont la plupart d’entre nous (y compris les juristes…) ne sont déjà plus conscients. Cf. tant et tant de « décisions » et de commentaires qui inversent les données du droit sans susciter de réactions particulières.

http://www.lemonde.fr/societe/article/2016/08/15/le-burkini-en-question-apres-l-interdit-sur-la-plage-de-cannes-valide_4982966_3224.html?xtmc=burkini&xtcr=2

De Christine Boutin à François en passant par Houellebecq : de quelques aventures tragi-comiques de la justice et de la sémantique.

Ajout du 16/08:

Une réflexion intéressante en ce qui concerne l’approche juridique:

http://www.la-croix.com/France/Justice/Interdire-le-Burkini-est-ce-legal-2016-08-12-1200781924

Une fois de plus, hélas, sur le mal, et sur quelques remarques de Günther Anders qui ne sont pas faites pour nous rassurer. Sur la trahison des politiques face à la question des réfugiés ; et que la démagogie n’est pas nécessairement un bon calcul. Brèves.

Il faut du temps et du silence pour surmonter l’horreur et l’abattement que cause le caractère probablement inéluctable d’événements comme ceux de Nice.

Et s’il faut bien sûr dénoncer ce qu’il est sans doute légitime de dénoncer, et réformer ce qui est à réformer, il serait hélas bien illusoire de penser que des rectifications forcément à la marge suffiront à déjouer les attaques d’un mal à l’évidence profondément enraciné.

Car à qui fera-t-on croire que des mesures nécessairement limitées par les possibilités matérielles d’effectifs déjà engagés sur tous les fronts et déjà harassés, pourront entièrement déjouer les ressources et l’inventivité que déploient des êtres malveillants lorsqu’ils veulent parvenir à leurs fins au prix de leur propre vie ?

On le sait, le mal aura toujours un coup d’avance : qu’on se mette à surveiller les aéroports et les gares, à contrôler la location des camions, et voilà qu’il va se manifester dans un cinéma de province, dans un supermarché à l’heure de pointe, sur une plage ou dans un autobus, toujours là où on l’attend le moins…

Il est si facile de trouver les moyens lorsque la séduction du fanatisme, sous quelque forme que ce soit, en élevant le meurtre au niveau d’un devoir soi-disant « sacré », permet à des vies médiocres et banales de lever toute inhibition et, en se réalisant dans la mort, d’accéder ainsi à l’illusion d’une « gloire » bien pitoyable.

Une fois encore sur le mal, la pulsion de mort, l’agressivité, et sur ceux qui savent si bien utiliser tout cela.

Pour résister à ce dévoiement dans le « Viva la muerte » de la fascination du sacré, la civilisation doit sans doute puiser dans ses ressources les plus profondes.

Travail de fond certes hors de portée des rodomontades accablantes de la période électorale et de la surenchère ridicule de « primaires » qui multiplient les exhibitionnismes obscènes : « si j’avais été en place ! Si ça avait été moi ! Et quand j’y serai, vous verrez ! ».

Bien sûr que nous verrons. Nous n’en doutons pas le moins du monde…

On souhaiterait donc un minimum de décence et de retenue, non seulement devant la souffrance des victimes et de leurs proches, mais aussi devant la détresse des personnes qui sont tous les jours sur la brèche pour essayer de parer tant bien que mal à la folie des hommes, et qui, fort heureusement, y réussissent dans bien des cas dans le silence. Mais qui voient en ces occasions tragiques leurs efforts épuisants réduits à néant.

Simplement parce que le « risque zéro » n’existe pas, et qu’il ne sert à rien de le laisser croire.

Car comment résister à celui qui s’estime investi d’une mission sacrée au point que sa vie propre ne compte plus ? Toutes les occasions, tous les moyens peuvent servir à son dessein. À commencer par les lieux et les objets les plus anodins, les plus quotidiens, impossibles à déceler à l’avance, comme le clame l’infâme communiqué d’Abou Mohamed Al-Adnani.

http://abonnes.lemonde.fr/societe/article/2016/07/15/ecrasez-le-avec-sa-voiture-la-consigne-de-l-etat-islamique_4969939_3224.html

 

Mais il ne faudrait pas croire que cette incorporation du terrorisme dans notre quotidien le plus banal soit la seule menace que nous ayons à redouter.

Car le terrorisme constitue hélas aussi l’un des lieux où s’exprime pleinement l’une des caractéristiques le plus troublantes de notre époque.

Nous le savons, l’attentat des tours jumelles du 11 septembre 2001 nous a montré que nous devons nous attendre aussi à un envahissement de l’ensemble de notre technologie par la menace terroriste.

Car c’est aussi sur ce front-là que les combats sont déjà menés, et devront l’être de plus en plus.

Günther Anders (1902-1992 – il n’est peut-être pas indifférent qu’il ait connu deux guerres mondiales…-), philosophe essentiel trop méconnu car resté dans l’ombre et les vapeurs toxiques d’un maître dont il s’est fort heureusement rapidement éloigné (il a été disciple de Martin Heidegger avant de le critiquer avec véhémence), décrit avec précision ce à quoi nous sommes confrontés :

l’incapacité de nous représenter entièrement ce que nous sommes pourtant désormais capables de faire. Car nous n’avons plus les moyens, ni intellectuels ni éthiques, de maîtriser ce que nous avons mis au monde.

« Il m’a fallu des années avant d’oser me mettre devant une feuille de papier, pour remplir cette tâche qui était de rendre concevable ce que nous – par ce « nous », j’entendais l’huma­nité – étions alors capables de produire. Je me souviens: c’est en Nouvelle-Angleterre, quelque part du côté du mont Washington, que j’ai essayé pour la première fois. Je suis resté assis des heures entières sous un noyer, la gorge nouée, devant ma feuille de papier, incapable d’écrire un seul mot. La deuxième fois – c’était en Europe, déjà, probablement en 1950 ou 51 – je crois que j’y suis arrivé. Ce qui a pris forme là, était le chapitre de Die Antiquienheit des Menschen [ trad. Française : l’Obsolescence de l’homme, ed. de l’Encyclopédie des Nuisances, et Fario, Paris, I, 2002 ; II, 2011] sur les « Racines de notre aveuglement face à l’Apocalypse » et sur le décalage [Diskrepanz] entre ce que nous sommes capables de produire [herstellen] et ce que nous sommes capables d’imaginer [vorstellen]. Aujourd’hui encore, je pense que j’ai effectivement dépeint, en soulignant ce déca­lage, la conditio humana de notre siècle et de tous les siècles à venir, pour autant qu’ils nous soient encore accordés ; (…)

aujourd’hui, notre premier postulat doit être: élargis les limites de ton imagination, pour savoir ce que tu fais. Ceci est d’ailleurs d’autant plus nécessaire que notre perception n’est pas à la hauteur de ce que nous produisons (…)

Science et conscience ont toujours été liées. Et aujourd’hui, cette distinction est complè­tement obsolète. Quoi qu’il en soit, rien ne prouve, me semble-t-il, que les hommes d’aujourd’hui, qui commettent des méfaits monstrueux, provoquent des génocides, soient plus « mauvais » que ceux des générations précédentes. Les qualités morales de l’homme moyen, de mon voisin, par exemple, qui est un homme très serviable, sont certainement aussi grandes que celles de son père ou de son grand-père tant qu’il est seulement question d’agir au sein d’un entourage limité. Les conséquences de ce que nous, hommes d’aujourd’hui pouvons provoquer, à l’aide de notre technologie hautement perfectionnée, ne nous sont, en un certain sens, pas impu­tables. Dans ma correspondance avec le pilote d’Hiroshima, Eatherly, j’ai forgé le concept de « coupable sans faute » [schuldlos Schuldigen]. Je ne prétends donc pas que l' »homme » soit aujourd’hui plus mauvais, mais je dis que ses actions, à cause de l’énormité des outils dont il dispose, sont devenues énormes.

(Günther Anders, Et si je suis désespéré, que voulez-vous que j’y fasse ? Entretien avec Mathias Greffrath, Alia, Paris 2010, p. 65-67.

Ceci vaut bien sûr pour les attentats que nous aurons désormais à affronter, et dont il est prévisible qu’ils utiliseront – une telle utilisation étant déjà bien commencée -, de façon de plus en plus déroutante, outre les objets du quotidien, toutes les sophistications de la technique (drones, ressources informatiques, chimiques, bactériologiques, nucléaires, réseaux sociaux, communication et manipulation de l’information, etc. etc.).

« Ce que nous sommes capables de produire » offre à des minorités malveillantes qui peuvent se réduire à quelques individus la puissance qui était jusqu’alors réservée à des milliers, voire des millions, ou encore aux armées et à la population de nations entières.

Quelques criminels prêts à tout, « à cause de l’énormité des outils dont ils disposent », peuvent désormais ruiner des économies entières, fomenter des guerres civiles, mettre en péril l’humanité dans son ensemble.

(Un tel « décalage » n’est pas propre au terrorisme : pour Anders, il s’inscrit avant tout  dans la logique d’un ensemble de processus que nous avons lancés, d’autres forces gigantesques que nous avons mises en œuvre, sans forcément « penser à mal », mais dont nous ne possédons pas les moyens intellectuels d’imaginer précisément la totalité des conséquences : les réactions en chaîne dues à la surexploitation des énergies fossiles, qui a elle-même donné lieu à l’explosion démographique, cause de la crise écologique, du réchauffement climatique, du peak everything, etc. n’étaient proprement pas imaginables au début de la révolution industrielle; pas plus que ne le sont les conséquences des manipulations génétiques, de l’entrée dans l’ère de l’homme bionique, etc. etc. etc.)

Cf :

« Apprendre le chemin de l’enfer, pour l’éviter », ou revenir enfin au politique. Réflexion sur « l’effondrement », avec Philippe Bihouix, Pablo Servigne et Raphaël Stevens.

Certes, nous ne sommes en effet pas nécessairement plus mauvais que nos prédécesseurs.

« Pensant pour ma part à la façon dont procèdent les choses, j’estime que le monde a toujours été pareil et que toujours il y a eu en lui autant de bien que de mal »,

disait Machiavel (Discours sur la première décade de Tite Live, II, Avant-propos, Œuvres, Robert Laffont, Paris 1996, p. 292).

Mais le fait est que les moyens à la disposition du mal sont aujourd’hui multiformes, plus gigantesques et imprévisibles que jamais, et que les dysfonctionnements dont il saura faire son profit vont en s’accroissant.

Et si nul ne peut prévoir de quelles façons ponctuelles il parviendra à ses fins, une chose au moins est certaine : c’est qu’il saura utiliser du mieux possible, comme il l’a toujours fait, la totalité des ressources que les circonstances lui offrent.

Et ces ressources sont aujourd’hui considérables. Dans l’Histoire, elles n’ont jamais été aussi puissantes…

Rendons la parole à Günther Anders :

« Le courage? Je ne sais rien du courage. Il est à peine nécessaire à mon action. La consolation? Je n’en ai pas encore eu besoin. L’espoir? Je ne peux vous répondre qu’une chose: par principe, connais pas. Mon principe est: s’il existe la moindre chance, aussi infime soit-elle, de pouvoir contribuer à quelque chose en intervenant dans cette situation épouvantable, dans laquelle nous nous sommes mis, alors il faut le faire ». (op. cit. p. 94-95).

 

*****

Précurseur lucide de Günther Anders, Henri Bergson en appelait, au chapitre IV des « Deux sources de la morale et de la religion » à un « supplément d’âme » susceptible de combler le « décalage », le « vide » redoutable entre l’hypertrophie de notre « corps » matériel, technologique, et le caractère étriqué d’une conscience éthique de moins en moins capable d’en assurer la maîtrise.

« Dans ce corps démesurément grossi, l’âme reste ce qu’elle était, trop petite maintenant pour le remplir, trop faible pour le diriger. D’où le vide entre lui et elle. D’où les redoutables problèmes so­ciaux, politiques, internationaux, qui sont autant de définitions de ce vide et qui, pour le combler, provoquent aujourd’hui tant d’efforts désordonnés et inefficaces : il y faudrait de nouvelles réserves d’énergie potentielle, cette fois morale. (…) le corps agrandi attend un supplément d’âme ».

C’était en 1932, et la guerre lui a dramatiquement donné raison.

On ne peut dire hélas que la situation ait changé en quoi que ce soit.

Bien au contraire ! Anders nous montre à quel point le « vide » devient de plus en plus béant, et combien l’inertie laisse entrevoir des conséquences tout aussi dramatiques que celles que prévoyait Bergson.

De cette inquiétante carence d’âme témoigne en particulier la capitulation éthique et l’aberration stratégique avec lesquelles notre Occident continue de traiter la question des réfugiés.

http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2016/07/18/moins-de-9-des-refugies-accueillis-dans-les-6-pays-les-plus-riches_4971222_4355770.html

Certes, le discours de l’extrême droite est bien connu sur le sujet.

Mais un autre discours, plus sournois, tend à se répandre dans l’opinion : un discours qui se prétend « réaliste » et insinue que la situation économique, la crise, la misère, le chômage, etc. rendraient imprudent l’accueil de réfugiés (c’est-à-dire, en passant, le respect de nos obligations vis-à-vis du droit international…), que cela risquerait de déstabiliser notre société, nos institutions, de faire le jeu des partis extrémistes, etc.

Il n’est pas de mon propos de nier que ce genre de danger existe effectivement.

Surtout quand on contribue à l’amplifier en l’étalant à temps et à contretemps…

Mais les chiffres du rapport de l’Oxfam dénoncent clairement ce genre de justifications hypocrites empreintes d’un misérabilisme plutôt veule :

« Ces six pays [les États-Unis, la Chine, le Japon, l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni ], qui représentent près de 60 % de l’économie mondiale, accueillent moins de 9 % du nombre total de réfugiés dans le monde. A l’inverse, la Jordanie, la Turquie, le Pakistan, le Liban, l’Afrique du Sud et le territoire palestinien occupé, qui pèsent pour moins de 2 % dans l’économie mondiale, en accueillent plus de 50 %, soit près de 12 millions de personnes ».

Y a-t-il besoin de commentaires ?

Sinon que les nations nanties que nous sommes se révèlent incapables d’un niveau de solidarité qu’exercent pourtant des pays bien plus pauvres, confrontés eux-mêmes à une misère et une détresse économique que nous avons du mal à imaginer.

Et que la sauvegarde de ce qui est, au regard de la situation dans la plupart de ces pays d’accueil, notre confort égoïste d’occidentaux, est en train de mettre en place des bombes à retardement qui ne manqueront pas de nous exploser à la figure dans un futur très proche.

L’expérience du Liban nous a-t-elle si peu appris, pour que nous nous évertuions à la multiplier de façon délibérée ?

La citation de H. Walzer [Les guerres du climat. Pourquoi on tue au XXIème siècle, Gallimard 2009] reprise par P. Servigne et R. Stevens dans mon post du 07/01/2016 devrait pourtant nous faire réfléchir :

« Les habitants des pays riches s’habitueront aussi très probablement à des politiques de plus en plus agressives envers les migrants ou envers d’autres États, mais surtout ressentiront de moins en moins cette injustice que ressentent les populations touchées par les catastrophes. C’est ce décalage qui servira de terreau à de futurs conflits ».

Faut-il donc que notre déshonneur moral se double d’une stupidité stratégique telle qu’elle nous fait semer les germes des conflits mêmes que nous aurons à affronter ?

À moins de construire ces murs que certains mettent à leur programme aux États-Unis, tout comme ils commencent à devenir effectifs chez nous.

Faut-il alors s’étonner que l’égoïsme pernicieux et  la vacuité de tels « projets » européens soient loin de susciter l’enthousiasme, celui des jeunes en particulier ?

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Pourtant, un article, surprenant dans le contexte d’incohérence et de démission généralisée dont il est question ci-dessus, nous met sur la voie de solutions possibles.

Même si la situation de l’Autriche est loin d’être réglée,

http://www.lemonde.fr/international/article/2016/07/01/l-election-presidentielle-autrichienne-invalidee_4961933_3210.html

Thorsten Denkler, dans la Süddeutsche Zeitung (Courrier International 1335, 02-08/06 2016, p. 27) s’interroge : Et si la plupart de nos partis, de droite comme de gauche, au lieu de se montrer tétanisés par les slogans nationalistes, islamophobes, anti-immigration, etc. qui caractérisent l’extrême-droite européenne, décidaient courageusement de revenir à leurs valeurs au lieu de s’engager dans une surenchère démagogique en vue de récupérer ce qui serait un air du temps populiste ?

Pour Denkler, c’est justement le retour à ces valeurs assumées qui a permis à l’ancien chef des verts, Van der Bellen, de l’emporter contre toute attente au détriment de Norbert Hofer, candidat du FPÖ, eurosceptique et nationaliste, « apologiste du Ausländerraus und Österreich zuerst » [l’Autriche d’abord, les étrangers dehors], pourtant arrivé en tête au premier tour avec une confortable avance.

« Il y a une leçon à tirer de la récente présidentielle en Autriche : au lieu de courtiser les électeurs en reprenant les thématiques xénophobes, les partis du centre feraient mieux de réaffirmer leurs valeurs ».

(…)

« L’évolution de l’Autriche montre à quel point les partis du centre peuvent avoir tout faux face à la droite populiste – leur échec a créé les conditions qui ont rendu l’ascension de Hofer possible.

Pendant des années, et tout particulièrement lors de cette campagne présidentielle, le SPÖ social –démocrate et l’ÖVP [chrétien-démocrate] ont repris bêtement le discours du FPÖ, par peur. Ils ont durci la loi sur le droit d’asile et mis en place des barrières au tunnel du Brenner. Les électeurs doivent avoir cette impression : si les autres voient eux-aussi les choses ainsi, c’est que le FPÖ a raison. Alors pourquoi ne pas voter directement pour ceux qui tiennent ce discours depuis toujours ?

Le FPÖ ne diffère en rien des autres partis européens de la droite populiste et extrémiste. Ils s’y entendent tous à bercer les électeurs d’illusions et résolvent des problèmes complexes avec des mots simples : les étrangers dehors, à commencer par les musulmans ; contrôle aux frontières ; marre de l’UE…

(…)

Alors que faire face aux simplifications et à l’esbroufe des populistes ? D’une part, le cas de l’Autriche montre à quelle vitesse le vent peut tourner et la droite populiste prendre l’avantage quand on lui abandonne le terrain sans coup férir, quand le terreau de la victoire est apporté précisément par ceux qui devraient la combattre.

Mais l’élection présidentielle autrichienne a montré d’autre part que les choses peuvent se passer différemment. Pour surprenant que soit le score du FPÖ, Hofer a tout de même fini par être battu par un écologiste de gauche vieille école et plutôt insipide. Pourquoi ? Parce que Van der Bellen est resté fidèle à ses positions et à ses principes. Il s’est engagé pour une Europe unie, pour une bonne politique des réfugiés, pour des réformes sociales. Il n’a pas fait du pied aux clients du FPÖ. Une courte majorité des électeurs a donc choisi un programme diamétralement opposé à celui de Hofer.

(…)

Quelles leçons à tirer des élections autrichiennes pour faire face à la droite populiste des autres pays d’Europe ?

Voici trois pistes.

  1. Prendre au sérieux les préoccupations des électeurs, d’accord. Mais caresser les préoccupés dans le sens du poil est une chose délétère.

2) Ceux qui hésitent perdent. Chef de la CDU, Angela Merkel, par exemple, a tenu le cap sur la question des réfugiés – en tout cas verbalement. Cela lui vaut des résultats bien au-dessus de la moyenne actuelle dans les sondages (…).

3) Enfin, il ne faut pas avoir peur, il vaut mieux faire peur aux populistes.

(…) Ce sont les populistes qui doivent avoir peur des Européens. Et non les Européens des populistes. On peut être influencé par la peur quand on vote. Mais on ne vote pas pour la peur.

N’y a-t-il pas là un beau programme ? Espérons que les autrichiens sauront le confirmer aux prochaines échéances.

Et que nos propres dirigeants et candidats, au-delà des politiques hypocrites et timorées face au drame des réfugiés, et en place de leurs coups de menton laïcards de courtisans simplistes de l’islamophobie, sachent en prendre de la graine.

Et plutôt que de surenchérir dans la démagogie délétère, fassent honneur aux valeurs d’accueil et de respect de l’autre qui donnent leur sens à nos lois et nos institutions.

De la critique à la phobie. À propos de déclarations récentes de Mme Badinter et M. Valls et d’une dérive sémantique pas si innocente qu’elle le paraît.