Quand la sainte lumière de la liberté d’expression éclaire enfin le monde de ses bûchers.

« Je prépare le cinquantième anniversaire du ‘’1984’’ de George Orwell », me dit Stultitia. « Dans ce but, j’ai entrepris un tour du monde de la liberté d’expression ».

« Comme Orwell est né en Inde, j’ai commencé par-là mon périple. J’ai eu la chance d’y assister à un autodafé de Corans du plus bel effet, par des hindouistes particulièrement motivés. Cela mettait un beau point d’orgue aux humiliations plus habituelles mais moins éclatantes qui ont lieu dans ce pays contre les musulmans ».

« Traversant la frontière vers le Pakistan, voilà que ma bonne étoile me permet d’y voir brûler des exemplaires de la Bhagavad-Gita sur un bûcher admirablement entretenu par des fidèles musulmans. Ce spectacle tombait à point pour me préparer au prochain autodafé de Torahs et de Talmuds qui m’attendait sur l’Esplanade des Mosquées à Jérusalem. Sais-tu que le Talmud, surtout celui de Babylone, du fait de son volume, alimente nettement mieux le feu qu’un simple Coran ? »

« Et bien mieux en tout cas que les Sermons du Bouddha que des réfugiés Rohingyas brûlaient lors de mon passage au Bangladesh ».

« Mais notre chère Europe s’y entend pas mal, elle aussi, en attisant du souffle des extrêmes droites les autodafés de Corans ».

Tout cela, bien entendu, au nom de la liberté d’expression.

*

J’avoue toutefois que cet enthousiasme de Stultitia devant un tel déchaînement de bûchers me laisse plutôt … froid.

Et me souvenant, à l’occasion de l’anniversaire du coup d’Etat de Santiago du Chili de 1973, des tristes autodafés des œuvres de Pablo Neruda et des poésies de Victor Jara,

Chili 1973

Je me suis permis de rappeler dans quelques commentaires d’articles divers qu’il existe une pente autrement plus dangereuse que celle d’interdire, au nom de la liberté d’expression, de brûler des Corans.

C’est celle qui consiste à légitimer les autodafés de tous ordres.

M. Malka est connu pour avoir défendu un journal qui s’est permis, entre autres, en faisant la promotion de Gregorius Nekschot, de justifier des caricatures dont même le pire antisémitisme des années trente n’avait produit l’équivalent. Et voilà qu’il prend la défense des autodafés. Ne sait-il donc pas qu’outre la destruction des livres saints cathares, de la quasi-totalité des codex précolombiens, des œuvres de Pablo Neruda, de Salman Rushdie, etc., la Torah, le Talmud et la Kabbale ont fait partie des livres les plus combustibles de l’Histoire ? Est-il donc nécessaire d’entériner, au XXIème siècle, une caricature de « laïcité » se caractérisant par une surenchère des bûchers et de l’ordurier ? « Là où on brûle des livres, on finit aussi par brûler des hommes », disait Heine. Les autodafés nazis de 1933 ont tragiquement illustré cette sentence. La laïcité, la vraie, a besoin de bien d’autre chose que de voix irresponsables, d’où qu’elles viennent, qui contribuent à attiser les flammes.

Car une législation peut parfaitement garantir, sans pour autant interdire le blasphème, une liberté d’expression respectueuse des droits et des convictions de chacun :

  Il est pénible d’avoir à revenir sur ces sujets qui alimentent une presse à scandale en mal de lecteurs. Ayant commenté l’article de R.Malka, je me contenterai d’un rappel: une législation qui accepte le blasphème n’est pas tenue d’approuver des provocations stériles et dangereusement contre-productives. Cf. chap.IV de la Loi du 29/07 1881 sur la liberté de la presse (consolidé le 09/01 2015) qui énonce :«Ceux qui (…) auront provoqué à la discrimination, à la haine ou à la violence à l’égard d’une personne ou d’un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée, seront punis d’un an d’emprisonnement et de 45000 euros d’amende (…) Il en va de même de «La diffamation commise par les mêmes moyens».  Certes, diffamer le judaïsme ou l’homosexualité n’est pas diffamer une personne, mais le devoir du législateur est de protéger ceux qui sont au quotidien victimes de tels amalgames.

(…) Ce que je dis c’est que, contrairement à la conception de la « laïcité » et de la liberté d’expression que prône M. Malka, nous n’avons rien à gagner, au XXIème siècle, à une société où se multiplieront les autodafés de Corans, de Torahs, de Talmuds, d’Évangiles, des livres de Neruda, de Rushdie, de Marx, des textes du bouddhisme, du taoïsme et tout ce que vous voulez, car la liste sera nécessairement sans fin au gré d’innombrables dogmatismes imbéciles. La seule solution réside dans la promotion d’une éthique du respect de toute pensée et de toute croyance, respect qui figure d’ailleurs clairement dans les textes fondateurs de la laïcité française, amplement suffisants. Seule une telle exigence de respect critique peut enrayer la propagation, malheureusement entretenue, des incendies.

Sans même faire référence au nécessaire « respect de l’ordre public » qu’est censé assurer tout Etat de droit dans une société démocratique :

 Le maintien de l’ordre public étant une nécessité pour l’exercice des libertés, il en découle que, dans certaines circonstance les libertés peuvent être limitées pour sauvegarder l’ordre public.

(…) Cette philosophie se retrouve dans la Convention européenne des droits de l’homme. En effet, certaines libertés qui y sont proclamées peuvent faire l’objet de restrictions lorsque ces dernières – je cite – “constituent des mesures nécessaires, dans une société démocratique, à la sécurité nationale, à l’intégrité territoriale ou à la sûreté publique, à la défense de l’ordre et à la prévention du crime, à la protection de la santé ou de la morale, à la protection de la réputation ou des droits d’autrui’’ (…).

*

Je sais une charmante auberge de montagne où l’on peut lire à l’entrée sur un petit panneau : « Ici, pas de Coca, pas de Nutella ».

Et, contrairement à Stultitia, je rêve d’un pays aux frontières duquel on pourrait lire :

« Ici, on ne brûle pas de Corans, ni de Torahs, ni de Talmuds, ni d’écrits de Victor Jara ou Salman Rushdie. Ici, on accepte que les femmes s’habillent comme elles le désirent. Nous n’avons pas de Police des mœurs ni du vêtement. Ici, on accepte que chacun exprime ses opinions dans le respect de celles d’autrui, et les soumette aux éventuelles critiques, sans Inquisitions ni bûchers. Ici, on accorde le prix Nobel à Dmitri Mouratov ou à Malala Yousafzai ».

Hélas, en témoigne M. Malka et autres Charlie, un tel pays risque fort de bientôt disparaître.

Tant il est plus facile, effectivement, d’aller chercher ailleurs le Coca et le Nutella dont on semble ne pas pouvoir se passer.

Lettre ouverte aux jeunes des « JMJ ». Et de l’expérience de Milgram. Ou comment desideriusminimus se prend à jouer les antipapes.

Une fois de plus, Stultitia m’exhorte à reprendre mon bâton de pèlerin et à pourfendre quelques désastreux poncifs, d’autant plus pernicieux qu’ils s’accompagnent de cette suffisance « systémique » avec laquelle toute idéologie, qu’elle soit politique ou religieuse, usurpe une authentique réflexion éthique.

Car l’assurance fallacieuse que peut conférer le dogme est souvent le meilleur rempart contre les interrogations dérangeantes que la réalité soumet à la conscience.

Alors, bien que n’étant ni jeune ni pape, je me permets de poser quelques questions qui me semblent avoir fait gravement défaut aux récentes « JMJ » de Lisbonne.

*

Tout d’abord, pour ce qui est de la désolation pontificale devant les « berceaux vides » :

  • « Sachant qu’un européen ou un américain consomme entre 2,5 et 5 Terres, et que les habitants du reste du monde sont incités à les imiter par une compétition économique effrénée ; sachant aussi que, sauf période de grave crise, la courbe de la consommation ne s’est jamais inversée depuis que l’homme est homme, est-il vraiment pertinent pour le bien de l’humanité et son avenir d’exhorter au remplissage des berceaux ou autre « explosion des naissances » ?

Qu’en pensez-vous, jeunes des JMJ pour lesquels l’écologie et l’avenir de la planète ne sont pas des vains mots ou des bla-bla à la mode ?

Ne serait-il pas plus urgent de suivre, par exemple, les conseils des 15 000 scientifiques de la revue Bioscience, ou encore de Dennis Meadows ou Yves Cochet, qui ont au moins le mérite de savoir de quoi ils parlent ?

*

Pour ce qui est de la question de l’armement, maintenant :

« La technologie, qui a marqué le progrès et globalisé le monde, ne suffit pas à elle seule ; moins encore les armes les plus sophistiquées qui ne sont en rien des investissements pour l’avenir, mais qui appauvrissent du véritable capital humain, celui de l’éducation, de la santé, de la protection sociale. Il est inquiétant de lire qu’en de nombreux endroits l’on investit continuellement des fonds dans les armes plutôt que dans l’avenir des enfants ».

Vous dit-on.

En ce qui me concerne, j’ai toujours été non-violent, et partisan de la non-violence active, la vraie, celle de Gandhi, qui soutenait : « Je n’hésite pas à dire que là où le choix existe seulement entre la lâcheté et la violence, il faut se décider pour la solution violente ».

M. Roudskoï, adjoint au chef de l’état-major russe a qualifié de « grosse erreur » la livraison d’armes à Kiev par les pays occidentaux. « Cela prolonge le conflit, augmente le nombre de victimes et n’aura aucune influence sur l’issue de l’opération » a-t-il déclaré.

Qu’en pensez-vous, jeunes des JMJ pour lesquels la paix, la justice et la défense de la liberté ne sont pas des vains mots ou des bla-bla à la mode ?

Peut-être avez-vous vu, ce mardi 8 août, le beau documentaire d’Arte sur la Résistance au nazisme ?

Il a fallu bien de l’héroïsme de la part des Résistants et bien des investissements en armes « sophistiquées » de la part de ceux qui les soutenaient pour venir à bout du cauchemar nazi. Pour ma part, je suis toujours ému jusqu’aux larmes lorsque je vois ce que des jeunes ont fait au péril de leur vie pour « investir pour notre avenir », pour nous laisser en héritage ce monde libre dans lequel nous vivons, monde qui est aussi « celui de l’éducation, de la santé, de la protection sociale ».

Peut-on imaginer ce qu’aurait été ce monde s’il n’y avait pas eu la Résistance armée, le débarquement armé, l’effort de guerre des alliés, anglais, américains, soviétiques ?

                En ces temps de guerre qui sont de nouveau les nôtres, et en l’absence de toute diplomatie possible (l’expérience et trop d’années de prosternations serviles devant le maître du gaz montrant que pas plus qu’avec Hitler, on ne peut dans les conditions actuelles discuter sérieusement avec Poutine), ne serait-il donc pas plus urgent de venir en aide clairement à celles et ceux qui résistent plutôt que de propager subrepticement des discours d’un pacifisme lénifiant et ambigu, qui ont une fâcheuse tendance à rencontrer ceux d’envahisseurs et de criminels sans scrupules ?

« En toute franchise, je ne me serais jamais imaginé « investir » dans la guerre, dans des armes, mais c’est aujourd’hui la seule réalité qui existe. Je suis pacifiste, mais je ne peux plus l’être. La guerre a changé ma nature fondamentale ». Nous dit Olga qui, elle aussi, sait précisément de quoi elle parle.

*

Pour ce qui est de la question de « l’euthanasie » (une fois de plus implicitement assimilée à celle, plus complexe, de l’assistance à la fin de vie) :

Où allez-vous si, face au mal de vivre, vous offrez des remèdes hâtifs et erronés, comme l’accès facile à la mort, solution de facilité qui paraît douce, mais qui est en réalité plus amère que les eaux de la mer ? »

Qu’en pensez-vous, jeunes des JMJ pour lesquels le respect de la dignité et de la libre décision de personnes adultes et responsables plutôt que l’imposition tyrannique de dogmes inhumains ne sont pas des vains mots ou des bla-bla à la mode ?

« Comme le soulignait déjà Ronald Dworkin [philosophe américain, spécialiste de la philosophie du droit] il y a bientôt vingt ans maintenant, « faire mourir quelqu’un d’une manière que d’autres approuvent, mais que lui-même estime être en contradiction épouvantable avec sa vie, est une forme dévastatrice et odieuse de tyrannie ».

Aussi, légaliser l’aide active à mourir n’implique-t-il pas pour autant de fixer un seuil objectif en dessous duquel la vie ne vaudrait plus la peine d’être vécue. Ce n’est pas à la société, à l’État ou au corps médical d’opérer un tel partage, mais à chacun d’entre nous de construire cette ligne de démarcation et pour nous seuls ».

Dans ce moment immensément intime, que viennent donc faire en effet les polémiques obscènes de ceux qui s’estiment autorisés à violer, de leurs gros sabots doctrinaires, l’inaliénable secret de la conscience de chacun ?

Si la vie est un don de Dieu, alors il nous la confie entièrement, comme tout don. Un don restreint, qui exclut certains usages, n’est pas un vrai don. Que penserait-on de quelqu’un qui offrirait un cadeau de grand prix – par exemple un tableau de maître – et dirait à son destinataire : « Je te le donne, mais à condition que tu ne t’en sépares jamais, que tu le gardes toujours par-devers toi » ? (…) On jugerait sans doute que son don n’est pas un vrai don, et qu’il est plutôt inspiré par la satisfaction égoïste de faire du donataire son obligé. Un vrai don est oblatif, sans retour ni restriction.

C’est pourquoi la conception de la vie comme « don de Dieu » justifie en réalité la légitimité de la mort réfléchie. Parce que le don que nous fait Dieu de notre vie est un vrai don, un don absolu, il porte sur notre vie entière, y compris sa fin ; Il nous fait confiance jusqu’au bout et sans restriction.

C’est à nous, en notre âme et conscience, et après mûre réflexion, délibération et conseils pris auprès des autres, d’estimer s’il est juste ou au contraire injuste de quitter volontairement la vie.

Nous dit, en tant que croyant, François Galichet.

Ne sommes-nous pas là, jeunes des JMJ, bien loin des des « solutions de facilité » et autres « remèdes hâtifs et erronés » ?

*

Certes, tout n’est pas à rejeter dans le discours de celui qui se présente comme votre guide spirituel.

Je ne reprendrai pas les innombrables articles qui, souvent à juste raison, ont pu encenser M. le pape.

Mais ces quelques exemples montrent que la notion « d’abus systémiques » dépasse le contexte des abus sexuels pour lequel elle est évoquée de façon pertinente.

Comme je le disais en commençant, les allégations du dogme ne peuvent se substituer à l’éthique et à l’examen de consciences autonomes et responsables.

Il est déjà significatif qu’il ait fallu attendre les témoignages des victimes pour que des évêques, prêtres ou papes qui avaient pratiqué sans problème pendant des décennies le déplacement discret des coupables ou la dissimulation des délits et crimes sexuels acceptent – souvent à contre cœur – d’admettre que l’exigence éthique et juridique doit prévaloir sur la protection de l’Institution.

Il l’est tout autant de constater combien, en dépit de quelques réformettes lénifiantes pour la galerie, des questions essentielles, comme celle du statut de la femme dans l’Église, peuvent être évacuées par l’appel à de prétendus fondements dogmatiques qui dissimulent de profondes déficiences et incohérences théologiques.

« Il n’y a plus ni Juif, ni Grec ; il n’y a plus ni esclave, ni homme libre ; il n’y a plus l’homme et la femme ; car tous, vous n’êtes qu’un en Jésus Christ ».

Comment donc la puissance de cette proclamation que Paul (Épître aux Galates 3, 26-29) estimait messianique a-t-elle pu être étouffée pendant des siècles par une Institution qui, alors même qu’elle ordonnait des ministres non juifs – révolution théologique essentielle – refusait l’évolution anthropologique somme toute anecdotique que représentait l’ordination des femmes, évolution pourtant contenue dans cette même proclamation ?

La sacralisation blasphématoire du « pouvoir sacerdotal » d’un prêtre mâle officiant « en la personne du Christ » est sans aucun doute à la source de cette perversion « systémique » qui, en confisquant à l’assemblée des croyants son statut évangélique de seule « persona Christi » fit de l’Institution et de ses représentants les uniques détenteurs d’un pouvoir – masculin – alors capable de tous les abus.

Mais venons-en, jeunes des JMJ, à ce qui est sans doute le plus problématique en tout cela.

Car comment donc peut-il se faire que, dans une Institution qui compte, si mes informations sont bonnes, 5 363 évêques, 410 219 prêtres, sans même parler des 1 359 612 000 de fidèles catholiques, pas une voix ne s’élève pour – je ne parle pas forcément de dénoncer – simplement constater de telles aberrations qui discréditent tellement le message que cette Institution prétend apporter ?

La réponse se trouve probablement dans l’expérience de Stanley Milgram, qui jette un éclairage effrayant sur les capacités qu’a l’être humain d’annihiler son esprit critique et jusqu’à sa conscience éthique lorsqu’il se voit soumis à un discours d’autorité considéré comme détenteur de la vérité et promoteur du bien et de la justice.

Ainsi s’expliquent les débordements de tous les totalitarismes, de toutes les Inquisitions qu’elles soient politiques ou religieuses, et la terrifiante complicité des esprits qui les accompagne.

L’expérience de Milgram est intemporelle parce qu’elle nous renseigne sur le côté obscur du leadership, sa toxicité potentielle.

« C’est une adhésion à une cause perçue comme juste, un sentiment d’identité et de valeurs partagées, et c’est tous les jours dans la presse. La tragique réalité est que, lorsque les gens font du mal, ce n’est pas parce qu’ils veulent faire du mal, mais typiquement parce qu’ils veulent rendre le monde meilleur. »

Ainsi, jeunes des JMJ, vous qui voulez sincèrement sans doute « rendre le monde meilleur », n’oubliez pas que tout comme ce sont les laïcs et eux seuls qui, de l’extérieur de l’Institution, en ont dénoncé la toxicité « systémique » et « le côté obscur de son leadership », comme ce sont les femmes et elles seules qui, de l’extérieur, font et feront évoluer cette même Institution vers une théologie enfin plus en accord avec l’Esprit, il vous appartient à vous de déjouer les altérations insidieuses de certains discours d’autorité et de mettre en œuvre votre discernement afin que le message en lequel vous croyez ne soit pas discrédité et ridiculisé par des contrefaçons qui ne sont pas à sa mesure.   

*

Ajout du 12/08 :

Cette annonce du décès de Claude Got, personnage remarquable.

Claude Got, expert en santé publique et père de l’accidentologie, est mort

L’anatomo-pathologiste, dont les recommandations sur la vitesse, l’alcool ou le tabac ont permis de sauver des milliers de vies, a eu recours à l’euthanasie en Belgique. Il est mort le 11 août, près de Bruxelles.

https://www.lemonde.fr/disparitions/article/2023/08/11/claude-got-expert-en-sante-publique-et-pere-de-l-accidentologie-est-mort_6185146_3382.html

Comme quoi, n’en déplaise à M. le pape, et conformément à l’avis d’une grande majorité de citoyens français, des esprits particulièrement réfléchis et informés peuvent choisir, en toute conscience, d’avoir recours à l’aide à la fin de vie. De quel droit faudrait-il leur refuser cette ultime et inaliénable liberté ?

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Ajout du 14/08 :

Amusant : Stultitia, qui est en train de lire la remarquable biographie de Jean Henri Fabre, naturaliste et entomologiste mondialement reconnu, (Henri Gourdin, Jean Henri Fabre, l’inimitable observateur, Le Pommier, Paris 2022) me signale ce passage qui montre combien les jugements pontificaux, et plus largement ecclésiastiques, peuvent manquer, disons, de discernement.

L’affaire ne date donc pas d’aujourd’hui, et risque donc de se prolonger si les fidèles, jeunes en particulier, ne sortent pas de cette approbation béate qui fait les beaux jours de l’expérience de Milgram :

«Dans son ineffable candeur », [Fabre, en 1867 ] donne aux Avignonnaises les mêmes leçons de botanique qu’aux Avignonnais :

« Bien volontiers je prêtai mon humble concours à cette œuvre de lumière. Je fus chargé de l’enseignement des sciences phy­siques et naturelles. J’avais la foi et ne plaignais pas la peine; aussi rarement me suis-je trouvé devant un auditoire plus attentif, mieux captivé. Les jours de leçon, c’était fête, les jours de botanique surtout, alors que la table disparaissait sous les richesses des serres voisines.

C’en était trop. Et voyez, en effet, combien noir était mon crime: j’enseignais à ces jeunes personnes ce que sont l’air et l’eau, d’où proviennent l’éclair, le tonnerre, la foudre ; par quel artifice la pensée se transmet à travers les continents et les mers au moyen d’un fil de métal ; pourquoi le foyer brûle et pourquoi nous respirons ; comment germe une graine et comment s’épanouit une fleur, toutes choses éminemment abominables aux yeux de certains, dont la flasque paupière cligne devant le jour ».

Erreur grave ! Dénoncée instantanément par les conser­vateurs ! Un employé municipal enseigne la fécondation des fleurs non seulement aux messieurs, mais encore aux dames et aux demoiselles, lesquelles, évidemment, affluent à ses cours !

C’est le prétexte qu’attendaient pour tomber sur l’em­ployé, non seulement les enseignants du lycée, jaloux du charisme et des succès d’un collègue qui n’est pas même agrégé, mais encore, mais surtout les cléricaux du tout-puissant parti catholique avignonnais et les adversaires de Duruy, trop heureux d’attaquer le ministre au travers de son protégé. Là-dessus nationalement : émoi de Pie X et du nonce apostolique, levée de crosses épiscopales sous l’impulsion du redoutable Mgr Dupanloup, interventions au Sénat. Là-dessus, dans un Vaucluse majoritairement catholique: pro­testations indignées du clergé, plaintes au maire et au député, expulsion des Fabre de leur logement. Là-dessus, fin de la longue carrière dans l’Instruction publique du mécréant, du libre-penseur, de l’ami affiché d’auteurs outrageusement féministes (Stuart Mill, De la liberté, 1859; De l’asservisse­ment des femmes, 1869), de l’agitateur dont l’enseignement subversif éclabousse la réputation du lycée impérial.

Résumé, cent trente ans plus tard: « Ses cours à l’usage des jeunes filles ayant déplu, il doit partir pour Orange. » (op.cit. p. 97-98).

Comme quoi il importe, et cela de nos jours encore, de bien choisir ses maîtres spirituels.

Michel Houellebecq. De la vache sacrée à la vache folle. Et de quelques doutes sur la qualité du label « viande française ».

Comme on a pu s’en rendre compte, je n’ai jamais été un grand admirateur de Michel Houellebecq

etc. etc.

ni de son compère Michel Onfray

etc. etc.

je ne suis donc aucunement surpris, hélas, par les dangereuses inepties proférées par le premier des deux à propos de l’islam et des musulmans avec la complicité active du second dans sa revue « Front populaire ».

Et j’étais bien sûr totalement en accord avec l’initiative du recteur de la Grande Mosquée de Paris, Chems-eddine Hafiz de porter plainte pour « provocation à la haine des musulmans ».

Car, comme l’affirme le spécialiste de droit pénal Didier Rebut,  

« Incontestablement, la probabilité était très élevée que soient condamnés de tels propos pour provocation à la haine (« Le souhait de la population française de souche, comme on dit, ce n’est pas que les musulmans s’assimilent, mais qu’ils cessent de les voler et de les agresser. Ou bien, autre solution, qu’ils s’en aillent », avait affirmé l’écrivain) ».

J’ai donc eu du mal à comprendre pourquoi M. Chems-eddine Hafiz, voleur et agresseur bien connu d’après M. Houellebecq, était revenu sur sa décision et avait émis l’intention de retirer sa plainte suite à la « médiation » effectuée par le Grand Rabbin Korsia, aux « excuses » de l’écrivain et autres édulcorations de Michel Onfray en appelant bien évidemment à la liberté d’expression.

Lorsqu’un délit ou un crime est qualifié, une « médiation » et des « excuses » ne doivent pas suffire à l’effacer sans risques pour la consistance et la cohérence même du Droit.

Or, dans le droit français, la discrimination et la provocation à la haine qui, selon Me Rebut caractérisent de façon évidente les propos de M. Houellebecq constituent à proprement parler des délits, au même titre par exemple que le harcèlement moral ou sexuel, les attouchements sexuels ou l’homicide involontaire.

Peut-on imaginer qu’une victime d’attouchements sexuels ou la famille d’une personne décédée des suites d’un homicide involontaire se contentent des « excuses » du coupable ou du responsable de délits d’une telle gravité ?

« Bien sûr, j’ai commis des attouchements sexuels sur votre petite fille, mais il faut m’excuser, n’est-ce pas ? Pas la peine d’aller devant la justice ».

Certes, des « excuses » peuvent éventuellement intervenir, mais le droit doit au préalable passer pour qualifier les faits et nommer délit ou crime ce qui relève effectivement de ces noms.

Faut-il rappeler à M. Korsia les réflexions entre autres d’un Simon Wiesenthal soulignant combien excuses et pardon ne peuvent en aucun cas se substituer à la justice ?

C’est pourquoi, en dépit de la bonne volonté quelque peu naïve du Grand Rabbin de France, l’attitude du président de l’Union des mosquées de France (UMF), Mohammed Moussaoui, ancien président du CFCM (Conseil français du culte musulman) et autre voleur et agresseur bien connu selon les critères houellebecqiens, qui a annoncé vendredi 6 janvier sa décision de poursuivre une action en justice se révèle autrement légitime et cohérente : « la position (de l’écrivain) qui se veut un geste d’apaisement n’est malheureusement pas de nature à dissiper les inquiétudes des musulmans de France, profondément choqués par la violence des mots proférés à leur encontre ».

On le sait, cette décision du président de l’UMF est elle-même suivie par le Conseil français du culte musulman dans son intention de déposer plainte : « « Il est temps que chacun prenne ses responsabilités pour que ceux qui cherchent à diviser les Français, à alimenter les haines et à souffler sur les braises soient jugés et condamnés ».

Car si ce qui relève du délit ou du crime n’est ni nommé ni condamné, la porte est ouverte à une impunité qui est la négation même d’un État de Droit.

Pour ma part, cela fait bien longtemps que je m’oppose à ce type d’impunité, et je suis heureux de constater qu’en dépit de bien des résistances, l’habitus d’une islamophobie tellement banalisée et attestée en dépit de protestations alambiquées paraît connaître une certaine régression.

Raison de plus pour ne pas entraver ce mouvement salutaire par des initiatives discutables, fussent-elles parées des ornements d’une « bonne volonté » bien ambiguë.

Car sans doute le prestige de notre « précieux dégoûté » national, tellement représentatif d’un « génie français » qui s’exporte et se traduit dans le monde entier n’est-il pas indifférent à ce traitement privilégié que d’aucuns voudraient lui réserver, au même titre qu’à d’autres vaches sacrées, en particulier Charlie Hebdo.

D’ineptes propos de comptoirs aussi grossiers et vulgaires seraient sans doute plus aisés à sanctionner s’ils étaient effectivement tenus devant des comptoirs par des personnages grossiers et vulgaires.

Mais lorsqu’il s’agit du phare de la littérature française qui s’entretient avec le phare de la philosophie française, on a l’impression d’assister à l’une de ces collusions tacites des vaches sacrées qui s’observe régulièrement dans le champ de la pensée française, en particulier celui où broutent les ruminants les plus médiatiques (cf. encore sur ce point le cas de Charlie Hebdo évoqué ci-dessus).  

Quoi qu’on puisse penser de la valeur réelle de leurs élucubrations ou de leurs talents littéraires, rappelons qu’il reste bien rare de voir dénoncer comme elle le mériterait l’outrecuidance d’un Jean Paul Sartre capable de soutenir en 1954 que « la liberté d’expression est totale en URSS » ou celle d’une Simone de Beauvoir refusant de serrer la main de l’immense Arthur Koestler et le traitant de « véritable ordure » et « d’imbécile si sûr de lui », sous les applaudissements nourris des fervents défenseurs des procès de Moscou. Sans parler des admirateurs inconditionnels d’un Louis Ferdinand Céline qui se contorsionnent pour continuer à en cacher sous le tapis l’immonde antisémitisme.

Autant de vaches sacrées dûment estampillées « viande française », encore bien présentes sur nos étals et dont trop d’intellectuels et d’enseignants n’osent ou ne veulent toujours pas contester en quoi que ce soit la valeur. Si tant est qu’elles ne fassent pas l’objet d’une adulation bien suspecte, à l’exemple de M. Badiou et de quelques autres.

Car le culte de la vache sacrée est particulièrement enraciné en France.

Il faut donc espérer que M. Houellebecq et ses complices recevront de la part du droit le traitement qu’ils méritent, afin que leur statut de vaches sacrées cesse de tromper l’opinion en lui faisant croire que tout ce qui provient d’eux, y compris le plus abject, bénéficierait du label « qualité ».

Sans doute trouve-t-on effectivement chez eux quelques morceaux de choix, mais d’autres sont bien loin d’être exempts des germes de cette vache folle dont nous constatons hélas tous les jours la dangerosité et la contagiosité.

Le discernement le plus rigoureux est plus que jamais de mise dans notre monde complexe et inquiétant.

Souhaitons donc que cette nouvelle affaire Houellebecq nous aide à effectuer ce travail difficile, afin que nous ne donnions pas raison à mon maître Simon Leys, pourfendeur de quelques vaches sacrées de son temps, que je me permets d’évoquer une fois de plus :

« Que les idiots disent des idioties, c’est comme les pommiers produisent des pommes, c’est dans la nature, c’est normal. Le problème c’est qu’il y ait des lecteurs pour les prendre au sérieux. Et là évidemment se trouve le problème qui mériterait d’être analysé ».

C’est un tel discernement que je nous souhaite pour cette nouvelle année.

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Ajout du 16/01:

Et pour prolonger la lecture :

https://www.politis.fr/articles/2023/01/sos-racistes/

et quelques rappels qui montrent que notre précieux dégôuté n’en est pas à son coup d’essai, même si les prévisions de notre visionnaire se sont révélées plutôt à côté de la plaque :

https://www.politis.fr/articles/2015/01/soumission-de-michel-houellebecq-la-conversion-pour-les-nuls-29667/

À propos de Miles Davis, Desmond Tutu, Jean-Marie, et de bien d’autres, pour une bonne fin d’année.

Une Pensée de Pascal m’a opportunément fourni matière à réflexion pour cette fin d’année :

« Il y a assez de lumière pour ceux qui ne désirent que de voir, et assez d’obscurité pour ceux qui ont une disposition contraire. » (Éditions de Port-Royal : Chap. XVIII).

Sans doute l’intention de Pascal est-elle essentiellement religieuse et veut-t-il laisser entendre que celui qui désire voir Dieu et son œuvre dispose de suffisamment de signes pour en déceler la trace dans l’indéniable noirceur de notre monde.

Mais il me semble qu’on peut aussi faire de ce magnifique petit texte une lecture plus « laïque ».

Oui, ce monde rempli d’obscurité est terrible, révoltant. C’est un fait.

Le constat quotidien de son insupportable cruauté ne semble laisser place qu’au découragement, au désespoir.

Et pourtant, « pour ceux qui ne désirent que de voir », il existe des porteuses et des porteurs de Lumière qui montrent qu’au cœur même de cette obscurité, autre chose est à l’œuvre, quelque chose que l’apparente victoire des ténèbres ne peut arrêter.

Ainsi en est-il, parmi tant d’autres, du témoignage de Desmond Tutu, infatigable défenseur de la Lumière et de la Justice, dont, mieux que les mots, la musique traduit l’éblouissant rayonnement.

Ainsi en est-il aussi des militants de Memorial qui maintiennent vive l’exigence de la Liberté dans un univers gangréné par la lâcheté et la corruption.

Ainsi en est-il de tant d’anonymes, ferments de Lumière à Hong-Kong, en Birmanie ou ailleurs.

Une petite pensée encore pour un artisan de Justice et de Paix, récemment disparu dans la discrétion, et dont la persévérance a permis de changer quelque peu le visage de notre monde.

À ces moments lumineux de nos rencontres passées !

Effectivement, grâce à vous, « il y a assez de lumière pour ceux qui ne désirent que de voir ».

Merci.

Et bonne fin d’année à toutes et à tous !

Enfant de Bernadette contre enfant de Pétain. Quand Pierre Birnbaum donne des leçons d’histoire à un certain Eiríkr Zemmour.

(Éric est un prénom masculin scandinave, dérivé du vieux norrois Eiríkr (ou Eríkr) ). Wikipedia..

cf. une réflexion qui date d’il y a déjà cinq ans …

Lors d’une conférence récente donnée dans le cadre du Salon du Livre Pyrénéen de Bagnères de Bigorre à propos de son livre La leçon de Vichy (Paris, Seuil 2019), Pierre Birnbaum, historien et spécialiste internationalement reconnu de sociologie politique – se présentant volontiers comme « enfant de Bernadette » du fait de sa naissance à Lourdes et de son enfance cachée au village d’Omex à quelques kilomètres de cette ville – a livré quelques réflexions amplement documentées qui remettent à leur juste place les allégations abjectes d’un personnage qui fait actuellement le buzz en tirant sur les pires ficelles du populisme et du racisme.

On gagnera bien sûr à se référer à l’intégralité de la conférence (voir les liens ci-dessous), mais concernant le sujet qui nous occupe, on se rapportera en particulier à la fin de cette vidéo, vers 13mn, où il est question de la politique systématique d’arrestation et de destruction mise en place à l’instigation de Pétain qui, loin d’être un « bouclier » comme le prétend M. Zemmour, se montre acharné dans la rédaction et l’exécution des décrets qui traquent les français juifs.

Cette mise en garde contre toute réhabilitation de Vichy s’accompagnant d’une interrogation urgente en ce qui concerne nos capacités de démission et de collaboration, en particulier celle de la haute fonction publique : car l’expérience de Vichy – dont les séquelles ont été et demeurent encore bien présentes dans notre vie politique récente a largement démontré que les valeurs de la République ne pèsent pas lourd lorsque « dans certaines circonstances favorables » des individus s’emploient sciemment à éveiller et désinhiber ce fond obscur dans lequel s’enracinent la haine de l’autre, le racisme et la xénophobie, et à démasquer « sous l’homme la bête sauvage qui perd alors tout égard pour sa propre espèce » (S. Freud, Malaise dans la civilisation).

*

On peut visionner la quasi-totalité de cette conférence de Pierre Birnbaum, présentée par M. José Cubero, en utilisant dans l’ordre les liens suivants :

https://www.youtube.com/watch?v=ItYUUN2zHOE

https://www.youtube.com/watch?v=kYkgw-bbR_4

https://www.youtube.com/watch?v=lwI8Ji-bJMk

et le lien mentionné ci-dessus :

https://www.youtube.com/watch?v=5fpFGsInx3o

*

Ajout du 06/11

Et toujours à propos d’une scandaleuse réhabilitation et « normalisation » de Vichy, cet article, parmi d’autres, qui rappelle quelques fondements essentiels de notre République, mais aussi tout simplement de notre humanité, qu’il conviendrait de ne pas prendre à la légère:

https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/11/06/la-tentative-d-eric-zemmour-de-normaliser-vichy-vise-a-masquer-son-veritable-projet-mettre-a-bas-la-republique_6101147_3232.html

Ajout du 02/12:

En lien, cet interview essentielle du grand historien américain Robert Paxton:

https://www.lemonde.fr/societe/video/2021/12/02/vichy-et-les-juifs-l-historien-robert-o-paxton-repond-a-eric-zemmour-dans-un-rare-entretien-au-monde_6104444_3224.html

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Ajout du 12/01/2022:

Un complément d’information utile dans le dernier ouvrage de Jacques Semelin (avec Laurent Larcher): Une énigme française. Pourquoi les trois quarts des Juifs en France n’ont pas été déportés, Paris, Albin Michel, janvier 2022.

Du même auteur, voir aussi l’article du Monde:

https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/12/02/m-zemmour-votre-rhetorique-est-celle-de-l-entrepreneur-identitaire-qui-peut-entrainer-un-pays-au-massacre_6104376_3232.html

Encore et encore sur la démographie. Et sur la mauvaise foi que semblent affectionner ceux qui font pourtant profession de cultiver la bonne.

« Mais tu passes ton temps à te répéter », me dit Stultitia, « tu as déjà tant de fois parlé de démographie ».

Soit.

Mais le déni se répète lui aussi. Et c’est bien là le problème : il faut donc se répéter pour tenter de lutter contre la répétition du déni.

J’avais en effet déjà relevé quelques incohérences de Gaël Giraud, en dépit de l’intérêt que je peux porter à nombre de ses idées, en matière économique en particulier.

Et voilà que je me sens obligé de revenir sur des affirmations concernant la démographie qu’il réitère lors du « 28 Minutes » d’Arte du 23 de ce mois (Vers 9mn 18).

À la question d’Élisabeth Quin : « Est-ce que la notion de décroissance démographique est quelque chose qui est tabou pour vous », Gaël Giraud répond :

« Ma réponse à ceci, c’est ‘’Ne nous voilons pas la face’’. J’entends dans les salons parisiens des amis qui me disent : ‘’J’arrêterai de rouler en SUV le jour où les femmes maliennes arrêteront d’avoir six enfants’’. La réponse à ceci c’est premièrement : ce n’est pas les femmes maliennes qui sont responsables des émissions de co2 sur la planète ».

Certes. C’est bien là ce que se tuent à dire tous les partisans de la décroissance démographique, comme les 15 364 scientifiques de 184 pays, signataires de l’appel du 13 novembre 2017 de la revue « BioScience », suivis des 11 000 de 153 pays, dont 1500 français, le 05 novembre 2019, tous parfaitement au courant que l’empreinte écologique en hectares globaux (hag) d’un habitant des États-Unis est plus de 11 fois supérieure à celle d’un habitant du Burundi, et que si tous les humains consommaient comme cet Américain, il faudrait disposer de 4,97 planètes, ou de 2,79 planètes s’ils consommaient tous comme un français.

Ce genre de documentation est désormais connu de tous, et la responsabilité des nations occidentales dans le réchauffement climatique est effectivement écrasante.

En plus d’une radicale cure d’austérité en vue de réduire leur consommation, c’est donc logiquement aux occidentaux qu’il appartient d’abord de maîtriser leur démographie.

Ce n’est pourtant pas, on l’a vu,  ce que prône le pape, complice et grand inspirateur des thèses du père Giraud, lorsqu’il incite les italiens (dont l’empreinte écologique est proche de celle des français et plus ou moins conforme à la moyenne européenne et sa consommation de près de 3 planètes donc…) à une « explosion des naissances » en vue d’assurer la reprise économique.

Bien sûr, la femme malienne et ses enfants dont parle Gaël Giraud ne sont en rien responsables d’une telle surconsommation dont le pape se fait implicitement l’avocat en encourageant la natalité italienne.

Mais comment donc un pape et un père jésuite peuvent-ils être aveugles au point de ne pas se rendre compte que les plus de deux milliards d’africains seront en 2050 plus proches, du fait d’une croissance économique inéluctable, de l’empreinte écologique de la Chine, qui consomme plus de deux planètes, que de celle du Burundi actuel ?

On le sait, la Chine, qui est passée d’une empreinte écologique de type Burundi à l’époque de Mao à celle que nous lui connaissons aujourd’hui, met tout en œuvre pour que le continent Africain connaisse une croissance du même type, et l’augmentation de sa population de consommateurs fera à l’évidence l’affaire de ses marchés, comme de ceux des nations qui lui disputent la place.

Nos ecclésiastiques sont-ils donc naïfs au point de penser que, seuls dans notre monde de l’hyperconsommation, le milliard d’africains supplémentaire dans un horizon proche, assailli de tous côtés par les incitations à la sainte « croissance », parviendra à maintenir cette vie austère et frugale ne consommant qu’une seule planète qui devrait être notre modèle à tous ?

Mauvaise foi ?

Peut-être faut-il le reconnaître, car une « foi » ne peut être estimée « bonne » du seul fait qu’elle obéit à l’autorité de papes ou d’une tradition qui prône continûment l’adhésion à des thèses démographiques hautement discutables dans notre contexte écologique actuel.

Dans ce contexte, la parole juste et de simple bon sens est bien plutôt celle d’un Kako Nubukpo qui affirme dans son livre L’urgence africaine. Changeons de modèle de croissance, Odile Jacob, Paris, 2019, que « l’Afrique doit passer d’une démographie subie à une démographie choisie » ; « qu’il ne peut y avoir d’émergence sans maîtrise démographique ».

Est-ce à dire, contrairement à ce que prétend M. Giraud dans son troisième point (« la démographie ne se commande pas d’en haut » – je reviendrai sur le deuxième point pour finir -), qu’il est possible d’agir sur la croissance de la population et de la maîtriser ?

La réponse doit être affirmative.

Car à l’opposé de la croissance économique dont la dynamique, à l’origine des troubles écologiques que nous expérimentons de nos jours, ne s’est jamais radicalement inversée depuis les débuts de l’ère industrielle (à part sur de courts laps de temps – crises, guerres, etc.), le taux de fécondité a connu, lui, depuis deux siècle déjà un déclin significatif, constant sur le long terme, en Occident du moins.

Voir par exemple, parmi d’innombrables études allant dans le même sens : Anne Salles, Le contrôle des naissances en Europe du XIXe au XXIe siècle, Encyclopédie d’histoire numérique de l’Europe.

Alors que domine jusqu’au xviiie siècle en Europe l’idée qu’il faut accepter stoïquement toute grossesse, le contrôle des naissances se généralise à partir du xixe siècle et devient progressivement une pratique répandue, en dépit de l’opposition de l’Église et des responsables politiques. Celui-ci apparaît en effet comme un moyen d’ascension sociale, puis, à partir des années 1960, de manière croissante, comme un instrument de liberté. Les politiques, après avoir longtemps condamné cette évolution, finissent par s’y adapter, y contribuant par la libéralisation de la contraception.

En France, le taux de natalité passe, de 1900 à 2020, de 22,7 enfants pour 1000 femmes à 10,7, le taux de fécondité passant dans la même période de 2,80 à 1,80, etc. etc.

La baisse de la natalité résulte de divers facteurs (développement, progrès dans l’éducation des femmes en particulier, information sur les moyens contraceptifs féminins et masculins…) contribuant à un changement des mentalités qui s’émancipent de l’emprise d’habitudes liées le plus souvent à des idéologies traditionnelles, religieuses en particulier.

Dans ce genre de changements, le rôle du politique peut être déterminant, comme le montre aussi par exemple la lutte contre l’excision qui, partie de prises de conscience et de revendications de la base, a été relayée en de nombreux pays par des décisions politiques fortes, en dépit des résistances ancrées dans les traditions et les cultures.

Il n’y a donc aucune raison pour que la question démographique échappe à tout contrôle possible « d’en haut », comme M. Giraud essaye de nous le faire croire, de façon d’ailleurs tout à fait paradoxale quand on constate les efforts acharnés du pape, son mentor, lorsqu’il cherche lui-même à « commander d’en haut » « l’explosion démographique » dont il rêve et à laquelle il incite les italiens.

L’attitude du politique et des instances – traditionnelles, religieuses, etc. – qui influent sur l’opinion peut donc jouer un rôle essentiel dans les orientations démographiques.

Laisser penser que ces dernières pourraient y échapper revient à consacrer le statu quo, en l’occurrence la dérive qu’on veut nous faire croire inéluctable vers un monde à 10 milliards d’habitants dans un futur proche.

Dérive qui, outre qu’elle sert les intérêts idéologiques bien ambigus de religions incapables de mettre en question un dogmatisme nataliste anachronique et d’ores et déjà funeste, fait le jeu d’économies cultivant le mythe de la croissance.

Car si la Chine en particulier renonce à une limitation des naissances, ce n’est pas à cause de l’impossibilité de celle-ci – on verra plus bas qu’elle peut avoir une efficacité tout-à-fait avérée lorsqu’elle est appliquée de façon intelligente – mais avant tout pour des raisons économiques, pour fournir la main d’œuvre nécessaire au maintien d’une croissance qui assure son statut d’usine du monde ainsi que sa position dominante dans la géopolitique de l’Extrême Orient et du monde. Nécessités qui exigent une puissance démographique forte et une augmentation du nombre des consommateurs qu’elle veut séduire.

Mais rien n’empêche des politiques alternatives de décroissance démographique d’être opérantes et rapides, comme en témoigne l’expérience de l’Iran, hélas abandonnée elle aussi pour des raisons de domination géopolitique, en dépit de son urgence écologique.

Je reprends ici avec de minimes remaniements un de mes commentaires suite à un article d’Anne-Bénédicte Hoffner :

***

Marie Ladier-Fouladi souligne que l’Iran a connu « l’une des transitions démographiques les plus rapides de l’histoire ». La fécondité y est passée de 6,4 enfants par femme en 1986 à 2 en 2003, soit une baisse de près de 70 % en l’espace de dix-sept ans, « un résultat que la France a mis cent cinquante ans à obtenir ».

Contrairement aux exemples de la Chine et de l’Inde, cette transition s’est opérée en Iran de façon uniquement incitative et non coercitive, y compris en ce qui concerne l’incitation recommandée à l’enfant unique, qui a largement contribué au résultat, en plus d’autres moyens parmi lesquels la gratuité de la contraception féminine comme masculine, la stérilisation volontaire après le premier enfant, des mesures fiscales appropriées et bien évidemment l’éducation et le travail des femmes.

Ajoutons que la conscience des effets catastrophiques de la surpopulation sur un pays d’ores et déjà en stress hydrique et en risque alimentaire y était pour beaucoup avant que M. Ahmadinejad ne mette fin à l’expérience pour cause de compétition démographique insensée avec ses concurrents moyen-orientaux.

Mais cette expérience apporte encore d’importants enseignements.

D’abord qu’il est donc effectivement possible d’influer sur les comportements avec efficacité et rapidité, sans pour autant mettre en œuvre des mesures autoritaires. Ceci pourrait constituer un exemple pour le reste du monde, à condition que la politique et les croyances suivent.

Puis qu’il est sans doute plus rapide, efficace et facile de réduire la population que de prêcher de façon platonique la sobriété et la frugalité, même si cela reste bien sûr indispensable. Une réduction du niveau de vie et de consommation ne s’est jamais produite au cours de l’histoire de l’humanité que sous la contrainte de guerres ou de crises majeures, alors que nous avons eu en Iran l’exemple d’une décroissance démographique réelle, volontaire et non violente.

Rappelons qu’une politique généralisée de l’enfant unique pourrait ramener à la fin du siècle la population mondiale à 1,6 milliards d’habitants. Même si le chiffre reste théorique, on est en droit de penser qu’y tendre serait l’un des moyens les plus réalistes de réduire autant que possible les catastrophes qui nous menacent. Bien entendu, l’affaire n’irait pas sans crises, mais on peut raisonnablement concevoir qu’elles seraient sans commune mesure avec celles qui attendent 10 milliards de personnes dans le monde surchauffé et assoiffé que nous avons préparé, à l’énergie raréfiée et aux matières premières drastiquement réduites.

***

Ce n’est donc que pour des raisons idéologiques, économiques ou géopolitiques, que la thèse de l’impossibilité d’une alternative à la croissance démographique que connaît une partie du monde nous est complaisamment présentée comme une fatalité.

Et il est grand temps de dénoncer clairement le discours infondé de ceux qui en font un mantra inlassablement répété dans le but, conscient ou inconscient, de faire valoir leurs propres intérêts, en contradiction de plus en plus flagrante avec ceux de la planète et de ses habitants présents et à venir.

Reste le deuxième argument de M. Giraud, autre mantra psalmodié dans l’intention de susciter la terreur devant la perspective d’une « planète qui n’est composée que de vieux ».

Outre la fausseté de l’argument – car une politique de l’enfant unique, si elle accroîtra effectivement dans un premier temps la proportion des personnes âgées dans les populations, amènera à plus long terme à un nouvel équilibre entre jeunes et vieux, simplement avec une population réduite – de telles affirmations condamnent toutes les transitions possibles, en réduisant tout discours en particulier écologiste à une simple incantation bienpensante, si tant est que sa mise en œuvre suppose quelques inconvénients et renoncements : « on veut bien être écolos, mais avec la 5G, Netflix, la croissance du pouvoir d’achat et une planète de jeunes ».

Le beurre et l’argent du beurre, pour ne pas changer.

Il faut pourtant se résoudre à admettre que toute transition, qu’elle soit écologique, économique ou démographique, comportera nécessairement des difficultés, dont il ne faut pas minimiser l’ampleur, avant que nos petits enfants ou arrières petits-enfants retrouvent des conditions de vie plus équilibrées.

Prétendre restaurer notre situation sans avoir à affronter ces difficultés considérables est faire preuve de démagogie et d’irresponsabilité.

À cela, je ne vois qu’une réponse possible, que j’ai déjà plusieurs fois évoquée.

Celle que donne Herman Daly en 2005 dans la revue Scientific American :

Le basculement vers l’économie durable, et il en va bien sûr de même de la démographie durable, « impliquerait un énorme changement d’état d’esprit, sur le plan intellectuel comme sur le plan affectif, de la part des économistes, des décideurs politiques et des électeurs. On pourrait même être tenté d’affirmer qu’un tel projet est irréalisable. Mais l’alternative à l’économie durable –l’économie indéfiniment croissante [ou une croissance démographique exigeant plusieurs planètes Terre pour la supporter]– est une impossibilité biophysique. Si je devais choisir entre m’attaquer à une impossibilité politique et m’attaquer à une impossibilité biophysique, je jugerais la seconde comme la plus impossible des deux et tenterais ma chance avec la première » (Cité par A. Weisman, Compte à rebours. Jusqu’où pourrons-nous être trop nombreux sur terre, Flammarion, Paris 2014, p. 302).

L’humanité a l’expérience toute proche d’une Terre à deux milliards d’habitants. C’était celle des années 1950 et d’un début du XXème siècle qui a produit sa dose d’immenses génies et de réussites scientifiques comme culturelles considérables, sans encore mettre en danger notre environnement de façon irrémédiable. Pourquoi devrions-nous donc craindre de revenir, avec nos connaissances actuelles, à un cadre de vie de ce genre ?

Ce que nous n’avons pas, par contre, c’est l’expérience d’une planète obligée de supporter pendant les siècles à venir une population de 10 milliards d’habitants – car sans politiques démographiques fortes le pic ne va pas s’effondrer du jour au lendemain – dans des conditions environnementales dont nous connaissons désormais le caractère d’ores et déjà catastrophique qui a toutes les chances de devenir sans cesse plus générateur de fléaux divers, de violences et de guerres (le dernier rapport du GIEC est là-dessus sans équivoques).

Où donc se situe la voie – et la voix – de la raison ?

L’énorme changement d’état d’esprit auquel Herman Daly fait allusion n’est-il pas la condition sine qua non de notre survie ?

On attend les projets politiques susceptibles de le promouvoir et de le mettre en œuvre.

Je suis donc une fois de plus choqué de constater combien cette voie, et cette voix, sont occultées par des argumentations dont la rationalité abdique lâchement devant les diktats suicidaires de l’idéologie, de l’économie, et le fantasme infantile de croissances non maîtrisées.

Brève missive à l’intention des enfants que je n’ai pas eus. Et que certains papes gagneraient à écouter Léo Ferré.

Encore une information qui révèle l’une de ces incohérences que se plait à épingler Stultitia :

« Vent de fronde chez les salariés laïcs du Vatican »

Et qui me fait penser, une fois de plus, à l’inoubliable « Monsieur Tout Blanc » de Léo Ferré.

Monsieur Tout-Blanc

Vous enseignez la charité

Bien ordonnée

Dans vos châteaux en Italie

Monsieur Tout-Blanc

La charité

C’est très gentil

Mais qu’est-ce que c’est ?

Expliquez-moi

Pendant c’ temps-là moi j’ vis à Aubervilliers

C’est un p’tit coin perdu au bout d’ la misère

Où l’on a pas tell’ment d’ questions à s’ poser

Pour briffer faut bosser, mon p’tit père

(…)

Monsieur Tout-Blanc

Si j’enseignais la charité

Bien ordonnée

Dans mes châteaux d’Aubervilliers

Monsieur Tout-Blanc

Ce n’est pas vous

Qu’ j’irai trouver

Pour m’indiquer

C’ qu’il faut donner

Quand on sait qu’évêques et autres cardinaux touchent un salaire qui, sans être mirobolant, est toutefois confortable, on s’étonne qu’une institution qui fait profession de charité ne se démarque pas, lorsqu’il s’agit du traitement des plus humbles, de pratiques qui sont hélas celles de nos jungles quotidiennes.

Mais dans le registre de l’incohérence, il y a plus grave.

Je pense souvent aux enfants que je n’ai pas faits.

Il me semble que faire des enfants doit être un acte d’amour par lequel on leur transmet un monde, ambivalent, certes, mais dont on espère qu’il émerveillera encore leurs yeux comme il a émerveillé les nôtres.

Un monde plein d’oiseaux, de libellules colorées, de forêts mystérieuses bruissantes de vie et d’animaux fascinants ; de ces gorilles, ces éléphants, ces baleines qui enchantaient mes livres d’images ; un monde plein de sources claires qu’on peut boire sans crainte dans des montagnes préservées. Un monde où l’existence des uns n’usurperait pas l’espace et les ressources nécessaires à l’existence des autres.

Or, ce monde-là, on le sait, est en train de disparaître sous nos yeux, du fait des ravages exercés partout par une économie soumise à la pression démographique et à la surconsommation de milliards d’humains déjà trop riches et d’autres milliards qui ne rêvent que de le devenir, en réaction à une injuste spoliation.

Avec le lot de prochaines violences inévitables qu’imposera la répartition, entre un nombre croissant d’humains, de ressources décroissant de façon inéluctable.

On peut alors comprendre la réticence à procréer de celles et ceux qui désireraient pour leurs enfants un monde juste et apaisé, dans lequel la beauté, la gratuité, le respect de la vie et de l’environnement conserveraient une place.

Réticence qui fut la mienne.

Car on peut être légitimement en droit de penser que la réduction de ce qui est simple grouillement démographique subi pourrait favoriser l’établissement d’un monde choisi pour être authentiquement plus humain.

Désolé, Monsieur Tout Blanc, mais il n’y a pas que l’égoïsme qui explique la baisse de la natalité.

Je n’ai pour ma part jamais pensé qu’il fallait faire des enfants parce « qu’il n’y a pas (…) de reprise sans explosion des naissances », ou parce que « d’ici 40 ans nous devrons “importer” des étrangers pour qu’ils travaillent et paient des impôts pour nos retraites ».

Je n’ai sans doute pas la prétention d’être un bon chrétien, mais considérer comme vous le faites que faire des enfants pour favoriser la reprise économique ou pour payer nos retraites me révulse.

Peut-être suis-je un rêveur incorrigible, mais je n’ai jamais pensé à cela en voyant un enfant.

Et si justement, plutôt que de courir après une « reprise » économique de toute façon illusoire et suicidaire, notre responsabilité était d’essayer de penser d’urgence un monde qu’une indispensable décroissance réduisant l’emprise idolâtre de l’économique rendrait plus habitable et aimable pour des enfants à naître ?

Si plutôt que de continuer à cautionner le parasitisme des riches, américains, français ou italiens que nous sommes, qui s’octroient entre deux et cinq planètes pour subvenir à leurs gaspillages, nous faisions en sorte de réduire un tel impact par une réelle politique de sobriété, indissociable d’une décroissance de la consommation des nantis (dont les italiens auxquels vous vous adressez font partie comme tous les européens) et une régulation de leur démographie ?

Bien sûr, nul ne nie les problèmes que poserait pendant quelques décennies une telle décroissance en ce qui concerne les « impôts » et les « retraites » qui semblent tellement vous tracasser.

Mais comme vous devriez le savoir, l’état des ressources de notre planète ne permet pas une croissance infinie.

Une telle croissance est tout bonnement impossible. C’est une simple question de physique. Alors que la résolution des problèmes liés à une décroissance choisie relève, elle, en dépit des difficultés, de l’ordre du possible.

Ce n’est donc pas de « reprise » que nous avons besoin. Ni économique, ni démographique.

Car il est tout de même temps de se résoudre à penser rigoureusement un monde où le culte des idoles de la « reprise », de la « croissance », de l’augmentation du « pouvoir d’achat » ou de la préservation des « retraites » ne nous fera plus considérer nos enfants comme des instruments ou des objets à sacrifier sur l’autel de cette religion dévastatrice, mais comme des êtres à part entière, dignes d’amour et de respect, conçus pour autre chose que la perpétuation de nos fantasmes économiques et des systèmes matérialistes qui vont avec.

Et, pour vous qui semblez prêcher le respect des migrants, quel problème y aurait-il si, dans une nécessaire phase de transition économique et démographique nous devions effectivement “importer” des étrangers pour qu’ils travaillent et paient des impôts pour nos retraites » ?

Des économistes autrement lucides que vous voient dans ces migrations l’un des moyens possibles parmi d’autres de réduire en partie des inégalités scandaleuses que nous ne devrions plus tolérer.

Réduction qui serait aussi la façon la plus efficace de permettre à bien des candidats à la migration de s’employer à améliorer chez eux leurs conditions de vie, plutôt que de courir après notre modèle occidental et son fantasme suicidaire en rêvant de consommer et gaspiller, eux et leurs enfants, autant de planètes que le font les américains, les européens et leurs enfants.

Si tant est qu’une charité bien ordonnée devrait pouvoir offrir à celles et ceux qui ne peuvent en jouir la planète unique à laquelle ils ont droit.

Cela impose à l’évidence de réduire les prétentions – économiques aussi bien que démographiques – et les gaspillages de ceux qui usurpent celle des autres, qu’ils soient américains, français ou italiens.

Je ne sais ce qu’il en est de la charité, mais la justice, elle, a un coût.

Et on ne peut se contenter de la prêcher sans assumer des conséquences qui peuvent nous déplaire, qu’il s’agisse d’une plus juste répartition économique ou d’une indispensable régulation démographique.

Alors, mon vieux Léo, même si je suis bien loin d’Aubervilliers, permets-moi encore de suivre tes pas et tes conseils.

Monsieur Tout-Blanc

Si j’enseignais la charité

Bien ordonnée

Dans mes châteaux d’Aubervilliers

Monsieur Tout-Blanc

Ce n’est pas vous

Qu’ j’irai trouver

Pour m’indiquer

C’ qu’il faut donner

Qu’une indignation justifiée peut aussi se montrer sélective. À propos du destin tragique qui a uni, au-delà des croyances, Sarah Halimi et Mohamed el Makouli.

Comme je l’ai montré à maintes reprises, je suis un partisan résolu de la thèse philosophique du libre arbitre. Thèse (ou hypothèse, si l’on veut) pas plus « démontrable », on le sait, que celle de son adversaire, le déterminisme métaphysique, qui occupe depuis bien des lustres le haut du pavé dans la pensée commune.

La première, dont l’origine juive, chrétienne et musulmane est indéniable, est aussi omniprésente dans sa version « laïcisée » dans l’esprit des Lumières, en particulier dans la conception des Droits de l’Homme et les implications juridiques qu’elle suppose en tant que philosophie du sujet, et donc de la responsabilité de la Personne.

Responsabilité qui n’empêche pas, bien-sûr, la prise en compte rigoureuse de « circonstances atténuantes » d’ordre pathologique, psychologique, sociologique, etc.

Je suis donc agréablement surpris, à propos de « l’affaire Halimi », de constater que le jugement rendu, qui « irresponsabilise » un meurtrier du fait de ses addictions, se voit contesté dans la rue et suscite une réflexion au plus haut niveau quant à « la responsabilité pénale en cas de consommation volontaire de toxiques ».

Une telle exigence de « responsabilité » et de reconnaissance de la culpabilité relève quelque peu du paradoxe, étant donnée l’emprise actuelle de la thèse déterministe, ainsi que celle d’un déni militant concernant la dangerosité du cannabis.

Mais Stultitia me rappelle que notre époque n’est pas à une incohérence près…

Il faut certes se garder de dénoncer de façon péremptoire un laxisme de la justice qui considère que « si la consommation de stupéfiants n’est pas une circonstance aggravante du meurtre, cela ne signifie en aucun cas qu’elle est une cause d’irresponsabilité pénale. Ce raccourci erroné, que j’ai malheureusement trop entendu ces derniers jours, doit impérativement être corrigé.

C’est l’abolition du discernement lors du passage à l’acte et elle seule, qui induit l’irresponsabilité pénale. Or, toute personne qui consomme de l’alcool ou du cannabis n’a pas une bouffée délirante et ne voit pas son discernement aboli » (F. Molins, art. cité en lien).

Bien sûr, il n’appartient qu’aux experts et aux juges de décider, pour chaque cas particulier, s’il y a effectivement « abolition du discernement lors du passage à l’acte« , et donc irresponsabilité pénale.

Mais il serait tout de même grand temps de considérer les êtres humains comme des adultes, ce qui implique d’attribuer à leur responsabilité et à leur arbitre la décision de consommer des substances toxiques et donc les conséquences qui peuvent s’ensuivre.

Et en effet, la loi mériterait sans doute d’être plus précise sur ce sujet.

M’étant rendu compte en tant qu’enseignant des effets catastrophiques de la consommation régulière de cannabis sur la concentration et les résultats scolaires ainsi que sur la désinhibition de l’agressivité, je suis à même d’attester que cette pratique, présente quel que soit le milieu, ne peut pas être uniquement « excusée » par des raisons d’ordre sociologique ou psycho-pathologique.

Certaines de ces « circonstances atténuantes » sont bien sûr à prendre en compte, mais il serait bien naïf ou bien idéologique d’évacuer la part de responsabilité d’un sujet dans ce genre de passage à l’acte.

Sur ce point, outre bien sûr la responsabilité parentale, il y a aussi une grave carence de l’Éducation Nationale et des enseignants, qui devraient mieux informer la liberté des adolescents quand il s’agit de l’usage des toxiques.

Une certaine indulgence, voire bienveillance, encore trop partagée, se révèle à ce sujet particulièrement contre-productive.

Mais une autre problématique m’a interrogé à la lecture de commentaires à certains articles, qui m’ont révélé une affaire très semblable à l’affaire Halimi, mais que j’ignorais totalement, et pour cause.

Car si, à juste raison, l’affaire Halimi a mobilisé les foules et suscité des interrogations légitimes quant à des insuffisances possibles de la Loi, une autre est passée quasiment inaperçue, et a été engloutie dans un silence ambigu, voire complice.

Il s’agit, en 2016, de l’affaire Mohamed El Makouli.

Même meurtre ignominieux – une victime exécutée par dix-sept coups de couteau -.

Même type de justification religieuse délirante de la part de l’agresseur : »Je suis ton dieu, il n’y a pas d’Islam! ».

Même consommation massive de stupéfiants de la part du meurtrier.

Et même verdict d’abolition du discernement en ce qui le concerne.

En revanche, – et quoi qu’on puisse penser de la légitimité d’un tel verdict – cette affaire ne semble pas avoir suscité la moindre mobilisation médiatique ni le moindre émoi dans la conscience populaire. Et le nom de Mohamed el Makouli est resté parfaitement ignoré, à la différence de celui de Sarah Halimi.

Pourquoi ?

Il semble impossible de répondre à cette interrogation sans évoquer un thème que j’ai plusieurs fois développé : celui du caractère sélectif de l’indignation et de la conscience de l’injustice, dans les médias comme dans l’opinion qu’ils informent.

De la même manière qu’un discours médiatique, un sketch, une caricature, etc. sont perçus à juste titre comme diffamants et intolérables quand ils concernent certaines catégories de population, ils seront considérés comme acceptables, humoristiques ou simplement anecdotiques quand ils concernent d’autres catégories.

Il est – à juste raison – perçu de nos jours comme irrecevable de se moquer des homosexuels, gays ou lesbiennes, des juifs, des féministes, des personnes de couleur, etc.

Mais cela présente moins de problèmes lorsqu’il s’agit de ridiculiser quelque catholique, pape, mais aussi quelque Mohamed.

Quelles qu’en soient les raisons (historiques, sociologiques, etc.), ce genre de sélectivité déteint aussi, je le rappelle, sur certaines décisions de justice, même si le travail de quelques lanceurs d’alerte permet de faire peu à peu évoluer les choses.

Ainsi, on l’a vu, si l’on ne veut pas avoir d’ennui avec la justice, mieux vaut soutenir que « la religion la plus con, c’est quand même l’islam » plutôt que déclarer que « l’homosexualité est une abomination ».

Cela ne concerne pas bien sûr notre affaire, puisque la décision de justice est la même dans les deux cas considérés.

Mais il n’y a pas que la justice qui peut se montrer sélective. Car il s’avère hélas de façon évidente que pour susciter une légitime indignation médiatique et populaire pouvant mener jusqu’à l’éventuelle révision d’une loi, il vaut mieux s’appeler Sarah Halimi que Mohamed el Makouli…

Et ce n’est pas l’évolution actuelle de l’état de l’opinion, savamment travaillée par des influenceurs et influenceuses en tous genres, qui attestera du contraire.

Souhaitons donc que, si évolution juridique il y a, le verdict qui a qualifié l’irresponsabilité pénale de leurs meurtriers soit revu aussi bien pour Mme Halimi que pour M. el Makouli, afin qu’une même justice et une même considération s’applique enfin à des êtres que notre République qualifie d’égaux.

Et dont la mort tragique a manifesté cette émouvante égalité.

*

Ajout du 27/04:

Une contribution intéressante de Denis Salas et Christian Saint Palais dans le 28 Minutes d’Arte, et un article du Monde.

https://www.arte.tv/fr/videos/103566-000-A/irresponsabilite-penale-tous-les-criminels-sont-ils-en-etat-d-etre-juges/

https://www.lemonde.fr/societe/article/2021/04/26/irresponsabilite-penale-un-rapport-conclut-qu-il-ne-faut-pas-toucher-a-la-loi_6078138_3224.html

Ces deux approches vont essentiellement dans le même sens, celui d’un statu quo législatif, et de l’inutilité d’une modification de la loi actuelle.

Certes, la position est légitime et compréhensible : « On ne juge pas les fous, ce serait revenir au Moyen Âge », est-il soutenu à juste raison dans l’émission d’Arte.

Mais cette position prend-elle vraiment en considération certaines évolutions actuelles en ce qui concerne la violence ?

Il me semble légitime et de simple bon sens de distinguer deux cas « d’abolition du discernement » :

  • Celui qui relève effectivement d’une pathologie psychiatrique qu’on pourrait dire « substantielle » en utilisant un vocabulaire scolastique, c’est-à-dire des types de troubles que l’individu n’a provoqué en aucune manière car ils relèvent de causes proprement pathologiques d’origine génétique, organique, physiologique, etc. et sont inévitables car inscrits dans l’essence même de la personne, sa « substance ».
  • Et celui qui relève de causalités que les Anciens qualifiaient d’ « accidentelles », c’est-à-dire qui peuvent avoir lieu ou non. C’est le cas de l’usage d’alcool, de stupéfiants, etc.

Or, il me semble totalement abusif et bien naïf du point de vue de la Loi de traiter de la même manière ces deux cas « d’abolition du discernement ».

Je ne devrais pas pouvoir être jugé de la même manière selon que mon agressivité relève d’une psychose grave sur laquelle je n’ai aucune prise, ou bien qu’elle relève d’une prise de substances dont l’un des effets largement connu est la désinhibition de l’agressivité.

Un jardin public idyllique de notre environnement est squatté depuis quelques années par quelques bandes d’individus qui passent leur temps à se droguer et s’alcooliser, le confinement n’ayant pas amélioré les choses.

Au point que l’agressivité à fleur de peau qui en émane décourage nombre de personnes de traverser ce jardin.

Effectivement des bagarres ont régulièrement lieu, ainsi que des agressions (tabassages au moindre regard « déplacé », etc. l’un de ces tabassages ayant d’ailleurs abouti à de la prison ferme, etc.).

Rien que de très commun, hélas.

Or les individus en question connaissent parfaitement les effets désinhibiteurs de leurs mélanges. Ils savent très bien qu’ils peuvent provoquer des « bouffées délirantes », etc.

Cela leur est signalé en permanence par les pouvoirs publics, les services sociaux, etc. (un membre de ces bandes est d’ailleurs le fils d’employés municipaux !).

Mais voilà : le problème est que c’est cela même qu’ils recherchent : une agressivité débridée et délibérément cultivée est en effet désormais pour certains un motif de prestige jusqu’à faire l’objet d’une escalade dans la compétition.

Il ne faut pas être naïf : de la même manière que les dangers du tabac et son coût pour la société sont désormais archi-connus mais ne suscitent que la rigolade de certains lorsqu’on les leur rappelle, les effets des substances en question sur la désinhibition et l’abolition possible du discernement sont en général parfaitement connus et parfaitement assumés, même consciemment recherchés.

Cela a-t-il quelque chose de commun avec l’état d’une personne qui lutte quotidiennement pour dominer des pulsions que la nature, l’hérédité, la maladie, etc. ne lui ont pas donné la possibilité de maîtriser ?

Je ne le pense pas, et la loi doit tenir compte de cette différence radicale.

*

*

Ajout du 01/05 :

Une tribune avec laquelle je suis entièrement d’accord :

https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/05/01/daniel-zagury-sur-l-affaire-sarah-halimi-il-faut-reformer-le-regime-de-l-irresponsabilite-penale-mais-pas-n-importe-comment_6078754_3232.html

De la barbarie, et des carences de la dénazification ainsi que de celles de la dévichysation. À propos de Donald Trump et de « l’Année Mitterrand ».

En ce qui concerne les égarements délirants qui accompagnent la fin du mandat de Donald Trump, je n’ai hélas pas grand-chose à ajouter à ce que j’écrivais à propos de son début :

Ce qui fait (…) le succès de Trump et de celles et ceux qui s’en inspireront désormais (sans doute d’ailleurs après l’avoir lui-même inspiré…), c’est que loin de l’idéalisme encore humaniste et un peu fleur bleue d’Occupy Wall Street et autres mouvements du même genre, il a su trouver un ressort autrement efficace en éveillant les pulsions obscures que Freud avait évoquées de façon si prophétique avant la guerre de 1940, et dont il a souvent été question sur ce blog: celles de l’agressivité, du refus et de la haine de l’autre. Celles dont on est sûr qu’elles répondront sans faute lorsqu’on les sollicite.

Elles ont bien sûr tragiquement répondu lors de l’assaut du Capitole, et il est hélas à prévoir qu’elles répondront encore, que ce soit aux États Unis (n’oublions pas que Trump, s’il a perdu, a cependant gagné près de 10 millions de voix par rapport à 2016…) ou ailleurs dans le monde.

L’élection de Joe Biden tempère toutefois mon pessimisme d’alors en nous montrant que la victoire de la barbarie n’est pas nécessairement une fatalité. Merci aux américains de nous l’avoir rappelé.

Et il est bon que cette conviction fasse partie de nos résolutions pour cette nouvelle année.

*

Un documentaire récent,

https://www.arte.tv/fr/videos/090597-000-A/les-coulisses-de-l-histoire-la-denazification/

ainsi que la diffusion hier sur Arte du beau film de Joseph Losey « Monsieur Klein » à l’approche de l’anniversaire de la libération des camps viennent encore nourrir la permanente nécessité de cet engagement contre la barbarie.

« La dénazification, mission impossible » évoque les méandres de la dénazification dans l’Allemagne de l’après-guerre, ses lâchetés et ses atermoiements, ainsi que les efforts persévérants de celles et ceux qui ont exigé que justice se fasse.

Outre le documentaire de Barbara Necek, Le procès d’Auschwitz, la fin du silence, déjà diffusé sur Arte, le film Le Labyrinthe du silence de Giulio Ricciarelli nous avait déjà fait connaître quelques-uns de ces lutteurs infatigables, dont Fritz Bauer, qui ont été à l’origine en particulier du procès de Francfort de 1963.

Mais voilà : ma lecture récente du livre de Pierre Birnbaum La leçon de Vichy. Une histoire personnelle, Paris, Seuil 2019 (primé au remarquable Salon du Livre Pyrénéen de Bagnères de Bigorre, du fait de son évocation du village d’Omex où s’est passée l’enfance cachée de l’auteur), m’amène à proposer une suggestion aux auteurs du documentaire des Coulisses de l’Histoire :

Et si, pour compléter ce reportage sur la dénazification, ils enquêtaient sur la curieuse Histoire – ou absence d’Histoire – de la dévychisation (le terme semblant ne pas exister en français, je me permets de l’inventer, celui trop large « d’épuration » ne cernant pas exactement ce dont il est question) ?

De plus, en cette « Année Mitterrand », une telle enquête aurait certainement bien des choses à nous apprendre en ce qui concerne le caractère sélectif et les carences d’une certaine mémoire et historiographie française.

Dans un article de 1994 intitulé « Sur un lapsus présidentiel », qu’il cite intégralement dans le livre mentionné ci-dessus, Pierre Birnbaum souligne, après François Fourquet (art. cité et op. cit. p. 127-128), le caractère essentiellement « symbolique » de ce qu’on a nommé l’épuration :

Qu’on se souvienne : Robert Paxton [dans : La France de Vichy, Paris, Le Seuil 1973] montrait « une continuité impressionnante entre 1939 et 1946, par-delà les tempêtes ». Selon lui, à la Cour des comptes, 99 % des membres en service en 1949 étaient en fonction en 1942 ; à l’Inspection des finances, on relève que 97 % des inspecteurs généraux en activité en 1948 l’étaient déjà en 1942 ; et même au Conseil d’Etat, maison particulièrement politisée, on constate que 80 % des présidents de section et 76 % des conseillers d’Etat en activité en 1942 figurent toujours dans l’annuaire de 1946. C’est là que se trouve l’origine de l’étonnante longévité d’un Bousquet ou encore d’un Martin et de bien d’autres hauts fonctionnaires dont on découvre maintenant le curieux parcours politique jusque dans la France d’aujourd’hui. [l’article date de 1994] (…). (art. cité et op. cit. p.126-127).

Cette présence de l’esprit de Vichy ne persiste pas seulement dans la fonction publique. Dans sa jeunesse naïf admirateur de l’État Républicain, Pierre Birnbaum en vient à douter de l’intégrité de ce dernier :

Au hasard des archives, la découverte d’une lettre de Paul Grunebaum-Ballin, un vice-président de section du Conseil d’État, à André Siegfried vient contredire toute ma théorie de l’État. Grunebaum-Ballin qui a tenu la plume lors de la rédaction de la loi de 1905 sur la séparation de l’Église et de l’État, un fou de la République par excellence, vient d’être démis de ses fonctions par le statut des Juifs d’octobre 1940. Réfugié en zone libre, il adresse une longue lettre à André Siegfried qui, à la une du Temps, vient de publier un texte justifiant l’exclusion des Juifs de l’État : à ses yeux, tel un palimpseste, les Juifs, plusieurs générations durant, conservent leur identité étrangère à la France. Sur la première page du quotidien le plus honorable de la société française, l’ancêtre direct du Monde, s’affiche ainsi un article rédigé par une sommité du milieu académique et intellectuel qui dément mon interprétation de la fonction intégratrice de l’État fort. Ce n’est pas un Drumont quelconque qui écrit ce texte dans un succédané de La Libre Parole, dans l’une des gazettes farouchement antisémites qui fleurissent durant cette première année de Vichy, c’est André Siegfried dont tout Sciences Po, le lieu de mes années d’apprentissage de ma dévotion au service public, chante encore les mérites excep­tionnels, jusqu’à donner son nom à la salle où se déroulent nos colloques les plus rigoureux, là où se construit de nos jours la science politique, où je côtoie mes collègues lors des rencontres académiques les plus sophistiquées. Le choc est rude. Il est proprement inconcevable que le pape de ma discipline, qui a été il y a peu de temps encore professeur au Collège de France [André Siegfried est mort en 1959] et fut président de la Fondation nationale des sciences politiques, ait pu justifier le statut des Juifs, m’excluant longtemps à l’avance de cet État dont je construis la théorie en m’émerveillant de son exceptionnalisme. Et que tout soit bonnement oublié, pardonné, que l’on taise ses élucubrations sur le rôle néfaste des Juifs qui figurent encore dans ses écrits des années 1950, que nous devisons sereinement à l’ombre de ce théoricien de l’iné­galité des races qui dissertait sur les dolichocéphales et les brachycéphales après-guerre, dans ses cours magistraux si prestigieux, donnés à Sciences Po, peu d’années avant ma propre scolarité. [on pense justement à l’ignoble séance d’analyse anthropométrique qui ouvre le film « Monsieur Klein » de Joseph Losey]. À la communale comme à Sciences Po, toujours ce silence, ce non-dit (La leçon de Vichy, op.cit. p. 117-118)…

Et Siegfried est bien loin d’être le seul intellectuel de haut niveau à avoir conservé son prestige après la guerre en dépit de son évidente collusion avec l’idéologie vichyste [notons que l’article de Wikipédia qui lui est consacré ne dédie en 2021 encore que trois lignes discrètes aux théories racistes et antisémites de ce grand inspirateur de la pensée politique française…].

En 1975, Pierre Birnbaum est nommé professeur à l’Université Panthéon-Sorbonne.

Élu par le département de sciences politiques, dirigé par Maurice Duverger [qualifié par Le Monde de «pape» de la science politique française lors de son décès en 2014] qui domine alors la discipline et brille par ses engagements publics en faveur de la gauche, je ne sais rien de ses convictions politiques extrémistes durant la fin des années 1930, j’ignore absolument l’existence de ses écrits à l’appui de la législation antisémite de Vichy qui, en droit positif, m’excluait à l’avance de la fonction publique. Au cours de nos nombreuses discussions professionnelles, de nos déjeuners à son somptueux domicile, l’amnésie ou la dénégation sont telles que pas une fois ce passé encore enfoui ne refait surface. Je ne saurai jamais ce que Maurice Duverger rumine dans son for intérieur lors de ces tête-à-tête. Quel type de regard il jette sur moi, quelles ont été ses motivations pour que, indépendamment de mes travaux universitaires, il facilite avec ses collègues du département ma venue à Paris I et si, au-delà de nos réflexions sur la vie du département, ces années noires resurgissent soudain dans son esprit (La leçon de Vichy, op. cit., p. 104-105).

Mais tout ceci ne peut occulter des trous de mémoire autrement importants, tels ceux qui ont rendu possible la longévité en politique de personnages comme Maurice Papon

(…) Entre le procès d’un res­ponsable allemand comme Klaus Barbie et celui d’un milicien comme Paul Touvier, le procès de Maurice Papon pose la question de la responsabilité personnelle des serviteurs de «l’État français» dans l’exercice de leurs fonctions. Si, durant le régime de Vichy, Papon n’exerçait pas un rôle de premier plan à la préfecture de Bordeaux, il participe lui-même à l’arrestation et à la déportation de certains Juifs. Il traverse sans encombre les années noires, devient préfet en 1946, préfet régional en Algérie en 1956, avant d’être nommé, en 1958, préfet de police de Paris, poste où il se montre inflexible, en 1961, dans la violente répression des militants algériens. Élu député en 1968, il est nommé, en 1978, ministre du Budget du gouvernement de Raymond Barre. Après avoir servi Vichy, il incarne désormais la force légitime de l’État. Son procès est donc ouvert le 8 octobre 1997, peu de temps après le discours essentiel prononcé par le président Jacques Chirac. Il constitue un moment char­nière où se pose enfin la question du rôle des hauts fonction­naires dans la mise en œuvre de décisions légales, portant néanmoins atteinte aux Droits de l’homme et émanant d’un pouvoir illégitime. Peu de hauts fonctionnaires ont refusé de les exécuter, comme l’ont fait les Justes en protestant, en démissionnant, en récusant toutes « les bonnes raisons » qui justifiaient l’implication personnelle et l’obéissance à des ordres qui n’émanaient même pas directement de l’occupant (La leçon de Vichy, op. cit., p.217).

(…)

Reste que l’État qui succède à Vichy ne sort pas indemne de ce moment pathologique : en conservant en son sein nombre de hauts fonctionnaires issus de l’ex-État républicain qui avaient servi l’État français, en réintégrant dans ses rangs ceux qui ont participé à l’organisation des rafles des Juifs, en les couvrant souvent d’honneurs, l’État lui-même a perdu de son innocence, de sa bénévolence. Il s’écarte du type idéal de l’État dont la France a été si longtemps proche. Preuve en est encore la violence meurtrière radicale qui éclate le 17 octobre 1961 lors de la manifestation organisée pacifiquement par le FLN ou encore le 8 février 1962, la violente répression du défilé de Charonne qui proteste contre l’action de l’OAS et se traduit par le décès de neuf personnes et des blessures très graves. C’est Maurice Papon, toujours lui, qui assume, dans un cas comme dans l’autre, la fonction de préfet de police de Paris et ordonne des «actions énergiques» contre les manifestants : il a à ses côtés, tout comme en 1944 à Bordeaux, Pierre Somveille, son directeur de cabinet qui deviendra plus tard, en 1976, préfet de police de Paris (La leçon de Vichy, op. cit., p.229-230).

(Cf. encore les exemples de Maurice Lagrange, partisan de « l’application la plus extrême de la loi excluant les Juifs de la fonction publique » et qui, «dignitaire du Conseil d’État, retourne tranquillement, après la fin de Vichy, à sa maison mère, la plus haute institution présidée de droit par le Président de la République, pour y poursuivre paisiblement sa carrière », de Jean Devolvé, etc. etc. (id. ibid. p. 136ss ; 150, etc.).

Mais c’est bien sûr le cas de François Mitterrand qui se révèle le plus impressionnant pour ce qui concerne cette permanence honorée et tranquille de Vichy dans le paysage de l’après-guerre.

Certes, on connaît son passage à la Résistance.

Mais en quoi celui-ci devait-il suffire à faire oublier de graves errements sans repentance et passés sous silence pendant tant d’années ?

La poutre dans l’œil du voisin allemand est certes considérable. Kurt Georg Kiesinger, par exemple, membre notoire du parti nazi, n’en a pas moins été Chancelier de la République Fédérale d’Allemagne de 1966 à 1969.

Mais dans l’œil du français, il ne s’agit pas pour autant d’une simple paille, mais pour le moins d’un madrier :

Dans sa récente intervention télévisée [d’octobre 1994], au bout de quelques instants, le président de la République déclare : « Vous me dites : les  » lois antijuives » ; il s’agissait, ce qui ne corrige rien et ne pardonne rien, d’une législation contre les juifs étrangers dont j’ignorais tout. » Lui-même fonctionnaire de Vichy en 1942, il ne savait donc rien de ces mesures décidées dès le 3 octobre 1940 et qui, aggravées le 2 juin 1941, expulsaient littéralement les juifs français de l’État et de l’espace public tout entier tandis que les juifs étrangers pouvaient, dès le 4 octobre 1940, être internés dans des camps. Juriste de formation, fonctionnaire de rang élevé à Vichy, il déclare encore à Pierre Péan : « Je ne pensais pas à l’antisémitisme. Je savais qu’il y avait malheureusement des antisémites qui avaient pris une place importante auprès du Maréchal, mais je ne suivais pas la législation du moment et les mesures prises. »

Comme le souligne l’historien Henry Rousso, « qu’un citoyen français, a fortiori président, ne soit pas au courant de ce qu’aujourd’hui un étudiant de première année sait généralement, n’est évidemment pas crédible »

(…)

Quand on connaît la virulence de l’antisémitisme des années 30, la détermination des droites nationalistes, le rituel qui ponctue presque chacun de leurs nombreux meetings de masse par lequel on réclame d’urgence l’expulsion des juifs d’un très grand nombre de professions, les listes nominales qui circulent ouvertement et sont publiées par la grande presse désignant les juifs occupant telle ou telle fonction au sein de l’État ou parmi les professions libérales, la photo du président, alors jeune étudiant, manifestant, en 1935, aux côtés d’étudiants d’extrême droite, « contre l’invasion des métèques » est insupportable ; tout comme cette autre photo de sa rencontre avec Pétain, à Vichy, le 15 octobre 1942, alors que tant de rafles ont déjà eu lieu, que la cruauté s’étend à l’ensemble de la société française résistante. Alors que du maréchalisme, on passe bien au pétainisme.

On ne peut y croire. Par-delà l’article dans la revue France-Revue de l’État nouveau ou encore l’épisode obscur de la francisque remise alors que le futur président entrait dans une résistance réelle, non dépourvue de dangers, comment a-t-on pu ignorer si longtemps ces photos et ces fréquentations, ces engagements pétainistes ? Qu’ont fait les historiens, les journalistes ? Connaissaient-ils ces fréquentations, ces rencontres intimes, ces amitiés persistantes avec Jean-Paul Martin, directeur du cabinet du directeur général de la police de Vichy, rencontré dès 1943, « un ami fidèle », ces déjeuners avec Bousquet « Un homme d’une carrure exceptionnelle… plutôt sympathique… Je le voyais avec plaisir », ajoute le président dans ses entretiens avec Pierre Péan avant de déclarer à la télévision : « C’était un type intéressant. » Bousquet, rencontré peut-être par le président dès 1943, joue un rôle crucial dans la mise en œuvre, en France, de la solution finale ; Bousquet, selon les nazis, « se déclare, en 1942, prêt à faire arrêter sur l’ensemble du territoire français et au cours d’une action unifiée le nombre de juifs ressortissants étrangers que nous voudrons ». Lui qui, selon notre président, était « considéré comme un ami par plusieurs chefs de gouvernement qui sont d’honnêtes républicains ». Comment peut-il le recevoir à l’Élysée, le protéger face à la justice ?

Solitude des juifs. Comment le président de la République peut-il soutenir, en 1994, qu’à Vichy, « il y avait beaucoup de ces hauts fonctionnaires qui étaient des gens impeccables au point de vue patriotique ». Alors même qu’ils ont tous prêtés serment à Pétain et qu’aucun n’a démissionné lors de la mise en place des statuts juifs qui, à eux seuls, mettent un terme à l’universalisme républicain (art. cité et op. cit. p.120-121 ; 122-123).

(…)

Fonctionnaire lui-même de l’État vichyste redevenu l’État à la française pour lequel, en 1981, j’ai voté dans l’ignorance de cet épisode demeuré caché, «mon» président estime, plus de cinquante années plus tard, au cours d’une interview télévisée devant la France entière, à propos de ce statut de Vichy qui marque la fin de l’État universaliste, qu’il «s’agissait, ce qui ne corrige rien et ne pardonne rien, d’une législation contre les juifs étrangers dont j’ignorais tout» et, allant jusqu’au bout de sa pensée, il ajoute qu’en 1942, fonctionnaire de rang élevé, il «ne pensait pas à l’antisémitisme […] je ne suivais pas la législation du moment et les mesures prises». Certes, on peut admettre que la législation antisémite ne soit pas centrale dans la mise en œuvre de la politique de l’État vichyste, mais, alors que même les Juifs français sont raflés et déportés, prétendre ignorer sa réalité ainsi que ses conséquences dramatiques en dit long aussi sur l’indifférence à l’égard des recensements des Juifs imposés par l’État, comme préalable à leur déportation, de ce flicage éhonté qui me traque (La leçon de Vichy, op. cit., p.129).

« Flicage » organisé par « l’ami » Bousquet, « qui met en œuvre à la demande des Allemands la rafle du Vél’d’Hiv’ du 6 juillet 1942 » (art. cité et op. cit. p119).

C’est René Bousquet, un haut fonctionnaire français de l’État vichyste, dont on apprendra peu après la longue amitié qui le lie à François Mitterrand, qui, sur ordre des Allemands, organise avec le concours de la seule police française, la rafle du Vél’ d’Hiv’. Elle frappe les Juifs immigrés, mais aussi leurs enfants, fréquemment français par déclaration, et néanmoins déportés avec leurs parents (La leçon de Vichy, op. cit., p.111).

Je ne suis certes pas un déboulonneur de statues. Notre Histoire est ce qu’elle est. Avec ses grandeurs et ses hontes. Il convient de l’assumer.

Mais en cette année pré-électorale où il faut s’attendre à des assauts d’hagiographie de la part de nombre de thuriféraires ô combien intéressés par la revendication de l’héritage, il m’a paru de mise d’introduire ce petit caillou dans la chaussure bien cirée du grand homme.

Le bourreau tue toujours deux fois, la seconde fois par l’oubli. – Elie Wiesel.

Et, qu’elle soit Mitterrand ou pas, encore Bonne Année à toutes et à tous.

Quelques remarques en complément du post précédent sur liberté d’expression et respect.

Ayant, suite à mon dernier post, quelque peu exploré plusieurs articles traitant du sujet que j’avais essayé d’aborder, celui de la difficile articulation de la liberté d’expression et de la question du respect, je ressens la nécessité de faire autant que possible le point sur cette exploration qui, une fois de plus, m’a étonné sans pour autant me surprendre outre mesure.

Pour tenter de maîtriser, au moins en partie, la confusion qui hélas le caractérise trop souvent, j’essaierai d’aborder le thème avec un minimum d’ordre et de méthode.

J’utiliserai en particulier comme objets de cette enquête partielle, qui n’a bien évidemment pas la prétention de constituer une étude exhaustive étant donnée la masse des parutions sur le sujet, les articles suivants (présentés dans l’ordre chronologique) ainsi que quelques-uns des nombreux commentaires qu’ils ont suscités.

https://laviedesidees.fr/Lettre-aux-professeurs-d-histoire-geo-Heran.html

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/11/02/william-marx-l-allergie-nationale-au-fait-religieux-est-une-erreur-intellectuelle-et-une-faute-politique_6058164_3232.html

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/11/03/les-defenseurs-de-la-caricature-a-tous-les-vents-sont-aveugles-sur-les-consequences-de-la-mondialisation_6058263_3232.html

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/11/09/caricatures-de-mahomet-nous-sommes-victimes-de-ce-qu-il-faut-bien-appeler-l-aveuglement-des-lumieres_6059037_3232.html

Pourquoi ce choix, bien évidemment réducteur ?

Essentiellement parce que ces articles me semblent présenter des approches communes, et donc aussi entraîner des réactions comparables. Cette communauté des approches ainsi que la tonalité des réactions provoquées me semblant dessiner un tableau assez complet de la façon dont la liberté d’expression est perçue, mais aussi, en corollaire, d’interprétations, on le verra conflictuelles, de la question de la laïcité.

  1. Claire condamnation des crimes des terroristes islamistes.

Bien entendu, tous ces articles condamnent sans équivoque les crimes terroristes. François Héran fait état de « Samuel Paty, odieusement assassiné », William Marx d’ « un enseignant (…) sauvagement assassiné dans l’exercice de ses fonctions », d’assassinat « ignoble » ; Olivier Mongin et Jean Louis Schlegel dénoncent « un assassinat abominable ». Quant à Jacob Rogozinski, il stigmatise un déchaînement de violence par lequel nous sommes tous concernés : « Sauvagement agressés, nous proclamons à la face du monde que nous ne céderons pas ».

Difficile de déceler dans de telles expressions une quelconque « complaisance », voire « compromission », selon des accusations sur lesquelles il faudra pourtant revenir tout-à-l ’heure.

2. Défense sans équivoque de la liberté d’expression et du droit à la caricature.

Sans surprise, tous les articles mentionnés défendent bien sûr sans ambiguïté la liberté d’expression, ainsi que le droit à la caricature qui en est l’une des composantes.

François Héran fait référence à l’arrêt dit Handyside, du 7 décembre 1976 de la Cour européenne des droits de l’homme : 

La liberté d’expression constitue l’un des fondements essentiels d’une société démocratique, l’une des conditions primordiales de son progrès et de l’épanouissement de chacun.

Avant de conseiller aux enseignants de : « faire un cours sur l’histoire de la caricature politique et religieuse en France ».

Pour O. Mongin et J.L. Schlegel, « la et les libertés d’expression ne sont guère mises en cause en France » et la dénonciation dans leur titre de la « caricature à tous les vents » ne les empêche aucunement d’affirmer que « la liberté de caricaturer est essentielle ».

Il en va de même pour William Marx, pour lequel « il est donc indispensable de préserver les espaces où la caricature peut se donner libre cours ».

Ainsi que pour Jacob Rogozinski, qui affirme : « Notre conception de la liberté, celle de dire et de rire, de dessiner et d’écrire sans entrave, s’est forgée dans un long combat contre toutes les censures et nous y tenons, parce qu’elle fait partie de notre identité ».

Bien sûr cette liberté d’expression et de caricature est soumise à la loi et chacun de nos auteurs sait parfaitement que son usage fait l’objet, en France comme en bien des parties du monde de ce nécessaire encadrement par le droit.

François Héran cite par exemple l’article premier de la constitution de 1958 qui stipule que la République « respecte toutes les croyances », l’article 10 de la Convention Européenne des Droits de l’Homme, énonçant que « L’exercice de ces libertés comportant des devoirs et des responsabilités peut être soumis à certaines formalités, conditions, restrictions ou sanctions, prévues par la loi », etc.

O. Mongin et J.L. Schlegel font état de la « liberté de réserve » d’ailleurs rappelée par les dessinateurs et l’avocat de Charlie Hebdo lors de la première publication des caricatures, ainsi que de l’existence en droit du « « contrat de lecture » qui exprime le principe qu’un journal, surtout s’il est satirique, s’adresse à un public particulier ».

Pour Jacob Rogozinski « nous avons des lois qui interdisent de tout dire : la diffamation, l’injure aux personnes, l’incitation à la haine raciale, la négation des génocides sont sanctionnées à juste titre par notre code pénal ».

Cependant, aucun ne remet en question pour autant le fait que « les journaux satiriques disposent, à ce titre, d’une « présomption humoristique », selon les termes de la Loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse et l’arrêt rendu en 1991 par la cour d’appel de Paris.

3. Le prétexte de la « lâcheté » et de la « complaisance » en vue de justifier une évolution vers une laïcité « offensive ».

Aucun des articles cités ne peut donc être accusé sans graves mensonges ou calomnies de remettre en question la liberté d’expression, encore moins l’indispensable lutte contre le terrorisme, ou de se faire le « procureur » de ses victimes.

Aucun ne récuse non plus la légitimité de la caricature.

On est alors en droit de se demander ce qui, dans les innombrables commentaires négatifs voire diffamants qu’ils ont suscités sur le web peut justifier les accusations rémanentes de « lâcheté », « compromission », « l’accusation infamante de ‘’complaisance’’ envers le djihadisme ou d’ ’’islamo-gauchisme’’ (F. Héran), ainsi que le déploiement d’un lexique et d’expressions tels que « démission », « Munich », « céder devant l’islamisme », « défaite face au terrorisme », « soumission » etc. etc.

Rien, dans le contenu des articles ne va dans le sens d’une quelconque « démission » devant le danger que constitue le terrorisme islamiste. Bien au contraire. Tous soutiennent la nécessité d’une lutte radicale.

Aucun ne prône par ailleurs la censure ou l’interdiction du blasphème.

Mais la question qu’ils posent – et qui constitue le centre du « conflit des interprétations » – est bien celle des moyens :

Dans la lutte contre le terrorisme, est-il légitime – et efficace – de manier sans limites, au nom de la « liberté d’expression », la dérision et l’irrespect envers une religion dont l’immense majorité des fidèles n’a rien à voir avec un tel terrorisme ?

(La question se poserait bien sûr dans les mêmes termes en ce qui concerne tout courant de pensée ou groupe humain, mais, faut-il le rappeler, c’est bien une religion que les circonstances actuelles mettent à l’évidence au centre de la problématique).

Ou bien ne serait-il pas plus recommandable, et plus efficace –et en l’occurrence aussi plus éthique – de mettre en œuvre, en plus de réformes socio-politiques de fond sur le long terme (celles qui viseraient en particulier à mettre fin à la ghettoïsation de populations entières) une politique de l’apaisement, du respect, de la connaissance mutuelle, tout en garantissant le droit à la liberté d’expression et à la caricature avec les possibilités, mais aussi les limites, que la loi lui reconnaît ?

Une telle politique contribuant à isoler et discréditer les éléments extrémistes violents plutôt qu’à justifier leurs arguments et favoriser leurs stratégies de recrutement ?

C’est sur cette deuxième approche que vont se déchaîner les critiques. Et il est plutôt inquiétant de constater que de tels appels au respect suscitent autant de condamnations et d’agressivité.

3.1 À propos d’un texte caricatural sur la défense des caricatures.

Les innombrables commentaires négatifs et diffamants mentionnés plus haut ne font en fait qu’exprimer de façon moins élaborée une idéologie que l’on voit se développer de façon plus « intellectuelle » dans certains milieux universitaires et politiques.

L’article « Vous enseignez la liberté d’expression ? N’écoutez pas François Héran ! » de Gwénaële Calvès, en fournit une illustration proprement … caricaturale.

Outre son titre même, qui évoque quelque chasse aux sorcières (car au nom de quoi n’aurait-on pas la liberté d’écouter sur le sujet l’avis d’un professeur au Collège de France ?), il donne corps à ce que je nommais dans mon post précédent « l’enseignement de l’irrespect ».

Car il y est entre autre affirmé que :

« Pour le dire tout net : il n’existe pas, en France, de droit au respect des croyances religieuses ».

(…)

« la disposition constitutionnelle qui énonce que « La République respecte toutes les croyances ». Introduite à la veille du référendum de 1958 pour rassurer l’électorat catholique, cette disposition, totalement marginale dans la construction laïque et dénuée de tout rapport avec la liberté d’expression, invite l’État à ne pas s’immiscer dans les questions religieuses. Elle ne signifie en aucun cas que « toutes les religions méritent le respect ».

Elle impose simplement à l’État et à ses agents de s’abstenir de tout jugement sur la valeur de telle ou telle croyance, dès lors que son expression ne contrevient pas à l’ordre public. Quant aux citoyens, ils sont bien sûr libres de critiquer à leur guise, y compris en des termes virulents ou blessants, la religion en général ou une religion en particulier. L’élève qui aura suivi un cours inspiré par les conseils de François Héran n’aura pas appris cela, ce qui est hautement regrettable. » (G. Calvès, article cité en lien).

On se demande alors pourquoi les rédacteurs de la Constitution, qui disposaient d’un lexique précis abondamment utilisé par ailleurs pour signifier cette indifférence par rapport aux « croyances » [rappelons que la Constitution fait ici référence aux croyances –dont l’athéisme, l’agnosticisme, etc.- et non simplement aux religions, comme l’article pourrait le laisser croire] comme bien évidemment le terme de « neutralité » ont précisément choisi ce terme de « respect » avec les connotations éthiques qui en sont indissociables.

Connotations qui se retrouvent dans maints autres textes juridiques (« respect universel et effectif des droits de l’homme et des libertés fondamentales » « respect des droits et libertés d’autrui » dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme ») qui emploient ce terme respect dans le sens éthique qui en est constitutif au moins depuis Kant, grand inspirateur de Constitutions aussi bien que de dictionnaires [Par exemple Robert : « Sentiment qui porte à accorder à qqn une considération admirative, en raison de la valeur qu’on lui reconnaît, et à se conduire envers lui avec réserve et retenue ». Renvois à « déférence, politesse, révérence, égard », etc…].

Même si on ne demande certes pas à l’État une « considération admirative » envers les croyances, religieuses comme philosophiques, on peut présumer que les rédacteurs de la Constitution qui connaissaient, eux, le français, avaient en tête le devoir de « se conduire envers elles avec réserve et retenue » en raison de « la valeur qu’on leur reconnaît ».

Et si, bien entendu, la Constitution reconnaît aux citoyens comme le signale Mme Calvès le droit « de critiquer à leur guise (…) la religion en général ou une religion en particulier » – mais pourquoi laisse-t-elle croire une fois de plus que le texte parle ici de « religions » et non de « croyances » ; une croyance agnostique ou athée serait-elle par essence au-dessus de toute critique ? – le faire « en des termes virulents ou blessants » n’est fort heureusement aucunement attesté dans les textes et cette « virulence » doit être soumise à l’entière appréciation de la loi, même si cela peut être considéré par Mme Calvès comme « hautement regrettable » pour l’éducation des élèves.

Par exemple, « Dans une décision rendue en 2007, la cour considère ainsi que les propos de Dieudonné – « Les juifs, c’est une secte, une escroquerie. C’est une des plus graves parce que c’est la première » – ne relèvent pas « de la libre critique du fait religieux, participant d’un débat d’intérêt général, mais constituent une injure visant un groupe de personnes en raison de son origine, dont la répression est une restriction nécessaire à la liberté d’expression dans une société démocratique ».

L’argumentation de Mme Calvès est donc bien légère, et pour tout dire, bien idéologique de la part d’une juriste.

Bien sûr, on me rappellera que « les termes virulents et blessants » dont il est question dans son article concerneraient la ou les religions, et non « un groupe de personnes ».

Mais c’est là qu’il convient d’interroger un peu la lecture aussi alambiquée que partielle que fait Mme Calvès de la caricature de Mahomet qu’elle mentionne dans son article, ainsi que les raison pour lesquelles elle se garde bien d’examiner quelques autres caricatures. Pourquoi précisément les occulter ?

François Héran a découvert, à l’occasion de l’assassinat de Samuel Paty, un des dessins de presse dont l’étude, en classe, a valu à notre collègue d’être condamné à mort. La découverte a dû s’opérer sur internet : seul derrière son ordinateur, François Héran a été confronté, en 2020, à un dessin publié en 2012 dans un numéro de Charlie Hebdo. De l’environnement immédiat du dessin (rubrique où il figure, textes et caricatures qui le précèdent et le suivent, thème du numéro), il ignore manifestement tout. Il ne connaît pas davantage l’actualité — cinématographique, en l’occurrence — que le dessin entendait commenter. Sans disposer du moindre outil nécessaire à la compréhension de ce qu’il voit sur son écran, il décide que le dessin « visait l’islam tout court », et affirme que cette caricature « est nulle, réduite à sa fonction la plus dégradante, sans dimension artistique, humoristique ou politique » (G. Calvès, article cité en lien).

La caricature en question, celle intitulée « Une étoile est née », « représentant Mahomet nu en prière, offrant une vue imprenable sur son postérieur » (F. Héran) ne brille certes pas par son intelligence et sa pertinence quant au sujet évoqué, et on ne voit pas en quoi « l’actualité — cinématographique, en l’occurrence — que le dessin entendait commenter » justifiait nécessairement une telle démonstration de grossièreté injurieuse et blessante, qui ne fait certes pas honneur à un art illustré par Daumier, Danziger, Chapatte, Dilem, Nadia Khiari et tant d’autres.

L’argumentation se révèle donc sans pertinence.

Mais passons. Nul n’est obligé d’avoir du génie.

Passons de même sur le fait que le dessin figurant le postérieur privé de Mahomet ne représentait pas la communauté musulmane dans son ensemble, en dépit du caractère évidemment blessant et humiliant pour celle-ci.

Mais il est tout de même étonnant – et significatif – que notre juriste passe sous silence un nombre impressionnant de dessins, dont on pourrait considérer à juste titre qu’ils « constituent une injure visant un groupe de personnes en raison de son origine, dont la répression est une restriction nécessaire à la liberté d’expression dans une société démocratique », comme le stipule la décision mentionnée plus haut, rendue fort justement à l’encontre de Dieudonné, en dépit de la « présomption humoristique » dont pouvait légitimement se targuer, au même titre que Charlie, celui qui se présente comme un comique ou un caricaturiste.

Dessins dont on pourrait dire encore qu’ils « outrepassent les limites de la liberté d’expression puisqu’il s’agit de propos injurieux envers une communauté et sa religion » selon les termes du jugement tout aussi légitimement rendu contre Éric Zemmour en septembre de cette année.

Car que dire lorsqu’une pleine page de Charlie fait l’apologie d’un dessinateur qui représente des imams (personnes concrètes à propos desquelles ne peut valoir l’invalidité du délit de blasphème) sodomisant des chèvres ou des jeunes filles voilées, une autre pleine page représentant des musulmanes (personnes concrètes à propos desquelles ne peut valoir l’invalidité du délit de blasphème) priant le « postérieur » dénudé tournées vers la « Mère Mecquerelle », une vice-présidente de l’Unef représentée sous les traits d’une débile mentale dont la bave dégouline (normal : une femme voilée ne peut être que débile), etc. etc. etc.

Pourrait-on au moins nous préciser en quoi de telles « caricatures » s’attaquent au terrorisme ?

Et si celui-ci n’est pas la cible, alors quelle est-elle donc ?

On dira bien sûr que la loi n’est pas intervenue contre elles.

Mais outre, en dépit de quelques courageux progrès (cf. condamnations d’E. Zemmour), un constant déni de l’islamophobie [alors même que la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme constate que le racisme culturel et religieux dépasse désormais le racisme ethno-racial], un biais cognitif, évident, que j’ai plusieurs fois dénoncé et qui sévit aussi au niveau juridique, fait que, lorsqu’une injure est proférée contre l’homosexualité, par exemple, le procureur considère à juste titre qu’elle concerne la communauté homosexuelle dans son ensemble, alors que « considérer que, par une dérive sémantique, parler de l’islam, c’est parler de la communauté musulmane est un pas que nous ne pouvons pas franchir » (Justification du non-lieu dans « l’affaire Houellebecq » par la procureure B. Angeli).

Il serait grand temps qu’une juriste prenne conscience d’un tel biais plutôt que de paraître le cultiver ou le dissimuler à grand renfort de « situations discursives » (G. Calvès) ou autres « dérives sémantiques ».

Car le dénoncer clairement serait un moyen majeur de lutter contre l’islamisme, en particulier ses manifestations de plus en plus « endogènes« . En effet, trop d’indifférence de la justice devant des provocations islamophobes évidentes alimente dans les cités un sentiment d’injustice, un ressentiment et une colère qui constituent pour les terroristes un pain béni pour faire de nouvelles recrues.

Et sanctionner de telles provocations serait sans aucun doute autrement efficace contre la violence que projeter des caricatures sur les Hôtels de Régions ou les « enseigner » dans les écoles.

Pas plus que dans les cités, et quelles que soient les justifications historiques, on ne devrait laisser sanctuariser des zones de non-droit dans les médias, ni donc dans l’humour et la caricature.

4. L’enjeu : d’un « paternalisme » irrespectueux fauteur de violence à une laïcité du respect.

Mais voilà : comme l’exprime excellemment François Héran, nous sommes là au cœur non seulement de la question de l’interprétation de la liberté d’expression, mais aussi de celle de la laïcité, et plus largement, de la démocratie :

Comme le souligne le politiste Denis Ramond (Raisons politiques 2011/4 et 2013/4), deux interprétations s’opposent : offensive ou tolérante. Dans la lecture offensive, celle de la Cour de Strasbourg, toute parole ou image, même offensante, alimente le débat public et, donc, sert la démocratie. Elle serait bénéfique pour tous, y compris pour la minorité offensée. Une telle position est typiquement « paternaliste » : l’auteur de l’affront sait mieux que ses victimes ce qui est bon pour elles ; il estime que la blessure sera effacée par le surcroît de lumières ainsi dispensé. À la limite, l’offensé devrait remercier l’offenseur de cette belle leçon de liberté, y compris quand le donneur de leçon est un chef d’État étranger.

Un tel « paternalisme », au besoin coercitif ou violent dans ses expressions orales, écrites, graphiques, judiciaires et bien entendu politiques, ressemble tristement, comme je le rappelais dans mon post précédent, aux techniques utilisées par nos bons évangélisateurs et/ou colonisateurs des siècles passés, quand ils s’agissait d’inculquer à des « indigènes » ignorants et autres « sauvages » un tantinet inférieurs et immatures la vraie religion, puis la vraie croyance laïque et républicaine et son scientisme naïf au besoin teinté d’un athéisme quelque peu simpliste et dogmatique, d’imposer règles vestimentaires et alimentaires, de faire l’apologie de nos ancêtres blancs à peau rose, etc. etc. etc.

Ne nous y trompons pas : l’enjeu que soulèvent ces controverses qui peuvent paraître surréalistes relève d’un profond choix de société.

Car la multitude des commentaires « offensifs » voire infamants à l’encontre de l’interprétation « tolérante » [pour ma part, je préfère la sémantique du respect à celle de la tolérance, qui reste emprise de condescendance paternaliste et d’inégalité entre celui qui tolère et celui qui est toléré], ainsi que leurs justifications « universitaires » témoigne de la vigueur d’un néo-obscurantisme, lequel, en se prétendant défenseur de la laïcité, ne fait jamais qu’en trahir les intuitions fondatrices, et avec elles, la démocratie et la République

Une telle idéologie doit être qualifiée de contre-productive, car elle ne fait hélas que le jeu de ceux qui nous menacent en provoquant, du fait de son agressivité et de son intolérance, les risques non négligeables d’une violence contre laquelle elle prétend lutter.

À l’encontre de prédications offensives et agressives, de proclamations purement incantatoires de « convictions », il est donc grand temps de promouvoir une « éthique de la responsabilité » qui sache incarner ces convictions dans la réalité en conférant toute sa place à la connaissance, à la considération et au respect de l’autre.

Cela ne peut être qu’œuvre d’enrichissement mutuel, et donc de paix et de fraternité.

« Notre avenir ne pourra se construire que sur la reconnaissance (…) et sur la sanctuarisation d’un espace public non offensif, accueillant à tous et apaisé, c’est-à-dire pleinement laïque ». William Marx, article en lien ci-dessus.