Encore une fois, se poser les bonnes questions. Quelques libres réflexions sur l’IA, avec Kant, Bachelard, Kuhn, Edgard Poe, Baudelaire et d’autres encore.

Stultitia s’étonne de ce que je ne me sois toujours pas occupé de la question de l’Intelligence Artificielle, alors que l’IA passe pour être, si l’on en croit ses admirateurs dithyrambiques, l’avenir incontournable de notre économie, de notre civilisation, de notre humanité, tout bonnement. Et que les investissements colossaux en cours confirment largement un tel enthousiasme.

J’avoue que je suis piqué au vif, et que je me sens obligé d’abandonner derechef mes habituelles réflexions écologiques et géopolitiques pour me tourner incontinent vers cet objet, pour moi non encore identifié.

Pas tant que cela, pourtant.

Car j’y ai bien fait allusion dans quelques posts précédents pour relayer les critiques de Bihouix, Pitron, Fressoz et autres Shifproject dénonçant l’effrayante gabegie d’énergie et de ressources diverses que cette nouvelle venue suscite.

Mais c’est vrai. Je n’étais jamais allé voir l’IA de près. Il est donc temps de vous raconter cette première rencontre avec la belle.

Elle fut pour le moins surprenante.

Car je pensais avoir affaire à l’une de ces influenceuses prétentieuses et sans cervelle qu’on croise au hasard des recherches sur le web.

Mais le premier contact m’a proprement estomaqué.

Mon intention était de savoir si on peut accorder un quelconque crédit à ces experts innombrables qui croient, ou du moins veulent faire croire que l’IA peut se substituer à l’humain, quel que soit le domaine envisagé.

Dans ce but, j’avais décidé de lui proposer ce que je considérais comme une « expérience cruciale », une sorte de question-clé afin de vérifier comment s’en tirerait la dame.

Le thème choisi fut donc celui d’une distinction entre deux caractéristiques de l’humain, proches en apparence, mais permettant de mieux préciser ce qui fait sa spécificité :

« Faut-il distinguer talent et génie ? ».

Or, à ma stupéfaction, le plan proposé pour cette réflexion était digne d’un « talentueux » devoir de philosophie. Restait encore à l’exploiter.

J’ai donc compati aux affres de mes ex-collègues enseignants contraints de « corriger » de telles productions « secondées » par l’IA.

Peut-on encore y découvrir la moindre trace de ce qui fait l’autonomie d’une pensée ?

Il y a de cela une quinzaine d’année, avant même l’essor de l’IA, j’avais déjà retrouvé mot pour mot sur internet une dissertation que m’avait rendue un élève. Comme je lui montrais les preuves de sa tricherie, celui-ci m’avait affirmé, sans se démonter : « Mais bien sûr, Monsieur. C’est moi qui l’ai mise sur le web ».

Mais c’était alors des cas relativement isolés, et on pouvait percevoir tout de même dans un devoir quelques efforts laborieux pour « penser par soi-même » selon l’expression consacrée.

Or, le développement tous azimuts d’une pensée par procuration soulève une interrogation essentielle, déjà vive donc depuis quelques temps, mais qui ne fait que s’amplifier de manière incontrôlable, tant l’accès à cet outil de l’IA est désormais facile et banalisé : jusqu’à quel point la construction d’une réflexion, et donc la pensée elle-même, va-t-elle être annihilée, déjà pour nos générations, mais surtout pour celles à venir ?

La pensée, la réflexion, supposent nécessairement un effort, une lutte laborieuse contre des difficultés, des obstacles. Penser représente une véritable ascèse de l’intelligence. Une idée ne se trouve pas toute faite comme une bouteille de Coca sur un rayon de supermarché. Elle s’élabore dans une confrontation avec l’opinion, la ou les « doxa » ambiantes, souvent dans la douleur, la discussion, la critique qui permet de faire la part des choses et de passer de cette inévitable hétéronomie par laquelle nous héritons de la pensée des autres pour construire une pensée au moins en partie autonome, qui ne soit pas une simple réplique passive. Et cela vaut pour la pensée individuelle comme pour celle que nous nous efforçons de produire ensemble dans ce difficile dialogue que nous nommons démocratie.

Car la qualité de nos pensées individuelles détermine notre capacité à construire un monde commun politiquement responsable.

La pensée toute faite n’est pas de la pensée. C’est un objet de consommation qui devient instrument de domination puisqu’elle n’est pas passée par cette élaboration discursive et critique qui la fait justement pensée. Elle est alors la pensée de celui qui a pensé pour nous, à notre place, et qui maîtrise ainsi la vie de la Cité. Un Big Brother, ou tout autre genre de Big Despote.

Un deuxième sujet d’étonnement a été que ce plan de « devoir de philosophie » offert par ChatGPT (il s’agit bien de lui) était, je l’ai dit, « talentueux ». Je n’en attendais pas tant.

Et cela me semble redoubler son danger.

Car en effet, il ne s’agissait en rien d’une caricature comme ont pu en produire ou en produisent encore certains logiciels de traduction (l’un d’eux, que j’utilisais pour communiquer avec des réfugiés traduisait systématiquement en français le nom d’un organisme administratif ukrainien par « boa constrictor » – sic ! -…).

Non. La langue employée était étudiée, soignée, sans fautes. Le discours était construit, ordonné, précis.

Une démonstration de sérieux adaptée à une puissante opération de séduction.

C’est ici que je reviens à ma question posée à propos de la distinction entre « talent » et « génie ». Car la mystification la plus insidieuse et indolore de l’IA est de nous introduire dans un monde où l’algorithme se pare d’un aspect policé, BCBG, un monde propre, « talentueux », mais d’où toute trace de « génie » aura disparu à tout jamais.

Car avant d’être la prérogative de quelques êtres hors du commun, le « génie » est par essence le contraire de l’algorithme, et donc la marque propre de … l’humain, tout simplement.

Et ChatGPT le sait, bien sûr. Un tel aspect ne peut échapper à son intelligence mécanique suralimentée aux bases de données.

Lisons plutôt ce qu’il nous dit :

*

« Le talent

  • Définition : Une aptitude remarquable dans un domaine — artistique, sportif, intellectuel, technique.
  • Origine : Résulte souvent d’un mélange de prédispositions naturelles et d’un développement soutenu (apprentissage, entraînement, pratique).
  • Caractéristiques :
    • Progressif : il s’affine avec le temps.
    • Disciplinaire : s’exerce dans un cadre existant (ex. jouer du piano, résoudre des équations, peindre un portrait).
    • Reproductible : plusieurs personnes peuvent atteindre un niveau de talent comparable avec suffisamment de travail et d’aptitudes.

Le talent excelle dans ce qui existe déjà.

Le génie

  • Définition : Une capacité exceptionnelle à créer, penser ou percevoir de façon radicalement nouvelle.
  • Origine : Difficile à expliquer ; souvent considéré comme un mélange exceptionnel d’intuition, d’imagination, d’intelligence et de sensibilité.
  • Caractéristiques :
    • Visionnaire : apporte quelque chose qui n’existait pas ou bouleverse les cadres.
    • Rare : ne peut pas être atteint uniquement par le travail.
    • Transformateur : influence durablement un domaine (ou plusieurs).

Le génie invente ce que le talent maîtrise ».

*

Impressionnant, n’est-ce pas ? Les définitions saisissent par leur pertinence.

Il y a là effectivement toute la matière nécessaire à une dissertation correcte.

Mais voilà : cette dissertation, pour correcte et « talentueuse » qu’elle soit, court le risque d’être définitivement sans « génie ».

Car ChatGPT se tire une balle dans le pied en dénonçant lui-même ses insuffisances :

Si en effet, le talent est « disciplinaire [et] s’exerce dans un cadre existant », s’il « excelle dans ce qui existe déjà », le talent est la caractéristique « reproductible » d’un algorithme, et ChatGPT, l’IA ne nous procurera jamais rien de plus qu’une « reproduction ». L’algorithme s’exerce effectivement « dans un cadre existant » et « excelle dans ce qui existe déjà ». Sans plus.

Or, c’est toute l’histoire de l’humanité qui atteste, à la différence de celle des machines, que l’humain est l’être qui démontre son génie propre à travers « une capacité exceptionnelle à créer, penser ou percevoir de façon radicalement nouvelle », à travers ses qualités « d’intuition, d’imagination, d’intelligence et de sensibilité ».

Il y a certes des grands et des petits génies, mais c’est la caractéristique propre à l’humain qui fait de lui un « visionnaire » qui « apporte quelque chose qui n’existait pas ou bouleverse les cadres ».

Les cadres, ce sont maintenant les algorithmes. Or l’humain se définit par la particularité qu’il a de casser, de « bouleverser » les algorithmes. Rien de moins.

Il y avait l’algorithme de la féodalité et de la royauté, et des êtres humains l’ont cassé. Il y avait l’algorithme de la société esclavagiste, et des êtres humains l’ont cassé. Il y avait l’algorithme du colonialisme, et il y a eu Gandhi, il y a celui du poutinisme, et il y a eu Navalny et d’autres.

Y a-t-il un algorithme propre à susciter des Gandhi et des Navalny ? Cette question nous renvoie aux enjeux fondamentaux que nous évoquerons plus loin, qui sont ceux de la conscience et de la liberté.

Certes, la tentation des hommes a toujours été de s’aliéner aux pensées toutes faites, aux programmes, aux algorithmes, féodaux, esclavagistes, nazis, poutiniens et autres. Mais on sait bien que c’est au prix de leur humanité, de leur conscience réflexive, de leur liberté, c’est-à-dire de leur « génie » propre.

Et cela s’observe quel que soit le domaine.

Dans celui de l’esthétique, c’est Kant qui nous dit que « le génie, c’est la nature [humaine] qui donne ses règles à l’art ».

En effet, la créativité artistique n’a jamais pu se scléroser dans des règles fixées une fois pour toutes comme si elles étaient gravées dans le marbre ou comme si l’art était contraint par quelque algorithme. La peinture, la sculpture, l’architecture, la poésie… ont en permanence renouvelé leurs règles sous l’action de génies et du génie propre à la nature humaine.

L’exemple des révolutions dans l’histoire de la peinture nous le montrerait à l’envi. Comme elle n’a rien à faire de canons préétablis, la peinture se moque de tout algorithme qui ne ferait que réduire sa splendide liberté, qui est celle de l’art lui-même.

Pour ce qui est de la littérature et de la poésie, j’ai demandé à ChatGPT de me traduire la première page d’une des nouvelles d’Edgar Poe que j’affectionne, intitulée « La chute de la maison Usher ». Il se trouve que le traducteur de ces nouvelles en français n’est autre que Charles Baudelaire. Alors sans doute l’IA a-t-elle rendu une copie convenable, talentueuse même. Mais, emprisonnée dans ses algorithmes sans âme, elle ne pourra jamais égaler le génie poétique fulgurant qui émane de l’inspiration de l’auteur des « Fleurs du Mal ».

Il en irait de même de la traduction du Faust par Gérard de Nerval, qui ne craignait pas de s’avouer piètre germaniste, mais chez lequel la sensibilité et l’émotion palliaient le défaut d’une connaissance plus technique de la langue, celle-là même que peut assurer prosaïquement un algorithme sans génie.

Le philosophe Gaston Bachelard de son côté montre comment la raison scientifique opère par rupture, en remettant radicalement en question ce qu’il nomme les « obstacles épistémologiques » constitués par l’ensemble des principes, souvent inconscients ou déterminés par une culture donnée, qui empêchent la raison de rencontrer le réel dans sa vérité. Les algorithmes d’une prétendue « Intelligence » artificielle n’ont aucune raison d’échapper à ce statut d’obstacles.

L’exemple d’Einstein en particulier, bien connu de Bachelard, manifeste comment il lui fallut échapper à l’obstacle épistémologique que constituait la physique de son temps – dite « classique » – pour penser la relativité, l’espace, le temps et notre univers d’une façon inimaginable pour la plupart des physiciens formatés par les modèles de cette physique. Aucun « algorithme », nécessairement engendré par la science de son temps, n’aurait donc pu induire une telle révolution conceptuelle qui échappait à tout « programme ».

Dans « La Structure des révolutions scientifiques », le philosophe des sciences Thomas Kuhn souligne lui aussi comment la science progresse de façon discontinue, en renversant régulièrement les systèmes de pensée, les « paradigmes » sur lesquels elle s’appuie. Ce ne sont donc pas les algorithmes de l’ancien paradigme qui pourront générer la « révolution » nécessaire à son progrès.

Dans les sciences, tout comme dans l’art ou la littérature, rien ne remplacera jamais l’intuition humaine, « l’intelligence naturelle », seule capable de ce genre de révolutions.

Ce caractère du « génie », indispensable à une véritable création qui ne soit pas simple recombinaison d’éléments préexistants ou organisation nouvelle de composants passés, caractère qu’on trouve à l’œuvre dans toute production d’œuvre d’art comme de modèles scientifiques nouveaux ainsi que, plus modestement mais tout aussi réellement, dans un humble devoir d’élève construisant une réflexion de façon autonome, pointe peut-être, nous l’avons dit, vers la notion de liberté.

Car créer, inventer, produire quelque chose qui n’existe pas encore manifeste une capacité d’échapper à un programme, à un déterminisme. En ce sens, l’échec humain lui-même est créateur, car un algorithme ne peut pas dévier du chemin qui lui a été fixé. Il ne peut se tromper à moins d’avoir été programmé pour cela. Or l’homme est ce mauvais élève qui casse les programmes et les algorithmes, pour le meilleur comme pour le pire. En cela il se révèle libre.

Il ne s’aliène pas aux modèles dans lesquels on avait cru pouvoir enfermer les canons éternels du Beau, une représentation définitive de l’univers physique, ou encore un système politique immuable jouissant de quelque caution présumée divine.

Cette liberté qui fait que l’homme ne semble pas simplement régi par un programme s’origine dans sa conscience réflexive, capable justement de porter un jugement sur un programme ou un algorithme, mais aussi dans son être sensible, le fait qu’il ne soit pas seulement le siège d’un mécanisme intellectuel abstrait, programmé, attendu, mais avant toute chose un corps fait de chair et de sang, de sentiments et d’émotions, « un mélange exceptionnel d’intuition, d’imagination, d’intelligence et de sensibilité », toutes choses qui le rendent scandaleusement imprévisible.

Et c’est bien cette complexité de l’humain qui ne semble pouvoir être réductible à quelque mécanisme, fût-il programmé par les meilleurs algorithmes qui soient, qui me paraît tranquillement permettre de n’accorder aucun crédit à tous ceux qui croient, peut-être sincèrement, ou du moins veulent nous faire croire, gigantesques marchés à l’appui, que l’IA pourrait se substituer à l’humain.

Bien sûr, ce type « d’intelligence » sans conscience ni liberté, qui, sous ses présentations les plus complexes, n’est jamais qu’un simple mécanisme supervisé par une intelligence humaine, peut constituer un outil d’une puissance incomparable pour fournir des données propres à alimenter une réflexion – certes pas pour la remplacer – données utilisables dans la recherche, les sciences, l’histoire, etc. et bien sûr dans une multitude d’applications de la vie courante, mais aussi, ne l’oublions pas, dans nos guerres où elles accroissent de façon démesurée notre pouvoir de destruction. Mais il est essentiel de maintenir cet outil dans son rôle et de ne pas considérer qu’il pourrait prendre notre place.

Une illustration dont on ne sait si elle est tragique ou comique des enjeux humains qu’il soulève nous est donnée par le film allemand Ich bin dein Mensch, (intitulé Je suis ton homme, lors de diffusions à la télévision française).

https://fr.wikipedia.org/wiki/I%27m_Your_Man_(film)

Extrait de Wikipedia :

« Berlin, dans un futur proche : la scientifique Alma (Marren Eggert) travaille au Musée du Proche-Orient. Elle se laisse convaincre de participer à un essai afin d’obtenir des fonds de recherche pour son travail sur les inscriptions cunéiformes sumériennes. Pendant trois semaines, elle doit cohabiter avec Tom (Dan Stevens), un robot humanoïde (…) Grâce à son intelligence artificielle (IA), il sera entièrement programmé en fonction du caractère d’Alma et de ses besoins. Tom doit incarner l’époux parfait pour Alma, dont, jusqu’ici, la vie se résumait à la recherche scientifique. » etc.

Après diverses réticences et péripéties, Alma finit par consentir à une relation amoureuse. En dépit d’une rupture, le film se termine de façon ambiguë sur une réconciliation apparente dont on ne sait pas où elle va mener le « couple ».

Ce qui impressionne surtout dans ce film, c’est la parfaite simulation des sentiments dont se montre capable Tom, le robot humanoïde. Programmé pour apporter le bonheur à Alma, il fait preuve de « sensibilité », de « délicatesse », en plus, bien évidemment, d’être un amant parfait et infatigable, un cerveau connaissant toutes les langues, les sciences, la littérature mondiale, etc.

Tom – et ses équivalents féminins – seraient-ils donc l’avant-garde d’une humanité parfaite, devant laquelle la nôtre apparaîtrait dans toutes ses misères et ses insuffisances, ses innombrables vices et défauts ?

Mais qu’avons-nous à gagner à l’avènement de ce « meilleur des mondes » ?

Il se trouve que j’ai aussi posé à ChatGPT la question :

« L’IA pourra-t-elle avoir des sentiments ?»

Je vous livre sa réponse, fort instructive :

*

« La question L’IA pourra-t-elle avoir des sentiments ?” touche à la fois la science, la philosophie et la psychologie.(…)

1. Aujourd’hui : non, les IA n’ont pas de sentiments

Les systèmes actuels, même très avancés, ne ressentent rien.
Ils simulent des réponses émotionnelles parce qu’ils ont été entraînés à reconnaître et produire des modèles de langage associés aux émotions.
Mais il n’y a aucune expérience intérieure, aucun “ressenti”, aucune conscience.

2. Pourquoi ?

Pour ressentir une émotion, il faut :

une subjectivité (avoir un point de vue interne, une conscience phénoménale),

  • une motivation interne, des besoins et une manière d’être affecté par ce qui arrive,
  • une continuité d’existence perçue (un “moi”).

Les IA ne possèdent rien de tout cela :

  • elles exécutent des calculs,
  • n’ont pas d’intérêts personnels,
  • n’ont ni corps ni sensations,
  • ne sont pas conscientes de leurs propres états.

3. Dans le futur : est-ce possible ?

Les spécialistes ne sont pas d’accord.
On peut distinguer trois scénarios :

🅐 Scénario “non” : les émotions sont biologiques

Selon cette vision, les émotions sont trop liées à un corps vivant, à l’hormonal, à la douleur, au plaisir…
Une IA ne pourrait donc jamais ressentir comme un humain.

🅑 Scénario “oui, peut-être” : si on crée une architecture consciente

Certains chercheurs pensent qu’une IA pourrait développer une forme de ressenti si :

  • elle avait des buts intrinsèques,
  • un modèle stable de soi,
  • une intégration sensorimotrice (un corps robotique),
  • une architecture qui produit des états internes cohérents.

[inutile de préciser que, n’en déplaise à M. Musk et autres, il y a bien des raisons de penser que cette option est parfaitement délirante. Entre autre, un « corps robotique » sans chair ni sang ne sera jamais un corps].

Mais cela impliquerait de résoudre le mystère de la conscience, ce qui n’est pas fait.

🅒 Scénario intermédiaire : une “émotion artificielle”

L’IA pourrait simuler parfaitement les émotions au point de donner l’impression de les ressentir —
sans pour autant avoir une expérience subjective.
Cela pourrait être indistinguable pour un observateur humain.


En résumé

Aujourd’hui : aucune IA n’a de sentiments.
Demain : peut-être une simulation parfaite, peut-être un ressenti émergent — mais nous n’avons pas encore la science pour savoir.
Philosophiquement : la frontière entre « simuler » et « ressentir » soulève une question profonde sur ce qu’est la conscience elle-même.

*

Merci ChatGPT ! Les enjeux sont bien évoqués.

(Voyez, chers élèves : je ne rejette pas tout de l’IA. On peut aussi s’en servir pour bâtir une réflexion personnelle).

Ils renvoient effectivement à un questionnement philosophique, sans doute aussi proprement métaphysique, sur la conscience, la liberté, le sujet, la subjectivité, la personne, l’expérience intérieure, le ressenti et la simulation.

En un mot, qu’est-ce que l’humain ? Résoudre tous ses « mystères » est certes loin d’être fait…

À ce questionnement qui, pour Kant, résume la philosophie, les algorithmes par définition ne répondront qu’avec ce par quoi et pour quoi ils auront été programmés.

Il faut donc s’attendre (c’est déjà commencé, cf. Grok, etc.) à ce que l’IA véhicule, sous des aspects séducteurs et des dehors anodins et apparemment neutres, des positions philosophiques, politiques et autres dans lesquelles s’actualiseront les grands débats qui agitent l’humanité depuis ses origines (matérialisme, spiritualisme, humanisme, antihumanisme, déterminisme, libre arbitre, etc. ainsi que toute la palette des options politiques allant du meilleur au pire, comme nous le montre déjà en particulier l’utilisation de l’IA par les réseaux sociaux).

Il importe de ne pas être dupe de cette pseudo-neutralité et innocuité dont elle se pare.

Et de ne pas entrer naïvement dans ce « meilleur des mondes » qu’elle se fait forte de nous proposer, où c’est l’être humain lui-même qui risque de devenir une simulation.

Ne la laissons pas surtout entrer dans la sphère de l’intime, comme le font déjà beaucoup de personnes, des jeunes en particulier. De par ses limites qui ont été soulignées, l’IA ne sera jamais un confident, un conseiller, encore moins un ami.

Elle ne sera qu’un abject simulateur d’amitié, ou pire encore, d’amour.

À défaut d’une rencontre avec un autre ou une autre personne en chair et en os, mieux vaut investir dans un chat ou un ours en peluche…

Comme toujours depuis nos origines, nous sommes confrontés à des choix, métaphysiques, philosophiques, existentiels.

Ce que nous faisons de l’IA et ce que nous allons en faire n’échappe pas à ces interrogations.

Son poids déjà considérable (excessif ?) nous l’avons vu, sur les ressources de notre planète impose des décisions concernant notre avenir et notre survie.

Il serait illusoire de croire que des algorithmes, aussi perfectionnés et talentueux soient-ils, pourraient les prendre à notre place.

Car elles relèvent de notre conscience et de notre liberté.

De ce « génie » qui reste le privilège de notre humanité, et que nul « artifice » ne devrait pouvoir nous contester.

*

Ajout du 30/11 :

Quelques extraits d’un article avec lequel je suis en plein accord :

https://www.la-croix.com/societe/chatgpt-nous-rend-il-betes-20251117

Le système d’intelligence artificielle (IA) générative ChatGPT, lancé il y a trois ans, le 30 novembre 2022, approche du milliard d’utilisateurs. Ces machines se voient souvent prêter, à tort, des capacités mentales et intellectuelles. Mais que font-elles aux nôtres ?

(…)

Ces derniers mois, ChatGPT et consorts sont de fait devenus pour une partie de leurs utilisateurs une sorte de confident, auquel raconter ses chagrins ou solliciter des conseils intimes.

Baisse de l’activité neuronale

Même sans aller jusque-là, solliciter quotidiennement ChatGPT pour trouver un mot ou une idée semble bel et bien affecter les capacités cognitives. C’est ce qu’a montré une expérience menée avant l’été par le prestigieux MIT auprès de 54 étudiants de Boston. Leur activité neuronale a été mesurée pendant qu’ils rédigeaient une dissertation en vingt minutes, les uns avec ChatGPT, les autres avec un moteur de recherche de type Google, et les derniers sans aucun soutien externe.

Conclusion : ce troisième groupe opérait nettement plus de connexions neuronales que les deux autres. Le premier groupe, en revanche, était le plus « lésé » des trois, avec une baisse moyenne de 55 % de l’activité neuronale, en particulier dans les zones liées à la mémoire, à la résolution de problème et à l’attention. Ces étudiants assistés par ChatGPT se souvenaient du reste beaucoup moins bien de ce qu’ils avaient écrit. L’étude concluait à une « diminution probable des compétences d’apprentissage », le recours à l’IA pouvant favoriser un « traitement passif » de l’information. Plus trivialement, une partie de la presse mondiale en a conclu que ChatGPT « rend bête ».

Bien que l’étude n’ait pas encore fait l’objet d’une publication scientifique, ni donc d’une relecture par des pairs, ces résultats paraissent crédibles aux yeux de Laure Tabouy, neuroscientifique et éthicienne. « Déléguer le raisonnement humain à des algorithmes probabilistes, cela engendre une perte d’effort cognitif et une perte de pensée critique », explique cette docteure et doctorante à l’université Aix-Marseille. Elle va même plus loin : « Sur le long terme, il y a un risque d’atrophie de certaines zones cérébrales au détriment d’autres. N’oublions pas que le cerveau est adaptable, plastique : les techniques l’ont toujours fait évoluer, comme le feu, la chasse… »

(…)

D’autres observateurs (…) [ soulignent] l’uniformisation culturelle à laquelle participent ces engins statistiques qui, par leur fonctionnement même, renforcent les moyennes, les stéréotypes et les clichés. « Veut-on vraiment leur abandonner notre style propre pour des expressions standardisées ? interroge Anne Alombert. N’oublions pas que ces produits numériques sont conçus en toute opacité par des entreprises dont le seul but est de générer des profits. » Pour l’heure, ces services n’ont pas trouvé leur modèle économique, mais il n’est pas exclu que celui-ci repose, à terme, sur de la publicité subtilement intégrée au fil de la « conversation ».

(…)

La neuroscientifique et éthicienne Laure Tabouy recommande de résister à cette « confusion voulue par les constructeurs » en s’adressant aux agents conversationnels de manière très factuelle, à l’impératif et sans le moindre affect. « C’est une grande base de données : on peut considérer qu’on a de la chance de l’avoir à notre disposition, mais c’est tout. »

Dont acte.

Et celui-ci encore, du même journal :

https://www.la-croix.com/a-vif/avec-l-essor-de-lia-nous-ne-serons-bientot-plus-capables-de-distinguer-le-vrai-du-faux-20251122

Et enfin un philosophe incontournable quand il s’agit de l’IA :

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Ajout du 03/12 :

Un article parmi d’autres qui incite à nuancer quelque peu tout de même, en dépit de son bien fondé, un extrémisme anti IA du type de celui d’Eric Sadin (ci-dessus).

https://www.lemonde.fr/pixels/article/2025/12/03/l-ia-des-outils-incroyables-pour-les-personnes-en-situation-de-handicap_6655791_4408996.html

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Ajout du 08/12 :

Un plaidoyer que je partage en faveur d’une critique radicale, quoique circonstanciée, de l’IA :

« Est-il vraiment impossible de conserver le bénéfice des apports positifs de l’IA générative (dans la recherche médicale, par exemple) sans la mettre à disposition des particuliers à travers les ordinateurs ou les smartphones ? »

https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/12/08/abel-quentin-ecrivain-face-aux-risques-de-l-ia-une-critique-abrupte-radicale-est-necessaire_6656477_3232.html?random=1068762988

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Ajout du 11/12 :

Eh oui ! Comme il a été dit plus haut, l’IA, quel que soit son « talent », ne suffit pas à remplacer le « génie » de quelques créateurs inspirés, même dans la pub. CQFD.

https://www.lemonde.fr/economie/article/2025/12/10/une-pub-d-intermarche-creee-par-un-studio-d-animation-cartonne-sur-les-reseaux-au-moment-ou-celles-de-multinationales-faites-avec-ia-sont-critiquees_6656817_3234.html

Et cet article en accès libre, qui illustre de façon simple et réjouissante, proprement « géniale » oserais-je dire, les enjeux auxquels nous sommes confrontés :

https://www.lemonde.fr/economie/video/2025/12/12/pub-intermarche-les-coulisses-du-court-metrage-francais-qui-fait-un-carton-sur-les-reseaux_6657054_3234.html

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Ajout du 29/12 :

https://www.lemonde.fr/economie/article/2025/12/26/comment-l-ia-devore-la-planete_6659449_3234.html

Transition, piège à c… ? Oser se confronter au réel, avec Jean Baptiste Fressoz, Guillaume Pitron, Philippe Bihouix, Pascal et quelques autres.

« Nous courons sans souci dans le précipice, après que nous ayons mis quelque chose devant pour nous empêcher de le voir ». (Pascal, Pensées, Brunschvicg 183).

Sans doute Pascal fait-il ici allusion au précipice de la mort individuelle que nous nous évertuons à refuser de voir en préférant à la lucidité les mille ruses de ce qu’il nomme le « divertissement ».

Mais on peut aussi légitimement rapporter cette pensée au destin d’une humanité qui court à sa perte en s’obstinant à ignorer les signaux qui l’avertissent de l’imminence de son propre effondrement.

Car enfin, Carson, il y a plus de soixante ans, Mansholt, Dumont, Ellul, Meadows et d’autres encore il y a plus de cinquante ans, et toujours pas de réelle volonté d’enrayer notre course à l’abime !

Nous continuons à ressembler à des enfants dans une cour de maternelle qui s’amusent, se chamaillent pour des bagatelles insignifiantes, voire, au pire, se font la guerre pour quelques délires de toute puissance infantile afin de bien montrer aux petits copains qu’on est le plus fort et le plus musclé.

Mais au-delà de ces agitations tragiquement puériles, de l’immaturité et l’irresponsabilité affligeantes de nos politiciens, le monde réel s’écroule sans que nous y prêtions attention.

Le dernier « divertissement » à la mode par lequel nous nous bandons les yeux tout en feignant d’être lucides prend aujourd’hui la forme d’une incantation : nous en appelons à la « transition », sans vouloir nous rendre compte combien cette ferveur incantatoire relève de la pure illusion, voire de la supercherie délibérément entretenue.

Au terme d’une remarquable histoire de l’énergie, Jean Baptiste Fressoz nous rappelle quelques évidences : après deux siècles de « transitions énergétiques », le monde n’a jamais utilisé autant de bois, qui fournit deux fois plus d’énergie que la fission nucléaire ou que le solaire et l’éolien réunis ; nous n’avons jamais brûlé autant de charbon ; le « big oil » ne s’est jamais aussi bien porté. Car les énergies ne se remplacent pas les unes les autres, elles s’entremêlent et s’empilent au fil de l’histoire : le plus grand parc d’éolien en mer est utilisé par Equinor pour… alimenter ses plateformes pétrolières (J.B. Fressoz op.cit. en lien p. 213, version numérique) etc. etc.

La mécanisation et l’usage croissant d’engrais azotés, l’extraction minière et la métallurgie, parce qu’elles font face à la diminution de la qualité des ressources, deviennent souvent plus gourmandes en énergie. Le bâtiment utilise des matériaux de plus en plus intensifs en carbone : l’aluminium l’est davantage que l’acier, le polyuréthane plus que la laine de verre, les panneaux de bois plus que les planches. Le béton est certes moins intense en énergie que les briques, mais dans de nombreux pays pauvres ou anciennement pauvres, il a remplacé des matériaux décarbonés comme le pisé et le bambou. Enfin, l’extension des chaînes de valeur, la sous-traitance et la globalisation accroissent les kilomètres parcourus par chaque marchandise ou composant de marchandise et donc le rôle du pétrole dans la bonne marche de l’économie. Ces phénomènes ont été masqués par l’efficacité croissante des machines et le poids des services dans le PNB mondial, mais ils n’en sont pas moins des obstacles essentiels sur le chemin de la décarbonation. Enfin, l’efficacité énergétique croissante de l’économie repose sur l’utilisation d’objets de plus en plus perfectionnés, mélangeant de plus en plus finement une plus grande variété de matières. Par exemple un pneu en 2020 contient deux fois plus d’ingrédients différents qu’une voiture entière un siècle plus tôt. Ou encore un téléphone des années 1920 contenait vingt matériaux différents, un siècle plus tard, un smartphone utilise 50 des 87 métaux de la table périodique des éléments. En augmentant la complexité matérielle des objets, le progrès technologique renforce la nature symbiotique de l’économie. Il permet certes d’accroître l’efficacité énergétique, mais il rend aussi le recyclage difficile si ce n’est impossible. Au cours du temps, le monde matériel est devenu une matrice de plus en plus vaste et complexe enchevêtrant une plus grande variété de matières, chacune consommée en plus grande quantité. Ces quelques constats historiques ne dérivent pas d’une loi irréfragable de la thermodynamique : ils permettent seulement de saisir l’énormité du défi à relever ou l’ampleur du désastre à venir (J.B. Fressoz, op. cit.p 215 version numérique).

L’économie dite « dématérialisée » vers laquelle nous serions censés nous diriger, celle qui fait la part belle au numérique, à l’IA, n’a jamais été autant consommatrice de matériaux, de ressources qui, n’en déplaise aux « cornucopiens » en tous genres, n’ont évidemment rien d’inépuisable.

Dans l’une de ses remarquables interventions (vers 19mn), Guillaume Pitron nous parle de son côté du MIPS, ratio entre le poids final d’un produit et la matière consommée, le « sac à dos écologique » que représentent les objets que nous utilisons quotidiennement. Car chaque gramme de métal rare contenu par exemple dans nos smartphones suppose une extraction de matière qui peut représenter jusqu’à 1200 fois ce poids. Un smartphone de 150 grammes dans notre poche pèse en fait 182 ou 183kg de ressources. Une simple puce électronique quant à elle exige 16 000 fois son poids en extraction de minerais.

« Plus c’est léger, plus c’est lourd », nous dit Guillaume Pitron. « Le monde bas carbone est un monde haute matière ».

La « dématérialisation », la « numérisation », le « cloud », « l’IA » accélèrent de façon exponentielle notre consommation de métaux.

Outre la consommation colossale d’énergie, l’infrastructure matérielle nécessaire au fonctionnement d’internet et désormais de l’IA – centaines de milliers de kilomètres de câbles, gigantesques datacenters, satellites, lanceurs de satellites, etc. -représente la plus importante utilisation de matériaux de toute l’histoire de l’humanité.

Cette utilisation nous confronte aux problèmes liés à la diminution des « réserves rentables » et à la difficulté de leur extraction.

Celle-ci accroît bien évidemment notre consommation de métaux pour construire des engins sans cesse plus sophistiqués pour rendre possible cette extraction, cette production d’engins augmentant elle-même notre consommation d’énergie en un cercle vicieux inéluctable, avant même que le fonctionnement de tels outils n’occasionne à son tour une gigantesque dépense énergétique.

Car la raréfaction des ressources disponibles exigera une quantité de plus en plus considérable d’énergie pour exploiter des mines de plus en plus profondes, des ressources de plus en plus difficilement accessibles. Qu’elle soit ou non « décarbonée » cette production d’énergie utilisera en retour de plus en plus de métaux.

Citant Guillaume Pitron, je faisais allusion à ce problème dans un de mes derniers posts :

L’étude de M. Vidal [chercheur au CNRS] devrait être le livre de chevet des chefs d’État du monde entier. En se fondant sur les perspectives de croissance les plus communément admises, le chercheur souligne tout d’abord les quantités considérables de métaux de base qu’il va falloir extraire du sous-sol pour tenir la cadence de la lutte contre le réchauffement climatique. Prenons le cas des éoliennes : la croissance de ce marché va exiger, d’ici à 2050, « 3 200 millions de tonnes d’acier, 310 millions de tonnes d’aluminium et 40 millions de tonnes de cuivre », car les éoliennes engloutissent davantage de matières premières que les technologies antérieures. « À capa­cité [de production électrique] équivalente, les infrastructures […] éoliennes nécessitent jusqu’à quinze fois davantage de béton, quatre-vingt-dix fois plus d’aluminium et cinquante fois plus de fer, de cuivre et de verre » que les installations utilisant des combustibles traditionnels. (Guillaume Pitron, La guerre des métaux rares », Les Liens qui Libèrent, Paris 2019, p. 230-232).

Rappelons aussi que :

« La consom­mation mondiale de métaux croît à un rythme de 3 à 5 % par an ; pour satisfaire les besoins mondiaux d’ici à 2050, nous devrons extraire du sous-sol plus de métaux que l’humanité n’en a extrait depuis son origine (…) Nous allons consommer davantage de minerais durant la prochaine génération qu’au cours des 70 000 dernières années, c’est-à-dire des deux mille cinq cent géné­rations qui nous ont précédés. Nos 8,252 milliards de contem­porains [estimation corrigée2025] vont absorber plus de ressources minérales que les 108 milliards d’humains que la Terre a portés jusqu’à ce jour ». (id. ibid).

Déjà notre consommation de métaux sera en 2060 multipliée par deux par rapport à ce qu’elle était en … 2011 !

Comme le souligne encore Guillaume Pitron, il est donc particulièrement schizophrène de soutenir qu’une « économie dématérialisée » du numérique et de l’Intelligence Artificielle pourrait être au service de l’environnement.

Et qu’au vu d’une telle débauche de consommation de métaux comme d’énergie, une telle « transition » pourrait-être autre chose qu’un dangereux « green washing ».

Sans doute, effectivement, des utilisations contrôlées du numérique et de l’IA dans certains domaines spécifiques (médecine, recherche…) faisant l’objet d’un discernement rigoureux confié à des instances informées dont le choix serait à définir pourrait être légitime et profitable au bien de l’humanité.

Mais il serait gravement illusoire de croire que des millions d’éoliennes, de panneaux solaires de voitures électriques, et autres gadgets connectés grâce au numérique et à l’IA pourraient susciter une « transition verte » qui nous permettrait de ne pas remettre fondamentalement en question nos façons de vivre.

Comment accepter que des datacenters géants consommant des quantités colossales de ressources minérales et d’énergie puissent servir à stocker des « vidéos de chats » (G. Pitron) et autres futilités au détriment des ressources minérales et énergétiques de la planète et de la préservation du climat ?

C’est pourtant indiscutablement l’avenir que nous promet le « vaisseau fou » de notre civilisation technologique (Philippe Bihouix).

Or, le « divertissement » dénoncé par Pascal, celui-là même qui nous fait courir vers le précipice, ne devrait plus avoir droit de cité dans notre monde au bord de l’effondrement.

Tout comme la frugalité prônée par Philippe Bihouix, un « saut de conscience » vers une transition raisonnée et intelligente, osant parler de niveau de consommation matérielle et de répartition plus que de voitures électriques, d’avions à hydrogène et autres « vidéos de chats », se révèle indispensable, pour Guillaume Pitron et Jean-Baptiste Fressoz pour éviter la catastrophe.

Une transition qui ne nous empêche pas de penser convenablement le défi climatique, et ne produise pas « plus de confusion scientifique et de procrastination politique qu’autre chose » (J.B. Fressoz, op. cit.p 13 version numérique).

La transition est l’idéologie du capital au xxr siècle. Grâce à elle, le mal devient le remède, les industries polluantes, des industries vertes en devenir, et l’innovation, notre bouée de sauvetage. Grâce à la transition, le capital se retrouve du bon côté de la lutte climatique. Grâce à la transition, on parle de trajectoires à 2100, de voitures électriques et d’avions à hydrogène plutôt que de niveau de consommation matérielle et de répartition. Des solutions très complexes dans le futur empêchent de faire des choses simples maintenant. La puissance de séduction de la transition est immense : nous avons tous besoin de basculements futurs pour justifier la procrastination présente. L’histoire de la transition et le sentiment troublant de déjà-vu qu’elle engendre doivent nous mettre en garde : il ne faudrait pas que les promesses technologiques d’abondance matérielle sans carbone se répètent encore et encore, et que, après avoir franchi le cap des 2°C dans la seconde moitié de ce siècle, elles nous accompagnent tout aussi sûrement vers des périls plus importants (J.B. Fressoz, op. cit.p 218 version numérique).

Immense défi, politique certes, pour amener enfin nos dirigeants de tous bords à une responsabilité qui, promettant « du sang et des larmes » plutôt que des lendemains qui chantent, n’a rien de démagogique ni d’électoraliste. Car « la transition écologique en douceur, ça n’existe pas » nous dit à juste raison Daniel Cohn-Bendit.

Mais en quoi une frugalité consciente et assumée devrait-elle être moins désirable qu’une vie dissipée en divertissements dérisoires, qui ne tarderont pas à se révéler funestes ?

Défi adressé certes à nos politiciens, mais aussi, dans sa dimension essentiellement politique, à tous les citoyens que nous sommes, et à la jeunesse en particulier.

Car, comme le constate Guillaume Pitron (vers 1h46, vidéo en lien), un jeune français entre 18 et 25 ans en est à son cinquième téléphone portable ; il passe des heures sur Tik-Tok ; il est ainsi « le fer de lance d’un monde Haute Matière », ainsi que « Haute Énergie », même « décarbonée » au prix environnemental démesuré que nous venons de voir. Est-il si écolo qu’il le pense ? Est-il si Greta Thunberg qu’il le croit ? Il doit être attentif à ne pas tomber dans les incohérences et les contradictions qui ont été le lot des générations précédentes. Le paradoxe propre à la « génération Thunberg », c’est « d’être écolo jusqu’au moment où on a un portable entre les mains ». Pour échapper à l’incohérence qui en découle, il reste heureusement à la jeunesse à mettre en œuvre le pouvoir de créativité qui constitue sa richesse.

Sans se décourager, car la tâche est, on s’en rend compte, immense…

*

Ajouts :

Sans commentaire…

https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2025/10/27/derriere-les-nouveaux-projets-d-extraction-fossile-le-soutien-constant-des-entreprises-et-des-banques_6649786_4355770.html

*

https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2025/10/27/petrole-gaz-charbon-ces-nouveaux-projets-fossiles-qui-compromettent-la-lutte-pour-le-climat_6649785_4355770.html

https://www.lemonde.fr/planete/article/2025/09/22/les-etats-prevoient-de-produire-toujours-plus-de-combustibles-fossiles-en-2030-malgre-les-engagements-internationaux-pour-le-climat_6642383_3244.html

https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/10/02/l-incompatibilite-de-l-ia-avec-la-decarbonation_6644065_3232.html

https://www.arte.tv/fr/videos/115071-000-A/des-mines-vertes-une-solution-a-la-crise-climatique/

Ajout du 09/11 :

À propos des ravages d’ores et déjà causés – en particulier sur les ressources en eau – par le développement de « l’économie dématérialisée » de l’IA et des data-centers :

https://www.arte.tv/fr/videos/128630-000-A/chili-asseche-par-les-data-centers/

Ajout du 11/11 :

Un article essentiel pour notre avenir, qui n’est resté que quelques heures sur le portail du « Monde ».

Pourquoi ? Ne pas désespérer Billancourt ? Ou laisser de la place pour un nouvel épisode de « Sarko à la maternelle » ?

Et de nombreuses interventions d’Aurore Stéphant, qui vont dans le même sens que celles de Guillaume Pitron. Par ex :

*

Ajout du 12/11 :

Vous avez dit « transition énergétique » ?

« Drill baby drill » et autres délires extractivistes et interplanétaires de grands enfants irresponsables. Quand Trump, Musk, Bezos et autres cornucopiens sont, à proprement parler, hors-sol.

« Cornucopiens, qu’es aquo ? », me demande Stultitia.

Ces derniers temps nous offrent de remarquables romans graphiques pédagogiques qui nous aident à réfléchir à l’avenir de notre planète. Ainsi, après « Le Monde sans fin » de Jean Marc Jancovici et Christophe Blain, voici le très recommandable « Ressources. Un défi pour l’humanité », de Philippe Bihouix et Vincent Perriot (Casterman, Paris 2024. Cité désormais B&P).

https://www.casterman.com/Bande-dessinee/Catalogue/ressources/9782203275980

[j’ai déjà plusieurs fois mentionné Philippe Bihouix, en particulier à propos de son livre « L’âge des low tech. Vers une civilisation techniquement soutenable » Seuil, Anthropocène, Paris 2014]

Sous forme aisément accessible, ces ouvrages n’en offrent pas moins quantité de données permettant de remettre à leur juste place quelques supercheries allègrement répandues par nos bouffons tragiques.

Et voila comment Bihouix et Perriot définissent les cornucopiens :

« Cornucopien, ça vient du latin : cornu copiae, la corne d’abondance. Son nom vient (…) du Royaume des Dieux. Rhéa, la mère de Zeus, craint pour la vie de son fils… Cronos, le père, a la fâcheuse tendance à dévorer ses enfants à leur naissance… Rhéa confie alors Zeus à la chèvre Amalthée… Mais quand le jeune Zeus arrache par mégarde la corne de sa nourrice, il se fait pardonner en dotant celle-ci d’un pouvoir surnaturel… celui de toujours abonder en fleurs et en fruits ! Elle devient la fameuse corne d’abondance.

Un cornucopien, c’est quelqu’un qui a la conviction que nous allons, grâce au progrès technique, vers un monde d’abondance » (B&P p. 21-22).

Ajoutons que cette abondance serait rendue possible par le mythe d’une croissance infinie fondée sur le caractère inépuisable de nos ressources matérielles et de notre énergie.

Or, il est tout de même grand temps de remettre les pieds sur terre, n’est-ce pas, MM. Trump, Musk, Bezos et autres cornucopiens ?

Le livre de référence que constitue « La guerre des métaux rares » de Guillaume Pitron (Les Liens qui Libèrent, Paris 2019, cité désormais GP), publie pour sa part dans ses « annexes » (Annexe 14 p. 310), une impressionnante infographie reprise au journal spécialisé dans l’industrie, l’Usine Nouvelle, de 2017, intitulé :

DUREE DE VIE DES RESERVES RENTABLES DES PRINCIPAUX METAUX NECESSAIRES A LA TRANSITION ENERGETIQUE.

(précisons que la notion de « réserves rentables » désigne le taux de retour énergétique, c’est-à-dire la quantité d’énergie nécessaire pour produire des matériaux ou de l’énergie. Suite à la baisse continuelle de ce taux – qui ne touche pas que les énergies non renouvelables, nous le verrons plus loin – et comme l’exprime G. Pitron (op.cit. p. 239), notre époque est engagée dans « une fuite en avant dont nous pressentons l’absurdité. Notre modèle de production sera-t-il encore sensé le jour où un baril permettra tout juste de remplir un autre baril ? » ou lorsqu’il faudra aller chercher du minerai de cuivre ou de fer à plusieurs kilomètres sous terre ou sous les océans ?

(cf. aussi P. B&P p.80ss, etc.).

En passant, cela veut dire tout simplement que la quantité de matériaux indispensables entre autres à la fabrication des gigantesques fusées dont rêvent MM. Musk et Bezos et autres pour transporter et installer des êtres humains vers d’autres systèmes stellaires, n’assurerait dans le meilleur des cas, que quelques misérables vols.

Dans le meilleur des cas, car outre les matériaux, c’est l’énergie, qui fera défaut :

« Les difficultés techniques qu’impliqueraient un voyage interstellaire sont énormes…À commencer par la propulsion d’un vaisseau de grande taille (…) Pour que l’accélération soit suffisante, il faudrait une puissance de 37 térawatts (milliards de kilowatts), soit deux fois la puissance actuelle utilisée par l’humanité, à maintenir pendant deux ans ! »

 Nous dit l’astrophysicien Roland Lehouc, (cité par B&P p. 58).

De « simples » transferts interplanétaires, tels que le projet d’Elon Musk d’un million d’habitants sur Mars, la planète B, transportés par des fusées Starship ou autres se heurtent déjà à des difficultés déraisonnables :

« Imagine son rêve : des générations entières devant se « terrer » sur la lune ou sur Mars à l’abri des radiations, car toutes deux n’ont pas de bouclier magnétique pour les arrêter (…) vivre au milieu d’un désert glacial, approvisionné chichement depuis la Terre au prix d’une dépense énergétique immense… » (B&P p. 61-62).

Exit donc les délires cornucopiens développés par l’inénarrable enfant gâté Elon Musk et son alter ego Jeff Bezos.

Ces gens-là croient-ils véritablement à de telles divagations invraisemblables ? On se le demande.

Ou bien ce type d’hubris ne constituerait-il pas, quoi qu’il en soit des croyances de ses promoteurs, un habile marketing ayant pour but de développer des business capitalistes rentables à court terme, « accélérant la pollution, le changement climatique et l’exploitation des ressources », tels que le tourisme spatial, les satellites Starlink, les voitures électriques et autres implants neuronaux ? (B&P p. 62).

La question reste posée…

Mais revenons à un autre type de délire cornucopien, celui qui concerne l’extractivisme, et donc plus précisément les rodomontades d’un Trump se faisant fort d’exploiter le maximum de ressources possibles, en énergies fossiles comme en matériaux divers, minerais, terres rares, etc. au besoin en employant la force et aux prix de dévastations environnementales sans précédents.

Drill, baby, drill ! [+ ou – « Fore, petit, fore ! »] a-ton entendu triomphalement ces derniers mois, que ce soit en ce qui concerne les forages pétroliers, gaziers, en zones jusqu’à maintenant préservées, ou l’exploitation des terres dites « rares » faisant l’objet de tractations nauséabondes sur fond de chantage à la guerre ou à la paix.

Mais le délire et le fantasme infantile de toute puissance aveuglent l’esprit de nos cornucopiens, leur occultant une réalité pourtant des plus évidente pour qui prendrait la peine de considérer le réel au-delà des divagations idéologiques :

« Combien faut-il d’énergie pour produire de l’énergie ? La question, farfelue pour la plupart d’entre nous, est essentielle aux yeux des énergéticiens. Il y a un siècle, il fal­lait en moyenne un baril de pétrole pour en extraire cent ; aujourd’hui, le même baril n’en produit, dans certaines zones de forage, que 35. Les technologies de forage ont gagné en efficience, mais les gisements les plus accessibles ont été épuisés. Il a fallu forer de nouveaux puits de pétrole, plus dif­ficilement exploitables, nécessitant dès lors davantage d’éner­gie.

Quant au brut non conventionnel (huiles de schiste, sables bitumineux), un baril n’en produit que cinq tout au plus. C’est une fuite en avant dont nous pressentons l’ab­surdité. Notre modèle de production sera-t-il encore sensé le jour où un baril permettra tout juste de remplir un autre baril?

Les mêmes enjeux valent pour les métaux rares, puisqu’il va falloir toujours plus d’énergie pour les déterrer et les raf­finer. Des experts affirment que les réserves de minerais rares prouvées sont moindres que celles réellement existantes, car il reste des gisements à découvrir. Il n’y aurait donc pas lieu de s’inquiéter d’un risque de pénurie. Cependant, la pro­duction de ces métaux mobilise 7 à 8 % de l’énergie mon­diale. Qu’adviendra-t-il si ce ratio bondit pour atteindre 20, 30 %, voire davantage ? Au Chili, selon Ugo Bardi [Le Grand pillage : comment nous épuisons les ressources de la planète, Les Petits Matins, Paris 2015], « l’énergie nécessaire pour extraire le cuivre a augmenté de 50 % entre 2001 et 2010, pendant que la production totale de cuivre n’augmentait que de 14 % […]. Le même scénario s’applique aux États-Unis, où l’industrie du cuivre s’est avérée très énergivore ».

Pour la même quantité d’énergie dépensée, les groupes miniers extraient aujourd’hui jusqu’à dix fois moins d’ura­nium qu’il y a trente ans — et c’est vrai d’à peu près toutes les ressources minières. La situation est si critique qu’un gise­ment recelant les mêmes teneurs en minerais que dans les années 1980 est dorénavant considéré, dans le monde minier, comme une « perle rare ». Aussi, conclut Ugo Bardi, « les limites de l’extraction minière ne sont pas quantitatives, mais énergétiques».

Les limites de notre système productiviste se dessinent aujourd’hui plus nettement : elles seront atteintes le jour où il nous faudra dépenser davantage d’énergie que nous ne pour­rons en produire. Et pourtant, un instinct de conquête nous incite à tenter, encore et toujours, de repousser les frontières du possible, d’étendre la domination de l’homme sur chaque recoin de monde (et même de l’espace (…) » (GP p. 238-240).

Une fois de plus se pose la question des objectifs réels de telles entreprises délirantes portées par cet « instinct de conquête ».

Ces irresponsables qui prétendent en ce moment mener le monde croient-ils en leurs fantasmes absurdes ?

Ou bien s’agit-il « simplement » de parfaits cyniques dont le seul mot d’ordre serait « après nous le déluge », et qui s’emploieraient à tirer de notre pauvre Terre le plus d’avantages possibles tant qu’il en est temps encore, se moquant éperdument de la ruine vers laquelle ils mènent à brève échéance l’environnement, et donc l’humanité ?

Quoi qu’il en soit de la réponse, le résultat ne peut hélas qu’être le même :

« De Gaïa à Thanatia.

(Vincent) – Que va-t-il se passer quand il n’y aura plus de ressources à disposition ? 

(Philippe) – Peut-être qu’on commencera à attaquer les fonds sous-marins, hélas… On raclera les océans pour aspirer des nodules polymétalliques dans le pacifique ou broyer des encroûtements [formation ou dépôt géologique sous-marin sur une surface rocheuse] sur les franges des dorsales océaniques…

(Vincent) – OK, donc on continuera comme maintenant, mais en pire…

(Philippe) – je ne vois pas ce qui nous arrêterait !  (…) À mon avis, on attaquera d’abord le continent antarctique [ajout de Stultitia : peut-être plutôt le Groenland !]. Il y fait bien moins froid que dans l’espace, et c’est bien plus près. On creusera d’immenses trous en surface… On provoquera des pollutions sous-marines gigantesques…

(Vincent) – Ok, on tape dans le stock, et ensuite ?

((Philippe) – Eh bien, si l’on suit le raisonnement des chercheurs Antonio et Alicia Valero , tout ça n’est qu’une question de temps. « Le destin de Gaïa, c’est Thanatia » …Thanatia, de Thanatos, la mort dans la Grèce antique. Gaïa, la pourvoyeuse de ressources une fois épuisée devient une planète « morte », sans ressources abiotiques [non issues du vivant] exploitables. (…) Après les chasseurs-cueilleurs, les hommes deviendraient des ferrailleurs-cueilleurs, ils trouveraient leurs maigres ressources métalliques dans les décombres de la civilisation – c’est horrible, mais c’est ce que fait déjà une partie de l’humanité aujourd’hui, beaucoup d’enfants travaillent dans des décharges pour survivre, ramassant des canettes en aluminium, du plastique … »  (B&P p. 94-96 ; 98-99). 

Car nous courons allègrement non seulement vers le pic du pétrole et du gaz, mais vers le « pic de tout » (B&P p. 81).

Mais n’allons pas croire que nos sinistres et ridicules cornucopiens seraient seuls en cause.

Car, nous le savons, le démon du cornucopianisme nous contamine tous, souvent sans que nous nous en rendions compte, alors même que nous nous croyons « écologistes ».  

Qu’on me pardonne encore cette longue citation qui a le mérite de nous mettre en face de la réalité, notre réalité.

« Si le PIB mondial per­siste à croître au rythme annuel de 3 %, comme il l’a fait ces vingt dernières années, il va doubler entre aujourd’hui [l’ouvrage date de 2019] et 2041. Autrement dit, suivant cette logique, tout ce qui s’édi­fie, se consomme, se troque et se jette à l’instant où vous lisez ces lignes va être, en gros, multiplié par deux en moins d’une génération. Il y aura deux fois plus de tours d’immeubles, d’échangeurs autoroutiers, de chaînes de restauration, de fermes des Mille Vaches, d’avions Airbus, de décharges élec­troniques, de centres de stockage de données… Il y aura le double de voitures, d’objets connectés, de Frigidaires, de fils barbelés, de paratonnerres… Et il va donc falloir deux fois plus de métaux rares.

Vers une pénurie de métaux ?

Il existe certaines estimations de nos besoins futurs. Lors d’un symposium organisé au Bourget en 2015, en marge des négociations de Paris sur le climat, une poignée d’experts ont dévoilé plusieurs projections. D’ici à 2040, ont-ils pronos­tiqué, nous devrons extraire trois fois plus de terres rares, cinq fois plus de tellure, douze fois plus de cobalt et seize fois plus de lithium qu’aujourd’hui. Olivier Vidal, cher­cheur au CNRS, a même réalisé une étude portant sur tous les métaux nécessaires à moyenne échéance pour soutenir nos modes de vie high-tech. Ses travaux ont été publiés en 2015 et ont fait l’objet d’une mention sur la BBC. M. Vidal a également prononcé une trentaine de confé­rences en Europe, devant un public composé majoritaire­ment d’étudiants. C’est tout.

Pourtant, l’étude de M. Vidal devrait être le livre de che­vet des chefs d’État du monde entier. En se fondant sur les perspectives de croissance les plus communément admises, le chercheur souligne tout d’abord les quantités considérables de métaux de base qu’il va falloir extraire du sous-sol pour tenir la cadence de la lutte contre le réchauffement clima­tique. Prenons le cas des éoliennes : la croissance de ce mar­ché va exiger, d’ici à 2050, « 3 200 millions de tonnes d’acier, 310 millions de tonnes d’aluminium et 40 millions de tonnes de cuivre », car les éoliennes engloutissent davantage de matières premières que les technologies antérieures. « À capa­cité [de production électrique] équivalente, les infrastructures […] éoliennes nécessitent jusqu’à quinze fois davantage de béton, quatre-vingt-dix fois plus d’aluminium et cinquante fois plus de fer, de cuivre et de verre » que les installations utilisant des combustibles traditionnels, indique M. Vidal. Selon la Banque mondiale, qui a conduit sa propre étude en 2017, cela vaut également pour le solaire et pour l’hydrogène, dont « la composition […] nécessite £n fait significativement plus de ressources que les systèmes d’alimentation en énergie traditionnels ».

La conclusion d’ensemble est aberrante : puisque la consom­mation mondiale de métaux croît à un rythme de 3 à 5 % par an, « pour satisfaire les besoins mondiaux d’ici à 2050, nous devrons extraire du sous-sol plus de métaux que l’humanité n’en a extrait depuis son origine ». Que le lecteur nous par­donne d’insister : nous allons consommer davantage de mine­rais durant la prochaine génération qu’au cours des 70 000 dernières années, c’est-à-dire des deux mille cinq cent géné­rations qui nous ont précédés. Nos 7,5 milliards de contem­porains [ajout : le livre date de 2019. Nous sommes aujourd’hui près de 8,3 milliards] vont absorber plus de ressources minérales que les 108 milliards d’humains que la Terre a portés jusqu’à ce jour » (GP p. 230-232).

Faut-il donc se résoudre au désespoir ?

Au terme de son ouvrage, Philippe Bihouix, comme Guillaume Pitron, évoque ce qui paraît bien être la seule solution possible.

L’urgence d’une radicale sobriété :

« faire en sorte de consommer moins d’énergie, de matières. Essayer de réduire nos besoins ‘à la source’ » (B&P p. 130). (…) « Nous avons vu [Chapitre 5, p. 108 ss, « Le recyclage », et ses limites…] que les ressources péniblement extraites des mines puis incorporées aux objets finissent par être mal recyclées, dispersées et perdues définitivement pour les générations futures. Le bon sens voudrait donc que l’on fasse durer les produits et les machines le plus longtemps possible : passer du jetable au durable, à un « âge de la maintenance où on prend soin, on répare, on réemploie, on réutilise, dans tous les domaines (B&P p.134) ». (…) « Ne mobiliser les précieuses et rares ressources que pour des usages réfléchis. Faire « low-tech plutôt que « high-tech » à chaque fois que possible » (B&P p.138).

– Vincent : Je reste un peu sceptique. Mais quoi qu’il en soit, comment peut-on enclencher cette métamorphose ? Comment convaincre Jeff, Mark, Elon et aussi – et surtout – leurs clients, de changer ?

-Philippe : Hélas, je n’ai pas de recette miracle.

En effet, cette solution impérative et urgente seule en capacité d’assurer – éventuellement – notre survie, représente l’extrême opposé du délire extractiviste et consumériste irresponsable dans lequel nous lancent, sous la direction arrogante de Donald, Jeff, Mark, Elon et autre sinistres cornucopiens.

Les velléités écologistes sont par ailleurs bien loin d’en prendre la mesure véritable.

Philippe Bihouix évoque bien la sagesse des Anciens : « Dans la Grèce antique, il fallait rechercher la tempérance en toutes choses, et lutter contre l’hybris, la démesure… » (B&P p. 149) ainsi que les grandes traditions spirituelles du monde (id. ibid. p. 150), mais il faut bien reconnaître que la tâche paraît surhumaine pour retrouver la beauté sereine de ces nuits pleines de lucioles dont nous parlait Pasolini (id. ibid. p. 158).

Surtout quand on considère que les 10 milliards d’êtres humains que nous serons bientôt et que nous demeurerons durant des siècles, même si l’accroissement démographique se stabilise, « vont absorber plus de ressources minérales que les 108 milliards d’humains que la Terre a portés jusqu’à ce jour » (GP p. 232).

À l’évidence, « La croissance matérielle que nous vivons actuellement ne sera qu’une brève parenthèse dans l’histoire de l’humanité » (B&P p. 61), avant des lendemains d’austérité, voire de disette.

Comme soutenu souvent sur ce blog, une décroissance démographique la plus rapide possible contribuerait de façon décisive à atténuer les crises gigantesques que suscitera l’épuisement de nos principales ressources, en tragiques inadéquations avec les besoins d’une population trop nombreuse.

Mais on connaît sur le sujet les orientations idéologiques qui font que les déclarations dogmatiques prévalent sur le salut de l’humanité…

Et à la question posée par Vincent Perriot : « Est-ce que l’humanité peut prendre une autre trajectoire ? Peut-on faire atterrir en douceur ce vaisseau fou qu’est devenu notre civilisation technologique ? », on comprend que Philippe Bihouix s’en tienne à la réponse sibylline qui conclut l’Utopie de Thomas More :

Optarim Verius, quam sperarim : Je le souhaite plus que je ne l’espère.

*

Ps : Il est fortement conseillé de compléter ce petit aperçu – déjà bien long – par les chapitres éclairants de la BD concernant la fonction de l’exponentielle dans la croissance et l’extractivisme, le mythe de la « dématérialisation » apportée par l’informatique, l’illusion du recyclage, etc.

Outre une réflexion supplémentaire sur « les promesses déçues du recyclage », Guillaume Pitron nous éclairera de son côté sur « la part d’ombre des technologies vertes et numériques », la délocalisation de la pollution, etc.

On écoutera aussi avec grand profit les très instructives conversations entre Jean Marc Jancovici et Philippe Bihouix :


 Ajout 23/03 :

Et encore :

De Mansholt, Carson, Meadows, et quelques autres, à titre de lectures d’été.

https://www.lespetitsmatins.fr/collections/essais/304-la-lettre-mansholt-9782363833785.html

*

Eh oui ! C’était il y a cinquante ans. Soixante même si l’on pense à Rachel Carson !

Merci aux « Petits Matins » de rééditer cette « anticipation vertigineuse », avec la belle introduction de Dominique Méda.

« Que de temps perdu », nous dit Antoine Reverchon.

En 1972, effectivement, les choses pouvaient encore changer.

Mais René Dumont fit 1,32% des voix aux présidentielles de 1974…

Et comme on le sait, la situation n’a fait depuis qu’empirer de façon exponentielle.

Certes, dit la chanson, « tout le temps perdu ne se rattrape plus », et ce qui aurait pu se faire à l’époque sans trop de crises nécessite désormais « du sang et des larmes », même si nous n’avons d’autre choix que de les accepter avec courage et détermination, puisqu’il s’agit du seul avenir possible pour nos enfants, si l’on veut éviter un écroulement catastrophique.

Et ce n’est pas retourner le fer dans la plaie que de reconnaître que bien au-delà des supercheries d’un « green washing » qui contamine même des discours de soi-disant « écologistes » – et sans surprise, ceux de gouvernants  prônant sans sourciller une « sobriété » écologique « raisonnable« , « transparente » et « non punitive« , contre un système où il faudrait « renoncer à la croissance » – quelques anciens lanceurs d’alertes ont encore de beaux restes lorsque, devant le témoignage indéniable des  faits, ils s’engagent pour une alternative autrement réaliste et exigeante qui prône exactement le contraire :

https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/04/08/dennis-meadows-il-faut-mettre-fin-a-la-croissance-incontrolee-le-cancer-de-la-societe_6121114_3232.html

Dennis Meadows : « Le déclin de notre civilisation est inévitable »

#04 – Effondrement : nos sociétés vont-elles s'effondrer ? Yves Cochet (Ex-ministre de l'Écologie) – YouTube

Etc.

Alors, pour cet été, plutôt que d’écouter les vaticinations de quelques politiques hors sol,  les délires de prophètes à la mode qui nous promettent Mars, ou les sous-marinades de quelques riches privilégiés, il serait bon de revenir avec Carson, Mansholt, Meadows, Cochet, etc. à l’urgence de ces fondamentaux, qui n’ont pas pris une ride depuis plus d’un demi-siècle, mais dont notre insouciance nous a détournés.

https://wildproject.org/livres/printemps-silencieux

https://www.ruedelechiquier.net/essais/375-les-limites-a-la-croissance-50-ans.html

*

Bonnes lectures ! Et bon été !

De la promotion de la transidentité chez les enfants et les adolescents comme manifestation supplémentaire d’un fantasme infantile de toute puissance et d’un déni des limites. À propos de « La Fabrique de l’enfant transgenre ». Et de quelques rappels à propos de la Russie de Poutine.

Je terminais la rédaction du post ci-dessous lorsque j’ai appris l’invasion de l’Ukraine par le régime de Poutine.

Il en paraît du coup quelque peu déphasé.

Je le publie pourtant, car il est une illustration de ce déni que j’ai si souvent évoqué sur ce blog.

Et, dans le cas de la possibilité de la guerre à l’intérieur de notre zone de confort présumée invulnérable, qui est aussi généralement objet de déni, je rappelle une fois de plus l’opinion de J.P. Dupuy, auquel je me suis plusieurs fois référé :

« Nous tenons la catastrophe pour impossible dans le même temps où les données dont nous disposons nous la font tenir pour vraisemblable et même certaine ou quasi certaine. […] Ce n’est pas l’incertitude, scientifique ou non, qui est l’obstacle, c’est l’impossibilité de croire que le pire va arriver’’ (Pour un catastrophisme éclairé, Paris, Seuil, 2002, p. 142-143).

À défaut de mieux, je renvoie aussi à ces posts qui constataient le caractère chronique des violations de l’état de Droit par le régime en place à Moscou depuis vingt ans.

Violations qui n’embarrassaient pas un candidat de l’époque, tout comme elles n’embarrassaient nullement, jusqu’à ce matin du moins (mais on n’est pas à une acrobatie près…), Mme Le Pen, M. Zemmour ou encore M. Mélenchon.

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Sans doute cherchons-nous tous à convaincre autrui que nos intérêts, nos goûts, nos idées valent la peine d’être partagés.

N’est-ce pas ce que je fais en ce moment même ?

Et sans doute cela peut-il engendrer de réels enrichissements mutuels, lorsque ce type d’échanges amène à la connaissance par exemple d’auteurs, d’artistes, de musiciens, ou à la découverte de pratiques culturelles, sportives, d’activités diverses.

Il y a incontestablement un certain plaisir à constater que des proches, des amis peuvent partager les mêmes intérêts que moi.

Mais cette dynamique d’échange et de partage trouve ses limites dans un type de prosélytisme pernicieux, que nous connaissons tous, et qui s’apparente à de la manipulation.

Je me souviens par exemple de l’un de mes amis de jeunesse, qui, particulièrement addict au cannabis, ne pouvait se passer de m’en proposer chaque fois que je venais la voir : « Allez ! C’est léger. Ça ne te fera pas de mal ! ». Peut-être… Mais décédé des suites de ses addictions multiples, il faut croire que ça ne lui a pas fait de bien non plus.

Ainsi en va-t-il souvent aussi des alcooliques qui s’autojustifient en cherchant à entraîner les autres dans leurs dérives.

Et l’une de mes collègues me racontait qu’une de ses élèves de terminale en grosses difficultés autant scolaires que psychiques, lui avait confié que sa mère lui avait offert son premier joint à l’âge de douze ans pour son anniversaire.

Car bien sûr, telle mère se devait d’avoir telle fille.

Et c’est de ce mécanisme d’un prosélytisme retors dont il est question dans le livre impressionnant et courageux de la pédopsychiatre Caroline Eliacheff et de la psychanalyste Céline Masson intitulé « La Fabrique de l’enfant transgenre. Comment protéger les mineurs d’un scandale sanitaire » (Éd. de l’Observatoire, Paris, février 2022).

Car si les cas de « dysphories de genre » chez les mineurs (trouble qui affecte des filles ou des garçons ne se reconnaissant pas dans leur sexe de naissance et désirant appartenir au sexe opposé) ont connu une croissance extraordinaire ces dix dernières années (selon les pays, les diagnostics ont augmenté de 1000 à 4000% nous disent les auteures), la raison en est moins dans le psychisme des enfants et des adolescents eux-mêmes – car le mal-être, les interrogations et troubles identitaires font partie des passages obligés de toute vie humaine, passages plus ou moins bien réussis selon les cas – que dans une complaisance nouvelles des adultes.

Y compris dans le corps médical, certains se font les complices d’une « subculture idéologique » (op. cit. p. 6 de l’édition numérique) pernicieuse, promue, aussi bien au niveau intellectuel qu’économique, et qui constitue un fonds de commerce entretenu par les réseaux sociaux.

Depuis une dizaine d’années voire davantage, les demandes de « changement de sexe » chez les enfants et les adolescents ont connu une explosion inédite tant aux États-Unis qu’en Europe.

Selon les pays, sur une période de dix à quinze ans, le diagnostic de « dysphorie de genre », qui traduit un sentiment d’inadéquation entre le sexe de naissance et le « ressenti », a augmenté de 1000 à 4000%. Le ratio des demandes de changement de sexe s’est inversé : les jeunes filles sont majoritaires, alors qu’antérieurement, il s’agissait de garçons. Selon certains spécialistes, « le sentiment d’identité de genre apparaît généralement vers l’âge de 2 ans et demi, 3 ans, et peut être verbalisé ou exprimé clairement dans le comportement ». Aussi surprenant que cela puisse paraître, à partir de 2 ans, on pourrait donc diagnostiquer une dysphorie de genre. Pour répondre à ces demandes, des centres dédiés se sont ouverts où des professionnels de l’enfance se spécialisent dans la transidentité.

C’est ce phénomène qui nous interpelle et non les choix des adultes transgenres appelées auparavant transsexuelles : elles ont toujours existé de façon très minoritaire et pas plus que d’autres minorités, elles ne doivent faire l’objet de discriminations. Que ces personnes aient « droit à l’indifférence », c’est-à-dire le droit de vivre de façon banalisée, voilà qui est incontestable : c’est un Impératif moral de toute société démocratique.

Mais aujourd’hui, il suffit de vouloir changer de sexe avec le blanc-seing du corps médical afin de le pouvoir. Les hormones et le scalpel, au même titre d’ailleurs qu’un hashtag numérique, vous transforme un garçon ou une fille à la fois dans la chair et sur les réseaux sociaux. La différence anatomique (et génétique) entre les sexes semble être un obstacle majeur à un épanouissement supposé ; s’en affranchir serait libérateur. Sous prétexte d’interroger le binarisme, on assiste à l’émergence d’un dogmatisme qui prétend – au nom d’une certaine idéologie – que l’anatomie n’est qu’un épiphénomène : l’enfant autodéterminé devrait pouvoir choisir son sexe en fonction de ses ressentis.

Dès lors, se posent des questions éthiques : à quel âge doit-on trancher dans le vif du sujet et rendre possible, mais à quel prix, la demande faite à la médecine de changer de sexe ?

Au risque (assumé) d’être qualifiées de transphobes, car nous n’adhérons pas à la doxa ambiante, mais avec la prétention (assumée également) de défendre les mineurs, y compris contre leur souhait, nous faisons l’hypothèse, corroborée par d’autres auteurs, que la trans identité (le besoin de vivre dans un genre différent du « sexe assigné à la naissance ») relève d’une subculture idéologique contagieuse via les réseaux sociaux, se rapprochant par maints aspects de l’emprise sectaire.

[voir par exemple en p. 23 : Les transitions sont toujours présentées comme un droit à s’autodéterminer, de façon positive et sans attendre, tandis que ceux qui font obstacle à une transition précoce (avec des arguments souvent fondés) se voient frappés de l’anathème de transphobes ou sont traités de « réactionnaires » et d’« ignorants »

Ou encore p. 24 : Vidéoblogs et sites dédiés, créés par des transgenres, se diffusent à l’échelle mondiale. Des millions de jeunes les consultent ou y sont abonnés. Ils s’approprient très rapidement de nouveaux signifiants auxquels ils se raccrochent sans esprit critique].

En tant que cliniciennes, confrontées à l’impact de ces idéologies sur le corps et le psychisme des enfants et des adolescents avec qui nous travaillons depuis de nombreuses années, il nous a paru impérieux de réagir, d’autant que ce sujet fascine les médias qui s’en font complaisamment l’écho. (op. cit. p. 5-6).

Ne craignons donc pas l’accusation de « transphobie », puisque, à la suite des auteures, cette réflexion reconnaît entièrement la légitimité du choix des adultes transgenres qui posent leur décision de façon mature et responsable, et étudions quelques aspects d’une évolution inquiétante.

De cette « fascination des médias » témoigne en particulier l’accueil la plupart de temps enthousiaste qui a été réservé au documentaire « Petite fille », de Sébastien Lifshitz, diffusé sur Arte en décembre 2020.

Petite Fille raconte l’histoire de Sasha, un garçon de 8 ans qui, selon sa mère, aurait exprimé très précocement le désir de devenir une fille « comme elle » quand il sera grand parce qu’il se sent fille. Ce qui est interprété comme un désir de « devenir une femme ».

Le rêve de Sasha est exaucé sans délai : c’est la seule réponse que lui fournissent les adultes ; au nom de l‘autodétermination de l’enfant, il peut devenir ce qu’il veut (id. ibid. p. 10).

(…)

Les médias ont célébré quasi unanimement Petite Fille. Télérama, donnant le ton, y a vu « un hymne à la tolérance déchirant et magnifique de sensibilité. Une ode lumineuse à la liberté d’être soi » (id. ibid. p.14).

Mais c’est bien ici qu’apparaît le questionnement essentiel : cette autodétermination, cette « liberté d’être soi », qui est effectivement l’un des privilèges les plus extraordinaires de l’être humain et constitue l’essentiel de sa dignité, comme l’exprimait déjà Pic de la Mirandole,

Je ne t’ai donné ni place déterminée, ni visage propre, ni don particulier, ô Adam, afin que ta place, ton visage et tes dons, tu les veuilles, les conquières et les possèdes par toi-même. La nature enferme d’autres espèces en des lois par moi établies. Mais toi, que ne limite aucune borne, par ton propre arbitre, entre les mains duquel je t’ai placé, tu te définis toi-même (De dignitate hominis, dans: Œuvres philosophiques, PUF 2001, p. 67)

 cette autodétermination ne peut être d’une part que la prérogative de l’homme adulte, or :

On peut croire que Sasha rêve d’être une fille et se sente fille, mais il est inconcevable qu’un enfant aussi jeune ait les moyens de comprendre les enjeux du « traitement médical » de son mal-être, ni même les conséquences qui en découlent : complications et renoncements jusqu’à la fin de ses jours. Inconcevable également qu’à 8 ans, il puisse appréhender la réalité d’une ablation de son appareil génital, dont l’usage sexuel lui est encore inconnu, tout autant que la sexualité de l’adulte. Sasha est à un âge où l’on fait confiance aux adultes, surtout lorsqu’ils lui veulent du bien : n’est-ce pas le cas du médecin qui a tout l’air de l’avoir compris et de ses parents qui approuvent le médecin ? Est-ce cela qu’on appelle le consentement ? (La Fabrique de l’enfant transgenre, op. cit. p. 15).

(…)

Les médecins ne peuvent ignorer les nombreuses études montrant que la majorité des enfants qui interrogent leur identité sexuée ne persisteront pas dans leur demande de transformation après la puberté (85% d’entre eux) (op.cit.p. 16).

Faut-il donc céder d’emblée à la demande de ces derniers, même lorsqu’elle est relayée par celle des parents ?

Dit-on à un garçon qui veut épouser sa maman (ou une fille son papa), que son désir peut se réaliser ? (op. cit. p. 16).

Comment comprendre dès lors ce besoin frénétique de la part de l’entourage, familial et médical, de précipiter le « traitement » ?

D’autre part, la doxa sartrienne certes datée mais toujours reprise ou implicite de nos jours chez nombre d’intellectuels, selon laquelle chez l’être humain « l’existence précède l’essence », n’a aucune raison d’imposer son diktat. Il reste parfaitement légitime de penser, avec E. Gilson par exemple, qu’« il semble invraisemblable que cette doctrine laisse à chacun le choix d’être homme, cheval, arbre, etc. » L’Être et l’Essence, Paris Vrin, 1981, p. 362).

Comme je le rappelais il y a déjà quelques années,

Le « tu te définis toi-même » de Pic de la Mirandole

[pour plus de précisions concernant pic de la Mirandole, voir aussi :

https://stultitiaelaus.com/2015/05/21/a-propos-de-que-faire-simon-leys-ou-les-habits-neufs-du-professeur-badiou-et-quand-marcel-gauchet-gagnerait-a-lire-levinas-et-pic-de-la-mirandole/ ]

pas plus que le « ce que je fais de ce qu’on a fait de moi » de Sartre ne permettra à un être humain sans définition préalable de se vouloir raton laveur ou aigle royal. On peut bien contester « l’essence » ou la « nature », mais il est tout de même difficile de refuser ce qu’on peut alors nommer une « condition humaine », et la forme sexuée sous laquelle nous en faisons l’expérience.

Si notre enracinement, individuel ou collectif, dans la nature (cf. la problématique écologique) n’est pas la prison qu’en font les essentialistes, il semble difficile de ne pas le considérer comme une référence fondatrice, qu’il paraît dangereux d’oublier sous peine de « Meilleur des mondes ». Y compris en ce qui concerne le fait de la différence sexuelle.

« Meilleur des mondes » ou fantasme transhumaniste bien discutable, car, selon toute évidence :

L’humain est faillible, sexué et mortel. (id. ibid. p. 64)

Comme disait Freud en paraphrasant Napoléon, « l’anatomie, c’est le destin ». Autrement dit, il y a toujours un sexe que nous n’avons pas. (id. ibid. p. 42).

Mais peut-on changer de sexe ? Légalement oui, mais biologiquement non. L’être humain est une espèce qui présente un dimorphisme sexuel dont la reproduction implique l’union de deux gamètes, mâle et femme. Il n’existe que deux sexes : mâle et femelle. « Femme » et « homme » sont définis en fonction de leur sexe respectif. Le sexe fait référence au sexe anatomique (mâle/femelle), lui-même déterminé génétiquement (XY pour les hommes, XX pour les femmes), au sexe légal (H/F), et aux rôles sociosexuels (le « genre » masculin/féminin interdépendant du « sexe »). Comme tous les autres mammifères, les humains se divisent donc en deux catégories ni plus, ni moins. La nature a quelquefois des ratés et un petit nombre d’enfants viennent au monde sans que le fameux « c’est un garçon » ou « c’est une fille » puisse être prononcé avec certitude au vu de leur appareil génital (id. ibid. p.41-42).

Encore une fois, il n’est nullement question de contester le fait que, dans un petit nombre de cas, « la nature ait des ratés », ni qu’il relève entièrement du droit d’une personne adulte et responsable de pouvoir changer légalement de sexe si elle le désire, ou même de mettre en œuvre autant que la biologie le permet les mesures qui accompagneront ce changement légal.

Ce n’est pas cela qui nous occupe ici, mais bien de dénoncer les dégâts d’un nouveau dogmatisme, d’une idéologie dont de plus en plus d’enfants font les frais dans leur psychisme et dans leurs corps de façon irrémédiable.

Idéologie qui constitue un fonds de commerce lucratif du point de vue intellectuel et médiatique comme aussi économique :

L’industrie transgenre génère d’énormes profits pour l’industrie pharmaceutique puisque ces personnes sont des patients qui nécessiteront des hormones à vie. Les organisations qui promeuvent cette idéologie sont financées par des grands groupes et de grandes fortunes. C’est un business très prolifique qui s’attaque à l’image du corps (op. cit. p.31).

Alors même qu’elle s’appuie sur des bases « philosophiques » plus que discutables (cf. plus haut) et parfaitement pseudo-scientifiques :

Quant à alléguer, comme le font certains militants universitaires, que le corps est une « construction sociale », c’est adhérer, comme l’écrit la sociologue Nathalie Heinich, « au sommet de la hiérarchie des slogans pseudo-savants » (La Fabrique de l’enfant transgenre, op. cit. p. 62).

Mais cette idéologie profite de façon indécente d’un marché inépuisable : celui du mal être réel d’enfants et d’adolescents qu’il est facile de manipuler dans une entreprise qui a beaucoup à voir avec les mécanismes classiques de l’endoctrinement sectaire.

Car sous peine de tomber sous l’accusation infamante de transphobie,

l’enfant, soutenu par ses parents, par le corps médical et par l’école avec plus de circonspection, devient le porte-parole de la cause trans face à une société tenue d’obtempérer sans coup férir aux injonctions communautaires imposées par des associations LGBT sous peine de faire entrave tant aux progrès sociaux qu’aux droits des futurs citoyens. Il est édifiant de voir que plusieurs institutions publiques ont déjà cédé par conformisme idéologique à la doxa (op. cit. p.16).

Et de plus en plus nombreux sont les médecins et les institutions qui cèdent, soit par faiblesse, soit par complicité avec cette doxa, au véritable terrorisme intellectuel qu’elle fait peser.

Il est difficile de ne pas évoquer la question de la pédophilie, et la promotion dont elle a pu faire l’objet de la part d’une certaine pensée « progressiste » prétendant libérer la sexualité des enfants alors qu’elle ne faisait que les prendre en otage dans le but de justifier un fantasme d’adultes.

La réflexion qui suit pourrait en effet s’y adapter de façon précise :

On peine à imaginer que des enfants puissent devenir des étendards brandis par des adultes pour faire valoir leur combat. C’est pourtant ce à quoi nous assistons en France et dans d’autres pays. Au nom d’un politiquement correct antidiscriminatoire et égalitariste dont les pratiques discursives sont plus que douteuses, il est de bon ton de considérer que les enfants auraient tout à gagner de ce pseudo-libéralisme (op.cit. p. 10).

Car dans le cas de la pédophilie et de l’inceste comme dans celui de la promotion de la transidentité et de la transsexualité chez les enfants et les adolescents, c’est en fait une même immaturité des adultes qui se manifeste, leur difficulté de plus en plus patente à accepter la limite, à dépasser le complexe de toute puissance qui caractérise le stade infantile ainsi qu’à assumer l’interdit qui le régule et l’apprentissage de la frustration.

Souhaitons donc que des mesures adéquates, inspirées de celles qui ont été mises en œuvre pour lutter contre l’inceste et la pédophilie, puissent voir le jour pour s’opposer à l’exploitation désastreuse de la dysphorie de genre par des personnes irresponsables ou mal intentionnées, exploitation amplifiée par les moyens de communication modernes.

Il est grand temps que nos sociétés consentent à devenir un peu plus adultes !

Rester humain, c’est se soumettre aux interdits fondamentaux et accepter de renoncer à sa toute-puissance en intériorisant des limites. Par l’éducation, des enfants de 3 ans en deviennent capables, à condition que les parents ne considèrent pas les interdits comme un frein à leur épanouissement. Les adultes qui promeuvent la transidentité n’auraient-ils jamais dépassé le stade de la toute-puissance infantile ? Ou faudra-t-il enseigner aux enfants à se méfier d’exprimer leurs désirs car ceux-ci risqueraient d’être exaucés ? (op. cit. p. 63-64).

*********

PS : Rappelons qu’une même campagne de propagande et de désinformation, y compris usant de l’anathème de l’homophobie – précurseur de la transphobie – contre tout opposant, a abouti à faire reconnaître, « au nom d’un politiquement correct antidiscriminatoire et égalitariste », la légitimité, puis la légalité de la « PMA pour toutes », qui ne peut pourtant se revendiquer d’aucune légitimité. En attendant comme prévu la GPA, dont la propagande a commencé dans les médias et sur les réseaux sociaux…

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Ajout:

Cet entretien avec Caroline Eliacheff et Céline Masson:

https://www.lexpress.fr/actualite/idees-et-debats/caroline-eliacheff-celine-masson-l-accusation-de-transphobie-est-une-methode-d-intimidation_2167297.html

Fake news, infox et autres impostures. Ou des aventures palpitantes de la vérité dans un monde de brutes.

Pour faire face à la vérité
J’ai poussé jusqu’à la télé
Où l’on m’a dit « Vous demandez qui?
La vérité? C’est pas ici! »
Les temps sont difficiles!

Léo Ferré. Les temps sont difficiles.

On ne peut pas, me semble-t-il, ne pas être frappé par un étonnant paradoxe qui s’attache de nos jours à la notion de vérité.

La société moderne, nous dit Bernard Williams [philosophe anglais, 1929-2003] dans son livre Truth and Truthfulness [Vérité et véracité], accorde une très grande importance au fait de dire la vérité. Quand un personnage politique est surpris à mentir sur sa vie privée, sa crédibilité s’en trouve fortement entamée car l’opinion en déduit qu’on ne peut pas lui faire confiance dans sa vie publique. Si ces combats de gladiateurs modernes que sont les procès en diffamation connaissent un tel succès, c’est qu’ils portent sur une question fondamentale : qui dit la vérité et qui ne la dit pas ?

Richard J. Evans, recension de Truth and Truthfulness de B. Williams, dans Courrier International du 01/10/2003.

Mais alors même que nous assistons à cette revendication, inédite par son ampleur, de transparence, d’honnêteté, de sincérité ; alors même qu’éclatent tous les jours des « affaires » qui révèlent au grand jour des délits et des crimes sexuels, des dissimulations malhonnêtes, des prises d’intérêt frauduleuses, des corruptions politiques, que ce soit au Chili, au Liban aux États Unis ou en France, la notion de vérité n’a jamais paru aussi insignifiante, aussi décriée voire proprement évacuée de l’horizon de la pensée, étouffée sous le règne envahissant des fake news, des supercheries reprises en boucle sur les réseaux sociaux, des manipulations diverses de l’opinion par des médias peu scrupuleux.

Plus nous accordons d’importance au fait de dire la vérité, plus nous paraissons douter du fait qu’on puisse la découvrir ou, tout bonnement, qu’elle existe. (Richard J. Evans, id. ibid.).

Ce doute, ce soupçon concernant la vérité se voit même théorisé au niveau philosophique :

Les penseurs postmodernes mettent systématiquement le mot “vérité” entre guillemets, comme s’il s’agissait d’un concept dangereux qui doit être entouré de ce cordon sanitaire typographique pour empêcher le lecteur de s’imaginer qu’une telle chose existe réellement.

(R. J. Evans, id. Ibid.).

Eh oui, mon vieux Léo, les temps sont en effet bien difficiles pour la vérité !

Comment donc comprendre de telles contradictions et incohérences ?

*

Grandeur et décadence de la « Vérité forte ».

J’ai revu récemment sur Arte le beau film de David Lean, « La fille de Ryan », et un étrange rapprochement m’est venu à l’esprit.

Dans l’Irlande traditionnelle du début du siècle dernier, le père Collins incarne l’omniprésence d’une « Vérité » chrétienne, religieuse bien évidemment, mais qui concerne aussi le comportement moral et les opinions politiques. Toujours prêt à défendre le faible Michael contre les humiliations et les moqueries, s’opposant courageusement au lynchage de la malheureuse Rosy et de son tout aussi malheureux mari Charles, ne dédaignant pas à l’occasion de manifester son soutien aux militants séparatistes irlandais etc.

Avec cela, faisant régner d’une main de fer les exigences de la morale catholique la plus doctrinaire, peu apte à s’embarrasser des états d’âmes et des hésitations de ses ouailles.

Beau représentant d’un type de « Vérité forte » qui ne paraît certes plus de mise aujourd’hui.

Et pourtant, n’est-ce pas une « Vérité forte » de ce genre qu’on retrouve incarnée par le personnage de Salah, l’impressionnant Frère Musulman mis en scène par Ladj Ly dans « Les Misérables » ?

Même personnalité puissante, même intransigeance morale fondée non plus sur l’intangible Vérité de la Bible mais sur celle du Coran, même prosélytisme envers des ouailles auxquelles il se doit de montrer le droit chemin à travers les désordres et les errements ordinaires de la vie des cités.

Dans ce registre des « Vérités fortes » et doctrinaires encore remarquables il y a quelques décennies, on pourrait aussi évoquer entre autres celle du Parti, fondée sur l’intangible Vérité du Capital, celle des « hussards noirs » de la République et de la laïcité, fondée sur la tout aussi intangible Vérité du Dictionnaire de pédagogie de Ferdinand Buisson.

L’histoire de la Vérité est tout entière marquée par la prégnance de représentations de ce genre. Depuis la Vérité résidant pour Platon dans le ciel divin des Formes ou des Idées, jusqu’à celle du dialecticien interprète infaillible et définitif du Sens de l’Histoire, en passant par la conception d’un fondement de l’intelligence de toute chose dans cette Vérité première qui ne peut reposer qu’en Dieu, qui constitue le patrimoine commun du judaïsme, du christianisme et de l’islam, les aventures de la Vérité sont indissociables d’une désignation forte qui ne peut se passer de la majuscule qui en consacre le caractère indiscutable.

Au-delà de leur différence, ce qui unit ces divers modèles de Vérité, c’est le fait de postuler une transcendance, pas forcément au sens religieux, mais au sens d’un universel capable de dépasser – transcender – la diversité irréconciliable des opinions et des représentations, des usages et des cultures par la référence à une visée commune, le Bien, Dieu, l’Esprit, le Sens de l’Histoire, ou une Nature Humaine censée constituer L’Homme générique dont les Droits et les Devoirs seraient identiques pour tous les individus quels qu’ils soient dans le partage d’un même « humanisme », etc.

Mais on le sait, une telle Vérité majuscule, si elle a produit et peut encore produire incontestablement de belles réussites existentielles et morales, est aussi à l’origine de perversions que nous ne connaissons que trop bien : Inquisitions diverses, fanatismes, extrémismes intolérants, absolutismes et dictatures politiques, colonialisme, impérialisme et dogmatismes insupportables y compris lorsqu’ils se manifestent sous la forme d’une grossière laïcardité de poulailler.

On comprend dès lors qu’un tel type de « Vérité » soit désormais entré en décadence, et que, hormis dans certains cercles particuliers, ceux qui justement s’accommodent fort bien de l’extrémisme et de l’intolérance dogmatique, il ne soit plus franchement le bienvenu dans notre monde contemporain, jusqu’à être considéré comme « un concept dangereux », comme le signale Richard J. Evans.

Réaction saine et compréhensible, incontestablement.

Mais ne court-elle pas le risque de jeter le bébé avec l’eau du bain ?

*

Triomphe du scepticisme : « postmodernisme » et vérité.

Car le soupçon bien compréhensible envers La « Vérité », qui va jusqu’à son évacuation quasi complète de notre horizon, nous place au bord d’un vide qu’on est en droit d’estimer inquiétant.

C’est ce que constate par exemple un numéro récent (1513 du 31/10 au 6/11) du Courrier International.

« Notre époque est marquée par le recul sans précédent d’un des principaux héritages des Lumières : la vérité en tant que pilier moral et politique »,

affirme la sociologue Eva Illouz dans un long article [Il n’y a pas de démocratie possible sans vérité] publié par le quotidien israélien Ha’Aretz. Elle y déplore un culte de la subjectivité et du relativisme, qui laisserait le champ libre à toutes les dérives, celles de Trump ou de Nétanyahou, pour ne citer qu’elles.

On peut bien évidemment ajouter l’emprise déjà évoquée des fake news et autres infox dans les medias de façon générale, et sur les réseaux sociaux en particulier.

Il faut cependant remarquer que si ce recul de la vérité est incontestablement l’une des caractéristiques de notre époque, la mise en question de ce « pilier moral et politique » précède de beaucoup les « Lumières ».

On peut en trouver en effet les prémices dans la classique confrontation entre opinion et vérité, tellement présente chez les Anciens, ainsi que dans tant de sujets de réflexion qui ont fait le bonheur, mais hélas plus souvent l’accablement, de générations d’élèves de terminale : l’antagonisme de la doxa et du logos, l’Allégorie de la Caverne, Platon et la sophistique, Descartes et le scepticisme, Pascal et le pyrrhonisme, mais encore bien d’autres « ismes » en rapport avec l’idée de vérité et sa contestation : cynisme, relativisme, perspectivisme, etc. Et aussi dans quelques citations devenues lieux communs, qui vont de« L’homme est la mesure de toute chose » de Protagoras au cynisme moral et politique de Calliclès, tellement actuel lorsqu’il affirme que « ce qui est juste, c’est que celui qui vaut plus ait le dessus sur celui qui vaut moins ».

Thématiques vieilles comme le monde, donc.

La nouveauté pourtant, c’est que si pour Platon, Descartes, Pascal et les autres, la Vérité (celle donc avec un grand V) triomphait en fin de compte de ces « ismes » qui la contestaient, la perspective a maintenant changé et c’est bien elle qui semble avoir perdu le combat.

À la fin, ce n’est plus le gentil qui gagne, mais bien le méchant.

« À chacun sa vérité » relève désormais d’une évidence aussi indiscutable que l’était celle du Cogito pour le brave Descartes.

« Cosi è se vi pare » E basta ! Pourrait-on encore ajouter fait partie des certitudes les plus communes de l’homme de la rue. De façon paradoxale (paradoxe d’ailleurs souligné dès le Théétète de Platon…), puisqu’elle se présente désormais comme une « vérité » incontestable. [Cosi è se vi pare  est le titre de la pièce de L. Pirandello que nous connaissons sous la traduction « À chacun sa vérité ». On pourrait le traduire par quelque chose comme :  « S’il vous semble que c’est ainsi, alors c’est ainsi »].

Comment s’étonner alors  – et pourquoi – de la prolifération des fake news et des infox si toute opinion est censée en valoir une autre et accède au rang de vérité incontestable ?

Car le discrédit – au moins en partie compréhensible comme nous l’avons vu – d’une « Vérité forte » capable d’assurer une fonction normative et donc de distinguer ce qui est vrai de l’erreur et du mensonge ouvre nécessairement le champ à l’équivalence d’appréciations que plus rien ni personne ne peut départager, faute d’habilitation légitime.

Pour Eva Illouz, qui se réfère à Harry Frankfurt (De l’art de dire des conneries, Fayard-Mazarine, Paris, 2017) le caractère radical d’une telle évolution est à chercher, d’une part dans la prolifération anarchique des médias,

L’extraordinaire démultiplication des médias a été l’un des principaux facteurs d’émergence de ce type de discours : que ce soit à la radio, à la télévision ou sur Internet, le but est de dire quelque chose, quel que soit le message. Les médias produisent un bruit de fond incessant, ils produisent des conneries à lire, à regarder ou à écouter sous la forme de chroniques, de prévisions, d’analyses et de divertissements (id. ibid).

D’autre part dans

le culte des émotions et la glorification de “la vérité intérieure et personnelle” qui se sont emparés des sociétés occidentales. “Au lieu d’essayer de parvenir à une représentation exacte du monde, écrit Frankfurt, l’individu s’efforce de donner une représentation fidèle de lui-même.” (id. ibid).

On pourrait aussi ajouter que « chat échaudé craint l’eau froide » : nous sommes tellement abreuvés d’informations multiples qui se contredisent, de la part de politiques, bien sûr, mais aussi de sociologues, d’historiens, de scientifiques (qui nous disent que le nuage de Tchernobyl s’est arrêté à nos frontières, puis qu’il est passé… ; que le glyphosate ou les statines sont une bonne chose, puis un danger redoutable, etc. etc. etc.) que ne sachant plus à quel discours se vouer, nombre d’entre nous décident de ne plus croire en aucun.

À l’arrière-plan de ces déplacements qui aboutissent à la disparition de la vérité, on trouverait cependant, outre la permanence de tendances apparentées à l’antique scepticisme, un courant philosophique devenu dominant, celui du « postmodernisme »,

mouvement philosophique qui a formalisé l’idée qu’il pouvait exister plusieurs vérités et pas seulement une, et qu’il fallait donc à la fois démocratiser et démystifier la notion même de vérité. Puis, d’autres courants issus du postmodernisme sont allés plus loin, affirmant que la vérité était au service du pouvoir. Que la vérité était masculine, blanche, européenne, colonialiste ou hétéro-normative (id. ibid).

Avec bien des nuances, on pourrait reconnaître dans ces divers courants, pour l’essentiel héritiers d’un Nietzsche dynamiteur de la notion classique de vérité, l’apport de penseurs tels que Michel Foucault, Jean Baudrillard, Jean François Lyotard et quelques autres.

Cette assimilation de la vérité à un instrument du pouvoir a conduit à un renversement spectaculaire : alors que, du temps des Lumières, la vérité était une arme pour lutter contre les superstitions et la tyrannie politique, c’est à présent sur elle que se concentrent les attaques morales. Tout groupe ou individu a le droit de formuler sa vérité, telle est la seule et unique position morale acceptable aujourd’hui (id. ibid).

Advient dès lors le règne d’une « tolérance » universelle envers toute forme de croyances et de valeurs, « tolérance » dont la version molle est bien connue de quelques professeurs de philo résistants, qui se voient automatiquement taxés de tyrans ou de despotes, et de toute façon disqualifiés par le carton rouge de « l’intolérance », dès qu’ils essaient d’insinuer que toutes les opinions ne se valent peut-être pas.

Tel est donc effectivement l’état des lieux, le contexte dans lequel se situe désormais l’interrogation – ou plutôt la non-interrogation – sur la vérité.

Car le fait de ne même plus percevoir qu’il y a interrogation témoigne d’un état plutôt inquiétant de la pensée :

Cette conception de la vérité est devenue encore plus corrosive en quittant le domaine de l’épistémologie pour entrer dans la sphère morale et politique. En 1987, dans L’Âme désarmée (2018, Les Belles Lettres), Allan Bloom soulignait qu’il était devenu interdit dans les universités américaines de remettre en question les valeurs d’un autre étudiant car plus personne ne pouvait être sûr de connaître ou de détenir la vérité. Pour être véritablement démocratique et tolérant, il fallait se libérer des chaînes de la vérité (id. ibid).

Car « la vérité est coercitive et obscène » nous répète sur tous les tons la doxa contemporaine.

Alors, la première chose à faire serait-elle de suivre le conseil de J. Baudrillard dans ses Cool Memories (1980. Cité dans l’article mentionné) ?

De nous en « débarrasser au plus vite et la refiler à quelqu’un d’autre. Comme la maladie, c’est la seule façon d’en guérir. Celui qui garde en main la vérité a perdu ».

Voire…

*

Aperçu de la question de la vérité dans les sciences : les notions d’« objectivité forte » et d’« objectivité faible ». Fonction opératoire et nécessaire permanence de la croyance au vrai.

Peut-être pourrait-on alors trouver dans la démarche scientifique telle qu’elle se considère de nos jours quelques pistes pour surmonter le paradoxe qui nous occupe, et pour rendre à la notion de vérité une part de sa légitimité.

Car les sciences ne sont pas exemptes d’interrogations sur la vérité, celle de leurs propres fondements comme celle de leurs résultats.

Pourtant, dans le domaine scientifique aussi, la notion de vérité est devenue problématique, car l’exploration du monde qui nous entoure ne peut être dissociée de l’interprétation du rapport que nous entretenons avec lui.

Le temps est révolu où le scientifique pouvait penser que l’intelligence humaine était capable d’une parfaite adéquation avec la réalité de ce qui est, la fameuse « adequatio rei et intellectus » censée définir la vérité pour les philosophes médiévaux.

Il serait en effet bien prétentieux de soutenir de nos jours que la science procure de claires évidences, des théories qui seraient une sorte de décalque parfait du réel tel qu’il est en soi, exemptes de toute interférence avec le fonctionnement du cerveau humain, la situation historique du chercheur, son conditionnement philosophique ou encore psychologique. Comme Kant l’avait déjà montré, un tel réalisme absolu est devenu intenable. Aucun scientifique ne peut prétendre exprimer « le point de vue de Dieu », une connaissance parfaitement objective, dégagée de toute limite humaine, de toute contingence.

Si une connaissance « vraie » paraît hors de sa portée, on peut dès lors se demander si la démarche scientifique conserve une légitimité.

Ne succomberait-elle pas en effet à la critique de Nietzsche – encore lui ! – qui n’en faisait rien de plus qu’une croyance, une « foi » ayant pour but réel de rassurer les pauvres humains que nous sommes, effrayés devant le caractère foncièrement chaotique et insaisissable, « immoral », du « réel » auquel nous avons à faire, en le mettant dans des petites boîtes conceptuelles  – celles de la « morale », de la « vérité » etc. – qui prétendent réduire à notre usage ce jaillissement incontrôlable, et en rendre possible la maîtrise par notre intellect. « Chercher la vérité » relèverait alors de la crainte devant ce qui est, plus d’une attitude morale, voire psychologique, que d’une démarche de connaissance. Puisque le réel ne peut qu’échapper par son caractère même à toute connaissance par notre raison.

« ‘’Volonté de vérité’’ – cela pourrait cacher une volonté de mort. – En sorte que la question : pourquoi la science? se réduit au problème moral : Pourquoi de toute façon la morale ? Si la vie, la nature, l’histoire sont « immorales »? Il n’y a aucun doute, le véridique, au sens le plus hardi et le plus extrême, tel que le présuppose la foi en la science, affirme ainsi un autre monde que celui de la vie, de la nature et de l’histoire; et, en tant qu’il affirme cet autre monde, comment ne lui faut-il pas, par cela même, nier son antipode, ce monde, notre monde? » (Le Gai Savoir, Aphorisme 344).

On comprend donc que pour un postmodernisme en grande partie héritier de Nietzsche, « foi en la science » et « foi en la vérité » soient d’emblée récusées :

Le postmodernisme se distingue des autres formes de relativisme par sa manière d’envisager la perte et la rédemption. Dans le relativisme, la vérité objective n’existe pas. Reste donc à savoir ce qui la remplace. Pour beaucoup de philosophes, c’est une question sérieuse qui mérite une réponse. Pour les postmodernes, c’est une question idiote qui dénote une inaptitude à prendre au sérieux le caractère définitif de la perte. La rédemption ne se trouve pas dans la recherche d’un substitut à l’objectivité, elle se trouve dans la célébration de sa perte. (Richard J. Evans, art. cité).

Ce désaveu de l’objectivité et de la vérité se retrouve aussi bien sûr pour ce qui est de l’évaluation de l’histoire et du politique :

La pensée postmoderne nous demande de garder une distance ironique par rapport aux événements, sans quoi nous serions tentés de croire qu’ils se sont déroulés dans le monde “réel” (Richard J. Evans, art. cité).

Toutefois, si le post modernisme a pu être un élément supplémentaire dans leur mise en question, dans le domaine scientifique, on ne l’a pas attendu, pas plus que Nietzsche, pour s’interroger sur la portée réelle de l’objectivité et de la vérité.

Car ce sont les avancées de la science elle-même, en particulier les théories de la relativité et la physique quantique, qui on le sait, ont sérieusement malmené la croyance en un discours qui dirait la réalité « telle qu’elle est ». Si le rêve d’un « réalisme objectiviste », d’une « objectivité forte » semble bien avoir disparu de l’horizon de la recherche scientifique, c’est avant tout du fait des progrès de cette recherche même.

Cette prétention d’un « réalisme absolu » n’apparaissant plus tenable, lorsqu’il réfléchit sur sa pratique au-delà de ses stricts résultats, le scientifique désormais privé de cette assurance ne peut faire l’économie d’interprétations, d’hypothèses, de modèles philosophiques et métaphysiques qui peuvent dès lors rencontrer toutes les figures de l’histoire de la pensée.

Un mathématicien, un physicien qui réfléchit sur sa pratique, peut en effet faire profession de scepticisme, de réalisme, de platonisme, de pythagorisme, etc.

Et même de nietzschéisme !

Car il y a effectivement, derrière la démarche scientifique, une croyance originaire, une « foi en la science » qui la rend possible.

Pourtant, même si le scientifique nietzschéen ou « postmoderne » a parfaitement le droit de « célébrer la perte » de la vérité et de « garder une distance ironique » par rapport à sa propre pratique et aux théories qu’il professe, scepticisme, relativisme ou postmodernisme ne sont en rien une obligation en dépit d’un certain terrorisme intellectuel qui voudrait le faire croire.

Car ces attitudes relèvent, elles aussi, de la croyance. L’homme de science conserve donc aussi pleinement le droit de choisir une autre croyance.

En l’occurrence celle qui consiste à assumer effectivement un acte de « foi en la science », mais qui, loin d’être une façon de s’illusionner ou de se rassurer à bon compte, comme le voudraient Nietzsche et les postmodernes, serait l’acte même qui donne sens à sa recherche, le plus souvent implicitement, mais aussi de façon explicite.

Bien loin d’être une attitude « réactive » opposée aux forces de la Vie, la « foi en la science » et en la vérité pourrait être effectivement l’événement fondateur donnant naissance à un dynamisme ouvrant au chercheur cette perspective infinie, ou du moins indéfinie, qui fait être sa recherche.

C’est ce que nous disent par exemple A. Einstein et L. Infeld dans un ouvrage célèbre :

Les concepts physiques sont des créations libres de l’esprit humain et ne sont pas, comme on pourrait le croire, uniquement déterminés par le monde extérieur. Dans l’ef­fort que nous faisons pour comprendre le monde, nous ressemblons quelque peu à l’homme qui essaie de comprendre le mécanisme d’une montre fermée. Il voit le cadran et les aiguilles en mouvement, il entend le tic-tac, mais il n’a aucun moyen d’ouvrir le boîtier. S’il est ingénieux il pourra se former quelque image du mécanisme, qu’il rendra responsable de tout ce qu’il observe, mais il ne sera jamais sûr que son image soit la seule capable d’expliquer ses observations. Il ne sera jamais en état de comparer son image avec le mécanisme réel, et il ne peut même pas se représenter la possibilité ou la signification d’une telle comparaison. Mais le chercheur croit certainement qu’à mesure que ses connaissances s’accroîtront, son image de la réalité deviendra de plus en plus simple et expliquera des domaines de plus en plus étendus de ses impressions sensibles. Il pourra aussi croire à l’existence d’une limite idéale de la connaissance que l’esprit humain peut atteindre. Il pourra appeler cette limite idéale la vérité objective.

Albert Einstein, Léopold Infeld, L’Évolution des idées en physique, Petite bibliothèque Payot, 1963, p. 34-35 [c’est moi qui souligne].

À la différence de la vision nietzschéenne, cette « croyance », cet « acte de foi » assumé en faveur de la science n’est pas alors prétexte à la disqualifier, mais constitue au contraire un « pari épistémologique » pour la connaissance, l’engagement « ontologique » indispensable qui seul la fait être, qui lui permet de s’instaurer.

Sans illusion, toutefois. À la différence de ce que pouvaient encore rêver Platon, Descartes ou encore Newton, le scientifique sait désormais qu’ « il ne sera jamais en état de comparer son image avec le mécanisme réel », qu’il ne pourra jamais ouvrir la montre. On l’a vu, le rêve d’un absolu réalisme est désormais révolu.

Cela ne signifie cependant pas qu’il pourrait dire n’importe quoi, que toute théorie serait équivalente, à la façon du « à chacun sa vérité » de Pirandello et des postmodernistes. Car il nous est bien dit que l’idée de vérité demeure comme visée, « limite idéale de la connaissance ».

Même si le « mécanisme  ultime » de notre réel risque fort de nous demeurer foncièrement « voilé », et si notre objectivité ne pourra jamais être que « faible », selon les belles expressions du physicien et philosophe Bernard d’Espagnat, l’idée de vérité demeure indispensable pour comprendre en particulier un fait troublant :

Qu’est-ce qui autorise en effet à affirmer qu’une théorie est plus « vraie » – ou moins fausse – qu’une autre ? L’épreuve de l’expérimentation, bien sûr, qui permet à la relativité d’Einstein d’expliquer des faits (la fameuse « avance du périhélie de Mercure » par exemple) dont la mécanique newtonienne ne pouvait rendre compte.

Mais vers quoi est donc tendu ce travail sans fin de la connaissance et de l’expérimentation, et qu’est-ce donc qui l’anime lorsqu’il ne se satisfait pas de théories pourtant en apparence formellement solides et expérimentalement confirmées, comme l’était celle de Newton, comme le sont celles d’Einstein dont on sait qu’elles seront un jour complétées, voire dépassées ?

Il semble en effet bien difficile de se passer dans les sciences de la notion de vérité. Celle-ci y revêt en effet un caractère opératoire, la fonction « énigmatique » d’un « guide », d’un attracteur sans lequel la recherche ne pourrait avoir les moyens de fonctionner.

« Il y a un cercle de la vérité, qui fonde tous les autres […]. C’est que la question de la vérité est une question qui se présuppose elle-même. Nous savons déjà ce qu’est la vérité lorsque nous nous lançons dans l’entreprise du savoir ; son idée nous guide effectivement. Mais ses présuppositions ne peuvent cependant pas être entièrement élucidées car il n’y a pour nous ni vérité accessible sous forme d’un donné pur, ni vérité toute faite déjà sous forme d’une construction a priori. La vérité est toujours à faire ; elle se précède donc et s’annonce en même temps. Elle nous éclaire mais elle reste énigmatique ».

nous dit le philosophe des sciences J. Ladrière dans L’articulation du sens (Cerf, Paris 1984, I, p. 50).

*

D’une « Vérité forte » à une « vérité faible ». La fonction irremplaçable de la vérité en éthique et en politique.

Ce cheminement de la vérité dans l’histoire des sciences me semble présenter une analogie avec la question qui nous occupe plus précisément, et ce que pourrait être la place de la vérité en éthique et en politique, et donc plus largement dans la conduite de nos vies quotidiennes.

Tout comme un « réalisme absolu » qui nous donnerait à connaître le réel « tel qu’il est », le Bien, le Vrai et le Beau (avec des majuscules, ce que les médiévaux nommaient les « Transcendantaux ») ont désormais perdu le caractère indiscutable qui était jadis le leur. Celui-là même qui aurait permis au philosophe ayant la connaissance d’une « Vérité forte » de devenir l’Homme Politique par excellence, le « Philosophe Roi », pour Platon.

Mais déjà les mésaventures de ce dernier à la cour des tyrans de Syracuse montrent que se référer à La Vérité ou au Bien est loin d’être suffisant pour assurer la bonne gouvernance !

Pour ne pas parler bien sûr des différents régimes théocratiques (chrétiens, bouddhistes, etc.) prétendant se fonder sur une absolue Vérité révélée, et dont les derniers en date, qu’ils se nomment Califat ou République Islamique ne suscitent pas particulièrement l’adhésion enthousiaste…

Pourtant, la permanence de la référence à la vérité est de nos jours plus indispensable que jamais.

C’est elle qui rend possible l’élaboration de modèles éthiques et politiques capables de dépasser le règne envahissant du « n’importe quoi » et le risque réel de barbarie qui l’accompagne.

Le contenu d’une vérité peut évoluer, mais ce qui ne doit pas changer, c’est l’idée que la vérité compte et qu’il existe des méthodes pour déterminer quelle vérité est plus essentielle qu’une autre. Accepter ce principe est une façon de coexister dans un monde que nous partageons avec d’autres.

E. Illouz, art. cité.

Nous reviendrons plus bas sur la question des « méthodes ».

Notons déjà que l’expression « accepter ce principe » rejoint l’idée de l’« acte de foi » que nous avons vu à l’origine de la possibilité même de la démarche scientifique : en éthique ou en politique pas plus qu’en science, il ne peut y avoir vérité s’il n’y a acte originaire d’engagement en sa faveur.

Nous sommes convoqués à une décision fondamentale : accepter ou ne pas accepter ; croire ou ne pas croire.

Eva Illouz fait allusion à Hannah Arendt qui, dans son Essai sur la révolution, s’inquiétait de « l’absence de pensée », de l’incapacité à juger par soi-même et à distinguer les faits de la fiction.

Or, les exemples de manipulations du vrai aux États Unis, au Brésil, en Russie, etc., des fake news et autres théories du complot universellement répandues nous montrent que c’est bien à ce défi – sauver la pensée – que nous avons à nous confronter si nous voulons préserver, en même temps que la démocratie, un mode de vie à la mesure de notre humanité.

Il est en effet urgent de réapprendre à penser ! Et cela ne peut commencer que par un acte de foi, un engagement en faveur de la possibilité même d’une raison éclairée par l’idée de vérité.

Car il est essentiel de retrouver « une conception claire de la vérité », de « la distinction entre vrai et faux ».

“Le sujet idéal de la domination totalitaire n’est ni le nazi convaincu ni le communiste convaincu, mais les gens pour qui la distinction entre fait et fiction et la distinction entre vrai et faux n’existent plus”, souligne Hannah Arendt dans Les Origines du totalitarisme.

Steve Tesich, l’inventeur du concept de post-vérité, écrit : “Nous serons bientôt des prototypes de citoyens dont les monstres totalitaires du passé osaient à peine rêver. Jusqu’à présent, tous les dictateurs devaient âprement lutter contre la vérité. Mais par notre attitude, nous leur disons aujourd’hui que ces efforts ne sont plus nécessaires car nous avons développé un mécanisme cognitif capable de dépouiller la vérité de toute forme de signification. En tant qu’individus libres, nous avons fondamentalement et librement décidé que nous voulions vivre dans un monde de post-vérité.”

La manière la plus efficace d’établir un pouvoir totalitaire n’est pas d’opposer une vérité à une autre, mais de questionner l’idée même de vérité. En 1938, George Orwell écrivait dans son Hommage à la Catalogne :

L’idéologie nazie nie spécifiquement l’existence même de toute ‘vérité’. […] Si le Chef dit de tel événement qu’il ne s’est jamais produit, alors il ne s’est jamais produit. S’il dit que deux et deux font cinq, alors deux et deux font cinq. Cette perspective m’effraie beaucoup plus que les bombes.”

À l’instar d’Orwell s’engageant dans les forces antifascistes pendant la guerre d’Espagne (1936-1939), seul un individu ayant une conception claire de la vérité peut être prêt à risquer sa vie pour défendre les valeurs antifascistes. Se prélasser dans une conception floue de la vérité est un luxe que seules des sociétés démocratiques bien dirigées peuvent s’offrir et que nos sociétés contemporaines ne peuvent plus se permettre. Sous toutes ses formes, la tyrannie a toujours misé sur notre négligence, notre apathie ou notre stupidité pour écraser la vérité. La vérité demeure une arme nécessaire pour combattre les tyrans, les menteurs et tous les diseurs de conneries (E. Illouz, art. cité).

Y aurait-il alors quelque méthode permettant de se réapproprier cette « arme nécessaire »?

À l’image de ce que nous avons observé dans la démarche scientifique, il me semble que cette réappropriation passe par l’abandon d’une « Vérité forte », ces dogmatismes, qu’ils soient métaphysiques, religieux ou athées, dont l’Histoire nous a démontré à l’envi le caractère contre-productif et non opératoire.

La vérité, dans son acception « faible » demeure – et doit peut-être demeurer – pour nous une énigme à élucider sans cesse.

Tout comme Einstein la présente comme la « limite idéale » de la science, elle peut constituer la « limite idéale » de l’éthique, de la morale et du politique, et des constructions qu’elles suscitent.

Loin de s’imposer à nous comme une évidence, elle doit donc en premier lieu faire l’objet d’un choix de croyance, d’un « acte de foi » assumé, d’un engagement épistémologique et ontologique qui seul peut faire être le champ de l’éthique et du politique.

Qu’on le veuille ou non, scepticisme, relativisme, postmodernisme, etc. demeurent des options proprement métaphysiques de l’esprit humain, des modèles et des croyances qu’aucune raison ne pourra jamais prouver ni réfuter.

Le choix d’accorder une consistance à la vérité relève donc effectivement, tout comme dans la démarche scientifique, d’une croyance autre, d’un autre modèle métaphysique..

Modèle dont la possibilité et la légitimité doivent être courageusement affirmées, clairement exposées et soutenues, au niveau de l’éducation en particulier, mais aussi d’une formation permanente au discernement, à la maîtrise critique du langage, de l’information et des médias qui doit passer en priorité par des décisions politiques concernant les médias eux-mêmes.

J’avais il y a quelques mois proposé la mise en place d’un « brevet de citoyenneté » renouvelable, par lequel tout électeur pourrait attester de sa connaissance d’un minimum indispensable d’indicateurs politiques et économiques reconnus lui permettant de ne pas succomber à n’importe quel discours fallacieux et au matraquage des fake news. L’exemple des différents « décodeurs », « désintox », etc. mis en place par certains médias pourrait contribuer à aller dans ce sens. Encore faudrait-il s’assurer que les données en soient connues et maîtrisées…

À la différence de ce qui se passe dans les sciences, un tel engagement « métaphysique » en faveur de la croyance en la vérité ne peut avoir en éthique, en politique ni dans les sciences humaines de confirmation expérimentale.

Celles et ceux qui s’y engagent sont toutefois en droit de penser qu’il se justifie par son caractère opératoire, une « fécondité » analogue – quoique non expérimentale – à celle qui caractérise les théories scientifiques confirmées.

La vraie justification d’une méthode, c’est sa fécondité. Mais comment définir celle-ci ? On pourrait dire qu’une méthode est féconde dans la mesure où elle est capable de nous donner à comprendre la réalité que nous interrogeons (J. Ladrière, op. cit. p. 49).

Fécondité permettant un surcroît de compréhension certes, mais aussi, dans le cas de l’éthique et du politique, une transformation efficace de notre réalité.

Or, il y a indéniablement des convergences dans les processus de compréhension et de transformation éthique et politique de notre humanité ainsi que du monde qui nous entoure.

Il est légitime de penser que de telles convergences nous donnent à voir quelque chose d’une vérité vers laquelle elles tendent comme vers une « idée régulatrice », une « limite idéale ».

Déjà Cicéron, tout en constatant l’extrême diversité des coutumes et des cultures reconnaissait la profonde unité du genre humain :

’Il n’y a pas en effet d’êtres qui, comparés les uns aux autres, soient aussi semblables, aussi égaux que nous. C’est bien la preuve qu’il n’y a pas dans le genre humain de dissemblance, autrement la même définition ne s’étendrait pas à nous’’ (Des Lois, I, X).

On est en droit de penser que de tels facteurs d’unité transcendent la diversité des individus et des cultures.

C’est ainsi que nous pourrions alors retrouver cet « universel transcendant » perdu, qui caractérisait les « Vérités fortes » et leur indispensable fonction régulatrice et normative.

Mais désormais à titre de visée dynamique, indéfiniment perfectible et non de dogme intangible imposé de façon autoritaire voire violente.

Il deviendrait alors difficile de soutenir avec Michel Foucault par exemple que le problème des valeurs ou de la vérité se réduit à une question de pouvoir, de domination ethnocentriste d’une culture sur une autre, à une incompatibilité de configurations historiques interdisant toute norme susceptible de les transcender.

(voir aussi à ce sujet mes réflexions sur Tzvetan Todorov).

Même si le viol est une pratique hélas particulièrement attestée en Inde, le viol collectif de Jyoti Singh à New Delhi en 2012 a provoqué des réactions populaires sans précédent qui ont montré que la réprobation de ce genre d’acte n’est pas l’apanage des normes éthiques d’une culture dominante ou d’une Histoire données, en l’occurrence celles d’un Occident des « Droits de l’homme » et de la femme.

Il en va de même de la condamnation de l’esclavage, du mépris du droit des enfants (même si certaines régressions en Occident montrent qu’on peut hélas lui préférer la satisfaction du besoin des adultes), des progrès en ce qui concerne le refus de l’excision chez les peuples mêmes qui la pratiquent, du combat pour le droit des femmes en dépit des difficultés, de la lutte contre le racisme et les discrimination (antisémitisme, homophobie, islamophobie, etc.), du recul mondial de la peine de mort ; ou encore des revendications de liberté de conscience, d’opinion ou de religion, que ce soit en Chine, en Russie ou ailleurs.

Toutes évolutions attestant fort heureusement d’une dimension transculturelle et constituant des « balises » qui jalonnent le chemin vers des valeurs éthiques tendant vers la « limite idéale » d’une vérité commune et partagée.

C’est sur la base de ces valeurs que peut alors se construire une éthique commune, une « common decency » sur laquelle pourraient se rencontrer des humains de différentes origines et traditions.

C’est encore elles qui doivent devenir les pierres de touche pour évaluer la légitimité de nos modèles plus proprement politiques.

En dépit des régressions signalées et de l’inquiétant développement des fake news systématiquement et scientifiquement utilisées à des fins politiques, on ne peut pas ne pas noter la convergence de mouvements qui, du sein de zones géographiques et de cultures fort éloignées, exigent, d’Alger à Beyrouth, de Bagdad à Hongkong, de Khartoum à Santiago du Chili, plus de justice sociale, de respect des personnes et des peuples ; de préservation de l’environnement ; et encore cette exigence universelle de transparence et d’honnêteté dans un monde gangréné par la corruption des politiciens en particulier.

Convergence de luttes autorisée par une convergence de valeurs qui, là encore, en dépit des particularités, semble pointer à travers des « vérités faibles » et partielles, vers une vérité commune, certes toujours à préciser et à mieux définir, mais dont une certaine prescience néanmoins nous éclaire « tout en restant énigmatique », comme nous le dit J. Ladrière.

Comme on juge l’arbre à ses fruits, ce sont les actions et les réalisations de celles et ceux qui croient en elle et s’engagent pour elle qui attestent de l’existence de la vérité et doivent nous permettre de reconnaître ce qu’elle peut être, même si elle ne nous présentera jamais son visage absolu, mais seulement quelques-unes de ses facettes.

Fort heureusement, il semble qu’on ne puisse cesser de penser qu’il y a et qu’il y aura toujours des êtres humains capables de les identifier.

Telle pourrait être l’une des voies de la réhabilitation de l’antique concept métaphysique de vérité, dans une acception désormais « faible » et essentiellement vulnérable, car impossible à fonder, pour la communauté plurielle des humains que nous sommes, sur un dogmatisme philosophique ou religieux, sur le pouvoir, la coercition ou la violence, mais seulement sur une libre croyance et une attestation par les actes.

On le sait toutefois, à ce destin possible d’un humain en chemin vers la définition et la constitution perpétuelle d’une vérité commune et de valeurs partagées, toujours-déjà éclairées par une mystérieuse prescience, s’oppose cette autre énigme du mal, de la pulsion de mort, du mensonge et de la barbarie.

Mais nous sommes embarqués. Et c’est à chacun de nous qu’il revient de décider, en liberté, entre ces deux modèles et les engagements métaphysiques qu’ils supposent :

celui donc qui s’engage résolument dans une dynamique audacieuse de construction, assemblant peu à peu grâce à un discernement critique les « vérités faibles », les normes venues d’horizons divers se justifiant par leur caractère opératoire, leur capacité d’interprétation féconde et de transformation de notre monde ;

et celui qui choisit de s’installer dans une universelle ironie, un cynisme « branché », une indifférence molle et confortable où tout se vaut et où rien ne vaut rien du fait de la disparition de toute norme possible du vrai.

Comme en témoigne l’état de notre présent, une telle juxtaposition stérile d’opinions vagues s’avère cependant bien peu féconde et opératoire. Et loin de mener à la sérénité d’un « détachement sceptique » et à la « sagesse postmoderne » qu’elle revendique, elle représente plutôt une source non négligeable de confusion, d’antagonismes et de conflits, qui se résolvent fatalement par le « droit » du plus fort, la victoire de quelque Calliclès affirmant que « ce qui est juste, c’est que celui qui vaut plus ait le dessus sur celui qui vaut moins ».

Il reste en tout cas permis de croire en un autre type de sagesse, peut-être mieux accordée à nos aspirations les plus profondes, qui semblent conserver, en dépit des modes et des démissions, une place à cette étrange notion de vérité qui paraît si mystérieusement enracinée au plus profond de notre être.

Nous sommes mesurés à la vérité mais nous ne réussissons pas à dire ce que comporte son exigence. Nous sommes dans la clarté mais en même temps dans l’énigme. La raison porte en elle une norme, un vœu imprescriptible d’unité et de transparence, mais elle ne semble pouvoir ni se totaliser ni s’expliciter pleinement. Elle est assez lucide cependant pour reconnaître en elle cette limitation. La limite ne nous apparaît que sur le fond de l’illimité. C’est pourquoi nous devons la percevoir non pas comme un terme qui marquerait la fin d’un parcours; mais bien plutôt comme la trace d’une finitude qui porte en elle à la fois l’aveu de son impuissance et l’audace d’une espérance ouverte sur l’infini (J. Ladrière. Op. cit. p. 50).

*

Ajout du 15/12:

Une fidèle lectrice me communique ce lien à un entretien intéressant,

https://francais.rt.com/magazines/interdit-d-interdire/68957-alain-juillet-juan-branco-le-secret-defense-en-question

qui illustre bien le difficile travail d’enfantement d’une vérité cheminant sur une ligne de crête entre la nécessaire défense des « lanceurs d’alertes » de toute sorte (cf. le cas de Julian Assange dont Juan Branco est l’avocat) et les dangers inhérents à une idéologie de la transparence totale (cf. l’insoutenable défense par ce même Juan Branco, du droit des journalistes à révéler le caractères de simulacre de l’opération « Fortitude » qui avait pour but, lors de la deuxième Guerre Mondiale, de tromper les allemands quant à la date et au lieu du débarquement en Normandie).

Comme le soutient Alain Juillet vers la fin de l’entretien, l’exigence d’une totale transparence ne peut qu’être le fait des dictatures.

C’est bien ce que disait Orwell dans « 1984 », et ce que suppose l’idée du « panoptique » développée par Bentham et Le Bas, construction calculée pour que chacun puisse devenir le surveillant de chacun (cf. aussi sur ce thème les réflexions de M. Foucault dans Surveiller et Punir) .

Idée reprise dans l’architecture des Phalanstères de Charles Fourier ou Victor Considérant, pourtant qualifiés de « socialistes » ou « anarchistes », et qui signe la fin de toute vie individuelle et de toute intimité, sacrifiées à la dictature de la collectivité, guère plus enviable que celle du Parti.

Effrayant…

http://expositions.bnf.fr/utopie/grand/3_43e.htm

« Le fait principal de l’ordre, au Familistère, c’est que la vie de chacun y est à découvert » (J.B. Godin).

C’est bien sur ce chemin d’avenir que s’engage le gouvernement chinois, avec la reconnaissance faciale généralisée.

Et beaucoup dans nos sociétés ne rêvent que de leur emboîter le pas.

Souriez! Big brother is watching you…

De la rétention fécale à la rétention fiscale, à propos du petit Carlos. De l’actualité de René Dumont et de la course à l’Afrique. De quelques propositions électriques de la CGT, et de la série Ad Vitam qui nous fait aimer la mort. Quelques brèves.

Stultitia me rappelle encore ce matin un beau texte de notre maître commun Sigmund Freud:

« Les enfants qui utilisent l’excitabilité érogène de la zone anale se trahissent parce qu’ils retiennent leurs matières fécales, jusqu’à ce que l’accumulation de ces matières produise des contractions musculaires violentes, et que, passant par le sphincter anal, elles provoquent sur la muqueuse une vive excitation. On peut supposer qu’à une sensation douloureuse s’ajoute un sentiment de volupté. Voici un des meilleurs signes d’une future bizarrerie de caractère ou de nervosité : quand l’enfant, assis sur le vase, se refuse à vider ses intestins et, sans obéir aux injonctions de la mère, prétend le faire quand cela lui plaira. » S. Freud, Trois essais sur la théorie de la sexualité, 1905. Gallimard Folio 1962, p. 81.

Les parents connaissent bien ce genre de manifestation, lorsque, bataillant dans l’espoir du moment tant attendu du vidage des intestins, ils se confrontent au veto triomphal de l’enfant qui affirme son pouvoir par l’instrument du refus.

Ainsi le petit Carlos, solidement vissé à son petit pot, expérimente sa puissance lorsque, par la rétention, il se montre, face au monde entier qui le presse d’accomplir son devoir, le seul maître de la situation.

On le sait, une pathologie fort courante pourra faire passer plus tard ce complexe de toute puissance du petit Carlos de la rétention fécale à la rétention fiscale et du refus de remplir son pot au refus de payer ses impôts.

On s’étonne alors que l’immaturité de ce genre de gros bébé puisse représenter le symbole d’une réussite sociale, alors qu’il ne s’agit jamais que d’une pathologie des plus vulgaires.

Mais les caprices de M. Bébé ont toujours fasciné les gogos. On voit ainsi des parents admiratifs devant les diktats du petit despote : « Quel caractère ! N’est-ce pas ? Il deviendra quelqu’un, sans aucun doute ».

Ce sont incontestablement ses 914 années d’études qui justifient que le salaire du despote en question soit multiplié d’autant par rapport à celui d’un de ses ouvrier smicards.

Rappelons toutefois qu’Henry Ford, qui s’y connaissait tout de même un peu en capitalisme et en réussite économique, considérait comme indécent le fait qu’un patron gagne plus de 40 fois le salaire moyen de ses employés.

La marge est déjà confortable. Pour ma part, je la diviserais plutôt par dix.

Mais que dire lorsque le dit bambin immature se permet de la multiplier par 914 ?

Le mouvement des « gilets jaunes » est certes ambigu, et certaines revendications ne brillent ni par la clarté, ni par la cohérence. De belles fins de mois ont en effet toutes les chances de ne pas nous servir à grand-chose – encore moins à nos enfants – quand nous verrons approcher une belle fin du monde…

Mais si nos dirigeants se montraient capables de poser des limites, par la loi ou par l’impôt, à de grossiers fantasmes infantiles qui relèvent cliniquement du stade anal, cela dégonflerait bien des colères et des rancœurs entièrement justifiées.

N’oublions pas qu’au pays d’Henry Ford, la taxation des très hauts revenus fut en moyenne de 80% pendant les années les plus glorieuses du capitalisme, et que cela n’impacta aucunement la croissance, bien au contraire.

À défaut de tout régler, et outre la portée symbolique, cela permettrait d’accroître la justice fiscale et les moyens dévolus à l’« accompagnement social » – pour le moment platonique – de mesures qui n’en demeurent pas moins urgentes : la transition, vite !

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Je rendais justement hommage, dans un post précédent, à René Dumont.

Vacance de M. Hulot. Et si, plutôt qu’un ministre de l’écologie, il n’était pas désormais plus adéquat de nommer un gestionnaire de l’effondrement ?

Et une émission récente rappelle opportunément les thèmes de sa campagne de 1974.

Il y a près de 50 ans donc, il avait en effet annoncé avec courage, lucidité et précision ce qui nous attendait, rassemblant sur son programme pourtant indispensable et authentiquement prophétique le glorieux score de … 1,32% des suffrages.

Sans doute l’ampleur d’un tel résultat s’explique-t-elle par le fait qu’il ait prôné entre autres choses la réduction drastique de l’emploi des énergies fossiles, des pesticides, l’abandon de la déjà sacro-sainte voiture au profit des transports en commun et du vélo – abandon au passage stimulé par le triplement délibéré du prix de l’essence (rien de nouveau sous le soleil…) -, le contrôle de la démographie, la décroissance de la production matérielle et de la consommation, etc.

Que serait en effet un monde avec quelques milliards de bagnoles, de smartphones et d’habitants en moins ; où la pollution, le réchauffement climatique et l’hyper-consommation seraient quantité négligeable ; où gorilles et autres orangs-outangs vivraient libres dans des forêts préservées ?

On n’ose y penser. Et de quoi parleraient donc les médias ?

Vite ! Ôtons ce cauchemar de devant nos yeux, comme nous l’avons fait il y a 45 ans.

Il est toujours trop tôt pour bien faire.

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Pourtant, si j’étais d’accord à l’époque avec Dumont en ce qui concerne l’abandon du nucléaire, je me suis éloigné de lui sur ce point, comme je l’ai souvent montré (par ex.).

Pour des raisons que j’ai aussi parfois évoquées, les publications de la CGT ne figurent pas parmi mes références habituelles.

Je dois cependant reconnaître que j’ai été agréablement surpris par celle de la Fédération Nationale Mines-Énergie (FNME CGT) intitulée : « 100% public. Casse investigation ».

Outre qu’elle défend le service public de l’énergie (il est en effet inconcevable que des infrastructures telles que des centrales nucléaires, des barrages, etc. puissent être sans risques majeurs livrées au secteur privé), on y relève des informations pertinentes et particulièrement documentées, qui ont le courage d’aller à contre-courant, et qui recoupent bien des idées soutenues sur ce blog.

Par exemple :

Circuits courts : la fausse bonne idée.

De plus en plus d’intérêts locaux s’expriment pour l’émiettement des réseaux et des circuits de production et de distribution, au motif des énergies renouvelables.

Ces propositions ne sont pourtant pas sans risques, tant pour l’usager que pour les territoires.

(…) Alléchantes sur le principe, ces solutions cachent une réalité bien moins noble, dont l’usager risque de faire doublement les frais. Certaines collectivités y voient la possibilité d’obtenir des financements supplémentaires et les fournisseurs privés, de nouveaux marchés à conquérir. L’implantation de ces nouvelles Infrastructures énergétiques représente en effet un marché juteux pour certains.

Quid du réseau national. Les politiques de l’énergie ont un rôle majeur à jouer pour répondre aux enjeux climatiques et il n’est pas certain que la sortie du système électrique national et la multiplication des systèmes de production sans maîtrise publique constituent la meilleure piste.

Certes, les gestionnaires de réseaux doivent développer des infrastructures supplémentaires en insérant des nouveaux moyens de productions ENR (énergies renouvelables). Mais cela ne diminue pas l’importance du réseau existant qui doit pallier l’intermittence de ces ENR pour fournir de l’énergie aux usagers, même en cas de manque de vent ou de soleil.

Un risque pour les territoires.

Le principe d’autonomie, agité comme une panacée au nez des collectivités, risque fort de se retourner contre elles.

Liberté des prix et disparités des tarifs d’acheminements entraîneraient en effet des inégalités dans l’accès à l’énergie et une discrimination régionale et locale pour l’accueil des activités économiques et industrielles. Au-delà des questions financières, la qualité de l’électricité risque elle aussi d’être déstabilisée en fonction de celle des infrastructures et des modes de production d’énergie. Jusqu’à présent, cette qualité de fourniture, garantie par un réseau national sous maîtrise publique, était une des forces de notre économie, plébiscitée par les industriels, notamment ceux travaillant dans la haute technologie.

L’émiettement des réseaux peut inverser cette réalité. Les territoires qui ne seraient pas en mesure d’offrir une qualité et une garantie d’approvisionnement suffisantes se verraient alors exposés à une désaffectation industrielle et économique et, par effet de cascade, à une désertification et du chômage.

Smart grids, aubaine ou arnaque ?

Appelés aussi réseaux d’énergie intelligents (REI), les Smart grids désignent également les communautés d’énergie et zones à énergies dites positives. Celles-ci sont le fruit d’initiatives libérales et de la volonté de certaines communes d’établir un circuit production-consommation de proximité, sans passer par le réseau historique. Leur visée est souvent économique. Sur le papier, les intentions sont louables : développement des énergies dites « vertes », coût préférentiel. La réalité l’est bien moins. Les dispositifs se limitent souvent à des champs de panneaux photovoltaïques et d’éoliennes à proximité de zones d’habitations. La quantité d’énergie, souvent trop faible, ne permet pas l’implantation d’entreprises dans la zone, créant une désaffection géographique. L’hétérogénéité des acteurs et solutions génère de fortes disparités quant au prix du kWh en fonction des zones. À ce jour, l’électricité produite par ces petits producteurs est rachetée au prix fort par EDF :

  • Photovoltaïque : entre 60 € et 200 € Mwh.
  • Éolien à 82 € Mwh.
  • Biogaz : entre 70 € et 173 € Mwh.
  • Biomasse à 43,4 € Mwh.

Mais si demain, pour des raisons de concurrence, ce tarif préférentiel s’arrête, l’usager paiera au prix fort l’énergie produite à côté de chez lui.

(…)

Ou encore, pour rappeler quelques chiffres trop oubliés :

38,4 mds d’€ payés par les usagers pour soutenir l’électricité photovoltaïque pour 0,7% de la production d’électricité.

40,7 mds d’€ payés par les usagers pour soutenir l’éolien pour 2% de la production française. (…)

Et enfin, pour ce qui est du dangereux (autant que juteux) mirage de la voiture électrique :

En raison de l’évolution climatique mondiale, il nous est demandé chaque jour de faire des économies d’énergie. Isoler notre logement, éteindre nos appareils électroménagers, changer notre véhicule diesel contre une voiture électrique qui serait source de diminution des gaz à effet de serre. Mais ce que l’on supprime d’un côté n’est-il pas de nature à être immédiatement compensé voire augmenté par le choix de la voiture électrique par exemple? Qui dit voiture électrique dit recharge. Qui dit recharge dit consommation et le passage au secteur privé de votre fournisseur ne changera rien, bien au contraire, à la facture finale. Si on atteint le remplacement de la moitié des véhicules en 2030, l’économie sur le carburant s’élèvera à 7,5 milliards d’euros, mais va nécessiter la construction de 5 nouvelles centrales nucléaires en France.

En réalité, la puissance des batteries a été augmentée, comme sur la voiture Renault Zoé. Il faut donc augmenter la puissance des chargeurs, donc payer plus et plus cher sa consommation énergétique. Les composants des batteries risquent de manquer, en plus ils polluent l’environnement, les sols, les eaux et les êtres vivants, ils ravagent aussi des régions entières de la planète. On peut se demander si les pouvoirs publics ne refont pas le « coup du gazoil » des années 70 en incitant les Français à acheter des voitures électriques et si les fournisseurs privés n’ont pas un gros intérêt en approuvant la méthode. [c’est moi qui souligne].

Ce sont bien eux qui signent leur publicité du slogan officiel : «L’énergie est notre avenir, économisons-la ».

Merci, la CGT, pour ces pertinents rappels !

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Autre confirmation de quelques idées développées sur ce blog :

Le dernier numéro du « Courrier International » (1464 du 22 au 28/11/2018) fait sa première page sur « La course à l’Afrique », tellement le continent africain est considéré comme terre d’avenir par la plupart des grandes puissances, États Unis, Chine, Inde, Russie, etc. qui se bousculent pour y investir.

Cela souligne encore, si besoin était, le caractère paradoxal d’une émigration économique dont il paraît justifié d’interroger la légitimité (cela ne remettant aucunement en cause, encore une fois, l’indispensable accueil des migrants relevant du droit d’asile).

L’Europe est-elle vraiment le bon choix à moyen terme pour un migrant économique ?

Un réel travail d’information et de pédagogie est encore à mener sur ce point.

Hélas, un autre paradoxe est à souligner : cette croissance de l’Afrique qui paraît désormais inéluctable au vu des investissements en cours va se faire sur le modèle des pays dits « développés », qui a ravagé l’environnement et le climat de notre planète, menaçant la survie de notre espèce.

Si c’est dans l’immédiat une apparente bonne nouvelle pour l’emploi local, le niveau de vie et les « fins de mois », elle risque fort de très rapidement se transformer en chimère et en piège mortel.

Reprenant dans un autre contexte le titre fameux de René Dumont, il ne serait pas exagéré de dire que « l’Afrique noire est mal partie », tellement le développement qui se profile représente de risques catastrophiques.

Les africains auront-ils assez de lucidité, d’intégrité et de courage politique pour refuser le mirage consumériste auquel les investisseurs vont les assigner, corruption aidant, et pour impulser un développement alternatif ?

Il est hélas permis d’en douter…

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Pour terminer, une petite critique télévisuelle :

Je suis loin d’être un grand fan de séries télévisées.

Mais connaissant mon intérêt pour ce qui touche au transhumanisme, Stultitia m’a conseillé de suivre « Ad Vitam ».

Et je n’ai pas été déçu.

En dépit bien sûr de quelques artifices tape-à-l’œil de bonne guerre, beaucoup d’idées sont judicieuses, et souvent de simple bon sens.

On peut se demander en effet, par exemple, à quoi serviront les enfants dans un monde en marche vers l’immortalité.

À moins de se lancer, comme le préconisent Jeff Bezos ou Elon Musk

De la résurrection de M. Valls en ambassadeur du nationalisme français et castillan en Kanaky, Catalogne et Corse ; et de quelques fantasmes transhumanistes dont la disparition paraît plus justifiée que celle des oiseaux. Quelques brèves.

dans une conquête de l’univers pour le moins fantasmatique en vue d’éponger l’excédent des humains sur notre planète, on est bien obligé de convenir, avec l’un des protagonistes de la série, que « la vérité, même si personne n’ose la dire, c’est que nous n’avons plus besoin d’enfants ». Dans le monde d’Ad Vitam, ils sont de trop.

C’est d’ailleurs cette conscience qui explique, dans un tel monde, la méfiance compréhensible des « régénérés », futurs immortels rajeunis en permanence, face aux « adolescents », « vrais jeunes » non encore régénérables qui ne peuvent être perçus que comme inutiles, voire menaçants.

Et, par contrecoup, les crises existentielles de ces adolescents qui, privés de toute reconnaissance et de toute estime d’eux-mêmes, ne trouvent plus d’exutoire que dans des pulsions suicidaires rémanentes.

Car il n’est pas si évident de supprimer la mort.

Chassez-la, et elle revient au galop !

Comme dans cette scène extraordinaire qui se passe dans un « death shop », où le tabou de la mort est décliné de toutes les façons possibles (serpents venimeux, mygales, armes létales, etc.) à l’usage de néo-bobos immortels en manque de fantasmes et de sensations fortes.

Et, bien sûr, dans le dénouement final, où les mêmes bobos « régénérés » (ou « dégénérés », on se le demande…), assistent, moyennant droits d’entrée sans doute fort confortables, à de nouveaux jeux du cirque, qui mettent en scène de jeunes victimes endurant la vraie mort, elle-même précédée d’un processus de vieillissement accéléré.

Frissons garantis…

Étonnamment, les seules personnes se tirant avec un certain honneur d’un tel univers cauchemardesque – outre les adolescents libérés par Darius le policier et Christa l’héroïne et qui partent vers un « ailleurs » où vraisemblablement la mort sera sauvée – sont des croyants (chrétiens, semble-t-il, mais pourquoi pas juifs, musulmans ou autres ?) qui, résistant aux « évolutions sociétales », ont conservé à l’antique mort sa consistance « traditionnelle ».

Et paradoxalement – au grand désespoir sans doute de quelques évêques

De la permanence de l’abus de pouvoir sur les âmes dans l’Église catholique.

et autres « comités d’éthique », quand vient son heure, le mourant se voit entouré par sa famille et sa communauté lors d’un rite qui ressemble fort à une « assistance au passage » signant l’accomplissement joyeux de la vie.

Car au terme de ces épisodes et devant l’effroi d’un tel monde « transhumain », on en vient à bannir avec horreur l’immortalité et à s’écrier « Vive la mort ! ».

Et si, en effet, elle était indissociable de ce qui fait de nous de vrais humains, et non de dérisoires bébés immatures névrotiquement accrochés à leur fantasme de toute-puissance ?

Des souris et des femmes. Ainsi que des moutons de Panurge du Comité National d’Éthique dès qu’il s’agit de PMA.

Non, cela ne relève pas des fake news :

« Des scientifiques chinois ont supprimé les barrières naturelles qui empêchent deux mammifères de même sexe de se reproduire entre eux ».

On peut bien sûr se demander quelle est l’utilité de ce type de recherche, mais on peut aussi penser que ce genre de réalisation est loin d’être négligeable.

Car tout comme l’utérus artificiel, la greffe d’utérus, la GPA ou l’IAD pour toutes, la reproduction de deux mammifères de même sexe apparaîtra désormais comme un possible qui un jour s’appliquera aux être humains.

Dans la course insensée au transhumanisme, il ne s’agit que d’une question de temps.

Question de temps qui est aussi au cœur de l’activité du CCNE [Comité Consultatif National d’Éthique], car, comme le dit avec pertinence J.C. Guillebaud citant l’historienne Nadine Fresco, cet organisme est hélas de plus en plus comparable « à un ‘’jardin d’acclimatation’’ qui permet de familiariser les citoyens avec le nom des transgressions bioéthiques, de sorte qu’au bout du compte elles seront acceptées sans coup férir. C’est bien ce qui se passe sur la durée ».

Sa fonction essentielle étant « de tout permettre en prenant simplement soin de le faire en temps opportun », comme le souligne Olivier Rey (cf. J.C Guillebaud, article cité).

Comme je l’ai déjà mentionné,

PMA. L’éthique supposerait-elle l’incohérence ?

les interventions du CCNE pour ce qui est de la PMA sont pétries d’insuffisances et d’incohérences dans l’argumentation, réduisant ce qui devrait être l’éthique à une pure et simple démagogie*, et se limitant pour l’essentiel à donner un aval à quelque « promesse de campagne » bien peu étayée pour ce qui est de la réflexion.

Car reprenons une nouvelle fois ce qui tient lieu d’arguments.

(Je me fonde sur le texte de l’Avis 129 : «Contribution du Comité consultatif national d’éthique à la révision de la loi de bioéthique 2018-2019. Cet avis a été adopté à la suite du Comité plénier du 18 septembre 2018 après onze réunions tenues entre juin et septembre 2018»).

http://www.ccne-ethique.fr/sites/default/files/avis_129_vf.pdf

  • Passons rapidement, tellement elle est grossière, sur la confusion implicite hélas classique entre fait et droit, qui relève d’une ignorance de concepts élémentaires de la  philosophie :

Les demandes sociétales d’accès à l’AMP [le CCNE utilise ce sigle plutôt que PMA] se définissent de leur côté par la possibilité d’utilisation de ces techniques à d’autres fins que celle de pallier l’infertilité pathologique chez les couples hétérosexuels. On assiste, en effet, à une augmentation des demandes de recours à l’AMP qui ne s’exprimaient pas jusqu’alors, ou très marginalement, portées à la fois par les évolutions de la société, de la loi française et des lois de certains pays étrangers, et celles de la technique. (texte cité, p.114).

Le fait des évolutions de la société, de la loi en France ou à l’étranger, tout comme les évolutions de la technique n’a en soi rien à voir avec le droit.

Ce n’est pas parce qu’on observe le fait de la toxicomanie, de l’évasion fiscale, de la montée de l’AFD en Allemagne, de l’extrême droite au Brésil ou des possibilités de clonage reproductif qu’il faut considérer que de tels faits devraient nécessairement trouver une justification au niveau de l’éthique comme à celui du droit.

Mais une distinction aussi élémentaire paraît échapper aux membres du CCNE !

« Pourquoi ne le ferions-nous pas puisque la technique le rend possible ? Puisque cela fait l’objet de « demandes sociétales », ou que les américains le font », etc.

« Pourquoi ne le ferions-nous pas puisque les souris le font ?», pourrait rajouter Stultitia.

On s’étonne ainsi de rencontrer une telle légèreté dans un texte présumé sérieux, mais qui à aucun moment ne semble éprouver le besoin de préciser cette distinction pourtant essentielle.

Hélas, ce genre d’incohérence n’est pas perçue comme telle par bien des citoyens peu informés, surtout lorsqu’elle émane d’une soi disant autorité éthique et scientifique.

  • Mais un autre « argument » entraîne des conséquences bien plus graves.

Celui qui fait état d’une « revendication de liberté et d’égalité » :

Cette demande d’AMP, en l’occurrence une insémination artificielle avec donneur (IAD), pour procréer sans partenaire masculin, en dehors de toute infertilité, s’inscrit dans une revendication de liberté et d’égalité dans l’accès aux techniques d’AMP pour répondre à un désir d’enfant (id. ibid. p.120).

Car il s’agit bien là de l’argument essentiel, celui dont la portée est la plus conséquente sur un public peu ou mal informé.

On comprend bien sûr que ce genre « d’argument » puisse être utilisé à des fins de manipulation idéologique, mais il n’a en réalité aucune cohérence et partant, aucune pertinence.

Ce que reconnaît de façon parfaitement justifiée le Conseil d’État, lorsqu’il affirme, en récusant la qualification de « discrimination » à propos du refus de la PMA pour les lesbiennes, que « le principe d’égalité ne s’oppose pas à ce que le législateur règle de façon différente des situations différentes ».

Comme je le signalais dans un commentaire, la similitude n’a rien à voir avec l’égalité.

Il n’y a pas de droit à la similitude comme il y a un droit à l’égalité; cela aussi relève de concepts philosophiques élémentaires, dont la méconnaissance entraîne des erreurs de bonne foi, mais aussi bien des supercheries.

Fort heureusement, on peut être égaux sans être similaires.

La femme et l’homme doivent être égaux en droit. Cela n’implique aucunement que l’homme revendique sous prétexte d’égalité le droit de disposer d’un utérus et d’accéder à la grossesse, ou la femme celui de posséder des testicules afin d’inséminer une compagne.

Encore moins doit-on considérer de telles différences comme discriminations.

« Le principe d’égalité ne s’oppose pas à ce que le législateur règle de façon différente des situations différentes » affirme donc le Conseil d’État.

Il en va de même en ce qui concerne la dissimilitude entre un couple homosexuel et un couple hétérosexuel.

Pour ce qui est de la procréation, elle ne relève donc en aucun cas de l’inégalité ni de la discrimination. Il s’agit simplement d’une différence.

Tout comme, n’en déplaise à Michael Jackson, un noir est différent d’un blanc tout en relevant de la même égalité de droit.

Or, cette confusion entre égalité et similitude, qui en vient à considérer comme discrimination ce qui est différence légitime, est en permanence instrumentalisée pour justifier le recours à la PMA sous prétexte de discrimination.

Et beaucoup, par manque de connaissance, d’information ou de réflexion, mais aussi par vulnérabilité à un certain chantage à la compassion et à « l’égalité » habilement utilisé et largement répercuté par les médias, sont donc convaincus que les couples de lesbiennes subissent une inadmissible discrimination.

Si « aujourd’hui, 75 % des Français sont favorables à l’extension de la PMA », comme nous le dit Brice Teinturier , il y a fort à parier que ce jugement est motivé par cette conscience erronée d’une « inégalité » ou d’une « discrimination ».

Alors que celle-ci ne relève que de l’erreur ou de la manipulation.

Par contre, une inégalité, réelle cette fois, toucherait effectivement les enfants nés de PMA dans la mesure où le fait de ne pas bénéficier d’un père et d’une mère relève effectivement d’une inégalité de droit par rapport aux autres enfants, et non plus d’une simple différence.

Si les enquêtes concernant la PMA étaient formulées autrement (si on demandait par exemple « pensez-vous que le droit de l’enfant à l’égalité soit respecté si certains sont privés de père ou de mère ») on obtiendrait sans doute un tout autre pourcentage.

Mais les formulations des enquêtes sont rien moins que neutres…

Il est donc aberrant de voir un « Comité d’Éthique » propager des incohérences aussi flagrantes, qui, témoignant d’une ignorance grave des rudiments de la philosophie, entraînent des personnes qu’il devrait éclairer à succomber à de grossières supercheries.

Et lorsqu’Agnès Buzin prétend à tort qu’entre PMA et GPA il ne s’agit « absolument pas de la même problématique », elle oublie qu’au-delà de la question de la « marchandisation du corps de la femme », l’argument principal soulevé en faveur de la PMA pour toutes par le CCNE, celui justement de « l’égalité », est tout simplement le même que celui qu’évoquent les partisans de la GPA.

N’en déplaise à notre ministre, il s’agit donc incontestablement de la même problématique.

Il sera donc bien difficile de maintenir sur ce point, entre PMA pour toutes et GPA, un « deux poids deux mesures », c’est-à-dire dans ce cas une réelle inégalité et discrimination sexiste entre le droit de la femme et celui de l’homme.

Mais démagogie et « promesses électorales » ne s’embarrassent pas de telles subtilités…

  • Un autre point scandaleusement négligé par le texte du CCNE est celui de la situation de l’enfant et de ses droits.

Par le biais de l’invocation d’un tout puissant « désir », tout semble en effet y privilégier implicitement un « droit à l’enfant », dont les juristes s’accordent à dénoncer l’absurdité.

Si des différences profondes s’expriment dans la consultation sur la question de l’ouverture de l’assistance médicale à la procréation aux couples de femmes et aux femmes seules, l’importance de certains éléments est partagée par tous: l’importance d’une structure familiale, la réalité du désir d’enfant (…) (id. p. 131).

Les quelques références à ce que pourrait être la situation de l’enfant né par IAD ou PMA sont étonnamment succinctes et désinvoltes :

Simple allusion à

« la conscience de la responsabilité parentale vis-à-vis de l’enfant » (id. p.131)

Cette demande d’accès pour toutes les femmes à l’IAD a également fait débat au sein du CCNE, en particulier sur les conséquences pour l’enfant d’une institutionnalisation de l’absence de père, donc de l’absence de l’altérité « masculin-féminin » dans la diversité de sa construction psychique. (id. p. 121).

Cette demande d’AMP, en l’occurrence une insémination artificielle avec donneur (IAD), pour procréer sans partenaire masculin, en dehors de toute infertilité, s’inscrit dans une revendication de liberté et d’égalité dans l’accès aux techniques d’AMP pour répondre à un désir d’enfant. Elle modifie profondément les relations de l’enfant à son environnement familial, en termes de repères familiaux, d’absence de père, institutionnalisée ab initio.

Elle fait émerger aussi plusieurs interrogations sur la relation des enfants à leurs origines, puisqu’en France le don est anonyme et gratuit, ou sur le fait de grandir sans père. Aussi sur ces points, il serait pertinent de pouvoir s’appuyer sur des recherches fiables sur l’impact de cette situation.

Cependant l’analyse du CCNE, après les États généraux comme dans l’avis 126, s’appuyant sur la reconnaissance de l’autonomie des femmes et la relation de l’enfant dans les nouvelles structures familiales, le conduit à proposer d’autoriser l’ouverture de l’IAD à toutes les femmes.

Il considère que l’ouverture de l’AMP à des personnes sans stérilité peut se concevoir, notamment pour pallier une souffrance induite par une infécondité résultant d’orientations personnelles. Cette souffrance doit être prise en compte. (id. p. 120).

Admirons le « cependant » : les modifications certes reconnues des relations de l’enfant à son environnement, l’absence de père « institutionnalisée », tout cela pose bien sûr quelques problèmes ; cependant cette souffrance inéluctable de l’enfant apparaît en fin de compte comme quantité négligeable, comparée à « une souffrance induite par une infécondité résultant d’orientations personnelles » du couple d’intention.

Façon élégante de dire que le droit de l’enfant est tout-à-fait secondaire par rapport au « droit à l’enfant », qui impose, sans autre considération, de « proposer d’autoriser l’ouverture de l’IAD à toutes les femmes ».

Ici encore, il s’agit d’une légèreté proprement consternante.

Pour qui connaît tant soit peu les avancées considérables des connaissances concernant le développement de l’enfant y compris depuis  sa vie prénatale,

(j’avais cité dans un post précédent quelques références en particulier à la psychothérapeute Anne Schaub, aux ouvrages de Benoît Bayle, par exemple: L’identité conceptionnelle. Tout se joue-t-il avant la naissance ? Cahier Marcé n° 1, coll. « Médecine, psychanalyse et société »Penta – L’Harmattan, Paris, 2005, ainsi que son site sur Internet. On sait par ailleurs que les études de PPN (Prenatal and Perinatal Psychology ; par ex. pour ne citer qu’un titre évocateur : A. J. Ward, « Prenatal Stress and Childhood Psychopathology. » Child Psychiatry and Human Development 22(1991): 97-110) etc. sont particulièrement approfondies dans le monde anglo-saxon).

une telle désinvolture relève de la supercherie, et n’est en aucun cas digne d’une réflexion qui prétend orienter les citoyens sur les questions d’éthique.

  • D’autres problématiques seraient bien sûr à développer, en particulier celles concernant la filiation, l’anonymat du don et l’identité du donneur :

La réflexion sur l’accès aux origines des enfants nés par une procédure d’AMP avec tiers donneur est aussi considérée comme indispensable. Concernant l’anonymat du don, un consensus existe sur le fait de ne pas cacher aux enfants l’histoire de leur conception et sur la distinction entre un donneur et « un père ». En revanche, le débat persiste quant aux informations qui pourraient être dévoilées et leurs modalités d’accès, mais la distinction est clairement faite entre une information non identifiante et le dévoilement de l’identité du donneur, ce qui n’est pas assimilé à la levée de l’anonymat. (id. p. 116).

  • Mais je terminerai en évoquant ce que j’avais nommé dans un post précédent le « chantage à la résilience », qui, bien qu’il ne soit pas explicite dans ce texte, en sous-tend toute la démonstration.

Car si la souffrance de l’enfant est négligeable par rapport à la « souffrance induite par une infécondité résultant d’orientations personnelles », c’est qu’il semble évident depuis longtemps qu’un enfant de deux mères, de deux pères, etc. ne peut que se développer et se porter aussi bien qu’un enfant de famille hétérosexuelle.

De cela, de nombreuses enquêtes attesteraient, comme on ne cesse de nous le répéter.

Là encore, ce présupposé implicite relève d’un grave sophisme qui touche à la supercherie.

Concernant la résilience, je me permets de reprendre quelques lignes d’un post déjà mentionné :

« Samuel Pisar est devenu un avocat international et un auteur de renommée mondiale après avoir connu enfant les camps de concentration.

Beethoven, de son côté, aurait été enfant d’alcoolique.

Mais de tels témoignages des extraordinaires capacités de résilience qui caractérisent les petits d’hommes, ou du moins certains d’entre eux, impliqueraient-ils que nous devrions les faire grandir en camps de concentration ou que nous gagnerions à devenir des parents alcooliques ?

Et que ceci constituerait en outre une position « éthique »?

La résilience est l’un des beaux mystères de l’espèce humaine. Elle montre que l’être humain dispose de ressources suffisantes pour réparer, au moins en partie, les aberrations que lui imposent les circonstances et ses semblables.

Mais elle ne nous dégage aucunement du devoir qui nous incombe : celui d’offrir aux enfants que nous prenons le risque de mettre au monde les meilleures capacités de développement et de leur éviter le plus possible les traumatismes dont nous serions responsables ».

Ou encore :

Les capacités de résilience des enfants sont telles que beaucoup peuvent sortir indemnes des situations les plus abracadabrantesques.

Aucune raison de se priver de leur en imposer de toujours plus sophistiquées au gré de nos fantasmes !

Outre qu’elle ouvre une bien problématique « boîte de Pandore », et risquerait de constituer une dangereuse jurisprudence en ce qui concerne une médecine de pure convenance, de complaisance, détachée de toute indication thérapeutique, l’argumentation indigente de ce texte du CCNE ne se révèle donc absolument pas à la mesure de l’objectif recherché : informer sur les conditions d’une réelle éthique de la procréation.

Je m’en tiendrai donc pour ma part à soutenir et promouvoir autant que faire se peut la « position minoritaire », telle qu’elle est exprimée à la fin du chapitre concernant la procréation :

Position minoritaire concernant la partie Procréation

Certains membres du CCNE tout en continuant leur réflexion restent animés sur le plan éthique d’un doute et d’une inquiétude concernant les modifications proposées pour les indications de l’Assistance Médicale à la Procréation (AMP).

Ils estiment que l’Autoconservation Ovocytaire «de précaution » est difficile à recommander chez des jeunes femmes sans facteur pathologique d’infertilité, étant donné le risque médical, la possible inutilité pour le plus grand nombre, et l’absence de garantie de succès en cas d’utilisation. Ils restent sur cette question en phase avec l’analyse et les conclusions développées dans l’avis 126 pour maintenir les indications aux conditions pathologiques de la loi actuelle.

Concernant la demande d’Assistance Médicale à la Procréation des couples de femmes et des femmes seules, en l’occurrence l’accès à l’Insémination Artificielle avec sperme de Donneur (IAD), l’apport des récents États généraux de bioéthique leur a permis, comme à l’ensemble du CCNE, de constater de profondes divergences et oppositions sur cette question dans la population française dont les raisons sont déjà développées dans l’avis 126. Les membres ci-joints constatent au sein du CCNE une absence d’adhésion à une question qui engage autant l’avenir et expriment donc le souhait que soit maintenu résolument le statu quo fondé sur la plus grande prudence, qui incite à ne pas lever les réserves déjà émises dans la position divergente de l’avis 126 du CCNE, concernant l’accès des femmes à l’insémination artificielle avec sperme de donneur. Nous réaffirmons qu’il nous est apparu que la société, et tout particulièrement les enfants, quelle que soit leur plasticité, avaient à l’heure actuelle, un besoin pressant de sécurité et de stabilité, et qu’au regard des incertitudes soulevées par l’ouverture de l’AMP à toutes les femmes, de ses conséquences sur la place de l’acte médical et le risque de marchandisation des produits du corps humain, le maintien d’un statu quo apparaît un moindre risque. Il nous paraît donc justifié et prudent de réserver l’Insémination Artificielle avec Donneur aux cas d’infertilité pathologique.

Membres signataires : Yves CHARPENEL  Florence GRUAT

(id. p. 131-132).

Merci, Madame et Monsieur, pour cette courageuse et salutaire mise au point.

PS 15/10:

Je ne voudrais pas être mal compris: lorsqu’à propos de résilience, je parle de camp de concentration et de famille alcoolique, loin de moi l’idée d’opérer quelque rapprochement que ce soit avec un couple homosexuel !

Je sais parfaitement qu’il existe des couples homosexuels admirables et des couples hétérosexuels indignes. L’inverse étant aussi vrai, d’ailleurs.

Mon but est simplement de souligner que le « facteur résilience » empêche toute évaluation précise et sérieuse du rôle joué par l’environnement sur le développement de l’enfant.

Que cet environnement soit donc hétérosexuel, homosexuel, celui d’un couple désuni, de parents divorcés, violents, alcooliques, etc.

Mystérieusement, l’enfant – certains enfants du moins – peuvent trouver les ressources pour se tirer sans trop de dommage des situations les plus complexes.

Mais c’est un sophisme nauséabond que de tirer prétexte de cette capacité mystérieuse pour en faire un alibi qui pourrait tout justifier :

Notre devoir concernant nos enfants est de leur donner au départ les meilleures conditions possibles d’épanouissement.

Or, rien ne prouve que les priver ab initio d’un père ou d’une mère fasse partie de ces conditions.

*Une deuxième remarque que j’aurais dû développer, mais que j’ai oubliée du fait de son caractère par trop évident:

La question de la PMA pour toutes n’est jamais qu’un prétexte, et n’a rien à voir avec l’égalité, la justice, encore moins l’éthique.

Un candidat, puis un Président en mal de voix de « gauche » avait, et a désormais, besoin de cette vitrine pour montrer qu’il est capable de mener ce genre de « réformes sociétales » qui confère automatiquement l’étiquette « de gauche » et l’adhésion de badauds-bobos autant ébahis qu’idéologues.

Il est hélas particulièrement déplorable que des enfant à venir soient pris en otage et fassent les frais de telles opérations plutôt veules ; tout cela qui plus est avec la bénédiction « éthique » d’un CCNE-croupion.

De la résurrection de M. Valls en ambassadeur du nationalisme français et castillan en Kanaky, Catalogne et Corse ; et de quelques fantasmes transhumanistes dont la disparition paraît plus justifiée que celle des oiseaux. Quelques brèves.

Cette info:

http://www.lemonde.fr/europe/article/2018/03/23/cinq-independantistes-catalans-places-en-detention-provisoire_5275703_3214.html

qui ne fait hélas que confirmer la mainmise sur le droit de la raison du plus fort.

D’une mutation fréquente qui transforme en droit la raison du plus fort. Ainsi que d’un gène de l’imbécillité qui affecte le corse, le catalan et autres basques ou bretons. Et de la façon merveilleuse dont le français y échappe. Méditations darwiniennes.

et l’imbécillité désormais dangereuse de la stratégie madrilène vis-à-vis de la Catalogne.

[Ajout du 25/03: pour ce qui est d’une aberrante et dangereuse contagion de cette imbécillité, cette info de ce jour:

http://abonnes.lemonde.fr/europe/article/2018/03/25/l-ex-president-catalan-carles-puigdemont-arrete-en-allemagne_5276114_3214.html

ainsi que ma « réaction »: « Où donc s’arrêtera le ridicule? Souhaitons que ce nouvel épisode de la farce initiée par Madrid suscite enfin en Europe une indignation salutaire ». ]

J’ai déjà longuement parlé des risques d’une telle escalade politique, et de la façon dont elle entache l’honneur du gouvernement qui la commet ainsi que celui de l’Europe qui la tolère.

Catalogne : Sauver l’honneur de l’Espagne. Et de l’Europe.

Mais je n’avais pas encore évoqué les agissements du VRP Valls, qui court le monde en vue de vendre la marque « nationalisme », estampillé « made in France » aux unionistes espagnols en Catalogne,

https://www.lci.fr/international/a-deux-jours-des-elections-en-catalogne-manuel-valls-reaffirme-que-l-independance-de-la-region-n-est-pas-possible-2073845.html

http://www.leparisien.fr/politique/la-campagne-catalane-de-manuel-valls-en-espagne-12-12-2017-7448013.php

aux citoyens de Kanaky, histoire de les chauffer un peu avant un vote crucial,

https://la1ere.francetvinfo.fr/nouvelle-caledonie-independantistes-colere-apres-prises-position-mission-valls-562097.html

ainsi qu’aux citoyens corses, qui à la différence des Kanaks, colonisés mais qui se doivent toutefois de « rester avec la France », n’ont pas été colonisés, eux, mais se doivent d’autant plus de rester avec la France (Vous n’y comprenez pas grand-chose ? Ce n’est pas grave, moi non plus. Il suffit seulement de retenir que, quel que soit le cas, colonisation ou pas, il faut « rester avec la France »).

« La Corse n’est pas un territoire ultramarin, ni colonisé. La Corse n’est pas la Nouvelle-Calédonie ! La Corse est une île méditerranéenne profondément française, qui doit être fière de son drapeau tricolore. »

https://www.lopinion.fr/edition/politique/manuel-valls-en-corse-il-faut-savoir-dire-non-sinon-cela-ne-s-arretera-142806

J’avais déjà signalé quelques carences dans la culture théologique de M. Valls lorsqu’il se mêlait, à la façon des ecclésiastiques et des ayatollahs évoqués plus haut, de régenter la façon qu’ont les femmes de se vêtir (car il s’agissait alors de voile et de burkini, pas de barbe et de djellaba, les ecclésiastiques et les ayatollahs sanctionnant de préférence les femmes, et M. Valls portant désormais la barbe).

Du ridicule (bis). Et de la bouffonnerie en politique, et sur ceux qui perdent de bonnes occasions de se taire. Ou encore, qu’il devient de plus en plus urgent de renouveler le paysage.

Mais je me sens aujourd’hui obligé de mettre aussi en doute sa culture historique.

Aurait-il donc oublié que la Corse a été achetée à la République de Gênes en 1768 à la suite du traité de Versailles sans aucune consultation de ses habitants, vendus comme des esclaves, qu’elle était si « profondément française » qu’il a fallu ensuite la conquérir par de féroces batailles (Borgo, Ponte Novu, etc.) ?

Et que la liberté du peuple corse a fait l’admiration de bien des grands témoins, comme Rousseau, Boswell, Voltaire (excusez du peu…) devant lesquels M. Valls aurait bien des raisons de se sentir petit garçon ?

« Il restait à savoir si les hommes ont le droit de vendre d’autres hommes ; mais c’est une question qu’on n’examinera jamais dans aucun traité. (…)

L’arme principale des Corses était leur courage. Ce courage fut si grand que dans un de ces combats [contre le colonisateur français], vers une rivière nommée Golo, ils se firent un rempart de leurs morts pour avoir le temps de recharger derrière eux avant de faire une retraite nécessaire ; leurs blessés se mêlèrent parmi les morts pour affermir le rempart. On trouve partout de la valeur, mais on ne voit de telles actions que chez les peuples libres. Malgré tant de valeur ils furent vaincus. » (Voltaire, Précis du Siècle de Louis XV, chapitre XL, De la Corse, ajouté en 1769, Œuvres complètes, Garnier tome 15, p. 415).

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Stultitia attire mon attention sur des déclarations de Jeff Bezos (fondateur d’Amazon et actuel homme le plus riche du monde) et Elon Musk (fondateur de Tesla et autre grande fortune), rapportées par Laurent Alexandre dans un article de l’Express (n° 3478 du 28/02 au 06/03 2018 p. 10) :

« Nous pourrons exploiter des mines dans les astéroïdes et l’énergie solaire sur d’immenses surfaces. L’alternative serait la stagnation de la Terre, le contrôle des naissances et la limitation de notre consommation d’énergie. Je ne crois pas que la stagnation soit compatible avec la liberté, et je suis sûr que ce serait un monde ennuyeux. Je veux que mes petits enfants vivent dans un monde de pionniers, d’exploration et d’expansion dans le cosmos. Avec 1000 milliards de Terriens, nous aurons des milliers d’Einstein et de Mozart. Nous avons besoin de fusées réutilisables, et c’est à quoi Blue Origin est destinée [Blue Origin, société fondée par Jeff Bezos, est censée développer le fret entre la Terre et la Lune dès 2020].

Quant à Elon Musk, plus modeste, il ne compte envoyer qu’un million de colons sur Mars…

J’avoue que nombre de déclarations d’un certain transhumanisme me laissent plutôt perplexe.

Mais n’étant en rien spécialiste des astéroïdes ni des exoplanètes, encore moins des fusées, et m’interrogeant toutefois sur la disponibilité de la source d’énergie capable d’envoyer – dans l’hypothèse la plus modeste – les quelques dizaines de milliers de lanceurs (même « réutilisables ») nécessaires  au peuplement de Mars par un million d’humains, je préfère me ranger sur ce sujet à l’opinion d’Hubert Reeves.

Contestant les affirmations du regretté Stephen Hawking concernant le recours possible aux exoplanètes comme « terres de secours » dans l’avenir, il déclarait :

« Aux vitesses que l’on connaît aujourd’hui, c’est-à-dire autour de 50.000 kilomètres par heure, cela prendrait quand même quelques dizaines de milliers d’années. Par rapport à la vie humaine, cela ne paraît pas très compatible. Il n’y a pas de plan B. Nous sommes condamnés à apprendre à vivre avec notre planète ».

https://www.lci.fr/sciences/video-hubert-reeves-il-n-y-a-pas-de-plan-b-nous-sommes-condamnes-a-apprendre-a-vivre-avec-notre-planete-exoplanetes-nuit-des-etoiles-2059860.html

Alors peut-être pourrait-on commencer par s’occuper sérieusement, par exemple, de la question du réchauffement climatique,

http://huet.blog.lemonde.fr/2018/03/14/climat-le-seul-charbon-tue-laccord-de-paris/

sans se laisser prendre aux discours des bonimenteurs, ou à la question de la gestion de l’eau potable,

http://www.cnrs.fr/cw/dossiers/doseau/decouv/mondial/04_risque.htm

à celle de la disparition de la biodiversité,

http://www.lemonde.fr/biodiversite/article/2018/03/20/on-assiste-a-un-effondrement-de-la-biodiversite-sauvage_5273511_1652692.html

http://www.lemonde.fr/planete/article/2018/03/23/sur-tous-les-continents-la-nature-et-le-bien-etre-humain-sont-en-danger_5275433_3244.html

ou simplement à celle de la disparition de nos humbles amis les oiseaux :

Les oiseaux disparaissent des campagnes françaises à une « vitesse vertigineuse »

Pour ma part, je ne sais pas si, compte tenu de ce qui a été dit plus haut, nos « petits enfants [vivront] dans un monde de pionniers, d’exploration et d’expansion dans le cosmos ».

Et j’avoue que je trouverais plutôt dommage qu’ils se fassent les complices de l’exportation dans ce cosmos de toutes les désolantes nuisances que nous avons réussi à produire sur notre pauvre Terre.

S’ils trouvent notre planète ennuyeuse, je leur conseillerai alors de relire le Petit Prince, qui s’y connaissait particulièrement en astéroïdes :

Dans notre monde gangréné par la vitesse, on se souvient de sa réflexion face au marchand de pilules à apaiser la soif, « qui font gagner cinquante-trois minutes par semaine » :

« Moi (…), si j’avais cinquante-trois minutes à dépenser, je marcherais tout doucement vers une fontaine… »

Plutôt que de dévaster par une activité minière effrénée des astéroïdes qui n’abriteront plus la moindre rose ni la moindre poésie, il serait grand temps d’enseigner à nos petits enfants à observer et à protéger les oiseaux.

Car non contents de les avoir privés de la plupart des papillons, et de tant d’autres espèces, nous sommes en train de leur voler ces merveilles.

Et peut-on imaginer plus ennuyeux et plus triste qu’un monde sans oiseaux et ses « Printemps silencieux » contre lesquels Rachel Carson nous mettait en garde il y a près de soixante ans ?

En ce qui me concerne, je peux passer des heures à les admirer, sans me lasser. Et j’avoue que cela me nourrit autrement que les fantasmes transhumanistes de M. Bezos.

Stultitia rappelle aussi à cette belle intelligence tellement logique qu’il faudrait tout de même garder les pieds sur terre : car les « milliers d’Einstein et de Mozart » que rendraient possibles d’après lui « les 1000 milliards de Terriens » dont il rêve, ne pèseraient sans doute pas lourd devant les milliers d’Hitler et de Pol Pot que génèrerait nécessairement aussi une telle croissance démographique.

Je sais bien que certains, de façon en partie légitime, attirent l’attention sur « La part d’ange en nous », et une certaine régression statistique de la violence (cf. le titre de  l’ouvrage de Steven Pinker, ed. Les Arènes, Paris 2017, ou encore, du même auteur, Enlightenment now, Penguin Books 2018, non encore traduit).

[ajout du 25/03: à propos des mutations plutôt que de la régression de la violence, ce commentaire pertinent du livre de François Cusset, Le Déchaînement du monde. Logique nouvelle de la violence, par Roger Paul Droit:

http://abonnes.lemonde.fr/livres/article/2018/03/22/figures-libres-la-violence-ne-decline-pas-elle-mute_5274642_3260.html  ]

Ils oublient tout simplement que l’évolution de notre monde est telle qu’elle met désormais des millions, voire des milliards « d’anges » à la merci de quelques démons.

Car la puissance de la bonne volonté et la puissance du mal ne sont absolument pas symétriques. Et nous le savons, cette asymétrie fait qu’une toute petite quantité d’individus mal intentionnés peut désormais détruire des populations entières, voire mettre en danger la survie de notre espèce.

Qu’en sera-t-il alors lorsque, selon les belles prévisions natalistes de M. Bezos, leur nombre sera multiplié par mille ?

Il faut cependant reconnaître un mérite aux spéculations de ces messieurs : l’alternative qu’ils présentent est, elle, bien réelle.

Déjà, les spéculations de Stephen Hawking sur le peuplement des exoplanètes, pour irréalistes qu’elles soient, naissaient du constat que la situation de notre terre est tellement détériorée qu’elle ne pourra plus longtemps assurer la survie de notre humanité.

Jeff Bezos opère le même constat : « L’alternative [à notre expansion cosmique, donc] serait la stagnation de la Terre, le contrôle des naissances et la limitation de notre consommation d’énergie ».

Et nous en sommes bien là, en effet : faute de disposer de Terres de rechange, la solution ne semble pouvoir être que dans le choix délibéré de la sobriété et la limitation de la croissance (termes tout de même plus dynamiques que celui de « stagnation »), dans le contrôle de notre démographie et de notre consommation d’énergie.

Prétendre avoir le beurre et l’argent du beurre, une croissance infinie, une démographie sans contrôle, une énergie sans limite, nécessite effectivement de disposer de planètes de rechange.

Au moins sur ce point, on ne peut démentir la réflexion de MM Bezos et Musk.

« Apprendre le chemin de l’enfer, pour l’éviter », ou revenir enfin au politique. Réflexion sur « l’effondrement », avec Philippe Bihouix, Pablo Servigne et Raphaël Stevens.

Mais peut-être n’est-il question en tout cela, de façon bien plus triviale, que d’effets de pub pour Blue Origin ou autres entreprises similaires, et de gonflement fort lucratif d’une nouvelle bulle financière aux dividendes potentiellement …astronomiques.

Le garçon qui criait au loup. Ou d’une manière bien discutable de faire valoir des arguments pertinents dans les débats de bioéthique.

Un berger, qui menait son troupeau assez loin du village, se livrait constamment à la plaisanterie que voici. Il appelait les habitants du village à son secours, en criant que les loups attaquaient ses moutons. Deux ou trois fois les gens du village s’effrayèrent et sortirent précipitamment, puis ils s’en retournèrent mystifiés. Mais à la fin il arriva que des loups se présentèrent réellement. Tandis qu’ils saccageaient le troupeau, le berger appelait au secours les villageois ; mais ceux-ci, s’imaginant qu’il plaisantait comme d’habitude, se soucièrent peu de lui. Il arriva ainsi qu’il perdit ses moutons.

Cette fable montre que les menteurs ne gagnent qu’une chose, c’est de n’être pas crus, même lorsqu’ils disent la vérité.

Ésope, Fables, Traduction par Émile Chambry . Société d’édition « Les Belles Lettres », 1926 (pp. 139-140).

Quelques articles parus dans le quotidien « La Croix » du mercredi 3 janvier, suite à un sondage sur la bioéthique

https://www.la-croix.com/Sciences-et-ethique/Ethique/SONDAGE-Les-Francais-et-la-bioethique-2018-01-03-1200903298

me font irrésistiblement penser à cette fable.

En particulier, sous le titre général : « Quelles peuvent être les implications du libéralisme en matière sociétale », celui de Jean Léonetti : « La loi du plus fort risque de l’emporter » ; et celui du P. Bruno Saintôt, « Les consensus éthiques sont fragilisés ».

https://www.la-croix.com/Debats/Forum-et-debats/Bioethique-loi-fort-risque-lemporter-2018-01-03-1200903269

[Ajout du 11/01: le curieux amalgame opéré par Mgr. Aupetit, lorsqu’il s’agit de bioéthique, entre euthanasie, assistance au suicide en fin de vie et eugénisme (!) me paraît relever d’un mécanisme identique qui privilégie « la voix de son maître » sur une conscience éthique réfléchie et … autonome

http://abonnes.lemonde.fr/religions/article/2018/01/11/mgr-aupetit-archeveque-de-paris-aujourd-hui-on-n-a-pas-le-droit-de-parler-de-dieu-sinon-on-gene_5240111_1653130.html ].

Je suis pour ma part depuis bien longtemps opposé à toute forme de GPA ainsi qu’à l’extension de l’Insémination Artificielle avec Donneur (IAD) à toutes les femmes hors des cas thérapeutiques.

Ceci pour des raisons de cohérence éthique et philosophique que j’ai plusieurs fois exposées.

(Voir par exemple) :

PMA. L’éthique supposerait-elle l’incohérence ?

À ce titre, je me trouve donc généralement en accord avec MM. Léonetti et Saintôt lorsqu’ils traitent de ces questions.

Mais il me paraît de simple bon sens de distinguer ce qui doit l’être.

En l’occurrence, les questions de l’IAD, de la PMA et de la GPA doivent faire l’objet d’une approche spécifique, qui ne peut en aucun cas se confondre avec celle de la fin de vie, de l’assistance au suicide, par exemple.

Il s’agit tout simplement de problématiques distinctes.

Pourquoi faudrait-il alors rassembler sous une même rubrique, comme le font nos auteurs dans les articles mentionnés, des questions aussi différentes, et qui devraient donc faire l’objet d’abords différents ?

Qu’y a-t-il de commun en effet entre :

  • une utilisation non thérapeutique de la médecine, dans le cas de l’IAD ou GPA, fondée sur une revendication « d’égalité » confondue de façon simpliste avec la similitude (cf. mon post du 27/06/2017 ci-dessus) et qui entraîne un déni du droit de l’enfant à bénéficier de la représentation de la diversité des sexes à sa naissance (et donc une réelle inégalité cette fois) en dehors de tout consentement possible de la personne potentielle de l’enfant, ou encore une instrumentalisation de la femme dans la cas de la GPA ;
  • et le cas du suicide d’une personne adulte, exemple utilisé en outre de façon bien tendancieuse, dans le but évident de discréditer toute possibilité d’assistance à la décision intime de mettre fin à sa propre vie lorsque celle-ci est irrémédiablement condamnée. Décision qui constitue un cas si particulier de « suicide » qu’elle pourrait porter un autre nom, et qui ne peut surtout pas être assimilée à l’euthanasie comme le font nos auteurs avec une légèreté bien discutable ;
  • ou encore le cas de la vente d’organe, de la prostitution ou de l’euthanasie, etc.

Or il nous est pourtant affirmé :

« C’est dans cette même logique que nous prohibons la vente d’organes, la prostitution, le recours aux mères porteuses ou l’euthanasie » (J. Léonetti, art. cité.).

Désolé, M. Léonetti, mais il devrait faire partie du B.A BA d’une saine méthodologie scientifique que d’appliquer à ces questions différentes des « logiques » elles aussi différentes et spécifiques.

Il se trouve que j’ai moi-même essayé de réfléchir de façon différenciée à chacun de ces sujets :

« Un rein sinon rien ». Vente d’organes, consentement, et des inquiétantes aventures de la dignité.

Prostitution, aliénation, consentement, mères porteuses… Quelques méditations terminologiques autant que péripatéticiennes avec Elisabeth Badinter, Sylviane Agacinsky, René Frydman et bien d’autres.

L’éthique : souci de l’autre ou satisfaction de soi ? Qui donc est le « sujet » de la GPA ?

Fin de vie et finitude du droit. À propos de l’euthanasie, du suicide assisté et du consentement.

Et qu’une approche qui rassemble tout cela dans un aussi singulier inventaire à la Prévert m’est particulièrement incompréhensible.

Comment assimiler en effet les cas où le consentement d’un adulte présumé responsable est en jeu (en dépit de la difficulté, soulignée dans mes posts, de l’évaluation du caractère « éclairé » de ce consentement) – prostitution, demande consciente et réitérée d’une assistance à la fin de vie lorsque l’issue fatale prochaine est reconnue irrémédiable de façon collégiale –

et ceux où le seul désir des parents établit un enfant en situation d’inégalité (IAD « pour toutes », GPA) sans aucune interrogation sur son droit ?

Comment oser mettre sur le même plan le devoir d’assistance à la personne en danger (« ranimer un individu ayant fait une tentative de suicide »J. Léonetti, art. cité) et le respect de la décision d’une personne en fin de vie qui, en toute connaissance des moyens possibles de la soulager, choisit de façon consciente et réfléchie, pour des raisons qui relèvent de son inaliénable liberté, de ne pas les mettre en œuvre et « d’en finir » ?

Refuser de distinguer des questionnements aussi différents me semble présenter des dangers considérables en ce qui concerne la crédibilité d’une démarche éthique.

Car le fait de crier « au loup » dès qu’il est par exemple question de la moindre avancée au sujet du respect de la volonté exprimée d’une personne adulte en fin de vie risque – et c’est bien le cas – de rendre inaudible un discours qui revendique à juste titre une légitimité quand il s’agit en particulier du respect des droits de l’enfant face aux extravagances procréatrices présentes et à venir.

Pourquoi dès lors, maintenir une confusion aussi préjudiciable aux causes mêmes qu’on prétend servir ?

L’explication me semble hélas relativement évidente.

Elle relève de cette permanence des dogmatismes que j’avais évoquée dans quelques posts précédents. Par exemple:

D’une transition intellectuelle comme condition de la transition énergétique et démographique. Et encore et toujours du déni et du jésuitisme de certaines de ses justifications.

Ne chercherait-on pas en effet, en certains milieux, ecclésiastiques mais aussi d’un certain catholicisme en particulier, à rassembler sciemment dans une même approche abusivement globalisante des questions fort différentes, dans le but d’étendre le bien-fondé réel de certains arguments (concernant l’IAD et la GPA donc) et de certains combats à des questions beaucoup plus délicates, et sur lesquelles un certain dogmatisme moral a priori  perçu comme un et indivisible se révèle particulièrement inapproprié ?

Hélas, une telle approche court le risque de s’autodétruire en tant que réflexion éthique, du fait de son caractère hétéronome – on précisera plus bas ce qu’il faut entendre par là -, car elle ne fait que démontrer que ce qui prévaut en elle, c’est moins le souci de l’éthique que la défense d’un dogmatisme formel, au besoin au détriment du bien commun et du respect des personnes.

D’où son caractère inaudible  et son rejet légitime par l’opinion :

«On a déjà bien des fois entendu crier ‘’au loup’’. On nous a déjà fait le coup de l’interdiction du préservatif, de la pilule, on a refusé à des adultes consentants le droit de vivre ensemble en les humiliant par un étalage hystérique d’homophobie lors de certaines manifestations, etc. Et ce sont de tels donneurs de leçons dont on connaît les rengaines avant même qu’ils ouvrent la bouche qui prétendent maintenant faire la loi sur les questions de bioéthique ou de fin de vie ?».

Et Stultitia d’ajouter l’une de ses citations préférées: « Voilà la réponse. Et maintenant, quelle est la question? » (Woody Allen).

Il serait donc grand temps, pour qui veut être audible sur ce qui mérite réellement de l’être, d’interroger sérieusement quelques une de ces « rengaines ».

Et aussi d’arrêter de se tromper de combat en faisant croire, là encore de façon bien doctrinaire, que l’enjeu de fond pour qui cherche à préserver des valeurs en soi légitimes serait de les opposer frontalement à « l’éthique d’autonomie fondée sur la liberté de décider pour soi-même » (J. Léonetti, art. cité). Comme si autonomie et liberté de décision ne pouvaient s’articuler à des valeurs présumées « religieuses », ou avec une « éthique de la vulnérabilité » avec lesquelles elles seraient par essence incompatibles .

Car on est étonné de voir convoquées au banc des accusés, avec une légèreté surprenante en dépit de quelques précautions oratoires, aussi bien la notion complexe de libéralisme philosophique que celle d’autonomie et de liberté de conscience. N’y aurait-il pas là une ficelle bien grossière pour tenter de légitimer une approche encore une fois essentiellement dogmatique ?

On sait certes que le premier terme- libéralisme – fait l’objet d’un rejet partagé par un très large spectre de l’opinion, de la France Insoumise au Front National.

Il paraît donc ingénieux de surfer, d’une façon qui n’est pas exempte de démagogie, sur un tel rejet.

Mais si ce rejet peut en effet se comprendre et se justifier lorsqu’il s’agit de ce qu’on nomme « l’ultra libéralisme économique », du fait des ravages dont il est effectivement la cause, il serait cependant bien ambigu et tendancieux d’assimiler un tel dévoiement avec ce que serait le libéralisme dans son essence, et en particulier dans certaines de ses dimensions philosophiques et éthiques.

Or, bien au-delà de la simple dimension économique, ce sont bien celles-ci qui se trouvent visées par nos auteurs, qui renouent ainsi avec une tradition largement attestée.

Car pour n’en citer que quelques origines, il n’est pas inutile de rappeler qu’une telle récusation du « libéralisme », qui dépasse donc largement la critique de l’économie, rencontre rien de moins que l’anathème de la dixième section du Syllabus du pape Pie IX (datant de 1864, faut-il le rappeler) condamnant de façon virulente, avec « les principales erreurs de notre temps », le « libéralisme » comme étant l’une des causes essentielles de l’apostasie des temps modernes et de la dépravation des mœurs. Raison pour laquelle il doit être énergiquement dénoncé et rejeté. On sait que bien des textes ultérieurs de même tonalité se chargeront de poursuivre l’entreprise.

Et se trouvent donc particulièrement visés ces principes libéraux qui, en plaçant l’autonomie de l’être humain au cœur de son existence, individuelle comme sociale, entreprennent de le libérer – d’où le terme de libéralisme (lequel a mieux conservé dans le monde anglo-saxon son sens originaire) – de l’emprise des tendances pour le moins aliénantes que cherchent à lui imposer l’absolutisme monarchique et l’autorité ecclésiastique.

Rappelons en effet que la pensée libérale a essentiellement pour intention, chez ses pères fondateurs, Locke et Montesquieu en particulier, d’édifier des défenses contre l’absolutisme tel qu’il est imposé par le pouvoir politique, mais aussi bien évidemment par l’Église (cf. La Lettre sur la tolérance, de Locke) lorsque celle-ci prétend prescrire un culte déterminé.

C’est dans ce but que ces fondateurs ainsi que nombre de leurs successeurs (Kant en particulier) vont développer la riche notion d’autonomie, caractéristique essentielle de la personne consciente et responsable, capable de se soumettre librement à la loi parce qu’elle y reconnaît la marque de la raison, et non parce qu’une puissance extérieure, royale, ecclésiastique ou autre, lui intime l’ordre de le faire.

On comprend mieux dès lors que devant une telle revendication de liberté de conscience, de penser et d’agir, la résistance de telles autorités ait pu être acharnée. En particulier lorsqu’il s’agissait de défendre leurs prérogatives en ce qui concerne le contrôle de la vie morale, des comportements sexuels, etc.

Pour les dites autorités en effet, il ne peut bien sûr qu’être erroné de prétendre que : « La science des choses philosophiques et morales, de même que les lois civiles, peuvent et doivent être soustraites à l’autorité divine et ecclésiastique » (Syllabus, § VII. Erreurs concernant la morale naturelle et chrétienne, proposition 62).

D’où le rejet radical d’un tel libéralisme, car il est bien entendu tout aussi faux d’affirmer que « Le Pontife Romain peut et doit se réconcilier et transiger avec le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne » (Syllabus, § X, Erreurs qui se rapportent au libéralisme moderne, Proposition 80).

Connaissant maintenant quelques antécédents de l’antilibéralisme en ce qui concerne la philosophie et l’éthique, on est donc désormais en droit d’éprouver des réserves lorsqu’on voit le libéralisme accusé sommairement de tous les maux, lui et sa composante fondamentale que constitue l’autonomie.

Quelles sont donc les raisons profondes de telles attaques ? Et quels sont les intérêts qu’elles défendent ?

Qui donc a peur de l’autonomie, et pourquoi ? Aurait-on à gagner à y renoncer ?

Ce qui précède nous suggère bien évidemment la réponse.

Et surtout, si elle est effectivement coupable, par quoi la remplacer ?

Y aurait-il encore, dans notre société, quelques relents inavoués de Syllabus, qui chercheraient la restauration de quelque dogmatique ou quelque catéchisme définissant enfin le bien moral sans risque d’erreur par la bouche de quelque infaillible autorité ?

Ce serait alors confondre l’indispensable autonomie qui définit l’acte éthique véritable avec cette « conformité à la morale » que dénonce Kant dans les « Fondements de la métaphysique des mœurs ». Conformité qui nous fait estimer le racisme moral parce qu’une certaine « morale » nous dit qu’il l’est, ou qui nous fait considérer qu’il est « moral » de brûler des juifs, des hérétiques, de décapiter des infidèles ou de fusiller des dissidents parce que notre religion ou notre athéisme nous disent qu’il est juste de le faire.

Car rappelons que l’opposé de l’autonomie est l’hétéronomie, qui est la « condition d’une volonté déterminée à agir par influence extérieure » (La philosophie de AàZ, Hatier 2011).

Mais de quelle influence s’agit-il alors ? De celle du pouvoir politique ? Du pouvoir religieux ? Du pape ? Du rabbin ? De l’imam  ou autre bonze ?

Étant foncièrement laïc, j’admets entièrement que de tels personnages respectables puissent avoir droit au chapitre sur les sujets d’éthique, de politique, etc. au même titre que des penseurs athées, agnostiques, etc. et contribuent à informer une réflexion délicate.

Car au dire de la plupart des théoriciens de l’autonomie, la pensée ne peut s’édifier ex nihilo, à partir de rien, et repose nécessairement sur un matériau qui dès toujours la précède.

Mais étant foncièrement laïc, je ne vois pas en quoi cette « influence extérieure », hétéronome, devrait aliéner la décision, elle aussi informée, d’un sujet libre et  responsable.

D’un sujet autonome donc, un sujet adulte qui se soumet à la loi par adhésion critique de son intelligence et de sa volonté à des propositions légitimement issues des horizons multiples d’une raison plurielle, et non par soumission infantile à une puissance quelconque, politique, religieuse, ou à un conformisme social.

Et j’ai donc bien du mal à comprendre, MM Léonetti et Saintôt, dans quel but il faudrait faire peser la suspicion sur cette idée d’autonomie, apport essentiel de la pensée libérale dans sa plus grande tradition philosophique telle qu’elle est illustrée par Locke, Montesquieu, Kant, Tocqueville, etc.

Idée certes à approfondir de façon critique, et qui constitue un idéal jamais entièrement réalisé, à remettre donc sans cesse sur le métier comme le font actuellement tant de philosophes, mais à propos de laquelle on pourrait paraphraser la définition que Churchill donne de la démocratie : le pire des concepts, à l’exception de tous les autres.

Comme vous le savez aussi, ce ne pourrait être qu’au prix d’une grossière caricature, voire d’une supercherie qu’on identifierait autonomie de la personne et individualisme égoïste qui « fait systématiquement primer l’individu sur le collectif » (J. Léonetti, art. cité).

Car l’histoire du concept d’autonomie, tout comme celle de la pensée libérale montre que l’individualisme égocentrique constitue en fait la trahison d’un projet qui confère une place essentielle à l’altruisme et à la solidarité.

Déjà, parmi bien des références possibles, la profonde conception de la sympathie entre les êtres humains qui, chez l’Adam Smith de la Théorie des sentiments moraux, m’interdit de faire souffrir autrui exclut de concevoir l’autonomie comme « mise en cause du modèle de solidarité » (B. Saintôt, art. cité). Et ce serait faire insulte à la grande majorité des penseurs libéraux que de ne pas reconnaître, avec J. Stuart Mill, que « les êtres humains se doivent de l’aide les uns aux autres pour distinguer le meilleur du pire, et doivent s’encourager à choisir le premier, comme à éviter le second » (Sur la liberté, Chapitre IV. Des limites de l’autorité de la société sur l’individu,§4, trad. O. Gaiffe).

On le sait, outre son importance capitale dans la philosophie contemporaine (cf. C. Castoriadis, M. Gauchet, etc. dans le post cité ci-dessous), cette idée d’autonomie apparaît tellement essentielle à nombre de penseurs juifs, chrétiens ou musulmans que même si elle s’articule nécessairement pour eux avec une hétéronomie fondatrice, ils la considèrent comme le don le plus précieux que Dieu lui-même offre à sa créature.

(voir quelques réflexion sur ce point dans :

À propos de « Que faire ?» : Simon Leys ou les habits neufs du professeur Badiou, et que Marcel Gauchet gagnerait à lire Lévinas et Pic de la Mirandole.

Il serait donc bienvenu que des penseurs aussi avisés que vous l’êtes ne se laissent pas aller à des caricatures faciles et des réductions tellement simplistes et dogmatiques qu’elles frôlent le mensonge.

Car ceux qui agissent ainsi ne gagnent qu’une chose, « c’est de n’être pas crus, même lorsqu’ils disent la vérité », nous rappelle le vieil Ésope. « Et il arriva ainsi que le berger perdit ses moutons ».

Or, vous avez incontestablement des vérités à dire. Je l’ai pour ma part souligné dans de nombreux posts.

Il serait donc bien dommage que trop de proximité avec certaines approches suspectes les rendent inaudibles.

Et une excellente année à toutes et à tous, dans la vive joie d’une pensée libre et toujours en recherche d’une authentique… autonomie !