Un « test Bachelot » pour distinguer fiabilité politique et démagogie.
Bien sûr, yaka-faucons et autres yavéka-falékons (cf. post précédent) ne disent pas que des bêtises.
Mais en ce qui concerne une politique de prévision des épidémies, force est de reconnaître que la plupart des actuel.le.s donneuses et donneurs de leçons se montreraient incapables de passer le « test Bachelot », qui met en évidence ce qui relève de la recherche effective du bien commun et ce qui ne relève que de la démagogie.
Combien en effet n’ont pas crié « haro sur le baudet » au moment de l’épidémie de H1 n1, alors qu’ils fustigent aujourd’hui l’absence de stocks de masques ou de moyens appropriés ?
Une petite enquête sur le sujet démontrerait rapidement – noms à l’appui – que les postures purement politiciennes ou plutôt politicardes sont largement majoritaires par rapport à la compétence effective ou au réel souci du bien commun.
Combien en effet, y compris dans son propre camp, se sont précipités pour accuser d’inadmissible gabegie la rare politicienne ayant osé un arbitrage réaliste et défendu une stratégie à peu près cohérente sur le sujet ?
Certain.e.s argueront du fait qu’ils n’étaient pas présents en politique dans ces années. Mais au vu de la ligne alors adoptée par leurs partis, tout laisse à penser qu’ils auraient hurlé avec les loups…
Mais laissons ces imposteurs à leurs pitoyables tricheries qui discréditent leur parole, et essayons d’aborder l’une des questions essentielles qui se pose en ce moment en politique, celle des arbitrages.
Arbitrer en temps de crise sanitaire.
Car si elle paraît à tort moins cruciale en période de calme relatif, la question des arbitrages révèle son caractère central dès que la crise se profile, caractère appelé à être encore renforcé dans « le monde aux ressources contraintes » qui est déjà le nôtre.
Faut-il confiner ou ne pas confiner ?
Le confinement appliqué dans des écosystèmes fragiles pourrait en outre se révéler totalement inadapté. En l’absence de revenu minimum, les plus pauvres devront vite ressortir chercher du travail, ce qui relancera l’épidémie. En Inde, le confinement a surtout consisté à chasser les ruraux et les migrants des villes, ce qui a conduit à des violences et des déplacements de masse, au risque d’aggraver la diffusion du virus. Pour éviter l’hécatombe, on a besoin de L’État social, pas de L’État carcéral.
Thomas Piketty, Le Monde.
Je considère que nous entrons dans une période où le confinement aura plus d’inconvénients (économiques, psychologiques, familiaux, médicaux) que de bénéfices.
William Dab, Le Monde.
Et lorsque les moyens arrivent à saturation, faut-il accorder à tous l’accès aux soins ou bien faut-il se résoudre à laisser de côté certaines personnes, et lesquelles ?
Dans un monde aux ressources contraintes [mais, on le sait, c’est aussi le cas actuellement dans certains hôpitaux], il faudra faire des choix dans l’allocation des moyens. Dans la représentation la plus « morale » du lien entre enfants et parents, ces derniers sont toujours invités à se sacrifier pour leurs enfants s’il n’y a pas assez pour tous, et ce parfois au péril de leur vie (« les femmes et les enfants d’abord », rappelez-vous).
Est-il humaniste de prôner que, si on ne peut pas tout faire, la société privilégie le maintien en vie, dans de mauvaises conditions, de personnes qui ont déjà longuement vécu, au détriment de l’avenir de ceux qui ont encore une large partie de leur existence devant eux ? A tout le moins ça doit pouvoir se discuter (…)
J.M Jancovici, Le Point.
Faut-il privilégier la santé ou l’économie ?
La question ne se limite pas à quelque caricature trumpienne ou bolsonarienne, quand on sait qu’une grave récession économique peut entraîner des troubles plus meurtriers encore qu’une pandémie, comme on l’a vu avec la crise de 1929, directement à l’origine de la montée des fascismes et donc de la deuxième guerre mondiale.
Car les risques ne sont pas négligeables :
Cette crise sanitaire et économique pourrait-elle déboucher sur un effondrement généralisé ?
Cela pourrait être le cas par des enchaînements et des boucles de rétroactions, dont les conséquences sont par définition imprévisibles.
Par exemple, si la finance s’effondre, met à mal les États, provoque des politiques autoritaires ou identitaires, cela pourrait déboucher sur des guerres, des maladies et des famines, qui, elles, interagissent en boucle.
Pablo Servigne, dans Le Monde du 10/04.
Comme on le voit, chacune de ces questions, et bien d’autres encore, suscite des réponses qui n’ont rien d’évident, et il est à prévoir que les hordes manichéennes de yavéka-falécons et autres prophètes à posteriori se déchaîneront quels que soient les choix opérés :
« Il aurait fallu reprendre le travail plus tôt pour éviter le chômage de masse et les crises qui ont amené aux explosions de violence et aux guerres qui sont en train de tout dévaster ».
En revanche, le fait de faire prévaloir un certain réalisme économique sur la sauvegarde de la santé publique, serait-ce pour tenter de prévenir des crises potentiellement plus graves encore, se heurterait à coup sûr aux attaques pavloviennes des mêmes yaka-faucons :
« Que de vies innocentes sacrifiées sur l’autel du profit capitaliste ! ».
Etc. etc. etc.
Gouverner, c’est-à-dire arbitrer, n’est certes pas chose facile. Et sans doute beaucoup de donneurs de leçons en salons sont-ils en ce moment bien soulagés de ne pas être aux commandes.
Arbitrer dans un monde aux ressources contraintes.
Comme ce blog essaie depuis bien longtemps de s’en faire l’écho, une politique responsable devrait oser rompre avec l’illusion de toute puissance qu’on s’évertue à entretenir pour des besoins démagogiques et électoralistes.
Car on ne peut pas, on ne peut plus, tout faire et tout avoir « en même temps ». Et il faut désormais avoir le courage de le dire clairement et d’en tirer les conséquences.
Il est impossible de tenir ensemble une augmentation de la croissance, du PIB, du pouvoir d’achat, une transition énergétique et écologique, un maintien du niveau des retraites à âge constant, un haut niveau de protection sanitaire et sociale, un enseignement d’excellence, etc. tout cela accompagné bien entendu d’une baisse des taxes et des impôts.
Faut-il ajouter un raton laveur et la promesse de rasage gratuit pour se rendre compte de l’impossibilité de tels programmes, dangereusement grevés par une illusion démagogique et populiste proprement infantile ?
Il faut à l’évidence arbitrer, opérer des choix, qui feront forcément des mécontents.
Avec l’actuelle crise, qui, comme on devrait le savoir, en cache une autre bien plus grave, qui est celle du réchauffement climatique et de l’épuisement des ressources en énergies fossiles, un grand nombre d’articles – le plus souvent du genre opportuniste -fleurissent dans les médias pour annoncer un changement radical de mode de vie dans l’après pandémie.
Soit.
Un tel changement, dont la nécessité est évidente, aurait pourtant dû avoir lieu depuis bien longtemps (voir le paragraphe sur René Dumont).
Mais même si le diagnostic est loin d’être complet, et si on peut se demander si de telles découvertes soudaines ne relèvent pas de coups médiatiques et d’effets de mode sans véritable lendemain, il faut profiter de cette occasion d’accéder à un peu plus de lucidité.
Encore faudrait-il qu’au-delà des effets de manches, on prenne véritablement la mesure de ce qui est à accomplir, et de ce que cela implique concrètement pour nos vies quotidiennes.
Écoutons encore Jean Marc Jancovici, vieux de la vieille qui a pour lui l’avantage de ne pas s’être aperçu du problème à l’occasion de l’apparition fortuite d’un virus, comme tant de prophètes de la dernière heure, mais qui nous met obstinément en garde depuis plus de deux décennies.
Car ce changement qui nous est indispensable, et dont la crise actuelle pourrait – si nous le voulons bien…-être l’un des déclencheurs, est loin d’être une petite affaire et nécessitera des arbitrages pour le moins douloureux.
Par exemple :
[Le Point] : Vous ne pensez pas qu’un scénario « 100% énergies renouvelables » soit possible ?
Bien sûr que si, c’est possible. En l’an de grâce 1500, le monde était 100% renouvelables. Un monde « tout renouvelable » est du reste le seul que notre espèce ait connu entre son apparition, il y a 20.000 ans, et… le début de la révolution industrielle. Il n’y a donc aucun problème physique pour y retourner. Ce qui n’est pas possible, c’est d’y revenir avec 500 millions d’habitants en Europe, et 35 000 euros de PIB par personne et par an, et des retraites payées jusqu’à 85 ans.
La révolution industrielle, c’est avoir adjoint aux hommes, grâce aux énergies fossiles, la force toujours croissante d’un parc de machines toujours croissant, qui travaillent la matière à la place de nos bras et jambes, et qui désormais font tout à notre place : les cultures, les vêtements, les logements, les routes et ponts, les transport, et le milliard de produits différents que l’on peut trouver dans le monde.
Continuer à alimenter le même parc de machines surpuissant avec juste des énergies renouvelables, c’est cela qui ne sera pas possible. Un monde 100% ENR est donc un monde où le parc de machines qu’on peut adjoindre par personne sera considérablement plus petit, et la traduction économique de l’affaire est un PIB par personne beaucoup plus petit aussi. C’est cela que le politique n’a pas compris, ou fait semblant de ne pas comprendre (c’est difficile de savoir !) : un monde 100% ENR est un monde où le pouvoir d’achat a beaucoup diminué. Je ne dis pas qu’il ne faut pas le faire, je dis juste que c’est mentir que de le promettre sans contraction forte de la consommation.
Ou encore :
Entre autres exemples, promettre aujourd’hui plus de pouvoir d’achat ou des retraites préservées, ce qui suppose plus de PIB, sans expliquer comment on rend cela compatible avec de moins en moins d’énergie, soit pour des problèmes d’approvisionnement, soit pour la sauvegarde d’un climat stable sans lequel il n’y a plus de retraités (ce qui règle le problème !), devrait se heurter immédiatement à un tir nourri de questions incisives et factuelles. Je ne suis hélas pas sûr que la presse s’y emploie !
Etc. etc.
(Pour celles et ceux qui ont le temps – c’est plutôt facile en ce moment – je recommande l’audition de cette séance de questions réponses. La question des arbitrages y est particulièrement présente, ainsi que des réflexions intéressantes à propos de l’illusion d’un changement rapide une fois sortis de la pandémie, changement qui sera supplanté, dans un premier temps du moins selon toute probabilité, par un retour au « business as usal » du fait de la nécessité urgente – et compréhensible – de recréer l’emploi…).
Ajout 18/04:
Une vidéo de plus:
Santé et arbitrages nécessaires.
Une question lancinante qui se pose donc désormais, question beaucoup plus ample que la crise sanitaire qui la met actuellement en lumière sans ménagement, est celle de savoir comment arbitrer, dans le contexte de décroissance et de contraction qui devient forcément le nôtre, entre ce qui est secondaire et ce qui est essentiel.
L’une des variables de cette équation concernant en particulier la place qu’il convient de réserver à la santé publique et la part de budget qu’il convient de lui consacrer.
On l’a vu, bien des yaka-faucons rivalisant d’incompétence, mais aussi nombre d’avis sérieux et documentés ont souligné – et ceci depuis longtemps -les carences réelles de notre secteur médical.
On ne peut certes qu’être partisan des remaniements et améliorations qui en renforceront l’efficacité.
En fonction de ce qui a été dit plus haut, il convient cependant de ne pas se voiler la face.
Si, comme c’est effectivement le cas, nous ne pouvons continuer à rêver de façon illusoire de tout faire en même temps, sur quel(s) poste(s) et dépenses faudra-t-il nécessairement gagner pour pouvoir assurer la mise à niveau d’un système de santé capable de prendre en charge des événements catastrophiques comme celui qui se présente aujourd’hui ?
Là encore, on est en droit de penser que des arbitrages en faveur d’une élévation considérable du budget de la santé, forcément au détriment d’autres secteurs, ne feront pas que des heureux.
Je ne revendique certes aucune compétence particulière sur le sujet, mais pour ma part, je vois mal comment on peut désormais envisager en ce domaine des arbitrages justes et efficaces en faisant l’économie d’une réflexion et d’un débat sur la nationalisation du secteur de la santé, qu’il s’agisse de la pratique médicale et infirmière, comme de l’industrie et la distribution pharmaceutique.
Alors qu’il est question, à juste raison, d’envisager la nationalisation de banques et d’entreprises pour les sauver de la faillite, que ne réfléchit-on pas à cette possibilité pour ce qui est de notre système de santé ?
Bien qu’elle ne fasse pas partie des attributions dites régaliennes (Armée, Justice, Intérieur, etc.), je ne vois pas pourquoi la question de la santé, de par son importance vitale pour la communauté, pourrait ne pas relever d’une administration nationale, au même titre au moins que les autres grands services publics que sont l’Éducation Nationale, l’armée ou la police.
Est-il cohérent que l’administration de l’impôt relève de l’État, alors que la santé publique, bien éminemment commun, relève en grande partie d’une gestion privée ?
Une nationalisation du secteur de la santé, si elle ne résoudrait certes pas tous les problèmes – cf. par exemple les diverses gabegies régulièrement dénoncées par la Cour des Comptes, la gestion chaotique du budget de l’Éducation Nationale, le coût des fonctionnaires surnuméraires, etc., etc..… – ne pourrait-elle cependant contribuer à un pilotage moins hasardeux de crises telles que celle que nous connaissons aujourd’hui ?
La plus grande partie des dépenses du secteur médical et pharmaceutique étant en outre d’ores et déjà à la charge de la collectivité par le biais de la Sécurité Sociale, on ne voit pas en vertu de quoi médecine et pharmacie ne pourraient pas être considérées légitimement comme des charges de la Nation, au même titre que l’Éducation Nationale ou l’Armée.
Les arguments qui s’opposent à cette possibilité paraissent bien spécieux.
Car en vertu de quoi faudrait-il, par exemple, continuer à considérer qu’un praticien fonctionnaire serait moins compétent ou efficace qu’un libéral ?
Si c’était le cas, la logique la plus élémentaire demanderait alors que les enseignants, pour gagner en efficacité et en compétence, quittent l’Éducation Nationale pour exercer dans le privé, au besoin en pratiquant le dépassement d’honoraires.
Je doute qu’une telle éventualité fasse l’unanimité chez les citoyens.
L’une des vertus de l’actuelle crise est de remettre au centre la fonction de l’État (tout en soulignant hélas l’absence criante d’une organisation efficace au niveau européen), ses responsabilités et son rôle irremplaçable en situation de catastrophe.
C’est la recherche du profit dans l’industrie pharmaceutique qui est à l’origine des très graves carences que nous observons, liées à la délocalisation de la fabrication de médicaments, de matériels et de produits de première nécessité.
Ne serait-il pas de la responsabilité de l’État de lutter contre les déserts pharmaceutiques causés par le libéralisme économique, mais aussi contre les déserts médicaux entraînés par la pratique libérale de la médecine ? Car on ne voit pas par quelle aberration il est impossible de disposer de médecins ou de dentistes dans certaines villes et bourgades, alors qu’y nommer des instituteurs ou des professeurs n’a jamais constitué le moindre problème.
Mais comme l’atteste la citation d’Einstein tellement appréciée par Stultitia :
« On ne résout pas un problème avec les modes de pensée qui l’ont engendré ».
Et ce qui manque à la résolution de tels problèmes est sans doute simplement un peu d’imagination et de courage politique.
Arbitrer entre des projets de société
Car l’arbitrage essentiel, désormais vital, est à opérer au niveau politique entre des projets de société, concrètement entre ceux qui poursuivent le mythe de la croissance et ceux qui optent pour une décroissance raisonnée.
J’ai maintes fois évoqué cette nécessité.
Comme on le sait, la pandémie actuelle ne constitue pas une nouveauté dans l’histoire d’une humanité ayant connu la peste, le choléra, la grippe espagnole et autres épidémies dévastatrices.
Mais l’une des nouveautés de cette crise est qu’elle nous fait toucher du doigt l’extrême vulnérabilité de nos sociétés contemporaines.
Ce n’est jamais qu’une manifestation supplémentaire des vulnérabilités multiples qui nous sont maintenant constitutives du fait d’une croissance disproportionnée : vulnérabilité écologique liée au réchauffement climatique dont nous sommes la cause, au gaspillage et à l’épuisement de nos ressources naturelles, à la pression démographique destructrice de la biodiversité ; vulnérabilité face aux zoonoses liées à une promiscuité plus grande avec les animaux sauvages causée par cette même pression démographique ; vulnérabilité face aux sécheresses à venir, au manque d’eau, aux famines du fait de la surpopulation ; vulnérabilité économique et financière; vulnérabilité informatique; vulnérabilité face aux conflits nucléaires, au terrorisme, etc. etc., multiples facteurs que nous connaissons sans nous résoudre à en prendre la mesure, tant nous sommes portés à les couvrir par le virus du déni.
Or, la crise actuelle vient ébranler ce déni qui nous est si intimement constitutif.
Oui, nous sommes mortels et vulnérables. Nous ne pouvons plus échapper à l’évidence.
Dans L’Obsolescence de l’homme, Günther Anders parlait de « décalage » [Diskrepanz] entre ce que nous sommes capables de produire et ce que nous sommes capables d’imaginer.
La situation actuelle nous permet d’imaginer tant soit peu l’ampleur des conséquences qu’un simple petit virus peut entraîner dans un monde aussi vulnérable que le nôtre.
De façon symptomatique, alors qu’elle était prévisible, une telle ampleur a pris de court même des spécialistes de « l’effondrement » ou de la « collapsologie ».
Mais parmi les catastrophes qui nous menacent – dont celles que nous sommes capables de produire – d’autres, peut-être plus considérables encore, nous sont proprement inimaginables.
Il est donc urgent de nous engager désormais dans le projet de construction d’une société résiliente, capable de surmonter autant que possible ses vulnérabilités les plus criantes.
Nous l’avons vu, nous l’avons dit, cela nécessite impérativement un certain nombre d’arbitrages douloureux, mais féconds, puisqu’il s’agit tout simplement de la survie de notre espèce dans des conditions à même de sauvegarder sa dignité.
Nous attendons bien sûr de nos politiques qu’ils s’engagent sur de tels arbitrages, qui nécessiteraient de grands débats démocratiques.
Mais leur promotion et leur défense dépend avant tout de notre conscience de citoyens du monde.
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Bonnes fêtes de Pessah ou de Pâques pour celles et ceux que cela concerne, et pour toutes et tous, l’espérance, qui ne demande qu’à être partagée !



