À propos du retour de la croissance…. et des croissants de Fernand Raynaud

J’avais déjà évoqué, à propos de ce que le vieux Sigmund nommait Wiederholungszwang, certaines répétitions compulsives de l’identique, manifestes en bien des attitudes dogmatiques de l’Église catholique :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/01/31/des-papes-de-la-pedophilie-de-lordination-des-femmes-et-de-quelques-autres-rudiments-de-theologie-sommaire/

Et la géniale illustration qu’en donna un jour Fernand Raynaud reste bien sûr inégalable.

http://www.ina.fr/video/I05133720

Mais Stultitia ne résiste pas au plaisir de me rappeler ce concept à propos d’un leitmotiv actuellement omniprésent dans les medias, et relevant d’une autre dogmatique, celui du « retour de la croissance ».

Étant bien peu économiste, il n’est aucunement dans mon intention de mettre en question un tel « retour », même si les signes en paraissent encore bien fragiles, au dire des spécialistes.

Je voudrais plutôt, une fois de plus, m’attacher à réfléchir à quelques défauts de cohérence, qui, une fois de plus, relèvent d’habitus de pensée tellement caractéristiques de notre schizophrénie habituelle qu’ils passent la plupart du temps inaperçus.

Car voyons : d’après les opinions consensuelles des mêmes spécialistes, par ailleurs fort compétents et dont je ne mets pas en cause la pertinence dans le cadre d’une approche économique « classique »

(cf. par ex.)

https://www.france.tv/france-5/c-dans-l-air/229083-l-economie-repart-merci-hollande-ou-macron.html

https://www.france.tv/france-5/c-dans-l-air/227015-loi-travail-ultimes-negociations.html

etc.

le dit « retour » serait dû essentiellement à des facteurs conjoncturels, parmi lesquels, en premier lieu, le faible coût du pétrole. Et la dite « croissance » se manifesterait en particulier par une reprise au niveau du secteur automobile (Renault est désormais le premier constructeur mondial. Cocorico…).

Alors on se demande tout de même un peu de quoi on parle.

Puisqu’au sein même de ce gouvernement, certains nous disent – fort logiquement et écologiquement – qu’on doit apprendre d’urgence à se passer de pétrole, et donc à se passer à brève échéance de l’automobile classique en tant que gouffre à pétrole

http://www.lemonde.fr/planete/article/2017/08/26/nicolas-hulot-ferme-les-vannes-des-hydrocarbures_5176765_3244.html?xtmc=hulot&xtcr=1

http://abonnes.lemonde.fr/planete/article/2017/07/06/nicolas-hulot-annonce-une-prime-pour-remplacer-les-vehicules-les-plus-polluants_5156706_3244.html

« en même temps » qu’au sein du même gouvernement d’autres se félicitent du retour d’une « croissance » fondée sur la possibilité de continuer à gaspiller à bas prix le précieux or noir, et à vendre partout dans le monde (Renault faisant un tabac en Chine) nos automobiles à pétrole.

Bien sûr, on dira que l’automobile va désormais devenir électrique, c’est-à-dire qu’elle roulera encore pour longtemps au charbon ou au gaz, comme en Allemagne ou en Chine, ou à l’énergie nucléaire comme en France, etc.

Les promesses d’une automobile éolienne et/ou solaire ou à gazogène étant encore très loin d’être réalistes et relevant plutôt de « l’usine à gaz ».

Cf. par ex :

https://jancovici.com/transition-energetique/transports/la-voiture-electrique-est-elle-la-solution-aux-problemes-de-pollution-automobile/

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/01/30/transition-energetique-versus-usine-a-gaz-ou-gazogene-a-propos-de-quelques-articles-et-emissions-recentes/

Sans parler de l’extrême nuisance écologique de millions de tonnes de batteries lorsque quelques milliards supplémentaires d’occidentaux, d’indiens, de chinois, d’africains, feront rouler quelques milliards de voitures « propres » pour le plus grand bonheur de la « croissance » made in Renault.…

 

Le problème étant, une fois de plus (« je sais bien, on se répète », me dit Stultitia…) qu’un gouvernement, pour lequel j’ai tout de même voté du fait de l’inconsistance d’une réelle alternative ou de la dangerosité d’autres propositions (cf. quelques posts précédents), en dépit d’un look séducteur de jeunesse et de renouvellement, demeure prisonnier de la vision archaïque mais hélas mondialisée d’un monde croissant (« avec deux croissants, vous dis-je ! »), et du fantasme absurde mais rassurant d’une croissance illimitée dans un monde dont nous percevons sans cesse mieux les limites.

« Mais les limites, ce n’est pas pour nous ! Le déluge ? Après nous ! Et d’ailleurs après qu’on ait gratté les fonds de tiroirs, la « croissance verte » et « l’économie circulaire » remédieront à tout ça ! »

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2016/01/07/apprendre-le-chemin-de-lenfer-pour-leviter-ou-revenir-enfin-au-politique-reflexion-sur-leffondrement-avec-philippe-bihouix-pablo-servigne-et-raphael-stevens/

« Allons donc, garçon ! Avec deux croissants ! Et verts, bien entendu ! »

 

Je l’admets, l’ironie est sans doute facile quand il faut bien promettre une baisse du chômage et une augmentation du niveau de vie et des retraites, comme se croit obligé de le faire tout politique.

Mais peut-être certains pourraient-ils tout de même profiter de leur jeunesse pour commencer (avec tellement, tellement de retard !) à faire prendre conscience qu’il faudrait un peu sortir du Wiederholungszwang de l’exigence compulsive permanente de croissants…

Ou alors, pour être cohérents avec leur incantation à la « croissance », qu’ils relèvent le défi de nous démontrer rigoureusement que les prévisions du rapport Meadows-Turner – qui rappelons-le, n’ont jusqu’ici jamais été prises en faute – sont erronées.

Modle Meadows

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2016/06/29/de-diogene-en-politique-ainsi-que-des-lapins-de-fibonacci-et-de-la-facon-pernicieuse-dont-ils-grignotent-nos-previsions-autant-economiques-que-demographiques-quelques-breves/

Car 2030 s’approche !

Mais l’entreprise paraît largement hors de portée de politiques et d’économistes dont la profession semble exiger qu’ils gardent le nez dans le guidon.

« Et deux croissants ! Deux ! ».

À propos de quelques démissions récentes et de remarques de P. Rosanvallon. Et sur l’admirable Mme Seyran Ates et la situation des femmes dans la mosquée et dans l’Église. Sur l’ambiguïté des « emplois verts ». Enfin, sur la corrida et la mort d’Iván Fandiño. Quelques brèves.

Ouf ! voilà donc terminée cette longue séquence politique, avec son lot de (relatifs) bouleversements et de surprises.

Il faut désormais espérer que le dépassement de quelques sectarismes stupides et de comportements caractéristiques d’une opposition « pavlovienne » puisse contribuer à l’intérêt général, au sens où l’entendait H. Védrine mentionné dans le post précédent.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/05/23/un-bref-hommage-a-un-grand-homme-de-lislam-et-une-lecture-dhubert-vedrine-en-guise-de-reflexion-sur-notre-nouveau-president-son-programme-et-son-gouvernement/

Entre autres chantiers, reste maintenant à restaurer une confiance en la démocratie dont le taux d’abstention nous montre qu’elle est dangereusement émoussée.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/04/28/le-ventre-est-encore-fecond-dou-a-surgi-la-bete-immonde-a-propos-dun-avertissement-urgent-de-b-brecht-et-sur-james-baldwin-les-populismes-et-la-necessite-de-revivif/

Les événements de ces derniers jours et le ménage qui a été fait au plus haut niveau montrent cependant qu’il y a là aussi quelques raisons d’espérer.

Tout en mettant en garde contre un « angélisme exterminateur », selon l’expression d’A. G. Slama, ainsi qu’un « maximalisme » démagogique délétère prompt à condamner avant même toute mise en examen,

http://www.la-croix.com/Debats/Editos/Maximalisme-2017-06-21-1200856973

il faut reconnaître qu’une dynamique semble engagée, qui va dans le bon sens (celui qui est d’ailleurs en vigueur dans la plupart des démocraties où la transparence n’est pas un vain mot – rappelons que la France demeure au 23ème rang mondial pour ce qui est de l’indice de corruption de Transparency International).

https://transparency-france.org/indices-de-transparency-international/

Mais l’effort est bien entendu encore à soutenir en ce qui concerne la « responsabilité politique ».

La responsabilité politique consiste, pour un responsable public, à prendre sur soi pour purger la défiance née des soupçons ­provoqués par certaines ­informations sur son comportement. Et pour cela à démissionner. La responsabilité politique implique la reconnaissance par ceux qui ont des fonctions politiques qu’il est de leur devoir d’être ceux qui payent, parfois, le prix du soupçon pour restaurer la ­confiance dans la démocratie. Au prix même de ce qui peut être ressenti comme une « injustice » quand il n’y a pas de délit à proprement parler.

Ce sont, à la limite, de nécessaires victimes expiatoires dans une société où l’opinion est aussi gouvernée par des passions qui se nourrissent des inachèvements de la démocratie et du manque de vertu des élites.

Car la démocratie repose sur la confiance, c’est-à-dire sur la possibilité de faire une hypothèse sur le comportement futur de quelqu’un. La confiance a une dimension cognitive : ce qu’on sait de la personne permet de préjuger de son comportement futur ; si l’on découvre que ce que l’on sait est incomplet ou erroné, cela ne peut que rompre la confiance et créer le trouble.

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2017/06/15/pierre-rosanvallon-l-election-de-macron-redefinit-le-clivage-droite-gauche_5145247_3232.html?h=21

cf. encore

http://www.arte.tv/fr/videos/068401-208-A/28-minutes

et les remarques concernant le chantier qui demeure pour ce qui est de la lutte contre le lobbying, les conflits d’intérêts, etc. (à partir de 25mn dans l’émission ci-dessus).

Car l’arrivée bienvenue au gouvernement de compétences issues de la société civile implique que ces personnes ont fait leurs preuves au sein d’entreprises, ou bien en ont côtoyé des instances dirigeantes. Cela peut laisser des traces, et la plus grande prudence sera donc de rigueur.

 

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Magnifique initiative que celle de Mme Seyran Ates,

http://abonnes.lemonde.fr/europe/article/2017/06/21/a-berlin-la-femme-qui-veut-liberaliser-la-mosquee_5148358_3214.html

qui va bien dans le sens de ce renouveau de l’Islam auquel travaillent avec courage tant de théologiennes et de théologiens.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/05/23/un-bref-hommage-a-un-grand-homme-de-lislam-et-une-lecture-dhubert-vedrine-en-guise-de-reflexion-sur-notre-nouveau-president-son-programme-et-son-gouvernement/

Il est d’autant plus étrange de considérer les arguments retors de certaines théologiennes catholiques qualifiées de « féministes »

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2017/06/05/religion-pour-une-meilleure-representation-des-femmes-dans-l-eglise_5138871_3232.html

Si Stultitia, en féministe invétérée, applaudit des deux mains lorsqu’on nous dit que :

L’Église est dirigée uniquement par des hommes, membres du clergé. Et cela, pour la ­culture occidentale d’aujourd’hui, c’est inacceptable. Dans des pays où les femmes ont ­obtenu l’égalité avec les hommes depuis des décennies, où on ne conçoit pas une organisation entièrement dirigée par des hommes, cette situation fait apparaître l’Église comme une institution d’une autre époque. C’est pour cela que beaucoup de femmes se détournent de la pratique religieuse, que les vocations religieuses féminines s’écroulent, alors que ce sont elles qui ont tenu l’Église debout au XXsiècle. Il est très difficile aux femmes de faire reconnaître leur rôle, de faire entendre leur voix dans toutes les structures ecclésiastiques, des plus hautes aux plus périphériques.

et qu’

Il serait en fait important de commencer par contrer le cléricalisme croissant de l’Église.

elle est tout de même un peu étonnée par les réflexions suivantes :

[Cécile Chambraud] Pourquoi renoncer à poser la question du sacerdoce pour les femmes ?

[Lucetta Scaraffia] Parce que c’est une bataille perdue d’avance, qui affaiblit la position des femmes. Mais aussi pour une autre raison, plus profonde : aujourd’hui, le sacerdoce est l’unique « carrière » interdite aux femmes, autrement dit l’unique profession seulement masculine. Il sert par là à maintenir un obstacle symbolique à la confusion du rôle des genres, et cela n’est pas négatif. Il n’est pas dit que tout le monde doive faire les mêmes choses.

Le problème de fond, ce n’est pas de faire les mêmes choses, mais d’avoir la même autorité, le même droit à la parole et à être entendu. Bien sûr, parce qu’elle a déjà été expérimentée dans d’autres confessions, la voie du sacerdoce semble être la plus facile et la plus sûre pour l’égalité. Mais la position de l’Eglise qui défend la fertilité – concrète et symbolique – de la différence entre les sexes implique de choisir un autre chemin, qui peut se révéler plus fructueux.

 

Comme je l’avais signalé (voir en particulier),

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/01/31/des-papes-de-la-pedophilie-de-lordination-des-femmes-et-de-quelques-autres-rudiments-de-theologie-sommaire/

le propre du christianisme est de réserver la terminologie sacrale et « sacerdotale » à la communauté chrétienne dans son ensemble, communauté considérée comme eschatologique et pour laquelle

Il n’y a plus ni Juif, ni Grec ; il n’y a plus ni esclave, ni homme libre ; il n’y a plus l’homme et la femme ; car tous, vous n’êtes qu’un en Jésus Christ. (Épître aux Galates 3, 26-29).

On sait que, pour les premiers chrétiens, une conséquence logique de cette affirmation messianique a été l’ouverture aux croyants « non juifs », parmi lesquels ont été aussi choisis les différents ministres  (« épiscopes », « presbytres », « papes » etc. »).

Pour les raisons culturelles et historiques évidentes que nous subissons encore en ce qui concerne la condition féminine, les implications de cette affirmation messianique révolutionnaire de St. Paul – qui fait qu’un non-juif tout autant qu’un esclave ou une femme peuvent devenir chrétiens, évêques ou papes – n’ont pas été développées à leur juste mesure en ce qui concerne le statut de la femme.

On sait aussi (cf. post du 31/01/2014 mentionné) qu’une régression historiquement très documentée vers une compréhension du « sacerdoce » en totale contradiction avec les données néotestamentaires a abouti à conférer aux mâles un « pouvoir sacral » qui les rend ontologiquement seuls capables « de [la] qualité de médiateur entre Dieu et les hommes » (Jean Eudes, Le Prêtre, associé de la Trinité, Mémorial de la vie ecclésiastique, 1re p; Œuvres complètes 3, 14-16. Cf. post cité).

Si, bien sûr, il est parfaitement légitime de vouloir maintenir une altérité, une « distinction de genre » ou une « différence entre les sexes » entre la femme et l’homme (cf. sur le sujet le terme « genre » dans les mots-clefs de ce blog) il est humainement aberrant et contraire au message évangélique de soutenir que :

aujourd’hui, le sacerdoce est l’unique « carrière » interdite aux femmes, autrement dit l’unique profession seulement masculine. Il sert par là à maintenir un obstacle symbolique à la confusion du rôle des genres, et cela n’est pas négatif. Il n’est pas dit que tout le monde doive faire les mêmes choses.

« Et surtout accéder aux responsabilités réelles dans l’Église, puisque celles-ci sont canoniquement liées au ‘’sacerdoce’’, et donc au pouvoir du mâle. Ontologiquement, par essence pour les catholiques, les femmes n’accèderont donc jamais qu’aux fonctions subalternes », ajoute Stultitia. «Aviateurs, médecins, ministres, etc.  On nous a déjà largement fait le coup de la ‘’carrière interdite’’, et de ‘’l’obstacle symbolique’’. La ficelle est un peu grosse… Heureusement, il y a des Seyran Ates pour lutter contre ce genre de balivernes. Mais il est vrai qu’elle est musulmane ».

« Et l’admirable, c’est qu’il se trouve des soi-disant féministes pour justifier de telles inepties », poursuit-elle.

Un tel aveuglement devant les stratégies employées par ceux qui cherchent à confisquer le pouvoir est en effet bien caractéristique de la « mystification » opérée par le « colonisateur », qui excelle à rendre le « colonisé » complice de sa propre colonisation, surtout quand il s’agit de celle des esprits.

(cf. en dernière partie du post suivant le commentaire du « Portrait du colonisé », d’Albert Memmi)

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/11/04/quelques-breves-sur-le-mythe-de-la-croissance-verte-et-sur-la-necessite-denvisager-une-economie-de-leffondrement-et-sur-pasolini-les-homosexuels-les-femmes-et-les-scandales-d/    )

« Mme Lucetta semble avoir un problème avec la figure du père. Elle a encore bien du travail à accomplir pour échapper à l’aliénation par l’idéologie de Papa – Tiens ! C’est drôle: ça veut dire Pape en italien… » poursuit Stultitia.

Surtout quand on lit quelques perles du genre :

Je crois que la position prise par Paul VI avec l’encyclique Humanae vitae – celle d’accepter la régulation des naissances avec les [seules] méthodes naturelles – a été une défense des femmes. Les méthodes naturelles se sont révélées efficaces sans altérer leur santé.

« Paul VI en apôtre du féminisme et précurseur des médecines douces maintenant ! Je m’en doutais bien. Quelle astuce Lucetta ne va-t-elle pas trouver pour justifier les décisions les plus douteuses de Papa ?

Sans doute son successeur actuel va-t-il alors s’empresser de recommander ce genre de produit :

http://fr.ubergizmo.com/2017/06/24/pilule-contraceptive-sans-hormones-plantes.html?utm_source=partner-3012&utm_medium=rss&utm_campaign=rss

Chiche ! Il faudra alors de toute urgence faire un addenda à Humanae Vitae.

Car ôtez-moi d’un doute : si une contraception ‘’naturelle’’ s’avérait réellement efficace pour réguler les naissances et libérer la sexualité féminine, notre Pape devrait en toute logique s’en faire le promoteur enthousiaste, non ? Ou bien n’ai-je pas compris quelque chose ? ».

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/01/26/ou-lon-apprend-comment-le-bon-pape-francois-preche-aux-petits-lapins-dans-le-jardin-enchante-de-double-injonction/

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Je suis toujours étonné quand je lis dans des articles des réflexions de ce genre :

« Les énergies renouvelables représentent près de 10 millions d’emplois dans le monde ».

http://www.lemonde.fr/energies/article/2017/05/24/les-energies-renouvelables-representent-pres-de-10-millions-d-emplois-dans-le-monde_5133443_1653054.html

Car enfin, le secteur de l’armement, l’industrie du tabac, etc.  représentent aussi des millions d’emplois.

Il faudrait tout de même commencer à parler de l’écologie en termes … d’écologie, et non en termes de développement et de maintien de l’emploi. Les deux choses peuvent parfois se rencontrer, certes, mais c’est loin d’être toujours le cas.

Créer des emplois à coup d’économie subventionnée, d’effets d’aubaine, et en montant des usines à gaz qui ne sont que l’illustration de mauvaises solutions et de mauvais choix, cela fait certes les affaires de certaines politiques démagogiques et de certains lobbies en recherche d’investissements juteux, mais cela peut aussi ne rien avoir à faire avec les enjeux écologiques :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/01/30/transition-energetique-versus-usine-a-gaz-ou-gazogene-a-propos-de-quelques-articles-et-emissions-recentes/

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Je ne suis pas spécialement “pro corrida”. En fait, je n’en ai vu que deux dans ma désormais longue vie.

Mais le monde de « l’afición » est un milieu que je respecte, et qui me paraît porteur d’interrogations importantes sur l’humain, l’animalité, la vie, la mort, la dignité, le courage, et bien d’autres choses encore.

Peut-être aussi parce certains de mes « grands hommes » en ont été fascinés.

A las cinco de la tarde…”

Aussi, quand je lis, à propos de la mort du torero Iván Fandiño

http://www.lemonde.fr/disparitions/article/2017/06/19/ivan-fandino-ultime-chicuelina_5147171_3382.html?xtmc=corrida&xtcr=1

des commentaires tels que ceux que rapporte M. Pedro Cordoba (lui-même grand connaisseur de la corrida) :

Voici le communiqué publié en Espagne par l’Association animaliste AUCMA (je traduis). Tout est dit. « Hier deux animaux sont morts dans une arène. Le premier était un taureau, un animal irrationnel qui ne veut pas être là et moins encore être tué. Le deuxième était Iván Fandiño, un être humain rationnel qui contribuait matériellement à tuer le premier et ainsi à divertir le public. Nous regrettons profondément la mort du premier. Celle du second, NON.

J’avoue que je suis tout aussi scandalisé que lui par tant de bêtise.

 

Je l’ai dit quelquefois, je suis pour ma part essentiellement végétarien, pour des raisons de géopolitique (la surconsommation contemporaine de viande est un fléau sanitaire mais surtout écologique) autant que par respect des animaux.

Et je comprendrais donc – même si ce n’est pas mon cas – qu’un pur végétalien, un « végan » qui refuse de tuer tout animal et s’abstient donc de consommer des produits animaux, ait une légitimité pour s’opposer à la corrida.

Mais combien y a-t-il de purs végans au sein de l’AUCMA ou autres organismes similaires ?

Sans doute bien peu par rapport au nombre de ceux qui, au moment de déguster leur viande, se voilent pudiquement la face devant l’horreur des abattoirs si souvent dénoncée, tout en soulageant leur conscience en condamnant la corrida…

« Cachez ce sang que je ne saurais voir »…

Pour ma part, je ne suis donc pas « végan », mais seulement essentiellement végétarien. C’est-à-dire que je consomme du fromage (il m’est même arrivé d’en fabriquer dans une vie antérieure…), des œufs, du miel, etc. et qu’occasionnellement je mange de la viande. Cela non seulement par allergie au dogmatisme, ou parce que j’habite un de ces nombreux endroits du monde où l’élevage est la seule activité permise par l’environnement, mais aussi parce qu’il serait bien hypocrite de croire que la consommation de produits laitiers ne nécessite pas la mort des animaux.

Cependant, une longue fréquentation des éleveurs (je dis bien « éleveurs », car, tout comme il faut distinguer les chasseurs des « viandards », il faut distinguer les éleveurs des « producteurs de viande », hélas trop nombreux) m’a fait comprendre que tout éleveur digne de ce nom aime ses animaux, qu’il les respecte et les connaît par leurs noms. La plupart souffrent d’ailleurs de devoir les laisser partir dans des conditions catastrophiques vers des usines d’abattage où ils sont souvent massacrés de façon anonyme et indigne.

Car ce n’est pas avant tout la mort qui constitue le problème de l’élevage. Comme il existe une pêche responsable, il existe aussi un élevage responsable où l’animal, jusque dans sa mort, n’est pas transformé en marchandise. J’ai la chance de fréquenter des montagnes où je rencontre des vaches et des brebis heureuses, comme il existe des bêtes heureuses dans les élevages taurins. Ce qui fait problème, c’est l’industrialisation de la « production » intensive et concentrationnaire de viande et du massacre de masse, rendue indispensable du fait de la surconsommation de produits carnés (et de poisson) par une humanité en développement démographique non régulé.

Déjà, Vassili Grossman établit un lien entre l’abattage de masse des animaux et celui des humains dont il a été le témoin (par ex. p. 166 de Vie et Destin, dans Œuvres, Robert Laffont, Bouquins, Paris 2006).

Or, le fait culturel ancestral et universel d’un élevage digne et respectueux de l’animal me semble rencontrer en partie ce qui se passe dans l’arène.

Dans les deux cas, la mort de l’animal n’est pas escamotée, dissimulée à la vue et à la conscience bien-pensante dans quelque mouroir immonde. Elle est centrale. Comme est centrale cette vie animale qui a accompagné la nôtre, et qui se résout maintenant dans une mort qui est aussi la figure de la nôtre.

Mort et vie sont inscrites dans la réalité visible des choses, et assumer en conscience cette centralité dans la dignité et le respect me semble faire partie d’une très ancienne et remarquable forme de sagesse que j’ai pour ma part souvent rencontrée dans la société des éleveurs, des bergers, et dans la considération pour les animaux qui la caractérise. Considération qui peut aller jusqu’à l’admiration, dans le cas de la tauromachie.

Il n’est peut-être pas étonnant qu’une société qui dissimule, qui se dissimule la mort des animaux soit aussi celle qui dissimule le plus possible la mort des humains.

Et pourtant, on peut penser qu’en tout cela, la visibilité est fondamentale. L’homme est sans doute le seul animal à avoir une conscience approfondie de la mort, de la sienne propre comme de celle d’autrui, et de celle de cet autre particulier qu’est l’animal.

Et l’arène ne serait-elle pas justement l’un des lieux où cette particularité se rend visible, se met en scène ?

Lieu où se rejoue l’un de ces innombrables récits fondateurs, où l’émergence de la vie se trouve mystérieusement liée au sacrifice primordial.

Comme l’Univers prend naissance, dans le dixième livre du Rig-Veda, grâce à la mort assumée et au démembrement du « Purusha », l’Homme Cosmique ;

Comme le sang du taureau donne la vie en fertilisant la terre dans le culte de Mithra ;

Ou comme, pour la poétesse Marie Noël, le fond même de ce qui est serait à comprendre comme don réciproque :

« Et peut-être au commencement, chaque être, animal ou plante, se donnait à l’autre dans la joie » (Notes intimes, Paris, Stock 1959, p.33).

« Animal ou plante », car n’en déplaise aux végétaliens stricts, c’est bien le règne du vivant tout entier qui se constitue en régime de prédation. Marguerite Yourcenar prête à ce sujet une stimulante réflexion à Hadrien :

« Quant aux scrupules religieux du Gymnosophiste [c’était le nom que les grecs et latins donnaient aux sages orientaux végétariens, hindouistes, jaïns etc.] à son dégoût en présence de chairs ensanglantées, j’en serais plus touché, s’il ne m’arrivait de me demander en quoi la souffrance de l’herbe qu’on coupe diffère essentiellement de celle des moutons qu’on égorge, et si notre horreur devant les bêtes assassinées ne tient pas surtout à ce que notre sensibilité appartient au même règne » (Mémoires d’Hadrien, Gallimard , Folio 1974, p. 19).

Tout comme l’éthologie découvre de plus en plus la réalité de la sensibilité animale, la botanique contemporaine découvre, elle, celle des plantes.

Si donc le critère du respect de l’autre se reporte, légitimement, de son être conscient à son être sensible, pourquoi faudrait-il exclure le végétal de ce respect ? Et la surexploitation cupide et destructrice du règne végétal ne pose-t-elle pas, elle aussi, des problèmes éthiques ?

Faudrait-il donc devenir « respirien », se contenter d’air et d’eau fraîche (et d’un peu d’amour, tout de même) ? Mais, au-delà du fantasme, la façon vraiment humaine de se nourrir ne consisterait-elle pas en l’humble reconnaissance de notre condition foncière de prédateur, et, dans cette conscience, en la transfiguration de cette nécessité cruelle en respect et gratitude pour le don que nous fait l’autre de sa vie, qu’elle soit humaine, animale, végétale, ou peut-être même divine ?

Après tout, autant les antiques rituels d’abattage que la bénédiction des aliments n’avaient-ils pas pour but d’extraire notre nourriture de tous les jours du seul ordre trivial de l’utilitaire pour l’insérer dans celui du respect, de la reconnaissance, du don ?

Mais en ce qui concerne la corrida, il y a sans doute encore autre chose. Car l’animal d’élevage, même lorsqu’il est l’objet de l’égard et du respect de son éleveur, de la reconnaissance et de la gratitude de celui qu’il nourrit, même lorsqu’il n’est pas dissimulé dans les poubelles honteuses de notre société consumériste, demeure tout de même marqué par l’utilitaire. Son être ne peut totalement s’en extraire. Son animalité se définit d’abord par son utilité pour nous.

Mais, tout comme les animaux dont nous parlent certains récits de chasse (je pense en particulier au magnifique « Poids du papillon » de Erri de Luca), il se peut que le « toro bravo » de l’arène soit l’un des derniers représentants de cette animalité indomptable, sauvage, noble (tout ce vocable faisant partie du lexique de la corrida), radicalement irréductible au besoin que nous en avons. Fut-il affectif comme le montre l’explosion du nombre des animaux domestiques.

Animalité qui manifeste, dans sa dignité et l’éclat de sa beauté, toute la fascination et le danger de ce qui est « autre ».

Alors, me direz-vous, pourquoi ne pas la laisser vivre, tout simplement ? Pourquoi ne pas détourner l’épée ou le fusil, comme le fait, dans un geste magnifique, Mike (Robert de Niro), le chasseur de cerf de « Voyage au bout de l’enfer » (The Deer Hunter) de Michael Cimino ?

Je ne sais pas… Un tel geste a cours aussi dans la corrida, rarement toutefois, lorsque la noblesse de l’animal ne peut qu’en exiger la grâce.

Mais peut-être est-ce pour cela que, tout en admirant la corrida, je ne suis pourtant pas aficionado. Parce que je me sens probablement dans le fond plus proche de Mike que du torero.

Je laisse donc ici la parole à un plus aficionado que moi, le philosophe Francis Wolff. Car on peut enseigner à l’École normale supérieure et être un ardent défenseur de la corrida :

Il est possible qu’un jour, Élisabeth [Élisabeth de Fontenay, philosophe avec laquelle il débat dans l’émission dont le lieu se trouve ci-dessous], vous et vos amis gagniez et que la corrida soit interdite. Ne vous réjouissez pas trop vite ce jour-là.

J’espère être mort ce jour-là mais ne vous réjouissez pas trop vite. L’humanité n’a pas à y gagner grand-chose. Et l’animalité peut y perdre.

Que restera-t-il, pour peupler les rêves de l’humanité, de son autre qu’est l’animal, de son autre parfois redoutable, parfois nuisible, parfois admirable, lorsqu’il ne restera plus pour peupler ses rêves que des chats sur des moquettes à qui on aura coupé les ongles et coupé les couilles ; et que la seule relation que les hommes noueront en tous cas dans nos chaumières – pas en Afrique pas là où l’on sait encore ce qu’est l’animal redouté ou l’animal nuisible – que restera-t-il des rêves de l’humanité ? Nous l’aurons, et je le crains, vous les aurez appauvris. La corrida est un des lieux où se joue encore un rapport réel, risqué, humain avec l’animalité.

https://www.franceculture.fr/emissions/repliques/face-la-corrida

Et me vient en mémoire la mort énigmatique du lieutenant Angustina, dans Le désert des Tartares de Dino Buzzati :

Que vouliez-vous dire, Iván Fandiño ? Vous vous en êtes allé sans achever votre phrase.

 « La voix du vent, montant du sombre précipice, est seule à répondre ». « Peut-être n’était-ce qu’une chose idiote et banale, peut-être un espoir absurde, peut-être aussi n’était-ce rien » (Livre de Poche, p. 143).

Peut-être…

Il n’empêche. Vous avez fait vivre pour moi quelque chose dont j’avoue avoir du mal à définir la beauté.

Que cherchiez-vous ? Peut-être un rêve. Peut-être un rien. Je ne sais pas…

Mais dans un monde souvent si bas et veule, je vous suis profondément reconnaissant d’en avoir exprimé le risque, et le mystère.

Por las gradas sube […]
con toda su muerte a cuestas.
Buscaba el amanecer,
y el amanecer no era.
Busca su perfil seguro,
y el sueño lo desorienta.
Buscaba su hermoso cuerpo
y encontró su sangre abierta.

(Par les gradins [il] monte
portant sur lui toute sa mort
Il cherchait le lever du soleil
mais l’aube n’était pas là.
Il cherche sa meilleure posture,
mais son rêve le désoriente.
Il cherchait son corps splendide,
et trouva son sang répandu).

F. García Lorca, Llanto por Ignacio Sánchez Mejías [je me suis permis de retirer le nom d’Ignacio pour dédier le poème à Iván].

Un bref hommage à un grand homme de l’Islam. Et une lecture d’Hubert Védrine, en guise de réflexion sur notre nouveau Président, son programme et son gouvernement.

Après la disparition de Malek Chebel il y a quelques mois, un autre Grand de l’Islam nous a quittés dans la nuit du 30 avril au 1er mai.

http://www.lemonde.fr/afrique/article/2017/05/05/mohamed-talbi-l-eclaireur-du-coran_5123219_3212.html

L’homme était certes rugueux, intransigeant, et sa façon d’appliquer une indispensable critique historique à la charî’a tout en préservant la « sacralité du Coran » a provoqué bien des controverses et attiré bien des inimitiés.

Aussi bien du côté d’exégètes « libéraux » pour lesquels le Coran peut lui aussi, sans perdre son essence, se prêter à une analyse utilisant les ressources des techniques littéraires les plus modernes et le recours aux méthodes historico-critiques, que du côté bien sûr des traditionalistes et des intégristes, pour lesquels les attributs de la sacralité doivent être étendus à la charî’a elle-même.

Mais peut-être l’antagonisme était-il un peu forcé.

Dès le départ nous sommes ainsi devant deux approches principales du fait coranique, approches qui connaîtront par la suite de multiples nuances, et des ajustements successifs.

Première approche: Le Coran est, contenu et forme, l’ultime Parole de Dieu aux hommes, vérité et perfection, descendu sur le « Sceau des Prophètes », transmetteur intègre et fidèle du Message.

Deuxième approche: Le Coran est une production humaine socio-culturelle située au carrefour de plusieurs influences, donc historiquement conditionnée, et explicable par le milieu spatio-temporel de son élaboration.

Selon que l’on opte au départ pour l’une ou l’autre de ces approches, la réception et la lecture du Message changent du tout au tout. Notre objectivité, la seule qui nous soit humainement accessible, consiste à annoncer clairement la couleur en nous situant résolument dans la première approche (…) (M. Talbi et M. Bucaille, Réflexions sur le Coran, Seghers, Paris 1989, p.18).

Car on peut penser, comme nous l’a montré l’histoire de l’exégèse biblique, que ces deux approches ne sont peut-être pas si incompatibles, comme en témoignent par exemple les ouvrages de Youssef Seddik, plusieurs fois mentionnés sur ce blog, et qu’il semble quelque peu cavalier de ranger du côté des « désislamisés », selon les catégories de M. Talbi.

Quoi qu’il en soit de ce genre de débats qui alimenteront encore longtemps les écoles, il me semble que l’apport essentiel de Mohamed Talbi, inestimable pour notre temps, réside dans sa théologie de la liberté, qui marque toute son œuvre. Liberté comme don gratuit de Dieu offert à l’homme, et qui constitue à la fois sa tragédie et son plus grand honneur, sa « vertigineuse grandeur ».

Dieu n’aime pas le Mal et ne le veut pas. Mais la liberté exige que Dieu offre à l’homme la faculté réelle, et non seulement illusoire et sans risque, de choisir son camp : celui du Créateur, ou celui d’Iblîs. [« djin », esprit principe du mal, qui s’identifiera au « Satan » biblique] (…)

Les nuisances du Mal nous apparaissent ainsi comme la rançon inévitable et complémentaire de la liberté (…). Deux voies étaient en effet offertes à l’Adam céleste, avant qu’il ne prît possession de la planète Terre : une existence de Paradis, sans misère physique ni nudité spirituelle, mais aussi pratiquement sans liberté réelle; ou une vie de dur labeur, polluée par les nuisances engendrées par le moteur d’une vraie et authentique liberté. Adam opta pour la liberté. Il opta pour la condition humaine, avec la gratuité de ses révoltants et scandaleux malheurs –nuisances inéluctables à l’intérieur du système – mais aussi avec sa vertigineuse grandeur. « Une vie déchirée d’ardeur vaut mieux que la paix perpétuelle », ainsi commence un poème de M. Iqbal intitulé La Tentation de l’Homme. (…) M. Iqbal clôt son poème sur La tentation de l’Homme par ce vers :

« Qu’est-ce que la vie? La brûlure perpétuelle. » (id. ibid. p.132-133).

C’est bien de cette déchirure d’ardeur, de cette « brûlure perpétuelle » d’une liberté qui est en l’homme le projet même de Dieu qu’a témoigné M. Talbi tout au long de sa vie.

Et c’est elle qui lui a inspiré ses éclats les plus célèbres, en particulier contre la sacralisation blasphématoire d’une charî’a tout humaine, devenue pour le profit de certains la plus basse des idéologies politiques,

http://www.jeuneafrique.com/68602/archives-thematique/la-charia-ou-l-islam-il-faut-choisir/

opposée au caractère le plus authentique de l’Islam, car « l’Islam est né laïc » :

http://www.jeuneafrique.com/47883/politique/mohamed-talbi-l-islam-est-n-laec/

Liberté dont l’affirmation courageuse et obstinée,

« Je ne cesserai jamais de dire que l’islam nous donne la liberté, y compris celle d’insulter Dieu… »

http://www.lemonde.fr/europe/article/2006/09/22/mohamed-talbi-libre-penseur-de-l-islam_815801_3214.html

n’est certes pas du goût de ceux qui prétendent annexer la religion à leur projet d’asservissement.

« Durant deux siècles les musulmans vécurent, très bien, sans charia. Elle n’oblige aucun musulman en son âme et conscience. Seul le Coran oblige » : telle est la phrase clé de Mohamed Talbi que les générations futures retiendront sans doute. Il aurait souhaité qu’elles en fassent bon usage.

http://www.jeuneafrique.com/434019/societe/tunisie-mort-de-mohamed-talbi-penseur-dun-islam-moderne/

 

Nous le souhaitons aussi. Que ce magnifique héritage demeure et soit une source d’inspiration pour ceux qui se reconnaissent dans l’Islam comme pour les autres !

Et quel dommage que notre monde, et nos médias en particulier, aient pu négliger une telle voix si urgente et lui préférer la dangereuse insignifiance de tant de bateleurs…

 

PS: La nouvelle ce jour de l’attentat de Manchester ne fait que confirmer l’urgence d’un tel héritage.

 

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« Tu n’oublies rien ?», me demande Stultitia. « Il s’est pourtant passé bien des choses depuis ton dernier post ».

En effet ! Nous avons désormais un nouveau Président, et un nouveau gouvernement. Merci de me le rappeler.

Malgré mes convictions politiques plusieurs fois exposées

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2016/01/07/apprendre-le-chemin-de-lenfer-pour-leviter-ou-revenir-enfin-au-politique-reflexion-sur-leffondrement-avec-philippe-bihouix-pablo-servigne-et-raphael-stevens/

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/03/27/politique-demagogie-demographie-une-petite-recension-dalan-weisman-compte-a-rebours-jusquou-pourrons-nous-etre-trop-nombreux-sur-terre/

etc.

qui me font penser que les orientations politiques classiques (dans lesquelles j’inclue la plupart des approches dites « écologistes ») nous laissent bien loin des urgences du monde réel, de la « verita effettuale della cosa », selon les termes de Machiavel, je me risque pourtant à ajouter cet « exercice spéculatif » à la masse de commentaires déjà disponibles.

« Attitude schizophrénique », susurre Stultitia.

Peut-être…

Mais je voudrais y voir aussi un respect de la procédure démocratique qui, malgré ses limites (cf. post précédent), nous fournit en ce moment un nouveau « modèle » qu’il est nécessaire de prendre en considération et d’essayer de penser du mieux possible.

La vision exprimée dans mes posts mentionnés ci-dessus, que j’estime pour ma part indispensable de promouvoir, relevant plus, pour le moment du moins et en dépit de son urgence, d’une stratégie de « lanceurs d’alertes ». Car l’établissement à son sujet d’un certain consensus démocratique ne se produira sans doute que sur le long terme.

C’est donc sans trop me sentir schizophrène que je me risque à ces quelques réflexions.

Pour commencer, je n’ai pas boudé mon plaisir devant la large défaite de la candidate du FN, en dépit de la croissance préoccupante de son score en nombre de voix, et de la proportion des abstentions et des votes blancs ou nuls.

La France ne s’est pas laissé gagner par les sirènes, et il me semble que ce sursaut a marqué un soulagement en Europe comme peut-être aussi dans le monde : une certaine pente n’est pas nécessairement inéluctable. La « virtù » peut encore triompher des aléas et de la fatalité de la « fortuna ». Et un tel rappel redonne espoir. À nous maintenant de consolider les digues qui permettront de parer aux risques d’inondations à venir.

Peut-être la nouvelle configuration qui se profile permettra-t-elle de plus quelques avancées favorables à une telle consolidation.

J’avais mentionné dans mon dernier post une tribune d’Hubert Védrine qui me paraît fort pertinente en ce qui concerne l’approche « classique » du politique.

http://www.lemonde.fr/idees/article/2017/03/21/hubert-vedrine-une-coalition-entre-gauche-et-droite-s-impose_5098157_3232.html?xtmc=vedrine&xtcr=3

Je voudrais continuer à m’y référer en l’élargissant à quelques citations de son petit livre, La France au défi, Paris, Fayard, 2014, qui, malgré quelques imprécisions et des remarques déjà dépassées, me semble suggérer avec autant de pédagogie que de rigueur ce que pourraient être quelques orientations rendues possibles par la relative « nouvelle donne » à laquelle nous assistons.

« Il n’y a rien d’idéologique dans ma démarche. Ni de partisan, moins que jamais », déclare l’auteur (op. cit. p.7 de l’édition électronique).

En dépit de désaccords concernant en particulier la politique étrangère

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/01/18/sur-une-distinction-difficile-mais-pourtant-indispensable-entre-moindre-mal-et-intolerable/

je n’éprouve aucune réticence à reconnaître qu’Hubert Védrine est en effet à l’heure actuelle l’un des rares politiques à pouvoir se prévaloir d’une approche dépassant autant que possible les clivages partisans.

Nous le savons – ou nous devrions le savoir… -, la France figure, avec les pays scandinaves en particulier, parmi les nations dont la dépense publique est la plus élevée au monde :

 Rappelons (…) que les dépenses publiques (État, collectivités locales et transferts sociaux) atteignent en France un record absolu : 57,1 % du PIB en 2013, contre 49,5 % en moyenne dans la zone euro et 45,3 % en Allemagne (op. cit. p.9 ).

[l’ouvrage date de 2014, mais les chiffres donnés n’ont évolué que de façon marginale].

Ajoutons que

Les dépenses en protection sociale et transferts sociaux atteignent en France 33 % du PIB » (id. ibid. p. 11). Et que les prélèvements obligatoires ont augmenté jusqu’à 45,3% du PIB (id. p. 10).

En passant, de tels chiffres suffisent bien sûr à invalider le slogan absurde et démagogique qui accuse la France d’être un pays « ultra-libéral » ; tout comme les accusations sommaires portées à temps et à contretemps contre tels politiciens (ceux de « la République en marche » entre bien d’autres) de « vouloir faire de la France un pays ultralibéral ». Car en partant de ces chiffres-là, il faudrait en effet bien plus qu’un quinquennat pour y parvenir ! En tout cas tout autre chose que les programmes relativement timides des politiciens mentionnés.

Si donc les mots ont une signification, mieux vaut ne pas abonder dans des contre-sens aussi ridicules.

La façon dont l’accusation infamante d’ultra-libéralisme a été utilisée à tout bout de champ par la candidate du FN lors de sa pitoyable prestation du débat d’avant le second tour laisse d’ailleurs percevoir sans ambiguïté de quel niveau d’analyse relève ce genre d’incantation, dont on sait aussi hélas qu’elle ne se limite pas au FN…

Une fois donc écarté ce fantasme stérile, le problème réel est alors de savoir si la France dispose des moyens économiques de maintenir un tel niveau d’État Providence, sans que celui-ci n’étouffe sous son propre poids :

Il est vrai que ces transferts gigantesques ont permis à la société française de résister à bien des chocs. Jacques Delors a rappelé à juste titre que c’est la marque d’un modèle européen de société « équilibrée » que les dépenses sociales y soient plus importantes – entre un quart et un tiers du PIB suivant les pays – que dans les autres ensembles développés de la planète où ils ne représentent « qu’» entre 15 et 20 %. Mais cela a un coût très élevé, qui risque de le devenir trop, dans un monde ouvert et compétitif. Les dépenses en protection sociale et transferts sociaux atteignent en France 33 % du PIB contre 25 % en moyenne dans la zone euro et 22 % pour l’OCDE. (id. p.11).

 

Car, on devrait le savoir aussi, un tel taux de dépense publique, qui place la France parmi les nations les plus redistributrices du monde, doit bien être financé par quelque chose.

J’habite une petite ville où bien des petites et moyennes entreprises ont du mal à maintenir la tête hors de l’eau. À l’image de mon garagiste qui employait 4 personnes il y a deux ans, et qui, écrasé par les charges, s’est vu contraint de licencier. Il travaille désormais tout seul, régulièrement jusqu’à 1 heure du matin.

Lors de sa première conférence de presse en novembre 2012, c’est le président Hollande lui-même qui avait dit : « La dépense publique atteint aujourd’hui 57 % de la richesse nationale. C’était 52 % il y a cinq ans. Est-ce qu’on vit mieux pour autant ? Est-ce que l’État est devenu plus juste, plus efficace ? Est-ce que cela a permis de réduire les inégalités ? Non ! » (id. p.9-10).

L’aveu est certes significatif de la part d’un président socialiste. Il n’empêche que depuis 2012, la situation ne s’est guère améliorée. Parlez-en à mon garagiste !

Notre « fiscalité devenue excessive et imprévisible [« les prélèvements obligatoires rapportés au PIB ont atteint en France, en 2012, 45,3% (seul le Danemark fait plus) (id. p. 10)] figure parmi les plus élevées du monde et est surtout anti-économique (…) le poids des dépenses publiques est trop lourd, sans que cela assure une meilleure efficacité des services publics que dans les pays européens comparables » (id. p. 38).

Mentionnons par exemple ce rapport de la Cour des Comptes montrant que «  900 000 fonctionnaires d’État déconcentrés seraient affectés aux mêmes tâches que 1,8 millions d’agents des collectivités locales !  » (id. p. 100).

Comment donc sauver notre État-providence, c’est-à-dire continuer à le financer sans tuer la poule aux œufs d’or, la vitalité entrepreneuriale qui le nourrit et le rend possible ?

En accord avec H. Védrine et bien d’autres, de gauche de centre ou de droite (de ceux qui ne cèdent aux incantations ni de l’ultralibéralisme ni d’un anti-ultralibéralisme mythifié), il me semble que c’est bien là la question essentielle que notre pays doit affronter.

Équation relativement simple, pourtant depuis longtemps énoncée et analysée, mais sur laquelle la France reste bloquée depuis quelques décennies.

Une fois écartées aussi les incantations protectionnistes de droite comme d’une certaine gauche,

Pascal Lamy souligne que le « protectionnisme ne marche pas dès lors que 40 % de nos exportations sont réalisées à partir de ce que nous importons ». Et un salarié sur deux travaille dans une entreprise multinationale. (id. p.22).

Il faut bien reconnaître qu’à l’évidence, il y a des pays qui gèrent cette équation bien mieux que nous.

Les exemples réels se situent plutôt du côté de l’Europe du Nord, ou de l’Allemagne dont les leçons, depuis qu’elles sont proférées, deviennent plus évidentes, plus admissibles, moins récusables après avoir été amendées par la grande coalition CDU/SPD, à tout le moins pour sortir de la phase aiguë dans laquelle nous sommes. (id. p. 22).

Ce ne sont pas en effet les rapports qui manquent sur le sujet (Rapport Rueff-Armand de 1960 ; Camdessus 2004 ; Commission pour la libération de la croissance française 2008 ; qui évoquent en particulier les cas du Canada, de la Suède, du Danemark, du Portugal, etc… (id. p.28).

À l’été 2013, Jean Pisani-Ferry, responsable du nouveau Commissariat général à la stratégie et à la prospective (CGSP), évoque lui aussi la Suède- comme un exemple de réformes réussies dans les années 1990 – notamment grâce à un même régime de retraites pour tous – et le Japon comme contre-exemple d’une décennie perdue.

Il y a donc des leçons à tirer de l’expérience d’une petite dizaine de pays plus ou moins comparables au nôtre, en nous concentrant sur ceux qui ont un État providence très développé fondé sur la solidarité qu’ils ont voulu sauver en le réformant avant que sa faillite ne le fasse s’effondrer tout entier, et qui y sont parvenus malgré leurs jeux politiciens, un temps neutralisés. On aurait également intérêt à mieux connaître les méthodes autrichiennes de négociations dites « de partenariat social » (depuis la guerre, l’Autriche a été dirigée pour les deux tiers du temps par une coalition centre gauche/centre droit), de même que le programme de baisse des impôts et du coût du travail engagé à l’automne 2013, après la tentative inaboutie de Mario Monti, par le nouveau Premier ministre italien Enrico Letta pour sortir l’Italie d’une situation pire que celle de la France.

Mais il faut bien reconnaître que ces comparaisons internationales ne convainquent en France que les convaincus- les « libéraux » ou « sociaux-libéraux » et le monde économique, pour schématiser – et que la plupart des rapports en question sont restés lettre morte, à l’instar des éditoriaux récurrents de la presse économique allant dans le même sens. Le grand public pense d’abord chômage, il ne voit pas le lien étroit entre celui-ci et un code du travail trop protecteur, décourageant l’embauche, et il estime que tous ces bons apôtres ne comprennent rien aux problèmes « des gens ». (id. p.31-32).

À de tels exemples banalement « sociaux-démocrates » ou « sociaux-libéraux », on est bien entendu en droit de préférer, avec quelques charismatiques leaders politico-médiatiques, les modèles cubains ou vénézuéliens, voire maoïstes. Ce n’est pas mon cas.

On le sait aussi, une phraséologie populiste disqualifiant l’entreprise en l’assimilant aux abus certes réels de certains « patrons » ne contribue pas non plus à faciliter les choses.

[N’oublions pas non plus que « Sur les trois millions d’entreprises en France, 95 % sont des microentreprises », d’après le rapport de l’INSEE 2015

https://www.insee.fr/fr/statistiques/1906509?sommaire=1906539

et qu’ « En 2011, la France compte 3,1 millions de PME soit 99,8 % des entreprises, 48,7 % de l’emploi salarié (en équivalent temps plein). Elles réalisent 35,6 % du chiffre d’affaires et 43,9 % de la valeur ajoutée« . (c’est moi qui souligne)].

http://www.economie.gouv.fr/cedef/chiffres-cles-des-pme   ]

Certes, il existe – fort heureusement – les entreprises du CAC 40, « réussite extraordinaire » (id. p. 33), ainsi que – malheureusement cette fois – des multinationales spécialistes de l’évasion fiscale contre lesquelles il est urgent de sévir de façon appropriée, ainsi que des patrons rapaces auxquels il serait urgent que la loi et la fiscalité fassent rendre gorge.

[Pour ma part, si je peux revendiquer quelques années bac +, je n’ai jamais compris en quoi ce privilège m’autoriserait à gagner 50, 100 ou 300 fois plus qu’une personne ayant manié toute sa vie le marteau piqueur, et dont les statistiques disent que son espérance de vie est de 7 ans inférieure à la mienne. Je suis pour l’inversion de l’échelle des rémunérations en fonction de la pénibilité des tâches. À quoi servent donc des années d’étude, si elles n’engendrent pas un surcroît de responsabilité citoyenne, et n’amènent pas à faire comprendre qu’une échelle de 1 à 10, voire moins, outre son influence puissante sur la pacification sociale, serait largement suffisante pour « récompenser » ce que d’aucuns considèrent comme leurs « mérites », avec un infantilisme pitoyable (bébé fait mumuse avec ses soussous…) ?]

Mais réduire le monde de l’entreprise, comme le font de façon démagogique l’extrême droite et la gauche de la gauche, à une jungle de multinationales et de patrons voyous relève aussi d’une immaturité parfaitement contre-productive.

Le maintien dans l’opinion française, à un niveau beaucoup plus élevé que dans tous les autres pays développés – et d’ailleurs que partout ailleurs -, du rejet du « marché », du « capitalisme », la confusion des entreprises avec « les patrons » et la stigmatisation catégorielle de ces derniers, sans compter, répétons-le, la croyance en une « autre » politique dont la vertu première serait, bien sûr, de nous dispenser de réduire la dépense publique, compliquent grandement la problématique de la réforme en France. Même si, sous le discours protestataire, les Français sont peut-être plus lucides qu’on ne le croit. (id. p.32-33).

Comment donc vaincre « la résistance mentale à l’exemplarité des réformes accomplies par les autres » ? (id. p. 33).

Nous en sommes témoins :

presque toutes les tentatives de réforme s’enlisent dans un marécage politico-corporatisto-judiciaro-médiatique, ou prend deux à trois fois plus de temps que prévu. (id. p. 61).

Ceci en grande partie parce que, si les blocages ne sont surmontables que par la négociation entre partenaires sociaux, on le sait depuis longtemps,

ce dialogue suppose des syndicats forts, et des syndicats réformistes plus forts que ceux qui veulent et peuvent bloquer, aussi minoritaires soient-ils. Or les syndicats français sont tous faibles, peu représentatifs (environ 16 % des salariés dans le public, 7 % dans le privé), donc condamnés à la surenchère ou à ne pas prendre de risques par rapport à leur base maximaliste ou à leurs concurrents. Exception : la CFDT, très courageuse à certains moments. Les syndicats font partie du problème à résoudre. (id. p. 62).

Là encore, il serait bien entendu urgent d’œuvrer à un renouvellement de la culture syndicale, en faisant une place en ce domaine à l’exemplarité de nations qui nous entourent, chez lesquelles le syndicalisme n’a rien perdu de sa puissance.

Quoi qu’il en soit, la gauche n’a pas le choix. Il ne s’agit pas pour elle de se convertir à perpétuité à des politiques d’austérité, mais d’assumer avec courage une phase inévitable de réduction des dépenses publiques. Pour recouvrer demain souveraineté et capacité d’agir, la cigale doit se faire fourmi, au moins pour un temps. Mais beaucoup (près de 30 %) au PS et à la gauche de la gauche, ainsi qu’une large part des écologistes nient cette nécessité ou pensent, comme le Front national, que ces contraintes pourraient être abolies par une sortie de l’euro (ou de l’Europe). Pourquoi pas du système solaire ? (id. p. 87).

Mais ce travail de réforme est loin de se limiter à la gauche :

Nous n’avons donc pas le choix. Nous devons nous réformer davantage. La France, avec sa droite et sa gauche. Et c’est possible.(id. p. 89).

Un tel effort ne demandant pas de « dépasser » la dualité droite-gauche, ou de s’affirmer de façon probablement illusoire « ni de droite ni de gauche », mais d’arriver à travailler ensemble « avec sa droite et sa gauche » en effet, en une sorte de « comité de salut public » en vue de promouvoir quelques réformes essentielles à la survie de la vitalité économique, et donc de l’État providence.

Chaque participant conservant la liberté de se reconnaître « de droite » ou « de gauche », cette reconnaissance assumée permettant cependant un travail commun sur des points précis.

En cela, notre nouveau Président et son gouvernement représentent sans doute une chance.

Il n’y a donc rien de plus ridicule, de plus sectaire et stérile, de la part des partis, que d’excommunier les « hérétiques » qui font le choix de la coalition en les privant abusivement d’un ancrage dans lequel ils se reconnaissent, pour en faire des sortes d’apatrides politiques, alors qu’on peut parfaitement concevoir des alliances circonstancielles en vue de parvenir à des objectifs urgents et fondamentaux, comme cela se fait avec succès dans des pays qui nous entourent.

Même si les enquêtes auxquelles se réfère H. Védrine peuvent dater légèrement, on peut penser que les français sont encore prêts à comprendre ce type de stratégie, et l’urgence des enjeux qui la légitiment.

En septembre 2013, à la veille des élections allemandes, 63 % des Français considéraient ainsi que la France devrait s’inspirer du modèle allemand. Autre signe de disponibilité : 71 % des salariés du secteur privé approuvaient des compromis sur le temps de travail et les salaires en contrepartie d’un engagement à préserver l’emploi (Sofres, avril 2013). Signe de lucidité : 61 % des Français pensaient que la Sécurité sociale pouvait faire faillite (Opinion Way, septembre 2013). Et, signe de pragmatisme, à la question : « Qui pourrait sortir la France de la crise ? », ils répondaient à égalité : les gens (46 %), les dirigeants politiques (44 %), les entreprises (41 %). Autre sondage frappant : celui de la Sofres, pour Le Figaro du 3 décembre 2013, selon lequel 65 % des Français jugeaient que la France n’avait pas fait beaucoup d’efforts pour rester compétitive ; 27 % seulement la jugeaient bien placée dans la compétition ; 94 % trouvaient urgent d’entreprendre des réformes ; 61 % jugeaient nécessaire de faire des économies budgétaires, y compris sur les services publics ; 60 % jugeaient possible de réduire le nombre de fonctionnaires tout en ayant des services publics de qualité. S’agissait-il des mêmes Français que ceux que redoute tant, depuis des années, la classe politique ? (id. p. 98).

Ou que ceux du moins que certains syndicats essayent de nous présenter comme l’expression du « peuple » dans son ensemble…

Cela supposerait que tous les mécanismes autobloquants du « système » soient désamorcés. Mais cela supposerait aussi que la gauche du PS, les écologistes et la gauche de la gauche soient convaincus, entraînés ou alors empêchés d’entraver ce nouveau cours. Cela supposerait enfin que de nouvelles forces économiques et politiques le soutiennent résolument pour en assurer la réussite.(id. p. 101).

(…)

Une coalition pour la réforme ? (…)

Est-il utopique de penser que les Français ayant fini par ouvrir les yeux sur les enjeux et les défis de l’époque, observant le monde nouveau, constatant ce qui marche ou pas, jugeant positivement le « modèle » économique allemand et devenus de plus en plus lucides sur les problèmes de leur pays veuillent enfin interrompre ce glissement français et, ayant clarifié leur rapport à l’Europe, parviennent à se mettre d’accord, à l’initiative du Président et de la majorité du moment, pour mener à bien et en un laps de temps limité quelques réformes essentielles pour le redressement du pays ? Est-il utopique de penser qu’une coalition pour la réforme n’est pas impensable ? Qu’elle est même souhaitée par beaucoup ?

Si une telle « coalition majoritaire pour la réforme » parvenait à se constituer, une législature, voire une durée plus courte – deux à trois ans – pourrait y être consacrée. (…)

Les jeux partisans seraient mis entre parenthèses pour un temps bref et dans un but précis. L’accord politique le plus large serait recherché, dans la clarté, sur les objectifs et le calendrier, afin de réaliser de façon multipartisane quelques réformes vitales.

La France a bien su, pendant la IVe République, sous des majorités centristes à géométrie variable, et même sous la Ve, y compris à travers les alternances, poursuivre durablement, dans des contextes très différents, des programmes politiques aussi importants que la reconstruction, l’équipement du pays en infrastructures, le nucléaire civil et la dissuasion nucléaire, la sécurité sociale, la politique familiale, culturelle, étrangère (dans ses grandes lignes) et, pendant longtemps, la construction européenne.

L’idée peut paraître utopique et, de fait, tout semble interdire a priori une pareille approche. Au cours des dernières années, chaque alternance a débuté par une « rupture » proclamée à son de trompe, ou en tout cas par l’annulation systématique des mesures prises par l’équipe précédente (y compris, lors de l’alternance au sein de la droite), ce qui ne fait que dresser un camp ou un courant contre l’autre, sans jamais rassasier les maximalistes, et alimente la morosité générale et le rejet de la politique. Pourtant, c’est bien un accord « bipartisan » entre majorité et opposition, justifié par la gravité de la situation du pays, qui devrait être recherché sur quelques grandes questions, et ce le temps d’accomplir des réformes essentielles.

(…) Ce large accord, s’il était conclu, permettrait de neutraliser à la source, autant que faire se peut, les mécanismes permanents de rejet – dénaturation, opposition, intimidation, stérilisation, diversion, dramatisation factice – de la part des intérêts contrariés. Réactions connues. Peu surprenantes. Il n’est pas étonnant que les défavorisés veuillent préserver leurs (petits) avantages acquis, tout comme les classes moyennes, et les privilégiés conserver eux aussi leurs moyens ou gros avantages. Il n’empêche que le moment est venu de retrouver le sens perdu de l’intérêt général. Il ne s’agit pas d’orienter la politique de la France pour vingt ans, mais, ici et maintenant, de sortir de l’ornière. Et ne disons pas que ce serait faire le jeu des extrêmes : ceux-ci prospèrent avant tout sur le déni et l’impuissance publics.( id. p. 102-104).

 

Souhaitons donc à notre Président et à son gouvernement de comprendre la nécessité d’oser un « réformisme radical », selon la belle expression de Camus (id. p. 116), afin de contribuer à restaurer « la confiance en l’avenir » à « dissiper les tentations chimériques et vaincre la défiance ». (id. p. 116-117).

 

PS :

Quelques considérations iconoclastes, dont il serait bon qu’elles alimentent les débats entre le premier ministre et son ministre de l’écologie :

http://huet.blog.lemonde.fr/2017/05/11/le-soleil-le-vent-et-lelectricite/

« Le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde ». À propos d’un avertissement urgent de B. Brecht. Et sur James Baldwin, les populismes et la nécessité de revivifier la démocratie. Quelques variations sur des thèmes de Jacques Rancière, Pierre Rosanvallon, Yves Sintomer, et quelques autres.

Un « Hors-Série » fort intéressant de « L’Obs » me donne l’occasion de préciser un peu quelques idées concernant les actuels enjeux électoraux.

Il s’intitule « Démocratie et Populisme » et contient nombre d’articles importants que je me permettrai d’utiliser de façon bien sûr non exhaustive. Je signale en particulier le « point de vue » de Jacques Rancière : « Chaque élection reproduit un théâtre »,  et « La société civile à l’attaque« , d’Yves Sintomer, sur lesquels je reviendrai plus longuement, mais il faudrait encore mentionner Marcel Gauchet, Pierre Rosanvallon, une excellente présentation de Tocqueville par Philippe Raynaud, etc. parmi bien d’autres contributions de valeur dont je ne peux donner la liste complète.

Commençons par une remarque de P. Rosanvallon (« Vers une démocratie post-électorale », propos recueillis par François Armanet, p.90), qui nous place d’emblée dans la situation que nous avons une fois de plus, à l’évidence, à affronter :

F. Armanet : Dans votre livre, Le Bon Gouvernement, vous exposez justement un paradoxe : « Nos régimes peuvent être dits démocratiques, mais nous ne sommes pas gouvernés démocratiquement » Ce «grand hiatus » est-il la source de tous nos maux ?

P. Rosanvallon : De tous, peut-être pas. Mais il pèse lourd. Au moment du vote, les citoyens électeurs ont en effet le sentiment d’être les maîtres du jeu. Ils élèvent ou ils abaissent à leur gré les hommes et les femmes politiques. Mais ils ne sont que les souverains d’un jour. Sitôt le vote passé, avec les flatteries et les promesses qui l’accompagnent, ils constatent en effet que les pouvoirs prennent le large et que l’intérêt général est ensuite ballotté au gré des protestations corporatistes de toute nature. Ce divorce dramatique entre le « moment électoral » et le « moment gouvernemental » n’a cessé de s’accentuer. Il procède d’abord d’un écart que l’on pourrait dire structurel. Le langage des campagnes électorales est fondé sur l’idée d’une inversion de l’ordre des choses, sur l’exaltation des promesses, tandis que le langage gouvernemental est celui du retour à la réalité, du rappel des contraintes. Cet écart produit des effets dévastateurs, il dévalorise la politique et encourage l’abstention. Le problème est qu’il tient à la nature même de la compétition électorale.

Paysage que nous reconnaissons bien sûr (cf. « Moi Président », « Moi Président », et bien d’autres), et dont il relève de l’euphémisme de dire qu’il constitue un encouragement à l’abstention.

Et complétons par une remarque pertinente d’Yves Sintomer (« La société civile à l’attaque », propos recueillis par Pascal Riché), qui renforce encore l’impression d’ « épuisement » de nos pratiques démocratiques, dont le constat donne sans conteste bien du grain à moudre au « populisme » :

P.Riché : La démocratie représentative doit-elle disparaître ou simplement être complétée ?

Y. Sintomer : Nos systèmes sont épuisés : il faut les renouveler par des innovations aussi importantes que le furent le suffrage universel, les partis politiques de masse, ou les États-providence. Il ne s’agit pas de supprimer les élections ou les partis politiques, mais d’ouvrir parallèlement d’autres canaux de délibération et de prise de décision. Faute de quoi, on connaîtrait des convulsions comparables à ce qu’on a connu pendant la première moitié du XXe siècle.

Est-il exagéré de dire que ces « convulsions » ainsi que la défiance envers la « démocratie représentative », constituent actuellement notre quotidien ?

Avant de développer et d’aller plus loin, qu’il me soit permis de dire que si je partage entièrement les analyses de ces deux auteurs, je ne me range absolument pas dans la tentation d’abstention liée au constat « d’épuisement » de la démocratie représentative qu’elles décrivent.

D’abord parce que je garde l’espoir qu’il est possible de réagir, et nombre de contributions de la revue citée nous fournissent des pistes qui pourraient conduire vers une revivification de la démocratie et de l’engagement pour la chose publique et pour le bien commun.

J’y reviendrai donc.

Ensuite, d’une façon qui concerne plus précisément les enjeux actuels, parce que je suis absolument opposé à l’abstention pour ce qui est du vote du 7 mai prochain.

J’ai plusieurs fois rappelé, dans des posts récents

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/03/20/a-propos-dune-enieme-confirmation-de-lideologie-du-front-national-et-sur-la-question-beaucoup-plus-grave-quelle-pose-et-sur-quelques-difficultes-recurrentes-quepr/

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/12/09/a-propos-de-resultats-electoraux-petit-exercice-dapplication-de-quelques-reflexions-du-post-precedent/

etc.

combien l’idéologie du Front National constitue un grave danger qu’il convient de ne pas sous-estimer.

La récente affaire Jalkh démontre une énième fois de plus, combien le négationnisme, le néo-nazisme, l’antisémitisme et autres xénophobie et islamophobie bien connues sont inscrits dans les gènes du parti, en dépit d’une soi-disant « dédiabolisation » de pure vitrine.

Aymeric Chauprade (cf. émission d’Élise Lucet citée dans le premier lien ci-dessus) en tant qu’ex haut responsable du FN est particulièrement crédible lorsqu’il nous nous dit que ces tendances ne manqueraient pas de s’affirmer au cas où le parti accèderait au pouvoir.

Je suis pour ma part partisan de la reconnaissance du vote blanc. S’il était en effet pris en compte, un pourcentage majoritaire de bulletins blancs pourrait renvoyer dans leurs pénates les deux candidats du second tour, et exiger qu’on passe à autre chose de plus mobilisateur.

Mais une telle reconnaissance n’a actuellement pas cours.

Dans ces conditions, le fait de s’abstenir, ou de voter blanc ou nul constitue donc un danger considérable de voir accéder au pouvoir un parti gangréné par le fascisme et le néo-nazisme. Cela est arrivé autrefois et même si les conditions ne sont pas les mêmes, le jugement de l’Histoire attribue à juste titre le qualificatif de « complicité » à ceux qui ont choisi de laisser faire.

Et, de grâce, qu’on n’ait pas l’indécence d’avancer l’argument du « ni-ni ».

Je ne suis pas particulièrement macronien, et je me pose certes beaucoup de questions au sujet du candidat et de son programme.

Mais considérer le projet du leader d’ « En Marche ! » comme étant d’une nocivité équivalente à celui du FN est une triste – et grave –supercherie idéologique, ou une naïveté qu’il convient d’interroger d’urgence.

Le très beau film de Raoul Peck, « Je ne suis pas votre nègre », récemment diffusé sur Arte

http://www.arte.tv/fr/videos/051638-000-A/je-ne-suis-pas-votre-negre

ajout:

http://abonnes.lemonde.fr/m-actu/article/2017/04/30/dans-les-pas-de-james-baldwin_5120244_4497186.html

rapporte une remarque particulièrement profonde de l’immense écrivain James Baldwin. Je l’évoque de mémoire : il disait que les américains noirs connaissaient bien mieux les américains blancs que ceux-ci ne se connaissent eux-mêmes.

La remarque est reproduite aussi dans l’entretien, lui aussi remarquable, avec Raoul Peck :

http://www.arte.tv/fr/videos/074633-001-A/entretien-avec-raoul-peck

Et ceci parce que les américains blancs vivent en permanence dans le mythe du « positif » de leur communauté : « rêve américain », réussite, christianisme rayonnant, WASP, etc. entretenu par une bonne partie de leur littérature, de leur cinéma, etc. Le « négatif » étant, lui, tout bonnement occulté, refoulé.

Or, les américains noirs, tout comme les Indiens, les Vietnamiens et autres encore, savent pertinemment dans leur chair et de par leur expérience quotidienne que les blancs ont été et demeurent capables de pendaisons, de lynchages, de Ku-Klux-Klan, de meurtres arbitraires par la police, etc. et de bien d’autres choses dont l’ombre maléfique ne cesse de planer, et ne demande qu’à se revivifier, comme le démontre à l’envi l’élection de Donald Trump et ses thèmes de campagne caractéristiques.

« Le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde », disait Bertolt Brecht.

Et nous assistons en ce moment à de bien inquiétantes manifestations de cette fécondité.

Alors, de grâce, ne nous payons pas de mots !

Haïm Korsia, Grand Rabbin de France, a expressément appelé à voter Macron il y a quelque jours.

Tout comme l’américain noir James Baldwin, il a lui aussi payé pour savoir de quoi sont capables les français, en l’occurrence les Laval, les Pétain, ceux de la Milice et les foules de la Collaboration, active ou tacite. À ce titre, lui aussi connaît mieux les français que beaucoup de français ne se connaissent eux-mêmes. Ceux en particulier qui pensent que tout cela n’était qu’un « détail de l’histoire », que l’utilisation du Zyklon B relèverait de la supercherie, ou que la France n’est « pas responsable de la rafle du Vél’ d’Hiv », etc.

Pensez-vous donc ! Comment pourrait-on croire des peuples civilisés capables de cela ! Les Français ou les Allemands ne sont pas des barbares, tout de même…

Ce n’est pas non plus un hasard si la Grande Mosquée de Paris, tout comme le CFCM (Conseil français du culte musulman) appelle elle aussi expressément à voter Macron.

http://www.huffpostmaghreb.com/2017/04/24/election-macron-mosquee-paris_n_16206462.html

https://oumma.com/cfcm-appelle-a-voter-implicitement-macron/

Car peut-être certains français musulmans aussi connaissent-ils mieux les autres français que ces derniers n’acceptent de se connaître eux-mêmes.

Par exemple du fait du souvenir vivant ou transmis de quelques ratonnades, de « corvées de bois », de tortures et autres réussites de la guerre d’Algérie, ou de quelque projet autoritaire de dévoilement de la femme musulmane (pour son plus grand bien, cela va sans dire…), qui anime encore les nostalgiques de l’Algérie Française, nombreux dans un certain parti…

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Sur cette connaissance de l’homme, qu’il soit américain, français, allemand, ou autre encore, rendons raison au grand James Baldwin : il en parle en toute connaissance de cause.

Mais une autre naïveté étonnante court aussi les rues et les médias en ce moment :

Une vulgate marxiste encore mal digérée, et que certains continuent à propager « en oubliant le nom de l’auteur », comme dit la chanson, par pure mécanique de rabâchage idéologique non critique, nous assène quelques syllogismes imparables autant que sommaires :

Prémisse majeure :        Tout mal ne peut venir que du capitalisme néo-libéral.

Prémisse mineure :        Le populisme (y compris dans ses formes fascistes et néo-nazies) étant, en tant que mal, un produit dérivé nécessaire du capitalisme néo-libéral, …

Conclusion :      …  la victoire contre le populisme ne peut passer que par la destruction du capitalisme néo-libéral. CQFD.

Et voilà pourquoi, Madame, voter Macron est une stupidité : étant un suppôt bien connu du capitalisme néo libéral, un gouvernement Macron ne pourra que renforcer le populisme fasciste.

Si on veut vraiment vaincre le fascisme, il convient donc de s’abstenir. Voire de voter le Pen (j’ai entendu cela, et même quand on ne l’entend pas il y en a pas mal qui le pensent…) pour aviver les tensions et préparer ainsi l’avènement du  Grand Soir. CQFD (bis).

Mais, comme le savait très bien Aristote, la conclusion d’un syllogisme ne peut être valide que si les prémisses sont justes.

Sur ce point, je me limiterai à deux remarques :

1) Même si je respecte et partage certaines approches de Marx, ce genre de spéculation s’avère totalement erroné. Il est faux de dire que le fascisme se limite à être un produit dérivé du capitalisme. L’affirmer revient à abonder dans le déni de l’essence réelle du fascisme, déni qui peut avoir des conséquences tragiques. L’Histoire démontre en effet que là où le capitalisme a été aboli, d’autres formes de fascisme d’État se sont développées, et se sont manifestées sous la forme de Goulags, S21 et autres joyeusetés désormais bien connues. Nul besoin d’évoquer Lefort ou Castoriadis pour le savoir.

Qu’on le veuille ou non, ce genre de constat de fait donne raison à Freud contre Marx.

« Les communistes croient avoir trouvé la voie pour délivrer du mal. L’homme est bon hors de toute équivoque, bien intentionné envers son prochain, mais l’institution de la propriété privée a corrompu sa nature. La possession de biens privés donne à un seul la puissance et par là la tentation de maltraiter le prochain; celui qui est exclu de la possession ne peut, dans son hostilité, que se révolter contre l’oppresseur. Si l’on supprime la propriété privée, si l’on met en commun tous les biens et si l’on fait participer tous les hommes à leur jouissance, la malveillance et l’hostilité disparaîtront d’entre les hommes. Étant donné que tous les besoins sont satisfaits, nul ne sera fondé à voir dans l’autre son ennemi; tous se soumettront avec empressement au travail nécessaire. La critique économique du système communiste n’est nullement mon affaire, je ne puis examiner si l’abolition de la propriété privée est opportune et avantageuse. Mais je suis en mesure de reconnaître en son présupposé psychologique une illusion sans consistance. En supprimant la propriété, on soustrait au plaisir-désir d’agression humain l’un de ses outils, assurément un outil solide, mais assurément pas le plus solide » (Malaise dans la civilisation).

Et le bisounoursisme standard qu’on rencontre encore trop souvent chez quelques émules directs ou indirects du marxisme, en se trompant gravement sur l’essence de l’humain, pose un diagnostic erroné qui peut avoir des conséquences tragiques.

2) Je l’ai dit, je ne suis pas particulièrement macronien. Et, pas plus que pour un autre, je ne vois pas pourquoi le fait de voter pour lui signifierait pour moi donner un chèque en blanc de façon inconditionnelle. Je l’ai souvent exposé,

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2016/01/07/apprendre-le-chemin-de-lenfer-pour-leviter-ou-revenir-enfin-au-politique-reflexion-sur-leffondrement-avec-philippe-bihouix-pablo-servigne-et-raphael-stevens/

etc.

mon approche du politique (qui en passant m’empêche de trouver des candidats adéquats sur le marché tel qu’il se présente) m’interdit d’autant plus de donner un blanc-seing à quelque candidat que ce soit pour lequel je voterais au nom du principe du moindre mal.

Mais il est méthodologiquement inacceptable de considérer a priori M. Macron, au su du peu que nous pouvons connaître de lui, comme un valet pur et simple du capitalisme néo-libéral, selon la phraséologie d’usage. Il y a là une caricature et un procès d’intention trop peu attesté dans les faits.

Et un tel procès d’intention inapproprié ne peut en aucun cas justifier de faire courir le risque de favoriser l’établissement d’un régime fasciste à tonalité néo-nazie qui est lui sérieusement attesté dans les textes, les faits et les personnes.

Cf. encore :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/03/20/a-propos-dune-enieme-confirmation-de-lideologie-du-front-national-et-sur-la-question-beaucoup-plus-grave-quelle-pose-et-sur-quelques-difficultes-recurrentes-quepr/

D’après ce qu’on peut raisonnablement en connaître, on peut légitiment penser que M. Macron Président serait, plutôt que le Grand Satan du Capital qui affole certains, le représentant somme toute assez banal d’une social-démocratie de tonalité plutôt centriste, certes peu originale, et d’inspiration peut-être quelque peu scandinave (« flexisécurité », retraite à points, etc.)..

Faut-il cependant rappeler [précision: contre une dogmatique marxiste qui assimile purement et simplement ultralibéralisme et social démocratie] que ce type de social-démocratie, en dépit de ses limites que j’évoquerai plus bas, occupe depuis des décennies, selon des analyses largement multi-critères, les premières places au palmarès des nations les plus démocratiques du monde, de celles où la justice sociale se voit le mieux respectée grâce à une redistribution sans équivalent, et où la qualité de vie se révèle la meilleure ?

https://fr.actualitix.com/pays/wld/indice-democratique.php

Là encore, un procès d’intention peu fondé paraît bien irresponsable lorsqu’il fait courir des risques non négligeables de promouvoir en lieu et place de régimes de ce type un système clairement fasciste, dont l’Histoire prouve encore qu’il est bien plus facile de se doter que de se défaire.

Tout en sachant bien sûr, contrairement à ce qu’affirment d’autres vulgates puériles, que ce ne seront pas non plus la justice sociale, la démocratie ou la qualité de vie qui suffiront à constituer un rempart suffisant contre la tentation fasciste.

Car on le sait, celle-ci se manifeste actuellement aussi dans nombre de nations (Pays Bas, Danemark, Autriche, etc.) qui figurent parmi les plus privilégiées du monde.

Contrairement au simplisme des thèses marxistes évoquées, la tentation fasciste semble loin de se réduire aux seuls déterminismes économiques. La racine en est autrement complexe et profonde.

La colère des exploités et des humiliés a, et a toujours eu, bien des façons de s’exprimer, à travers diverses formes d’action, y compris révolutionnaires.

Mais le fait de l’investir au profit de tendances racistes, antisémites, islamophobes, xénophobes, homophobes, révèle tout autre chose et relève d’un mécanisme particulier dont il conviendrait de prendre enfin au sérieux la spécificité au lieu de la dissoudre dans des approches qui, parce qu’elles se méprennent sur le diagnostic, ne pourront jamais fournir de remèdes appropriés.

Si donc je crois avoir de sérieuses raisons de penser que, dans la situation qui est la nôtre, l’abstention, le « ni-ni », etc. relèvent d’une irresponsabilité qui peut hélas devenir complicité, je ne suis pas pour autant « macronien », je l’ai dit, dans la mesure où je pense (hormis mon désaccord essentiel concernant la mythologie de la croissance, cf. lien ci-dessus « apprendre le chemin de l’enfer »…), avec nombre des contributeurs du hors-série de « l’Obs », que ce qu’on connaît du programme de M. Macron ne va que très insuffisamment dans le sens d’une indispensable et urgente re-fondation de la démocratie.

Justice sociale, renouveau de la démocratie, ce ne sont donc pas les combats à mener qui manqueront, y compris sous une présidence Macron !

Mais au moins ce type de présidence les permettra-t-elle, ce qui risque fort de ne pas être le cas d’une autre !

Ces combats, l’entretien avec J. Rancière mentionné plus haut (« Chaque élection reproduit un théâtre » op. cit. p. 80ss) me semble les analyser de façon pertinente.

Tout d’abord en brisant ce qui est trop souvent perçu comme une évidente homogénéité entre élection, représentation et démocratie.

Or une telle homogénéité ne va aucunement de soi :

Eric Aeschimann : L’élection présidentielle est généralement présentée comme le point culminant de la vie démocratique. Ce n’est pas votre avis. Pourquoi ?

Jacques Rancière : Dans son principe, comme dans son origine historique, la représentation est le contraire de la démocratie. La démocratie est fondée sur l’idée d’une compétence égale de tous. Et son mode normal de désignation est le tirage au sort, tel qu’il se pratiquait à Athènes, afin d’em­pêcher l’accaparement du pouvoir par ceux qui le désirent [cf aussi sur ce sujet l’article érudit de Florent Guénard : « Périclès jugerait nos institutions aristocratiques », p. 42-45]. La représentation, elle, est un principe oligarchique [rappelons que l’oligarchie «(du grec ancien ὀλιγαρχία / oligarkhía, dérivé de ὀλίγος / olígos [« petit », « peu nombreux »], et ἄρχω / árkhô [« commander »]) est une forme de gouvernement où le pouvoir est réservé à un petit groupe de personnes qui forment une classe dominante » (Wikipédia)]  : ceux qui sont ainsi associés au pouvoir représentent non pas une population mais le statut ou la compétence qui fondent leur autorité sur cette population : la naissance, la richesse, le savoir ou autres. Notre système électoral est un compromis historique entre pouvoir oligarchique et pouvoir de tous (…).

L’élection d’un président comme incarnation directe du peuple a été inventée par les monarchistes en 1848 contre le peuple des barricades et des clubs populaires et réinventée par De Gaulle pour donner un « guide » à un peuple trop turbulent. Loin d’être le couronnement de la vie démocratique, elle est le point extrême de la dépossession électorale du pouvoir populaire au profit des représentants d’une classe de politiciens dont les fractions opposées partagent tour à tour le pouvoir des « compétents » (…).

Le suffrage universel et son installation dans la durée ont modifié les choses de deux façons. D’un côté ils ont accrédité l’idée selon laquelle la représentation est un reflet de la popula­tion globale. De l’autre ils ont transformé la classe des représentants en une classe de professionnels de la politique qui s’auto-reproduisent. Le système représentatif a ainsi fait émerger son propre envers, la notion mythique d’un peuple qui n’est pas représenté par ces professionnels et aspirerait à se donner des représentants l’incarnant vraiment. C’est ce théâtre que chaque élection reproduit désormais, avec une qualité toujours en baisse.

E. A. :Votre vision est très noire. Le système est-il intrinsèquement biaisé ?

J.R. : Il est oligarchique en son principe et non démocratique. Et cette oligarchie a perdu sa légitimité chez nous quand il est apparu que les propriétaires éclairés ne représen­taient que les intérêts de la propriété. C’est ce qui a éclaté au grand jour avec les assemblées «républicaines» de 1849 et de 1871, massivement composées de royalistes déchaînés contre les ouvriers et les révolutionnaires. L’oligarchie est peu à peu devenue cette classe de politiciens qui ne représente que le système lui-même. Le régime majoritaire et présidentiel de la Ve République a accéléré ce processus : on a désormais deux partis dont chacun gouverne en alternance en détenant tous les pouvoirs, ce qui renforce la professionnalisation et facilite aussi toutes les formes de corruption active et passive; et, parallèlement, la figure présidentielle est supposée incarner le peuple que cette professionnalisation trahit.

Tout y est : passage d’une démocratie originaire à la pratique de la représentation, qui en est tout simplement le contraire, confiscation de cette représentation au profit de petits groupes oligarchiques constituant une classe dominante, dépossession du pouvoir populaire par une classe de politiciens professionnalisés qui se reproduit périodiquement sur un « théâtre » électoral qui ne sait plus rien faire d’autre que consacrer un système perdant de plus en plus, et pour cause, sa légitimité…

On est bien là à l’origine, avec cette perte de légitimité, de « l’épuisement de nos systèmes », que dénonçait plus haut Y. Sintomer, ainsi que du développement de l’abstention que ne pouvait que constater P. Rosanvallon.

Que proposent alors nos auteurs pour essayer de sortir de ce désenchantement du politique et des formes de populisme qu’il entraîne, dont certaines, nous l’avons vu, s’entendent à récupérer et à détourner habilement les colères légitimes pour les investir dans le sens d’une désinhibition des pulsions les plus basses qui constituent, pour Freud en particulier, l’un des moteurs les plus puissants de l’être humain dans sa recherche de jouissance ?

Reprenons les suggestions déjà évoquées de Y. Sintomer :

Il faut (…) renouveler [nos systèmes] par des innovations aussi importantes que le furent le suffrage universel, les partis politiques de masse, ou les États-providence. Il ne s’agit pas de supprimer les élections ou les partis politiques, mais d’ouvrir parallèlement d’autres canaux de délibération et de prise de décision. Faute de quoi, on connaîtrait des convulsions comparables à ce qu’on a connu pendant la première moitié du XXe siècle.

Ces « autres canaux de délibération » existent déjà en quantité : on peut penser en particulier au monde associatif et à ses multiples expertises qu’il conviendrait d’intégrer de façon plus effective dans les structures de délibération et de décision. ATD Quart Monde, la Cimade, Amnesty International, la Fondation de France, Oxfam et tant d’autres associations nationales ou locales ne constitueraient-elles pas des instances de réflexion qui pourraient influer de façon déterminante sur les prises de décision, en promouvoir la réception du fait de leur fonctionnement et de leur caractère démocratique au-delà de la confiscation oligarchique par quelques quarterons de fonctionnaires et de politiciens « professionnels » à la compétence et à la crédibilité bien émoussées ?

Cela répond à l’un des « défis » que mentionne encore Y. Sintomer : « comment concilier une vraie capacité d’expertise – car on a vraiment besoin d’experts – avec un accroissement de la participation des peuples aux décisions » (op. cit. p. 66).

Beaucoup de familiers de la vie associative ayant entendu un jour, par exemple, peu avant la crise de 2008, un Président de la République affirmer qu’il fallait développer en France le crédit à la consommation (celui-là même qui allait provoquer quelques semaines plus tard la crise des subprimes) ont légitimement pu penser que leur expertise propre et leur compétence valait bien celle du dit président ; il en va de même de bien d’autres sujets : gaz de schiste, etc. pour ne mentionner que le même président et quelques membres de l’oligarchie qui l’entourait.

Cela nous amène à l’une des propositions défendues par plusieurs de nos auteurs.

Celle d’un renouveau de la pratique du tirage au sort dans la vie démocratique.

Il est bien sûr hors de question de nier l’importance reconnue par tous de l’expertise. Mais déjà, dans la pratique politique actuelle, celle-ci émane avant tout de la société civile, de commissions formées de conseillers qui, la plupart du temps, ne font pas partie de la classe politique « professionnelle » en tant que telle.

Et c’est bien normal. Ce n’est pas parce que je suis sorti de l’ENA il y a 40 ou 50 ans et que je me suis depuis lors encroûté en passant de sièges de député à sièges de ministre et inversement que je suis automatiquement habilité à parler ou à décider de tous les sujets concernant les nouvelles technologies de l’information, la santé, l’agriculture ou la bioéthique. Sous tous les régimes politiques, les spécialistes et experts de la vie civile doivent être sollicités en permanence.

Le fonctionnement des comités d’éthique pourrait en fournir un exemple pertinent.

Dès lors, en quoi l’oligarchie issue des procédures électorales conventionnelles serait-elle plus habilitée que la femme et l’homme du commun, désignés par tirage au sort, formés et informés dans la perspective de l’accomplissement d’un mandat provisoire ?

[sur la critique de l’oligarchie ou de « l’aristocratie élective », voir aussi les extraits de l’ouvrage de B. Manin, Principes du gouvernement représentatif, op. cit. p. 47].

Il est tout de même légitime de se demander si l’homme de la rue ou la ménagère de 40 ans ne pourraient pas, sur le sujet du réchauffement climatique, du droit des homosexuels, de la contraception, de l’immigration ou d’autres encore, se montrer au moins aussi sensés qu’un certain président Trump, par exemple.

Pas besoin pour autant de rejeter entièrement les processus classiques :

Y. Sintomer : (…) il faut créer de nouveaux dispositifs de démocratie qui ne reposent pas sur l’élection. Qui viennent s’ajouter aux mécanismes électoraux et les corriger. Le détour par l’histoire est intéressant. Pendant des siècles, au Moyen Âge et à la Renaissance, on pensait que la compétition électorale et la lutte des factions pour le pouvoir menaçaient les républiques. Et qu’elles risquaient de faire passer l’intérêt particulier de ces factions devant l’intérêt commun. Du coup, on couplait élection et tirage au sort. Ou bien on imaginait d’autres méca­nismes, comme ce système où ceux qui élisent les représen­tants dans un quartier ne sont pas les citoyens de ce quartier mais des autres quartiers. Aujourd’hui, on a besoin de mécanismes de ce type : des chambres citoyennes tirées au sort, par exemple. L’Irlande, en 2015 a adopté le mariage pour tous par référendum : le texte avait été proposé par une assemblée majoritairement tirée au sort, avec l’idée que cela permettrait aux débats d’aller au-delà des querelles de partis, sur un thème qui, dans ce pays catholique était fort sensible. L’Irlande répète actuellement le processus avec le droit à l’avortement. Ces systèmes permettent de redonner du pouvoir aux citoyens et de limiter la concurrence stérile entre des partis qui ont cessé d’être des canaux de transmission efficace entre citoyens et élites.

P.Riché : Est-on certain que les citoyens se sentiront mieux représentés par des gens tirés au sort ?

Je pense que c’est la conjonction entre des élections d’un côté et d’autres systèmes qui leur donneront ce sentiment d’être mieux représentés. Il y a aussi les conférences de type Grenelle de l’environnement. Ce dernier, au début du quin­quennat de Nicolas Sarkozy, avait permis aux différents acteurs de réfléchir à l’avenir. Les résultats avaient été impressionnants, par rapport au travail législatif habituel. Mais la volonté politique a manqué ensuite pour traduire les ambitions en actes. (op. cit. p. 68).

Comme le reconnaît Y. Sintomer lui-même (id. ibid. p. 69), un tel changement nécessite une véritable révolution : « (…) Même s’il ne faut pas imaginer la prise de la Bastille. Nous avons besoin d’un changement aussi important que le passage du système censitaire au suffrage universel ». [rappel :  « Le suffrage censitaire est le mode de suffrage dans lequel seuls les citoyens dont le total des impôts directs dépasse un seuil, appelé cens, sont électeurs » (Wikipédia)].

Révolution qui ne peut s’accomplir que dans le cadre d’une aspiration collective et d’un « large mouvement populaire ».

Le tirage au sort était le mode démocratique normal de désignation des délégués fondé sur le principe de l’égale capacité de tous. J’ai proposé de lui redonner place pour inverser les dérives de la professionnalisation. Mais ce n’est pas une simple recette, pas plus que ne le serait le mandat non renouvelable. Ces outils n’ont d’intérêt que s’ils sont portés par un vaste mouvement populaire. La démocratie n’existe pas sans ces poussées surgies hors sys­tème qui viennent bousculer les institutions étatiques -comme l’a fait récemment le mouvement des places. Elle suppose que des institutions autonomes par rapport aux structures et agendas étatiques inscrivent dans la durée ces moments égalitaires.(J. Rancière, op. cit. p. 82).

Mais il est fort probable désormais qu’une telle « révolution » soit la condition nécessaire à la survie de nos démocraties.

Souhaitons donc à notre prochain président de le comprendre.

Mais surtout à nous, citoyens, de dépasser les impasses « populistes » pour avoir l’audace de nous constituer en peuple, capable d’une véritable démocratie.

Et de le faire savoir à « ceux qui nous gouvernent ».

PS : S’il veut contribuer à cette nécessaire « révolution », peut-être serait-il bienvenu, pour notre futur Président, puisqu’il paraît privilégier une approche « centriste » et qu’il se devra de donner une consistance politique à l’union nationale qui l’a porté au pouvoir, de s’inspirer aussi de quelques suggestions pertinentes d’Hubert Védrine, lorsque ce dernier envisage « la possibilité d’une coalition momentanée droite-gauche pour la réalisation de quelques réformes clés ».

http://www.lemonde.fr/idees/article/2017/03/21/hubert-vedrine-une-coalition-entre-gauche-et-droite-s-impose_5098157_3232.html?xtmc=vedrine&xtcr=3

Les Français (…) sont inquiets de voir notre modèle républicain et social au bord de la rupture, ils craignent que des réformes mal conçues par des élites en qui ils ont perdu toute confiance ne finissent par l’achever plutôt que de le sauver.

(…)

Une fois la première réforme importante engagée, une pédagogie plus ambitieuse pourra être déployée pour enclencher un cercle vertueux qui pourrait dénouer le nœud de défiance, de manque de confiance en eux des Français des dernières décennies, et libérer ainsi le formidable potentiel créateur et le dynamisme de notre pays.

Mais « dénouer le nœud de défiance » peut-il se faire indépendamment d’une réforme en profondeur de nos pratiques démocratiques ?

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Ajout:

Au moment d’achever ma relecture, je découvre cet éditorial.

Encore un élément à ajouter au dossier…

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2017/04/28/les-liaisons-dangereuses-de-marine-le-pen_5119270_3232.html

Et celui là encore, tant qu’on y est…

http://abonnes.lemonde.fr/election-presidentielle-2017/article/2017/04/28/steeve-briois-et-david-rachline-vises-par-une-enquete-pour-des-messages-haineux_5119684_4854003.html

Ajout du 30/04:

Un ami me dit que le terme de « fascisme » se révèle inadéquat pour qualifier l’idéologie du Front National.

Je le sais, et je le concède en partie. Mais si j’emploie pourtant ce terme, c’est de façon délibérée.

L’excellent article de Jean-Yves Camus

http://abonnes.lemonde.fr/election-presidentielle-2017/article/2017/04/30/le-programme-de-marine-le-pen-va-vers-la-democratie-illiberale-que-developpe-viktor-orban-en-hongrie_5120204_4854003.html

résume les différences avec le « fascisme historique »:

F. Joignot: Ce nationalisme exacerbé, cette volonté d’en finir avec la Ve République, de se replier sur l’Hexagone doivent-ils faire craindre le retour d’une forme de fascisme à la française ?

J.Y. Camus: Non, ce n’est pas le fascisme au sens historique du terme. Le FN n’est pas un parti-milice, il n’est pas corporatiste, il ne veut pas éliminer physiquement la population juive. Et il ne veut pas créer un « homme nouveau ».

[j’en profite pour signaler un autre excellent article du même J.Y. Camus dans le hors-série de l’Obs mentionné ci-dessus: « Les rêves institutionnels du Front National« , p. 19ss].

Si en effet ces composantes ne se retrouvent pas expressément dans la configuration du FN tel qu’il se présente, on sait (cf. Aymeric Chauprade mentionné plus haut et bien d’autres) que certaines d’entre elles demeurent actives dans le FN tel qu’il est:

Permanence du négationnisme au plus haut niveau (qui est une allégeance au fascisme « historique » sous sa forme nazie), présence – au plus haut niveau encore, cf. Aymeric Chauprade – de références et de symboles nazis, nationalisme, racisme, xénophobie affirmée, etc.

Cette permanence me semble justifier l’emploi du terme « fascisme » pour désigner le FN. Non pas dans l’intégrité de son sens « historique », en effet, mais dans une partie déterminante de son inspiration, de son esprit.

Et si je me permets donc de ne pas utiliser la terminologie, certes pertinente, de M. J.Y. Camus, c’est parce que les expressions « démocratie illibérale« , pas plus que « démocrature » par exemple, ne permettent de rendre compte de cet enracinement, lui aussi profondément « historique ». Or, il serait grave d’occulter, par un vocabulaire ne faisant pas état de cette référence, un aspect essentiel, constitutif, de ce à quoi nous avons affaire avec le FN.

J’en profite pour préciser un autre point: pourquoi ne pas avoir mentionné le référendum comme « outil » possible de la « rénovation démocratique » ?

Essentiellement, et c’est bien pour cela que Mme Le Pen compte l’utiliser, parce qu’il est là encore historiquement bien attesté qu’un tel outil fait partie de la panoplie classique de la démagogie et du populisme, et que, sous des formes diverses (« plébiscite » en particulier), il a servi a justifier des régimes autoritaires habiles à manipuler et exploiter l’affectif et l’émotionnel (« cf. « Césarisme », « Bonapartisme » – voir là dessus encore, toujours dans la même revue, l’article de Charles Giol, « Le spectre du césarisme », p. 52-54. On sait par exemple qu’un « référendum » proposé après quelque infanticide atroce aurait toutes les chances d’aboutir à la restauration de la peine de mort).

La constitution, sur la base du tirage au sort, d’assemblées populaires conviées à un exercice d’expertise et de délibération formé et informé   a toutes les chances de se montrer beaucoup plus fiable que l’instrument ambigu du référendum (dont l’emploi peut être cependant conservé moyennant des protocoles précis et rigoureux).

Ajout:

Un bel article

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2017/04/30/l-espagne-ce-pays-ou-l-extreme-droite-n-existe-pas_5120285_3232.html

qui démontre, comme je le disais plus haut, qu’établir une relation nécessaire entre la « colère » et la montée d’une extrême droite fascisante et xénophobe constitue une erreur d’analyse.

Pour exprimer leur ras-le-bol au sujet de la crise, les Espagnols ne se sont pas tournés vers les partis d’extrême droite : ils ont préféré porter les deux nouveaux venus de la scène politique, la formation anti-austérité Podemos et, dans une moindre mesure, les centristes de Ciudadanos. « Comme partout en Europe, la crise économique a eu des conséquences sur le système politique, mais, en Espagne, la colère ne s’est pas exprimée de la même manière qu’ailleurs, explique Jorge Galindo. Pablo Iglesias, le leader de ­Podemos, a souvent dit qu’il avait évité la montée de l’extrême droite. C’est vrai dans la mesure où il a su répondre au mécontentement et à l’envie de changer le système. »

L’Espagne serait-elle vaccinée à vie contre le populisme et la xénophobie ? Carmen Gonzalez Enriquez est assez optimiste. « Il est toujours risqué de faire des pronostics, mais, à l’horizon de dix ou quinze ans, je ne crois pas que l’on puisse craindre une montée de l’extrême droite. »

Par les temps qui courent, la « colère » est partout.

Mais le fait de flatter la pulsion raciste, xénophobe, l’exclusion de l’autre etc. relève de tout autre chose: d’une stratégie délibérée pour laquelle la situation économique n’est qu’un prétexte parmi d’autres, tout comme peuvent l’être, à tout moment, la différence religieuse, ethnique, la différence des pratiques sexuelles ou même la différence entre deux équipes au stade du Heysel.

Ouvrir la boîte de Pandore de la désinhibition de la pulsion constitue une stratégie à part entière, délibérée, dont on sait qu’elle peut profiter de n’importe quel prétexte.

Ne nous laissons pas tromper par le discours du FN. C’est Mme Le Pen et non l’injustice économique et sociale qui fait le lit des extrémismes fascisants. Prenons exemple sur les espagnols, et ne laissons pas défigurer et avilir la légitimité de nos colères!

*

Ajout – bien tardif! – du 26/04/2020.

Je relis ce post et je dois bien avouer que j’ai – une fois n’est pas coutume – péché par excès d’optimisme.

Je m’étais laissé prendre en effet à l’époque par la tonalité de l’article d’Isabelle Piquer, ainsi que par les déclarations  de Carmen Gonzalez Enriquez : « à l’horizon de dix ou quinze ans, je ne crois pas que l’on puisse craindre une montée de l’extrême droite » en Espagne.

Mon post date du 28 avril 2017.

À cette époque, le parti Vox, s’il était déjà né, était encore insignifiant sur la scène politique espagnole.

Or, à peine plus d’un an après, il manifestait sa force aux élections d’Andalousie, préludes à une triomphale ascension.

Ce que ni Pablo Iglesias, ni Carmen Gonzalez Enriquez, ni Isabelle Piquer, ni bien sûr moi-même n’avions prévu, c’est que les séquelles du franquisme, bien vivantes dans l’aile droite du Partido Popular, se déplacent sur Vox et se donnent une consistance autonome, avec les résultats qu’on sait!

Et non, hélas! L’Espagne n’échappe pas à la montée de l’extrémisme de droite. Il n’y a pas en Europe de pays exempt de la montée de la peste brune.

Notre erreur d’analyse était effectivement due à un excès d’optimisme, illusion que dément la réalité…

Transition énergétique versus usine à gaz… ou gazogène. À propos de quelques articles et émissions récentes.

En attendant que des plus compétents que moi interviennent sur le sujet, quelques rappels et réflexions rapides à propos d’articles et d’émissions récentes.

Le premier article :

http://abonnes.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2017/01/22/en-allemagne-le-charbon-n-a-pas-remplace-le-nucleaire_5066912_4355770.html

nous permet de corriger un contre-sens : si, en effet, le début de « sortie du nucléaire » a bien signifié jusqu’en 2013 en Allemagne un accroissement de l’utilisation du charbon pour la production d’électricité, ce n’est désormais plus le cas.

Et si les objectifs ambitieux de réduction des émissions de gaz à effet de serre n’ont pour le moment pas été tenus, ces émissions ont tout de même baissé de 2% depuis 2011.

Bonne nouvelle ! Dont acte.

La mauvaise étant, on le sait, la part décroissante mais toujours largement prépondérante qu’occupe le charbon (et donc les très importantes émissions qu’il produit) dans le mix énergétique allemand, comme le confirment les graphiques du Fraunhofer Institute, organisme de référence en Allemagne.

https://www.energy-charts.de/energy_pie.htm

Ce sont en gros ces chiffres qui sont repris lors du « 28 Minutes » d’Arte sur le sujet :

http://www.arte.tv/guide/fr/068401-102-A/28-minutes

(en particulier vers 26mn).

 

Tout en souhaitant que le processus engagé tienne les promesses prévues et que les améliorations s’accélèrent, on peut bien évidemment, avec nombre d’experts, souligner le coût exorbitant (de l’ordre de 500 milliards d’euros) d’une baisse des émissions qui reste, pour le moment du moins, quasi anecdotique (2%) pour un pays qui demeure l’un des champions d’Europe de production de gaz à effet de serre.

Bien sûr, il reste aussi légitime de se demander si, d’un point de vue strictement écologique, et considérant l’impératif premier de lutte contre le réchauffement climatique, une « sortie du charbon » n’était pas plus urgente qu’une sortie du nucléaire….

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/10/18/des-vertus-comparees-du-surf-et-de-la-plongee-sous-marine-ou-quand-la-transition-energetique-suppose-la-stabilite-demagogique-ainsi-que-du-bon-usage-de-mr-jancovici/

Quoiqu’il en soit, l’élève devrait faire mieux dans l’avenir, du fait du développement en cours des renouvelables. Il faut donc attendre pour juger. Cela fait bien sûr partie de tout processus sur le long terme.

Le problème est alors de savoir si le plus long terme ne devra cependant pas inclure quelques ajustements douloureux, autant en ce qui concerne les émissions qu’en ce qui concerne les coûts, financiers comme environnementaux.

Car si cela n’apparaît pas dans les articles en question, on sait depuis longtemps, et l’expérience le prouve amplement (cf. le cas de l’Espagne en particulier, illustré ci-dessous

https://jancovici.com/transition-energetique/renouvelables/pourrait-on-alimenter-la-france-en-electricite-uniquement-avec-de-leolien/ ),

que l’usage des sources d’énergie intermittentes, en l’absence sans doute durable de moyens de stockage efficaces (utilisation déjà maximale en Allemagne comme en France des sites capables de recevoir des STEPS – Stations de Transfert d’Énergie par Pompage en particulier, qui, en utilisant le trop plein ponctuel d’énergie éolienne ou solaire pour remonter l’eau dans des lacs de barrage, constituent le mode de stockage le plus performant – plus de 60% de l’énergie de départ y est préservée -), exige d’adosser de telles énergies à des sources non intermittentes afin de pourvoir à une demande accrue lors des pics de consommations (hivernaux en particulier) en l’absence de soleil et de vent, lorsque les éoliennes et les panneaux photovoltaïques ne produisent que quelques pourcents de leur capacité théorique.

Le même institut de référence (Fraunhofer, plus ou moins équivalent de notre ADEME) nous met sur la piste de ce qui sera probablement à terme la solution allemande de l’EnergieWende (« tournant » ou « transition » énergétique ») :

Reprenons les propos de S. Huet :

Les chercheurs [ de Fraunhofer] ont simulé un système électrique fonctionnant heure par heure et sur une année entière à partir d’énergies renouvelables, en prenant comme base des besoins le succès d’une politique d’économie d’énergie, de diminution de la consommation d’électricité d’environ 25% par rapport à aujourd’hui.

Le scénario 100% renouvelables, basé sur une alimentation autarcique en énergie et sur des potentiels techniques considérés comme réalistes, comprend, en termes de puissance installée :
► 170 GW d’éolien terrestre et 85 GW d’éolien en mer (soit 255 GW contre 29 GW actuels en tout).
► 200 GW de photovoltaïque.
► 70 GW de centrales dites Power-to-Gas, prévues pour transformer l’électricité d’origine renouvelable en gaz (hydrogène utilisé comme tel ou peut-être méthanisé) lors des périodes de production excédentaires par rapport à la demande.
► 95 GW de centrales à gaz utilisées en «back-up», lorsque la production d’origine renouvelable n’est pas suffisante, et optionnellement couplées à des systèmes de récupération de la chaleur pour réinjection dans les réseaux de chaleur.

http://sciences.blogs.liberation.fr/2013/01/08/electricite-le-cas-allemand/

Précision: pour les germanistes, cf:

https://www.ise.fraunhofer.de/content/dam/ise/de/documents/publications/studies/studie-100-erneuerbare-energien-fuer-strom-und-waerme-in-deutschland.pdf

ainsi que le communiqué de presse de Fraunhofer du 11/12/2012:

https://idw-online.de/en/news506429

 95 Gigawatt zentrale Gaskraftwerke (…) würden für die Rückverstromung sorgen; diese Kraftwerke dienen der komplementären Stromversorgung bei nicht ausreichender Leistung aus Wind und Sonne.

(95 gigawatts de centrales à gaz auraient une fonction de compensation -« back up »-; ces centrales assurant l’alimentation complémentaire lorsque les performances du vent et du soleil ne sont pas suffisantes).

L’institut considère ainsi les 70 GW de Power-to-Gas ainsi que les 95 GW de centrales à gaz comme indispensables pour pallier l’intermittence et permettre d’assurer la relève de l’éolien et du solaire en cas de « coup dur » climatique ou autre. Lorsqu’il n’y a ni vent ni soleil en quantité suffisante, la totalité de l’alimentation en électricité doit être rapidement assurée par « autre chose », en quantité suffisante pour remplacer les sources défaillantes. Cet « autre chose » devant, en toute logique, assurer une alimentation à peu près équivalente aux sources auxquelles elle se substitue.

D’où la nécessité d’un double système d’approvisionnement, qui explique « l’énormité » de la puissance devant être installée dans la perspective d’un important développement du renouvelable intermittent.

L’énormité de ce chiffre peut être mesurée en le comparant à la puissance installée en France actuellement, soit environ 125 GW, dont 64 GW de centrales nucléaires. Ainsi, le seul parc de centrales à gaz serait d’une puissance supérieure au parc nucléaire français actuel. Au total, environ quatre fois plus de capacités de production, pour une production réelle de même ordre de grandeur. C’est évidemment le prix de l’intermittence des vents et du Soleil. Un tel dispositif suppose également la construction de plusieurs milliers de kilomètres de lignes à Très haute tention (THT) pour acheminer l’électricité éolienne du nord vers le sud du pays. [c’est moi qui souligne]. (Id.ibid.).

Si on en croit le bon vieil Ockham, qui pensait en se rasant que « Entia non sunt multiplicanda praeter necessitatem », (« Les entités ne doivent pas être multipliées au-delà du nécessaire ») ou, dans une traduction un peu plus lâche mais adaptée à notre problématique : « pourquoi vouloir à tout prix ( !) le double ou le quadruple au lieu de se contenter du simple ? »), on a semble-t-il quelques raisons supplémentaires de se demander :

Était-il vraiment nécessaire et urgent de remplacer une installation déjà gigantesque (l’équipement nucléaire) qui fonctionnait en ne produisant que très peu d’émissions, par deux installations, chacune tout aussi gigantesque (l’équipement « renouvelable » plus son « double » indispensable en power-to-gas et centrales à gaz), qui, outre leur coût considérable, continueront à produire des gaz à effet de serre (pour ce qui est des centrales à gaz) ?

Dommage donc que les articles et débats mentionnés s’arrêtent aux quelques pourcents laborieusement gagnés sur les émissions, et que cet arbre, certes séduisant, nous cache la forêt de la persistance encore durable du charbon, et, pour réguler l’intermittence, de son remplacement expressément prévu par … des centrales à gaz ayant une capacité de production plus importante que nos centrales nucléaires !

Dans quel but occulter systématiquement dans la plupart des médias une telle « usine à gaz » ?

 

Et puisque nous en venons aux arbres et aux forêts, nous voici ramenés en France avec la parution du dernier scénario de l’association négaWatt :

http://www.lemonde.fr/planete/article/2017/01/25/le-scenario-d-une-france-100-renouvelable_5068583_3244.html

https://negawatt.org/

pour le « dossier de synthèse » :

https://negawatt.org/IMG/pdf/synthese_scenario-negawatt_2017-2050-2.pdf

Car, si je comprends bien, le rôle rempli dans le scénario allemand de Fraunhofer par le gaz en vue de pallier l’intermittence de la puissance installée en renouvelables tels que l’éolien et le solaire, serait tenu dans notre scénario français par un recours massif à la « biomasse solide », c’est-à-dire, essentiellement, au bois.

Ce schéma «dans la droite ligne de ses prédécesseurs » (p. 3 de la Synthèse 2017) reprend en partie le précédent rapport (2011) de négaWatt

https://negawatt.org/IMG/pdf/scenario-negawatt-2011_dossier-de-synthese.pdf

quant à l’utilisation du bois, mais en nettement plus ambitieux, puisqu’il s’agit désormais de pourvoir non seulement à la production d’électricité, mais de subvenir à la totalité des besoins en énergie de la France.

D’emblée, le propos paraît séduisant, puisqu’à la différence du cas allemand, et tout en plaçant au premier rang l’indispensable sobriété et l’efficacité énergétique (d’une façon encore plus radicale que nos voisin, cf. p. 27ss de la « Synthèse 2017 »), il fait appel à une ressource renouvelable – le bois donc – dont on sait que le bilan carbone est « neutre », puisque le Co2 que dégage sa combustion est absorbé en quantité équivalente par les forêts qui le produisent.

La régulation de l’intermittence, problème essentiel de l’utilisation de l’éolien et du solaire, se ferait donc dans ce cas en utilisant une ressource elle-même renouvelable, tout en réduisant la question du stockage de l’énergie, puisque le bois, comparable en cela aux énergies fossiles, est disponible à la demande. Il suffit de gérer les forêts et l’approvisionnement.

Certains aspects seront, je l’espère, abordés par des études critiques plus précises que ce que le citoyen lambda que je suis peut se permettre, mais il me semble intéressant de poser quelques questions qui me paraissent de simple bon sens :

Tout d’abord en ce qui concerne le thème, essentiel, de la « sobriété » :

Au total, la consommation d’énergie primaire est réduite de 66% en 2050 par rapport à son niveau de 2015 (Synthèse 2017, p. 32).

Signalons que le modèle allemand du Fraunhofer Institute prévoit de son côté une réduction de consommation de 25%.

Comment comprendre une telle divergence entre les projections ?

Nos voisins d’outre-Rhin ne nous donnent-ils pas sur ce point une leçon de réalisme et de prudence ?

Surtout lorsqu’on nous rappelle (Synthèse 2017 p. 14) :

« Réalisé à l’échelle de la France métropolitaine, l’exercice tient compte d’une évolution de la population conforme à la “projection centrale” de l’INSEE. Celle-ci, restée inchangée par rapport à celle du scénario de 2011, prévoit une population atteignant 72millions d’habitants en 2050, contre 65 millions aujourd’hui ».

Réduire notre consommation d’énergie primaire de 66% avec 7 millions d’habitants en plus, même en invoquant des « gains en efficacité » bien hypothétiques et bien difficilement chiffrables, ne paraît-il pas bien aventureux ?

Et, une fois de plus, la question de la décroissance démographique, pourtant essentielle pour l’avenir de notre planète, n’est pas posée…

Cf. http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/03/27/politique-demagogie-demographie-une-petite-recension-dalan-weisman-compte-a-rebours-jusquou-pourrons-nous-etre-trop-nombreux-sur-terre/

 

De plus, qu’en sera-t-il de la disponibilité réelle de la “biomasse solide” évoquée ?

Le scénario précédent de négaWatt (cf. lien ci-dessus, Synthèse 2011), alors même qu’il limitait ses ambitions à la seule production électrique, avait fait l’objet de critiques l’accusant de surévaluer les possibilités de la filière bois, incapable à elle seule de compenser le déficit des autres renouvelables (éolien, solaire) pour assurer nos besoins en énergie.

Du moins sans remanier d’une façon difficilement acceptable nos paysages et toute notre culture agricole (expansion de la forêt au détriment des autres cultures, restriction drastique de l’élevage, etc.).

Par ex :

http://imposteurs.over-blog.com/article-une-analyse-critique-du-scenario-negawatt-par-ailanthus-invictus-94312604.html

http://imposteurs.over-blog.com/article-une-analyse-critique-du-scenario-negawatt-2eme-partie-par-ailanthus-invictus-95129475.html

[Ajout 11/02]: Pour rappel:

http://www.sauvonsleclimat.org/documentsslchtml/etudeshtml/analyse-du-scenario-negawatt-2011/35-fparticles/943-analyse-du-scenario-negawatt-2011.html#_ftn1

http://www.sauvonsleclimat.org/documentsslchtml/etudeshtml/reflexions-sur-la-biomasse-energetique/35-fparticles/951-reflexions-sur-la-biomasse-energetique.html

Critiques que le scénario 2017 ne prend pas en compte, alors même que l’énumération des ressources à mobiliser ne paraît ni très précise ni très convaincante :

 

La biomasse utilisée pour l’énergie provient essentiellement de matières dérivées d’autres usages, dans une logique de priorité des fonctions. Pour le bois, il s’agit principalement de productions liées à du bois utilisé comme matériau (construction et industrie, dont les nouveaux usages de matériaux biosourcés en substitution aux hydrocarbures) et aux opérations de sylviculture permettant d’assurer une meilleure adaptation de la forêt au changement climatique; de sous-produits générés à chaque stade de transformation et de consommation de produits à base de bois; et de la valorisation des arbres «hors forêt», notamment de l’agroforesterie (Synthèse 2017, p. 25).

Le biogaz est produit également à partir de résidus de cultures, de déjections d’élevage, de biodéchets, et de couverts végétaux (id. ibid., p.25).

Mais qu’en sera-t-il alors si, dans le même temps, l’agriculture doit se passer de plus en plus des intrants chimiques ? L’agriculture biologique qu’il faudra développer devra-t-elle disputer « résidus de cultures », « déjections d’élevage », « biodéchets » et autres « couverts végétaux » à la production d’énergie ?

Surtout lorsqu’on nous ajoute que :

Le scénario négaWatt 2017 prévoit une production de biocarburants 2nde génération à partir de matériaux ligno-cellulosiques (paille, bois) pour les usages qui semblent difficilement pouvoir être assurés par le gaz et l’électricité et nécessitent des carburants liquides, comme l’aviation (Synthèse 2017, p.26).

Non contente de remplacer le gaz et le nucléaire et d’assurer la régulation de l’intermittence des renouvelables, faudra-t-il encore que la « biomasse solide » fasse tourner les tracteurs et voler les avions avec des carburants de substitution ?

Si « plus de 40% [de notre énergie proviendra] de la biomasse » (Synthèse 2017, p.32) on est en droit de se demander, s’il ne faudra pas considérablement élargir nos frontières pour cela…

Ou recourir à une importation massive, ce qui constituerait une façon de déplacer les problèmes, et certainement pas une bonne nouvelle écologique.

Malgré les gains gigantesques (présumés du moins…) en sobriété (cf. remarques ci-dessus et la comparaison avec le modèle allemand) et en efficacité énergétique, et compte tenu de ce qui a été dit plus haut sur le nécessaire redoublement des capacités installées de production, peut-on vraiment imaginer que le fait de pallier la disparition des énergies fossiles (pétrole, gaz, nucléaire), essentiellement par la « biomasse solide » ne signifiera pas un bouleversement radical du paysage et de l’agriculture, du fait d’une explosion sans précédent de la demande en bois ?

Et s’il nous est certes vertueusement affirmé que

« Afterres2050 pose comme principe de ne pas dédier de terres à la seule production d’énergie » (Synthèse 2017, p.25),

[précision : Afterres 2050 est un modèle plus spécifiquement agricole supposé par le scénario négaWatt. Il est évoqué de cette façon dans la « Synthèse » du « Scénario négaWatt 2011 », p.11-12 :

le scénario Afterres2050 applique la même démarche de sobriété et d’efficacité à toutes les étapes de la chaîne agricole : maîtrise des besoins, réduction des pertes et des gaspillages, recyclage des déchets organiques, etc. Ce scénario est notamment centré sur une évolution de l’alimentation visant un meilleur équilibre nutritionnel et une réduction des surconsommations actuelles de glucides (sucres), de lipides (graisses) et de protéines animales. Le régime alimentaire de 2050 comprend ainsi environ moitié moins de viande qu’aujourd’hui, et aussi moins de lait. Il contient en revanche une part accrue de fruits, de légumes et de céréales. Ce rééquilibrage a un effet bénéfique aussi sur l’énergie et les surfaces disponibles : l’élevage consomme bien plus de surface et d’énergie que les productions végétales, et nous avons atteint un niveau de consommation de viande qui n’est pas soutenable à l’échelle de la planète. Le scénario Afterres 2050 prévoit donc une division par deux des cheptels et une division par cinq de l’élevage intensif.]

 

Il me semble tout de même légitime de se demander si, en dépit de ces précisions et de la modification écologiquement nécessaire de nos pratiques alimentaires, on ne nous refait pas à nouveaux frais le coup des biocarburants, fausse bonne solution dont on sait qu’elle ravage encore des écosystèmes et des agricultures de la planète dans le but de fournir la sacro-sainte énergie.

Et malgré ma vieille allergie à Heidegger, ne peut-on voir dans de tels bouleversements une trace de ce « Gestell » dont parle le philosophe, de cet « arraisonnement » par l’homme d’une nature qui se trouve mise en demeure de répondre aux besoins de l’être humain, alors que la voie de l’écologie serait que nos besoins (et notre démographie…) se conforment à ce que la nature peut raisonnablement nous offrir sans risque ?

 

Quelques interrogations plus marginales, pour finir :

« La mise en œuvre du scénario négaWatt permet d’éliminer d’ici 2050 la quasi-totalité des émissions de gaz carbonique (CO2) dues à tous les secteurs d’activités en France, et de réduire considérablement les émissions de tous les autres gaz à effet de serre ». (Synthèse 2017, p.33).

Certes, on a dit que la biomasse constitue une ressource « neutre » en ce qui concerne la production de gaz carbonique.

Dans quelle mesure est-il pour autant légitime d’affirmer que son exploitation dans des proportions telles qu’elle occuperait une place prépondérante dans le mix énergétique du futur ne sera pas la cause d’autres types de pollution ? Les particules fines issues de la combustion du bois de chauffage et du pétrole ne constituent pas des gaz à effet de serre. Elles n’en sont pas pour autant dépourvues de nocivité pour l’environnement et l’être humain. Qu’en sera-t-il lorsque des centaines de TWh seront produits par des centaines de centrales à bois ?

 

Et encore ces affirmations d’un optimisme si déroutant qu’il semble frôler la naïveté :

Les moyens de flexibilité aujourd’hui disponibles (hydraulique de barrage, stations de pompage-turbinage, centrales thermiques d’appoint, effacement des industries électro-intensives, importations, …) sont largement suffisants pour faire face à une augmentation sensible de la contribution de ces deux filières, par ailleurs complémentaires en termes de saisonnalité et de localisation.

Ce n’est que lorsqu’elles atteindront des taux élevés de pénétration qu’il sera nécessaire de disposer de davantage de moyens de stockage permettant de déplacer dans le temps des quantités d’énergie importantes.

Depuis les volants d’inertie qui agissent sur des temps courts et sur des quantités très faibles jusqu’au power-to-gas, seul capable d’assurer le stockage inter-saisonnier de dizaines de TWh grâce au réseau gazier, en passant par les batteries et l’air comprimé, la gamme des solutions déjà éprouvées ou en cours de développement préindustriel permet d’affirmer que le problème sera résolu, alors même qu’il n’est pas encore apparu. (Synthèse 2017, p. 39. C’est moi qui souligne).

Connaissant les performances dérisoires du stockage par air comprimé comme du power-to-gas, le coût financier et écologique des batteries, on ne voit pas bien ce qui, avec un tel aplomb, « permet d’affirmer que le problème sera résolu », si ce n’est tirer des plans sur la comète ou prendre ses désirs pour des réalités !

De telles « affirmations » ne semblent pas avoir cours en Allemagne. Nos voisins, bien que beaucoup plus avancés que nous en ce qui concerne ces technologies, sont autrement réalistes. Ils se permettent même si peu « d’affirmer » qu’ils prévoient donc dans leur scénario un équipement en centrales à gaz classiques apte à produire plus que nos actuelles centrales nucléaires pour garantir leurs besoins en énergie à l’horizon 2050. En partie bien sûr pour pallier le rendement très faible (environ 10%) du power-to-gas (l’air comprimé et les batteries n’étant même pas envisagés dans leur projet…), et, comme nous l’avons vu, la quasi-impossibilité physique (utilisation déjà maximale des sites adéquats) et sociologique (cf. problèmes posés par le barrage de Sivens, pourtant de dimensions minimes, etc.) d’augmenter la quantité de STEPS.

N’y aurait-il pas alors dans de telles « affirmations » d’optimisme un zeste de désinvolture ?

Du même ordre, peut-être, que celle qui concerne la faisabilité d’une rénovation de 780 000 logements anciens par an jusqu’en 2050 (Synthèse 2017, p. 17).

Là encore, tout comme dans le cas du bouleversement agricole, et outre le coût exorbitant d’une telle opération, on envisage mal la reconversion d’une partie non négligeable de la population française en entrepreneurs ou ouvriers du bâtiment…

 

Comme je l’ai dit plusieurs fois dans des posts précédents, mes opinions sur la question énergétique ne s’inscrivent dans aucune religion préalable.

J’ai été un temps radicalement anti-nucléaire. Mais, poursuivant un effort d’information et de compréhension que j’espère honnête, je considère pour le moment (je ne demande qu’à changer d’avis, mais je souffre d’une incurable infirmité qui me pousse à évaluer les différents arguments… ) que l’urgence écologique – comme le dirait peut-être M. de la Palisse – serait plutôt d’adosser une sortie des énergies fossiles et l’intermittence des énergies renouvelables sur les sources d’énergie les moins productrices de gaz à effet de serre.

Ceci ne pouvant se produire que dans l’optique plus globale d’une indispensable décroissance, autant économique que démographique.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2016/01/07/apprendre-le-chemin-de-lenfer-pour-leviter-ou-revenir-enfin-au-politique-reflexion-sur-leffondrement-avec-philippe-bihouix-pablo-servigne-et-raphael-stevens/

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/03/27/politique-demagogie-demographie-une-petite-recension-dalan-weisman-compte-a-rebours-jusquou-pourrons-nous-etre-trop-nombreux-sur-terre/

Le recours accru au bois fera nécessairement partie d’une telle approche. Et il faut reconnaître à négaWatt le mérite de l’intégrer à son scénario.

Mais est-on véritablement conscient des ordres de grandeur que supposent la complexité et le gigantisme de la transition énergétique que nous avons à promouvoir ?

 

Ajout du 06/03:

Encore beaucoup d’infos sur le blog indispensable de Sylvestre Huet:

Electricité : leçons du bilan 2016

Ajout du 15/03:

Quelques articles et études qui commencent tout de même, timidement, à briser l’omerta:

http://www.institutmontaigne.org/presidentielle-2017/propositions/benoit-hamon-climat-environnement-et-agriculture-sortir-progressivement-du-nucleaire

http://abonnes.lemonde.fr/planete/article/2017/03/15/nucleaire-le-defi-couteux-d-angela-merkel_5094554_3244.html

Ajout du 08/06:

Une info qui incite à la prudence en ce qui concerne certaines affirmations de négaWatt:

http://www.lemonde.fr/pollution/article/2017/06/08/la-justice-annule-l-autorisation-d-exploitation-de-la-plus-grande-centrale-biomasse-de-france_5140715_1652666.html

 

Hommage à Jean-Christophe Victor

Une très belle émission en hommage à un homme remarquable, dont la disparition nous a profondément touchés:

http://www.arte.tv/guide/fr/073264-000-A/le-dessous-des-cartes-hommage-a-jean-christophe-victor

(tout est intéressant, avec une mention particulière pour le reportage sur l’Érythrée, et celui sur la critique de la cartographie de Google Maps).

N’oublions pas, outre Asie, itinéraires géopolitiques, son dernier atlas paru chez Tallandier – Arte Éditions en septembre 2016 (ainsi que tous ses atlas précédents particulièrement recommandables), le livre probablement captivant de sa compagne Virginie Raisson, 2038. Les futurs du monde, qui vient de paraître chez Robert Laffont.

Merci M. Victor pour votre présence amicale et toujours attendue, et pour cette rigueur qui nous a aidés pendant tant d’années à déchiffrer un peu de la complexité de notre monde.

Ces moments passés avec vous demeureront une expérience inoubliable.

C’est Mandela et Gandhi qu’on assassine.

Le hasard des rencontres m’incite à revenir sur un post d’il y a quelques mois :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/07/02/volem-viure-al-pais-remarques-sur-linanite-de-peurs-soigneusement-entretenues-ainsi-que-sur-quelques-limites-de-la-bienpensance-standard-a-propos-de-limmigration/

Rencontre avec le très beau roman en partie autobiographique de Gaël Faye « Petit pays »,

http://www.telerama.fr/livre/gael-faye-prix-goncourt-des-lyceens-pour-petit-pays,150231.php

https://www.youtube.com/watch?v=XTF2pwr8lYk

qui illustre l’urgence vitale de fuir des situations de persécutions et de guerre,

et avec certaines réflexions d’Hubert Védrine

http://www.arte.tv/guide/fr/068401-085-A/28-minutes

concernant la question dite de l’immigration (à partir de 20mn15), et en particulier la nécessaire distinction, en dépit des réticences, entre les « migrants », « demandeurs d’asile » au sens générique, et ceux qui, parmi eux, pourront être considérés comme « réfugiés », bénéficiaires du droit d’asile.

Les « gauchistes » et « les gens généreux mélangent un peu tout » déclare Hubert Védrine ; gens bien intentionnés, souvent admirables, que ceux qui fréquentent des associations d’aide aux migrants ne manquent pas de rencontrer.

Mais, comme le dit encore notre intervenant, une telle confusion, parfois volontairement entretenue par des arguments qui souvent ne manquent pas de pertinence (« une détresse économique peut être aussi grave qu’une persécution politique… », « l’horreur économique et le désespoir qu’elle entraîne devrait être mis au rang des priorités…», « l’Europe et l’Occident dans son ensemble sont économiquement en mesure d’accueillir beaucoup plus de migrants qu’ils ne le font… », etc. etc.)

entraîne un risque réel, déjà bien tangible, d’amener des peuples à « tout mettre par-dessus bord, y compris le droit d’asile ».

« La bonne réponse » doit donc être, pour M. Védrine, de « distinguer l’asile », auquel « on ne peut pas mettre de limites chiffrées », de la « gestion des mouvements migratoires ».

Rien d’original en cela. C’est une « réponse » qui est régulièrement évoquée (comme je l’avais fait moi-même dans le post mentionné).

Encore faut-il prendre la mesure et les moyens d’une telle distinction.

L’asile est, rappelons-le, une obligation liée à nos engagements internationaux (Convention Européenne des Droits de l’Homme de 1950, se référant aux articles 13 et 14 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948, et signée par les États membres du Conseil de l’Europe, Convention de Genève sur les réfugiés de 1951, constituant une condition de l’appartenance à l’Union européenne, etc.).

Il est dû à toute personne « craignant avec raison d’être persécutée du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques » (Convention de Genève 1951, article 1(A)(2) (modifié par le protocole de New York, 1967).

Cette obligation liée à notre adhésion aux différents textes mentionnés devrait être enseignée, rappelée, organisée, inscrite au budget de l’Europe ainsi qu’à ceux de tous les pays signataires de ces textes, de la même manière que les autres obligations qui incombent aux États et aux différentes instances administratives d’une nation (en France : régions, départements, communes,  etc.).

À commencer en particulier par les moyens à mettre en œuvre pour éviter que les personnes « craignant avec raison d’être persécutées » ne périssent en mer ou sur les routes, ne soient victimes de mafias ou de passeurs, etc. : organisation sécurisée du transport des personnes menacées par bateaux, avions, etc.

On peut certes légitimement se demander pourquoi la prise en charge de nos obligations internationales éthiques et juridiques concernant l’asile apparaît toujours secondaire par rapport à l’organisation de Jeux Olympiques, la construction de stades géants ou autres ports de plaisance dont aucune charte internationale ne nous impose, autant que je sache, l’obligation.

Il y aurait certes sur ce sujet une réflexion politique de fond à mener, en premier lieu au niveau des instances européennes. Mais on doute qu’en ces temps de démagogie le courage nécessaire soit au rendez-vous…

Et pourtant, qui peut présumer des résultats que pourrait donner, à propos de cette question essentielle pour l’honneur mais aussi la survie de nos démocraties, une information sérieuse et une mobilisation résolue de l’opinion publique ?

Revendiquant pour ma part le titre « d’idiot utile » dont certains m’affublent généreusement (n’oublions pas que ma chère compagne Stultitia dont je fais sur ce blog l’éloge porte le beau nom de la sottise autant que de la folie…) je me risque à penser que des articles tels que le suivant, s’ils étaient portés à la connaissance de nos concitoyens,

http://www.la-croix.com/France/Immigration/Ces-personnes-torturees-a-qui-la-France-refuse-le-droit-d-asile-2016-11-18-1200804067

pourraient contribuer à faire comprendre qu’un peu d’aide apportée à des personnes dans de telles situations pourrait passer avant l’extension de tel stade ou la construction de tel aéroport à l’utilité douteuse.

Et à exiger de nos politiques, comme le dit avec pertinence Hubert Védrine, « qu’on ne peut pas mettre de limites chiffrées » au droit d’asile.

Celui-ci doit s’appliquer, dans un partage équitable du nombre et du coût au niveau européen. Il s’agit là du simple respect du droit que nous nous sommes donné ainsi que de nos engagements.

 

Mais, en dépit de la contestation et de certains arguments pertinents des « gens généreux », je m’accorde avec M. Védrine pour dire que nous n’avons pas à gagner à placer les migrants économiques dans ce registre de l’asile.

Comme je l’avais dit dans le post évoqué ci-dessus, je fais partie de ceux qui pensent que l’Europe en général, et la France en particulier, peuvent accueillir plus de migrants, y compris économiques, qu’elles n’en accueillent actuellement.

Ma préoccupation n’a donc rien à voir avec une approche « de droite » de la question migratoire, hantée par le fantasme de « l’invasion » de hordes de barbares venant déposséder les européens de leurs emplois.

Mais, comme le dit encore H. Védrine, cette « gestion des mouvements migratoires » doit faire l’objet d’un traitement radicalement différent de celui de l’asile, d’une approche géopolitique globale qui ne peut pas ne pas impliquer des conversations, des négociations, des traités et des engagements multilatéraux avec les pays « de départ », tout ceci envisagé dans une politique concertée de développement. Encore un sujet bien sûr où le manque d’Europe se fait sentir.

Et ceci au bénéfice des pays d’accueil, certes, mais avant tout des pays de départ.

Non pas, encore une fois, que l’Europe soit incapable d’accueillir ce type de migration. La plupart des études montrent en effet que l’apport de migrants économiques est propre à vivifier l’économie de façon bien sûr diversifiée selon les pays (cf. blog cité).

Mais il me semble essentiel de mettre en garde une fois encore contre un néo-colonialisme insidieux, qui, sous prétexte de bons sentiments, s’arrête au court terme dans une vision purement économiste du phénomène migratoire.

Outre qu’il peut donc fournir à moindre frais à certains pays en déficit démographique de la main d’œuvre à bon marché en privant de forces vives les pays de départ, il peut aussi constituer en effet une bonne opération pour nombre de ces derniers, lesquels par cet intermédiaire s’exonèrent à moindre frais d’un développement dont ils seraient pourtant capables, en laissant partir, voire en encourageant le départ de ressources humaines dont le maintien sur place impliquerait des mesures démographiques, écologiques, économiques, politiques, etc. qu’il est hélas trop souvent plus facile de ne pas prendre.

Une certaine approche de la question migratoire risque donc de se faire complice, dans certains pays, d’un statu quo inacceptable qui sanctuarise l’irresponsabilité politique, l’inertie, la corruption.

Il est donc essentiel d’informer sur ce sujet, à temps et à contretemps, aussi bien les « gens généreux » des potentiels pays d’accueil, qui risquent fort de se tromper de générosité, que les éventuels postulants au départ, dans le cadre d’institutions à mettre en place de façon concertée.

Certes, il est hélas évident que la fascination pour un Occident tel qu’il apparaît désormais dans les brousses et les contrées les plus reculées à travers l’invasion des médias va durablement mettre sur le chemin de l’émigration nombre de candidats qui préféreront un minimum vital occidental à ce qui est perçu comme la misère locale.

Et celui qui est installé dans son confort occidental, même relatif, manque de toute légitimité pour qualifier un tel choix de « mirage ».

Pourtant, certaines interrogations me poursuivent :

Encore une fois, il est hors de question de remettre en cause la nécessité de l’asile, ainsi que celle d’un accueil d’urgence de « primo-arrivants » économiques, qui relève de la simple humanité, voire du sauvetage.

Mais comment accepter sans réagir de voir une jeunesse laisser le champ libre, dans bien des pays de départ, à des irresponsables politiques, des profiteurs et des corrompus ? Comment ne pas espérer voir se lever la révolte, se constituer et se structurer l’opposition, l’organisation syndicale, politique ? Comment se résoudre à laisser partir sur les chemins de l’émigration tant de Mandela et de Gandhi dont l’exil annihilera le potentiel d’insurrection ?

C’est d’un peuple de miséreux, d’exploités et d’humiliés que sont nés le mouvement ouvrier, les luttes syndicales et les revendications qui ont fait que notre vingtième siècle a tout de même arraché aux puissants des droits et des libertés inconcevables au dix-neuvième.

Qui donc fera ce travail dans des pays exsangues de jeunesse et de contestation ? Le déplacement de l’espérance et son investissement sur l’émigration risque de gravement perturber, voire d’assécher le dynamisme même du politique.

Bien sûr, il est des situations intolérables, des blocages irrémédiables, même lorsqu’ils ne relèvent pas directement de la persécution.

Bien sûr, on peut – et on doit – agir « de l’extérieur » lorsque le poids de l’inertie étouffe toute action « de l’intérieur ». Bien des exilés nous le prouvent.

Mais comment se résoudre à voir notre Moloch occidental phagocyter tant de possibles, enfouir dans la léthargie et l’atonie consumériste tant de semences qui risquent de ne jamais éclore ?

Ce n’est plus tant Mozart qu’on assassine, mais Mandela, Gandhi, Jaurès qui ne verront pas le jour sur des terres qui en auraient pourtant tellement besoin.

Pour construire l’avenir des « pays de départ », il serait en effet essentiel de mettre en place une gestion rigoureuse et courageuse du phénomène migratoire.

Rigueur et courage dont on aimerait déceler quelques traces dans le bric-à-brac de programmes qu’on nous propose…

 

Pour 2017, je nous souhaite de savoir les cultiver pour nous-mêmes, et les exiger de la part de ceux à qui nous confierons des responsabilités politiques.

Une excellente année à toutes et à tous !

 

Ajout du 18/02:

Les récents événements de Roumanie viennent conforter les réflexions émises ci-dessus:

« Reste la génération qui descend dans la rue dans un pays saigné par l’émigration de 3 millions de jeunes, partis travailler en Europe de l’Ouest. « C’est la première génération éduquée sans le communisme, pro-européenne, qui se lève pour défendre des valeurs morales, et non matérielles, en affirmant: « Nous voulons rester en Roumanie et en faire un pays normal » explique Mircea Vasilescu. A l’unisson de la procureure générale Kövesi [directrice de la DNA – Direction Nationale Anticorruption – qui a accompli depuis 2013 un impressionnant travail de lutte contre la corruption] très populaire dans les manifs, déclarant au « Guardian » (12/2): « Je crois vraiment que la DNA aide à créer une nouvelle Roumanie » (Liviu Dragnea, Le Roumain dans le sac, Le Canard Enchaîné 2025 du 15/02/2017).

Quand quelques juges intègres et une partie de la jeunesse se mobilisent, la pseudo-fatalité qui pousse à l’émigration se fissure et peut se voir radicalement remise en cause.

Souhaitons que de tels exemples se multiplient dans les pays qui en ont besoin !

Merci aux artistes ! Brèves à propos de Michel Rocard et d’Élie Wiesel.

À vous, Michel Rocard, ce petit hommage qui vous va si bien, tiré d’un auteur que vous aimiez citer, toujours avec un brin de provocation :

« Dans la cour des princes et dans l’antichambre des grands, où le succès et l’avancement dépendent non pas de l’estime d’égaux intelligents et bien informés, mais de la faveur fantaisiste et fantasque de supérieurs ignorants, présomptueux et orgueilleux, la flatterie et la fausseté l’emportent trop souvent sur le mérite et les capacités. Dans de telles sociétés les capacités à plaire sont plus considérées que les capacités à servir. Dans les époques calmes et paisibles, quand la tempête est loin, les princes ou les grands souhaitent seulement être divertis ; et ils sont même enclins à s’imaginer qu’ils n’ont pas besoin d’être servis, ou que ceux qui les amusent sont suffisamment capables de les servir. Les grâces externes, les talents frivoles de cet être impertinent et fantasque qu’on appelle un homme à la mode, sont communément plus admirés que les vertus solides et masculines d’un homme de guerre, d’un homme d’État, d’un philosophe ou d’un législateur. Toutes les grandes vertus redoutables, toutes les vertus qui sont appropriées pour le conseil, le sénat ou le champ de bataille, sont au plus haut point méprisées et tournées en dérision par les flatteurs insolents et insignifiants qui, communément, font figure dans ces sociétés corrompues. Lorsque le Duc de Sully fut appelé par Louis XIII pour donner son avis dans un cas d’urgence, il vit que les favoris et les courtisans chuchotaient entre eux et souriaient à la vue de son apparence démodée. Le vieux soldat et homme d’État dit alors : ‘’Quand le père de votre majesté me faisait l’honneur de me consulter, il ordonnait aux bouffons de la cour de se retirer dans l’antichambre’’. » Adam Smith, Théorie des sentiments moraux, Puf, Paris 1999, p. 106.

Sans doute, comme on le sait, les « bouffons de la cour » (ainsi que les bouffonnes… ), qui désormais vous tressent des lauriers à titre posthume, ont-ils eu plus que vous droit à la familiarité de « Sa Majesté » ainsi qu’à celle d’autres majestés…

Car les « supérieurs ignorants », surtout quand on a eu le courage, un jour de 1958, de les traiter « d’assassin », préfèrent « les talents frivoles de cet être (…) qu’on appelle un homme à la mode », qui « sont communément plus admirés que les vertus solides (…) d’un homme d’État ».

Soit.

Homme d’État, vous l’avez pourtant été, et l’on regrette que les circonstances aient fait que vous le soyez resté si peu.

Depuis, la médiocrité (cf. post précédent) a pris ses droits et ses aises, et on est plus que jamais à la recherche d’un souffle qui rompe l’indigence généralisée.

Certes, il était, et il reste, légitime de ne pas partager toutes vos convictions.

Mais au moins vous en aviez, ainsi que du souffle !

Celui-là même qui vous permettait de briser les slogans faciles et les automatismes pavloviens, qui font leur retour bien sûr, puisque le prêt à penser est toujours plus facile à porter que la pensée.

Slogans qui opposent stérilement libéralisme et socialisme, en toute ignorance de l’histoire de l’économie comme de la philosophie, et qui n’ont pour effet que de perpétrer des manichéismes simplistes laissant libre cours, d’un côté à un ultra-libéralisme « criminel », de l’autre à un dirigisme étatique archaïque et ruineux.

Comme s’il était impossible de réguler par le politique une économie de la libre entreprise et de la mettre au service du bien public.

Mais le slogan et le simplisme rassurent. On a même désormais l’impression que cette course à l’insignifiance fait l’objet d’un concours dans la classe politique.

Sans doute, comme vous l’avez maintes fois répété, l’effort pour en sortir  relève-t-il de l’éthique :

« Historiquement, les libéraux – Adam Smith (1723-1790), Thomas Malthus (1766-1864), David Ricardo (1772-1823) notamment – étaient des moralistes, des gens qui avaient une pensée sociale visant à intégrer la liberté humaine dans l’organisation de la société. Pour aucun d’eux, la liberté n’était le droit de faire n’importe quoi, elle avait besoin d’être canalisée par des règles.

La crise actuelle [il s’agit de celle de 2008] ne remet pas en cause le libéralisme. En revanche, elle sonne le glas de l’ultralibéralisme, cette école de pensée criminelle fondée par Milton Friedman (1912-2006) qui voulait croire que l’équilibre du marché est optimal et que moins on a de règles, plus on a des chances d’arriver à l' »optimalité ».

http://abonnes.lemonde.fr/la-crise-financiere/article/2008/11/03/michel-rocard-la-crise-sonne-le-glas-de-l-ultraliberalisme_1113586_1101386.html

 

Henry Ford, constructeur automobile américain (1863-1947), ne fut pas seulement pendant une quinzaine d’années le plus gros industriel du monde. Il fut aussi l’un des sauveteurs du capitalisme frappé gravement par la crise de 1929 : c’est la politique des hauts salaires, dont il est l’inventeur, qui assura le redémarrage de la consommation. C’est dire toute l’importance de ses intuitions.

Il aurait affirmé à diverses reprises que le capitalisme ne saurait vivre et se développer sans respecter une éthique rigoureuse. Il était à ses yeux mauvais – moralement – qu’un chef d’entreprise se paye plus de quarante fois la rémunération moyenne de ses employés. Lui-même respectait cette règle à son propre endroit. La clé de ce jugement tient en ceci que le capitalisme est assurément la forme d’organisation sociale qui garantit les plus grandes marges de liberté à tous les acteurs du système. Cela ne peut évidemment pas tenir sans un haut degré d’autolimitation et d’autocontrôle.

Or il est clair, en ce vingt et unième siècle débutant, que quelque chose a craqué quelque part dans le système.

(…)

Depuis une dizaine d’années, la liste des grandes entreprises mondiales poursuivies en justice pour irrégularités ou corruption massive s’est allongée de manière impressionnante.

(…)

Le plus grave, le plus massif, et sans doute le plus immoral de ces scandales ne relève pourtant pas de la même catégorie puisqu’il est légal. C’est le fait que, salaires plus stock-options plus avantages divers, la rémunération des présidents et des deux ou trois plus hauts responsables des grandes sociétés multinationales contemporaines soit passée en quelque trente ans d’environ quarante à cinquante fois le salaire moyen de leurs employés – le ratio de décence d’Henry Ford – à quelque trois cent cinquante ou quatre cents fois aujourd’hui.

S’il est vrai que souvent les surfaces commerciales de ces entreprises se sont étendues dans les mêmes proportions – c’est l’argument essentiel de leurs patrons -, ce n’est pas une raison suffisante pour accepter le principe d’un capitalisme prédateur à ce point-là.

(…)

Il va devenir nécessaire de plafonner fiscalement les hautes rémunérations, de limiter à l’extrême les OPA, et de mettre fin au racket des cabinets spécialisés sur les pouvoirs d’actionnaires. Tout cela, pour être efficace, devrait se faire au niveau européen. C’est affaire de moralité publique autant que de cohésion sociale et c’est aussi le seul moyen de sauver la libre entreprise en lui rendant sa respectabilité.

http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2007/01/09/le-capitalisme-ethique-un-principe-fragile-par-michel-rocard_853408_3232.html

 

À l’évidence, « quelque chose a craqué quelque part dans le système » :

Toute éthique, au sens machiavélien du terme, d’engagement pour le « beneficio commune », pour le bien commun, semble désormais avoir déserté le monde de l’économie, et le politique qu’il s’est asservi.

Et si ces textes datent déjà d’une dizaine d’année, rien n’a changé dans le « business as usual », bien au contraire.

La course au profit immédiat est de plus en plus la dérisoire exhibition d’un infantile et grossier fantasme de toute puissance.

Et cette minable contrefaçon met en péril, avec la cohésion sociale, la liberté même qu’elle prétend servir. Si l’idéal éthique des pères du libéralisme historique perd en effet toute dignité et respectabilité, comment s’étonner des menaces sans cesse plus précises qui se profilent, de droite comme de gauche, à l’encontre de la société libre ?

 

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Il est bien sûr tout aussi légitime, voire nécessaire, de ne pas partager certaines convictions d’Élie Wiesel.

http://fr.timesofisrael.com/apres-sa-mort-wiesel-est-critique-pour-son-soutien-a-israel/

http://fr.timesofisrael.com/lhommage-acerbe-de-claude-lanzmann-a-elie-wiesel/

 

Mais il serait proprement abject d’enfermer l’homme dans ses aspects les plus réducteurs.

Pour moi, « La Nuit » est à placer parmi les livres les plus importants du XXème siècle (et de tous les temps), au même titre que « Si c’est un homme » de Primo Levi, « Vie et Destin » de Vassili Grossman, « L’Espèce humaine » de Robert Antelme, ou les œuvres de Chalamov, Soljenitsyne et autres grands témoins.

Œuvres essentielles qui nous parlent sans détours de l’humain dans ce qu’il a de plus profond et de plus énigmatique. De la vie, de la mort, du mal, et même parfois, malgré tout, de l’espoir ou de l’espérance.

Mais au-delà de cette radicalité philosophique et anthropologique, « La Nuit » me fascine parce qu’Élie Wiesel y aborde, implicitement et avec la sobriété nécessaire, la question de la foi dans ce qu’elle a de plus abrupt : au vu et au su de ce que l’homme a été capable de faire, de ce qu’il est toujours capable de faire, et face à l’effroi devant ce qui nous attend, quel crédit accorder à des termes aussi saugrenus que « religion », « Dieu », « foi » ?

Hans Jonas a risqué une conférence intitulée « Le concept de Dieu (der Gottesbegriff) après Auschwitz », (Payot, Paris 1994).

Soit.

J’avoue que malgré la pertinence du propos, le titre déjà me rebute.

Y-a-t-il un « concept de Dieu », et face à ce que nous dévoile « La Nuit », un tel « concept » ne révèle-t-il pas sa dérisoire absurdité, plus, son obscénité ?

En reste-t-il quelque chose, ou bien faut-il en constater la totale vacuité, comme le fit par exemple, avec une déchirante honnêteté, Primo Levi qui fut confronté à la même expérience ?

Cependant, à la frontière même de l’indicible, et à mon sens d’une façon bien plus profonde que ce qu’il a tenté pour rendre compte de ce qui reste de Dieu après son « combat avec l’ange »,

[cf. « J’ai dit ‘’je ne vais pas divorcer de Dieu, mais je vais me battre avec lui comme Jacob avec l’ange’’ »

http://www.la-croix.com/Monde/Elie-Wiesel-Je-veux-continuer-trembler-chaque-fois-prononce-Auschwitz-2016-07-05-1200773696

voir aussi avec J. Eisenberg, Job ou Dieu dans la tempête, Fayard/Verdier, Paris 1986, etc.]

avec « La Nuit », Wiesel nous met sur le chemin de ce qui est peut-être le seul possible d’une parole sur Dieu qui ne sombre pas dans l’insignifiance.

Une fois de plus, elle nous ramène à l’énigme de ce צמצום (tsimtsoum) dont nous parle la Kabbale, ce « retrait » d’un Dieu qui, en laissant être la liberté de ce qu’il crée, se départit de sa puissance jusqu’à subir le premier la souffrance incommensurable que lui impose le respect de la liberté de sa créature pervertie.

« J’ai vu d’autres pendaisons. Je n’ai jamais vu un seul de ces condamnés pleurer. Il y avait longtemps que ces corps desséchés avaient oublié la saveur amère des larmes.

Sauf une fois. L’Oberkapo du 52e kommando des câbles était un Hollandais : un géant, dépassant deux mètres. Sept cents détenus travaillaient sous ses ordres et tous l’aimaient comme un frère. Jamais personne n’avait reçu une gifle de sa main, une injure de sa bouche.

Il avait à son service un jeune garçon, un pipel comme on les appelait. Un garçon d’une douzaine d’années au visage fin et beau, incroyable dans ce camp.

(À Buna, on haïssait les pipel : ils se montraient souvent plus cruels que les adultes. J’ai vu un jour l’un d’eux âgé de treize ans, battre son père parce que celui-ci n’avait pas bien fait son lit.

Comme le vieux pleurait doucement, l’autre hur­lait : « Si tu ne cesses pas de pleurer tout de suite, je ne t’apporterai plus de pain. Compris ? » Mais le petit serviteur du Hollandais était adoré de tous. Il avait le visage d’un ange malheureux).

Un jour, la centrale électrique de Buna sauta. Appelée sur les lieux, la Gestapo conclut à un sabotage. On découvrit une piste. Elle aboutis­sait au block de l’Oberkapo hollandais. Et là, on découvrit, après une fouille, une quantité impor­tante d’armes !

L’Oberkapo fut arrêté sur-le-champ. Il fut torturé des semaines durant, mais en vain. Il ne livra aucun nom. Il fut transféré à Auschwitz. On n’en entendit plus parler.

Mais son petit pipel était resté au camp, au cachot. Mis également à la torture, il resta, lui aussi, muet. Les S.S. le condamnèrent alors à mort, ainsi que deux autres détenus chez lesquels on avait découvert des armes.

Un jour que nous revenions du travail, nous vîmes trois potences dressées sur la place d’appel, trois corbeaux noirs. Appel. Les S.S. autour de nous, les mitrailleuses braquées : la cérémonie traditionnelle. Trois condamnés enchaînés – et parmi eux, le petit pipel, l’ange aux yeux tristes.

Les S.S. paraissaient plus préoccupés, plus inquiets que de coutume. Pendre un gosse devant des milliers de spectateurs n’était pas une petite affaire. Le chef du camp lut le verdict. Tous les yeux étaient fixés sur l’enfant. Il était livide, presque calme, se mordant les lèvres. L’ombre de la potence le recouvrait.

Le Lagerkapo refusa cette fois de servir de bourreau. Trois S.S. le remplacèrent.

Les trois condamnés montèrent ensemble sur leurs chaises. Les trois cous furent introduits en même temps dans les nœuds coulants.

– Vive la liberté ! crièrent les deux adultes. Le petit, lui, se taisait.

– Où est le Bon Dieu, où est-il ? demanda quelqu’un derrière moi.

Sur un signe du chef de camp, les trois chaises basculèrent.

Silence absolu dans tout le camp. À l’horizon, le soleil se couchait.

– Découvrez-vous ! hurla le chef du camp. Sa voix était rauque. Quant à nous, nous pleurions.

– Couvrez-vous !

Puis commença le défilé. Les deux adultes ne vivaient plus. Leur langue pendait, grossie, bleutée. Mais la troisième corde n’était pas immobile : si léger, le petit garçon vivait encore…

Plus d’une demi-heure il resta ainsi, à lutter entre la vie et la mort, agonisant sous nos yeux.

Et nous devions le regarder bien en face. Il était encore vivant lorsque je passai devant lui. Sa langue était encore rouge, ses yeux pas encore éteints.

Derrière moi, j’entendis le même homme demander :

-Où donc est Dieu ?

Et je sentais en moi une voix qui lui répondait :

-Où il est ? Le voici – il est pendu ici, à cette potence… »

Élie Wiesel, La Nuit, ed. de Minuit, Paris, 1958/2007, p. 122-125.

 

Il est certes compréhensible et légitime de ne plus vouloir entendre parler de ce nom, mais on peut aussi penser qu’Élie Wiesel a contribué à faire qu’il reste encore, pour certains, prononçable sans obscénité.

À ce titre, Dieu doit beaucoup à Monsieur Wiesel.

Tout comme, au dire de Cioran, il doit beaucoup à Bach.

https://www.youtube.com/watch?v=BBeXF_lnj_M

 

De Diogène en politique ; ainsi que des lapins de Fibonacci et de la façon pernicieuse dont ils grignotent nos prévisions, autant économiques que démographiques. Quelques brèves.

Pas mal de lassitude en ce moment, devant la succession déprimante des événements de notre pauvre monde, et l’insigne médiocrité de ceux que nous nommons nos « politiques ».

Au vu des résultats d’élections qui nous entourent et se rapprochent dangereusement de nous, comme au vu de campagnes électorales plus lointaines, Stultitia me rappelle avec à-propos la phrase prêtée à Diogène lorsqu’il parcourait les rues d’Athènes en plein jour, une lanterne à la main : « Je cherche un homme ».

Or, en donnant à cette phrase son sens le plus immédiat (qui n’est peut-être pas le bon, mais ceci est une autre affaire…), elle s’avère d’une étonnante actualité :

Quel homme (ou quelle femme, ou quel collège de dirigeants, cela importe peu…) paraît en ce moment capable de gouverner, où que ce soit ?

Certes, ayant fait souvent mémoire de Machiavel dans mes posts précédents, je conviens, avec Stultitia, qu’il serait bien illusoire d’attendre « le meilleur » comme une jeune fille romantique peut rêver du Prince Charmant.

Le problème étant que l’interrogation machiavélienne concernant la « meilleure-pire conséquence », dite « stratégie du maximin » en théorie de la décision est en ce moment bien aléatoire, tellement le pire le dispute au pire.

Il est hélas trop facile d’évoquer un Cameron qui se laisse prendre à un jeu dont il avait pourtant fixé les règles avec un affligeant manque de conviction, ou les partisans du « leave » Boris Johnson et autres Farage, qui, avec un manque de préparation tout aussi affligeant, semblent déjà ne plus savoir très bien quoi faire de la patate chaude qui vient de leur échoir ;

http://www.lemonde.fr/referendum-sur-le-brexit/article/2016/06/28/brexit-l-inquietante-impreparation-du-vainqueur-boris-johnson_4959301_4872498.html

http://www.lemonde.fr/referendum-sur-le-brexit/article/2016/06/28/immigration-systeme-de-sante-les-brexiters-se-dedient-deja_4960045_4872498.html

mais encore un PP ou un Podemos qui montent et descendent au gré d’élections dont se détournent de plus en plus les citoyens ; sans parler de l’Autriche et des États Unis où s’exhibent les populismes et la xénophobie la plus abjecte.

On se demande bien où trouver cet homme, cette femme, ces collectifs capables de tenir la barre de notre pauvre monde.

Diogène, reviens ! Ils sont devenus fous !

Bien sûr, de tels événements ne manquent pas de susciter des déclarations enflammées selon lesquelles il faut de toute urgence « réformer l’Europe » (oh ! le scoop !, on ne s’en serait pas douté…), y renforcer l’adhésion populaire et les procédures démocratiques, faire prévaloir le politique sur l’économique, etc.

Mais voilà : cela fait des décennies que les donneurs de leçons qui nous abreuvent de ces excellentes intentions sont aux manettes, et qu’ils avaient toute latitude de déployer ces efforts. Que ne l’ont-ils donc fait ! Et comment peut-on croire qu’ils feront désormais ce qu’ils auraient dû faire depuis un demi-siècle  ?

Et du côté de ceux qui peuvent se prévaloir au moins de ne pas avoir été aux dites manettes, outre les populistes et les xénophobes déjà cités qui donnent aujourd’hui la preuve de leur amateurisme rédhibitoire, on a du mal à concevoir en quoi des organisations capables de balayer la liberté de la presse dans le seul but de publier leurs diktats pourraient représenter une quelconque alternative crédible.

« Je cherche un homme » disait Diogène. Mais, plus que d’un homme, c’est d’une pensée, d’un souffle, d’une cohérence, dont nous avons un criant besoin.

Toutes choses qui pourraient venir au secours d’une Europe et d’un monde où le souci du bien commun semble s’effacer devant la médiocrité des calculs politiciens à court terme, des intérêts corporatistes et des démagogies, autant de droite que de « gauche », et des repliements égoïstes.

Une pensée qui ne craindrait pas de rendre vie aux projets de justice et de solidarité, de fraternité, de liberté et de paix, en ne cachant aucunement les difficultés et les sacrifices nécessaires qu’exigeront immanquablement de tels projets.

Sans doute faudra-t-il « du sang et des larmes » pour construire ou reconstruire l’Europe et le monde d’une façon qui ne fasse pas honte à la juste solidarité, à la fraternité et à la liberté.

Il ne faut pas se le cacher, ni le cacher, par lâcheté politique et par démagogie.

Mais beaucoup restent capables de l’entendre, et aspirent à un engagement qui les délivre de cette médiocrité qui les étouffe. Au point que la seule échappatoire pour certains serait de verser dans la violence, voire le terrorisme.

Certes, les modalités peuvent et doivent être diverses pour concevoir comme pour atteindre un tel projet.

Mais il ne pourra survivre s’il ne rassemble pas, au-delà de la diversité des approches légitimes. Il est essentiel d’oser, sur les questions les plus essentielles, un tel œcuménisme politique.

Car, comme le remarque Richard Werly dans un numéro fort intéressant de « Kiosque » sur TV5 Monde (vers 50mn),

http://www.tv5monde.com/cms/chaine-francophone/Revoir-nos-emissions/Kiosque/Episodes/p-31875-BREXIT.htm

un projet européen ne pourra survivre que s’il rassemble une vraie majorité démocratique, plus de 60% des suffrages, en tout cas bien au-delà des 1 ou 2% de différence qui basculent à la moindre difficulté, attestant d’un état permanent de division.

L’Europe a besoin de conviction, et d’une conviction qui rassemble largement.

 

*******************************

 

Bien sûr, il est en même temps indispensable d’élargir notre approche politique de l’Europe et du monde au-delà des visions de court et de moyen terme auxquelles nous nous limitons.

Et là encore, la lanterne de Diogène doit être mise à contribution de façon urgente pour chercher et investir les personnes qui se montrent capables d’un tel élargissement.

J’ai plusieurs fois plaidé pour un retour au politique qui s’occupe enfin de la « verità effettuale della cosa », selon l’expression de Machiavel, plutôt que de se complaire dans le déni de notre situation effective.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/03/27/politique-demagogie-demographie-une-petite-recension-dalan-weisman-compte-a-rebours-jusquou-pourrons-nous-etre-trop-nombreux-sur-terre/

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2016/01/07/apprendre-le-chemin-de-lenfer-pour-leviter-ou-revenir-enfin-au-politique-reflexion-sur-leffondrement-avec-philippe-bihouix-pablo-servigne-et-raphael-stevens/

etc.

Je voudrais revenir brièvement sur ce qui est certainement une erreur d’appréhension, que je reconnais avoir commise moi-même, à la suite de la plupart des démographes (dont Alan Weisman, dans le post cité plus haut) comme de nombreux prévisionnistes.

On pourrait l’éclairer par la petite histoire des « lapins de Fibonacci » (Fibonacci, mathématicien italien (vers 1175-vers 1250).

Voilà : je décide de me lancer dans l’élevage des lapins ! La facilité avec laquelle se reproduit ce petit animal me paraissant un gage de réussite.

[Stultitia me rappelle à point nommé que j’ai déjà disserté sur la reproduction des lapins:

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/01/26/ou-lon-apprend-comment-le-bon-pape-francois-preche-aux-petits-lapins-dans-le-jardin-enchante-de-double-injonction/

En effet, une simple « suite de Fibonacci »

https://fr.wikipedia.org/wiki/Suite_de_Fibonacci

m’apprend qu’à partir d’un couple de lapins, je pourrai après un mois obtenir un nouveau couple, lequel deviendra lui-même productif après deux mois.

Si je ne me trompe, au bout de deux ans, je devrais ainsi me retrouver avec un capital enviable de 46 368 couples, soit 92 736 lapins.

Ma fortune est faite. Merci M. Fibonacci !

À part que, dans mon enthousiasme, j’ai simplement oublié un petit paramètre : comment mon petit jardin de 10 mètres sur 30 pourra-t-il jamais supporter une telle population de lapins ?

La suite de Fibonacci fonctionne correctement pour prévoir l’évolution des lapins dans l’abstraction mathématique, ou dans un environnement aux ressources illimitées, comme l’était par exemple l’Australie de jadis; mais elle doit être radicalement corrigée dans un environnement aux ressources limitées.

Or, bien que de nombreux paramètres soient évidemment pris en compte dans les projections concernant l’évolution démographique (évolution des taux de fécondité, etc.), on est en droit de penser que le facteur environnemental et écologique y est tragiquement négligé.

Lorsque les diverses prévisions nous annoncent par exemple, selon l’hypothèse moyenne, environ 11 milliards de personnes sur Terre en 2100,

http://www.lemonde.fr/planete/article/2013/06/13/onze-milliards-de-terriens-en-2100-dont-3-milliards-auront-plus-de-60-ans_3429978_3244.html

on peut se demander si le facteur environnemental a été évalué à sa juste mesure.

Comme dans le cas des prévisions concernant les émissions de CO2, ainsi que le montre J.M. Jancovici (Dormez tranquille jusqu’en 2100 et autres malentendus sur la climat et l’énergie, Odile Jacob, Paris, 2015), il se pourrait bien que les chiffres annoncés ne soient jamais atteints.

Hélas, c’est tout le contraire d’une bonne nouvelle !

Et les prévisions qui nous laissent croire que les problèmes deviendront vraiment graves aux alentours de 2100, quand la population de la terre sera de 11 milliards ou quand la concentration de CO2 atteindra tel taux nous maintiennent dans une dangereuse illusion:

celle de croire que nous avons encore une latitude de croissance qui nous permettrait, pour un temps encore, de « dormir tranquille ».

« (…) Avec la hausse de la moyenne planétaire [des émissions], nous aurons aussi une multiplication et une intensification de tout ce qui est évoqué plus haut : mauvaises récoltes, dommages aux infrastructures, ruptures d’approvisionnement, instabilités politiques, et ces conséquences constitueront une gêne croissante pour la machine économique… et donc pour les émissions. Ainsi, en annonçant des émissions croissantes sans limites en cas d’inaction, les partisans de l’action accréditent paradoxalement une idée très sympathique : « ne rien faire » signifierait une économie encore en croissance sur quatre-vingt-cinq ans, quoi que puisse faire le climat ! » (op.cit. p. 116)

Il en va de même pour la question démographique : ne pas prendre le problème à bras le corps comme il devrait l’être de toute urgence accrédite l’idée d’une croissance encore possible jusqu’à l’horizon 2100.

Mais continuons notre comparaison :

« En fait, cette conclusion pourrait à la limite être valable si, dans le même temps, nous disposions d’une énergie infinie. L’énergie étant ce qui nous permet de devenir des surhommes pour de vrai, avec de l’énergie sans limites nous pouvons envisager de contrer presque n’importe quel coup du sort. La sécheresse empêche les cultures de pousser ? Qu’importe, nous dessalerons de l’eau de, mer (avec du gaz), construirons un système d’irrigation (avec des engins de travaux publics fonctionnant au pétrole, et des tuyaux fabriqués avec du gaz et du charbon), mettrons toutes les cultures, sous serre (fabriquées avec du gaz et éventuellement chauffées de la même manière), et éventuellement transporterons de partout où cela pousse vers partout où cela ne pousse pas (avec du pétrole).

Mais le jour où il y aura un climat hostile, et même de plus en plus hostile à cause de l’inertie de l’évolution climatique que nous avons déclenchée, et de moins en moins de gaz et de pétrole, comment ferons-nous ?

Aujourd’hui, les ouragans abattent maisons et infrastructures ? Qu’importe, les cimenteries tourneront à plein régime, les engins de travaux publics aussi, tout comme les usines métallurgiques et pétrochimiques, et nous reconstruirons tout cela, contribuant au passage à booster un PIB toujours trop pâlichon. Même question : que devient l’équation quand le pétrole des engins de travaux publics, le gaz des usines et, plus tard, le charbon des cimenteries sera moins disponible ? En 2003, la sécheresse fissure nos maisons ? À nouveau, pas de problème ! Les assurances – prélevant une part du PIB, donc indirectement de notre consommation d’énergie – payent, et les camionnettes des artisans et les mêmes cimenteries entrent en action, les premières grâce au pétrole et les deuxièmes grâce au charbon. Et l’on devine la question qui suit…

Mais pourquoi devrions-nous avoir un jour moins d’énergie si nous ne décidons pas de nous limiter ? Du pétrole, quand il n’y en a plus, il y en a encore, et c’est pareil pour le gaz et le charbon ! En fait, nous aurons un jour de moins en moins d’énergie fossile à notre disposition en tendance, cela est absolument certain, car c’est ce que les mathématiques imposent quand on tape dans un stock de départ qui est donné une fois pour toutes, ce qui est le cas pour le pétrole, pour le gaz, pour le charbon. Et à ce moment, nous émettrons fatalement de moins en moins (…) (op.cit. p. 116-117).

Et paraphrasons maintenant la phrase qui suit :

« Le lien avec notre sujet est évident : si l’approvisionnement en combustibles fossiles doit finir par baisser parce que nous avons atteint des limites physiques, alors les émissions d’utilisation de ce combustibles baisseront aussi ! » (op.cit. p. 118) :

Le lien avec notre sujet est évident : si notre environnement (climatique, agricole, océanique, énergétique, ressources en matières premières, etc.) commence à faire défaut parce que nous avons atteint des limites physiques, alors la population baissera aussi, de façon probablement catastrophique. Peu de chances que nous atteignons jamais les 11 milliards d’humains annoncés, chiffre qui nous laisse croire de façon abusive que nous avons encore du temps avant que la situation devienne critique.

Tout simplement parce que la Terre et notre environnement ne seront, selon toute probabilité, pas en mesure de les supporter, pas plus que mon jardin n’est capable de supporter 92 736 lapins…

Cf :

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2016/01/07/apprendre-le-chemin-de-lenfer-pour-leviter-ou-revenir-enfin-au-politique-reflexion-sur-leffondrement-avec-philippe-bihouix-pablo-servigne-et-raphael-stevens/

J.M. Jancovici met d’ailleurs lui-même en relation ces deux perspectives fondamentales de l’énergie et de la démographie :

« Mais, pour en revenir à nos émissions, si l’énergie fossile – donc l’énergie tout court pour l’essentiel – commence à faire défaut de manière croissante à partir de 2050, et que l’humanité se met à vivre en récession perpétuelle, au surplus dans un contexte de chan­gement climatique de plus en plus intense, est-il encore logique d’imaginer que cette même humanité devienne sans cesse plus nombreuse, vive en paix, et n’ait comme seul objectif que de couper des arbres pour créer des surfaces agricoles ?

Il semble bien plus rationnel d’imaginer que, en pareil cas, un nombre croissant de «catastrophes» se chargera de mettre en cohé­rence une planète de plus en plus mitée et une humanité qui devra suivre le même chemin. Autrement dit, le « laisser-faire » ne garantit qu’une seule chose : bien avant 2100, les émissions se mettront à baisser, et ce sera parce que l’humanité commencera à se contracter sous la double pression du défaut de combustibles fossiles, et d’une modification globale de l’environnement qui ne pourra plus être compensée avec les moyens à la disposition des hommes.

Jolie perspective ! » (op.cit. p. 126-127).

 

Comment en est-on alors venu à se méprendre de façon aussi grave sur les évolutions à venir ?

« Pourquoi, alors, les physiciens qui se servent de modèles de climat testent-ils des scénarios où les émissions croissent sans cesse jusqu’en 2100 ? La première partie de la réponse est très simple : les scénarios en question n’ont jamais eu dans leur cahier des charges qu’ils devaient tenir compte des données connues sur les ressources en combustibles fossiles dans le monde. Ils ont été élaborés par des chercheurs qui ne sont pas des spécialistes de la question, et qui ont supposé qu’il y en avait autant qu’on le voulait. Impossible, dès lors, de coupler la contrainte amont (la disponibilité en énergie fossile) et la contrainte aval (le changement climatique)

(…)

Le fait d’avoir limité les modèles à une relation dans un seul sens (des émissions vers la perturbation climatique, sans rétroaction sur l’humanité et ses émissions), et de ne pas avoir fait le lien avec la disponibilité en combustibles fossiles a ainsi répandu, au corps défendant de l’essentiel des chercheurs, l’idée que le laisser-faire était une forme de garantie que les ennuis seraient pour dans très longtemps. Hélas, c’est tout l’inverse… » (op.cit., p. 127-128).

Il en va de même avec la problématique démographique: du fait d’un cloisonnement fort compréhensible des domaines de recherche, les prévisions démographiques ne prennent pas en compte les modifications environnementales induites par l’écologie d’un système environnemental fini, de la même manière que, dans mes rêves de fortune lapinesque, j’avais tout simplement oublié les limites imposées par les dimensions de mon jardin.

En fait, ces observations de J.M. Jancovici, qui incitent à intégrer de plus nombreux paramètres lorsqu’il s’agit de risquer des prévisions sur notre réel complexe, ne sont qu’une application de ce que nous disait déjà, il y a bien longtemps, projections à l’appui, le rapport du « Club de Rome » connu sous le nom de « rapport Meadows », texte essentiel hélas incroyablement oublié, mais cependant étudié de façon fort rigoureuse et pertinente par le même Jancovici.

https://jancovici.com/recension-de-lectures/societes/rapport-du-club-de-rome-the-limits-of-growth-1972/

Reprenons en quelques éléments à partir de versions actualisées, telles que nous les présente le livre de P. Servigne et R. Stevens, Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, Le Seuil, Anthropocène, 2015.

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2016/01/07/apprendre-le-chemin-de-lenfer-pour-leviter-ou-revenir-enfin-au-politique-reflexion-sur-leffondrement-avec-philippe-bihouix-pablo-servigne-et-raphael-stevens/

Un modèle robuste : World3

Le modèle World3 est un vieux modèle qui a plus de quarante ans. Il a été décrit dans le best-seller vendu à plus de 12 millions d’exemplaires dans le monde, Les Limites à la croissance, plus connu sous le nom de « rapport au Club de Rome ». Cependant, le message principal de ce dernier a été très mal compris depuis tout ce temps, aussi bien par ceux qui pensent être d’accord que par ceux qui ne veulent pas être d’accord. Il disait ceci : si l’on part du principe qu’il y a des limites physiques à notre monde (c’est une hypothèse de base), alors un effondrement généralisé de notre civilisation thermo-industrielle aura très probablement lieu durant la première moitié du xxie siècle.

À la fin des années 1960, le Club de Rome demande à des chercheurs du MIT (Massachusetts Institute of Technology, États-Unis) d’étudier l’évolution à long terme du système « monde ». Parmi eux se trouvent Jay Forrester, professeur de dynamique des systèmes, et ses étudiants parmi lesquels Dennis et Donella Meadows. C’est alors le début de l’informatique, et ils décident de concevoir un modèle informatique systémique (World3) qui décrira les interactions entre les principaux paramètres globaux du monde, dont les six plus importants sont la population, la production industrielle, la production de services, la production alimentaire, le niveau de pollution et les ressources non-renouvelables. Puis de l’insérer dans un ordinateur.

Le but du jeu était d’introduire les données réelles du monde dans le modèle et d’appuyer sur Enter pour simuler le comportement de ce système-monde sur 150 ans. Le premier résultat, appelé « standard run » et considéré comme le scénario « business as usual », a mis en évidence que notre système était extrêmement instable, et décrit un effondrement généralisé au cours du xxie siècle [voir schéma suivant]. Entre 2015 et 2025, l’économie et la production agricole décrochent et s’effondrent totalement avant la fin du siècle, à un rythme plus rapide que la croissance exponentielle qui a suivi la Seconde Guerre mondiale. À partir de 2030, la population humaine se met à décroître « de manière incontrôlée » pour atteindre environ la moitié de son maximum à la fin du siècle, soit environ 4 milliards d’êtres humains (ces chiffres sont approximatifs, ils donnent des ordres de grandeur).

Modle Meadows

Surpris par ce résultat, les chercheurs ont alors simulé des « solutions », soit autant de scénarios que l’humanité pourrait appliquer pour essayer de rendre le système stable. Que se passerait-il si on développait des technologies efficientes ? Si on découvrait de nouvelles ressources ? Si on stabilisait la population ou la production industrielle ? Si on augmentait les rendements agricoles ou si on contrôlait la pollution ? Les chercheurs ont alors changé les paramètres du modèle et testé tout cela en deux ou trois clics. Enter, enter enter.

Malheureusement presque tous les scénarios alternatifs ont mené à des effondrements, parfois plus catastrophiques que le premier. La seule manière de rendre notre « monde » stable, c’est-à-dire de déboucher sur une civilisation « soutenable », était de mettre en place toutes ces mesures simultanément et de commencer dès les années 1980 !

Dans les années 1990, une mise à jour du rapport montrait que ces limites (et « frontières », au sens du chapitre 3) existaient bel et bien et que notre civilisation était en train de s’en approcher (en ce qui concerne les limites) ou de les dépasser (frontières).

Encore plus tranchante, la mise à jour de 2004 montrait que rien n’avait été mis en place depuis 1972 pour éviter le scénario « business as usual ». Bien au contraire, depuis 1963, la production industrielle mondiale a doublé tous les 24 ans ! En 2008 puis en 2012, un scientifique australien, Graham Turner, a entrepris de comparer les données réelles de ces quarante dernières années avec les différents scénarios pour savoir lequel se rapprochait le plus de la réalité. Résultat ? Notre monde s’est clairement dirigé vers le scénario « business as usual », c’est-à-dire le pire scénario. Et Turner de conclure : « Ceci est une sonnette d’alarme très claire. Nous ne sommes pas sur une trajectoire soutenable. »

Le modèle a non seulement résisté aux innombrables et violentes critiques qui lui ont été adressées depuis le début, mais a même été corroboré par 40 ans de faits. Le principal résultat du rapport Meadows n’est pas de nous prédire l’avenir avec précision, de prôner la « croissance zéro » ou d’annoncer la fin du pétrole pour l’an 2000, comme ont pu le dire ses détracteurs. Il met simplement en garde sur l’extrême instabilité de notre système (car il génère des exponentielles). Le modèle montre remarquablement bien l’interconnexion de toutes les crises, ainsi que la puissance d’une pensée systémique. On ne peut pas se contenter de « résoudre » un problème, par exemple le pic pétrolier, ou la régulation des naissances, ou la pollution, car cela ne changerait presque rien à l’issue. Il faut les traiter simultanément.

Après la version de 2004, l’optimiste de la bande, Donella Meadows, aimait à dire qu’il restait peut-être une toute petite fenêtre d’opportunité à ne pas manquer. Le modèle indiquait qu’il faudrait remplir trois conditions pour arriver à maintenir l’économie et la population en équilibre autour de la capacité de charge de la Terre.

Condition 1. Si l’on parvient à stabiliser rapidement la population (2 enfants en moyenne par famille), alors la population atteindrait 7,5 milliards en 2040 (soit 0,5 milliard de moins que prévu), ce qui permettrait de repousser de quelques années un effondrement global de l’économie et de la population. Mais cela ne suffirait pas. « On ne peut donc couper à l’effondrement si on ne stabilise que la population mondiale », il faut un deuxième levier.

Condition 2. Si l’on parvient à stabiliser la production industrielle mondiale à 10 % au-dessus du niveau de l’année 2000, et à redistribuer équitablement les fruits de cette production, on repousserait encore l’échéance de quelques années. Mais cela ne suffirait toujours pas à l’éviter à cause des niveaux de pollution qui continueraient à s’accumuler et à mettre en péril les capacités de régénération des écosystèmes. Il faut donc un troisième levier.

Condition 3. Si l’on parvient en plus à améliorer l’efficience des technologies, c’est-à-dire à diminuer les niveaux de pollution et d’érosion des sols tout en augmentant les rendements agricoles, alors le monde pourrait se stabiliser et permettre à une population d’un peu moins de 8 milliards d’habitants de vivre avec un bon niveau de vie (proche de celui que nous connaissons) à la fin du xxie siècle. Ce scénario d’équilibre n’est envisageable que s’il est mis en place très rapidement. Or, ces résultats datent de 2004… Il est impossible d’avancer une date avec précision, mais ce qui est certain, c’est que chaque année qui passe réduit significativement notre marge de manœuvre.

La fenêtre d’opportunité que nous avions pour éviter un effondrement global est en train de se refermer. Ainsi, dans sa tournée européenne en 2011-2012, Dennis Meadows, plus pessimiste que jamais, répétait dans les interviews, et dans un article qu’il a écrit pour l’institut Momentum : « il est trop tard pour le développement durable, il faut se préparer aux chocs et construire dans l’urgence des petits systèmes résilients».

Alors ? Que vous murmure votre intuition ? 2020 ? 2030 ? 2100 ?

(Servigne et Stevens, op. cit., p.167-173)

(…)

Combien sera-t-on à la fin du siècle ? (démographie de l’effondrement)

On ne saurait discuter d’effondrement sans aborder la question démographique. Le problème, c’est qu’il n’est pas possible de discuter sereinement de démographie. C’est un sujet absolument tabou et rares sont ceux qui osent aborder la question publiquement sans craindre de voir immédiatement arriver un point Godwin (un moment à partir duquel toute discussion devient impossible parce que l’une des personnes traite l’autre de nazi). En démographie, ce seuil est d’une autre nature, mais il est toujours le même : « Vous voulez faire comme en Chine, c’est ça ? »

Dans un débat sur l’avenir du monde, on peut aborder tous les sujets et discuter tous les chiffres de l’énergie, du climat, de l’agriculture, de l’économie, mais jamais on ne remet en cause les chiffres officiels de l’ONU sur la population : 9 milliards en 2050, et entre 10 et 12 milliards en 2100. Tentez l’expérience : lancez, par exemple, un débat sur l’avenir de l’agriculture avec n’importe quelle personne, et toute argumentation commencera par ce chiffre massue, 9 milliards en 2050.

Or – faut-il le rappeler ? – ce chiffre est une prévision mathématique issue d’un modèle théorique. Ce dernier est d’ailleurs sérieusement déconnecté des réalités du système-Terre, car il est uniquement basé sur des projections des taux de natalité, des taux de mortalité et des taux d’immigration des populations actuelles, sans tenir compte de facteurs comme les ressources, l’énergie, l’environnement, ou la pollution. C’est donc un modèle « hors-sol », qui se résume ainsi : notre population devrait arriver à 9 milliards en 2050 toutes choses étant égales par ailleurs. Le problème est que toutes les choses ne restent pas égales, comme nous l’avons détaillé dans la première partie de ce livre. Il est donc possible que nous soyons moins que prévu en 2050 ou en 2100. Mais alors, combien serons-nous ?

Pour l’équipe Meadows (…), qui a développé au MIT un modèle bien plus ancré au système-Terre, l’instabilité de notre civilisation industrielle mène à un déclin « irréversible et incontrôlé » de la population humaine à partir de 2030. Bien entendu, ce n’est pas une prévision, car, malgré sa robustesse, ce modèle ne tient pas compte des cygnes noirs, c’est-à-dire des aléas positifs (inventions géniales ou sursauts humanistes) et négatifs (guerre totale, astéroïde géant, graves accidents nucléaires, etc.). Alors qui croire ?

(Servigne et Stevens, op. cit., p. 202-203).

 

En tout cas, plutôt que d’avoir à subir passivement en « dormant tranquilles » l’évolution catastrophique qui se profile, demandons à Diogène de nous éclairer de sa lanterne afin de découvrir celles et ceux qui nous aideront à choisir activement, s’il en est temps encore, l’avenir qui sera le nôtre.

Une chose est sûre : cela nécessitera en tout cas un sérieux travail de ménage !

« Apprendre le chemin de l’enfer, pour l’éviter », ou revenir enfin au politique. Réflexion sur « l’effondrement », avec Philippe Bihouix, Pablo Servigne et Raphaël Stevens.

Lors d’une recension d’Alan Weisman (post du 27/03/2014) j’avais évoqué cette réflexion de Machiavel, tirée d’une Lettre à Guichardin du 17 mai 1521 :

« Ils voudraient un prédicateur qui leur apprenne le chemin du paradis, et moi je voudrais en trouver un qui leur apprenne celui du diable […]. Je crois que ce serait la vraie manière d’aller au paradis que d’apprendre le chemin de l’enfer, pour l’éviter ».

Or, nos politiques continuent hélas de ressembler à ces prédicateurs qui, au lieu de « pourvoir et par digues et par levées », « d’organiser des forces » capables de résister aux catastrophes à venir, se contentent de quelques manifestations électoralistes à grand spectacle, montagnes médiatiques qui accouchent de souris parfaitement anecdotiques, incapables de répondre en profondeur aux défis posés par la « verità effettuale della cosa », ces réalités auxquelles nous avons à nous confronter.

Dans un post précédent,
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/11/04/quelques-breves-sur-le-mythe-de-la-croissance-verte-et-sur-la-necessite-denvisager-une-economie-de-leffondrement-et-sur-pasolini-les-homosexuels-les-femmes-et-les-scandales-d/

j’avais brièvement évoqué deux livres qui me paraissent essentiels, tous deux parus dans la collection « Anthropocène » des Éditions du Seuil : L’âge des low tech. Vers une civilisation techniquement soutenable, de Philippe Bihouix (2014), et Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, de Pablo Servigne et Raphaël Stevens (2015).

Ils font partie de ces réflexions qui nous ramènent à une approche authentiquement politique, au sens étymologique et machiavélien du terme, de souci et d’engagement pour le bien-être et la survie de la Cité, de la communauté des humains.

Je voudrais me risquer aujourd’hui à en présenter de façon un peu plus approfondie quelques éléments d’analyse et de synthèse « croisées », ces deux livres me paraissant aller dans une même direction.
Ces réflexions nécessairement sommaires et lacunaires ne pouvant évidemment pas se substituer à une lecture de ces ouvrages, tant ils demandent à être réfléchis, approfondis et discutés en détail.

Je prolongerai cet abord analytique des trois premières parties par une quatrième, non pas critique (car je manque des compétences requises pour émettre sur de tels sujets des critiques pertinentes), mais du moins « questionnante » et « interrogative », car il me semble que les diagnostics posés par les auteurs, et auxquels j’adhère pour l’essentiel, ne peuvent pas ne pas susciter dans l’esprit du citoyen lambda que je suis des interrogations auxquelles les ébauches de solutions proposées ne fournissent pas de réponses suffisantes.
(Les auteurs reconnaissant d’ailleurs avec honnêteté qu’ils ne présentent pas de « solutions », celles-ci étant encore à chercher, mais de simples ébauches de réflexion).

1. Urgence du retour au réel au-delà du déni :

Nous le savons bien, la Cop21 nous l’a rappelé à sa manière (sur laquelle on reviendra…), la situation de la planète est grave. Ou plutôt la situation de l’homme dans l’environnement tel qu’il l’a modelé sur cette planète et tel qu’il menace aujourd’hui de le transformer de manière inédite.

Plutôt que de faire une fois de plus la liste des symptômes, je voudrais simplement reproduire le « tableau de bord » que nous propose, en deux parties, le livre de P. Servigne et R. Stevens (je citerai désormais : S&S) aux pages 33 et 34 :

(cliquer pour agrandir)

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Ces graphiques manifestent que « de nombreux paramètres de nos sociétés et de notre impact sur la planète montrent une allure exponentielle » (S&S p. 32). Suit une énumération interminable (démographie, PIB, consommation d’eau et d’énergie, utilisation de fertilisants, concentration de gaz à effet de serre, taux d’extinction des espèces, etc. etc.).
Autant de développements exponentiels dont on sait qu’ils sont le fruit de « l’âge de la machine thermique et des technosciences » (S&S 35) qui ont remplacé les « sociétés agraires et artisanales » (id. ibid.).

Cet avènement d’un type de civilisation désormais en grande partie mondialisé a entraîné des progrès décisifs (dans le domaine de la santé, de l’alimentation, du confort, etc.) à l’origine de l’augmentation exponentielle de la population, et donc de la consommation et de l’impact que nous faisons subir à notre environnement.

Mais nous savons que ce régime de consommation croissante est intenable, du fait du caractère fini de nos ressources (énergies non renouvelables, minerais, matières premières, etc.). Une croissance infinie n’étant pas concevable dans un monde fini.

« De 1 milliard d’individus en 1830, nous sommes passés à 2 milliards en 1930. Puis, c’est l’accélération : il ne faut que 40 ans pour que la population double une fois de plus. Quatre milliards en 1970. Sept milliards aujourd’hui. En l’espace d’une vie, une personne née dans les années 1930 a donc vu la population passer de 2 milliards à 7 milliards ! Au cours du XXe siècle, la consommation d’énergie a été multipliée par 10, l’extraction de minéraux industriels par 27 et celle de matériaux de construction par 34. L’échelle et la vitesse des changements que nous provoquons sont sans précédent dans l’histoire » (S&S 36).

(à propos des matériaux de construction, cf. la recension de l’article « Tués pour du sable », dans mon post du 15/09/2015 :
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/09/15/quelques-breves-sur-lemigration-la-demographie-la-sagesse-cosmique-alejandro-et-julio-llamazares/

De plus, l’extrême complexité de notre civilisation a multiplié sa vulnérabilité d’une façon elle aussi exponentielle, sans précédent dans l’histoire de l’humanité : vulnérabilité des systèmes financiers, à la merci des crises, vulnérabilité des systèmes informatiques, à la merci de bugs ou d’attaques terroristes, vulnérabilité de notre agriculture de plus en plus dépendante de la mécanisation, de la chimie, de l’informatique, vulnérabilité de notre industrie et de nos technologies de pointe, vulnérabilité de nos réseaux d’interconnexions, etc.

« Au total, six millions de pièces sont nécessaires pour construire un Boeing 747. Pour assembler ses avions, Boeing fait appel à près de 6 500 fournisseurs basés dans plus de 100 pays et effectue environ 360 000 transactions commerciales chaque mois. Telle est l’incroyable complexité de notre monde moderne.
En l’espace de 50 ans, nous avons vécu une interconnexion globale de la plupart des régions du monde. L’information, la finance, le commerce et ses chaînes d’approvisionnement, le tourisme, ainsi que les infrastructures qui sous-tendent tous ces flux, tous ces systèmes se sont étroitement connectés
Pour le physicien Yaneer Bar-Yam, spécialiste en science des systèmes et directeur du New England Complex Systems Institute de Cambridge (États-Unis), ‘’une société en réseau se comporte comme un organisme multicellulaire’’ : la plupart des organes sont vitaux, on ne peut amputer une partie sans risquer la mort de l’organisme. Ce qu’a découvert ce chercheur, c’est que plus ces systèmes sont complexes, plus chaque organe devient vital pour l’ensemble de l’organisme. À l’échelle du monde, donc, tous les secteurs et toutes les régions de notre civilisation globalisée sont devenus interdépendants au point de ne pouvoir souffrir d’un effondrement sans provoquer le vacillement de l’ensemble du métaorganisme. Autrement dit, nos conditions de vie à ce moment et à cet endroit précis dépendent de ce qui s’est passé il y a peu à de nombreux endroits de la Terre. Ce qui laisse penser que, comme Bar-Yam le souligne, ‘’la civilisation [industrielle] est très vulnérable’’ » (S&S 107-108).

L’ensemble de ces éléments amène à penser que :

« Nous disposons aujourd’hui d’un immense faisceau de preuves et d’indices qui suggère que nous faisons face à des instabilités systémiques croissantes qui menacent sérieusement la capacité de certaines populations humaines – voire des humains dans leur ensemble – à se maintenir dans un environnement viable »(S&S 14).

Pour certains scientifiques comme James Lovelock par exemple (cité S&S 74), les bouleversements climatiques en particulier pourraient impacter considérablement l’avenir de l’espèce humaine : « Quoi qu’il en soit, si de tels bouleversements se produisent, peu d’habitants, parmi les milliards que compte la planète, devraient survivre ».

Pourtant, loin de susciter la réflexion féconde qui pourrait faire émerger des solutions, cette situation qui est la nôtre fait généralement l’objet d’un « déni collectif décomplexé qui caractérise si bien notre époque » (S&S 18).

« Le plus fascinant et le plus étrange dans la problématique des catastrophes est qu’il n’est pas rare que nous sachions ce qui se passe – et ce qui risque de se passer -, mais que nous n’y croyons pas. En effet, personne ne peut dire aujourd’hui qu’il manque des données scientifiques sur les constats alarmants ou que les médias n’en font pas assez mention. Mais, force est de constater que, pour la plupart des gens, ces informations ne sont pas crédibles. ‘’Nous tenons la catastrophe pour impossible dans le même temps où les données dont nous disposons nous la font tenir pour vraisemblable et même certaine ou quasi certaine. […] Ce n’est pas l’incertitude, scientifique ou non, qui est l’obstacle, c’est l’impossibilité de croire que le pire va arriver’’. » (S&S 222. La citation est de J.P. Dupuy, Pour un catastrophisme éclairé, Paris, Seuil, 2002, p. 142-143).

Le premier travail essentiel à accomplir sera donc celui de « dénier le déni », de considérer la réalité en face, non pour en désespérer, mais pour nous donner les moyens d’affronter le plus sereinement et raisonnablement possible les bouleversements considérables, et les probabilités croissantes de catastrophes que suppose, de façon mathématique, un tel état des lieux.

Ce que J. P. Dupuy nomme donc le « catastrophisme éclairé », ou nos auteurs la « collapsologie » (du latin collapsus, ‘’qui est tombé d’un seul bloc’’).

« Le but n’est pas de nourrir le simple plaisir scientifique d’accumulation des connaissances, mais plutôt de nous éclairer sur ce qui nous arrive et qui pourrait nous arriver, c’est-à-dire de donner un sens aux événements. C’est aussi et surtout une manière de traiter le sujet avec le plus de sérieux possible pour pouvoir discuter sereinement des politiques à mettre en place dans une telle perspective » (S&S 20).

En quoi pourraient donc consister de telles « politiques » ?

2. On passe au vert et on recommence, ou le mythe de la « croissance verte ».

« Les limites de notre civilisation sont imposées par les quantités de ressources dites ‘’stock’’, par définition non renouvelables (énergies fossiles et minerais) » (S&S 38).

Ce constat de bon sens est pourtant loin d’être partagé. La Cop21 en particulier nous a offert le spectacle – prévisible –
http://petrole.blog.lemonde.fr/2015/05/25/le-climat-cest-cuit-pourquoi-la-conference-climatique-de-paris-sera-un-succes/
d’une multitude d’industriels et de chefs d’État « bien intentionnés », qui pensent qu’il suffirait de quelques mesurettes visant à réguler de façon minimale et par ailleurs peu contraignante la hausse de la température et de « passer au vert » pour maintenir ou retrouver cette idyllique croissance qui a fait jusqu’à aujourd’hui le confort d’une bonne partie de l’humanité. Et aussi, bien sûr, le grand profit du capital. Industriels et chefs d’État ou autres ministres qui, bien évidemment, se positionnent tous désormais sur ce « créneau porteur », les premier ne tarissant pas de publicité (la Cop21 a été à ce niveau une bonne opération marketing…), les seconds de démagogie.

Hélas, la situation semble un brin plus complexe.

Penchons-nous un peu pour commencer sur la notion de « taux de retour énergétique » :

« Le bon sens veut que, dans une entreprise d’extraction, la quantité d’énergie que l’on récolte soit supérieure à l’énergie investie. Logique. Si on récolte moins que ce qu’on investit, cela ne vaut pas la peine de creuser. Ce rapport entre l’énergie produite et l’énergie investie s’appelle le taux de retour énergétique (TRE ou ERoEI en anglais pour Energy Return on Energy Invested).
« C’est un point absolument crucial. Après un effort d’extraction, c’est le surplus d’énergie qui permet le développement d’une civilisation. Au début du XXe siècle, le pétrole étasunien avait un fantastique TRE de 100:1 (pour une unité d’énergie investie, on en récupérait 100). On creusait à peine, le pétrole giclait. En 1990, il n’était plus que de 35:1, et aujourd’hui, il est d’environ 11 :1. À titre de comparaison, le TRE moyen de la production mondiale de pétrole conventionnel se situe entre 10:1 et 20: l (…)
Le concept de TRE ne s’applique pas qu’aux énergies fossiles. Pour obtenir de l’énergie d’une éolienne par exemple, il faut d’abord dépenser de l’énergie pour rassembler tous les matériaux qui servent à leur fabrication, puis les fabriquer, les installer et les entretenir. Aux États-Unis, le solaire à concentration (les grands miroirs dans le désert) offrirait un rendement autour de 1,6:1. Le photovoltaïque en Espagne, autour de 2,5:1. Quant à l’éolien, il afficherait un bilan à première vue plus encourageant d’environ 18:1. Malheureusement, ces chiffres ne tiennent pas compte du caractère intermittent de ce type d’énergie et de la nécessité d’y adosser un système de stockage ou une centrale électrique thermique. Si on tient compte de cela, le TRE des éoliennes redescendrait à 3,8:1. Seule l’hydroélectricité offrirait un rendement confortable situé entre 35:1 et 49:1. Mais outre le fait que ce type de production perturbe sérieusement les habitats naturels, une étude récente a montré que les 3 700 projets en cours ou planifiés dans le monde n’augmenteraient la production électrique mondiale que de 2 % (de 16 à 18 %).
En résumé, les énergies renouvelables n’ont pas assez de puissance pour compenser le déclin des énergies fossiles, et il n’y a pas assez d’énergies fossiles (et de minerais) pour développer massivement les énergies renouvelables de façon à compenser le déclin annoncé des énergies fossiles. Comme le résume Gail Tverberg, actuaire et spécialiste de l’économie de l’énergie, « on nous dit que les renouvelables vont nous sauver, mais c’est un mensonge. L’éolien et le solaire photovoltaïque font autant partie de notre système basé sur les énergies fossiles que n’importe quelle autre source d’électricité ».
(S&S 53-54).

Approche partagée et complétée par l’ingénieur spécialiste des métaux Philippe Bihouix :

« Si vous interrogez des spécialistes des métaux, la plupart vous diront qu’il n’y a pas de problème fondamental. Certes la qualité des minerais – leur concentration en métal est en forte baisse (cuivre, zinc, plomb…), avec l’épuisement des grandes mines à forte teneur en métal. Mais il suffira de creuser plus profond, d’extraire plus de minerai de moindre qualité. « Toute chose égale par ailleurs », donc, il n’y a pas de risque de pénurie. Cependant, il faudra dépenser plus d’énergie par tonne de métal produite : et c’est là que les ennuis commencent » (L’âge des low tech, je citerai « LT », p.63).
(…)
« Pour en revenir à la question métallique, des énergies fossiles moins accessibles entraînent également un besoin accru en métaux : il suffit de comparer un simple puits texan avec son homologue deep offshore, gigantesque plateforme métallique entourée d’une nuée de bateaux de ravitaillement, d’hélicoptères » (LT 65).
(…)
« Mauvaise nouvelle, c’est également le cas pour les énergies renouvelables, qui font massivement appel aux ressources métalliques, et des plus rares, comme le néodyme et le dysprosium dans les aimants permanents pour les génératrices d’éoliennes, le gallium, l’indium, le sélénium, le cadmium ou le tellure pour les panneaux photovoltaïques à haut rendement (technologies CIGS ou Cd-Te), le cuivre qui est utilisé en quantité plus importante par unité d’énergie produite (LT 66).
(…)
Nous pourrions nous permettre des tensions sur l’une ou l’autre des ressources, énergie ou métaux. Mais le défi est que nous devons maintenant y faire face à peu près en même temps : plus d’énergie nécessaire pour les métaux moins concentrés, plus de métaux nécessaires pour une énergie moins accessible. Le pic de pétrole sera donc vraisemblablement accompagné ou suivi d’un pic de tout, un «peak everything» (LT 66-67).

Et ce n’est pas non plus le poncif incantatoire à la mode de «l’économie circulaire » qui règlera la question, car le recyclage, bien sûr indispensable, est loin d’être la panacée rêvée:

« Bien sûr, il y a une autre différence entre l’énergie et les métaux: ceux-ci, une fois extraits, ne sont pas perdus comme les énergies fossiles parties en fumée. Il suffirait donc de les recycler indéfiniment, une fois extraite la quantité adéquate (mais laquelle ?) de métaux nécessaires à notre société. Même si, en réalité, en vertu du second principe de la thermodynamique, on en dissipe toujours un peu, que ce soit au moment du recyclage lui-même (la perte au feu) ou pendant l’usage (la pièce de monnaie qui s’use imperceptiblement au fil du temps, car « le fer et le cuivre se vont usant et consumant par le seul attouchement des mains de l’homme»).
Malheureusement, il existe des limites physiques, techniques et sociétales au recyclage dans un monde aussi technicisé que le nôtre. D’abord, certains matériaux, comme les polymères thermodurcissables (polyuréthanes par exemple), ne peuvent tout simplement pas être refondus. D’autres, comme les emballages alimentaires ou médicaux, sont souillés et inexploitables.
Ensuite, la complexité des produits, des composants (dizaines de métaux différents dans un téléphone portable ou un ordinateur) et des matières (milliers d’alliages métalliques différents, mélanges de plastiques et d’additifs, matériaux composites) nous empêche d’identifier, de séparer et de récupérer facilement les matières premières. Ainsi du nickel, pourtant facilement repérable (aciers inoxydables) et assez coûteux, qui n’est recyclé correctement qu’à 55%. 15% sont bien captés et recyclés, mais perdus « fonctionnellement » ou avec « dégradation de l’usage » car ils ont été noyés dans de l’acier carbone de bas de gamme, tandis que 35 % sont égarés entre mise en décharge et incinération. En trois cycles d’utilisation, on perd donc de l’ordre de 80 % de la ressource. Et il s’agit d’un métal plutôt bien recyclé, le pourcentage de récupération ne dépassant pas 25 % pour la plupart des « petits » métaux.
Enfin, pour une part non négligeable, les métaux font également l’objet d’usages dispersifs, donc non recyclables. Ils sont utilisés comme pigments dans les encres et les peintures, comme fertilisants, additifs dans les verres et les plastiques, pesticides (…)
Perte par dispersion (à la source), perte mécanique (la boîte de conserve, l’agrafe et le stylo partis en décharge), perte fonctionnelle (par recyclage inefficace), perte entropique (marginale) : tel est notre destin, le cercle vertueux du recyclage est percé de partout, et à chaque « cycle » de consommation on perd de manière définitive une partie des ressources » (LT 69).

Bien évidemment, tout ceci remet radicalement en question l’idée d’une « croissance verte» telle que la voudraient nos politiques et nos entrepreneurs capitalistes, qui souhaiteraient retrouver des taux de croissance aptes à satisfaire leurs électorats pour les premiers, et, pour les seconds, la perspective d’immenses champs d’éoliennes et de panneaux photovoltaïques à renouveler tous les 30 ou 50 ans, histoire de faire tourner les usines et de continuer à engranger les profits.

« Les technologies que nous espérons salvatrices ne font qu’ajouter à ces difficultés. En misant sur le tout-technologique pour notre lutte contre le changement climatique, nous risquons fort de créer de nouvelles pénuries (elles-mêmes nécessitant un recours accru à l’énergie) et d’accélérer ainsi le système de manière involontaire. Car les « technologies vertes » sont généralement basées sur des nouvelles technologies, des métaux moins répandus et contribuent à la complexité des produits, donc à la difficulté du recyclage. Prenons quelques exemples.
Pour réduire de quelques grammes les émissions de C02 par kilomètre, sans renoncer ni à la taille ni aux performances (principalement la vitesse et la résistance au choc) des véhicules, la seule solution, en dehors du rendement du moteur lui-même, est de les alléger. Pour cela, on utilise des aciers de haute performance, toujours plus complexes, alliés avec de petites quantités de métaux non ferreux (manganèse, vanadium, niobium, titane…): non seulement ceux-ci ne sont plus récupérables en fin de vie (et sont recyclés en acier carbone pour armatures à béton du bâtiment), mais le niveau attendu de « pureté » des alliages est tel qu’il est nécessaire d’y employer des aciers de première fonte.
(…)
Pour développer les énergies renouvelables de manière significative, sans remise en cause de nos exigences en termes de continuité de service, il serait (sera ?) nécessaire de relier les milliers d’éoliennes, de « fermes » photovoltaïques et de dispositifs de stockage (dans les batteries de véhicules, sous forme de méthane, d’hydrogène, etc.) par des smart grids (réseaux intelligents) afin de permettre à tout instant l’équilibre entre une offre erratique et intermittente et une demande variable, avec des consommateurs qui seront connectés par des compteurs eux aussi « intelligents » et communicants (Linky d’ERDF, en phase pilote) permettant d’effacer la demande. Un tel macrosystème technique sera basé sur de très nombreux équipements high tech, bourrés d’électronique et de métaux rares » (LT 71-72).
(…)
« Indéniablement nous pouvons, et devons, développer les énergies renouvelables. Mais ne nous imaginons pas qu’elles pourront remplacer les énergies fossiles et nous permettront de maintenir la débauche énergétique actuelle. Les promoteurs de projets titanesques qui font régulièrement la une des grands journaux et magazines, selon plusieurs variantes comme Desertec ou le plan B « Wind Water Sun » de Mark Z. Jacobson de l’université Stanford, font pourtant semblant d’y croire.
Desertec propose l’installation, d’ici 2050, de vingt centrales solaires à concentration (CSP) dans le Sahara, afin de produire 700 TWh (milliards de kWh) par an (13 % de la consommation électrique européenne actuelle). Et ce pour 400 milliards d’euros, inclus les lignes à haute tension. Ce qui en fait une électricité à peu près aussi chère que celle de l’EPR de Flamanville (avec 8,5 milliards d’euros pour 13 TWh/an, selon les dernières annonces), ce qui n’est pas peu dire. D’ailleurs, preuve de la viabilité économique bien incertaine du projet, la plupart des industriels partenaires s’en sont récemment retirés, mais les beaux effets d’annonce n’en sont pas moins restés dans notre inconscient collectif.
Certes, un quadrilatère de quelques dizaines ou centaines de kilomètres de côté dans le Sahara pourrait fournir toute l’électricité mondiale, mais ces calculs de coin de table ne veulent rien dire. Pour produire les 22000 TWh de la consommation électrique mondiale (en 2011), il faudrait installer l’équivalent de cinq cents années de production actuelle de panneaux solaires (ou, plus modestement, cent vingt années pour la consommation électrique européenne) ! Sans oublier qu’au bout de quarante ans au plus, il faudrait tout recommencer, étant donné la durée de vie des panneaux photovoltaïques. Et qui passerait le balai à chaque tempête de sable sur les dizaines de milliers de kilomètres carrés de panneaux?
Encore faut-il ne pas confondre électricité mondiale et énergie mondiale: je vous passe les assommants calculs (ne pas confondre énergie primaire et énergie finale, comparer les rendements des moteurs thermiques et électriques…), mais il faudrait alors au bas mot deux mille années de production de panneaux solaires. Bien sûr, je suis un peu de mauvaise foi, car on peut faire de la croissance (verte) des capacités de production, par exemple les décupler (on l’a déjà largement fait par le passé) ou les centupler. Mais quel défi industriel, tellement improbable ! Il faudrait commencer par construire des usines d’usines de panneaux, des bases logistiques monstrueuses… sans parler, surtout, de la disponibilité en métaux, en matériaux synthétiques, issus du pétrole et difficilement recyclables.
« Wind Water Sun » propose de couvrir les besoins en énergie de l’ensemble du monde, uniquement avec des renouvelables, d’ici 2030. Pour cela, il faudrait installer 3,8 millions d’éoliennes de 5 MW et 89000 centrales solaires de 300 MW chacune (on admirera la précision toute mathématique des chiffres). En s’y mettant en 2015, il faudrait donc installer en quinze ans 19000 GW d’éoliennes: sachant que l’on en a installé 40 GW au plus par an ces cinq dernières années, il s’agirait tout bonnement de multiplier par trente la capacité de production et d’installation actuelle. M. Jacobson n’a manifestement jamais mis les pieds dans une usine, et ne sait pas qu’il faut aussi de l’acier, du ciment, des résines polyuréthanes, des terres rares et du cuivre, des bateaux et des grues, entre autres, pour fabriquer et installer une belle éolienne «propre».

[À ce propos, quelle est d’ailleurs à ce jour la proportion des éoliennes et des panneaux solaires fabriqués dans des usines tournant aux énergies renouvelables et non au charbon ou au pétrole ?]

« Et comment ne pas mentionner des technologies enthousiastes comme l’énergie des vagues et de la houle, tel le système Pelamis (un boudin de 150 m de long pour 750 kW de puissance, soit une production annuelle d’environ 2,7 GWh, millions de kWh). Pour produire l’équivalent d’un seul réacteur nucléaire (8 TWh), il faudrait installer la bagatelle de 3000 boudins, dans 75 fermes océaniques de 130 hectares chacune. Nos derniers marins pêcheurs vont devoir apprendre à slalomer, et prière de ne pas rire, car certaines de ces solutions « innovantes », comme les hydroliennes, sont en test, avec de l’argent public.
Il existe des scénarios plus sérieux, bien sûr, comme négaWatt pour la France, dont l’immense mérite est de commencer par questionner le besoin, et de projeter une baisse significative de la consommation énergétique à l’horizon 2050. La production de 200 TWh en éolien et 90 TWh en solaire photovoltaïque, en complément d’une exploitation forte et systématique de la biomasse, reste cependant un objectif très ambitieux (à comparer à la production mondiale actuelle, de l’ordre de 450 TWh et 60 TWh respectivement).
Bref, que l’on se le dise : éolien, solaire, biogaz, biomasse, biocarburants, algues ou bactéries modifiées (…) hydrogène, méthanation, quels que soient les technologies, les générations ou les vecteurs, nous serons rattrapés par un des facteurs physiques : impossible recyclage des matériaux (on installe d’ailleurs aujourd’hui des éoliennes et des panneaux solaires à base de matériaux que l’on ne sait pas recycler), disponibilité des métaux, consommation de surfaces, ou intermittence et rendements trop faibles. Les différentes énergies renouvelables ne posent pas forcément de problème en tant que telles – mieux vaut probablement une éolienne qu’un générateur de même puissance au diesel – mais c’est l’échelle à laquelle certains imaginent pouvoir en disposer qui est irréaliste. Le déploiement généralisé du bon mix d’énergies renouvelables reste à penser et ne pourra répondre que difficilement à certains usages. En particulier, la question des transports et celle du stockage (et donc de la capacité à adapter la production à la demande très variable) n’ont pas de réponse satisfaisante, avec un besoin en métaux irréaliste (batteries) ou des pertes de rendement trop grandes (gazéification et méthanation). Il n’y a pas assez de lithium sur terre pour équiper un parc de plusieurs centaines de millions de véhicules électriques, et pas assez de platine pour un parc équivalent de véhicules à hydrogène. Et rappelons, une bonne fois pour toutes, que l’hydrogène n’est pas une source d’énergie, mais seulement un vecteur. Nul doute que le pétrole, et surtout le charbon, sont encore là pour longtemps. Même si ce n’est pas une bonne nouvelle… » (LT 75-79)
(…)
« Enfin, il faut garder en tête que les besoins s’emballent, notamment sous l’effet du « rattrapage » des pays « émergents et de l’effet démographique. C’est bien de gagner quelques points ou dizaines de points de pourcentage sur le rendement d’un procédé industriel. Mais, en parallèle, la consommation de charbon ou d’aluminium a augmenté de 60% en dix ans. D’une manière ou d’une autre, il va falloir changer de braquet » (LT 79-80).

Et ce n’est certes pas le mirage de la « robotisation » – délire à la mode et nouveau déni du « peak everything » – qui permettra de le faire :
http://abonnes.lemonde.fr/robotique/article/2016/01/03/robotisation-generale_4841007_4620106.html

Cf. encore, sur la « mystification » de la « croissance verte », ces deux articles, parmi d’autres, du même Philippe Bihouix :
http://rue89bordeaux.com/2015/09/du-mythe-de-la-croissance-verte-a-un-monde-post-croissance/
http://www.reporterre.net/La-croissance-verte-est-une-mystification-absolue

Ce n’est donc pas de la « croissance verte » qu’on peut attendre la résolution de nos problèmes. Elle présente même un danger certain, considérable, de fournir un alibi qui substituerait à la « croissance carbonée », responsable des ravages que nous savons, une croissance « présentable » (du moins à très court terme), parce que non carbonée, alors qu’étendue à l’échelle de l’humanité elle ne ferait que poursuivre et même accélérer l’épuisement irrémédiable à moyen terme de nos dernières ressources.

Et l’on entrevoit déjà combien la frénésie d’investissement dans ce genre de croissance soi-disant propre ou « écoresponsable » promet, après quelques lendemains très lucratifs pour certains (toujours les mêmes, bien sûr…), des surlendemains qui ne peuvent que tragiquement déchanter.

On pourrait faire ici un parallèle avec la « révolution verte », laquelle, partant d’une nécessité compréhensible d’assurer à court terme les besoins alimentaires des humains dans l’après-guerre, a rendu rapidement possible l’explosion démographique exponentielle à l’origine, certes des « trente glorieuses » de la croissance, mais aussi des problèmes majeurs de surexploitation des ressources et de bouleversements climatiques et environnementaux que nous connaissons aujourd’hui.

Cf. là-dessus :
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/03/27/politique-demagogie-demographie-une-petite-recension-dalan-weisman-compte-a-rebours-jusquou-pourrons-nous-etre-trop-nombreux-sur-terre/

3. Organiser une décroissance viable plutôt que subir un effondrement catastrophique.

Si donc la « croissance verte », nouveau « must » tellement invoqué, se révèle illusoire et surtout conçue pour maintenir quelques temps encore les bénéfices, politiques ou économiques, de certains (« Après nous le déluge »…) plutôt que pour assurer à l’ensemble des êtres humains un avenir durable, quelles peuvent être les solutions viables ?

Là encore, nos auteurs s’accordent sur la seule alternative envisageable, celle de la décroissance, afin de stabiliser puis d’inverser le plus rapidement possible la série d’exponentielles mentionnées plus haut.

Et ceci consiste tout simplement à anticiper et organiser de façon volontaire et raisonnée ce que nous serons autrement obligés de subir de toute manière de façon involontaire et catastrophique : « la fin définitive de la croissance économique mondiale » (S&S 57), conséquence inéluctable de la finitude de nos ressources.

« Il nous faut prendre la vraie mesure de la transition nécessaire et admettre qu’il n’y aura pas de sortie par le haut à base d’innovation technologique – ou qu’elle est en tout cas si improbable, qu’il serait périlleux de tout miser dessus. On ne peut se contenter des business models émergents, à base d’économie de partage ou de la fonctionnalité, peut-être formidables mais ni généralisables, ni suffisants.
Nous devrons décroître, en valeur absolue, la quantité d’énergie et de matières consommées. Il faut travailler sur la baisse de la demande, non sur le remplacement de l’offre, tout en conservant un niveau de « confort » acceptable » (Ph. Bihouix, .Du mythe de la croissance verte à un monde post croissance, article mentionné plus haut).

Il nous faut désormais intégrer le fait que rien ne sera plus comme avant, et que, sur bien des plans, notre pain blanc a déjà été mangé.

Mais il ne tient qu’à nous de faire que ce constat ne soit pas simplement négatif : le pain noir aussi peut être un aliment goûteux, et surtout durable ! Et la sobriété, lorsqu’elle est choisie en connaissance de cause, peut aussi bien que l’abondance être source de joie.
Nous le savons, les gens et les peuples les plus heureux sont loin d’être nécessairement les plus nantis.

« Une surpopulation mondiale, une surconsommation par les riches, et de piètres choix technologiques » [P.R. et A. Ehrlich] ont mis notre civilisation industrielle sur une trajectoire d’effondrement. Des chocs systémiques majeurs et irréversibles peuvent très bien avoir lieu demain, et l’échéance d’un effondrement de grande ampleur apparaît bien plus proche qu’on ne l’imagine habituellement, vers 2050 ou 2100. Personne ne peut connaître le calendrier exact des enchaînements qui transformeront (aux yeux des futurs archéologues) un ensemble de catastrophes en effondrement, mais il est plausible que cet enchaînement soit réservé aux générations présentes. Telle est l’intuition, que nous partageons avec bon nombre d’observateurs, qu’ils soient experts scientifiques ou activistes.
Il est gênant de le dire, tant la posture est souvent ridiculisée, mais nous sommes devenus catastrophistes. Soyons clairs, cela ne signifie nullement que nous souhaitons les catastrophes, ni que nous renonçons à nous battre pour en atténuer les effets, ou encore que nous sombrons dans un pessimisme irrévocable. Au contraire ! Même si l’avenir est sombre, « nous devons nous battre, car il n’y a aucune raison de nous soumettre passivement aux faits ». Être catastrophiste, pour nous, c’est simplement éviter une posture de déni et prendre acte des catastrophes qui sont en train d’avoir lieu. Il faut apprendre à les voir, accepter leur existence, et faire le deuil de tout ce dont ces événements nous priveront. C’est selon nous cette attitude de courage, de conscience et de calme, les yeux grands ouverts, qui permettra de tracer des chemins d’avenir réalistes. Ce n’est pas du pessimisme !
La certitude est que nous ne retrouverons plus jamais la situation « normale » que nous avons connue au cours des décennies précédentes. (…)
Il y a eu par le passé de nombreux effondrements de civilisations qui restaient confinés à certaines régions. Aujourd’hui, la mondialisation a créé des risques systémiques globaux, et c’est la première fois que la possibilité d’un effondrement à très grande échelle, presque globale, est devenue envisageable. Mais cela ne se fera pas en un jour. Un effondrement prendra des vitesses, des formes et des tournures différentes suivant les régions, les cultures et les aléas environnementaux. Il doit donc être vu comme une mosaïque complexe où rien n’est joué à l’avance.
Penser que tous les problèmes seront résolus par le retour de la croissance économique est une grave erreur stratégique. À la fois car cela présuppose qu’un retour à la croissance est possible, mais surtout, car aussi longtemps que les dirigeants se concentreront sur cet objectif, aucune politique sérieuse de préservation de la stabilité du climat et des écosystèmes ne pourra être mise en place pour faire ce qui est nécessaire : réduire considérablement et rapidement la consommation de carburants fossiles. Tous les débats actuels entre relance et austérité ne sont donc que des distractions qui détournent des questions de fond. En fait, il n’y a même pas de « solutions » à chercher à notre situation inextricable (predicament), il y a juste des chemins à emprunter pour s’adapter à notre nouvelle réalité.
Se rendre compte de tout cela, c’est entamer un renversement. C’est voir que soudainement, l’utopie a changé de camp : est aujourd’hui utopiste celui qui croit que tout peut continuer comme avant. Le réalisme, au contraire, consiste à mettre toute l’énergie qui nous reste dans une transition rapide et radicale, dans la construction de résilience locale, qu’elle soit territoriale ou humaine ». (S&S 249-252)

Mais un tel réalisme laisse aussi entrevoir « d’autres moyens de faire la fête ».

« Aujourd’hui, les chemins à prendre – car il y en a – sont à peine balisés, et ils mènent à un changement radical de vie, une vie moins complexe, plus petite, plus modeste, et bien cloisonnée aux limites et aux frontières du vivant. L’effondrement n’est pas la fin mais le début de notre avenir. Nous réinventerons des moyens de faire la fête, des moyens d’être présent au monde et à soi, aux autres et aux êtres qui nous entourent. La fin du monde ? Ce serait trop facile, la planète est là, bruissante de vie, il y a des responsabilités à prendre et un avenir à tracer. Il est temps de passer à l’âge adulte » (S&S 256-257).

4. Vers un avenir de « low tech ». Accord global sur l’évidence, mais des interrogations, cependant.

La poursuite d’une croissance par la high tech « verte » ne se révélant pas soutenable à moyen et long terme, il faut donc « changer de braquet », comme il est dit plus haut.

 » Puisque le système high tech va dans le mur (ou vers la falaise, ne chipotez pas), pourquoi ne pas tenter autre chose, prendre le contre-pied et se tourner vers les low tech, les basses technologies ? Concrètement, qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ? Inutile d’essayer de dresser une liste exhaustive des « bonnes » technologies contre les « mauvaises (…) Comme pour le high tech, la définition restera floue et les frontières de toute manière perméables. (…) Quand nous évoquons les basses technologies, c’est donc plutôt, à ce stade, d’orientations, de principes généraux, que nous devons parler, fondés sur le renoncement réfléchi à l’espoir d’une «sortie par le haut» basée sur des percées technologiques à venir. Des principes visant à effectivement diminuer notre prélèvement de ressources ». (LT 113).

J’avoue que si je partage entièrement le constat rapporté dans les paragraphes précédents, ainsi que la solution globale qui ne peut en effet passer que par une décroissance radicale en tant que « principe visant à diminuer notre prélèvement en ressources », les dispositions pratiques proposées par nos auteurs pour parvenir à ce but me laissent dubitatif par ce qui me semble être leur décalage par rapport à l’ampleur des défis à affronter.

Ce dont ils sont d’ailleurs conscients, car ils ne prétendent pas présenter des solutions, mais seulement ébaucher à titre d’hypothèses quelques orientations possibles :

« il ne s’agit que de pistes, de quelques réflexions incomplètes. Je n’ai pas la prétention d’avoir réponse à tout, ni aux quoi, ni aux comment », nous dit Ph. Bihouix (LT 164).

Bien sûr, proposer l’abandon des sacs en plastique ou le retour à la consigne des bouteilles en verre (LT 130), le rechapage des pneus (LT 120), limiter à 40 ou 60km/h la vitesse de voitures plus légères consommant moins d’1 litre aux 100 km (LT 199), étendre le co-voiturage (LT 192) et revenir au vélo, « la vraie voiture propre » (LT 192-193), traquer les gaspillages et « l’obsolescence programmée » en recourant systématiquement à des équipements moins sophistiqués et plus réparables (cf. LT 138-139 ; « petit éolien », solaire thermique, etc. : « faire robuste et simple avec des matériaux et des technologies éprouvées »), prôner le retour à une économie plus locale et autres évolutions similaires va à l’évidence dans le bon sens.

Mais il me semble tout de même qu’on reste encore très largement loin du compte !

Surtout en ce qui concerne la question de l’énergie.

Bien sûr, la première urgence est évidemment celle des indispensables économies, urgence soulignée par nos auteurs :

« Il n’y a donc pas de produit ou de service plus écologique, économe en ressources, recyclable, que celui que l’on n’utilise pas. La première question ne doit pas être «comment remplir tel ou tel besoin (ou telle envie…) de manière plus écologique ? » mais « pourrait-on vivre aussi bien, sous certaines conditions, sans ce besoin?».
Il s’agit donc d’ « acquérir le réflexe d’une « écologie de la demande » (décroissante), plutôt qu’une «écologie de l’offre» (croissance verte) ».
« Pourquoi couvrir des hectares de panneaux solaires pour alimenter des panneaux publicitaires énergivores dans les rues ou les gares et des écrans plats dans les bureaux de poste ? » (LT 114-115).

Si l’on veut en effet échapper aux attraits illusoires de la « croissance verte » et à ses conséquences tout aussi suicidaires que celles de la croissance « classique », il s’agira donc en premier lieu de réduire nos besoins.

Mais n’est-il pas bien aventureux de faire croire que cette réduction suffirait à résoudre les problèmes de 7 milliards de personnes, qui seront 11 à 14 milliards à la fin du siècle ?

Car des besoins vitaux, même réduits, demeurent des besoins qu’il faudra satisfaire, surtout lorsqu’il s’agit de besoins énergétiques propres à assurer le fonctionnement de notre agriculture, de nos industries et artisanats les plus fondamentaux, du logement, de l’éclairage et du chauffage, de nos services les plus basiques, etc.

Il faudrait évidemment chiffrer tout cela de façon précise et détaillée, ce que nos auteurs avouent être dans l’impossibilité de faire, et qu’on ne peut leur reprocher étant donnée la complexité de la tâche.

Mais les solutions qu’ils proposent pour pourvoir aux besoins énergétiques d’une humanité future sans pour autant retomber dans les pièges dénoncés de la « croissance verte » et du « macrosystème » évoqué plus haut (avec ses grandes éoliennes high tech, ses gigantesques « fermes » photovoltaïques dévoreuses de métaux et de terres rares, ses smart grids – toutes choses de toute façon condamnées à moyen terme par le « peak everything » – ses bases logistiques entraînant la création de routes, de bétonnages terrestres et sous-marin, de flottes d’hélicoptères et de bateaux indispensables au off shore, de réseaux complexes de câbles, etc., et donc une ponction considérable en ressources et de très importants dégâts environnementaux), ces solutions laissent tout de même dubitatif :

Car, en l’absence des énergies fossiles (charbon, pétrole, gaz, nucléaire) et si l’on refuse de plus le « macro-système » de la « croissance verte », en appeler au « petit éolien » (LT 138-139), à une hydroélectricité qui plafonne déjà, à la biomasse et au biogaz (quid alors de la disponibilité des déchets organiques dans une agriculture d’où les intrants chimiques devront disparaître ? cf. LT 186 et la question cruciale du « retour à la terre des nutriments »), au « principe d’acceptation de la moindre performance », ainsi qu’à assumer la « non disponibilité immédiate de l’énergie » (c’est-à-dire arrêter de s’éclairer, de se chauffer et … de travailler lorsque le vent ne souffle pas ou quand le soleil ne brille pas… cf. LT 140) paraît tout de même bien léger pour assurer la survie de milliards de personnes.

La génération à laquelle j’appartiens a connu, dans les années 50, celles de mon enfance, un monde qui ressemblait un peu à celui que décrivent nos auteurs comme pouvant être celui de notre futur : jusqu’au début des années 70, ma grand-mère qui vivait à la campagne ne disposait pas d’eau courante et allait la chercher à la pompe. Elle préparait sa nourriture dans la grande cheminée de la cuisine, parcimonieusement alimentée par des chutes de bois, rarement sur un vieux gaz à deux feux. Cette cuisine étant la seule pièce chauffée de la maison, en dehors des visites des enfants et petits-enfants, lors desquelles on allumait dans les chambres deux ou trois petits poêles « Mirus », qui venaient en aide aux grosses couettes de duvet et à la « bassinoire » pour réchauffer l’atmosphère de façon essentiellement symbolique.
À cette occasion aussi, quelques rares lampes de 40 watts demeuraient allumées un peu plus longtemps que d’habitude, sous le regard vigilant de la grand-mère, prompte à en dénoncer le gaspillage.
Inutile de dire que l’électro-ménager – et ne parlons pas bien sûr de l’électronique ! – étaient inexistants, à part un poste de radio, lui aussi utilisé de façon parcimonieuse.
Par ci-par là, dans la campagne, le « petit éolien » montait poussivement l’eau des puits (et pas plus), et, dans les années 50, quelques rares voitures individuelles, surtout de type 2CV (ces « pots de yaourt » qui devraient d’urgence redevenir nos voitures d’après Ph. Bihouix, cf. LT 140 ; 198), sillonnaient des routes dont beaucoup ne connaissaient pas encore ce dérivé du pétrole qu’est le goudron, l’essentiel des transports s’effectuant encore par le train et le bus, et la tournée du facteur se faisant certes « à l’américaine », mais à bicyclette toutefois !.

Quoiqu’évidemment bien moins diversifiée, la fourniture alimentaire était suffisante. Pas de supermarchés, mais un dense réseau de proximité (marchés, petits commerces, boulangeries, boucheries, épiceries…) faisant pour l’essentiel appel à la production locale.

Pour ma part, j’avoue que j’ai la nostalgie de ce monde-là, dont la sobriété naïve permettait de mieux distinguer l’essentiel de l’accessoire, et dont la « déconnection » rendait possibles d’autres types de relations humaines, rythmées par le tic-tac de la pendule centenaire, qui se moquait bien de « l’obsolescence programmée » (la preuve : elle marche encore !). Et que je ne craindrais aucunement son retour pour nos petits-enfants. J’ose dire bien au contraire !

C’est d’ailleurs un monde de ce genre que connaissent encore une bonne partie des habitants de la planète, dont certains, on le sait, estiment leur taux de « bonheur national brut » plus élevé que le nôtre. C’est encore dans un monde de ce type que sont apparues, ne l’oublions pas, la plupart des grandes intelligences à l’origine des inventions qui ont rendu possible le « développement » des XXème et XXIème siècles, ainsi que d’immenses artistes, écrivains, philosophes, etc.

Mais voilà : il y a tout de même quelques précisions à apporter :

Tout d’abord, malgré ce qui nous semble désormais être sa frugalité et sa « rusticité », ce monde était déjà, depuis plus d’un siècle dans les pays les plus développés – dont faisait partie celui de ma grand-mère – le fruit d’une révolution industrielle où les énergies carbonées jouaient un rôle déterminant. C’était déjà le monde des privilégiés du charbon et du pétrole.

Car il fallait bien fabriquer avec quelque chose les poêles Mirus, les cuisinières Godin, les bus, les trains, et les quelques « pots de yaourt » qui circulaient sur les routes, fournir le charbon pour le chauffage des citadins, des écoles, faire tourner les hôpitaux, transporter aux halles de Paris ou de Lyon les poissons de Boulogne, les fruits du Lot et Garonne ou les fromages d’Auvergne (qu’il fallait tout d’abord produire…), ou aux petites épiceries de campagne les poissons séchés ou salés, ou les conserves de sardines qui constituaient l’essentiel de la consommation des produits de la mer (qu’il fallait tout d’abord pêcher…), habiller la population, faire tourner les aciéries et les usines Formica ou Lustucru, etc. etc. etc.

Tout ce confort inouï, même s’il nous paraît spartiate, était assuré par ce charbon et ce pétrole qu’il faut désormais remplacer de toute urgence.

Mais surtout, ce monde comptait alors quelques 5 milliards d’habitants de moins que le nôtre (la population mondiale était de 2,5 milliards d’habitants en 1950 ; de 3 milliards en 1960), et entre 9 et 11 milliards de moins que celui qu’on nous prévoit pour la fin du siècle (la France comptait, elle, 40 millions d’habitants en 1950, elle en compte aujourd’hui 67 millions, et on en prévoit 80 à l’horizon 2100). Et sur cette population réduite, seule une minorité privilégiée bénéficiait du dit « confort ».

Si donc on table sur un modèle sans énergies fossiles ni nucléaire, et de plus sans le « macrosystème » du « renouvelable » high tech, ses terres rares et ses smart grids, et s’il faut alors se contenter de « petit éolien » (celui qui tirait à grand peine l’eau des puits dans mon enfance…), de biogaz, de biomasse et du déjà existant en hydroélectricité, j’avoue que j’ai bien du mal à penser que « ça le fera »…

Surtout s’il faut, de plus, et en toute cohérence, relocaliser au moins une partie de notre production industrielle (qui ne consomme plus aujourd’hui en France « que » 23% de nos ressources en énergie) et agricole, pour lutter contre la gabegie des transports inutiles, etc.
Cette nécessaire relocalisation signifiant alors des dépenses énergétiques supplémentaires considérables au niveau national.

Or, les scénarios « alternatifs » les plus optimistes comme celui du rapport de l’ADEME 2015
http://www.ademe.fr/mix-electrique-100-renouvelable-analyses-optimisations

ou le ou le scénario Négawatt 2011
http://www.negawatt.org/scenario-negawatt-2011-p46.html

tablent tous sur le high tech en ce qui concerne en France le développement du renouvelable, voire – puisque l’intermittence et la quasi impossibilité de stockage efficace est le problème de ce type d’énergie – sur une part non négligeable d’énergie fossile de substitution, au moins (ou prétendument… cf exemple catastrophique de l’Allemagne, etc. voir là-dessus mon post du 18/10/2014 mentionné ci-dessous et les liens) à titre de transition.

On connaît les problèmes posés par ces modèles et les critiques dont ils peuvent être l’objet.
Cf. par ex. :
http://www.lemonde.fr/economie/article/2015/12/02/l-illusion-d-une-electricite-100-renouvelable_4822316_3234.html?xtmc=balibar&xtcr=3

http://sciences.blogs.liberation.fr/home/2015/11/ademe-un-mix-%C3%A9lectrique-100-enr.html

[ajout du 26/02: j’apprends juste, avec bien du retard, l’arrêt du blog remarquable de Sylvestre Huet et son départ de Libération. Un grand merci à vous ! En espérant que vos contributions continueront de quelque manière…

ajout: le blog de Sylvestre Huet est désormais hébergé par Le Monde. Voir le lien ci-contre ].

ainsi que les liens cités dans mes posts :
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/10/18/des-vertus-comparees-du-surf-et-de-la-plongee-sous-marine-ou-quand-la-transition-energetique-suppose-la-stabilite-demagogique-ainsi-que-du-bon-usage-de-mr-jancovici/
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/04/24/quelques-breves-a-propos-dun-rapport-de-lademe-doskar-groning-et-de-michel-onfray-et-toujours-du-pape-et-de-lhomosexualite/

Est-il alors raisonnable de penser qu’un degré de « frugalité suffisante » – même s’il est, pour moi du moins, souhaitable – comparable à celui des années 50, puisse être assuré pour tous en 2100 dans un monde de 11 milliards d’habitants (selon l’hypothèse basse) alors même que les énergies carbonées concentrées qui le rendaient possible à l’époque pour ces quelques privilégiés occidentaux doivent de toute urgence être abandonnées ?

J’avoue que les propositions ébauchées par nos auteurs ne me permettent pas de l’envisager avec sérieux.

Peut-on alors essayer d’articuler la pertinence du diagnostic qu’ils posent avec des scénarios un peu plus vraisemblables ?

C’est avec une grand perplexité et humilité que je m’y risque.
– En constatant d’abord, qu’une fois de plus, le paramètre essentiel de la démographie, s’il est présent (cf. LT 206 ; S&S 169ss ; 171 ; 181, 202 etc.) me semble dans l’ensemble sous-estimé.

Car, si nos auteurs proposent, à juste raison, une décroissance globale et radicale de la consommation d’énergie, de biens, de services, etc., décroissance sans équivalent sur le long terme dans l’histoire de l’humanité – au point que P. Servigne envisage des politiques de rationnement (S&S 240) dont on a du mal à imaginer qu’elles pourraient se limiter au volontariat – celle-ci paraît au moins aussi difficile et aléatoire à mettre en œuvre qu’une politique résolue de décroissance démographique, relativement « bénigne » et aux résultats rapides : rappelons qu’une politique de « l’enfant unique » étendue au niveau mondial ramènerait en un siècle la population mondiale aux alentours de 1,6 milliard d’habitants, ce qui semble constituer la population optimale étant données les possibilités de l’écosystème qui est le nôtre.

Sur tout cela, cf. :
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/03/27/politique-demagogie-demographie-une-petite-recension-dalan-weisman-compte-a-rebours-jusquou-pourrons-nous-etre-trop-nombreux-sur-terre/

Une telle politique paraît de plus à notre portée : le taux mondial actuel de fécondité étant de 2,6 enfants par femme, l’objectif de 1 enfant ne paraît pas si lointain ou irréaliste, s’il faisait l’objet bien sûr de de politiques résolues qui sauraient en présenter la nécessité vitale.

Et il est clair que cette réduction « à la source » de la consommation et de la pollution, si elle n’est pas pour autant suffisante, et en dépit des problèmes spécifiques qu’elle poserait (cf. post cité), permettrait d’envisager les questions de l’avenir de l’humanité de façon plus sereine.

La problématique incontournable d’une indispensable évolution vers une « humanité low tech » paraîtrait aussitôt plus envisageable et moins utopique.

Car s’il paraît difficile d’assurer par le seul low tech les besoins en nourriture et en énergie de 11 ou 14 milliards d’êtres humains, ce genre de technologie paraît beaucoup mieux proportionné à une population 5 ou 6 fois inférieure, sans pour autant négliger une sobriété et une économie circulaire qui demeureront encore le seul moyen de contourner du mieux possible le « peak everyting ».

Pour ma part, je ne vois toujours pas comment on peut raisonnablement, en dépit des difficultés politiques (et/ou religieuses ; cf. posts cités plus haut) qu’elle suppose, faire l’impasse sur une telle condition préalable.

À propos des dites « difficultés », cf. encore la citation d’Herman Daly, tirée de l’ouvrage d’A. Weisman rappelé plus haut, en PS du post :
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/08/15/rien-de-nouveau-sous-frere-soleil-a-propos-des-langues-regionales-et-de-la-demographie-pontificale/

– Mais il ne faut pas se leurrer : que ce soit en ce qui concerne la décroissance « énergétique » ou la décroissance démographique (ou, dans le meilleur des cas, ces deux décroissances simultanées) il est nécessaire d’envisager une phase de transition, et c’est bien là que se concentreront les difficultés.

Là encore, la perspective de nos auteurs, qui semble le plus souvent passer d’un « tout carboné » à un « tout low tech » sans suffisamment aborder la réalité complexe de la phase intermédiaire, me paraît inadaptée pour envisager (encore une fois dans le meilleur des cas…) l’accompagnement de notre population actuelle de plus de 7 milliards d’habitants vers une décroissance énergétique et démographique la plus non-violente possible.

Étant donnés les aléas et les difficultés d’un tel passage, n’est-il pas nécessaire de conserver, de façon transitoire, quelques « high tech » (en précisant bien toutefois ce caractère éminemment transitoire rendu obligatoire par l’approche inéluctable du «peak everything », et non bien sûr en maintenant l’illusion – si profitable aux politiques et aux capitalistes – d’une « croissance verte » façon COP 21…).

Se posera donc la question du choix le plus pertinent de ces « high tech » à conserver de façon à permettre la transition : et tant qu’à en conserver, voire à en promouvoir certaines pour un temps, autant privilégier bien sûr les plus efficaces, et, dans le domaine de l’énergie, celles qui ont le rendement le plus concentré et n’ont pas besoin d’adosser leur intermittence à des énergies de substitution carbonées non-renouvelables (cf. dans le post cité ci-dessous les cas désastreux de l’Allemagne, Espagne, etc.) ou exigent des systèmes de stockage disproportionnés, polluants et peu performants.

C’est dans cette perspective que j’assume, à défaut de mieux et sans trop de « dissonance cognitive » [cf. S&S, en note p. 327 : « État de tension désagréable provoqué par des « connaissances, opinions ou croyances sur l’environnement, sur soi ou son propre comportement » incompatibles entre elles (Leon Festinger, Henry Riecken et Stanley Schachter, L’échec d’une prophétie, [1956] Paris, PUF, 1993] mes positions exprimées à propos de la place du nucléaire et d’un modèle « à la suédoise » [en dépit des risques évidents maintes fois soulignés, et que nos auteurs ne manquent pas eux-mêmes de mentionner (cf. LT 67 : problèmes inhérents au high tech nucléaire, manque à long terme de matériaux et de ressources ; LT 240 : quasi impossibilité du démantèlement ; S&S 197-199 : vulnérabilité ; difficulté à gérer l’arrêt comme le redémarrage en cas de crise ; difficulté à garantir la maîtrise technologique et la maintenance sur le long terme, etc.)] dans le mix énergétique à venir.
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2014/10/18/des-vertus-comparees-du-surf-et-de-la-plongee-sous-marine-ou-quand-la-transition-energetique-suppose-la-stabilite-demagogique-ainsi-que-du-bon-usage-de-mr-jancovici/

N’en déplaise aux « respiriens », on ne peut se nourrir d’air pur et de soleil. De même, dans un monde réel de 7 milliards d’habitants, en marche vers les 11 milliards, une « énergie propre » est une illusion : pour échapper du mieux possible aux gigantesques dégâts des énergies carbonées sans entraîner de crises économiques et humanitaires majeures qui mettraient en péril notre survie, il nous faut faire, au moins pendant un temps, avec le moindre mal ou le « moindre pire ».

« Nul doute que le pétrole, et surtout le charbon, sont encore là pour longtemps. Même si ce n’est pas une bonne nouvelle… », nous dit Ph. Bihouix (LT 75-79).

Au vu des dizaines de milliers de morts par an imputables au charbon (cf. liens dans le post ci-dessus) et des nuisances climatiques bien connues, il reste tout de même légitime de se demander s’il ne serait pas justifié de réduire cette « mauvaise nouvelle » au profit du nucléaire plutôt que du charbon ou du lignite, comme le fait l’Allemagne.
Cf. encore sur ce point l’article cité plus haut :
http://www.lemonde.fr/economie/article/2015/12/02/l-illusion-d-une-electricite-100-renouvelable_4822316_3234.html?xtmc=balibar&xtcr=3

[correctif: sur la légère baisse récente de la part du charbon dans le mix énergétique allemand, cf:

http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2017/01/30/transition-energetique-versus-usine-a-gaz-ou-gazogene-a-propos-de-quelques-articles-et-emissions-recentes/

Nous voilà donc ramenés une nouvelle fois, pour conclure, à l’urgente nécessité d’une prise en compte sérieuse de la question démographique, question essentielle qui a été, une fois de plus, la grande absente de la Cop 21,
http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2015/12/09/31001-20151209ARTFIG00309-cop21-la-surpopulation-mondiale-grande-absente-des-debats.php
tout comme, on le sait, elle constitue un sacro-saint tabou pour certaines autorités religieuses, qui la traitent avec une rare incompétence et une irresponsable désinvolture :
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/08/15/rien-de-nouveau-sous-frere-soleil-a-propos-des-langues-regionales-et-de-la-demographie-pontificale/

Hélas, la physique et les mathématiques – en particulier le calcul des probabilités – laissent peu d’incertitudes :

La première nous rappelant que nos ressources sont limitées et qu’il ne peut y avoir de transformation de l’énergie sans impact sur l’environnement.

Les deuxièmes nous rappelant que l’augmentation des crises environnementales et humaines (réchauffement, montée des océans, pénurie d’eau – 80% de la population mondiale exposée, cf. S&S p. 86 ; voir aussi dans le n° anniversaire du Courrier International de décembre-janvier, p.14-15, la carte des pays en « stress hydrique » en 2040 – et de terres cultivables, baisse des rendements agricoles, chute de la biodiversité – S&S p.77- pénurie de matières premières, pollution, tout ceci dans un contexte de surpopulation etc. cf. sur tout cela les tableaux des exponentielles en début de post) signifie une augmentation de la probabilité des catastrophes et des conflits :

« Le dernier rapport du Giec indique bien la possibilité de ‘’rupture des systèmes alimentaires’’ qui aggravera les situations déjà existantes de pauvreté et de famine (particulièrement dans les villes) et augmentera ‘’les risques de conflits violents sous la forme de guerres civiles et de violences intergroupes » (S&S 73).

Cf. aussi p. 125 sur le « risque systémique global » ; p. 208 sur « les conflits pour l’accès aux ressources », déjà commencés avec comme exemple la guerre du Darfour, etc.).

« Mais à part ça, Madame la marquise, tout va très bien, tout va très bien !» :

Nos politiques assurent et nous rassurent en préparant l’échéance si importante de 2017, bien évidemment appelée à changer la face de la France et du monde.
Nos autorités religieuses nous gratifient de discours lénifiants qui s’évertuent à nous montrer que la question démographique n’existe pas :
http://desideriusminimus.blog.lemonde.fr/2015/08/15/rien-de-nouveau-sous-frere-soleil-a-propos-des-langues-regionales-et-de-la-demographie-pontificale/

Le déni, en somme, se porte pour le mieux. Merci pour lui !

Pourtant, on le sait, le statu quo est impossible (LT 268-269).

Et si nous ne nous décidons pas à affronter rigoureusement les problèmes, nous serons obligés de subir une situation chaotique qui se règlera nécessairement par le conflit et la violence. La guerre étant la façon hélas la plus facile et habituelle de « résoudre » les questions d’accès aux ressources comme les questions de surpopulation.

Bien sûr, il est à prévoir que ce sera, une fois de plus, les mieux armés et les plus riches qui triompheront, laissant présager, dans un monde dévasté (l’article du Voenno-Proychlenny Kourier, de Moscou, traduit dans le Courrier International cité ci-dessus annonce 30 pays possédant l’arme nucléaire en 2040…), un avenir tel que celui que décrivent Lob, Rochette et Legrand dans Le Transperceneige (Casterman 2014, pour l’intégrale) ou Cormac McCarthy dans La Route.

Avenir loin d’être exclu, tant l’expérience de l’Histoire montre que notre confiance dans le discernement et la conscience éthique de l’homme a de bonnes raisons d’être limitée…

« H. Welzer [Les guerres du climat. Pourquoi on tue au XXIème siècle, Gallimard 2009] montre comment une société peut lentement et imperceptiblement repousser les limites du tolérable au point de remettre en cause ses valeurs pacifiques et humanistes, et sombrer dans ce qu’elle aurait considéré comme inacceptable quelques années auparavant. Les gens s’habitueront (et s’habituent déjà) aux événements climatiques extrêmes, aux épisodes de disette ou aux déplacements de population. Les habitants des pays riches s’habitueront aussi très probablement à des politiques de plus en plus agressives envers les migrants ou envers d’autres États, mais surtout ressentiront de moins en moins cette injustice que ressentent les populations touchées par les catastrophes. C’est ce décalage qui servira de terreau à de futurs conflits » (S&S 208-209).

L’exemple actuel de ce qui est nommé la « crise des migrants » en est hélas la triste illustration…

Pourtant, le fait qu’il y ait des gens qui refusent d’admettre la fatalité du déni et l’incohérence politique, économique et/ou religieuse est une raison de ne pas désespérer de notre possibilité d’accéder à l’âge adulte, comme nous le rappellent Pablo Servigne et Raphaël Stevens, utilisant de façon inattendue le modèle concernant le deuil proposé par E. Kübler-Ross :

« Le processus de deuil traverse plusieurs étapes, selon le modèle bien connu établi par Elisabeth Kübler-Ross, la psychologue américaine spécialiste du deuil : le déni, la colère, le marchandage, la dépression et l’acceptation. Nous retrouvons toutes ces étapes dans les réactions du public, et même dans les réactions que nous avons ressenties en préparant ce livre. Lors de discussions et d’ateliers sur la transition ou sur l’effondrement, nous avons constaté que les moments de témoignages et de partage d’émotions étaient essentiels pour permettre aux personnes présentes de se rendre compte qu’elles n’étaient pas seules à affronter ce genre d’avenir et à ressentir ces émotions. Tous ces moments nous rapprochaient de l’étape d’acceptation, indispensable pour retrouver un sentiment de reconnaissance et d’espoir qui nourrit une action juste et efficace.
Aller de l’avant, retrouver un avenir désirable, et voir dans l’effondrement une formidable opportunité pour la société, passe nécessairement par des phases désagréables de désespoir, de peur et de colère. Cela nous oblige à plonger dans nos zones d’ombre personnelles, à les regarder en face, et à apprendre à vivre avec. Le « travail » de deuil est donc à la fois collectif et personnel. Comme le soulignent les remarquables travaux de Clive Hamilton, Joanna Macy, Bill Plotkin ou Carolyn Baker, ce n’est qu’en plongeant et en partageant ces émotions que nous retrouverons le goût de l’action et un sens à nos vies. Il s’agit ni plus ni moins que d’un passage symbolique à l’âge adulte » (S&S 232-233).

Et c’est bien ce passage vers un espoir au-delà du deuil que je nous souhaite pour l’année 2016 !

Bonne année à toutes et à tous, dans le goût de l’action et la joie du sens de la vie !

Ajout du 11/01 :

Un ami, du genre plutôt attaché au déni…, me signale que l’approche de Ph. Bihouix a été remise en cause par Mark Jacobson lui-même qui, « dans ses études qui sont très fouillées, arrive exactement à la conclusion inverse » :
http://objectifterre.over-blog.org/2015/10/HubertGuillaud-Decroissance
http://objectifterre.over-blog.org/2015/05/mark-jacobson-stanford-repond-a-philippe-bihouix-ingenieur-decroissant-renouvelo-sceptique.html

Il se trouve que je connais ces travaux, même si je reconnais ne pas être capable de les discuter dans le détail.
http://web.stanford.edu/group/efmh/jacobson/Articles/I/JDEnPolicyPt1.pdf

(Ils étaient d’ailleurs mentionnés dans les discussions – fort intéressantes – qui suivent la recension du livre de Ph. Bihouix :
http://internetactu.blog.lemonde.fr/2015/10/17/faut-il-prendre-leffondrement-au-serieux/#xtor=RSS-3208 )

Mais, à l’évidence, Ph. Bihouix les connaît aussi ! Car lorsqu’il mentionne le projet « Wind Water Sun » (cf. citation dans le post, LT 75-79), ce n’est pas à la faisabilité en tant que telle de ce projet qu’il s’attaque, mais à la disproportion de sa mise en œuvre: «’‘Wind Water Sun » propose de couvrir les besoins en énergie de l’ensemble du monde, uniquement avec des renouvelables, d’ici 2030. Pour cela, il faudrait installer 3,8 millions d’éoliennes de 5 MW et 89000 centrales solaires de 300 MW chacune (on admirera la précision toute mathématique des chiffres). En s’y mettant en 2015, il faudrait donc installer en quinze ans 19000 GW d’éoliennes: sachant que l’on en a installé 40 GW au plus par an ces cinq dernières années, il s’agirait tout bonnement de multiplier par trente la capacité de production et d’installation actuelle » ;

Ainsi qu’au fait que, si son chiffrage concernant les ressources en énergie et leur utilisation est précis (cf. § 5) il oublie tout bonnement les infrastructures et les « dégâts collatéraux » nécessaires à sa mise en œuvre.

Ce qui est justement relevé par Ph. Bihouix : « M. Jacobson n’a manifestement jamais mis les pieds dans une usine, et ne sait pas qu’il faut aussi de l’acier, du ciment, des résines polyuréthanes, des terres rares et du cuivre, des bateaux et des grues, entre autres, pour fabriquer et installer une belle éolienne ‘’propre’’ ».

À ma propre lecture, je n’en trouve pas moi non plus la moindre mention.

Et il me paraît donc difficile de faire croire que tout cela entrerait dans la perspective d’un renouvelable à 100% ou d’une « économie circulaire » sans impact sur le « peak everything » !

Serait-il en effet légitime de réfléchir sur « l’avion propre » en se limitant aux appareils, et en oubliant le besoin en infrastructure que constituent les aéroports, les moyens et les nuisances nécessaires à leur construction (cf. N.D des Landes…); ou sur le « train propre » en négligeant la construction des voies, la mise en place des rails, du ballast et l’impact au sol des lignes de chemin de fer (cf. ligne à grande vitesse Lyon-Turin…); ou encore réfléchir aux possibilités de « l’hydroélectrique propre » « dans l’abstrait » en passant outre les effets sur l’environnement et les opinions (Sivens…) ?

Pour toutes ces raisons, on ne voit pas en quoi le gigantisme du projet « Wind Water Sun» échapperait aux critiques que Ph. Bihouix adresse à la viabilité écologique à long terme des « macrosystèmes » et de la « mégamachine technique », qui, malgré les efforts des lobbies, américains ou autres, appartiennent de plein droit à une « croissance verte » bien mystificatrice.

Autre petite remarque en passant sur la question du néodyme, matériau que mentionne Ph. Bihouix comme étant utilisé dans la construction de certaines éoliennes.

Il se trouve en effet que ce matériau ne leur est pas indispensable.

« Une partie des éoliennes actuelles utilise du néodyme, mais l’on peut s’en affranchir complètement. Tenter de faire croire que cet élément serait indispensable aux éoliennes, ceci en réalité dans l’unique objectif de freiner le développement des énergies renouvelables et ainsi de continuer à vendre le plus longtemps possible l’électricité obtenue en brûlant des combustibles fossiles, est pour le moins stérile ».
http://www.techniques-ingenieur.fr/actualite/articles/les-terres-rares-sont-elles-indispensables-pour-les-moteurs-electriques-les-eoliennes-et-les-panneaux-solaires-1300/

Mais Ph. Bihouix ne « tente aucunement de faire croire que cet élément serait indispensable aux éoliennes », d’une part. Ce n’est pas là que réside la pointe de sa critique du « macrosystème » auquel appartient le « grand » éolien.

D’autre part, il semble difficile de penser que son « unique objectif [soit] de freiner le développement des énergies renouvelables et ainsi de continuer à vendre le plus longtemps possible l’électricité obtenue en brûlant des combustibles fossiles ». Il suffit de lire son livre !

Mais, là encore, il est bien difficile de soutenir qu’une éolienne –avec ou sans néodyme- puisse être une source d’énergie « propre ». Habitant près de l’Espagne, je suis bien placé pour connaître les travaux gigantesques d’infrastructures (routes, camions, grues, sable, béton, câblages, etc.) que suppose la construction d’une éolienne. Et que dire du offshore avec sa noria de bateaux et hélicoptères… !

http://www.asso3d.fr/phasesdeconstructiondunparceolien.pdf

En dépit des efforts des lobbies, on ne voit donc pas comment les éoliennes pourraient échapper aux remarques de Ph. Bihouix concernant les risques du « macrosystème » et de sa high tech, remarques qui constituent le fond de son discours.

Comme je le dis dans mon paragraphe 4, je pense pour ma part (à la différence de Ph. Bihouix) qu’une certaine dose de high tech (y compris nucléaire) sera nécessaire, au moins pour assurer la phase de transition. Les éoliennes en feront partie, tout comme le photovoltaïque.

Mais de là à laisser croire que d’immenses champs d’éoliennes géantes et de panneaux photovoltaïques assureront sans problème un avenir « renouvelable » à des milliards d’humains délivrés pour toujours du « peak everything » et des nuisances environnementales, il y a tout de même un pas…

Et c’est bien sur ce genre d’illusion idéologique soigneusement entretenue (pour quel profit ?….) que le post ci-dessus, à la suite de Ph. Bihouix, P. Servigne et R. Stevens cherche à attirer l’attention.